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- Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
***
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie,
Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
Portant comme le mien, sur son aile asservie,
Tout un monde fatal, écrasant et glacé;
S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle,
S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle,
Éclairer pour lui seul l'horizon effacé;
Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme,
Lasse de son boulet et de son pain amer,
Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame,
Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,
Et, cherchant dans les flots une route inconnue,
Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue
La lettre sociale écrite avec le fer;
Si ton corps frémissant des passions secrètes,
S'indigne des regards, timide et palpitant;
S'il cherche à sa beauté de profondes retraites
Pour la mieux dérober au profane insultant;
Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges,
Si ton beau front rougit de passer dans les songes
D'un impur inconnu qui te voit et t'entend,
Pars courageusement, laisse toutes les villes;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin

Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.

La Nature t'attend dans un silence austère; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lys comme des encensoirs. La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montagne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

Le crépuscule ami s'endort dans la vallée, Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon, Sous les timides joncs de la source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, Jette son manteau gris sur le bord des rivages, Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison.

Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière, Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.

Elle va doucement avec ses quatre roues, Son toit n'est pas plus haut que ton front et tes yeux La couleur du corail et celle de tes joues Teignent le char nocturne et ses muets essieux. Le seuil est parfumé, l'alcôve est large et sombre, Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre, Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Je verrai, si tu veux, les pays de la neige, Ceux où l'astre amoureux dévore et resplendit, Ceux que heurtent les vents, ceux que la mer assiège, Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit. Nous suivrons du hasard la course vagabonde. Que m'importe le jour? que m'importe le monde? Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.

Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante Sur le fer des chemins qui traversent les monts, Qu'un Ange soit debout sur sa forge bruyante, Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières, Transperce les cités et saute les rivières, Plus vite que le cerf dans l'ardeur de ses bonds

Oui, si l'Ange aux yeux bleus ne veille sur sa route, Et le glaive à la main ne plane et la défend, S'il n'a compté les coups du levier, s'il n'écoute Chaque tour de la roue en son cours triomphant,

S'il n'a l'œil sur les eaux et la main sur la braise

Pour jeter en éclats la magique fournaise, Il suffira toujours du caillou d'un enfant.

Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle, L'homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor Quels orages en lui porte ce rude aveugle, Et le gai voyageur lui livre son trésor, Son vieux père et ses fils, il les jette en otage Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage, Qui les rejette en cendre aux pieds du Dieu de l'or.

Mais il faut triompher du temps et de l'espace, Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux. L'or pleut sous les chardons de la vapeur qui passe, Le moment et le but sont l'univers pour nous. Tous se sont dit: «Allons !» Mais aucun n'est le maître Du dragon mugissant qu'un savant a fait naître;

Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.

Eh bien! que tout circule et que les grandes causes Sur des ailes de feu lancent les actions, Pourvu qu'ouverts toujours aux généreuses choses, Les chemins du vendeur servent les passions. Béni soit le Commerce au hardi caducée, Si l'Amour que tourmente une sombre pensée Peut franchir en un jour deux grandes nations.

Mais, à moins qu'un ami menacé dans sa vie Ne jette, en appelant, le cri du désespoir, Ou qu'avec son clairon la France nous convie Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir; À moins qu'au lit de mort une mère éplorée Ne veuille encor poser sur sa race adorée Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir,

Évitons ces chemins. -Leur voyage est sans grâces, Puisqu'il est aussi prompt, sur ses lignes de fer, Que la flèche lancée à travers les espaces Qui va de l'arc au but en faisant siffler l'air. Ainsi jetée au loin, l'humaine créature Ne respire et ne voit, dans toute la nature, Qu'un brouillard étouffant que traverse un éclair.

On n'entendra jamais piaffer sur une route Le pied vif du cheval sur les pavés en feu; Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute, Le rire du passant, les retards de l'essieu, Les détours imprévus des pentes variées, Un ami rencontré, les heures oubliées L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le Monde est rétréci par notre expérience Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit.

Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne, Immobile au seul rang que le départ assigne, Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Jamais la Rêverie amoureuse et paisible N'y verra sans horreur son pied blanc attaché; Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible Versent un long regard, comme un fleuve épanché; Qu'elle interroge tout avec inquiétude, Et, des secrets divins se faisant une étude, Marche, s'arrête et marche avec le col penché.

II

Poésie! ô trésor! perle de la pensée! Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer, Ne sauraient empêcher ta robe nuancée D'amasser les couleurs qui doivent te former. Mais sitôt qu'il te voit briller sur un front mâle, Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle, Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.

Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur ni son poids. Pourquoi le fuir? -La vie est double dans les flammes. D'autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois:

C'est le Soleil du ciel, c'est l'amour, c'est la Vie; Mais qui de les éteindre a jamais eu l'envie? Tout en les maudissant, on les chérit tous trois. La Muse a mérité les insolents sourires Et les soupçons moqueurs qu'éveille son aspect.

Dès que son œil chercha le regard des Satyres,

Sa parole trembla, son serment fut suspect, Il lui fut interdit d'enseigner la Sagesse. Au passant du chemin elle criait: Largesse! Le passant lui donna sans crainte et sans respect.

Ah! Fille sans pudeur! Fille du Saint Orphée, Que n'as-tu conservé ta belle gravité! Tu n'irais pas ainsi, d'une voix étouffée, Chanter aux carrefours impurs de la cité,

Tu n'aurais pas collé sur le coin de ta bouche Le coquet madrigal, piquant comme une mouche,

Et, près de ton œil bleu, l'équivoque effronté.

Tu tombas dès l'enfance, et, dans la folle Grèce, Un vieillard, t'enivrant de son baiser jaloux, Releva le premier ta robe de prêtresse, Et, parmi les garçons, t'assit sur ses genoux. De ce baiser mordant ton front porte la trace; Tu chantas en buvant dans les banquets d'Horace, Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.

Vestale aux feux éteints! les hommes les plus graves Ne posent qu'à demi ta couronne à leur front; Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves, Et n'être que poète est pour eux un affront. Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune, Et ces vents, aveuglés comme l'est la Fortune, Les rouleront comme elle et les emporteront.

Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude; Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains. Leurs discours passagers flattent avec étude La foule qui les presse et qui leur bat des mains Toujours renouvelé sous ses étroits portiques, Ce parterre ne jette aux acteurs politiques Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.

Ils ont pour horizon leur salle de spectacle; La chambre où ces élus donnent leurs faux combats Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle,

Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats Mais il regarde encor le jeu des assemblées

De l'œil dont ses enfants et ses femmes troublées

Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.

L'ombrageux paysan gronde à voir qu'on dételle, Et que pour le scrutin on quitte le labour. Cependant le dédain de la chose immortelle

Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour.

Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles. Poésie, il se rit de tes graves symboles. Ô toi des vrais penseurs impérissable amour!

Comment se garderaient les profondes pensées Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées? Ce fin miroir solide, étincelant et dur; Reste des nations mortes, durable pierre; Qu'on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière On cherche les cités sans en voir un seul mur.

Diamant sans rival, que tes feux illuminent Les pas lents et tardifs de l'humaine raison! Il faut, pour voir de loin les Peuples qui cheminent, Que le Berger t'enchâsse au toit de sa Maison. Le jour n'est pas levé. -Nous en sommes encore Au premier rayon blanc qui précède l'aurore Et dessine la terre aux bords de l'horizon.

Les peuples tout enfants à peine se découvrent Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil, Et leur main, à travers les ronces qu'ils entr'ouvrent, Met aux coups mutuels le premier appareil. La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaîne. Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne, Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.

Mais notre esprit rapide en mouvements abonde, Ouvrons tout l'arsenal de ses puissants ressorts. L'invisible est réel. Les âmes ont leur monde Où sont accumulés d'impalpables trésors.

Le Seigneur contient tout dans deux bras immenses, Son Verbe est le séjour de nos intelligences, Comme ici-bas l'espace est celui de nos corps.

III

Éva, qui donc es-tu? Sais-tu bien ta nature? Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir? Sais-tu que, pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir, Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême, Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir?

Mais si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme! Compagne délicate! Éva! Sais-tu pourquoi? C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme, Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi -L'enthousiasme pur dans une voix suave.- C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort; Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides ... -Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides, Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

Ta Pensée a des bonds comme ceux des gazelles, Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes,

Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui;

Parfois sur les hauts lieux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y vérifier sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences,

Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé,

Comme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé. Tes paroles de feu meuvent les multitudes, Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes, Tu pousses par le bras l'homme; il se lève armé.

C'est à toi qu'il convient d'OuÏr les grandes plaintes Que l'humanité triste exhale sourdement. Quand le coeur est gonflé d'indignations saintes, L'air des cités l'étouffe à chaque battement. Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles, S'unissant au-dessus du charbon noir des villes, Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.

Viens donc, le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend; La montagne est ton temple et le bois sa coupole; L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent, Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire; La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Éva, j'aimerai tout dans les choses créées, Je les contemplerai dans ton regard rêveur Qui partout répandra ses flammes colorées, Son repos gracieux, sa magique saveur:

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,

Ne me laisse jamais seul avec la Nature; Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Elle me dit : "Je suis l'impassible théâtre Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ; Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre, Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs. Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

"Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, A côté des fourmis les populations ; Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre, J'ignore en les portant les noms des nations. On me dit une mère et je suis une tombe. Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe, Mon printemps ne sent pas vos adorations.

"Avant vous j'étais belle et toujours parfumée, J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers, Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, Sur l'axe harmonieux des divins balanciers. Après vous, traversant l'espace où tout s'élance, J'irai seule et sereine, en un chaste silence Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. "

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe, Et dans mon coeur alors je la hais, et je vois Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe Nourrissant de leurs sucs la racine des bois. Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :

- Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes, Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta tête penchée, Dans ta taille indolente et mollement couchée, Et dans ton pur sourire amoureux, et souffrant ?

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse, L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi

Plus que tout votre - règne et que ses splendeurs vaines, J'aime la majesté des souffrances humaines, Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ? Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi, quand, devant notre porte, Les grands pays muets longuement s'étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre, Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuyée aux branches incertaines, Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé.

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A L P H O N S E

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... Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports, Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante:

Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis: «Nulle part le bonheur ne m'attend.»

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un oeil indifférent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

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Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts; Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire, Je ne demande rien à l'immense univers. [

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A L P H O N S E

L A M A R T I N E

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour?

Ô lac! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos, Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots:

« Ô temps, suspends ton vol! et vous, heures propices, Suspendez votre cours! Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours!

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent; Coulez, coulez pour eux; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent; Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore, Le temps m'échappe et fuit; Je dis à cette nuit: «Sois plus lente»; et l'aurore Va dissiper la nuit.

«Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive, Hâtons-nous, jouissons! L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive; Il coule, et nous passons!»

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur?

Hé quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi ! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?

Ô lac ! rochers muets! grottes! forêt obscure! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on respire, Tout dise: «Ils ont aimé!»

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez? Ô lac ! rochers muets!

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Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain, Étendre ses désirs comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face, Boire le sel ardent des embruns et des pleurs, Et goûter chaudement la joie et la douleur Qui font une buée humaine dans l'espace !

