OCTAVE MIRBEAU EST-IL UN MORALISTE ?

Au premier abord, la question de savoir si Octave Mirbeau (1848-1917) a été un moraliste peut sembler saugrenue. Car nombre de ses œuvres ont été interdites par la censure sous prétexte d’« immoralité », notamment en Allemagne, en Autriche et à Bruges, et des romans comme L’Abbé Jules, Le Jardin des supplices ou Le Journal d’une femme de chambre n’ont pas manqué de choquer ceux qui, faisant profession de moralistes et prétendant traquer et pourfendre l’immoralité sous toutes ses formes, les ont stigmatisés comme « pornographiques »... Reste à savoir, bien sûr, ce qu’il faut entendre par « morale », ce qui permettrait de déterminer si l’œuvre de Mirbeau est hautement morale, comme le proclame, par exemple, Romain Coolus, à propos du Journal d’une femme de chambre1 , ou si, au contraire, elle mérite les foudres de ses détracteurs, laïques ou ensoutanés. Il existe, bien sûr, un autre sens du mot « moraliste, qui sert également à désigner, ou à caractériser, des analystes qui se sont attachés à décortiquer les âmes et à dégager les caractéristiques profondes de l’humanité, dans des œuvres à portée générale et dans l’intention de contribuer à la correction de leurs vices. Mais Mirbeau entre difficilement dans une catégorie où l’on place d’ordinaire Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère ou Chamfort. Il n’a jamais eu l’ambition de théoriser ni de généraliser, il s’est toujours moqué des prétentions de son ex-ami Paul Bourget à la dissection des âmes de ses contemporains fortunés et « bien nés », et, toujours en proie au doute et à l’insatisfaction, il ne s’est jamais piqué présomptueusement d’apporter à ses lecteurs une connaissance du cœur humain estampillée par l’université, gardienne de la tradition. Néanmoins, il n’est pas totalement interdit de voir quand même en lui un moraliste. De la morale à l’éthique Mirbeau se méfie énormément de ce que l’on a l’habitude d’appeler « morale », parce qu’il n’y voit qu’une pure hypocrisie et qu’une menace pour la liberté de jouir de la vie, de penser et d’écrire. Cette prétendue « morale » est en fait un des instruments de domination dont disposent les classes dominantes et leurs complices, les religions institutionnalisées, qui voient du « péché » partout et instrumentalisent à leur profit le poison de la culpabilité qu’elles distillent dans les cerveaux malléables. Servant à camoufler toutes les turpitudes imaginables des nantis, la « morale », ou prétendue telle, ne vise qu’à légitimer et faire accepter par le bon peuple un ordre social inique et oppressif, et qui est donc, en réalité, profondément immoral aux yeux d’un anarchiste tel que Mirbeau. Car les sociétés modernes, qui se présentent comme « civilisées », n’en reposent pas moins sur le meurtre, comme l’affirme Mirbeau dans le « Frontispice » du Jardin des supplices, et le cultivent par tous les moyens. Il ne veut pas seulement parler de la guerre et des massacres en grand de l’ère industrielle qu’elle légitime. Mais aussi du « meurtre des âmes d’enfant » qui se perpètrent, artisanalement et en toute impunité, dans les familles et les collèges et que Mirbeau évoque dans son émouvant roman de 1890, Sébastien Roch. Selon lui, tout est fait, dans la société bourgeoise, à commencer par la sacro-sainte institution familiale, pour tuer l’homme dans l’enfant et faire de lui, non pas un être pensant, doté de curiosité intellectuelle, de goût et d’esprit critique et capable de libre-arbitre, mais une « croupissante larve » : « Tout être, à peu près bien constitué naît avec des facultés dominantes, des forces individuelles, qui correspondent exactement à un besoin ou à un agrément de la vie. Au lieu de veiller à leur développement, dans un sens normal, la famille a bien vite fait de les déprimer et de les anéantir. Elle ne produit que des déclassés, des révoltés, des déséquilibrés, des malheureux, en les rejetant, avec un merveilleux instinct, hors de leur moi ; en leur imposant, de par son
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Dans Le Cri de Paris du 29 juillet 1900.

