Vous êtes sur la page 1sur 18

« Regards profanes sur la prostitution durant l’entre - deux - guerres »

Amélie Maugère, Docteur en sciences politiques, Université de Versailles

L’Assemblée nationale constituante en supprimant les maisons closes

« affirmera aux yeux du monde, la volonté in ébranlable de notre pays d’assurer le respect de la personne humaine et de son éminente dignité » – Débat à l’Assemblée nationale constituante autour de la loi dite « Marthe Richard » votée le 13 avril 1946.

« En vérité, tant que, sur la terre, il y aura d es hommes, tant qu’il y aura des femmes, tant qu’il y aura des femmes et des hommes, les moralistes auront lieu de s’indigner; car cette chose, dont ils ne connaissent pas la valeur, donnera lieu aux plus actives transactions » – Georges de la Fouchardière – vers 1927.

Les regards profanes qui seront mis en perspective dans cet article ont été portés à une époque où les termes du débat politique sur la prostitution avaient été déjà largement posés dans l’espace public suite à la médiatisation de trois type s de scandales : les « bavures » de la police des mœurs, la traite des femmes et la prostitution des enfants.

Au XIX e siècle et jusqu’à l’avènement de la IV e République, la prostitution est une activité placée sous juridiction policière. Les prostituées d es couches populaires étaient alors les cibles d’une politique dite « réglementariste », orchestrée par le préfet de police à Paris et sous l’autorité du commissaire en province. Ces femmes étaient soumises à des règlements qui encadraient très strictement leur liberté d’aller et venir et les astreignaient à une visite sanitaire régulière (hebdomadaire ou bimensuelle). Le manquement à ces obligations administratives les exposait à une peine privative de liberté pouvant atteindre près de soixante jours prono ncée par un simple fonctionnaire de police. Le pivot de cet encadrement sanitaire et policier était la maison de tolérance dans laquelle l’administration aurait souhaité que toutes les prostituées officient afin d’éviter tout scandale public. Ce modèle s’e st progressivement mis en place à partir du Consulat et s’est consolidé sur la base d’un discours médical qui concevait la surveillance du corps des femmes débauchées comme le meilleur moyen de lutter contre le péril vénérien.

Ce système réglementariste s ’est vu complété dans les années 1900 par des mesures législatives visant à réprimer les responsables de ce que l’on nommait à l’époque la traite des blanches et à protéger les mineurs. Toutefois, l’essentiel du dispositif demeure quasiment inchangé jusqu’en 1946, et ce, malgré les attaques répétées portées par les opposants à cette politique, nommés les abolitionnistes. La régulation administrative de la prostitution a commencé à être dénoncée en France comme un système attentatoire aux libertés individuelles au moment de l’avènement de la III e République. La police des mœurs chargée à Paris de réguler la prostitution de rue et de faire appliquer la réglementation sanitaire subit à intervalle régulier de virulentes attaques dans la presse. Nonobstant cette vigoureuse contestation et malgré la dimension internationale et organisée que prit la lutte contre la réglementation de la prostitution, ce modèle d’action publique n’a été transformé en France qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale avec la fameuse loi dite « Marthe Richard » fermant les maisons closes.

Cette transformation est - elle le fruit d’une évolution des représentations concernant la prostitution et son mode de régulation ? A la faveur de la rupture que représenta la guerre, l’opinion publiqu e ou seulement les gouvernements étaient - ils devenus soudain plus sensibles à l’arbitraire vécu par ces

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

femmes, à moins que ce ne soit l’idée que l’administration participât à l’organisation de la débauche qui fût devenue insupportable et commandât la ferm eture des maisons closes ?