Sentir, dans son coeur vif, l'air, le feu et le sang Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre. - S'élever au réel et pencher au mystère, Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise, Laisser du coeur vermeil couler la flamme et l'eau, Et comme l'aube claire appuyée au coteau Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise ...

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Que nous sommes encor heureux et fiers de vivre Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut Illumine un instant les pauvres fleurs de givre Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.

L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte, Et notre vieux jardin nous apparaît encor Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.

Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide Se glisse en notre sang et nous réincarnons L'immense et plein été dans les baisers rapides Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.

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Qui jamais a chanté, qui pourrait jamais chanter en strophes dignes de leur sujet ce roi des fleuves qui semble comme un bras de l'océan soulevé, puis retombé de tout son poids sur la terre qu'il a entr'ouverte; qui a gardé de la mer la majesté terrible ou souriante, tumultueuse ou assoupie, qui a pour bordure une chaîne de montagnes ondulant comme ses flots, les colorant des reflets de leurs longues pentes azurées, et pour lit de repos une vallée de cinq mille lieues carrées où la nature a entassé ses plus précieux dons, multiplié ses plus saisissants aspects? Le Saint-Laurent ne se prête pas à la poésie, à moins que ce ne soit celle de Milton, du Dante ou de Victor Hugo. Cette grande nature a des rudesses d'ébauche, des hardiesses et des échevèlements qui ne vont pas aux vers de l'élégie, à ces vers qui soupirent aux bords des lacs; elle manque de cet apprêt et de cette gracieuseté presque étudiée qui fait des sites européens comme autant de parures à demi complétées par l'art; elle n'a pas de coquetteries, elle ne minaude pas, mais elle grandit, elle soulève l'imagination et lui donne des ailes qui se déploient dans une liberté souveraine. Le pittoresque ne va guère à sa taille; elle le rejette ou le dédaigne comme un agrément puéril; une sorte de grandeur implacable lui fait repousser les embellissements de l'art comme des profanations. Tout en elle est neuf, saisissant, dominateur, et, dans les régions même les plus cultivées, elle garde de sa physionomie primitive quelque chose d'ineffaçable qui reparaît sans cesse sous les efforts de l'industrie humaine.

La nature canadienne [

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veut être contemplée dans l'ensemble et dans l'envergure

de ses formes gigantesques, et, pour cela, elle offre presque partout au regard un déploiement illimité; la vue, d'un point quelconque du St-Laurent, à mesure que le fleuve s'élargit, embrassant toujours un panorama variant de dix à vingt lieues, et souvent beaucoup plus, dans toutes les directions. À un tel fleuve, il faut des îles proportionnées à sa taille et un cadre altier dont l'image réfléchie puisse atteindre ses dernières profondeurs. (Arthur Buies, Nouvelles Soirées Canadiennes, vol. 3, 1884, p. 483.)

Le Saint-Laurent ne se prête pas à la poésie, à moins que ce ne soit celle de Milton, du Dante ou de Victor Hugo. Cette grande nature a des rudesses d'ébauche, des hardiesses et des échevèlements qui ne vont pas aux vers de l'élégie, à ces vers qui soupirent aux bords des lacs; elle manque de cet apprêt et de cette gracieuseté presque étudiée qui fait des sites européens comme autant de parures à demi complétées par l'art; elle n'a pas de coquetteries, elle ne minaude pas, mais elle grandit, elle soulève l'imagination et lui donne des ailes qui se déploient dans une liberté souveraine. Le pittoresque ne va guère à sa taille; elle le rejette ou le dédaigne comme un agrément puéril; une sorte de grandeur implacable lui fait repousser les embellissements de l'art comme des profanations. Tout en elle est neuf, saisissant, dominateur, et, dans les régions même les plus cultivées, elle garde de sa physionomie primitive quelque chose d'ineffaçable qui reparaît sans cesse sous les efforts de l'industrie humaine.

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Quand les pastours, aux soirs des crépuscules roux Menant leurs grands boucs noirs aux râles d'or des flûtes, Vers le hameau natal, de par delà les buttes, S'en revenaient, le long des champs piqués de houx;

Bohèmes écoliers, âmes vierges de luttes, Pleines de blanc naguère et de jours sans courroux, En rupture d'étude, aux bois jonchés de brous Nous allions, gouailleurs, prêtant l'oreille aux chutes

Des ruisseaux, dans le val que longeait en jappant Le petit chien berger des calmes fils de Pan Dont le pipeau qui pleure appelle, tout au loin.

Puis, las, nous nous couchions, frissonnants jusqu'aux moelles, Et parfois, radieux, dans nos palais de foin, Nous déjeunions d'aurore et nous soupions d'étoiles.

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Animula vagula blandula, Hospes comesque corporis, Quae nunc abibis in loca, Pallidula, rigida, nudula, Nec, ut soles, dabis iocos.

Petite âme, errante, caressante, Hôtesse et compagne du corps, Qui maintenant disparais dans des lieux, Livides, dénudés, figés, Tu ne pourras plus, selon ton habitude, T'abandonner à tes jeux.

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Premier titre du poème: Fragen, Questions

D'où vient l'homme? Où va-t-il? Qui habite là-haut dans les étoiles d'or?

*

Près de la mer, la mer nocturne et déserte, Un jeune homme est debout, Le coeur plein de chagrin, l'esprit plein de doute; Sombre et triste, il interroge les flots:

"Oh! expliquez-moi l'énigme de la vie, L'antique et douloureuse énigme, Sur laquelle tant d'hommes se sont penchés:

Savants à calottes hiéroglyphiques, Magiciens en turban et barrettes noires, Têtes coiffées de perruques et mille autres Pauvres fronts humains baignés de sueur. Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens? D'où vient l'homme? Où va-t-il? Qui habite là-haut dans les étoiles d'or?"

Les flots murmurent leur éternelle chanson, Le vent souffle, et les nuages s'enfuient,

Les étoiles scintillent, indifférentes et froides, Et un fou attend une réponse

Le texte allemand

Am Meer, am wüsten, nächtlichen Meer Steht ein Jüngling-Mann, Die Brust voll Wehmut, das Haupt voll Zweifel, Und mit düstern Lippen fragt er die Wogen:

»O löst mir das Rätsel, Das qualvoll uralte Rätsel, Worüber schon manche Häupter gegrübelt, Häupter in Hieroglyphenmützen, Häupter in Turban und schwarzem Barett, Perückenhäupter und tausend andere Arme schwitzende Menschenhäupter - Sagt mir, was bedeutet der Mensch? Woher ist er gekommen? Wo geht er hin? Wer wohnt dort oben auf goldenen Sternen?« Es murmeln die Wogen ihr ewges Gemurmel, Es wehet der Wind, es fliehen die Wolken, Es blinken die Sterne, gleichgültig und kalt, Und ein Narr wartet auf Antwort.

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Antiochus (à Bérénice)

Que vous dirais-je enfin? Je fuis des yeux distraits,

Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais. Adieu. Je vais le coeur trop plein de votre image Attendre en vous aimant la mort pour mon partage. Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur Remplisse l'univers du bruit de mon malheur:

Madame, le seul bruit d'une mort que j'implore Vous fera souvenir que je vivais encore. Adieu. ... [ ] Je la verrai gémir; je la plaindrai moi-même. Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi De recueillir des larmes qui ne sont pas pour moi. [

...

]

Bérénice (à Titus)

Je n'écoute plus rien, et pour jamais adieu. Pour jamais! Ah! Seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime?

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous? Que le jour recommence et que le jour finisse

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus? Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus!

L'ingrat, de mon départ consolé par avance, Daignera-t-il compter les jours de mon absence? Ces jours, si longs pour moi, lui sembleront trop courts.

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Et la philosophie nouvelle sème partout le doute,

Le feu primordial est éteint, Le Soleil perdu de vue, ainsi que la Terre, et nulle intelligence N'aide plus l'homme à les trouver. Les hommes admettent volontiers que notre monde est épuisé Lorsque dans les planètes et le firmament Ils cherchent tant de nouveautés, puis s'aperçoivent que Telle chose est à nouveau brisée en ses atomes.

Tout est en pièces, sans cohérence aucune [ Et dans les constellations alors s'élèvent Des étoiles
Tout est en pièces, sans cohérence aucune [
Et dans les constellations alors s'élèvent
Des étoiles nouvelles, tandis que les anciennes disparaissent à nos yeux
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Quand les nombres et les figures Ne seront plus la clef de toute créature, Quand, par les chansons et les baisers Nous en saurons plus long que les savants, ............. .............. Quand l'ombre et la lumière Se marieront à nouveau dans la pure clarté, Quand à travers les légendes et les poèmes Nous connaîtrons la vraie histoire du monde, Alors s'évanouira devant l'unique mot secret Ce contresens que nous appelons réalité.

(Traduction de Gustave Thibon) P.S. Les deux vers indiqués par les pointillés avaient été omis par le traducteur.

Texte allemand

Wenn nicht mehr Zahlen und Figuren sind Schlüssel aller Kreaturen wenn die, so singen oder küssen, mehr als die Tiefgelehrten wissen, wenn sich die Welt ins freie Leben und in die Welt wird zurückbegeben, wenn dann sich wieder Licht und Schatten zu echter Klarheit werden gatten und man in Märchen und Gedichten erkennt die wahren Weltgeschichten, dann fliegt von einem geheimen Wort das ganze verkehrte Wesen fort.

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De toutes les générations de roses Qui au fond du temps se sont perdues Je voudrais qu'une seule soit sauvée de l'oubli, Mais sans marque ni signe parmi tout ce qui fut. Le destin m'accorde ce don de nommer Pour la première fois Cette fleur silencieuse, la dernière Rose que Milton, sans la voir, approcha

De son visage. Oh toi, jaune ou vermeille, O blanche rose d'un jardin disparu, Reviens magiquement de ton passé Immémorial pour briller dans ce vers, Que tu sois d'or, de sang ou d'ivoire Ou ténébreuse comme en ses mains, rose invisible.

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Mère des Romains, charme des dieux et des hommes, bienfaisante Vénus, c'est toi qui, fécondant ce monde placé sous les astres errants du ciel, peuples la mer chargée de navires, et la terre revêtue de moissons; c'est par toi que tous les êtres sont conçus, et ouvrent leurs yeux naissants à la lumière. Quand tu parais, ô déesse, le vent tombe, les nuages se dissipent; la terre déploie sous tes pas ses riches tapis de fleurs; la surface des ondes te sourit, et les cieux apaisés versent un torrent de lumière resplendissante.

Dès que les jours nous offrent le doux aspect du printemps, dès que le zéphyr captif recouvre son haleine féconde, le chant des oiseaux que tes feux agitent annonce d'abord ta présence, puis, les

troupeaux enflammés bondissent dans les gras pâturages et traversent les fleuves rapides tant les êtres vivants, épris de tes charmes et saisis de ton attrait, aiment à te suivre partout où tu les entraînes! Enfin, dans les mers, sur les montagnes, au fond des torrents, et dans les demeures touffues des

oiseaux, et dans les vertes campagnes, ta douce flamme pénètre tous les cœurs, et fait que toutes les

races brûlent de se perpétuer. Ainsi donc, puisque toi seule gouvernes la nature, puisque, sans toi rien ne jaillit au séjour de la lumière, rien n'est beau ni aimable, sois la compagne de mes veilles, et dicte- moi ce poème que je tente sur la Nature, pour instruire notre cher Memmius. Tu as voulu que, paré de mille dons, il brillât toujours en toutes choses: aussi, déesse, faut-il couronner mes vers de grâces immortelles.

