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Dossier N° 333

8 MAI
2 0 0 7

Longue vie aux circuits courts (2)


Les courses nous ennuient… Le réchauffement
climatique nous stresse… Envie d’alternatives…
Ces pages ouvrent la fenêtre des agriculteurs qui se
rapprochent des consommateurs dans des circuits
courts de vente. Non sans contraintes.
Plutôt engagés sur des petites exploitations agricoles,
les producteurs pratiquant la vente directe se
répartissent encore principalement entre le
maraîchage et la viticulture (pI). Des projets voient
néanmoins le jour en grandes cultures (pVIII) et en
élevage (p. VII).
Aujourd’hui, les débouchés, tant pour les produits
bruts que transformés, restent supérieurs à l’offre.
Le développement des circuits courts passe donc
avant tout par l’organisation des producteurs (pIV).
La vente directe et la transformation à la ferme ne proximité (pVI), ni celle du blé sans le partenariat
s’improvisent pas. Ces activités nécessitent une des artisans-boulangers (pVIII).
capacité à gérer les surcharges de travail (pI et V) et Ce dossier s’installe donc aux côtés des producteurs
l’acquisition de nouvelles compétences (pIII). Les et s’intéresse à ce que représentent et impliquent
organismes d’accompagnement ont un rôle pour eux les circuits courts. Il fait suite à un premier
important à jouer, notamment en proposant des volet paru dans le n°313 de Transrural (dossier
formations adaptées. téléchargeable gratuitement sur notre site
Le rapprochement entre producteurs et www.transrural-initiatives.org). Cette première partie
consommateurs demande parfois la présence d’un avait mis en évidence l’intérêt des circuits courts
médiateur (pV). L’enjeu est de poser les bases d’un pour les producteurs, soucieux de récupérer la
échange qui entend mieux coller aux exigences des valeur ajoutée qui leur a échappé. Le dossier avait
deux parties. également pointé le changement de posture dans
L’environnement économique et partenarial des l’acte de consommation, où producteurs et
producteurs est un autre facteur clé du consommateurs se réapproprient l’échange. Enfin, il
développement des circuits de proximité. La avait montré comment les circuits courts participent
valorisation des produits de l’élevage par exemple ne à une relocalisation de l’économie, répondant ainsi
saurait se faire sans le maintien des abattoirs de notamment aux enjeux énergétiques.
TRANSRURAL Initiatives • 8 MAI 2007 • II
Dossier

La vente directe,
heures et valeur ajoutées
Le développement de la vente directe passe aujourd’hui moins par les débouchés - qui restent supérieurs à
l’offre - que par la maîtrise de la charge de travail. Éclairage par Danièle Capt, économiste chercheur à
l’ENESAD1.
Comment évaluez-vous la place de la qu’ils évoluent dans des réseaux des grandes agglomérations ; ce ne
vente directe aujourd’hui dans l’agri- sociaux qui leur donnent des disposi- sont donc pas les débouchés qui, glo-
culture ? tions et un intérêt pour la vente balement, posent problème. Par
Danièle Capt : La vente directe consti- directe. Enfin, la vente directe est contre, la charge de travail inhérente à
tue un mouvement d’importance. Le davantage développée dans les petites ce type d’activité constitue un obs-
recensement agricole de 2000 a mis structures, sans être négligeable dans tacle important à la mise en œuvre et
en évidence une diminution de la part les exploitations plus grandes. au maintien d’ateliers de vente
des exploitations pratiquant la vente directe. Les chercheurs ainsi que les
directe, avec ou sans transformation : Quelles sont les motiva- organismes de développe-
celle-ci est passé de 27 % en 1988 à tions des producteurs pra-
Davantage ment agricole doivent se sai-
15,5 % en 2000. Mais je ne conclurais tiquant la vente directe ? de vente directe sir pleinement de cette
pas pour autant que le marché des D. C. : Elles sont avant en maraîchage, question afin de trouver les
produits fermiers a régressé. On dis- tout économiques, la
pose encore de trop de peu de don- vente directe permettant
arboriculture, conditions de développe-
ment de circuits courts
nées à ce sujet, car ces orientations de créer de la valeur ajou- horticulture acceptables par les produc-
sont mal suivies. J’émets l’hypothèse tée supplémentaire sur et viticulture teurs du point de vue de la
qu’une partie des producteurs ont l’exploitation. Cette moti- charge de travail. Par
augmenté significativement la part de vation se double généralement d’un exemple, les formes sociétaires, telles
la vente directe dans leur activité, ce goût pour le contact. La professionna- que les GAEC2, au sein desquels se
qui est venu compenser la baisse du lisation du travail des femmes a parti- posent de toute façon les questions 1. Etablissement
nombre de producteurs. Le marché cipé également au développement de de répartition des chantiers et de la national
s’est par contre transformé, les pro- ces activités. charge de travail, offrent un cadre d’enseignement
supérieur agro-
ducteurs se sont professionnalisés. adapté à la mise en place d’une acti- nomique de
Quels freins au développement de la vité de vente directe. Dijon.
Quels sont les profils des producteurs vente directe identifiez-vous ? 2. Groupement
agricole
pratiquant la vente directe ? D. C. : La demande est encore supé- d’exploitation
D. C. : On observe deux types de tra- rieure à l’offre, en particulier autour Propos recueillis par C. T. en commun.
jectoire : les producteurs originaires
du secteur agricole qui réorientent
leur activité et les hors cadre agricole Statut des exploitations en fonction
qui voient dans la vente directe la pos- de l’activité de vente directe
sibilité de s’installer sur une petite
surface. On observe davantage de
Statut des exploitations (en %)
vente directe en maraîchage, arbori-
culture, horticulture et viticulture, Exploitations ayant une activité Exploitant GAEC EARL Autre Autre
moins en élevage et grandes cultures. de : individuel société
Les producteurs pratiquant la vente se Vente directe sans transformation 83 5 7 4 1
répartissent dans toutes les classes Vente directe et transformation 67 8 13 11 1
d’âge. Par contre, le niveau de forma- Transformation sans vente directe 76 5 9 9 -
tion est très discriminant, les produc- Ensemble des exploitations 81 6 8 4 -
teurs pratiquant la vente directe étant Source : AGRESTE - recensement agricole 2000
généralement d’un niveau plus élevé.
C’est une activité qui nécessite un Les formes sociétaires sont plus fréquentes quand les activités de transformation et
«capital social et culturel» important, de vente se cumulent sur l’exploitation.
que les producteurs acquièrent dans
le cadre de leurs formations ou parce
III• TRANSRURAL Initiatives • 8 MAI 2007