La formulation de ces questions suggère l’importance des liens unissant les représentations et les choix politiques et recouvre implicitement l’idée que ces derniers sont dépendants du contexte socio - culturel dans lequel ils s’in scrivent. L’explication politique des changements institutionnels et des modèles d’action publique est nourrie par une littérature désormais foisonnante 1 . Le présent article, sans avoir pour objet principal d’illustrer les débats scientifiques qui nourriss ent cette question du changement, apportera en guise de conclusion quelques éclaircissements sur ce point et proposera ainsi le regard d’une politiste sur la prostitution. Car, tout en ne se dérobant pas à la tâche de présenter le point de vue de la scienc e politique dans le cadre d’un dossier dédié à un échange pluridisciplinaire, cette contribution recouvre le souhait de restituer en partie le regard profane sur la sexualité tarifée, non pour l’opposer à celui des experts, mais pour contribuer à mettre en lumière l’économie générale des discours sur la prostitution durant l’entre - deux - guerres.

Une enquête d’opinion réalisée au milieu des années 1920 auprès d’un public instruit – mais non expert 2 – a constitué le matériau qui nous a permis de pénétrer ces représentations profanes. L’absence de données comparables en d’autres lieux et en d’autres temps ne nous permet pas de mettre en œuvre une comparaison ou de souligner une évolution. Les résultats que nous aurons pu extraire ne permettront pas à eux seuls d’expliquer le maintien de la politique prostitutionnelle telle que nous l’avons brièvement décrite pas plus que les attaques que celle- ci connaît. Toutefois, en procédant ainsi, nous avons voulu examiner si les discours profanes s’inscrivaient dans un reg istre de discours comparable à celui des experts et comment cet ensemble pouvait constituer un corpus, mêlant des (pseudo) - connaissances et des valeurs, venant légitimer ou au contraire saper un modèle d’action publique ou tout au moins exprimer un changem ent de référentiel 3 . Les idées ne produisent pas directement de l’action, surtout celles relativement volatiles émises par l’opinion publique sur un sujet se prêtant volontiers aux réactions émotionnelles. En revanche, sur un temps long 4 , elles représenten t des indices d’une représentation dominante de la réalité à laquelle se confrontent nécessairement les pouvoirs publics qui peuvent selon les cas décider de s’en affranchir ou au contraire de s’y montrer sensibles. En tout état de cause, ils ne peuvent ma nquer d’élaborer en marge de leur action un dispositif de légitimation puisant en partie dans cette représentation de la réalité pour justifier une position minoritaire ou apparaissant sous le signe de l’évidence. En ce sens,

1 P. PIER SON , « The Limits of Design: Explaining Institutional Origins and Change », dans Governance , vol. 13, n o 4, 2000, p. 475 - 499. K. THELEN, « Comment les institutions évoluent : perspectives de l’analyse comparative historique », dans Année de la régulation , 7 , 16, 2004, p. 13 - 44. Revue Française de Science Politique , vol. 55, n o 1, 2005 et particulièrement P. MULLER, « Esquisse d’une théorie du changement de l’action publique », dans RFSP , op. cit. , p. 155 - 187 ; B. PALIER et Y. SUREL, « Les "trois i" et l’analy se de l’Etat en action », dans RFSP , op. cit. , p. 7 - 32. P. LASCOUMES, « Ruptures politiques et politiques pénitentiaires. Analyse comparative des perspectives de changement institutionnel », dans Déviance et Société , vol. 30, n o 3, p. 405 - 419. F. BAUMGARTNE R e.a., Lobbying and Policy Change. Who Wins, Who Loses, and Why , The Universty of Chicago Press, Chicago, 2009. B. PALIER et Y. SUREL , Quand les politiques changent : temporalités et niveaux de l’action publique , L’Harmattan, Paris, 2010.