Fais cependant que les fureurs de la guerre s'assoupissent, et laissent en repos la terre et l'onde. Toi seule peux rendre les mortels aux doux loisirs de la paix, puisque Mars gouverne les batailles, et que

souvent, las de son farouche ministère, il se rejette dans tes bras, et là, vaincu par la blessure d'un éternel amour, il te contemple, la tête renversée sur ton sein; son regard, attaché sur ton visage, se repaît avidement de tes charmes; et son âme demeure suaspendue à tes lèvres. Alors, ô déesse, quand il repose sur tes membres sacrés, et que, penchée sur lui, tu l'enveloppes de tes caresses, laisse tomber à son oreille quelques douces paroles, et demande-lui pour les Romains une paix tranquille. Car le malheureux état de la patrie nous ôte le calme que demande ce travail; et, dans ces tristes affaires, l'illustre sang des Memmius se doit au salut de l'État.

En effet, en soi, la nature des dieux dans son ensemble jouit nécessairement de la paix dans une durée éternelle, à l'écart, bien loin, coupée de nos affaires. Car exempte de toute souffrance, exempte des dangers, puissante par ses propres ressources, elle n'a nul besoin de nous, insensible aux faveurs, indifférente à la colère.

souvent, las de son farouche ministère, il se rejette dans tes bras, et là, vaincu par

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Ô terre, ne sois pas lourde sur elle, qui fut si légère sur toi!

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L'hiver venteux loin de notre aire a disparu; Pourpre sourit, portant des fleurs, ô printemps, ta saison; La terre sombre tendrement s'est recouverte d'herbe; Aux arbres dans leur sève, nouvelle est la chevelure de feuilles. Ceux dont la douce boisson, nourricière, est la rosée de l'aurore, Les prés se rient, pendant que s'ouvre la rose.

Il a joie dans sa flûte, le berger parmi les monts qui chante Et les blancs chevreaux font plaisir au pâtre des chèvres. Déjà naviguent sur les vastes flots les matelots Au souffle sans péril du zéphyr qui des voiles fait des seins.

Déjà l'on crie Évohé pour celui qui porte les raisins, Dionysos; Des fleurs en grappe couronnent les cheveux, des fleurs de lierres.

Aux travaux savants celles qui naissent des bœufs, les abeilles,

Si beaux, sont occupées; dans leur ruche posées elles travaillent La blanche et fraîche et poreuse beauté de la cire.

Partout les oiseaux, race à la claire voix, chantent, Les alcyons sur les flots, les hirondelles autour des toits, Les cygnes au bord du fleuve et sous le bois le rossignol. Si donc dans les forêts la joie vient au feuillage et si la terre fleurit, Si siffle le berger, si s'ébattent les laineux troupeaux.

Si les matelots naviguent, si Dionysos mène les chœurs,

Si chantent les êtres ailés, si travaillent les abeilles, Ne doit-il pas aussi, le poète, au printemps bien chanter?

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À toi sont attachés tous les fils de ma vie, De toi dépend mon souffle et mon reste de vie. Mon ami, par tes yeux qui frapperaient l'aveugle, Par la clarté qui naît de tes sourcils brillants, Si ton regard est noir, c'est l'hiver dans mon coeur, Mais si tu me souris, fleurit le doux printemps.

*******

Un seul être vous manque ...

S'il est présent, le monde à mes yeux est présent. Que le monde soit là et lui seul soit absent, L'univers devient invisible.

À toi sont attachés tous les fils de ma vie, De toi dépend mon souffle et

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Éphémères

!

Qu'est l'homme ? Que n'est pas l'homme ?

L'homme est le rêve

D'une ombre

Mais

quelquefois, comme

... Un rayon descendu d'en haut, la lueur brève

D'une joie embellit sa vie, et il connaît

Quelque douceur ... » B I R D S I N T H E N I
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Vous n'avez pas eu toute patience, Cela se comprend par malheur, de reste. Vous êtes si jeune! et l'insouciance, C'est le lot amer de l'âge céleste!

Vous n'avez pas eu toute la douceur, Cela par malheur d'ailleurs se comprend;

Vous êtes si jeune, ô ma froide sœur,

Que votre coeur doit être indifférent! ... ] [ Hélas! on se prend toujours au désir Qu'on a d'être heureux malgré la saison ... Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir, Quand je m'aperçus que j'avais raison! ...

[

]

Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte. Vous étiez au lit comme fatiguée. Mais, ô corps léger que l'amour emporte, Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

Ô quels baisers, quels enlacements fous! J'en riais moi-même à travers mes pleurs. Certes, ces instants seront entre tous, Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

Je ne veux revoir de votre sourire Et de vos bons yeux en cette occurrence Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire, Et du piège exquis, rien que l'apparence.

Je vous vois encor! En robe d'été Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux. Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté Du plus délirant de tous nos tantôts.

La petite épouse et la fille aînée Était reparue avec la toilette Et c'était déjà notre destinée Qui me regardait sous votre voilette [

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Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l’univers

Ont des racines avides Qui travaillent les déserts

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Patient, patience,

Patience dans l’azur!

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr!

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Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes; Midi le juste y compose de feux La mer, la mer, toujours recommencée! O récompense après une pensée Qu'un long regard sur le calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d'imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir! Quand sur l'abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d'une éternelle cause, Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve, Masse de calme, et visible réserve, Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi

Tant de sommeil sous un voile de flamme,

O mon silence!

Édifice dans l'âme,

... Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit!

Temple du Temps, qu'un seul soupir résume, À ce point pur je monte et m'accoutume, Tout entouré de mon regard marin; Et comme aux dieux mon offrande suprême, La scintillation sereine sème Sur l'altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice il change son absence Dans une bouche où sa forme se meurt, Je hume ici ma future fumée, Et le ciel chante à l'âme consumée Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change! Après tant d'orgueil, après tant d'étrange Oisiveté, mais pleine de pouvoir, Je m'abandonne à ce brillant espace,

Sur les maisons des morts mon ombre passe Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.

L'âme exposée aux torches du solstice, Je te soutiens, admirable justice De la lumière aux armes sans pitié!

Je te rends pure à ta place première:

Regarde-toi!

Mais rendre la lumière

... Suppose d'ombre une morne moitié.

O pour moi seul, à moi seul, en moi-même, Auprès d'un coeur, aux sources du poème, Entre le vide et l'événement pur, J'attends l'écho de ma grandeur interne, Amère, sombre et sonore citerne, Sonnant dans l'âme un creux toujours futur!

Sais-tu, fausse captive des feuillages, Golfe mangeur de ces maigres grillages, Sur mes yeux clos, secrets éblouissants, Quel corps me traîne à sa fin paresseuse, Quel front l'attire à cette terre osseuse? Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière, Fragment terrestre offert à la lumière, Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux, Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres, Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres; La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

Chienne splendide, écarte l'idolâtre! Quand solitaire au sourire de pâtre, Je pais longtemps, moutons mystérieux, Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, Éloignes-en les prudentes colombes, Les songes vains, les anges curieux!

Ici venu, l'avenir est paresse. L'insecte net gratte la sécheresse;

Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air À je ne sais quelle sévère essence ... La vie est vaste, étant ivre d'absence, Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre Qui les réchauffe et sèche leur mystère. Midi là-haut, Midi sans mouvement En soi se pense et convient à soi-même ... Tête complète et parfait diadème, Je suis en toi le secret changement.

Tu n'as que moi pour contenir tes craintes! Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes Sont le défaut de ton grand diamant ... Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, Un peuple vague aux racines des arbres A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse, L'argile rouge a bu la blanche espèce, Le don de vivre a passé dans les fleurs! Où sont des morts les phrases familières, L'art personnel, les âmes singulières? La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées, Les yeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le feu, Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent, Les derniers dons, les doigts qui les défendent, Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici? Chanterez-vous quand serez vaporeuse? Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse, La sainte impatience meurt aussi!

Maigre immortalité noire et dorée, Consolatrice affreusement laurée, Qui de la mort fais un sein maternel, Le beau mensonge et la pieuse ruse! Qui ne connaît, et qui ne les refuse, Ce crâne vide et ce rire éternel!

Pères profonds, têtes inhabitées, Qui sous le poids de tant de pelletées, ætes la terre et confondez nos pas, Le vrai rongeur, le ver irréfutable N'est point pour vous qui dormez sous la table, Il vit de vie, il ne me quitte pas!

Amour, peut-être, ou de moi-même haine? Sa dent secrète est de moi si prochaine Que tous les noms lui peuvent convenir! Qu'importe! Il voit, il veut, il songe, il touche Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche, À ce vivant je vis d'appartenir!

Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Élée! M'as-tu percé de cette flèche ailée Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!

Le son m'enfante et la flèche me tue!

Ah! le soleil

Quelle ombre de tortue

... Pour l'âme, Achille immobile à grands pas!

Non, non!

Debout! Dans l'ère successive!

... Brisez, mon corps, cette forme pensive!

Buvez, mon sein, la naissance du vent! Une fraîcheur, de la mer exhalée,

Me rend mon âme

O puissance salée!

... Courons à l'onde en rejaillir vivant!

Oui! Grande mer de délires douée Peau de panthère et chlamyde trouée De mille et mille idoles du soleil Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,

Qui te remords l'étincelante queue Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève!

Il faut tenter de vivre!

... L'air immense ouvre et referme mon livre, La vague en poudre ose jaillir des rocs! Envolez-vous, pages tout éblouies! Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs!

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LE GÉANT ÉGOÏSTE

Tous les après-midi, en revenant de l’école, les enfants allaient jouer dans le jardin du Géant. C’était un

grand et ravissant jardin avec une douce herbe verte. Çà et là, sur l’herbe, il y avait de belles fleurs qui ressemblaient à des étoiles, et il y avait douze pêchers qui, au printemps, s’épanouissaient en délicates

floraisons couleur de rose et de perle, et, en automne, portaient des fruits magnifiques. Les oiseaux, assis sur les arbres, chantaient si joliment que les enfants s’arrêtaient de jouer pour les écouter.

« Comme nous sommes heureux ici ! » s’écriaient-ils. Un jour, le Géant revint. Il était allé visiter son ami, l’Ogre de Cornouailles, et était resté sept ans avec

lui. Au bout de sept ans, il avait dit tout ce qu’il avait à dire, car sa conversation était limitée, et il avait décidé de retourner dans son château.

Quand il arriva, il vit les enfants jouer dans le jardin. « Que faites-vous ici ? » s’écria-t-il d’une voix très rude, et les enfants s’enfuirent. « Mon jardin à moi est mon jardin à moi », dit le Géant ;

« tout le monde peut comprendre cela, et je ne laisserai personne d’autre que moi y jouer. » Et il construisit tout autour un mur très haut et mit un écriteau :

...