Dossier
Savoir trouver l’équilibre entre activité
de production et de vente
La vente, ça ne s'improvise pas. Témoignage de Marie Lespinasse, viticultrice en Gironde.

« Nous pratiquons la vente directe la vente avec l’Afocg1 Gironde. Jean-Fran-


depuis que nous avons repris l’exploita- çois a suivi également une formation
pendant 20 ans. Pour développer sa clien-
tèle, il faut tout le temps s’adapter à de
tion viticole des parents de mon mari, d’anglais commercial et moi d’allemand. nouvelles habitudes de consommation.
Jean-François. À l’époque, avant 2000, Cette formation dure depuis trois ans. Par exemple la consommation en bou-
nous commercialisions environ la moitié Aujourd’hui, nous nous sommes regrou- teille a changé, les gens veulent pouvoir
de notre production directement en bou- pés avec trois autres vignerons bordelais, boire juste un verre, alors nous nous met-
teille (à des clients particuliers et des qui participent également à la formation tons aux outres-à-vin. Nous avons
petits revendeurs) et l’autre moitié en et nous avons créé une société pour déve- demandé à un ami peintre de créer pour
vrac à un négociant de vins. En 2000, le lopper collectivement nos ventes, en par- nous un dessin qui les rende attrayants.
négociant avait encore beaucoup de stock ticulier directement à la grande distribu- Nous avons diversifié nos produits et pro-
sans avoir acheté notre vin rouge ; nous tion. Le fait d’être en groupe nous encou- posons désormais un rosé. Nous organi-
avons donc mis tout notre rage énormément et nous sons des portes ouvertes, il faut sans
vin en bouteille et misé sur Le passage aide à garder le moral mal- cesse inventer de nouvelles offres et pro-
l’élargissement de notre cir-
cuit de vente.
à la vente directe gré nos situations tendues. motions. Nous nous déplaçons chez des
amis pour organiser des dégustations-
nécessite de Pour Jean-François, qui avait ventes. Il faut rester créatif, et Jean-Fran-
L’augmentation du temps de nouvelles décidé de revenir à la vigne çois y passe beaucoup de ses soirées...
travail suite au passage à la compétences et de reprendre l’exploita-
vente directe a été très forte, tion de ses parents il y a 25
avec une grande incidence et une réorganisation ans, changer de métier a été FAIRE LES PROSPECTIONS À PLUSIEURS
sur l’organisation de notre du travail très dur, car c’est la vigne et Tous ces déplacements, ces efforts et ce
activité. Jusque là, nous nous le vin qu’il aime et qu’il avait temps passé, nous pouvons les assumer
partagions les tâches (culture de la vigne, choisis ! C’est contraint et forcé qu’il a maintenant que nos enfants sont grands.
vinification, conditionnement, comptabi- changé de métier à 50 ans. Vendre et Quand ils étaient petits il était important
lité, administratif et vente), avec une sala- trouver de nouveaux marchés, c’est diffi- pour nous de rester avec eux et nous
riée à temps plein et des salariés saison- cile : moi, j’aurais été bien trop anxieuse avions choisi un mode de vie en consé-
niers dont le travail correspondait à un pour le faire. Recevoir des clients au chai, quence.
temps plein réparti sur l’année. La vente c’est tellement plus facile et agréable,
directe nous prenait assez peu de temps. mais ça ne suffit pas… C’est désormais la démarche collective
Les clients se déplaçaient au chai pour qui nous motive. À quatre nous restons
faire leurs achats ou nous expédiions par dynamiques et parvenons à développer
transporteur, et nous livrions à des res- UNE FORMATION-ACTION de nouveaux concepts de vente, en cher-
taurateurs, cavistes, ainsi qu’à quelques Tout au long de cette formation-action, chant la proximité avec les consomma-
exportateurs. l’intervenant nous a aidé à préciser nos teurs. Nous nous déplaçons ensemble
objectifs et à mettre en œuvre, sans se pour avoir de nouveaux marchés parfois
décourager, nos projets. Nous y avons assez loin, pour trouver des régions où
CHANGER DE MÉTIER À 50 ANS rencontré d’autres vignerons avec les- les vins de petits producteurs ne sont pas
Aujourd’hui, Jean-François travaille quels Jean-François a déjà fait plusieurs
presque à temps plein à la vente (on parle déplacements de prospection et avec les-
représentés. Cette organisation collective
nous donne l’espoir de rester viticulteurs.
«
bien là du temps plein agriculteur, si vous quels nous nous sommes associés. Désor-
voyez ce que je veux dire en terme de mais, nous faisons les prospections tou-
nombre d’heures !), je m’occupe plus de jours à deux et parfois à quatre. Propos recueillis par Joo Zimmermann,
la vigne, j’ai repris le tracteur. Quand InterAfocg
nous avons vu arriver les difficultés éco- Nous nous sommes rendus compte que
nomiques dans la filière viticole, nous le métier de la vente directe a changé par
nous sommes inscrits à une formation à rapport à ce que nous avions pratiqué 1. Associations de formation collective à la gestion.
TRANSRURAL Initiatives • 8 MAI 2007 • IV
Dossier
Rapprocher l’offre Salariés, emp
La répartition de la charge de tr
et la demande, la balle est Globalement, dans l’agriculture et

