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D'isabelle Garo à Castoriadis Introduction

Les commentateurs de Castoriadis ne sont pas si nombreux, et à quelques exceptions près, ils se concentrent la plupart du temps, à l'occasion d'un article, sur l'un des domaines qu'il a abordé plutôt que sur la façon dont il a réfléchit conjointement diverses perspectives – économique, politique, philosophique, sociologique, psychologique, etc. … Plus rares encore sont ceux qui entreprennent une critique tranchée des positions qu'il a soutenu, et lorsque c'est le cas, il y a fort à parier que leur virulence aura pour objet l'opposition marquée de Castoriadis au marxisme et à Marx – opposition qui s'élaborera au cours des années soixante, et qui eu pour particularité de se présenter non pas comme un abandon des perspectives de transformations radicales de la société, mais au contraire comme condition du maintient d'une ambition révolutionnaire, dans le cadre de sociétés capitalistes ayant largement évolué depuis les analyses développées par Marx. C'est le cas d'Isabelle Garo, dont l'intervention est justement sous-titré de cette alternative provocatrice énoncée par Castoriadis dans son « bilan provisoire du marxisme »1 : « rester marxistes ou rester révolutionnaires ». Sa critique est sans concession, usant, en plus de conclusions lapidaires dont on chercherait en vain les développements ayant permit d'y aboutir, d'un sarcasme sous-jacent n'épargnant pas plus sa biographie que ses positions intellectuelles. Pourtant, dans son texte intitulé « Imagination et représentation de Castoriadis à Marx »2, Marx est présenté et défendu comme un penseur qui finalement pourrait bien être considéré comme précurseur, en un certain sens, des positions que Castoriadis a développé et opposé à Marx. En effet, I. Garo s'attache dans un premier temps à dénoncer la vacuité et les impasses de la philosophie de Castoriadis, lui reproche ensuite de n'avoir critiqué qu'une caricature de Marx, et finalement défend chez celui-ci ce qui s'accorde le plus avec les positions castoriadiennes. L'aboutissement du processus est en lui même surprenant, mais il l'est finalement bien moins que le processus argumentatif lui-même, où Garo, blâmant donc Castoriadis d'avoir fait la « critique d'une caricature » de Marx plutôt que de Marx lui-même, s'appuie elle-même sur une vue caricaturale, à la fois parcellaire et erronée, lorsqu'elle n'est pas contradictoire, de la philosophie castoriadienne. Caricature qui « décourage la réplique », construite sur l'esquive à peu près habile de tout éclaircissement des notions centrales qu'a élaboré Castoriadis, esquives préalables aux esquisses fallacieuses qui serviront à étayer ses propos, quand elles n'introduisent pas, plus paradoxalement encore, l'accusation portée envers Castoriadis de n'avoir pas abordé des problématiques qu'elle estimes centrales, sur lesquelles il a consacré nombre de ses réflexions, et qu'elle prend donc soin d’oblitérer entièrement. Ainsi, il faut sûrement saluer l'efficacité avec laquelle I. Garo parvient à décrédibiliser de la sorte l'ensemble des concepts-clé de Castoriadis sans avoir même à les présenter – lorsqu'elle prend la peine de s'y référer, ce qui, certainement afin de pouvoir
1 2 Texte d'abord publié dans la revue « Socialisme ou barbarie », puis comme chapitre inaugural de l'Institution imaginaire de la société. Le texte qui est commenté ici se trouve au format pdf à l'adresse : http://semimarx.free.fr/IMG/pdf/GARO_Castoriadis_et_Marx.pdf . La première partie de son livre Marx et l'invention historique semble reprendre celui-ci, sous le titre « Imagination et invention, de Castoriadis à Marx ». N'ayant pas eu accès à ce livre, il m'est permis d'espérer qu'elle a retravaillé son propos, et par là même rendu caduque la critique que j'effectue ici.

mais aussi et surtout les intrications et relations d'interdépendances de cette sphère économique à la praxis politique. et de l'autre une dimension qu'il qualifie d'objectiviste.. permettant de ce fait à I... pas plus « objectivement » que « subjectivement ». tome 2. Domaine de l’homme. Pour les autres. . Editions du Seuil. la façon dont ces points représentent les cas particuliers d'une opposition plus globale. elle estime qu' « il ne s'agit à aucun moment. de décréter la « fin de l'histoire » ». ce qui sépare ici ces deux auteurs concerne sans ambiguïté leurs analyses respectives des textes de Marx. la critique qui suit sera l'occasion d'aborder les notions et problématiques autour desquelles s'articulent les positions politiques et philosophiques de ce penseur. Selon I. et au comble de ce qui serait un déterminisme strictement économiste. Par la même occasion. Car. Mais au-delà de cette confrontation à une lecture aussi « partielle que partiale ». est essentiellement liée à l'hétéronomie. et par là même. et de manière plus générale. affirmer que Castoriadis se situe loin de tout communisme. L'ontologie unitaire. il s'agit aussi d'essayer de démêler quelques points qui opposent Castoriadis à Marx. de telles affirmations devraient leur suffire pour jauger le degré de méconnaissance à partir duquel I. se situe « hors d'une saisie des conflictualités qui existent en mode de production capitaliste ». Garo « De Platon jusqu'au libéralisme moderne et au marxisme. quel que soit son masque. et non plus simplement conditionné. et finalement maintient « la coupure entre la question politique et la critique sociale ». Elle peut alors. de Castoriadis à I. avec d'un coté une dimension qu'il estime proprement révolutionnaire. il faut au contraire souligner chez Marx la prise en compte qu'il opère non pas seulement de la position centrale de l'économie pour l'analyse de la situation sociale et historique. ici. il masque ou écarte en fait la question de la responsabilité. Contrairement à Castoriadis. indépendamment des nombreux égarements d'Isabelle Garo au sujet des conceptions castoriadiennes. Garo d'affirmer courageusement que l'ambition de transformation de la société est chez cet auteur d'ordre anecdotique. Garo réalise l'exploit de traiter de ces sujets sans prononcer le mot de démocratie. confine sa critique à celle des syndicats et des partis.maintenir la cohérence de son propos. Garo. tandis que le projet d'autonomie est rabattu à une compréhension étriquée du concept d'autonomie. Ce postulat sert à dissimuler le fait fondamental que l'histoire humaine est création – fait sans lequel il ne saurait y avoir d'authentique question du jugement et du choix. occultant « la question du travail ». concernant la dynamique social-historique. Garo établie sa critique. Paris. apparemment confiante en l'ignorance de ses lecteurs. la philosophie politique a été empoisonnée par le postulat opératoire qui veut qu'il y ait un ordre totale et « rationnel » (et par conséquent « plein de sens ») du monde et son inéluctable corollaire: il existe un ordre des affaires humaines lié à cet ordre du monde – ce que l'on pourrait appeler l'ontologie unitaire.. collection « Points-Essais ». Pour toutes personnes s'étant un tant soit peu intéressé à Castoriadis. en tant que participant d'une conception déterministe de l'histoire. Garo. n'est donc pas toujours le cas : les analyses multiples que Castoriadis consacra à l'hétéronomie semblent anecdotiques. »3 3 Les carrefours du labyrinthe. par la dynamique d'évolution des modes de production et de la technique. et finalement réduite à la visée d'une réflexivité intellectuelle de la société sur ses propres institutions. provoquer chez eux un sourire dubitatif. peut se contenter d'un travestissement minime du discours anti-marxiste que développa Castoriadis : celui-ci considère qu'une ambivalence parcoure les écrits de Marx. à partir de laquelle Marx aurait été finalement conduit à réduire la lutte des classes à un processus lui-même prédéterminé. Plus étonnant encore. et donc « rendant impensable le problème éminemment politique de l'organisation démocratique de la production ». Le projet d'autonomie.

