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Solomon Marcus Poétique mathématique non-probabiliste In: Langages, 3e année, n°12, 1968. pp. 52-55. Citer ce

Poétique mathématique non-probabiliste

In: Langages, 3e année, n°12, 1968. pp. 52-55.

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Marcus Solomon. Poétique mathématique non-probabiliste. In: Langages, 3e année, n°12, 1968. pp. 52-55.

doi : 10.3406/lgge.1968.2352 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_1968_num_3_12_2352

SOLOMON MARCUS Université de Bucarest

POÉTIQUE MATHÉMATIQUE NON-PROBABILISTE

La poésie est la modalité suprême du langage de suggestion, tandis que les mathématiques constituent la forme idéale du langage logique. L'étude mathématique de la poésie est donc une double performance, car ici, le langage étudié et le langage dans lequel l'étude est rédigée sont, l'un et l'autre, l'expression la plus essentielle et la plus concentrée des deux hypostases fondamentales du langage humain. Il y a une foule d'oppositions entre le langage poétique et le langage mathématique. Le premier est dominé par l'ineffable, le deuxième par l'explicable; le premier concerne des nuances et des choses indécises, non quantifiables, le deuxième semble concerner les nombres et les quantités; l'homme est dominé par le premier, mais il est le maître du second; le lan gage poétique se trouve sous le signe du particulier, le langage mathémat iquese trouve sous le signe du général; le premier de ces langages possède une ambiguïté infinie, tandis que dans le deuxième l'ambiguïté est absente; la signification poétique est continue, la signification mathématique est discrète; le langage poétique remplit une fonction de suggestion, tandis que le langage mathématique remplit une fonction notionnelle; l'acte lyrique est réflexif, l'acte logique est transitif; la signification poétique est organ iquement solidaire avec son expression, la signification mathématique est relativement indépendante par rapport à l'expression; dans le langage poétique la synonymie est absente, tandis que dans le langage mathémat iquela synonymie est infinie; le langage poétique contient, dans son tissu, une structure musicale, tandis que le langage mathématique est relativ ementindépendant par rapport à cette structure; la signification lyrique est variable d'un moment à un autre et d'un individu à un autre, tandis que la signification mathématique est fixe dans l'espace et constante dans le temps; le langage poétique est sous le signe du charme, le langage mathé matique est sous le signe de la lucidité; le premier est sous le signe de la création, le deuxième est sous le signe de la routine; le premier est intra duisible, tandis que le deuxième est traduisible. Nous avons dit que la signification scientifique manifeste une relative indépendance par rapport à l'expression linguistique; en effet, chaque signi fication exprimable dans un langage scientifique admet une infinité (dénom- brable) d'expressions linguistiques, ce qui rend possible les définitions et les démonstrations. Donc aucune expression linguistique ne s'impose d'une manière unique pour une signification scientifique donnée. Mais, en même temps, l'expression mathématique est dépourvue d'ambiguïté, c'est-à-dire qu'elle ne supporte pas l'homonymie. La contradiction signalée par

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L. E. J. Brouwer, entre l'ambiguïté de l'expression linguistique et la non- ambiguïté de la pensée scientifique (V. [2], IV, § 2), est déterminée par l'utilisation partielle des langues naturelles dans les textes mathématiques. Mais au fur et à mesure que les langues naturelles sont remplacées par des langages formalisés, la contradiction signalée par Brouwer s'atténue. Dans un langage scientifique, il y a toujours la possibilité de choisir une certaine expression parmi une infinité dénombrable d'expressions équi

valentes; c'est ici, comme le remarque Pius Servien [5], le véritable domaine des problèmes de style. Mais, si nous sommes libres de choisir une expres sionou une autre, l'acte même du choix est obligatoire; afin que la signi fication scientifique ne reste pas seulement potentielle, afin qu'elle soit actualisée, elle exige une expression linguistique. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter l'assertion que l'on trouve chez Platon, Leibniz, Hum- boldt, etc. d'après laquelle toute pensée abstraite dépend du langage. La structure musicale d'un texte est donnée, en bonne mesure, par sa structure rythmique, qui n'est autre chose qu'une suite finie de nombres entiers positifs dont le premier terme est égal au nombre — augmenté d'une