dans le camp des producteurs l’agroalimentaires, les salariés pei-


nent à faire reconnaître leur place.
Dans les très petites entreprises, cela
Les collectifs de producteurs sont plus à même de mettre en œuvre des ne semble pas plus simple, même
quand elles se revendiquent du déve-
échanges en circuits courts. loppement durable ou de l’économie
Les expériences de création de circuits duits. L’expérience collective permet aussi solidaire. Plusieurs raisons peuvent
courts rencontrent la nécessaire mise en de réaliser ensemble un apprentissage de être avancées. Tout d’abord, il peut
relation de l’offre des producteurs et de la nouvelles compétences, d’amortir, au sens exister un grand décalage entre le
demande des consommateurs. Qui des matériel et psychologique, les tentatives les discours et la réalité concernant le
consommateurs ou des producteurs est-il le moins heureuses : plus faciles à plusieurs, rapport au temps de travail. Les
mieux placé pour initier la création de cir- grâce au recul du groupe de transformer un employeurs « en font souvent beau-
cuits courts ? semi échec en vrai expé- coup » et continuent parfois de pen-
ser que, dans les autres corps de
Le producteur détient les L’expérience rience pour la suite.
métiers, les ouvriers sont « tous à 35
moyens de production, réa- Un facteur de réussite de
lise les choix sur la nature des collective permet l’expérience du CIVAM du heures ». De fait, souvent les heures
supplémentaires, payées ou non,
produits, organise la produc- aussi d’amortir, au Haut bocage est l’intégration
sont nombreuses. Par ailleurs, dans
tion et la mise en marché. Il d’un traiteur. Bénéfice des
est fréquemment en mesure sens matériel et compétences partagées et de les métiers de la vente en circuits
courts, les horaires sont souvent
d’initier l’échange. D’autre psychologique, les la rencontre de métiers diffé-
effectivement assez impressionnants
part, il s’engage bien plus for- rents, cette confrontation au
tement que le consommateur tentatives les moins sein du groupe est une et sur des plages longues. Les jours
de marchés démarrent généralement
puisque son travail, son heureuses bonne préparation à la prise
à 4 heures du matin, pour un retour
emploi et son revenu sont en compte des besoins par-
déterminés par la réussite de l’échange et sa fois ignorés des consommateurs. Ainsi le en milieu d’après-midi avant
pérennité dans le temps. À l’origine des traiteur a apporté ses exigences en termes
expériences réussies de magasins de pro- de préparation de menus, de conditionne-
ducteurs, paniers, et paradoxalement les ment, et... de ponctualité. Les producteurs Vis à vis des consommateurs, associer un
AMAP, il y a souvent la forte mobilisation de ont incité à la prise en compte des saisons et traiteur a permis de proposer des pro-
producteurs. A contrario, les expériences ont offert des produits de qualité. duits prêts à la consommation. Gageons
d’approvisionnement de cantines scolaires que le groupe n’est pas à cours d’idées :
en produits fermiers sont souvent à l’initia- dans ce domaine, il y a aussi à inventer
tive de parents d’élèves, élus, gérants ou cui-
Buffets fermiers pour renouveler l’intérêt du consomma-
siniers de restaurants. Ces derniers peinent teur sur le long terme.
à mobiliser les agriculteurs. Il y a à inventer, à toutes les sauces Toutefois, les écueils ne manquent pas,
pour ces projets qui partent de la demande, comme en témoignent l’analyse d’autres
les moyens pour fédérer les producteurs : Depuis 2004, 7 producteurs, associés à
expériences : la concurrence entre pro-
soulager une partie de leur travail, sur la un traiteur, proposent des buffets fer-
ducteurs du groupe lorsqu’ils assurent
commercialisation, assurer un revenu régu- miers avec une large gamme de pro-
une partie de leur vente en propre. Des
lier. Ce pourrait être la contrepartie des duits : légumes, fruits, porc, volailles,
magasins collectifs ont ainsi fermé leurs
besoins intangibles de la restauration sco- viande bovine, fromage de chèvre, fro-
portes parce que certains producteurs,