autorité légale, des goûts, des fonctions, des actions qui ne sont pas les leurs, et qui deviennent non plus une joie, ce qu'ils devraient être, mais un intolérable supplice. Combien rencontrez-vous dans la vie de gens adéquats à eux-mêmes 2 ? » Parmi toutes les pulsions naturelles qui sont impitoyablement réprimées chez l‘enfant, ou dûment canalisées chez l’adulte, figurent au premier chef les besoins sexuels, qui obsèdent tellement les « moralistes » puritains de toutes les religions qu’il serait fort tentant de les expédier dare-dare chez un psychanalyste. Il s’ensuit une frustration douloureuse, qui est une source, non seulement de misère sexuelle et de souffrances pour les individus, mais également de fléaux sociaux tels que les viols, le harcèlement sexuel, la prostitution et la criminalité. La « morale » n’est pas seulement hypocrite et oppressive : elle est aussi relative et à géométrie variable, ce qui permet de s’en réclamer à bon compte en vue de sanctionner ou de censurer tout ce qui sort des normes en vigueur à un moment donné, dans une société donnée. Bien malin celui qui serait en mesure d’en proposer une définition qui vaille pour tous les hommes, toutes les sociétés et toutes les classes sociales ! Ainsi, en 1895, lorsqu’il prend la défense d’Oscar Wilde victime de la tartufferie victorienne, Mirbeau s’interroge sur ce qu’il faut entendre par « immoralité » et souligne, à la façon de Voltaire, la relativité, fort élastique, des arbitraires notions de morale : « Qu’est-ce que l’immoralité ? Je voudrais bien qu’on me la définisse une bonne fois, car on ne s’entend guère là-dessus, et, pour beaucoup de braves gens que je pourrais nommer, l’immoralité, c’est tout ce qui est beau. Pour le crapaud, l’immoralité, c’est l’oiseau qui vole dans l’air et chante dans les branches ; pour le cloporte, ignoblement condamné aux murs visqueux des caves, ce sont les abeilles qui se roulent dans le pollen des fleurs. “Un livre n’est point moral ou immoral ; il est bien ou mal écrit : c’est tout.” Je m’en tiens à cette définition qu’Oscar Wilde inscrivit dans la préface de son livre, et j’ajoute : “L’immoralité, c’est tout ce qui offense l’intelligence et la beauté3.” » Les pires des immoralistes, à ses yeux, ce ne sont évidemment pas des écrivains tels qu’Oscar Wilde, mais les ignobles sépulcres blanchis qui l’ont condamné au hard labour et dont les actions criminelles sont une insulte à ce qu’il y a de plus admirable dans l’humanité. C’est au contraire l’artiste créateur, c’est-à-dire un individu doté d’une forte personnalité et qui a préservé son regard d’enfant, qui est éminemment moral, car il parvient à nous faire généreusement partager ses « sensations inédites4 » et à nous révéler des aspects ignorés des choses. Six ans plus tard, Mirbeau en remet une couche lorsque Le Journal d’une femme de chambre se voit à son tour taxer d’immoralité par un journal à scandale, Le Fin de siècle, ce qui est un comble : « Le Fin de siècle voudrait bien savoir ce que c’est que la morale, et il demande à ce qu’on la définisse enfin, d’une façon “légale”. On pourrait savoir alors ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, ce qu’il est permis et ce qu’il est défendu de dire… Nous n’avons là-dessus d’autre critérium que la disposition d’humeur, d’esprit ou d’estomac, plus ou moins passagère, plus ou moins réflexe, d’un des membres de la Ligue contre la licence des rues… Ce n’est pas suffisant, en vérité, et c’est souvent contradictoire, et presque toujours arbitraire… L’artiste et l’écrivain dépendent donc uniquement d’une chose qu’il ignore absolument, d’un malheur privé, d’un perte à la Bourse, d’une infidélité de maîtresse, d’une digestion pénible… de toutes ces choses extérieures qui ont tant d’empire sur le jugement des hommes… Il serait à désirer que la morale ne fût pas exclusivement livrée à la seule appréciation, à la seule fantaisie variable et instable d’un homme ou d’une Ligue, mais que son caractère, et, par conséquent, les garanties de l’écrivain et de l’artiste, fussent enfin établis sur des bases solides et fixes, de façon à ce que personne – juges et jugés – ne pût désormais

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Octave Mirbeau, Dans le ciel, chapitre VIII (L’Échoppe, Caen 1989, p. 57). Octave Mirbeau, « Sur un livre », Le Journal, 7 juillet 1895. 4 Octave Mirbeau, « Maurice Maeterlinck », Le Figaro, 24 août 1890.