. Chaque être vivant est ainsi caractérisé par le fait qu'il « établi dans le monde physique un système de partitions qui ne vaut que pour lui »4. 236 . p. Et. et laisse dubitatif quant à son analyse de la rupture de Castoriadis vis-à-vis de Marx. jusqu'à suggérer que Marx aurait été son unique « adversaire idéologique et politique ». Autrement dit. encore convient-il d'en présenter les grandes lignes. Car bien que Castoriadis soit effectivement revenu régulièrement sur les différentes raisons de son opposition à Marx. tout du moins indignée. si ce n'est révoltée. procède d'une remise en cause d'un ensemble d'approches philosophiques qui. l'idée d'une origine « extra-sociale » de leurs propres significations imaginaires et de leurs institutions. une fois n'est pas coutume » à la fin d'un livre. Au contraire. La spécificité humaine réside ainsi en grande partie dans la création de « significations imaginaires sociales ». puisque le complexe notionnel à partir duquel se déploie le projet d'autonomie. 357 Les carrefours du labyrinthe. créatrice) des collectivités humaines est considérée comme irréductible à des déterminations instinctuelles ou environnementales. un monde pour-soi. 1981. Garo. p. tome 1. Castoriadis pose le concept d'imagination comme absolument central pour la compréhension du vivant en général. un instant qui dure et ne passe pas ». c'est en tant que les sociétés intègrent au sein des significations sociales qu'elles portent. et quand bien même cette faculté imaginative (i. collection « Points-Essais ». trouve plutôt ses origines chez Platon. Cette accusation. le développement de ses thèses concernant l'autonomie ne peut être analysé simplement comme « effet » de son anti-maxisme. à partir desquels sont formées les institutions et représentations culturelles des sociétés. étant entendu que celle-ci se fonde pour une part non négligeable sur cette notion d'hétéronomie.e. ou qu'elle s'estime fondée sur des valeurs indiscutables car indubitablement vraie (généralement en tant 4 1999. laisse entrevoir le sérieux avec lequel elle a lu le « reste de son œuvre ». ou plus exactement hétéronomes. Editions du Seuil. qui a donné lieu à une diversité foisonnante de formes de sociétés et de cultures (foisonnement qui pour Castoriadis appuie sa conviction concernant l'irréductibilité de la créativité des imaginaires sociaux à des processus intégralement causaux). par la création d'une sensorialité et d'une réactivité propre à chaque espèce. Non pas simple « imagination seconde ». Pour s'en apercevoir. Paris.Si la façon dont Castoriadis rompu avec Marx et le marxisme constitue à n'en pas douter un moment clé de sa trajectoire intellectuelle. et l'être humain se distinguerait par l'émancipation de sa faculté imaginative d'une stricte détermination biologique et instinctuelle. Castoriadis prétend se démarquer de la notion traditionnelle d'imagination en posant celle-ci comme « première ». il y a hétéronomie de la société lorsque celle-ci se pense comme le produit d'un processus inéluctable. faculté de remémoration et de fabulation. ces imaginaires sociaux. pour le coup énigmatique et. producteurs d'institutions par conséquent elles-mêmes aliénées et aliénantes. Si pour Castoriadis il y a hétéronomie sociale.. incluant en premier lieu les concepts d'imagination radicale et d'imaginaire social. d'hétéronomie et de social-historique. c'est-à-dire comme ce qui permet aux êtres vivants de se créer un monde propre. il y a néanmoins quelque-chose de réducteur à considérer celle-ci tel « un mouvement immobile. n'en déplaise à I. elle n'est pas pour autant synonyme d'une auto-détermination entendue comme manifestation d'une liberté immanente à la créativité humaine. aussi énigmatique que révolté ». et se concentre particulièrement sur les implications de cette théorie lorsqu'elle devient le socle d'une tentative d'élucidation du « mode d'être » du psychisme et des sociétés humaines. l'hétéronomie n'est pas un concept anecdotique chez cet auteur : il ne se contente pas d'en « fai[re] mention. Néanmoins. loin de s'enraciner chez Marx. ni donc « d'une formulation sans écho dans le reste de son œuvre. ont selon Castoriadis à peu près toujours été des imaginaires aliénants. il ne suffit de remarquer que « c'est une banalité de dire que la question de l'imaginaire est au centre de [son] œuvre ».