laire sur la quantité à fournir et la date de mage de vache, produits laitiers, pain
privilégieant leur réseau et fournissant le
livraison. et farine, autruche, escargots, etc. Ce
collectif avec des produits de moindre
groupe a ainsi assuré une trentaine de
qualité, n’ont pas respecté des engage-
LES RÉUSSITES ? ... COLLECTIVES repas au cours de manifestations telles
ments communs sur la qualité des pro-
ET CRÉATIVES FORCÉMENT ! que l’inauguration d’une salle de spec-
duits.. Un solide fonctionnement de
Les expériences multiformes testées et en tacle, la restauration sur un festival,
groupe permet de dépasser ces possibles
cours en Poitou-Charentes tendent à mon- des assemblées générales et repas de
points d’achoppement.
trer que la balle est largement dans le camp particuliers. Il cherche aujourd’hui à
des producteurs. L’expérience du CIVAM du élargir son domaine à l’approvisionne-
Haut Bocage en témoigne (voir encadré). La ment des restaurants scolaires des pays
constitution ici d’un collectif permet de pro- bressuirais et thouarsais.
Laurence Rouher (AFIPAR),
poser une gamme plus complète de pro- Sophie Pattée (CIVAM du haut Bocage)
V• TRANSRURAL Initiatives • 8 MAI 2007

Dossier
ployeurs : des projets difficiles à partager
ravail peut s'avérer ardue.

d’enchaîner sur la préparation du pro- à déterminer la rémunération lié à l’enga- entre salariés et membres d’une coopéra-
chain marché. Le tout, 3 à 4 fois par gement de chacun. Par ailleurs, les sala- tive ou d’un groupement d’employeurs.
semaines. À cela vient s’ajouter une exi- riés, souvent seuls, manquent de repères
gence importante de qualité, tant dans la pour conduire une négociation. Il y a donc un réel enjeu à la clarification
préparation des produits que sur les plans de ces relations de travail. Un des freins
sanitaires, sur les questions de présenta- DES ASSOCIATIONS ÉCHOUENT importants au développement des circuits
tion, de relation aux acheteurs, etc. Parfois, les salariés sont embauchés dans courts étant la masse globale de travail, il y
Ensuite, rien n’est jamais définitivement une perspective d’association en société. La a là une forme de réponse à la question.
acquis : comme souvent dans le com- période de salariat offre alors l’occasion Mais cela suppose que les uns et les autres
merce, les acheteurs ne sont pas toujours d’une formation et d’un essai de travail en apprennent à travailler ensemble avec des
fidèles. équipe. Pour peu qu’on ne statuts différents, que les uns sachent
déléguer clairement des tâches, que les
Dans un tel contexte, les
L'enjeu réside s’attache pas, poussé par la
motivation, à suivre son autres sachent dire comment ils souhai-
relations entre employeurs avant tout dans temps de travail, les diver- tent s’investir, etc. Dans un certain
et salariés ne sont pas tou- nombre de corps de métiers dont les
jours sereines. Certains,
la clarification des gences quant aux stratégies
de développement et aux contours sont aussi très évolutifs (métiers
plutôt du côté des «pro- exigences de chacun souhaits concernant la pré- de l’animation, des services, etc.) des
gressistes partageurs», pei- servation de la vie privée accords ont pu être trouvés, négociés col-
nent à assumer leur rôle de «patron». peuvent rester longtemps cachées. À terme, lectivement. Et les parties concernées par-
D’autres, «bourreaux du travail» ayant un nombre significatif de projets d’associa- viennent à les appliquer. Il manque sans
beaucoup donné, ont du mal à concevoir tions échouent, souvent douloureusement. doute ici une aide extérieure pour que
que des salariés aient un autre rapport au Le salarié réclame ce qu’il estime être son cela puisse se faire dans le domaine de la
travail et veuillent se réserver du temps dû, au regard du code travail, qui n’a pas pluriactivité en agriculture.
personnel. L’enjeu est grand de parvenir à vraiment prévu ces cas de figure.
se dire les choses clairement, à poser des Ce genre de difficultés peut s’observer
exigences, à dire qui a investi quoi et donc entre deux associés frères et/ou sœurs, et M. C.