s’y tromper. » Et Mirbeau de conclure : « Ô brave et honnête morale, que de bêtises… et aussi… que de crimes on commet en ton nom5 ! » Cette « morale » est décidément une chose beaucoup trop dangereuse à ses yeux pour qu’on en confie la défense au zèle liberticide de « moralistes » auto-proclamés et qui n’auraient de comptes à rendre à personne. Aussi, à cette fausse morale, inculquée par l’autorité des pères et des professeurs, imposée par le pouvoir politique, sanctionnée par la “Justice”, et sacralisée par les religions en place, qui défendent leur bout de gras, convient-il d’opposer une éthique : humaniste, individualiste et eudémoniste, elle doit avoir pour seul objectif de favoriser l’épanouissement de chaque individu au sein d’un corps social harmonieux, comme Mirbeau l’explique, en 1907, à Paul Gsell : « La société entière ne doit tendre qu’à un seul but : rendre l’individu libre et heureux, assurer plus de liberté et de bonheur à chacun6. » Ce n’est pas un hasard si, quelque soixante ans avant Albert Camus, qui était également en révolte contre tout ce qui écrase ou mutile l’homme, et qui était aussi assoiffé d’absolu, tout en étant résigné au relatif, Mirbeau a incarné la figure nouvelle de « l’intellectuel » en affirmant la responsabilité sociale de l’écrivain : c’est parce qu’il a, lui aussi, mis l’éthique – et non la « morale » ! – au poste de commande. Ainsi, lorsque éclate le scandale de l’affaire Dreyfus, réagit-il d’abord en homme doté d’une conscience éthique, et non en fonction d’objectifs politiques (subversion de l’ordre bourgeois pour les uns, défense de cet ordre sacralisé à n’importe quel prix pour les autres), ou de préoccupations prétendument morales (par exemple, « l’honneur de l’armée », mis en avant par les antidreyfusards, ou celui de Dreyfus, dans l’autre camp). Intellectuel engagé dans les affaires de la cité, il est conscient de ses responsabilités et met à profit son talent, sa notoriété, son entregent, sa fortune (c’est lui qui a payé l’amende de Zola pour J’accuse7) et surtout son impact médiatique pour servir une cause éthique, celle de la Justice et de la Vérité, sans être pour autant ni un expert ès choses militaires, ni un militant de parti, ni un politicien suspect d’ambitions personnelles. C’est aussi parce qu’il n’a obéi qu’à ses exigences éthiques qu’il n’a jamais vu en Alfred Dreyfus un simple prétexte pour dénoncer les trahisons de la République, mais l’a toujours considéré comme un homme digne de respect, auquel il est resté indéfectiblement fidèle. D’une façon générale, chaque fois que ses exigences de justice sont blessées, il en souffre, s’indigne, se révolte et se bat avec la seule arme des mots contre tous les maux. Comme Camus, mais à la différence de compagnons de route du Parti Communiste tels que Sartre, il n’a jamais accepté de sacrifier son éthique aux prétendues exigences du combat politique, au nom d’un illusoire et dangereux “réalisme”. C’est pourquoi on peut dire que, comme Camus, ce pourfendeur de la « morale » n’en a pas moins fait, à sa façon, œuvre de moraliste, dans ses combats de journaliste et d’écrivain. Mais, en l’occurrence, il s’agit d’un moraliste à la mode des cyniques grecs8, qui ne sont guère en odeur de sainteté auprès de nos moralistes occidentaux, généralement façonnés par la tradition chrétienne ! Une éthique cynique À l’instar des cyniques de l’antiquité, Mirbeau se méfie des prétentions de la raison humaine, dont il s’emploie à souligner les limites, les contradictions et les dangers et, comme eux, il souhaite faire table rase de toutes les croyances et illusions humaines, avec la lucidité impitoyable d’un matérialiste radical. Dans un univers contingent et absurde, où, en l’absence
Octave Mirbeau, « Le Secret de la morale », Le Journal, 10 mars 1901. Interview d’Octave Mirbeau par Paul Gsell, La Revue, 15 mars 1907. 7 Voir notre article « Mirbeau et le paiement de l’amende de Zola pour J’accuse », Cahiers Octave Mirbeau, n° 16, 2009, pp. 211-214. 8 Voir Pierre Michel, « Octave Mirbeau le cynique », Dix-neuf / Vingt, n° 10, septembre 2002, pp. 11-24.