sans issue ». introduction . comment ne pas s'affliger de lire. que « la thématique de l'autonomie affirme le primat de la liberté contre tous les pouvoirs » ? Faut-il n'avoir à peu près rien lu de l'auteur auquel elle s'en prend pour être passé à coté des explications redondantes qui parsèment à peu près tous les textes de Castoriadis où il aborde le sujet. op. Ibid. et ce pour quoi il nous enjoint à lutter avec une constance qui semble vouloir prévenir des « lectures extrêmement partielles et délibérément partiales ».. cit. « porteuse d'aucune alternative ». Et cette véritable démocratie n'est à ses yeux possible qu'à partir du moment où. des ancêtres. notamment kantienne. et que par là même. une société est lucide sur le fait qu'elle seule est à l'origine de ses normes et de 5 Les carrefours. Étrange reproche envers celui qui au contraire est revenu ad nauseam sur la façon dont il entendait ce terme – d'autant plus étrange que c'est Garo elle-même qui ici estime manifestement superflue de présenter le concept central d'un auteur qu'elle prétend pourtant critiquer. se défaussant ainsi sur les significations imaginaires qu'elle a crée spécialement pour cet usage (divinités. l'autonomie dans sa dimension politique doit s'entendre non pas comme abolition du pouvoir.) détiennent plus ou moins directement le pouvoir. dans toutes les sociétés connues. En revanche. On ne s’arrêtera pas sur la maladresse notable qu'il y a à suggérer une proximité entre la notion castoriadienne d'autonomie et celle proposée par Kant. Très loin d'une « critique toujours allusive ». est une société où le pouvoir est effectivement exercé par la collectivité. [et] de son aura éthique .. qui transparaîtra d'elle-même par la suite. comprise comme alternative à l'hétéronomie qui aurait globalement toujours dominée les sociétés humaines ? I.). aussi massif et global qu'il apparaisse. Garo devient alors une des rares commentatrices. par l'imposition forcée et violente d'une structure d' « entendement » elle-même fantastiquement unilatérale et biaisée. p322: « Je suis convaincu que l'être humain a un potentiel immense. etc. tome 2. Il s'agit d'ailleurs là de ce en vue de quoi une part majeure de son œuvre est consacrée.. si ce n'est pour avancer avec témérité quelques contre-sens flagrants. à aborder la question sans prendre le soin d'en préciser les contours. : « Une société libre. Or il n'y a là aucune « nécessité intrinsèque » autre que l'être ainsi des institutions hétéronomes de la société.qu'elles sont considérées comme sacrées – naturelles.. Cette hétéronomie de l'imaginaire social s'incarne notamment dans l'institution de hiérarchies sociales stables. rationalité. rationnelles ou historiquement déterminées pour ce qui est des périodes historiques plus récentes). Le mystère d'une telle lecture ne semble pas devoir s'éclaircir uniquement par son caractère lacunaire. etc. dans un texte abordant le projet d'autonomie castoriadien. a consisté jusqu'ici en une représentation plus que mutilante de l'imagination radicale de la psyché. n'est pas pour Castoriadis indépassable. par opposition aux imaginaires hétéronomes. par lesquelles ceux qui savent et représentent la vérité (portes parole de dieu. Voilà notamment ce que Castoriadis entend par l'autonomie de la société : l'effectivité d'une démocratie directe – terme qu'il faut en effet ne pas mentionner si l'on veut pouvoir renvoyer le concept d'autonomie à celui d'une « liberté abstraite ». et s’approfondit au contraire lorsque s'accole à cette mésinterprétation l'annotation d'une formule où Castoriadis affirme comme impossible une société sans pouvoir ni institution. Nature. et que par conséquent. Garo accuse jusqu'à la terminologie elle-même. qui est resté jusqu'ici monstueusement confiné. cet état de fait. La fabrication sociale de l'individu. Pourtant. […] qui épargne même de définir plus précisément son sens ». » Le contenu du socialisme. certainement convaincue qu'une évacuation rhétorique devrait suffire à l'autorité de ses propos. elle ignore être à l'origine de son institution. n'y voyant qu'un terme passe partout et consensuel « [tirant] sa puissance à la fois de son autorité philosophique passée. » 6 7 . sinon la seule. mais comme partage des pouvoirs à égalité entre les citoyens 7. Ancêtres. Qu'est-ce que l'autonomie. par une collectivité à laquelle tous participent effectivement dans l'égalité. puisque se contentant d'une « déploration du déclin occidental et d'un échec civilisationnel. de son piment libertaire. et qui affirment sans l'ombre d'une ambiguïté que « l'idée d'une société sans aucun pouvoir est une fiction incohérente »6. Castoriadis répète inlassablement qu'il n'y a rien qui ne s'oppose en principe à l'institution d'une société et d'individus autonomes 5. de la science économique.

d'autant plus que la bévue est réitérée. assimilé à une essence anhistorique ». Garo confond donc ici les prémisses et la conclusion : s'il faut selon Castoriadis qu'une société acquiert une lucidité réflexive quant au fait qu'elle est auto-institution. on ne comprend effectivement rien à ce que peut vouloir prétendre un projet d'autonomie sociale compris comme instauration d'une démocratie directe. puisque une fois reconnu que l'autonomie se rapporte entre autres choses à une compréhension de la société comme dynamique d'auto-institution – ce qui implique. il pourra cependant flairer le paradoxe qu'il y a à opposer projet d'autonomie collective et cadre politique. Garo : L’institution imaginaire de la société. non seulement en ce qu'il s'attarde longuement à définir le social-historique comme processus par définition historique. mais ne sont pas le langage. du rapport à l’histoire. et que par conséquent il ne saurait exister d'individus autonomes indépendamment d'institutions qui le forment et lui permettent de le devenir . mais aussi parce-qu'alors. croyant affronter un adversaire lamentable. où seraient abolies les hiérarchies politiques et économiques. Le néophyte ne se doutera sûrement pas que l'individu est chez Castoriadis conçu comme résultant d'un processus de socialisation s'opérant par le biais des institutions et significations sociales. mais elle n’est pas ce rapport – comme l’erreur ou le délire ne sont possible que dans le langage. où. Ces esquives ne sont pourtant pas suffisamment exhaustives pour permettre à celle-ci d'échapper entièrement à toute contradiction au sein même de son analyse. » . c'est à dire la production de la connaissance de cette auto-institution en quoi elle consiste ». entre autres. dont il souligne maintes fois qu'elle implique un mouvement et une dynamique d'auto-institution contredisant toute inertie institutionnelle durable. ce n'est que dans la perspective d'une société libre : démocratique au sens radical du terme. socialiste 9. Si donc l'activité politique dépend bel et bien pour Castoriadis de ce que Garo décrit comme « l'élaboration d'une représentation de soi par la société elle-même.ses lois (auto-nomos). cela va sans dire. et non pas d'une fin en soi. l'autonomie devient une « origine perdue. ni jamais aboutir à quelconque certitudes définitives qui concluraient son processus d'auto-institution 8. L’aliénation apparaît dans ce rapport. » . puisqu'elle serait définitivement rendue caduque du fait qu'une société « produit. 1999. s'il m'est permis de paraphraser quelque peu l'adversaire. la question se pose de savoir quelle peut être la valeur de la remise en cause de sa critique du marxisme. il semble que cette critique vise un Castoriadis construit 8 Il est donc curieux que l'on puisse comprendre qu'il s'agisse pour Castoriadis de défendre l'idée d'un « libre arbitre historique [qui] ne doit viser à terme que la connaissance lucide de ce qu'il a irrémédiablement produit et figé ». ni l’existence de l’institution comme telles. Mais l’aliénation apparaît comme une modalité du rapport à l’institution. et nécessairement perdue ». 10 La chose se trouve pourtant clairement affirmer par Castoriadis dans l'ouvrage sur lequel semble s'être concentré I. et. collection « Points-Essais ». d'une condition de possibilité. 171 : « L’aliénation n’est ni l’inhérence à l’histoire. c'est-à-dire irrémédiablement non figé. qu'elle ne peut par conséquent ni les fonder dans l'absolue. puisqu'au contraire il s'agit d'un point de départ. que pour Castoriadis une société créée nécessairement des institutions – il n'est même plus besoin pour le lecteur d'avoir jeté un œil à wikipédia pour s'étonner qu'il soit par ailleurs suggéré que l'optique castoriadienne puisse s'associer à « l'interprétation libertaire de la révolution comme abolition de tout cadre politique [qui] réduit finalement le processus révolutionnaire à la promotion de la seule autonomie de « l'individu ». p. 9 A l'époque de « Socialisme ou Barbarie ». lorsque de projet. car. Editions du Seuil. Garo manifeste involontairement la possibilité qu'elle aurait eu d'avoir trouvé un allier pour contrecarrer les pourfendeurs anarchisant et stirniens de toute institutionnalisation des contraintes. il est cependant fallacieux d'y voir là « son rôle et sa perspective unique ». avec une agilité redoutable tant l'exercice semble improbable. il est vrai que l'énoncer obligerait Garo à prononcer des termes qu'elle prend soin d'esquiver. Mais de nouveau. Castoriadis employait le terme de socialiste pour qualifier une société libre. De ce mélange d'approximations et de contre-vérités concernant l'approche castoriadienne des notions d'hétéronomie et d'autonomie. Drôle de situation. les institutions sociales et politiques dont elle ne saurait se passer »10. par son intermédiaire. 170 : « il n’y a pas de sens à appeler aliénation le rapport de la société à l’institution comme telle. p. Paris.