C’était

DEFENSE D’ENTRER SOUS PEINE D’AMENDE un Géant très égoïste. Les pauvres enfants n’avaient plus d’endroit pour jouer. Ils essayèrent

de jouer sur la route, mais la route était très poussiéreuse et pleine de gros cailloux, et ils n’aimaient

pas cela. Après avoir appris leurs leçons, ils erraient autour du mur en parlant du beau jardin qui était à l’intérieur. « Comme nous y étions heureux ! » disaient-ils entre eux.

Puis vint le Printemps, et partout dans les champs il y avait de petites fleurs et de petits oiseaux. Dans

le seul jardin du Géant Egoïste c’était encore l’Hiver. Les oiseaux se souciaient peu d’y chanter, puisqu’il n’y avait pas d’enfants, et les arbres oubliaient d’y fleurir. Un jour, une belle fleur sortit sa tête de l’herbe, mais quand elle vit l’écriteau, elle fut si peinée pour les enfants qu’elle se glissa de nouveau dans la terre et se remit à dormir.

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... ...

Les seuls à se réjouir furent la neige et le gel.

- Le printemps a oublié le jardin! s'écrièrent-ils. Nous allons pouvoir vivre ici toute l'année!

Et la neige recouvrit l'herbe de son grand manteau blanc, et le gel peignit tous les arbres d'argent. Puis ils invitèrent le vent du nord à les rejoindre. Il vint et se mit à rugir à longueur de journée dans le jardin et à bousculer les cheminées.

- Quel délicieux endroit! disait-il. Nous devrions y inviter aussi la grêle.

La grêle vint à son tour. Chaque jour, trois heures durant, elle crépita sur la toiture du château jusqu'à briser presque toutes les ardoises. Puis, elle s'élançait dans le jardin pour y tourner comme une folle. Son haleine était de glace. Assis à la fenêtre, le Géant contemplait son jardin blanc où il faisait grand froid.

- Je ne comprends vraiment pas, s'étonnait-il, pourquoi le printemps tarde tant. Vivement que le temps change!

Mais ni le printemps ni l'été ne venaient jamais. L'automne répandait des fruits dorés dans tous les jardins, sauf dans celui qui appartenait au Géant.

- Il est bien trop égoïste, se plaisait à répéter l'automne.

Et, dans le jardin, c'était toujours l'hiver.

Un matin qu'il reposait tout éveillé dans son lit, le Géant entendit de la musique ravissante, si douce à

ses oreilles qu'il crut que les musiciens du roi passaient par là. Ce n'était, à vrai dire qu'une petite

linotte sous sa fenêtre, mais il y avait si longtemps que le Géant n'avait entendu un chant d'oiseau dans

son jardin que cette musique lui parut la plus belle du monde.

Tout à coup, la grêle cessa de trépigner au-dessus de sa tête, le vent du nord de hurler à ses oreilles, et

un délicieux parfum entra par la fenêtre ouverte.

- Je crois que le printemps est enfin là! s'écria le Géant, qui sauta de son lit et courut regarder dehors.

Un spectacle des plus étonnants l'attendait. Par une brèche du mur, les enfants s'étaient faufilés dans

le jardin et avaient grimpé dans les arbres. Chaque arbre portait un petit enfant! Et, pour fêter ce

retour qui les comblait de joie, les branches s'étaient couvertes de fleurs et remuaient doucement au-

dessus des petites têtes. Les oiseaux voletaient en gazouillant de bonheur et les fleurs se haussaient en

riant par-dessus l'herbe d'un vert éclatant.

C'était une vision exquise. Mais, dans un coin du jardin, le coin le plus reculé, à vrai dire, l'hiver

sévissait encore. Un petit garçon était là, sous un arbre, si petit qu'il ne pouvait rejoindre les branches,

et il tournait autour du tronc, pleurant à fendre l'âme. Le pauvre arbre était encore tout couvert de

neige et de glace, et le vent du nord soufflait et hurlait autour de sa cime.

- Grimpe donc, petit! disait-il, en inclinant ses branches le plus bas qu'il pouvait.

Mais l'enfant était bien trop petit. À ce spectacle, le Géant sentit fondre son coeur. "J'ai été trop

égoïste, se dit-il. Je sais maintenant pourquoi le printemps ne voulait pas venir. Il faut que je mette ce

pauvre petit à la cime de l'arbre et que je démolisse ce mur. Désormais, mon jardin sera toujours

ouvert aux enfants."

Alors il descendit furtivement l'escalier, ouvrit tout doucement la grande porte et sortit dans le jardin.

Mais en le voyant approcher, les enfants furent saisis d'une telle frayeur qu'ils s'enfuirent. Et l'hiver

reprit possession des lieux. Seul restait le petit garçon, aveuglé par les larmes, il n'avait rien vu. Le

Géant se glissa derrière lui, le prit délicatement dans sa main et le déposa sur une branche. Aussitôt,

celle-ci se couvrit de fleurs et d'oiseaux chanteurs. Et le petit garçon tendit les bras, se jeta au cou du

Géant et l'embrassa. Voyant cela, les autres enfants revinrent en courant et, avec eux, le printemps

revint aussi.

- Maintenant, le jardin est à vous, dit le Géant.

Et il prit une grande cognée et abattit le mur. Plus tard, les gens qui passaient sur la route l'aperçurent

en train de s'amuser avec les enfants dans un jardin si beau qu'ils n'en avaient jamais vu de pareil. Au

soir tombant, les petits prirent congé de lui.

- Mais où est donc votre ami? demanda le Géant. Celui que j'ai mis dans l'arbre.

- Nous ne savons pas, répondirent-ils. Il est parti.

- Dites-lui bien de revenir demain.

Mais ils ignoraient où l'enfant habitait et ne l'avaient jamais vu auparavant. Le Géant en fut très

attristé.

Tous les après-midi après l'école, les enfants venaient jouer avec lui. Le Géant était avec tous, d'une

grande gentillesse, mais le petit garçon qu'il aimait tant ne revenait pas et il lui manquait.

- Je voudrais tellement le revoir! disait-il souvent.

Les années passèrent, et le Géant devint très vieux et sans forces. Il ne pouvait plus jouer et restait

assis dans un énorme fauteuil pour regarder les enfants et admirer son jardin.

- J'ai de très belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les plus belles de toutes.

Un matin d'hiver, tout en s'habillant, il jeta un coup d'oeil par la fenêtre. Il ne détestait plus l'hiver,

sachant bien que c'est tout au plus le moment où le printemps dort et où les fleurs se reposent.

Soudain, saisi d'étonnement, il se frotta les yeux. Dans le coin le plus reculé du jardin, il y avait un

arbre tout couvert de ravissantes fleurs blanches. Ses branches étaient d'or et ses fruits d'argent. Et, à

son pied, se tenait le petit garçon qu'il avait tant chéri.

Fou de joie, le Géant se hâta de descendre au jardin. Mais, quand il fut tout près, son visage

s'empourpra de colère.

- Qui a osé te faire du mal? cria-t-il.

Car, dans les paumes de l'enfant, on voyait la marque de deux clous et on voyait aussi la marque de

deux clous sur ses pieds.

Qui a osé te faire du mal? répéta le Géant. Dis-le-moi que je prenne mon épée pour le tuer!

- Oh! non, répondit l'enfant. Ce sont les blessures de l'amour.

- Qui donc es-tu? demanda le Géant, qu'une étrange terreur envahit soudain.

Et il tomba à genoux devant le petit garçon. Alors, l'enfant sourit au Géant et lui dit d'une voix très

douce:

- Tu m'as laissé, un jour, jouer dans ton jardin. Aujourd'hui, je vais te conduire dans mon jardin à moi

qui est le Paradis.

FIN!

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À même la nuit où point la passion des astres,

le poème spacieux dans son mouvement laudateur;

gravité des étoiles écartées du destin du sang,

mal-aimées recluses aux étages lactés,

tardives floraisons de vos morts millénaires

et vos mains d’amantes écaillées sur nos neiges.

Nébuleuses tournant la spirale de leur sceptre

plus lentement que la quenouille à sa laine vague;

solitude du règne par le vœu du feu

et nulle galaxie n’aborde son attrait embrasé,

plus magnifique la pinède accostée des couleurs de l’oiseau!

Vastitude invisible à force de fuites rayonnantes,

Une seule mort animale fissure plus la nuit

Que vos plaies de métal et vos deuils de soleils.

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Booz s'était couché de fatigue accablé;

Il avait tout le jour travaillé dans son aire;

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge;

Il était, quoique riche, à la justice enclin;

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin;

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Sa gerbe n'était point avare ni haineuse;

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse:

«Laissez tomber exprès des épis», disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques.

Vêtu de probité candide et de lin blanc;

Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens.

Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres;

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge;

La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,

Était encor mouillée et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée;

Or, la porte du ciel s'étant entrebâillée

Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne

Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu;

Une race y montait comme une longue chaîne;

Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme:

«Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt?

Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,

Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

«Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi

Ô Seigneur a quitté ma couche pour la vôtre;

Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi.

«Une race naîtrait de moi! Comment le croire?

Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants?

«Quand on est jeune, on a des matins triomphants,

Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;

«Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau.

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,

Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.»

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés;

Le cèdre ne sent pas une rose a sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une Moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle;

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait

Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.

On était dans le mois où la nature est douce,

Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement,

Une immense bonté tombait du firmament;

C'etait l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jerimadeth;

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

P O E M E S S U R L ' H O M M E
P O
E
M
E
S
S
U
R
L
' H
O
M M
E

T A G O R E ,

P I N D A R E ...

Qu'est l'homme?

....

Éphémères

!

Qu'est l'homme ? Que n'est pas l'homme ? L'homme est le rêve

D'une ombre

Mais

quelquefois, comme

Un rayon descendu d'en haut, la lueur brève

D'une joie embellit sa vie, et il connaît

Quelque douceur ...

Pindare, traduit par Marguerite Yourcenar

Hymne Pythique, 95-100

***

Moi qui passe et qui meurs, je vous contemple, étoiles!

La terre n'étreint plus l'enfant qu'elle a porté.

Debout, tout près des dieux, dans la nuit aux cent voiles,

Je m'associe, infime, à cette immensité;

Je goûte, en vous voyant, ma part d'éternité.

Ptolémée Ant. Pal., IX 577.

Traduction: YOURCENAR, Marguerite, La Couronne et la Lyre, Paris, Éditions Gallimard, 1979, p.

407.

***

Ô terre, ne sois pas lourde sur elle, qui fut si légère sur toi!

Martial, Épigramme

À propos d'une jeune esclave morte

***

Aninula vagula blandula,

Hospes comesque corporis,

Quae nunc abibis in loca,

Pallidula, rigida, nudula,

Nec, ut soles, dabis iocos.

Petite âme, errante, caressante,

Hôtesse et compagne du corps,

Qui maintenant disparais dans des lieux,

Livides, dénudés, figés,

Tu ne pourras plus, selon ton habitude,

T'abandonner à tes jeux.

Hadrien, empereur de Rome

***

Enfance

Ce n'est encore qu'une enfant, Seigneur.

Elle court autour de ton palais, elle essaie de faire de toi aussi un joujou.