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de toute divinité organisatrice du chaos originel en cosmos, tout est au plus mal dans le pire des mondes possibles, il serait vain de postuler un sens et de se poser la question du pourquoi des choses. L’homme est condamné à vivre, à souffrir et à mourir sans aucune lumière extérieure pour l’aider à trouver sa route, il tâtonne à la recherche de plaisirs décevants, ou en quête d’un bonheur qui, en pratique, se révèle inaccessible, parce qu’il est un animal dénaturé par une culture aliénante. Victime d’un environnement social qui lui interdit d’être lui-même, on l’a vu, l’enfant est dûment pétri, déformé, empoisonné et crétinisé. Seuls les véritables artistes, chantés par Mirbeau, échappent à cette “éducastration” programmée. Dès lors, comme la grande majorité des hommes ne voient plus les choses qu’à travers des verres gravement déformants, il est du devoir de l’écrivain lucide de tenter d’ouvrir les yeux de ses lecteurs, de leur montrer enfin les hommes et les institutions tels qu’ils sont, et non tels qu’on les a habitués à les voir (ou, plutôt, à ne pas les voir), et de faire apparaître le grotesque et l’horrible méduséens qui se camouflent derrière de trompeuses apparences. À cette fin, Mirbeau met en œuvre plusieurs moyens : l’interview imaginaire, l’éloge paradoxal, l’humour noir, la distanciation brechtienne, l’absurde et le paralogisme, la caricature, ou encore l’intrusion dans l’intimité des dominants, par le truchement d’un petit diable aux pieds fourchus (dans ses Chroniques du Diable de 1885), ou d’une soubrette qui nous révèle l’envers du décor et les arrière-boutiques peu ragoûtantes de la classe dirigeante (dans Le Journal d’une femme de chambre, 1900). Bien que cette esthétique de la révélation ait pour objet d’amener les lecteurs à jeter sur toute choses un regard neuf, Mirbeau ne se berce pas plus d’illusions que les cyniques sur l’efficacité de sa littérature provocatrice. Car, chez le plus grand nombre de ses lecteurs, l’imprégnation est trop profonde, et les moutons humains, grégaires et abêtis, continueront de se laisser conduire, sans se révolter, aux urnes et aux abattoirs9. Il n’est cependant pas exclu que certaines « âmes naïves », chez qui l’instinct et la raison primitive n’ont pas été totalement étouffés sous les couches de “culture” accumulées, commencent à se poser des questions et à remettre en cause leur vie larvaire et la société qui les écrase, comme on l’a vu en 1898, pendant l’affaire Dreyfus. L’émotion esthétique suscitée par la beauté d’une œuvre d’art peut aussi suffire, parfois, à provoquer chez certains le choc salutaire, susceptible de transformer un être presque amorphe en un homme pensant et sentant. Cependant, pas plus que les cyniques, Mirbeau n’entreprend de substituer un nouvel enseignement aux anciens conditionnements : il est trop sceptique et trop relativiste pour prétendre à aucune vérité et affirmer aucune norme ; il est trop sensible à l’universelle contradiction et au mouvement dialectique qui transmue toutes choses en leur contraire pour prétendre immobiliser la loi du mouvement ; et il connaît trop bien les dangers des prédications des « moralistes » de toute obédience pour prétendre jouer à son tour le rôle d’un « mauvais berger ». Politiquement et culturellement incorrect, il se refuse à proposer une alternative et laisse ses lecteurs libres de leurs choix. Comme Diogène, il se contente d’être un inquiéteur, un empêcheur de penser en rond – c’est-à-dire de ne pas penser du tout ! La « falsification » cynique Dans toute son œuvre, Mirbeau a entrepris ce que les cyniques appelaient la « falsification » des valeurs et des institutions sociales, c’est-à-dire la démonstration expérimentale de leur absurdité par une espèce de contrefaçon, manière de démontrer par l’absurde la nécessité d’un retour à une sagesse naturelle, qui ne peut être que radicalement
Voir « La Grève des électeurs » (Le Figaro, 28 novembre 1888) : «Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, ni pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. » .