28 . 13/14 | 2010. URL : http://www. lorsque fondant avec quelques-autres la revue Socialisme ou barbarie. il s'en prenait aux interprétations trotskistes du « communisme réellement existant ». autrement dit de son imaginaire. 13 « Mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne ». 11 Nicolas Poirier. op. un « déterminisme sans faille ».. et encore la dynamique de concentration du capital 13. mis en ligne le 01 février 2012. marquée par le « rationalisme objectiviste ». « La lutte des classes chez Marx : reconnaissance ou dénégation ? ». S'élabora ensuite une prise de distance critique qui allait finalement aboutir à une rupture définitive et une critique à peu près sans concessions des thèses de celui qui l'avait jusque là inspiré. c'est.magmaweb. avoir lu. cit. Variations. Bien que pareille citation soit extraite des première page de l'ISS.Socialisme ou Barbarie.revues. Il est notoire que Castoriadis fut tout d'abord marxiste. celui du fantasme de la maîtrise rationnelle et intégrale du réel. au contraire des autres textes. − partie 2. Castoriadis ne pris pas prétexte de sa franche opposition à Marx pour déconsidérer entièrement ce qu'il a apporté d'essentiel à la critique du capitalisme. c'était à partir et au nom de sa propre lecture de Marx. ajoutant qu'à sa suite . Ce mouvement fut entamé par une remise en cause de la théorie des salaires. Garo sur le sujet. comme le note Garo.. et que.org/180 12 L'institution imaginaire.magmaweb. Castoriadis reconnaît ainsi volontiers que nous lui sommes redevables de certains « apports impérissables […] à la connaissance de la réalité sociale moderne » pour sa caractérisation de certains traits fondamentaux de l'économie capitaliste : l'asservissement du travail salarié au capital.. puisqu'il affirme « l'importance fondamentale de l'enseignement de Marx concernant la relation profonde qui unit la production et le reste de la vie d'une société ». Cependant.comme pur repoussoir qui par contraste valorise la thèse d'une prise en compte significative des « représentations » chez Marx. la lutte des classes et l'Histoire Il serait peut-être préférable et suffisant. « personne ne peut plus penser l'histoire en « oubliant » que toute société doit assurer la production des conditions matérielles de sa vie et que tous les aspects de la vie sociale sont profondément reliés au travail. considérant en effet qu'il revendique trop souvent ce que « nul n'oserait […] revendiquer » : soit une « philosophie de l'histoire.pdf . de se contenter ici d'un simple renvoi à l'article de Nicolas Poirier.pdf .fr/spip/IMG/pdf_MouvRevCapMod-II..fr/spip/IMG/pdf_MouvRevCapMod-I. concernant la fameuse rupture de Castoriadis vis-à-vis de Marx et du marxisme. s'émancipant de toute causalité économique et sociale ». URL : http://www. . le développement de la prolétarisation. la « destruction des formes pré-capitalistes de productions ».. dont l'analyse pourrait bien être lu comme une réponse à celle que propose I. qu'il caractérise comme formé autour d'un noyau central. s'exprimant sous forme d'exploitation (extraction de plus-value) et d'accumulation. cela rendrait immanquablement mon propos trop parcellaire. Marx. et abouti finalement à la dénonciation relativement virulente de la conception marxiste non plus seulement de l'économie capitaliste. 32 (avril 1961) et 33 (décembre 1961). soit d'une ontologie qui marquerait l'enlisement de la pensée de Marx au sein des catégories capitalistes elles-mêmes. comme pure invention de significations. p. Ce que Castoriadis reproche à Marx. Notons d'emblée que malgré tout.. mais aussi de l'Histoire. que Garo semble.. au mode d'organisation de cette production et à la division sociale qui lui correspond »12. − partie 1.. N° 31 (décembre 1960). « La lutte des classes chez Marx : reconnaissance ou dénégation ? »11. la dimension « mécaniste » de sa conception de l'Histoire et de l'économie. URL : http://variations. cela ne l'empêche nullement d'affirmer que Castoriadis redéfini « l'histoire comme activité de production représentative.

. conformément à leurs rapports sociaux. » S'il n'est peut-être pas évident qu'il faille déduire de ces liaisons intimes un rapport de causalité stricte.. le moulin à vapeur... Rubel et Evrard. p. réifiant au contraire les classes sociales. qui refuse de se donner d'avance la solution du problème de l'histoire et une dialectique achevée. règne de « l'homme total » ». ils changent tous leurs rapports sociaux. p. les catégories. le procès de production de sa vie matérielle. Castoriadis ne réduit pas Marx à cette dimension rationaliste. trad. p. mais le mouvement réel qui supprime l'état de chose existant . D'autant qu'il sait se montrer plus péremptoire encore.. op. semblant alors affirmer sans complexe la détermination de ce que Castoriadis nomme imaginaire social par le facteur technologique lié aux moyens de production. 915 . ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité matérielle. La Pléiade. nous dit-il. le caractère redondant de la proposition semble tout du moins permettre d'estimer qu'il s'agit là d'une idée à laquelle Marx n'est pas tout à fait étranger. Cependant. et affirme que le communisme n'est pas un état idéal vers lequel s'achemine la société.. il estime que la dimension rationaliste domine et recouvre finalement « l'élément révolutionnaire de sa pensée ». L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société. la manière de gagner leur vie. et en changeant le mode de production. Oeuvres. et considère au contraire qu'il existe au sein de ses écrits l'expression d'une tendance opposée : « C'est lui. produisent aussi les principes. 1. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence. L. leurs actions et leurs consciences à des effets de la structure et de la dynamique économique. nécessaires.souffrant d'un « hégélianisme qui n'est pas dépassé ». d'après Garo. Position qu'il réitère dans la Misère de la philosophie : « Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. qui met l'accent sur le fait que les hommes font leur propre histoire dans des conditions chaque fois données. I. Or.. indépendants de leur volonté . qu'il a l'outrecuidance – dont pour le coup il faut sûrement admettre le caractère caricatural ou excessif – de qualifier « d'intuition » et de « germes restés sans fruits »17... 83 17 L'institution imaginaire. 9 . les hommes nouent des rapports déterminés. En acquérant de nouvelles forces productives. les hommes changent leur mode de production. et qui affirme une « fin de l'histoire ». t. p. Pour autant. il juge néanmoins que cette théorie. cit. et qui déclarera que l'émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »16. comme lorsqu'il reformule l'hypothèse dans sa Critique de l'économie politique15. non seulement rien n'étaye chez Castoriadis des propos aussi péremptoires. Ainsi.. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain. et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. ed. op.. ce mécanisme économique dont il cherche à rendre compte ruine selon lui l'idée d'une lutte des classes comprise comme action lucide du prolétariat contre le mode de production capitaliste. Le Capital. IIS. la société avec le capitalisme industriel. les idées. 28 15 « Dans la production sociale de leur existence. Costes . par conséquent. p. Avant-propos. cit. III. Qu'en est-il alors du Marx affirmant que « la technologie met à nue le mode d'action de l'homme vis-à-vis de la nature. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale. la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique. et ce dernier n'aurait rien dit qui permette une telle interprétation. 272. Or. et. I. cité par Castoriadis. s'il n'affirme pas que l'action déterminante des classes en lutte ne ferait pas partie de la théorie marxiste. c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. La « critique convenue » d'un objectivisme chez Marx viendrait d'on ne sait quelle déconvenue. l'origine des rapports sociaux et des idées ou des conceptions intellectuelles qui en découlent »14 . p. 16 L'institution imaginaire. tend vers l'idée que l'action des classes elle-même est déterminée en dernière instance par 14 Marx. t. mais rien ne saurait non plus les étayer. » Critique de l'Économie politique. politique et intellectuelle. 97 . du fait de son ambition à acquérir la valeur d'une théorie scientifique (chez Marx et dans le marxisme).. Pléiade.