Elle ne prend pas garde à ses cheveux décoiffés, ou à ses vêtements négligés qui traînent dans la

poussière.

Elle s'endort sans répondre quand tu lui parles-la fleur que tu lui donnes le matin, lui glissant des

mains, tombe dans la poussière.

Lorsque la tempête éclate et que le ciel est plongé dans l'obscurité, elle ne dort plus; ses poupées

éparpillées sur le sol, elle s'accroche à toi, de terreur.

Elle craint de ne pas bien te servir.

Mais tu la regardes jouer en souriant.

Tu la connais.

Cette enfant assise dans la poussière est l'épouse qui t'est destinée; ses yeux s'apaiseront, se feront plus

graves, deviendront amour.

Rabindranath Tagore

***

Conseils à Tiarko Richepin

Ne subissez pas l'influence

De ces gens qui hargnent de vivre

Et pour qui l'or de l'existence

Rend à peine le son du cuivre,

[

...

]

Quand la lumière disparue

Renaît, ayez l'âme étonnée

Comme si, dans l'instant, la vue

Venait de vous être donnée.

Gardez toujours vos yeux d'enfant

Ayez comme un frisson joyeux

Quand revient l'Avril triomphant,

Aimez l'hiver délicieux.

Ouvrez aux pauvres votre porte.

Faire le bien, veuillez m'en croire,

Vous réjouit et réconforte

Comme de manger et de boire.

De nos jours le vice est banal,

Commun comme les malheureux:

Voulez-vous être original ?

Restez candide et généreux.

Ne subissez pas l'influence

De ces gens qui hargnent de vivre

Et pour qui l'or de l'existence

Rend à peine le son du cuivre,

Qui sont au désespoir de tout,

N'aspirent qu'au final départ,

Étant revenus de partout

Sans avoir été nulle part.

Aimez la vie, elle est superbe !

Aimez la Terre avec son faste,

Depuis le plus petit brin d'herbe

Jusques au cèdre le plus vaste.

Mais, laissons-là ce boniment

-- C'est assez pour aujourd'hui--

Il vous ennuie infiniment,

C'est probable, n’est-ce pas ? -- Oui.

Un bien autre soin vous réclame,

C'est de vous flanquer des bitures,

O petit Tiarko de mon âme,

Dit la Terreur des Confitures

Raoul Pochon

***

L'adolescence

Cette prière que Hugo met dans la bouche d'un éphèbe n'est-elle pas celle de tout homme qui pense à

sa mort? Car ou bien on n'a pas aimé et on ne s'en console pas, ou bien on a aimé et on regrette de ne

pas avoir aimé davantage.

Je veux bien mourir, ô déesse,

Mais pas avant d'avoir aimé.

Me voilà, je suis l'éphèbe,

Mes seize ans sont d'azur baignés;

Guerre, déesse de l'érèbe,

Sombre guerre aux cris indignés,

Je viens à toi, la nuit est noire!

Puisque Xerxès est le plus fort,

Prends-moi pour la lutte et la gloire

Et pour la tombe; mais d'abord

Toi dont le glaive est le ministre,

Toi que l'éclair suit dans les cieux,

Choisis-moi de ta main sinistre

Une belle fille aux doux yeux,

Qui ne sache autre chose

Que rire d'un rire ingénu,

Qui soit divine, ayant la rose

Aux deux pointes de son sein nu,

Et ne soit pas plus importune

À l'homme plein du noir destin

Que ne l'est au profond Neptune

La vive étoile du matin.

Donne-la-moi, que je la presse

Vite sur mon coeur enflammé;

Je veux bien mourir, ô déesse,

Mais pas avant d'avoir aimé.

Victor Hugo

La chanson de Sophocle à Salamine

***

Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âme

Pour notre chair coupable et pour notre destin;

Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame,

Je ne sais quelle soif de mourir le matin. (

...

)

Quand nous en irons-nous où vous êtes colombes!

Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,

Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes

Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits.

Victor Hugo

Les contemplations

***

L'âge mûr

Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront; Il saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits:

On m'a vu ce que vous êtes; Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore, Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

Pensez-y, belle Marquise:

Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise Quand il est fait comme moi.

Corneille

***

Vieillesse

Je m’en irai seule à la mort sauvage,

Sans faire alentour ni bruit, ni malheur.

Quand viendra le jour au bout des années

Où l’épaule basse et les yeux rougis,

Je ne serai plus, traînante et fanée,

Qu’une vieille en trop qui vague au logis;

Quand la maison mienne à qui je fus douce

Ne me fera plus ni place, ni part;

Quand le feu qui prend, le jardin qui pousse,

Tous ingrats, tiendront mes mains à l’écart;

Quand j’aurai perdu ma dernière aiguille

Et ne pourrai plus rien qu’aimer tout bas,

Rien que gêner un peu mes petites filles

Mes belles enfants qui ne m’aiment pas;

Alors j’ouvrirai la porte à voix basse

Comme une pauvresse à jamais qui sort,

Pour aller jeter au chemin qui passe

Le bout déchiré de son mauvais sort;

Alors, quand le jour hésite et décline,

Comme une étrangère à jamais qui part,

À jamais ...

alors, comme une orpheline,

Dont le cri n’a plus d'abri nulle part;

Je m’en irai seule avec mon pauvre âge

Qui n’a plus ni chant, ni charme, ni fleur,

Je m’en irai seule à la mort sauvage,

Sans faire alentour ni bruit, ni malheur.

J’irai retrouver le pré seul au monde

Où je traversai, petite, un bonheur

Que nul autre pré ne sut à la ronde,

Le champ oublié de tous les faneurs;

Le champ égaré depuis mon enfance

Que les bois au fond de leur secret noir

Ont si loin serré dans un grand silence

Que nul sentier clair n'a su le revoir.

Là se tient la fleur qui n'est pas sortie

Pour d'autres que moi de mon prime temps.

Peut-être en ce champ, derrière l'ortie,

Que l'oiseau de l'aube à mi-ciel m'attend ? ...

J'entrerai dedans sans bouquet ni gerbe,

La fleur et l'oiseau perdus y seront.

Je m'enfermerai dans ma chambre d'herbe ...

Ce que j'y viens faire, eux seuls le sauront.

Comme un qui se dit sa dernière messe,

Alors, en ce champ pris d'une pâleur,

Je commencerai d'une voix qui baisse

À me chanter l'air qui brise le coeur.

Là je pleurerai mes petites filles

À qui leurs plus beaux ans dorés font la cour;

Là pour les quitter sans qu'on me rappelle,

Je les aimerai de dernier amour.

Là je pleurerai pour finir de vivre ...

Une tourterelle au soleil couchant

Gémira longtemps sans qu'on la délivre.

Le jour fleur à fleur sortira du champ.

Pas à pas le temps faible qui persiste

À battre en mon coeur sans savoir pourquoi

Sortira du monde

...

Et

les feuilles tristes

Qui meurent le soir tomberont sur moi.

Marie Noël

***

Vieillir sans restes

Quand au vent du déclin les cendres se soulèvent,

En heureux tourbillons vers les cieux bien aimés,

L'âme reste jonchée des désirs et des rêves

Que la flamme a mordue mais n'a pas consumés.

Charles Maurras

Silence

Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l'univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts

[

...

]

Patient, patience,

Patience dans l'azur!

Chaque atome de silence

Est la chance d'un fruit mûr!

[

...

]

Source: Palmes

Commentaire par l'auteur

Je ne vois pas quel livre peut valoir, quel auteur peut édifier en nous ces états de stupeur féconde, de

contemplation et de communion que j'ai connus dans mes premières années. Mieux que toute lecture,

mieux que les poètes, mieux que les philosophes, certains regards, sans pensée définie ni définissable,

certains regards sur les purs éléments du jour, sur les objets les plus vastes, les plus simples, le plus

puissamment simples et sensibles de notre sphère d'existence, l'habitude qu'ils nous imposent de

rapporter inconsciemment, tout événement, tout être, toute expression, tout détail, -- aux plus grandes

choses visibles et aux plus stables, -- nous façonnent, nous accoutument, nous induisent à ressentir

sans effort et sans réflexion la véritable proportion de notre nature, à trouver en nous, sans difficulté,

le passage à notre degré le plus élevé, qui est aussi le plus « humain ». Nous possédons, en quelque

sorte, une mesure de toutes choses et de nous-mêmes. La parole de Protagoras, que l'homme est la

mesure des choses est une parole caractéristique, essentiellement méditerranéenne.

Paul Valéry, extrait d'un conférence intitulée Inspirations méditerranéennes, prononcée le 24/11/1933

et publiée le 15/02/1934 dans Conferencia, Journal de l'Université des Annales, Ving-huitième année,

Tome 1.

Silence

ce fond de désespoir ce n'est que du silence

tous les mots remâchés avec leur goût de terre

les élans réfrénés

et le gros corps inerte qui se tasse et boursoufle

et devient carapace et se fige et se glace

et cherche à protéger et se répand en larmes

et rêve de chaleur et tremble de silence

mais se souvient du vent

a-t-il été enfant a-t-il eu une mère

a-t-il été aimé et par qui et pour quoi

qu'ils sont vieux les espoirs qu'ils sont ternes les rêves

il lui aurait suffi de si peu un beau jour

pour se délier libre et jaillir en lumière

et rire et rire au ciel les cheveux déployés

mais

il ne sait pas quand

il n'a pas vu pourquoi

le velours de sa peau est devenu écaille

et tout l'amour du cœur s'est mué en poison

qui s'infiltre et susurre et taraude et grignote

et paralyse en lui ce qui reste vivant

étouffant lentement les cris de désespoir

Souvenir

Une rose et Milton

O blanche rose d'un jardin disparu

De toutes les générations de roses

Qui au fond du temps se sont perdues

Je voudrais qu'une seule soit sauvée de l'oubli,

Mais sans marque ni signe parmi tout ce qui fut.

Le destin m'accorde ce don de nommer

Pour la première fois

Cette fleur silencieuse, la dernière

Rose que Milton, sans la voir, approcha

De son visage. Oh toi, jaune ou vermeille,

O blanche rose d'un jardin disparu,

Reviens magiquement de ton passé

Immémorial pour briller dans ce vers,

Que tu sois d'or, de sang ou d'ivoire

Ou ténébreuse comme en ses mains, rose invisible.

Jorge Luis Borges, Revue Liberté, no 171, Juin 1987, Traduction de Jean-Claude Masson.

R E N O U V E A U
R E
N
O
U
V
E A
U

S T E P H A N E

M A L L A R M E

Le printemps maladif a chassé tristement

L'hiver, saison de l'art serein, l'hiver lucide,

Et, dans mon être à qui le sang morne préside

L'impuissance s'étire en un long bâillement.

Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne

Qu'un cercle de fer serre ainsi qu'un vieux tombeau

Et triste, j'erre après un rêve vague et beau,

Par les champs où la sève immense se pavane

Puis je tombe énervé de parfums d'arbres, las,

Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,

Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

J'attends, en m'abîmant que mon ennui s'élève ...

-- Cependant l'Azur rit sur la haie et l'éveil

De tant d'oiseaux en fleur gazouillant au soleil.