2 La seule dont nous disposions à ma connaissance pour la période réglementariste.

3 Nous appelons ici « référentiel » la matrice normative et cognitive qui s’est imposée comme le cadre d’interprétations de la réalité ; dans cet article, nous utiliserons comme synonyme l’expression « grammaire dominante » employée par K. THELEN. Au cours de mon travail de thèse sur les discours d’experts et de la loi, j’ai mis au jour la lente moralisation de la question prostitutionnelle. Voir A. MAUGERE , Les politiques de la prostitution du Moyen Âge au XXI e siècle , Dalloz, Paris, 2009 et « Droit et prostitution sous la Troisième République : la lente progression de l’argumentation morale dans l’arène parlementaire », J. - L. HALPERIN , A. STORA - LAMARRE et F. AUDREN (dir.), La République et s on droit (1870 - 1930) , Presses Universitaires de Franche Comté , 2011, p. 409 - 428.

4 B. PALIER et Y. SUREL, 2005 et 2010 , op. cit.

8 CHJ@édition électronique - 2013
8
CHJ@édition électronique - 2013

A. M AUGERE

la représentation profane de l a réalité est une contrainte pour les pouvoirs publics en même temps qu’elle exprime une matrice cognitive et normative 5 que cet article se propose de dévoiler.

I – Présentation de l’enquête

Cette enquête n’est pas un travail mené par des spécialistes en sciences sociales ayant présenté sous une forme organisée leurs résultats, et en trouver la généalogie procède d’un travail de reconstruction à partir de données éparpillées dans l’ouvrage. Celui- ci est l’œuvre de Charles Tournier et de Maurice Hamel qui on t été les responsables de ce sondage d’opinion commencé au début des années 1920 et publié dans sa version intégrale en 1927. Les deux enquêteurs, bien que travaillant pour l’occasion pour le compte de la revue satirique Tam - Tam 6 , ne s’intéressent pas à la question prostitutionnelle par goût de la gaudriole et c’est avec sérieux qu’ils se sont adressés à leurs « confrères », membres de professions intellectuelles, afin de recueillir leur avis et rendre celui - ci public. L’ouvrage, intitulé sobrement La prost itution. Enquête , regroupait l’ensemble des réponses envoyées à l’hebdomadaire. Charles Tournier et Maurice Hamel avaient posé à chaque personnalité trois questions :

« Quelles sont les causes de la prostitution ? »

« Quels en sont les effets et les consé quences ? »

« Faut - il abolir la prostitution (ou simplement la réglementer dans des conditions nouvelles) ? »

Les réponses s’expriment sous forme de lettres; elles ont été publiées par la revue par ordre d’arrivée à la rédaction. Au total, ce sont 114 lettres que Maurice Hamel et Charles Tournier ont réussi à recueillir. Elles sont de longueur variable ; certaines des réponses n’excèdent pas quelques lignes, quelques autres sont au contraire de trois pages, mais la moyenne se situe autour d’une page dactylo graphiée sur un format de livre de poche.

La grande majorité des enquêtés sont des profanes s’agissant des problématiques de la prostitution même si nous retrouvons quelques noms connus pour en être des spécialistes : ainsi les docteurs Pinard et Bizard, u n directeur de la prison de Saint Lazare nommé Thivet et les romanciers Victor Margueritte, Léon Frapié et Maurice Dekobra. Ils sont 113 à avoir répondu 7 . Ce sont essentiellement des intellectuels (artistes, avocats, journalistes, écrivains) ayant entre 45 et 65 ans. Deux ont plus de 80 ans, 6 ont moins de 40 ans. Ce sont en grande majorité des hommes ; 8 femmes seulement ont répondu à cette enquête. Sans doute ont - elles été moins consultées, mais nous pouvons aussi constater que, parmi elles, deux femmes a yant pris la peine de répondre ont envoyé une lettre pour exprimer leur incompétence sur le sujet, soulignant ainsi la difficulté pour les femmes d’évoquer la thématique prostitutionnelle : « J'ai bien reçu la première lettre que vous m'avez écrite au suje t de votre enquête, mais je vous avouerai très franchement que j'ai trouvé que la question posée n'était nullement de ma compétence et que, par conséquent, elle ne m'intéressait en aucune façon. Je persiste dans cette opinion et je laisse à mes confrères m asculins, les soins de vous répondre vous priant de ne pas m'en vouloir d'une abstention bien compréhensible et vous assurer de mes sentiments de reconnaissante sympathie » (n o 97 – nous soulignons). « Absolument incompétente dans la question et préfère ne pas me mêler de ce qui ne me regarde pas » (n o 105 – nous soulignons). Parmi les 105 hommes ayant répondu, trois seulement ont pris la peine de répondre à l’enquête en déclinant l’invitation à se prononcer dont le ministre Raymond Poincaré et l’abbé Lemire : « Je ne me