ne confirme-t-il pas qu'il conçoit l'Histoire comme un processus naturel déterminé. soulignant aussi bien la dimension économique que politique de l'élan démocratique s'étant alors produit. et ainsi l'inéluctabilité d'une révolution triomphante. de l'humanité au communisme » ? Là se situe le point de discorde essentiel entre Marx et Castoriadis. 6 . il y découvre la puissance cachée (dunamis) qui deviendra nécessairement acte (energeia) révolutionnaire. souligner par moi . lorsque se trouvant chez Marx. pour. voilà qui. 550 19 Marx. Castoriadis diagnostique dans cette conception de l'histoire un héritage philosophique qu'il dénonce avec la même virulence. p. est aussi la conséquence directe de sa conception de l'hétéronomie. elle y trouve là encore le moyen de souligner « un écart infranchissable entre les deux auteurs ». celui-ci refusant définitivement toute réduction du social-historique à un processus déterminé par des lois assimilables à celles de la nature. « scientiste » et « objectiviste ». p. Au contraire. et ressemble étrangement à celui vis-à-vis duquel Castoriadis a le moins de reproches à formuler. attire l'attention et l'éloge de Garo.l'état des forces productives et de la technique – qui déterminent les rapports de production et leur succession historique. dont même la compréhension par la classe dominée ne change pas fondamentalement « l'évolution » et le « développement » ? Et ne permet-il donc pas d'affirmer. à travers une longue aliénation. op.. ni rayer par décret les phases naturelles de son développement ». Le Capital. n'existe simplement pas. puisqu'au contraire. Mandat impératif et révocabilité permanente des mandatés. qui inclut clairement toute ontologie faisant de l'Histoire une mécanique dont les individus et collectifs seraient nécessairement « agit plutôt qu'agissant ». Ce refus. En effet. ne saurait bien entendu trouver ici son origine. trad. » Voilà le Marx auquel il s'oppose.. qu'il établi « une Dialectique de l'histoire qui produit les formes de société et leur dépassement nécessaire. Quadrige. 1993. En affirmant que « le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire »18. candide. éd. d’Aristote et de Platon : il voit (theorei) l’être (eidos) du prolétariat. selon I. mais seulement « abréger et atténuer les douleurs de l'enfantement »19. Capitalisme. jugeant ainsi que Marx est alors « en servage auprès de Hegel. et qui. Garo. La méprise s'appuie de nouveau sur la construction d'un Castoriadis associant nécessairement « invention institutionnelle » et « rechute dans l'institué mortifère ». PUF. « Préface à la première édition alleande ». cette critique n'est pas simplement le fruit d'un anti-marxisme obsessionnel. si celui-ci existe bel et bien. dont les étapes sont prédictibles et la conclusion certaine ? Ne propose-t-il pas clairement une « théorie de l'Histoire » sous un mode « positiviste ». Garo met ici en exergue le Marx qui s'enthousiasme de la Commune de Paris. dans Le Capital. il en inspecte la facture. Et d'ailleurs. Démocratie et révolution Le Marx qu'il conviendrait de présenter est tout autre. à qui pourtant il ne semble pas nécessaire de préciser qu'il s'agit aussi de certaines des caractéristiques fondamentales de la démocratie que Castoriadis défend. que l'institution d'une société autonome est possible ! Devons-nous être étonné lorsque dénonçant « l'analyse du pouvoir étatique » comme 18 Marx. en garantit le mouvement progressif ascendant et le passage final.. en plus de s'étayer sur l'observation de la diversité et de la complexité des formes de société ayant existé et de leur histoire. cit. qui. J-P Lefevre. lui opposer qu'elle « peut-être à l'inverse le moyen de rendre permanente et durable une mobilisation sociale et politique populaire » – autant dire. comme Castoriadis se l'est permis. Marx n'affirme-t-il pas que la dynamique social-historique est prédéterminée et par conséquent prédéterminable ? Lorsqu'il prévient que « même lorsqu'une société est sur le point de parvenir à la connaissance de la loi naturelle qui préside à son évolution […] elle ne peut cependant ni sauter.