M A I S C ’ E S T D E L ’ H O M
M
A
I
S
C
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S
T
D
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L
’ H
O
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M
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Q
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T

S A I N T - J O H N

P E R S E

Premer titre VENTS

Extrait: Et voici d’un autre âge, ô Confesseurs terrestres – Et c’est un temps d’étrange confusion, lorsque les grands aventuriers de l’âme sollicitent en vain le pas sur les

puissances de matière. Et voici bien d’un autre schisme, ô dissidents !… … « Car notre quête n’est plus de cuivre ni d’or vierge, n’est plus de houilles ni de

naphtes, mais comme aux bouges de la vie le germe même sous sa crosse, et comme

aux antres du Voyant le timbre même sous l’éclair, nous cherchons, dans l’amande et l’ovule et le noyau d’espèces

VENTS

Mais c’est de l’homme qu’il s’agit ! Et de l’homme lui-même quand donc sera-t-il question ? – Quelqu’un au monde élèvera-t-il la voix ? Car c’est de l’homme qu’il s’agit, dans sa présence humaine ; et d’un agrandissement de l’œil aux plus hautes mers intérieures.

Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l’homme !

**

… Et le poète lui-même sort de ses chambres millénaires :

Avec la guêpe terrière et l’Hôte occulte de ses nuits, Avec son peuple de servants, avec son peuple de suivants – Le Puisatier et l’Astrologue, le Bûcheron et le Saunier,

Le Savetier, le Financier, les Animaux malades de la peste,

L’Alouette et ses petits, et le Maître du champ, et le Lion amoureux,

Et le Singe montreur de lanterne magique.

… Avec tous hommes de patience, avec tous hommes de sourire,

Les éleveurs de bêtes de grand fond et les navigateurs de nappes souterraines,

Les assembleurs d’images dans les grottes et les scupteurs de vulves

à fond de cryptes, Les grands illuminés du ciel et de la houille, ivres d’attente et d’aubes dans les mines ; et les joueurs d’accordéon dans les chaufferies et dans les soutes ; Les enchanteurs de bouges prophétiques, et les meneurs secrets de foules à venir, les signataires en chambre de chartes révolutionnaires,

Et les animateurs insoupçonnés de la jeunesse, instigateurs d’écrits nouveaux et

nourriciers au loin de visions stimulantes.

… Avec tous hommes de douceur, avec tous hommes de sourire

sur les chemins de la tristesse,

Les tatoueurs de reines en exil et les berceurs de singes moribonds dans les bas-fonds de grands hôtels, Les radiologues casqués de plomb au bord des lits de fiançailles,

Et les pêcheurs d’éponges en eaux vertes, frôleurs de marbres filles et

de bronzes latins. Les raconteurs d’histoires en forêt parmi leur audience de chanterelles, de bolets, les siffloteurs de « blues » dans les usines secrètes de guerre et les laboratoires, Et le magasinier des baraquements polaires, en chaussons de castor, gardien des lampes d’hivernage et lecteur de gazettes au soleil de minuit.

… Avec tous hommes de douceur, avec tous hommes de patience aux chantiers de l’erreur,

Les ingénieurs en balistique, escamoteurs sous roche de basiliques à Coupoles, Les manipulateurs de fiches et manettes aux belles tables de marbre blanc, les

vérificateurs de poudres et d’artifices, et correcteurs de chartes d’aviation, Le Mathématicien en quête d’une issue au bout de ses galeries de glace,

et l’Algébriste au nœud de ses chevaux de frise ; les redresseurs de torts célestes, les opticiens en cave et philosophes polisseurs de verres,

Tous hommes d’abîmes et de grands large, et les aveugles de grandes orgues, et les

pilotes de grande erre, les grands Ascètes épineux dans leur bogue de lumière, Et le contemplateur nocturne, à bout de fil comme l’épeire fasciée.

… Avec son peuple de servants, avec son peuple de suivants, et tout son train de

hardes dans le vent, ô sourire, ô douceur, Le Poète lui-même à la coupée du Siècle ! Accueil sur la chaussée des hommes, et le vent à cent lieux coupant l’herbe nouvelle.

**

Car c’est de l’homme qu’il s’agit, et de son renouement. Quelqu’un au monde n’élèvera-t-il la voix ? Témoignage pour l’homme… Que le Poète se fasse entendre, et qu’il dirige le jugement !

… Des hommes encore, dans le vent, ont eu cette façon de vivre et de gravir. Des hommes de fortune menant, en pays neuf, leurs yeux fertiles comme des fleuves.

Mais leur enquête ne fut que de richesses et de titres…

Les buses sur les cols, prises aux courbes de leur vol, élargissaient le cirque et la

mesure de l’avoir humain. Et le loisir encore, riche d’ombres, étendait ses audiences au bord des campements. La nuit des sources hébergeait l’argenterie des Vice-Rois…

Et puis vinrent les hommes d’échange et de négoce. Les hommes de grand parcours gantés de buffle pour l’abus. Et tous les hommes de justice, assembleurs de police et

leveurs de milices. Les Gouverneurs en violet prune avec leurs filles de chair rousse au parfum de furet. Et puis les gens de Papauté en quête de grands Vicariats ; Les Chapelains en selle et

qui rêvaient, le soir venu, de beaux diocèses jaune paille aux hémicycles de pierre rose :

« Çà ! nous rêvions, parmi ces dieux camus ! Qu’un bref d’Église nous ordonne tout ce chaos de pierre mâle, comme chantier de grandes orgues à reprendre ! Et le vent des

Sierras n’empruntera plus aux lèvres des cavernes, pour d’inquiétants grimoires, ces nuées d’oiseaux-rats qu’on voit

flotter avant la nuit comme mémoires d’alchimistes… »

S’en vinrent aussi les grands Réformateurs souliers carrés et talons bas, chapeau sans boucle ni satin, et la cape de pli droit aux escaliers du port :

« Qu’on nous ménage, sur deux mers, les baies nouvelles pour nos fils, et, pour nos filles de front droit aux tresses nouées contre le mal, des villes claires aux rues droites ouvertes au pas du juste… » Et après eux s’en vinrent les grands Protestataires – objecteurs et ligueurs, dissidents et rebelles, doctrinaires de toute aile et de toute séquelle ; précurseurs, extrémistes et censeurs – gens de péril et gens d’exil, et tous bannis du songe des humains sur les chemins de la plus vaste mer : les Evadés des grands séismes, les oubliés des grands naufrages et les transfuges du bonheur, laissant aux portes du légiste, comme un paquet de hardes, le statut de leurs

biens, et sous leur nom d’emprunt errant avec douceur dans les grands Titres de l’Absence…

Et avec eux les hommes de lubie sectateurs, Adamites, mesmériens et spirites, ophiolâtres et sourciers… Et quelques hommes encore sans dessein de ceux-là qui conversent avec l’écureuil gris et la grenouille d’arbre, avec la bête sans licol et l’arbre sans usage :

« Ah ! qu’on nous laisse, négligeables, à notre peu de hâte. Et charge à d’autres, ô servants, d’agiter le futur dans ses cosses de fer… »

Enfin les hommes de science physiciens, pétrographes et chimistes : flaireurs de

houilles et de naphtes, grands scrutateurs des rides de la terre et déchiffreurs de signes en bas âge ; lecteurs de purs cartouches dans les tambours de pierre, et, plus

qu’aux placers vides où vit l’écaille d’un beau songe, dans les graphites et dans l’urane cherchant le minuit d’or où

Secouer la torche du pirate, comme les détrousseurs de Rois aux chambres basses du Pharaon.

… Et voici d’un autre âge, ô Confesseurs terrestres – Et c’est un temps d’étrange confusion, lorsque les grands aventuriers de l’âme sollicitent en vain le pas sur les puissances de matière. Et voici bien d’un autre schisme, ô dissidents !…

… « Car notre quête n’est plus de cuivre ni d’or vierge, n’est plus de houilles ni de

naphtes, mais comme aux bouges de la vie le germe même sous sa crosse, et comme

aux antres du Voyant le timbre même sous l’éclair, nous cherchons, dans l’amande et

l’ovule et le noyau d’espèces

nouvelles, au foyer de la force l’étincelle même de son cri !… » Et l’ausculteur du Prince défaille sur son ouïe – comme le visionnaire au seuil de sa vision ; comme aux galeries du Monstre le chasseur ; comme l’Orientaliste sur sa page de laque noire, aux clés magiques du colophon.

Soleil à naître ! Cri du Roi ! … Capitaine et Régent aux commanderies des Marches ! Tiens bien ta bête frémissante contre la première ruée barbare… Je serai là des tout premiers pour l’irruption du dieu nouveau… Aux porcheries du soir vont s’élancer les torches d’un singulier destin !

C A N T I Q U E A U S O L E I L
C A
N
T
I
Q
U E
A
U
S O
L
E
I
L
S A I N T
F R A N Ç O I S
D ' A S S I S E

Très-Haut, Tout-Puissant, Bon Seigneur,

À vous les louanges, la gloire, l'honneur et toute bénédiction.

À vous seul, ô Très-Haut, elles sont dues,

Et aucun homme n'est digne de prononcer votre nom.

Soyez loué, Seigneur, pour toutes vos créatures,

Spécialement pour Messire le Soleil notre Frère,

Qui dispense la lumière du jour;

Il est beau, il rayonne de splendeur;

Il est vraiment, ô Très-Haut, celui qui vous révèle.

Soyez loué, Seigneur, pour notre soeur la Lune, les Étoiles;

Vous les avez formées dans le ciel, claires, précieuses et belles.

Soyez loué, Seigneur, pour notre frère le Vent,

Pour l'air et ses nuages, pour le ciel pur et pour toutes les saisons

Qui donnent à vos créatures la vie et le soutien.

Soyez loué, Seigneur, pour notre soeur l'Eau,

Si utile, si humble, si précieuse et si chaste.

Soyez loué, Seigneur, pour notre frère le Feu;

C'est par lui que vous illuminez la nuit;

Il est beau, il est gai, il est puissant et fort.

Soyez loué, Seigneur, pour notre soeur la Terre

Qui nous soutient et nous nourrit;

Elle produit des fruits, des fleurs aux mille nuances,

Ainsi que la verdure.

O vous, tous les êtres créés, louez et bénissez mon Seigneur;

Servez-le dans l'humilité!

Soyez loué, Seigneur, pour notre soeur l'Eau, Si utile, si humble, si précieuse et si chaste.

L A

F E

M

M

E

A

I

M

E

E

V I C T O R

H U G O

 

Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher

 

Apercevoir un astre à travers une chair [

...

]

Compléter ce qu'on voit avec ce qu'on devine.

[

...

]

Déesse, vous avez des dieux la transparence [

...

]

Vous rayonnez sous la beauté, c'est votre voile,

Vous êtes un marbre habité d'une étoile.

Soyez loué, Seigneur, pour notre soeur l'Eau, Si utile, si humble, si précieuse et si chaste.