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opposée à la « morale » infligée aux individus par la société, au nom de Dieu ou des dieux. Deux romans sont particulièrement illustratifs à cet égard : L’Abbé Jules (1888) et Dingo (1913). • Dans le premier, l’abbé imprécateur, grand lecteur de L’Éthique de Spinoza, est en permanence déchiré douloureusement entre les besoins de son corps et les exigences de la religion dont il a hérité, entre son besoin de croire en quelque chose qui donne du sens à sa vie et l’impossibilité d’y parvenir, entre l’idéal entrevu et le poids des contraintes sociales et de la culpabilité dont il porte le poison. Comme tous ses congénères, mais d’une façon paroxystique, il est condamné à l'inassouvissement ou à la satiété, à l'agitation stérile ou à l'incurable ennui, et il oscille entre « l'immense dégoût de vivre » et « l'immense effroi de mourir ». Par ses propres contradictions, révélatrices de l’empreinte dénaturante de la société, et par son comportement provocateur plus encore que par ses éructations (par exemple son célèbre « T'z'imbéé... ciles !...), il nous oblige à regarder en face, dans toute leur horreur, tout ce que nous avons été accoutumés à respecter : la famille, la religion, la “Justice”, la morale, les prétendues honnêtes gens, qui ne sont en réalité que de « tristes canailles », et, d’une façon générale, toute l’organisation sociale, vaste entreprise de compression de toutes les forces de vie, auxquelles elle tend à substituer, selon lui, « l'artificiel fantoche, la mécanique poupée de civilisation, soufflée d'idéal... l'idéal d'où sont nés les banquiers, les prêtres, les escrocs, les débauchés, les assassins et les malheureux10. » Récit à la première personne rédigé par le neveu et fils spirituel de Jules, dont il transmet le testament à la postérité, L’Abbé Jules constitue une manière d’évangile de l’éthique cynique. • Dans Dingo, Mirbeau se situe plus symboliquement encore dans la lignée des cyniques grecs, qui voyaient dans le chien le modèle de l’être naturel, dégagé des conventions sociales. Car c’est précisément son propre chien qui est le héros du roman et qui se permet le luxe de donner à son maître des leçons de nature. Par une étrange interversion des rôles propre à cette autofiction avant la lettre, le maître, qui, dans la réalité historique, est anarchiste et rousseauiste, se fait, dans la fiction, le laudateur des lois, des règles sociales et des progrès de la civilisation, et il tente de dénaturer son chien en faisant de lui un homme bien adapté à la France radicale-socialiste ; de son côté, le chien éponyme, imperméable aux discours mystificateurs, par sa résistance même et par ses actions, qui le mettent au ban de la société, devient le véritable démystificateur que Mirbeau-personnage a cessé d’être : en levant les masques et en refusant de jouer le jeu des hommes, il nous oblige à regarder en face le microcosme putride du village de Ponteilles-en-Barcis, fait de misère, de saleté et d’ignorance, où sont concentrées toutes les pourritures et hideurs, des corps, des âmes et des institutions pathogènes. Les prétendus “civilisés”, qui se réfèrent à une « morale » sacralisée, se révèlent, à l’usage, bien plus sauvages que les Tasmaniens exterminés par les colons anglais au nom de la « morale » chrétienne... Le roman n’est pas pour autant l’illustration d’une conception naïvement naturiste du monde et Dingo n’est pas davantage un modèle de comportement pour les bipèdes disposant du langage articulé, car il se révèle incapable de réfréner ses instincts de meurtre, dès qu'il sent un mouton. Mirbeau aboutit donc à la même aporie que les cyniques : la loi de la société, c'est l'écrasement des faibles et des gens honnêtes par les forbans sans scrupules, ce qui le révolte ; mais la loi de la nature, c'est aussi celle du plus fort, c'est l'infrangible « loi du meurtre », à laquelle le fidèle Dingo se trouve soumis. Entre les deux abîmes du meurtre, au nom de l'instinct et de la Nature, ou au nom de la loi et de la Culture, comment se maintenir sur l'étroite ligne de crête sans céder au vertige ? Mirbeau-romancier n’apporte aucune réponse toute faite, il se contente de présenter un exemple à valeur pédagogique, destiné à faire réfléchir, au même titre que les provocations de Diogène. Il appartient à chaque lecteur d'essayer, comme lui, difficilement, et au risque de se tromper, de trouver un équilibre entre
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Octave Mirbeau, L’Abbé Jules, deuxième partie, chapitre III.