Démocratie appliquée au travail. est incompatible avec l'idée d'une véritable démocratie. Pour Castoriadis. Editions du Seuil.. comme partout ailleurs »23. Occultation de la question du travail ? L'on en vient véritablement à douter que l'on parle du même Castoriadis. relevons son attachement à l'instauration d'une égalité des salaires et revenus. qui par conséquent. en tant que signification imaginaire sociale. Paris. 2007 .« largement hors champ » de la pensée d'un auteur dont elle s'étonnait peu auparavant qu'il soutienne la persistance d'un rôle déterminant du pouvoir étatique sur l'économie. estimant qu'elle « n'est que la réalisation de la démocratie dans le domaine où les individus passent la moitié de leur vie éveillée »22. seul moyen à ses yeux d'établir une production axés sur les « besoins » des individus. p. 2008 . ni non plus qui est à même de le déterminer. tome 4 : La montée de l’insignifiance. mais à occulter la question du travail. nous dit Castoriadis. ignorant ou faignant d'ignorer que le projet d'autonomie qui occupe Castoriadis est. elle oblitère que celui-ci ait ? plusieurs fois affirmé qu'une société sans État était non seulement possible mais souhaitable20 ? Sûrement est-il plus surprenant et plus risqué d'écrire ensuite que « l'analyse produite par Castoriadis tend non seulement à maintenir la coupure entre la question politique et la critique sociale. souhaitable. dont elle ne précise pas ce qu'ils sont. introduction 24 Il s'agit certainement là d'un point qui aurait mérité d'être discuter par I. 86 23 Contenus du socialisme. collection « Points-Essais ». sans l’abolition de la domination de groupes particuliers sur le processus de production et du travail – sans l’abolition de la hiérarchie bureaucratique dans l’entreprise. L’Etat est une création historique [ …]. La réponse ne consiste pas alors à faire abstraction du « social » mais à le changer. mais aussi bien à l’organisation économique. permettant d'établir ce qu'il désigne comme un marché démocratique. cit. Nous pourrions accumuler à n'en plus finir les citations concernant non seulement l'engagement de 20 Les carrefours du labyrinthe. il y a eu. et nous espérons qu’il y aura de nouveau. La critique de l’ordre institué et la revendication démocratique s’attaquent non seulement au régime « politique » au sens étroit. Mais une société sans institutions explicites de pouvoir est une absurdité. Editions du Seuil. celui qui a toujours défendu « l'autogestion de la production par les producteurs ». estime contre Hannah Arendt que « si la société est en réalité. de manière tout à fait claire. rendant impensable le problème éminemment politique de l'organisation démocratique de la production ». l’insistance sur l’autonomie du politique devient gratuite. Celui qui pour Garo maintient la coupure entre la question politique et la critique sociale.. l’éducation ou la famille. « est toujours aussi inégalité de pouvoir »25. Paris. op. p. p. de telle sorte que le conflit des intérêts « sociaux » (c'est-à-dire économiques) cesse d’être le facteur dominant de la formation des attitudes politiques. à savoir sans appareil bureaucratique hiérarchiquement organisé. inégalité politique donc. Il reconnaît aussi le mérite au mouvement ouvrier d'avoir. ». et ce depuis SouB jusqu'à ses derniers écrits. étendu « dès son origine. tome 5 : Fait et à faire. le projet d'une société où l'économie. D'où cette revendication à l'égalité des salaires. considérant que « la domination d’un groupe particulier sur la société ne saurait être abolie. séparé de la société et la dominant. Toute inégalité sociale. et non seulement la production. Une société sans un tel Etat est possible. notamment lorsqu'elle en appelle à la réorientation de la production en fonction des besoins sociaux. serait démocratique. 366 22 Les carrefours du labyrinthe.. par ce biais tous égaux dans la détermination de « l'offre et de la demande ». Garo. 25 Contenus du socialisme. la chose est claire : les « besoins sociaux ». »21. concevable. introduction . des sociétés sans Etat. et donc de la production24.. dans laquelle sont tombés aussi bien Marx que l’anarchisme » 21 Les carrefours.268 : « Il peut y avoir. ne sont pas déterminables dans l'absolue (hormis les besoins biologiques). et doivent donc être définie par les individus eux-mêmes. tome 2. avant Marx. la signification et la visée de démocratie moyennant l’idée de la « République sociale ». collection « Points-Essais ».. mais aussi à l'économie en générale : parmi les « thèses peu dérangeantes » que Castoriadis propose et juge indissociables de l'autogestion et donc d'une démocratie radicale. profondément divisée en fonction d’ « intérêts » contradictoires – comme elle l’est aujourd’hui –.

et s'apercevoir que la question du travail a été l'un des enjeux principal des textes de Castoriadis pendant plusieurs années. p171 : « Le dépassement de l’aliénation présuppose évidement l’élimination de la domination de toute classe particulière. et ce sans juger utile de présenter les raisons de ce positionnement. D'après son analyse. d'une part la classe ouvrière ne saurait plus détenir quelconque monopole concernant les perspectives de transformation de la société. selon Castoriadis. lorsque Castoriadis préfère l'exigence d'une suppression de tout rapport hiérarchique (politique. d'une analyse des contradictions du capitalisme. cit. et Garo elle-même l'a relevé : il n'y a. plutôt que sur l'abolition du patronat et du salariat. il observe que le prolétariat s'est malheureusement laissé pénétrer par l'imaginaire capitaliste. de même que la charge assimilant le projet d'autonomie (et donc d'une démocratie directe où l'institution de la société résulterait de la confrontation argumentée des opinions de chacun) à « une sorte de sagesse collective. d'autre part. l'accès aux loisirs.. alors que celui-ci en fait un axe central de son argumentation en faveur de la gestion collective de la production.. etc. » . « ce sont les rapports entre exécutants et dirigeants qu'il faut changer » – drôle de façon de dire qu'il convient selon lui de les abolir. pour en venir au point qui nous servira de conclusion.. rien qui puisse fonder dans l'absolu les institutions sociales. rien qui puisse garantir que nos lois soient indubitablement justes. il aurait suffit à Garo de survoler les titres des articles et chapitres de Castoriadis pour ne pas écrire pareille contre-vérité. la lecture d'autres titres de chapitres eu aussi certainement suffit à l'inciter à plus de prudence lorsqu'elle regrette l'absence. mais aussi énonçant l'indissociabilité de cette problématique avec celles portant sur la politique et la démocratie – à vrai dire. c'est de nouveau pour en fournir une caricature trompeuse. De ce fait. étudiants et autres ont porté la lutte contre les dominations et le capitalisme au-delà d'une contestation strictement axée sur les rapports de productions . et encore l'assimilation des significations sociales à des « données anthropologiques » . ce n'est bien évidemment pas parce que celle-ci serait négligeable. Ainsi...Castoriadis sur l'exigence d'une transformation radicale du travail. passons l'injonction selon laquelle « ce n'est pas à un imaginaire quelconque qu'il s'agit de s'en prendre ». en tant les mouvements féministes. elle nous fait part de la « disparition de toute analyse de classe chez Castoriadis » et « l'affirmation de leur pure et simple disparation » (comme si cette dernière affirmation et ses développements ne constituaient pas une analyse de classe). Plus précisément. Point qui à la fois marque de nouveau – s'il en était besoin – la négligence confondante avec laquelle Garo a élaboré son commentaire. écologistes. lorsqu'elle effleure le sujet. op. Le traitement de la question de la lutte des classes et de leur abolition est lui aussi caractéristique de la façon dont Garo (n')a (pas) lu Castoriadis – à moins que tout cela résulte d'une démarche sciemment entreprise. mais c'est en tant qu'elle ne représente qu'une partie des hiérarchies instituées26. rien qui puisse. Passons l'oubli dont serait coupable Castoriadis concernant le fait que l'imaginaire capitaliste « n'est une formation mentale historique qu'aussi longtemps qu'elle rencontre dans une vie sociale concrète. et qui permet d'autre part de situer plus précisément l'originalité des fondements sur lesquels Castoriadis positionne le projet d'autonomie comme un projet révolutionnaire. Elle note ainsi que. chez Castoriadis. Castoriadis n'a cesser de le faire. par conséquent. Poursuivant l'investigation. Nous l'avons répété. selon Castoriadis. passons la formulation confuse reprochant une séparation entre « l'imaginaire radical et premier de ses formations secondes plus ou moins rigidifiées » . mais va au-delà de cet aspect. social. ne formant plus une classe révolutionnaire en tant que telle. un irénisme étranger à toute conflictualité » découlant « du quasi miracle d'une volonté commune » – le courage de la réplique ayant ses limites –. d'une même phrase. son origine et sa condition de possibilité durable » . économique) à celle des rapports de classes. établir une théorie 26 L'institution imaginaire. puisque orientant ses revendications principalement sur l'amélioration du « niveau de vie ». antérieure à elle.