L E

T

E

R

R

E

I

N

E

P

U

I

S A

B

 

L

E

 

V

I C T O R

H U G O

 

L'homme des origines ignorait la distance entre son regard et la vie. Il était la vie qu'il contemplait. Il était le cerf qui court avec grâce, le serpent qui s'approche avec sagesse, le lion à l'heure tranquille. Au début de la Légende des siècles, la vie elle- même était une légende. Écoutons Victor Hugo:

 

«La terre, inépuisable et suprême matrice; [

...

...

]

Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux [

]

Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea; On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses, Dans des verdissements de feuilles monstrueuses; Une sorte de vie excessive gonflait La mamelle du monde au mystérieux lait; Tout semblait presque hors de la mesure éclore; Comme si la nature, en étant proche encore,

 
 

Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux,

 

Une difformité splendide au noir chaos. [

...

]»1

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C'est alors que des flots dorant les sombres cimes,

Voulant sauver l'honneur des Jupiters sublimes.

Voulant montrer l'asile aux matelots rêvant

Dans son Alexandrie, à l'épreuve du vent,

La haute majesté d'un phare inébranlable

À la solidité des montagnes semblable,

Présent jusqu'à la fin des siècles sur la mer,

Avec du jaspe, avec du marbre, avec du fer,

Avec les durs granits taillés en tétraèdres,

Avec le roc des monts, avec le bois des cèdres,

Et le feu qu'un titan a presque osé créer,

Sostrate Gnidien me fit, pour suppléer,

Sur les eaux, dans les nuits fécondes en désastres,

À l'inutilité magnifique des astres.

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Ma symétrie auguste est sœur de la vertu [
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Moi, le temple, je suis législateur d'Éphèse;

Le peuple en me voyant comprend l'ordre et

s'apaise;

Mes degrés sont les mots d'un code, mon fronton

Pense comme Thalès, parle comme Platon,

Mon portique serein pour l'âme qui sait lire,

A la vibration pensive d'une lyre,

Mon péristyle semble un précepte des cieux;

Toute loi vraie étant un rythme harmonieux,

Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse;

Mon austère équilibre enseigne la justice;

Je suis la vérité bâtie en marbre blanc;

Le beau, c'est, ô mortel, le vrai plus ressemblant.

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Elle songe, elle rêve, -- et tant de pauvreté !

Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.

Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.

-- 0 Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,

La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir

Les constellations fuir dans l'ouragan noir

Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.

C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre

Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,

Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux

Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise

Prend un pauvre marin frissonnant et le brise

Aux rochers monstrueux apparus brusquement. --

Horreur ! l'homme, dont l'onde éteint le hurlement,

Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge;

Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe

Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

C H O S E S E C R I T E S A C R
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Sachez qu' hier, de ma lucarne,

J' ai vu, j' ai couvert de clins d' yeux

Une fille qui dans la Marne

Lavait des torchons radieux.

Près d' un vieux pont, dans les saulées,

Elle lavait, allait, venait ;

L' aube et la brise étaient mêlées

À la grâce de son bonnet.

Je la voyais de loin. Sa mante

L' entourait de plis palpitants.

Aux folles broussailles qu' augmente

L' intempérance du printemps,

Aux buissons que le vent soulève,

Que juin et mai, frais barbouilleurs,

Foulant la cuve de la sève,

Couvrent d' une écume de fleurs,

Aux sureaux pleins de mouches sombres,

Aux genêts du bord, tous divers,

Aux joncs échevelant leurs ombres

Dans la lumière des flots verts,

Elle accrochait des loques blanches,

Je ne sais quels haillons charmants

Qui me jetaient, parmi les branches,

De profonds éblouissements.

Ces nippes, dans l' aube dorée,

Semblaient, sous l' aulne et le bouleau,

Les blancs cygnes de Cythérée

Battant de l' aile au bord de l' eau.

Des cupidons, fraîche couvée,

Me montraient son pied fait au tour ;

Sa jupe semblait relevée

Par le petit doigt de l' amour.

On voyait, je vous le déclare,

Un peu plus haut que le genou.

Sous un pampre un vieux faune hilare

Murmurait tout bas : casse-cou !

Je quittai ma chambre d' auberge,

En souriant comme un bandit ;

Et je descendis sur la berge

Qu' une herbe, glissante, verdit.

Je pris un air incendiaire,

Je m' adossai contre un pilier,

Et je lui dis : -" ô lavandière !

(Blanchisseuse étant familier)

«L' oiseau gazouille, l' agneau bêle,

Gloire à ce rivage écarté !

Lavandière, vous êtes belle.

Votre rire est de la clarté.

«Je suis capable de faiblesses.

Ô lavandière, quel beau jour !

Les fauvettes sont des drôlesses

Qui chantent des chansons d' amour.

«Voilà six mille ans que les roses

Conseillent, en se prodiguant,

L' amour aux coeurs les plus moroses.

Avril est un vieil intrigant.

«Les rois sont ceux qu' adorent celles

Qui sont charmantes comme vous ;

La Marne est pleine d' étincelles ;

Femme, le ciel immense est doux.

«Ô laveuse à la taille mince,

Qui vous aime est dans un palais.

Si vous vouliez, je serais prince ;

Je serais dieu, si tu voulais. » -

La blanchisseuse, gaie et tendre,

Sourit, et, dans le hameau noir,

Sa mère au loin cessa d' entendre

Le bruit vertueux du battoir.

Les vieillards grondent et reprochent,

Mais, ô jeunesse ! Il faut oser.

Deux sourires qui se rapprochent

Finissent par faire un baiser.

Je m' arrête. L' idylle est douce,

Mais ne veut pas, je vous le dis,

Qu' au delà du baiser on pousse

La peinture du paradis.

27 septembre 1859

L A C H A N S O N D E S O P H O
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Me voilà, je suis l'éphèbe,

Mes seize ans sont d'azur baignés;

Guerre, déesse de l'érèbe,

Sombre guerre aux cris indignés,

Je viens à toi, la nuit est noire!

Puisque Xerxès est le plus fort,

Prends-moi pour la lutte et la gloire

Et pour la tombe; mais d'abord

Toi dont le glaive est le ministre,

Toi que l'éclair suit dans les cieux,

Choisis-moi de ta main sinistre

Une belle fille aux doux yeux,

Qui ne sache autre chose

Que rire d'un rire ingénu,

Qui soit divine, ayant la rose

Aux deux pointes de son sein nu,

Et ne soit pas plus importune

À l'homme plein du noir destin

Que ne l'est au profond Neptune

La vive étoile du matin.

Donne-la-moi, que je la presse

Vite sur mon coeur enflammé;

Je veux bien mourir, ô déesse,

Mais pas avant d'avoir aimé.

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Le calcul, c'est l'abîme.

....

Ah! tu sors de ta sphère,

Eh bien, tu seras seul. Homme, tâche de faire

Entrer dans l'infini quelque être que ce soit

De ceux que ta main touche et que ton regard voit;

Nul ne le peut. La vie expire en perdant terre.

Chaque être a son milieu; hors du bois la panthère

Meurt, et l'on voit tomber, sans essor, sans éclair,

Hors du feu l'étincelle et l'oiseau hors de l'air;

Nulle forme ne vit loin du réel traînée;

La vision terrestre à la terre est bornée;

Le nuage lui-même, errant, volant, planant,

Allant d'un continent à l'autre continent,

S'il voyait l'absolu, serait pris de vertige;

Sortir de l'horizon n'est permis qu'au prodige;

L'homme le peut, étant le monstre en qui s'unit

Le miasme du nadir au rayon du zénith;

Entre donc dans l'abstrait, dans l'obscur, dans l'énorme,

Renonce à la couleur et renonce à la forme;

Soit; mais pour soulever le voile, le linceul,

La robe de la pâle Isis, te voilà seul.

Tout est noir. C'est en vain que ta voix crie et nomme.

La nature, ce chien qui, fidèle, suit l'homme,

S'est arrêtée au seuil du gouffre avec effroi.

Regarde. La science exacte est devant toi,

Nue et blême et terrible, et disant: qu'on remporte

L'aube et la vie! ayant l'obscurité pour porte,

Pour signes, l'alphabet mystérieux qu'écrit

Son doigt blanc hors du jour dans l'ombre de l'esprit,

Pour tableau noir le fond immense de la tombe.

Ici, dans un brouillard qui de toutes parts tombe,

Dans des limbes où tout semble, en gestes confus,

Jeter au monde, au ciel, au soleil, un refus,

Dans un vide immobile où rien ne se déplace,

Dans un froid où l'esprit respire de la glace,

Où Fahrenheit avorte ainsi que Réaumur,

Monte dans l'absolu le nombre, horrible mur,

Incolore, impalpable, informe, impénétrable;

Les chiffres, ces flocons de l'incommensurable

Flottent dans cette brume où s'égarent tes yeux,

Et, pour escalader le mur mystérieux,

Ces spectres, muets, sourds, sur leur aile funèbre

Apportent au songeur cette échelle, l'algèbre,

échelle faite d'ombre et dont les échelons

De Dédale et d'Hermès ont usé les talons.

Géométrie! algèbre! arithmétique! zone

Où l'invisible plan coupe le vague cône,

Où l'asymptote cherche, où l'hyperbole fuit

Cristallisation des prismes de la nuit;

Mer dont le polyèdre est l'affreux madrépore;

Nuée où l'univers en calculs s'évapore,

Où le fluide vaste et sombre épars dans tout

N'est plus qu'une hypothèse, et tremble, et se dissout;

Nuit faite d'un amas de sombres évidences,

Où les forces, les gaz, confuses abondances,

Les éléments grondants que l'épouvante suit,

Perdent leur noir vertige et leur flamme et leur bruit;

Caverne où le tonnerre entre sans qu'on l'entende,

Où toute lampe fait l'obscurité plus grande,

Où l'unité de l'être apparaît mise à nu!

Stalactites du chiffre au fond de l'inconnu!

Cryptes de la science!

On ne sait quoi d'atone

Et d'informe, qui vit, qui creuse et qui tâtonne!

Vision de l'abstrait que l'oeil ne saurait voir!

Est-ce un firmament blême? est-ce un océan noir?

En dehors des objets sur qui le jour se lève,

En dehors des vivants du sang ou de la sève,

En dehors de tout être errant, pensant, aimant,

Et de toute parole et de tout mouvement,

Dans l'étendue où rien ne palpite et ne vibre

Espèce de squelette obscur de l'équilibre,

L'énorme mécanique idéale construit

Ses figures qui font de l'ombre sur la nuit.

Là, pèse un crépuscule affreux, inexorable.

Au fond, presque indistincts, l'absolu, l'innombrable,

L'inconnu, rocs hideux que rongent des varechs

D'A plus B ténébreux mêlés d'X et d'Y grecs;

Sommes, solutions, calculs où l'on voit pendre

L'addition qui rampe, informe scolopendre!

Signes terrifiants vaguement aperçus!

Triangles sans Brahma! croix où manque Jésus!

Réduction du monde et de l'être en atomes!

Sombre enchevêtrement de formules fantômes!