unité — des syllabes

deuxième terme est égal au nombre — augmenté d'une unité — de syl

labes postérieures à la première syllabe accentuée, mais antérieures à la deuxième syllabe accentuée et ainsi de suite. Parmi les phrases synonymes à une phrase scientifique donnée, il y a une infinité de structures rythmiques différentes deux à deux, ce qui justifie notre assertion concernant la relative indépendance d'un texte scientifique par rapport à sa structure musicale; cette structure ne peut pas influencer la signification scientifique, mais seu lement la manière dont cette signification s'exprime. Une situation tout à fait différente existe dans le langage poétique, où chaque signification a son rythme uniquement déterminé; ici on ne peut plus faire une distinction entre la chose exprimée et la manière dont cette chose s'exprime. Il y a, en mathématique, une grande variété de types d'ensembles infinis, dont les plus importants sont l'infini dénombrable — dont le pro

totype

puissance du continu, dont le prototype est l'ensemble des points d'une droite; le dernier est « plus riche » que le premier, car tout ensemble ayant la puissance du continu contient un ensemble dénombrable, mais non réc

qui précèdent la première syllabe

accentuée, le

est la suite des nombres entiers positifs 1, 2, 3,

et

l'infini ayant la

iproquement. Cette distinction entre deux types fondamentaux d'ensembles infinis est essentielle en ce qui concerne la distinction entre le langage poétique idéalisé et le langage scientifique (idéalisé). Ce sont les mêmes phrases qui composent l'un et l'autre de ces deux langages; chaque phrase est munie de deux hypostases (réelles ou potentielles), dont l'une tient du langage scientifique et l'autre du langage lyrique. (Un exemple frappant est celui de la phrase « Deux et deux font quatre » qui peut être rencontrée dans un livre d'arithmétique, mais qui est en même temps le premier vers du poème Page d'écriture de Jacques Prévert.) Mais tandis que, dans le langage scien

tifique,

l'ensemble des significations est dénombrable (car l'ensemble des phrases est toujours dénombrable), dans le langage poétique chaque phrase possède un ensemble de significations qui a la puissance du continu. En effet, l'e nsemble de tous les moments d'un intervalle quelconque de temps a la puis-

chaque phrase a une signification uniquement déterminée et donc

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sance du continu, donc une phrase poétique perçue par un individu à un certain moment t0, avec une signification s0, sera perçue à tout moment

ultérieur de sa vie avec une signification s autre que s0. Il s'ensuit que même une seule phrase poétique est munie — même pour un seul individu — d'un ensemble de significations qui est plus riche que l'ensemble de toutes les significations exprimables dans le langage scientifique. L'absence de la synonymie montre que les significations d'une phrase lyrique sont complètement déterminées par la connaissance de cette phrase. On peut définir une structure d'évaluation qui relie chaque phrase lyrique à l'ensemble de ses significations et à l'ensemble des individus qui saisissent la phrase envisagée. Cette structure permet de détacher, du faisceau des significations, une certaine signification, justement celle saisie par la per

sonne

choisie, dans le moment fixé. Donc, en contraste avec le langage

scientifique, le langage lyrique manifeste une très grande solidarité entre

l'expression et le contenu, en dépit du fait que l'expression est discrète, tandis que le contenu est ici continu. On pourrait donc dire que la poésie

est la manifestation d'une contradiction permanente entre le caractère fluc

tuant,

toute expression linguistique. (N'oublions à aucun moment que l'ensemble des phrases sur un vocabulaire fini est toujours infini et dénombrable, tandis que l'ensemble des significations lyriques a la puissance du continu, même s'il s'agit d'une seule phrase et d'un seul individu.) D'ailleurs, les idées que l'on vient d'énoncer ne sont pas tout à fait nouvelles. Elles rappellent parfois l'œuvre de Pius Servien[5]; l'opposition langage scientifique-langage poétique a quelque chose de commun avec l'opposition, envisagée par Roland Barthes, entre la «pensée classique » et la « pensée moderne » [1]. Mais la manière de présentation adoptée ci-dessus est très formalisable et mathématisable, comme nous avons cherché de montrer ailleurs [4]. On constate alors que la structure du langage scientifique relève de l'arithmétique, et de l'algèbre, tandis que celle du langage lyrique relève de la topologie. Chacune de ces deux structures est susceptible de recevoir une structure probabiliste-informationnelle (V. [3]). Mais les phrases du langage scientifique sont susceptibles d'être traduites, tandis que celles du langage poétique sont seulement susceptibles d'être approximées. En fait, le langage poétique et le langage scientifique bâtis de la manière esquissée ci-dessus sont déjà loin de l'intuition que nous associons d'habi tudeà ces dénominations. Peut-être y a-t-il des poètes non ambigus, dont le langage relève surtout du langage scientifique. Le langage quotidien