et c'est à ce titre qu'il faut selon lui lutter contre toute forme de société et toute forme d'imaginaire qui prétend avoir trouvé une réponse concluante. que s'est consacré Castoriadis. tout critère d'évaluation et de choix disparaît. ni essence du prolétariat.définitive au sujet de ce que doit être une société. condamner une telle position comme rendant impossible tout projet politique non seulement est le signe manifeste d'un refus de débattre là où se situe la controverse. puisque consciente que rien – ni dieu ni science – ne saurait lui garantir ce qui en découlera. La liberté. mais en déduit ce que les philosophes déduisent généralement d'un pareil relativisme – à quelque exceptions près. Ainsi. Lorsqu'il défend le projet d'une démocratie radicale. tout individu soumis à une loi doit pouvoir participer (directement) à son élaboration. promettant le bonheur de tous. ni Nature humaine. ce n'est pas parce-qu'il l'assimile à une société idéale. Raison pour laquelle Castoriadis. se lamente-elle : « si tout monde est organisation de significations comme pure création. définie la démocratie comme la seule forme de société véritablement tragique : société qui sait prendre le risque de se tromper. soit la question de la justice. ainsi que tout projet politique induisant la transformation d'un mode de production donné ». C'est à ce titre qu'il ne saurait y avoir d'expert de la question politique . de regretter ses choix. ce n'est pas au nom d'une vérité transcendante ou d'une loi de la nature. entreprendrait de faire la critique de ses thèses. loin de prétendre construire une utopie. positions et concepts. partageant avec Castoriadis la volonté de travailler à l'abolition des régimes capitalistes. et que par conséquent. et si bien entendu on peut – et il faut – discuter sa démarche et sa philosophie. Si bien entendu. ni science. mais aussi le signe d'une certaine prétention : celle de pouvoir définir les critères d'évaluations et de choix. non les critères. de la manière dont elle doit s'organiser : ni dieu. définie à la manière d'une essence. etc. ce sont les chefs qui disparaissent. C'est pourtant à cela. C'est aussi à partir de ce moment que. le choix et la responsabilité n'ont de sens qu'en tant qu'il y a incertitude. La politique. La démocratie se justifie en tant que toutes les justifications des régimes politiques et sociaux hétéronomes se fondent sur des illusions. des mystifications. la démocratie apparaît comme la seule forme d'organisation sociale par laquelle les individus et collectifs peuvent concrètement se dire libres et égaux. choix sur lequel s'appuie notamment sa dénonciation sans équivoque du « cauchemar climatisé » que représente à ses yeux le capitalisme moderne. dont personne en particulier n'a de titre justifiant qu'il en soit seul responsable. est pour lui une question qui n'est pas susceptible d'être tranchée. mais seulement ceux qui ont quelques prétentions à l'objectivité. ni Raison absolue. ouvrent le champ d'une véritable réflexivité. Et lorsqu'il choisi la liberté. c'est à dire qui ne soient plus comprises autrement que comme nos créations. Alors. et grâce à cette lucidité acquise concernant l'absence de Vérité absolue dans le domaine de la politique. ou représentant notre destinée historique. Garo semble en partie l'avoir compris. ils sont présentés sur la scène du débat pour ce qu'ils sont – des opinions –. selon Castoriadis. Conclusion Il ne faudrait pas déduire de notre propos qu'une pareille supercherie soit le signe de grandes difficultés pour celui-ci qui. Lorsque disparaît cette prétention. à même de résoudre tout problème. Car la nuance est là : ce n'est pas tout critère d'évaluation et de choix qui disparaît. la possibilité de véritables choix. toute critique intelligente et efficace ne peut être construite qu'à . les réponses que l'on peut y apporter ressortent de la sphère de l'opinion (raisonnée et argumentée). résolue à la manière d'une équation. il devient possible de parler véritablement de choix. ni lui assurer d'être dans le vrai. quoiqu'elle en dise. Elle doit au contraire être comprise comme une « interrogation illimitée ». qu'au contraire. dont celle de Nietzsche nous conviant à créer des valeurs qui ne soient plus mensongères. qui une fois reconnues comme telles.