les exigences de la vie et celles de la société, de canaliser les pulsions naturelles sans les détruire ni les dévoyer, bref de réduire la “civilisation” à son « minimum de malfaisance », comme il le dit de l’État11.. L’éthique, c’est décidément un peu plus complexe et un peu plus difficile à mettre en œuvre que la « morale », avec son manichéisme bien trop commode pour être honnête ! Moraliste malgré lui Voyons maintenant s’il est concevable de rattacher Mirbeau à la lignée des grands moralistes français, peintres ou analystes des comportements humains. Dans toute son œuvre, il nous trace un tableau bien noir de l’humanité, aussi divers et bariolé que possible, et fait défiler, sous nos yeux ahuris, un étonnant assortiment de spécimens de toqués et de canailles, d’imbéciles et de pervers, de bourreaux et de victimes, de gredins et de larves, de monstres et d’individus engoncés dans leur normalité. Il nous tend un miroir pour que nous y reconnaissions toutes nos faiblesses, nos tentations malsaines, nos comportements absurdes, nos pratiques foncièrement égoïstes. Et il nous invite à prendre horreur de nous-mêmes et, par-delà les cas individuels, de la société qui a façonné ces peu ragoûtants « échantillons de l’animalité humaine ». Le grotesque et le terrible sont les deux faces d’une même réalité humaine, qu’il s‘emploie, très moralement, à châtier par le rire ou l’horreur – ce qui ne lui a pas valu que des amis ! Alors, bien sûr, on a contesté la vérité du tableau. Ainsi l’a-t-on souvent taxé d’exagération, sous prétexte que les hommes réellement bons, honnêtes et dévoués sont fort rares dans son œuvre – mais sont-ils vraiment plus nombreux dans la réalité, cela reste à prouver ! De fait, lire Mirbeau n’a rien de consolant, et si l’on cherche de la littérature à l’eau de rose pour pouvoir s’y mirer en toute sérénité, mieux vaut frapper à une autre porte que la sienne. Simplement, il a beau jeu de répondre que ce n’est pas lui qui exagère, mais la réalité elle-même ! Et force nous est de constater, un siècle après, que les impensables horreurs qui ont ensanglanté le vingtième siècle de l’ère dite « chrétienne » sont mille fois pires encore que tout ce qu’il avait lui-même imaginé dans ses Contes cruels ou dans Le Jardin des supplices, pourtant considéré par beaucoup comme un hapax. On lui a aussi reproché de forcer les traits et de se comporter en caricaturiste plus qu’en psychologue connaisseur de l’âme humaine, comme si la caricature n’était chez lui qu’une grossière et mensongère déformation de la réalité humaine et sociale. Bernard Jahier s’inscrit en faux contre cette accusation : « Chez Mirbeau, la caricature est inséparable de sa vision du monde, elle coïncide avec elle, sans qu’il soit besoin d’invoquer l’outrance. Si, pour beaucoup, la caricature est un utile miroir déformant, pour l’auteur des Contes cruels elle dit la vérité, et cette vérité est tragique : les hommes sont laids, physiquement et moralement, et ils sont condamnés à mourir. Certains peuvent s’amuser, rire des travers humains et des difformités ; ce que Mirbeau voit, c’est l’absurdité du monde et le néant auquel il est promis. De cette manière, la caricature se situe, chez Mirbeau, à la frontière de deux mondes : celui de l’esprit critique, et celui de l’univers obsessionnel de l’écrivain12. » Ces obsessions, qui alimentent son inspiration de romancier et de chroniqueur, ce sont celles d’un idéaliste exigeant, d’un homme perpétuellement assoiffé de justice et d’amour, qui ne cesse de trop attendre des hommes et dont le pessimisme radical – qui, selon lui, « n’est le plus souvent que de l’amour en révolte13 » – est perpétuellement renforcé par ses déceptions. Il crie alors sa rage de
Interview d’Octave Mirbeau par André Picard, Le Gaulois, 25 février 1894. Bernard Jahier, « La Caricature dans les Contes cruels d’Octave Mirbeau », Cahiers Octave Mirbeau, n° 14, 2007, p. 134. 13 Octave Mirbeau, « Léon Daudet », Le Journal, 6 décembre 1896.