5 P. MULLER , RFSP , op. cit., p. 171.

6 Tam - Tam est un hebdomadaire politique, satirique et illustré créé en 1862.

7 Une person nalité a envoyé deux réponses.

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

regarde pas comme qualifié pour répondre au questionnaire que vous avez bien voulu m’adresser » 8

(n o 68).

Publiée durant l’entre - deux - guerres, avant que n’éclate la crise de 1929, cette enquête, par- delà les représentations de la prostitution q u’elle nous livre, restitue l’atmosphère de l’époque des « années folles » dans sa diversité : à côté de ceux qui manifestent le souhait de jouir à l’abri du regard du pouvoir, voire à son encontre, ou revendiquent une position relativiste sur les question s de morale sexuelle, sont toujours présents des conservateurs souhaitant imposer une morale austère. La folie de cette époque a eu sa visibilité dans le champ artistique et les femmes arborant des cheveux courts représentent une image forte de la tonalité subversive qui existait dans les milieux intellectuels et artistiques. Ces femmes en se coupant les cheveux manifestaient le souci de se rapprocher d’un modèle masculin perçu comme émancipateur. Toutefois, certaines catégories de la population n’étaient p as en capacité de participer à cette société de plaisir, tandis que d’autres mettaient un point d’honneur à ne pas s’y mêler.

Telle est d’ailleurs la position de Charles Tournier et de Maurice Hamel, pour lesquels nous n’avons pas réussi à retrouver d’élé ments biographiques mais dont la décision d’interroger ce qu’ils considéraient comme une élite est née, à n’en pas douter, d’une position réactionnaire et plus précisément d’un double sentiment d’exaspération à l’égard de nouveaux comportements sociaux et face à l’inertie des pouvoirs publics dans leur combat contre la débauche. C’est une désapprobation

à l’égard des mœurs et vis - à - vis de la manière dont le droit s’y confronte qu’ils expriment. Dans son

propos introductif, Charles Tournier s’alarme de ce qu ’en « notre époque de décadence, il n’est nul besoin d’être jolie et spirituelle pour percer ! [ Aujourd’hui tout s’achève. La soif du plaisir, du luxe asservit la majorité des beaux talents ». Quant à Maurice Hamel, il constate « que la société se dét ourne avec lâcheté et hypocrisie de la plupart des problèmes dont l’importance est considérable au point de vue de l’avenir des races ». La Première guerre mondiale avait mis un terme brutal à la campagne abolitionniste qui alimentait de manière chronique le débat politique. C’est précisément