Une proximité bien orchestrée


Dans le circuit court du Germoir, tout est dit avant d'être mangé.
Dans le Haut Pays d’Artois (Pas-de-Calais), consommateurs. Cette structure se «l’écoute active» et de ne pas «porter de
la volonté de quelques consommateurs a charge des produits qui ne sont pas pro- jugement», témoigne Frédérique. Chaque
permis la naissance d’un circuit court de duits par les producteurs locaux, en petite avancée est valorisée. L’AFIP Nord
commercialisation. Chaque vendredi dans jouant le jeu de la complémentarité. Pas de Calais est également partie prenante
la cour du Germoir, un site d’expérimen- Le circuit court du Germoir a six mois. Dès de l’accompagnement. «Un producteur a
tation de création d’activités en milieu le départ, l’accompagnement à la mise en fortement augmenté sa gamme de produits
rural, sept producteurs et une trentaine place a été animé par Graines de Saveurs, et a mis en place un système de factura-
de consommateurs abonnés se retrouvent une association de sensibilisa- tion, un autre a adapté ses
au point de dépôt où s’amoncellent les tion aux goûts, à la qualité des Médiation entre produits en fonction des
commandes de chacun. Les consomma- produits et au rapprochement consommateurs», indique
teurs se sont engagés en signant un entre producteurs et consom- producteurs et Amélie de l’AFIP.
contrat qui précisent les produits qu’ils mateurs. Frédérique, média- consommateurs Le vendredi soir, lors de la
achètent et la fréquence à laquelle ils sou- trice, permet le dialogue néces- distribution des produits, les
haitent recevoir ses produits. Menu «à la saire à la fois entre consommateurs, entre positions des consommateurs sont tran-
carte» : un poulet deux fois par mois, un producteurs et entre consommateurs et chées. Les retours sur les produits propo-
panier de légumes hebdomadaires, des producteurs. «Très vite s’est notamment sés sont francs et les producteurs ne
plantes aromatiques chaque semaine. posée la question de la concurrence, il y s’offusquent pas. La confiance étant éta-
Le circuit court du Germoir existe avant avait par exemple deux producteurs de blie, la critique est positive. Un pain pas
tout pour les plus petits producteurs, fromage de chèvre, comment faire pour cuit, une tarte qui l’est trop, des plantes
afin d’augmenter leur volume de vente que chacun s’y retrouve?», explique-t-elle. aromatiques délicieusement fraîches, des
et leur redonner confiance. L’autre parti- Il s’agit pour Graines de Saveurs de mettre pains au lait fondant. Tout est dit, avant
cularité consiste en la présence d’un dis- toutes les parties en relation et de les res- d’être mangé.
Sarah Darras
tributeur bio, Vivabio, souhaitée par les ponsabiliser. L’idée est ici de favoriser La brouette bleue
TRANSRURAL Initiatives • 8 MAI 2007 • VI
Dossier
«La vente à la ferme est la meilleure relation
que l’on peut avoir avec le consommateur»
Gisèle Bonnet, agricultrice, expérimente depuis vingt cinq ans les bienfaits et les limites des différents
circuits de commercialisation.
Comment avez-vous organisé votre com- Vous avez ensuite vendu aussi en grande Et aujourd’hui, comment envisagez-vous
mercialisation lors de votre installation ? distribution, pour quels motifs ? la vente directe ?
Gisèle Bonnet : J’ai démarré en 1981 G. B. : Comme l’activité se développait, G. B. : Nous avons créé un GAEC2 en 1998
comme cotisante solidaire1 sur une petite nous avons augmenté la taille du troupeau pour dégager du temps et améliorer la
production de fromages de chèvre. Je et cherché de nouveaux débouchés. Avec qualité de notre vie. Mais on a travaillé
n’étais donc pas vraiment «installée» et les grandes et moyennes surfaces ça s’est encore plus en faisant les marchés de ter-
mon mari travaillait encore à l’extérieur de bien passé car je suis allée rencontrer roir qui se sont développés. Aujourd’hui,
l’exploitation. Au début, les gens se sont directement les chefs de rayons, je ne suis nous souhaitons revenir à un contact plus
arrêtés spontanément pour acheter les fro- pas passée par les centrales d’achat. Mon convivial avec les clients. La vente à la
mages. J’ai vendu ainsi ce que je produi- mari a rejoint l’exploitation en 1991 et ferme c’est la meilleure relation qu’on
sais mais je n’étais pas dispo- nous avons embauché deux peut avoir avec le consommateur, c’est
nible pour en faire plus, avec Un contact plus salariés à mi-temps. Je crois comme cela qu’on peut partager notre
des enfants en bas âge. C’est que comme «néo-ruraux» nous vécu quotidien. Nous revenons à de plus
plutôt la demande de la part
convivial étions plus ouverts aux petits volumes de production et nous
des commerçants locaux qui avec le client démarches commerciales, plus développons l’accueil. Pour les jeunes qui
m’a aidée à démarrer. J’ai tenté entreprenants. Nous n’avons s’installent c’est beaucoup moins facile,
les marchés dans les communes proches pas hésité à augmenter le troupeau jusqu’à même s’ils sont aujourd’hui mieux for-
mais à l’époque ce n’était pas très porteur, 100 chèvres et à faire un travail de sélec- més. Les volumes de production néces-
la population était méfiante. Du coup j’ai tion génétique. Mais nous n’avons pas saires à la rémunération du travail sont
préféré un marché de ville, il y a vingt ans renoncé à nos valeurs, on est avant tout plus importants. Si j’ai un conseil à leur
ce n’était pas saturé de producteurs fer- des paysans. Nous produisons nous même donner c’est de rester des producteurs
miers comme aujourd’hui. Mais j’avais une nos fourrages et achetons des céréales à fermiers et d’éviter la banalisation de
heure de route pour aller à Clermont-Fer- d’autres producteurs car la surface de leurs produits!
rand. Je me suis demandée comment ren- l’exploitation n’est pas assez importante.
tabiliser le déplacement. Alors j’ai fait de la Nous avons gardé la maîtrise de notre pro-
prospection sur le trajet : supérettes, res- duit du début à la fin. Je comprends aussi Propos recueillis par M.-S. R.
taurants, etc. Il y avait beaucoup de que tous les producteurs fermiers n’aient
demande, c’est ce qui m’a motivé à déve- pas envie de ça, qu’ils préfèrent travailler
lopper la commercialisation. Je me suis avec de petits volumes en circuits très 1. Statut de cotisant social pour les petites structures.
installée comme agricultrice en 1985. courts. Mais est-ce suffisant pour vivre ? 2. Groupement agricole d’exploitation en commun.