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voir ses congénères « persister dans leurs erreurs monstrueuses, de se complaire à leurs cruautés raffinées », comme il le confie à Louis Nazzi en 1910 : « Je n’ai pas pris mon parti de la méchanceté et de la laideur de hommes. Et je le dis14... ». Dès lors, lire des contes ou des romans de Mirbeau, n’est-ce pas découvrir, comme à la lecture de Pascal et de La Rochefoucauld, la réalité peu reluisante de l’humaine nature, qui est d’ordinaire camouflée derrière les mensonges des conventions de la littérature, de la propagande et des religions en place ? N’est-ce pas infiniment plus « moral » que de mentir en faisant croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, ou qu’il suffira de quelques rectifications de superficielles bavures, pour que les hommes s’amendent et pour que les sociétés s’améliorent et se rapprochent de l’idéal de justice ? Autrement dit, pour que demain on rase gratis... Promesses de politiciens en campagne ! Mirbeau ne mange certes pas de ce pain-là, et c’est bien pourquoi on ne cesse de lire et de traduire son œuvre en toutes langues, malgré le discrédit dont ceux qu’il a pourfendus de ses traits ont essayé d’entacher sa mémoire. On lui reproche aussi de ne pas avoir soumis ses romans ou ses pièces de théâtre à des règles de composition assez strictes et de se complaire dans des anecdotes peu vraisemblables ou carrément controuvées, comme dans La 628-E8 et La Mort de Balzac (1907). Comme si c’étaient des faiblesses congénitales, et non des choix mûrement réfléchis. La critique littéraire, comme c’est souvent le cas, recouvre en fait une critique politique visant le subversif écrivain libertaire, qui ne respecte aucune règle et rêve d’une société sans classes et sans lois. Car les pièces de théâtre bien calibrées, selon les préceptes de Scribe et les vœux de « son Auguste Triperie » Francisque Sarcey, ou les romans bien structurés, dotés d’une armature à la Balzac ou à la Zola, s’inscrivent dans un univers bien ordonné, où tout se tient, où tout est cohérent, où tout est présenté comme compréhensible par la raison et exprimable par le truchement des mots. Ce sont tous ces présupposés, nullement neutres, que Mirbeau remet en cause par sa pratique de romancier et de dramaturge. Car faire croire que tout a un sens, alors que l’univers n’en a aucun et que, dans la société, tout marche à rebours du bon sens et de la justice15, c’est contribuer à la consolidation de l’ordre des choses, qui est abusivement présenté comme rationnel. Le chaos des derniers récits de Mirbeau, et notamment cette monstruosité littéraire qu’est Le Jardin des supplices (1899), ou ce patchwork que sont Les 21 jours d’un neurasthénique (1901), n’est jamais que le reflet du chaos de l’univers et des aberrations de la société. Quant aux anecdotes qu’il affectionne et sur lesquelles .il s’appuie pour faire passer, parmi ses lecteurs, ce que Camus appellera, dans Le Mythe de Sisyphe, « le sentiment de l’absurde », elles ont une finalité éminemment « morale » : c’est en effet à travers elles que, à l’instar des prédicateurs médiévaux, le chroniqueur ou le conteur espère inciter certains de ses lecteurs à se poser des questions sur leur vécu et sur la société où ils vivent. Alors, plausibles ou non, controuvées ou non, qu’importe, puisqu’elles ont un intérêt pédagogique évident et sont mises au service de la « moralité » du récit. Mais, bien sûr, c’est leur côté dérangeant et potentiellement subversif qui fait peur aux « moralistes » défenseurs de l’Ordre16... Ce n’est évidemment pas un hasard si Mirbeau a précisément baptisé « moralités » des pièces en un acte, qui sont aussi des farces17. Le mot « moralité » désigne un genre théâtral qui
Interview d’Octave Mirbeau par Louis Nazzi, Comoedia, 25 février 1910. C’est ce que Mirbeau ne cesse de marteler, depuis son pamphlet à scandale contre la cabotinocratie et la société du spectacle, « Le Comédien » (Le Figaro, 26 octobre 1882). 16 Voir Jacques Noiray, « Statut et la fonction de l’anecdote dans La 628-E8 », in L'Europe en automobile – Octave Mirbeau écrivain voyageur, Actes du colloque de l’université Marc-Bloch de Strasbourg, 27-29 septembre 2007, Presses de l’Université de Strasbourg, 2009, pp. 23-36. 17 Octave Mirbeau, Farces et moralités, Fasquelle, 1904 (tome IV du Théâtre complet de Mirbeau, Eurédit, 2003)..Elles sont au nombre de six : L’Épidémie, Vieux ménages, Les Amants, Le Portefeuille, Scrupules et Interview.