cette discussion que souhaiteraient réactiver les deux enquêteurs. Maurice Hamel se déclare « fervent abolitionniste », mais la manière dont il décline cette option politique illustre toute l’ambiguïté de c e mouvement né en Angleterre et auquel se joignirent, au début de la III e République, des républicains français. Dès l’origine, ce mouvement, qui a pris corps afin de réclamer l’abrogation des Contagious Diseases Acts , qui, dans les années 1860, transcriva ient en Angleterre le modèle dit « français » de réglementation de la prostitution, affiche également le souhait d’abolir la prostitution. Aussi ne rallie - t - il pas seulement à sa cause des défenseurs des libertés individuelles, mais également des puritains souhaitant décourager ce que Joséphine Butler appelle elle - même le « vice sexuel ». A la lecture des commentaires que nos deux enquêteurs formulent en guise de réponse aux lettres des sondés 9 , nous comprenons que les responsables de ce sondage sont des pa rtisans de l’abolition de la prostitution plutôt que de celle de la réglementation. Les deux auteurs terminent d’ailleurs leur ouvrage par cette phrase : « Notre conclusion est formelle. Il faut abolir la prostitution ». Dans quelques réponses qu’ils adres sent aux enquêtés, en contradiction avec le propos introductif demandant l’abolition de la réglementation de la prostitution qui accable les prostituées et les rend définitivement indignes, ils se prononcent pour une réglementation sévère qui fasse « perdr e le goût du pain du pain qu’elles gagnent en un commerce dont nos statistiques commerciales n’ont pas à s’enorgueillir devant l’étranger » (réponse

à la lettre n o 104). Dans une des dernières réponses (qu’ils adressent à Léon Frapié, n o 112), ils en

appe llent à une politique prohibitionniste : « Nous avons déjà proclamé notre respect pour la liberté

]

8 L’échantillon des femmes étant faible et n’ayant pas identifié de traits singuliers dans leurs réponses, nous ne consacrerons pas de développements spécifiques à partir d’une variable de genre.

9 Dans l’ouvrage publié en 1927, Maurice Hamel et Charles Tournier ont accompagné chaque lettre d’un commentaire. Nous ne savons pas si celui - ci figurait dans l’hebdomadaire.

10 CHJ@édition électronique - 2013
10
CHJ@édition électronique - 2013

A. M AUGERE

individuelle, à la condition que cette liberté ne constitue pas un danger pour les autres. Or, la prostitution constitue le plus grand des dangers. Il faut in terdire l’exercice de cette profession honteuse qui fait, dans son genre, autant de victimes que celles des financiers véreux, des hommes d’affaires marrons et des bistrots ».

Ces commentaires péremptoires recouvrent - ils une part de réalité ; sont - ils les relais de représentations communément partagées ?

Dans les années d’après - guerre, le nombre des maisons de tolérance continue à s’amenuiser. Cependant, on doit noter qu’en même temps que se développent des lieux de rencontre informels sont érigées des mais ons d’abattage où « se pratique le coït taylorisé » 10 . L’hygiène de l’ensemble des établissements dédiés à la sexualité vénale s’améliore. S’il demeure difficile de guérir de la syphilis avant que la pénicilline soit utilisée, à compter des années 40, les t raitements ont connu des progrès notables depuis qu’en 1910 le Docteur Ehrlich a mis au point, au terme d’une 606 e expérience, un remède dénommé le Salvarsan ayant acquis très vite une grande popularité. Peut - être en partie grâce à ces progrès, la question sanitaire, si elle reste préoccupante, n’est plus la thématique vers laquelle convergent toutes les anxiétés comme ce fut le cas dans la seconde moitié du XIX e siècle, époque à laquelle se multipliaient les congrès de médecins, lieux de propagande pour le modèle de réglementation de la prostitution.