non discret de toute signification lyrique et le caractère discret de

pourrait être envisagé comme un langage plus complexe, à partir du lan

gage

isième langage, le langage musical, plus ambigu que le langage poétique, et étudier le langage poétique comme un écart, d'une part par rapport à la

norme du langage scientifique, d'autre part par rapport à la norme du langage musical (qui fait l'objet, dans le dernier temps lui aussi, des études d'un point de vue logique). Il est peut-être intéressant de remarquer que la plupart des études mathématiques concernant le langage poétique et le langage musical uti

lisent

mathématiques du langage scientifique concernent presque toujours les aspects logiques déterministes. Essayons d'expliquer cette situation. On

scientifique et du langage poétique. Peut-être faut-il ajouter un tro

des méthodes probabilistes, informationnelles, tandis que les études

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sait que les méthodes probabilistes-informationnelles concernent surtout le plan de l'expression. Plus l'expression est essentielle pour un langage, plus

il est susceptible d'être étudié du point de vue probabiliste-informationnel. La musique et la poésie résident dans leur expression, ce qui explique ici la prépondérance des études probabilistes. En ce qui concerne le langage scientifique, sa relative indépendance par rapport à l'expression le rend moins susceptible d'être étudié, dans ce qu'il a d'essentiel, du point de vue probabiliste-informationnel; mais la structure discrète rigoureuse de la signification scientifique en favorise l'étude logique — algébrique. Mais l'étude du langage poétique est-elle destinée à ne jamais profiter des méthodes mathématiques déterministes? L'ineffable poétique est-il un obstacle définitif devant les méthodes logiques? Le mathématicien peut transformer cet obstacle en un avantage. D'abord, au lieu d'étudier le lan gage poétique en soi et d'insister pour expliquer ce qui est, par définition, inexplicable, il vaut mieux déduire les informations sur la structure du lan

gage

poétique des oppositions qui existent entre ce langage d'une part et

le langage scientifique et le langage musical d'autre part; donner donc une description fonctionnelle du langage poétique, une description qui concerne ses rapports avec les « langages voisins ». En ce qui concerne les oppositions avec le langage scientifique, elles ont un caractère formel très prononcé, ce qui résulte — nous l'espérons —

des considérations précédentes. Mais il y a aussi une autre raison d'aborder l'étude mathématique déterministe du langage poétique. La différence de nature entre la poésie et la mathématique fait que l'étude de la poésie peut profiter des méthodes qui ne sont pas directement appliquables à la poésie, c'est-à-dire des méthodes mathématiques. C'est justement la notion de modèle qui inter

vient ici : un objet A est un modèle d'un objet В si, d'une part A est assez semblable à В pour que les résultats obtenus dans l'étude de A soient inté

ressants

qu'il existe au moins une méthode applicable à A, qui n'est pas applicable

aussi pour В

et

d'autre part, si A est assez différent de В pour

à B. Maintenant, prenons pour A la mathématique et pour В la différence entre le langage poétique et le langage mathématique. Les deux conditions ci-dessus sont remplies et nous pouvons dire que A est un modèle accep table de B; un modèle qui se prête sans doute à être amélioré. Car les mathématiques modernes ne répondent pas seulement à la question :

combien? mais aussi à la question : comment? Elles ne sont pas seulement une science des aspects quantitatifs, mais une méthode générale pour l'i nvestigation des aspects structuraux.

1. Roland Barthes, Le Degré zéro de l'écriture, suivi d'Éléments de

gie, Éditions Gonthier, Paris, 1965.

2. Abraham Fraenkel, Y. Bar-Hillel, Foundations of Set Theory, North- Holland Publishing Company, Amsterdam, 1958.

3. A. N. Kolmogorov, A. V. Prochorov,

О dolnike sovremennoi russkoi

poezii, Voprosy jazykoznanija, 1964, n° 1.

4. Solomon Marcus, « Questions de poétique algébrique », Actes du Xe Congrès international des linguistes, Bucarest, 1967.
5.

Pius Servien, Le Langage des sciences. Actualités scientifiques et

trielles, Paris, 1938.