517 28 Les carrefours. et de manière générale estime que « n'importe quelle rupture du fonctionnement régulier de [la société instituée]. et certainement y a t-il certains chemins qui. op. anthropologique. et privé (koinonia). Ainsi. soit qu'ils soient carrément éliminés. D'une façon analogue. bien qu'affirmant qu'une période révolutionnaire correspond au moment « où la population forme ses propres organes autonomes – lorsqu'elle entre en activité pour se donner à elle-même ses formes d'organisation et ses normes ». mais en tant que citoyens. soit qu'ils soient domestiqués. Si donc il est absurde d'affirmer que Castoriadis s'est tu sur la problématique de l'autonomie individuelle et collective au sein et vis-à-vis du processus de la production.. Il serait en effet sûrement pertinent d'interroger la façon dont peut s'accorder l'exigence d'une auto-gestion des entreprises à celle de la production en générale. culturelle).. le kairos. de ses productions et de ses fins en général . caractère qui implique l'exigence d'une prise en charge par l'ensemble des individus non plus en tant que travailleurs ou en tant que consommateurs. au sein de la labyrinthique castoriadienne. un peu de la même façon qu'est laissé en suspend. Castoriadis considère différents angles de la problématique concernant le projet d'une organisation démocratique du travail et de l'économie. utilisés par un nouveau pouvoir séparé comme instruments ou élément décoratifs »27. cit. psychologique. politique interne ou externe. si l'on cherchait à les prolonger. il est tout aussi clair que la critique de Castoriadis peut et mérite d'être effectuée. et les assemblées citoyennes responsables du domaine politique.. De même. il y a revanche quelques raisons d'aller creuser les positions qu'il a développé à ce sujet. p. sociale. d'une 27 Les carrefours. qu'il ne serait pas opportun de rendre compte des difficultés qu'il y a à faire tenir ensemble les positions de Castoriadis sur les moyens de parvenir à une révolution permettant d'abolir les différentes significations et institutions dans et par lesquelles se maintient la dynamique de formation d'individus et d'institutions hétéronomes. et jugeant par là même qu'une telle période cesse « lorsque les organes autonomes de la population cessent d'exister et d'agir. juste après avoir relevé que l'ambition révolutionnaire qu'il porte s'appuie sur une « critique unilatérale des rapports de hiérarchie et de domination » (unilatéralité dont découle justement l'exigence d'une abolition de ceux-ci dans l'ensemble des rapports sociaux). tome 2.. économique et ontologique. publique/privé (agora). ne mèneraient nulle part. et comment toutes deux peuvent s'articuler à la reconnaissance explicite du caractère politique de l'organisation économique. Car la clarté avec laquelle Castoriadis définit ce qui pour lui correspond à une « période révolutionnaire » se concilie difficilement avec certaines positions minimalistes qu'il a pu exprimer au sujet des modes d'actions devant soutenir cette perspective révolutionnaire. s'il encense la dynamique et spontanéité de la révolution hongroise. explicitement cette fois. culturelle. Castoriadis pourra cependant se contenter d'une incitation à « faire tout ce qui est en [notre] pouvoir – qu'il s'agisse de la parole. op. Car. impliquant sans nul doute la lecture attentive d'une part conséquente de l’œuvre où celle-ci s'exprime. peut par principe fournir l'occasion. cit. sans pour autant fournir les moyens de penser clairement la manière dont nous pourrions envisager une répartition des pouvoirs entre les assemblées de travailleurs au sein des agoras que pourraient constituer les lieux de productions. p. de l'écrit ou simplement de [notre] attitude à l'endroit que [nous] occup[ons]– pour que les gens se réveillent de leur léthargie contemporaine et commencent à agir dans le sens de la liberté »28. quelle qu'en soit la cause (économique. où s’enchevêtrent les perspectives politique.. 121 ..partir d'une compréhension suffisante de la pensée qu'il s'agit de critiquer. il y a un certain nombre de carrefours qui ne semblent pas suffisamment tracés. asservis. la question des articulations et délimitations précises des sphères politique (ekklesia). ce n'est pas parce qu'il est peu cohérent de réduire la conception castoriadienne de la révolution à « une dénonciation des dérives bureaucratiques au sein des seules organisations politiques et syndicales ». Autrement dit. tome 4.

moi et les autres. sans pour autant renoncer à lutter au nom de ce projet. à la manière dont Castoriadis lui-même a procédé au sujet de Marx et du marxisme.. il serait possible de critiquer l'absence problématique d'une réflexion permettant de penser la convergence possible des différents modes et pratiques proposés pour agir en vue de l'autonomie individuelle et collective. et donc déterminés de manière hétéronome. 138 L'institution imaginaire. Ne diagnostique-t-il pas. p. se réaliser intégralement de [son] vivant »31. tome 3. il y a bien dans le discours de Castoriadis la persistance d'une ambiguïté quant aux perspectives de transformation radicale de la société actuelle. op. certainement. je préfère l'échec dans une tentative qui a un sens à un état qui reste en-deçà même de l'échec et du non-échec. 137 . résultant d'une efficacité de l'idéologie marchande et de la « privatisation » des individus qui lui est corrélé. bien qu'il soit clairement caricatural d'assimiler ses positions à une simple « déploration du déclin occidental et d'un échec civilisationnel. une dynamique de déclin du projet d'autonomie. qu'il n'explore pas les problématiques liées à la gratuité de certains biens et à l'instauration d'un revenu inconditionnel. tome 4. réduisant celles-ci à ses analyses concernant le fétichisme de la marchandise.. Pour autant. il ne faut pas pour autant se laisser convaincre d'une position défaitiste.. cit. . p. qui mettent en question le système social ou leur propre système de pensée... que Castoriadis auraient selon elle bien trop négligé. 215 L'institution imaginaire. la révolution aurait-elle lieu demain.. tout en ajoutant aussitôt que « même [si] nous devions. au sujet de la perspective d'une destitution de l'économique de sa position centrale et dominante. De fait. 212 Les carrefours. ni même.. parfois explicitement. tout en affirmant par ailleurs qu'il ne faut pas « conclure du fait au droit »29.. qui reste dérisoire. Il y aurait aussi lieu de regretter. Alors. il y a une créativité de l'histoire sur laquelle personne ne peut tirer un trait »30 ? Il y a donc lieu d'analyser l'apparente ambiguïté d'un positionnement refusant.irruption de l'activité révolutionnaire des masses ». p. Mais. il est néanmoins digne d'intérêt de souligner. il y aurait à réfléchir la façon dont peuvent s'articuler les praxis révolutionnaire et psychanalytique . l'équivocité parcourant son œuvre lorsqu'il s'agit d'estimer la probabilité d'un renversement du Capital et des hiérarchies qui le soutiennent. construit à partir de l'instauration d'une égalité économique. le plus souvent implicitement. en effet. l'enjeu du texte de Garo ne se situe pas tant dans une critique rigoureuse de la pensée de Castoriadis que dans la réhabilitation d'une prise en compte des représentations et de leurs rôles dans la pensée de Marx. ni la valorisation de cet aspect des écrits de Marx. déclarant savoir « parfaitement que la réalisation d'une autre organisation sociale et sa vie ne seront nullement simples.. soit l'attitude intellectuelle consistant à s'affirmer conscient que « ce désir [d'une société autonome] ne peut pas être réalisé aujourd'hui . soit des différentes praxis définies comme moyens de lutter contre les multiples formes de l'hétéronomie instituée. jusqu'à ce que ses effets deviennent irréversibles ».. autrement dit. sans issue ». et la pratique collective visant la transformation des institutions afin qu'elles procèdent d'une auto-institution lucide et réflexive.. p. « aussi longtemps qu'il continuera à y avoir des gens qui réfléchissent. plutôt qu'une déclaration tout aussi péremptoire qu’erronée concernant l'absence d'échappatoires envisageables à l'aliénation contemporaine dans l'analyse castoriadienne. dynamique estompant significativement les espoirs que resurgissent un élan révolutionnaire. op. op. qu'elles rencontreront à chaque pas des problèmes difficiles ». cit. op... que s'il « se peut que que la situation actuelle perdure. rencontrer l'échec dans cette voie. ni donc le désaccord sur la 29 30 31 32 Les carrefours. cit. interroger la possibilité de concilier le rôle déterminant que Castoriadis confère à l'analyse psychanalytique dans l'émancipation des individus vis-à-vis de représentations et comportements irréfléchis ou inconscients. puisqu'au contraire. cit. l'alternative entre pessimisme et optimisme... souligné dans le texte. »32 Dans un autre registre.. d'une démocratie directe. et de sa proposition d'un marché démocratique.

.lecture qu'effectue Castoriadis de Marx. ne rendaient nécessaire le travestissement – aussi habile soit-il – des positions castoriadiennes.