Marchés Fermiers: Consommation ou consom’action ?


Témoignage d’un animateur en développement agricole dans le Nord-Pas-de-Calais.
« Les marchés fermiers ou autre marchés
du terroir sont aujourd’hui pléthore. Au
delà de leur intérêt économique et de leur
rent sur l’importance des actes de
consommation ou encore sur l’impact
d’une agriculture durable sur ce qui
consom’acteur qui, venant pour agir et
comprendre, repart avec un sac rempli de
produits certes goûteux mais vides de sens.
rôle moteur pour la vie locale, leur objec- l’entoure ? Comment faire de ces ren- Doit-on en conclure que là où il y a
tif est de faire se rencontrer producteurs contres quelque chose de plus qu’un “argent“, il y a nécessairement dénatura-
et consommateurs en dehors du cadre simple acte d’achat ou de vente ? tion des échanges ? Sans doute pas. Mais
habituel des marchés communaux ou de Il n’y a évidemment pas de recette mais dans ces dynamiques, peut-être plus que
la grande distribution, de faire connaître plutôt une absolue nécessité de vigilance dans d’autres, le travail d’animation des
des produits locaux et de qualité et, quant aux dérives de notre société de associations de développement agricole et
quelques fois, de communiquer sur le consommation : l’individualisme (du client rural est primordial pour établir claire-
rôle de l’agriculture sur un territoire. ou du producteur), l’opportunisme écono- ment le fonctionnement du groupe, ses
Comment, devant cette effervescence et la mique, l’attente du clé en main ou de la objectifs et la manière dont il répondra
«
confusion des genres qui en découle, nos prestation de service, l’adhésion par inté- aux attentes de la société.
mouvements d’éducation populaire peu- rêt…Tout ceci, au détriment évident d’une
vent faire passer un message clair et cohé- dynamique collective, mais aussi du David Depoix - Civam Nord/Pas-de-Calais
VII• TRANSRURAL Initiatives • 8 MAI 2007