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a été pratiqué en France pendant près de deux siècles, de la fin du quatorzième siècle à la moitié du seizième. Il recourait à l’allégorie et à des personnages incarnant les vices et les vertus pour exercer une action pédagogique sur les spectateurs et tenter de les ramener dans le droit chemin de la morale religieuse : il s’agissait donc d’un théâtre édifiant. Mais il existait aussi des moralités qui avaient des objectifs nettement satiriques, comme l’explique JeanPierre Bordier : « Le but que s'assigne la moralité, et que l’allégorie lui rend aisément accessible, consiste à dégager des apparences et de l'obscurité les forces profondes qui agissent dans le monde et dans l'homme, au service du bien ou au service du mal. La moralité dissipe les ténèbres et les illusions du sensible, elle fait tomber les masques et remplace les apparences trompeuses par la réalité. Cette révélation peut prendre le ton sérieux du sermon, mais le théâtre est plus efficace quand il fait rire18. » Bien sûr, chez Mirbeau, il n’est pas question de « morale », ni a fortiori de religion ou de sermon, et ses comédies n’ont rien d’édifiant au sens habituel du terme. Mais elles ont bien un objectif didactique avoué, comme les pièces de Bertolt Brecht. Seulement ce n’est pas le « moraliste » qui va tirer la leçon de la pièce, ou de l’anecdote qu’il vient de narrer : il en laisse le soin aux spectateur ou aux lecteurs eux-mêmes. C'est d'autant plus aisé que les personnages, presque tous anonymes, ou dotés de noms symboliques ou très fortement suggestifs, n'existent qu'en tant qu'illustrations de fonctions sociales, et non pas en tant qu'incarnations de types humains individualisés 19. Leur exemple particulier est donc susceptible de généralisation. Pour autant le dramaturge ne se berce pas d’illusions : il sait pertinemment que nombre de ses lecteurs s’abriteront derrière de commodes excuses pour ne pas se sentir concernés par son propos : « Il exagère », « Ce n’est pas comme cela dans la vie », « Les choses ne se sont pas passées comme ça », « C’est une provocation », « C’est caricatural », « Ce n’est là qu’une exception, une regrettable bavure, non une règle », et autres hypocrites balivernes ejusdem farinae. * * *

Octave Mirbeau n’a jamais eu la prétention d’être un moraliste au sens habituel du terme, et il a même radicalement contesté les principes « moraux » que la Troisième République et l’Église catholique romaine, à la fois rivaux et complices 20, ont essayé de diffuser à travers les classes populaires afin de s’assurer leur pouvoir sur les âmes. Mais, à partir de son grand tournant de 1884-1885, il a fait siens des principes éthiques auxquels il est resté constamment fidèle et qui lui ont inspiré ses grands combats pour la Justice et la Vérité dans tous les domaines. Ce sont ces mêmes principes éthiques qui l’ont amené à remettre en cause des normes esthétiques et des genres littéraires dont les formes lui semblaient incompatibles avec son rôle de satiriste, de caricaturiste et d’inquiéteur, soucieux de dessiller les yeux de ses aveugles contemporains et qui met en œuvre une pédagogie de choc pour secouer leur force d’inertie et les obliger à réagir. Il a dit tout haut ce qui ne se murmure qu’in petto et il a exhibé sur la place publique ce qui, d’ordinaire, se cache hypocritement, au fond des alcôves ou dans les coulisses du theatrum mundi. Il a donc été, pendant des décennies, celui par qui est arrivée la vérité – mais on sait que, aux yeux des dominants, elle n’est jamais bonne à dire, puisqu’elle est un facteur d’émancipation individuelle et de subversion sociale. Il a donc été également, par voie de conséquence, celui par qui, inévitablement, devait arriver le scandale. On le lui a fait chèrement payer après sa mort, quand il n’était plus là pour faire trembler les puissants.
Jean-Pierre Bordier, « Satire traditionnelle et polémique moderne dans les moralités et les sotties françaises tardives. », in Satira e beffa nelle commedie europee del Rinascimento, édizioni Federico Doglio, Viterbe, 2001. 19 Voir Pierre Michel, « Les Farces et moralités », in Octave Mirbeau, Actes du colloque d’Angers de septembre 1991, Presses de l’Université d’Angers, 1992, pp. 379-392. 20 Voir notamment « Cartouche et Loyola », Le Journal, 9 septembre 1897.
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C’est pourquoi, malgré qu’il en ait, je n’hésite pas à voir en Mirbeau un véritable moraliste, à contre-courant de la fausse « morale » dominante. Pierre MICHEL Université d’Angers