Au début du XX e siècle, au contraire, les préoccupations des médecins se voient concurrencées par celles des moralistes. Ces derniers, parmi lesquels figurent de nombreux abolitionnistes, ont trouvé dans la qu estion de la traite des femmes un moyen de faire entendre d’autres types de problématisation. Au tournant de 1900, des conférences internationales où sont mis en récit les destins dramatiques de jeunes filles innocentes abusées par des trafiquants ont déplacé le regard des pouvoirs publics 11 . La question prostitutionnelle ne pénètre de son côté que marginalement la sphère politique. Les historiens ont parlé de la III e République comme du rendez - vous manqué avec la réforme dans la mesure où le système régleme ntariste est maintenu alors même qu’il contrevient au principe de la séparation des pouvoirs et à celui de la légalité des délits et des peines, et ce dans un contexte où les parlementaires républicains affichent ostensiblement le souci de les respecter. T outefois, le législateur n’a pas été complètement silencieux sur la question prostitutionnelle : en 1885, et pour la première fois, celle - ci fait son entrée dans le code pénal. A nouveau, en 1903, suite aux débats internationaux relatifs à la traite, et en 1908, à propos de la prostitution des mineurs, le législateur se saisit du problème. Si les préoccupations pragmatiques dominent les répertoires de discours qui viennent légitimer le modèle d’action publique en matière de prostitution, on perçoit à partir des débats et des termes arrêtés dans les lois votées, et particulièrement en 1903 et 1908, l’infiltration d’un répertoire moral de discours. La morale devient peu à peu un critère légitime dans l’arène politique pour fonder l’intervention des pouvoirs pu blics dans l’économie prostitutionnelle 12 . Si à la même époque et avant la Grande guerre, l’approche médicale domine dans la littérature scientifique sur la prostitution, divers indices attestent que cette préoccupation sanitaire camoufle au tournant de 190 0 des anxiétés plus morales. Pour n’en citer qu’un, rappelons l’engagement de

10 A. CORBIN, Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution aux XIX e et XX e siècles , Aubier, Paris, 1 978, p. 492.

11 Ces conférences (Congrès de Londres de 1899 et Conférence internationale de Paris de 1902) aboutissent à la signature d’accords internationaux. Ceux - ci se succéderont durant la 1 e moitié du XX e siècle. Avant guerre : Arrangement internationa l du 18 mai 1904 pour la répression de la traite des blanches et Convention internationale du 4 mai 1910 relative à la répression à la traite des blanches. Après guerre : Convention internationale du 30 septembre 1921 pour la répression de la traite des fe mmes et des enfants et une convention internationale du 11 octobre 1933 « relative à la répression de la traite des femmes majeures ». Voir les développements de J. - M. CHAUMONT sur ce sujet. En particulier, Le mythe de la traite des blanches : enquête sur la fabrication d'un fléau , La Découverte, Paris, 2009.

12 A. MAUGERE, op. cit.

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

certains abolitionnistes pour la création d’un délit de contamination intersexuelle qui, au mépris de toute prudence prophylactique, placerait la question sanitaire sous l’angle pénal. Dans les années 1920, on ne peut que souligner l’évanescence de la thématique médicale au sein de la littérature scientifique consacrée à la prostitution. Si les futurs docteurs en médecine choisissent encore pour sujet de thèse la prostitution, l’é dition non universitaire ne diffuse plus ce type de littérature. Ce constat vaudra également pour la décennie 1930.

En procédant au dépouillement de cette enquête et dans le cadre de cet article, nous nous proposons de vérifier si la moralisation de la que stion prostitutionnelle, telle que nous avons pu déjà l’observer dans l’espace de l’expertise et dans l’arène parlementaire, est également observable à travers le discours des intellectuels vivant dans les années 1920. Dans les développements qui vont suiv re seront mises en exergue les différentes causes identifiées par les sondés comme responsables de la prostitution avant de mettre au jour les conséquences et d’en venir ultimement à la question du choix du modèle d’action publique.

II – Résultats de l’enq uête

A – Les causes de la prostitution

de l’enq uête A – Les causes de la prostitution Ce graphique nous permet de mettre

Ce graphique nous permet de mettre en évidence la grande imagination dont ont fait preuve les sondés lorsqu’ils ont porté leur réflexion sur les causes de la prostitution. Nous avons comptabilisé 113 causes, même si certaines émanent de la même source, ce qui signifie qu’un certain nombre des personnalités interrogées n’ont émis aucun avis sur ce sujet.