Dossier
Maintenir l’abattage de proximité
La fermeture des petits abattoirs rend plus difficile la mise en place de circuits courts de vente de viande. La
communautés de communes de Fruges tente d'y remédier.
Le territoire des 7 vallées, dans le Pas- Ruisseaux a ainsi pris des parts «pour Prendre la parole en tant qu’investis-
de-Calais, s’est orienté vers la produc- engager le projet d’abattoir sur des seur, c’est aussi pour la Cigales allait
tion de viande de qualité («porc du principes d’économie solidaire et sur au delà d’une «gestion classique du per-
Haut Pays», «agneau du Haut Pays» des questions environnementales», sonnel». Sur ce point, les élus n’ont pas
1. Abattage
notamment). Au delà de l’intérêt de confie Hervé Thys, cogérant de la d’idées, la question se posant plus d’animaux des
limiter les transports en camion, les Cigales. L’association d’épargnants pour eux en termes de maintien et de espèces caprine,
éleveurs s’accordent à dire qu’il est solidaires est représen- création d’emplois. ovine et porcine,
nécessaire de maintenir jusqu’à l’abat- tée au Conseil d’Admi- Certains élus Mais depuis deux ans, à
par une per-
sonne qui les a
toir l’effort fait pour obtenir un pro-
duit de qualité. C’est ainsi que Fruges,
nistration de la société
d’économie mixte (SEM)
préfèreraint part la constitution de la
SEM, rien ne bouge.
élevés ou entre-
tenus et dont
commune de 2500 habitants des 7 Val- chargée de gérer le nou- que la viande «L’immobilisme est poli-
elle réserve la
totalité à la
lées, a décidé de maintenir l’activité
d’abattage menacée de disparition. Plu-
vel abattoir. En interro-
geant les élus et les
soit redirigée vers tique. Certains élus préfére-
raient que la viande soit
consommation
de sa famille.
tôt que de fermer ou de rénover consommateurs-investis- un gros abattoir redirigée vers un gros abat-
2. «Un club
Cigales (Club
l’ancien abattoir qui tourne à plein seurs de la Cigales, les toir. Et puis il y a les élec- d’investisseurs
régime aujourd’hui, le choix a été fait exigences sur le projet diffèrent sensi- tions. Le Préfet de Région ne donnera pour une gestion
alternative et
de construire un nouvel abattoir multi- blement. La Cigales des ruisseaux sou- pas son accord tout de suite», estime locale de
espèces, qui ne fasse pas que la haite que soient prises en compte la Germain Dollé. De leur côté, les l’épargne soli-
découpe de la viande mais qui la trans- qualité environnementale du bâtiment, consommateurs, qui sont aussi inves- daire) est une
structure de
forme également et offre la possibilité la gestion des déchets, la réduction des tisseurs de la Cigales, regrettent le capital risque
d’abattage familial1. trajets entre les lieux de production et manque d’information de la part des mobilisant
de consommation, etc. «Le volet envi- élus «aucun projet concret n’est pré- l’épargne de ses
OPÉRATEURS PRIVÉS ET ÉPARGNANTS membres au
ronnemental sera entendu par les élus, senté, les pouvoirs publics ne se posi- service de la
LOCAUX mais il ne faut pas que le bâtiment tionnent pas». Pour Germain Dollé, création et du
Jean Jacques Himoine, président de la coûte le double», répond Germain «l’implication du consommateur n’est développement
de petites entre-
communauté de communes de Fruges, Dollé, élu communautaire et président pas évidente, il n’aime pas qu’on lui prises locales et
a souhaité réunir des opérateurs privés de la SEM. Par ailleurs, l’abattoir de parle d’abattage, il préfère voir les ani- collectives
(éleveurs, chevilleurs, sociétés clientes, Fruges a pour l’instant vocation à deve- maux vivants lors de Portes ouvertes ou (SARL, SCOP,
SCIC, SA, asso-
etc) et des épargnants locaux pour nir l’abattoir d’autres territoires plus un bon produit dans son assiette. Entre ciation, …). » -
construire ce projet. La Cigales2 des éloignés. les deux…». www.cigales.asso
Sarah Darras .fr.
TRANSRURAL Initiatives • 8 MAI 2007 • VIII
Dossier
Le pain bio monte
sur les planches en Isère
Des agriculteurs vont frapper à la porte des artisans-boulangers pour créer une filière courte de pain bio.
Prenez une poignée de producteurs bio décidé de travailler avec la Chambre des être un marché intéressant pour des arti-
souhaitant mieux valoriser leurs céréales métiers du Sud Isère. Au départ, 50 bou- sans qui démarreraient une activité en