Ces hydres qui chacune ont leur secret fatal,

S'accroupissent sur l'ombre informe, piédestal,

Ou se traînent, ainsi qu'échappés de l'érèbe,

Les monstres de l'énigme erraient autour de Thèbe;

Le philosophe à qui l'abeille offrait son miel,

Les poètes, Moïse ainsi qu'Ezéchiel,

Et Platon comme Homère expirent sous les griffes

De ces sphinx tatoués de noirs hiéroglyphes;

Point d'aile ici; l'idée avorte ou s'épaissit,

La poésie y meurt, la lumière y noircit;

Loin de se dilater, tout esprit se contracte

Dans les immensités de la science exacte,

Et les aigles portant la foudre aux Jupiters

N'ont rien à faire avec ces sinistres éthers.

Cette sphère éteint l'art comme en son âpre touffe

La ciguë assoupit une fleur qu'elle étouffe.

Toutefois la chimère y peut vivre; portant

D'une main la cornue et de l'autre l'octant,

Faisant l'algèbre même à ses rêves sujette,

Dans un coin monstrueux la magie y végète;

Et la science roule en ses flux et reflux

Flamel sous Lavoisier,Herschell sur Thrasyllus;

Qui pour le nécroman et pour la mandragore,

Chante abracadabra? l'abac de Pythagore;

Car d'un côté l'on monte et de l'autre on descend,

Et de l'homme jamais le songe n'est absent.

La pensée, ici perd, aride et dépouillée,

Ses splendeurs comme l'arbre en janvier sa feuillée,

Et c'est ici l'hiver farouche de l'esprit.

Le monde extérieur se transforme ou périt,

Tout être n'est qu'un nombre englouti dans la somme;

Prise avec ses rayons dans les doigts noirs de l'homme,

Elle-même en son gouffre où le calcul l'éteint,

La constellation que l'astronome atteint,

Devient chiffre, et, livide, entre dans sa formule.

L'amas des sphères d'or en zéros s'accumule.

Tout se démontre ici. Le chiffre, dur scalpel,

Comme un ventre effrayant ouvre et fouille le ciel.

Dans cette atmosphère âpre, impitoyable, épaisse,

La preuve règne. Calme, elle compte, dépèce,

Dissèque, étreint, mesure, examine, et ne sait

Rien hors de la balance et rien hors du creuset;

Elle enregistre l'ombre et l'ouragan, cadastre

L'azur, le tourbillon, le météore et l'astre,

Prend les dimensions de l'énigme en dehors,

Ne sent rien frissonner dans le linceul des morts,

Annule l'invisible, ignore ce que pèse

Le grand moi de l'abîme, inutile hypothèse,

Et met du plomb aux pieds des lugubres sondeurs.

À l'appel qu'elle jette aux mornes profondeurs,

Le flambeau monte après avoir éteint sa flamme,

La loi vient sans l'esprit, le fait surgit sans l'âme;

Quand l'infini paraît, Dieu s'est évanoui.

Ô science! absolu qui proscrit l'inouï!

L'exact pris pour le vrai! la plus grande méprise

De l'homme, atome en qui l'immensité se brise,

Et qui croit, dans sa main que le néant conduit,

Tenir de la clarté quand il tient de la nuit!

Ô néant! de là vient que le penseur promène

Souvent son désespoir sur la science humaine,

Et que ce cri funèbre est parfois entendu:

-Savants, puisque votre oeuvre est un effort perdu,

Puisque, même avec vous, nul chercheur ne pénètre

Dans le problème unique, et n'arrive à connaître;

Que, même en vous suivant dans tant d'obscurité,

Hélas ! on ne sait rien de la réalité,

Rien du sort, rien de l'aube ou de l'ombre éternelle,

Rien du gouffre où l'espoir ouvre en tremblant son aile;

Puisqu'il faut qu'après vous encore nous discutions;

Puisque vous ne pouvez répondre aux questions,

Le monde a-t-il un Dieu? La vie a-t-elle une âme?

Puisque la même nuit qui nous tient, vous réclame,

Pourquoi votre science et votre vanité?

à quoi bon de calculs ronger l'immensité,

Et creuser l'impossible, et faire, ô songeurs sombres,

Ramper sur l'infini la vermine des nombres?

-N'importe! si jamais l'homme s'est approché

De la mystérieuse et fatale Psyché,

Si jamais, lui poussière, il a fait un abîme,

C'est ici. La science est le vide sublime.

Dans ce firmament gris qu'on nomme abstraction,

Gouffre dont l'hypothèse est le vague alcyon,

Tout est l'indéfini, tout est l'insaisissable;

Le calcul, sablier dont le chiffre est le sable,

Depuis que dans son urne un premier nombre est né,

N'a pas été par l'homme une fois retourné;

Et les premiers zéros envoyés par Monime

Et Méron pour trouver les derniers dans l'abîme

Et pour les rapporter, ne sont pas revenus;

Les pâtres de Chaldée, effrayants, ingénus,

Rêvent là, frémissants, comptant sur leurs doigts l'être;

On y voit Aristote errer et disparaître;

Là flottent des esprits, Geber, Euclide, Euler,

Comme autrefois, hagards dans les souffles de l'air,

Les prophètes planaient sous le céleste dôme;

Comme élie a son char, Newton a son binôme;

Qu'est-ce donc qu'ils font là, tous ces magiciens,

Laplace et les nouveaux, Hipside et les anciens?

Ils ramènent au chiffre inflexible l'espace.

Halley saisit la loi de l'infini qui passe;

Copernic, par moments, biffant des mondes nuls,

Puise une goutte d'encre au fond des noirs calculs,

Et fait une rature à la voûte étoilée;

Hicétas tressaillant appelle Galilée;

La terre sous leurs pieds fuit dans l'azur vermeil,

Et tous les deux d'un signe arrêtent le soleil;

Et tout au fond du gouffre et dans une fumée,

On distingue, accoudé, l'immense Ptolémée.

Tous ces titans, captifs dans un seul horizon,

Cyclopes du savoir, n'ont qu'un oeil, la raison;

On entend dans ces nuits de vagues bruits d'enclumes;

Qu'y forge-t on? Le doute et l'ombre. Dans ces brumes

Tout est-il cécité, trouble, incertitude? Oui.

Pourtant, par cet excès d'ombre même ébloui,

Parfois, triste, éperdu, frissonnant, hors d'haleine,

Comme au fanal nocturne arrive le phalène,

On arrive, à travers ces gouffres infinis,

À la lueur Thalès, à la lueur Leibnitz,

Et l'on voit resplendir, après d'affreux passages,

La lampe aux sept flambeaux qu'on nomme les sept sages

Et la science entière apparaît comme un ciel;

Lugubre, sans matière et pourtant sans réel.

N'acceptant point l'azur et rejetant la terre,

Ayant pour clef le fait, le nombre pour mystère;

L'algèbre y luit ainsi qu'une sombre Vénus;

Et de ces absolus et de ces inconnus,

De ces obscurités terribles, de ces vides,

Les logarithmes sont les pléiades livides;

Et Franklin pâle y jette une clarté d'éclair,

Et la comète y passe, et se nomme Kepler.

Il est deux nuits, deux puits d'aveuglement, deux tables

D'obscurité, sans fin, sans forme, épouvantables,

L'algèbre, nuit de l'homme, et le ciel, nuit de Dieu;

L'infini s'userait à compter, hors du lieu,

De l'espace, du temps, de ton monde et du nôtre,

Les astres dans une ombre et les chiffres dans l'autre!

Mathématiques! chute au fond du vrai! tombeau

Où descend l'idéal qui rejette le beau!

Abstrait! cher aux songeurs comme l'étoile aux guèbres!

Mur de bronze et de brume! ô fresque des ténèbres

Sur la nuit! torsion de l'idée en dehors

Des êtres, des aspects, des rayons et des corps!

Réalité rampant sur l'erreur en décombres!

Ô chapelle Sixtine effrayante des nombres

Où ces damnés, perdus dans le labeur qu'ils font,

S'écroulent à jamais dans le calcul sans fond!

Précipice inouï, quel est ton Michel-Ange?

Quel penseur, quel rêveur, quel créateur étrange,

Quel mage, a mis ce gouffre au fond le plus hagard

De la pensée humaine et mortelle, en regard

De l'autre gouffre, vie et monde, qu'on devine

Au fond de la pensée éternelle et divine!

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Ma symétrie auguste est sœur de la vertu [
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Moi, le temple, je suis législateur d'Éphèse;

Le peuple en me voyant comprend l'ordre et

s'apaise;

Mes degrés sont les mots d'un code, mon fronton

Pense comme Thalès, parle comme Platon,

Mon portique serein pour l'âme qui sait lire,

A la vibration pensive d'une lyre,

Mon péristyle semble un précepte des cieux;

Toute loi vraie étant un rythme harmonieux,

Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse;

Mon austère équilibre enseigne la justice;

Je suis la vérité bâtie en marbre blanc;

Le beau, c'est, ô mortel, le vrai plus ressemblant.

Où ces damnés, perdus dans le labeur qu'ils font, S'écroulent à jamais dans le calcul sans

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Octave, pour récompenser ses vétérans, leur a donné des terres appartenant à des paysans qui en jouissaient de plein droit depuis des temps immémoriaux. Virgile, traduit ici par Paul Valéry, évoque le malheur de ces paysans déracinés.

Mais nous irons souffrir de la soif en Afrique, Nous irons vers le Scythe et le crayeux Oxus, Ou bien chez les Bretons tout isolés du monde. Ah! si je revoyais après un long exil, Ma terre et ma chaumière au toit garni de mousse, Aurais-je encor sujet d'admirer mes cultures? Pour un soldat impie aurais-je tant peiné, Semé pour un barbare? Hélas! de nos discordes Nos malheurs sont le fruit! Nos labeurs sont pour d'autres! Ah! je puis bien greffer mes poiriers et mes vignes! Allez, troupeau jadis heureux, chèvres mes chèvres Vous ne me verrez plus, couché dans l'ombre verte, Au loin, à quelque roche épineuse accrochées. Vous ne m'entendrez plus, vous brouterez sans moi Les cytises en fleurs et les saules amers.

At nos hinc alii sitientes ibimus Afros, Pars Scythiam et rapidum cretae veniemus Oaxen Et penitus toto divisos orbe Britannos. En unquam patrios longo post tempore, fines, Pauperis et tuguri congestum caespite culmen, Post aliquot, mea regna videns, mirabor aristas? Impius haec tam culta novalia miles habebit? Barbarus has segetes? En quo discordia cives Produxit miseros! His nos consevimus agros! Insere nunc, Meliboee, piros, pone ordine vites! Ite, meae, felix quondam pecus, ite, capellae:

Non ego vos posthac, viridi projectus in antro,

Dumosa pendere procul de rupe videbo; Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae, Florentem cytisum et salices carpetis amaras.

Les Bucoliques. Traduction de Paul Valéry

J O I E W I L L I A M B L A K E
J
O
I
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W I L L I A M
B L A K E

Joie, o vie ailée,

Brisée d’être captive;

Éternité promise

Au baiser qui s’accorde à ton vol.

He who binds to himself a joy

Does the winged life destroy;

But he who kisses the joy as it flies,

Lives in eternity's sunrise.

Dumosa pendere procul de rupe videbo; Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae, Florentem cytisum et

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