en filière courte et maîtrisée, ajoutez à langers semblaient intéressés. Produc- agriculture biologique. Bref, si chacun met
cela la possibilité de s’investir dans un teurs et boulangers se sont alors réunis la main à la pâte voilà un projet plein
moulin coopératif, remuez avec une pour affiner le projet. Ce sont finalement d’avenir et de sens.
conjoncture favorable au pain bio, faites 5 boulangers qui ont rencontré les pro-
A. S.
un liant avec l’aide d’une chambre des ducteurs bio d’Isère en mars dernier avec
métiers et vous avez les bases d’un projet pour objectif de lancer les premiers pains
Contact : ADABio / Claire Dimier Vallet,
collectif et local valorisant le blé bio bios d’Isère d’ici la fin de l’année. Une
claire.dimiervallet@adabio.com
d’Isère. journée de formation a été organisée en
Dans un contexte de marché des céréales février pour que les boulangers testent la 1. Office national interprofessionnel des grandes cultures.
bio très fluctuant, une dizaine de produc- farine des producteurs et trouvent
teurs bio du Nord Isère souhaitent ainsi ensemble avec l’appui technique de l’Ins-
maîtriser la filière dans laquelle ils com- titut national de la boulangerie et de la
mercialisent leurs produits. Même si pâtisserie une valorisation ayant du carac-
aujourd’hui le marché du blé bio est favo- tère.
rable, on ne sait pas quel en sera le prix «Il faut être vigilants de ne pas s’imposer
demain. L’idée de monter des règles trop lourdes tout
Le premier volet de ce dossier
une filière biologique sur le en proposant un pain origi-
pain bio date d’une visite en
Les producteurs nal, les contraintes de certifi-
sur les circuits courts est télé-
chargeable gratuitement sur
Franche-Comté en 2005, de blé ont repris cation des artisans-boulan-
notre site
région où est née la première gers étant déjà un frein au
filière de pain bio local, avec
un moulin développement du projet, et
www.transrural-initiatives.org.
le pain Biocomtois. Pour ces coopératif veiller à ce que les produc-
producteurs, il s’agit de tra- teurs ne perdent pas la maî-
vailler ensemble pour une filière rémuné- trise de leur projet», analyse Claire Dimier
ratrice et qualitative, d’étendre le marché Vallet, animatrice à l’ADABio Isère.
du pain bio en ouvrant de nouveaux mar- Si aujourd’hui seuls quelques boulangers
chés et ainsi faire connaître la bio à de sont prêts à se lancer dans la filière
nouveaux consommateurs. aujourd’hui, beaucoup sont intéressés et
Un maillon essentiel de cette filière nais- attendent de voir émerger le pain bio isé-
sante a été la reprise par des producteurs rois et le plan de communication qui
de blé du moulin coopératif de Saint Vic- l’accompagnera pour s’y lancer à leur
tor de Cessieu qui avait de réelles difficul- tour. Autre point positif, ce projet est lar-
tés financières et qu’il a fallu adapter pour gement soutenu par les financeurs natio-
la filière bio. Ce travail a été fait par les naux (ONIGC1) et locaux (conseils régio-
producteurs en lien avec l’Association nal et général), ce qui révèle bien tous les
pour le développement de l’agriculture enjeux au niveau local d’une telle
biologique (ADABio). En parallèle, les démarche.
producteurs engagés dans le projet se
sont réunis en ce début d’année au sein L’objectif des producteurs est de valoriser
d’une association type loi 1901. Le à terme 300 t de blé en partenariat avec au
schéma de filière retenu permet de garder moins trente boulangers et garantir un
une maîtrise de la production jusqu’à la prix à la production rémunérateur, régu-
transformation : chaque producteur vend lier et déconnecté des prix de marché. Cet
son blé à l’association qui fait faire le tra- objectif semble réaliste en comptant sur TRANSRURAL Initiatives
vail à façon par le moulin et vend elle- une campagne de communication efficace Sites web : www.transrural-initiatives.org
même la farine aux boulangers. et de grande ampleur et un relais efficace www.ruralinfos.org
Mail : transrural@globenet.org
de l’opération chez tous les artisans isé- 2, rue Paul Escudier - 75009 Paris
UN NOYAU DE 5 BOULANGERS rois. De plus, la restauration collective bio, Tel : 01 48 74 52 88
Afin de mobiliser les boulangers, il a été en plein développement en Isère, peut