Lorsque les sondés réfléchissent aux causes de la prostitution, un de leurs réflexes consiste souvent à tenter d e comprendre les origines du choix d’entrer dans la carrière prostitutionnelle. Ce regard centré sur la figure de la prostituée oppose deux types de causes : la misère économique et le caractère de certaines femmes. Ainsi voit - on s’affronter ou se cumuler des arguments d’ordre psychologique et d’ordre social. 22 sondés estiment que la misère constitue une cause exclusive ou une des causes de la prostitution contre 34 prétendant que le caractère (vice, paresse, etc.) est une cause exclusive ou une des causes de la prostitution. Sept personnalités font de la misère une cause exclusive ou principale de la prostitution. Ainsi, Vincent Hyspa écrit qu’il « croit pourtant qu’on

A. M AUGERE

abolirait [la prostitution] si on pouvait supprimer la misère qui en est la principale c ause » et Gustave Téry témoigne ainsi auprès des enquêteurs : « Je vous envoie ci - dessous ma réponse à votre enquête. 1° La misère ; 2° La misère ; 3° Ça ne dépend pas de nous ». La problématisation sociale de la question prostitutionnelle rabattant la pro stitution sur la paupérisation de la gent féminine est loin de recueillir les suffrages. Toutefois, un certain nombre d’auteurs estiment que la prostitution a pour origine la société bourgeoise et sa morale sexuelle dénigrant l’amour libre (en dehors du cadre marital) ainsi que l’inégalité entre les sexes. Mais ce sont là des causes qui tentent d’expliquer l’existence structurelle de la prostitution plutôt que le parcours des femmes échangeant de la sexualité contre de l’argent. Lorsque les regards se conce ntrent sur le personnage « prostituée », les causes psychologiques semblent avoir nettement les préférences des sondés. Ils sont 15 à souligner que le caractère (dépravé) des femmes (qui se prostituent) est la seule cause ou la principale cause de la prost itution et ceux - là se montrent sûrs de leur jugement : Maurice Dekobra, auteur de plusieurs ouvrages sur la prostitution dans les années 20, traque avec sarcasme « la nécessité pour la femme paresseuse et veule, de gagner son pain à la sueur de son fron t et la nécessité pour la femme orgueilleuse et avide de luxe, de gagner ses toilettes et son auto à la force de son poignet » (n o 4)   ; Daniel Caldine se demande ironiquement « comment supprimer la prostitution – qui est née avec la première femme   ! » (n o 10). Maurice Prax estime que « les demoiselles qui se prostituent doivent aimer le métier Il n’est pas douteux en effet qu’elles pourraient aisément trouver d’autres situations que la situation horizontale On cherche des bonnes dans tous les bureaux de placement » (n o 45) 13 . Le sens de l’observation de Georges Docquois lui aurait permis de constater que « La prostituée née existe » : « Jusque dans les milieux les plus aisés, n’avez - vous jamais vu de

toutes petites filles déjà lisiblement marquées du sceau de la prostituée   ? [ » (n o 66) – ce qui en dit

long sur la manière dont ce Georges regarde les petites filles. On pourrait encore citer les réponses de Charles Esquier (n o 11) 14 , Maurice Ajam (n o 48) 15 , Henri d’Alméras (n o 63) 16 , Henri Falk (n o 71) 17 , Marcel Achard (n o 77) 18 , F rancis Carco (n o 78) 19 et Joë Bridge (n o 110) 20 . A contrario , lorsque les

hommes sont identifiés comme les responsables de la prostitution, jamais les enquêtés ne manquent d’y associer d’autres causes. Ainsi Henry Kistemaekers écrit : « Les causes : L’égoïsme masculin, la misère » ; Adolphe Aderer : « Les hommes sont la cause des erreurs de la femme : mais est - ce bien leur faute ? N’est - ce pas plutôt celle de la nature ? » ; Victor Margueritte : « l’immoralité de notre

]

13 La même idée est développée par Jean Rameau (n o 33) : « La paresse, le vice et l’immoralité générale Il y a des oies à garder en province. Mais on préfère garder des oisons à Paris », et J. - H. Rosny Aîné (n o 24) : « la prostituée a une nature spéciale : elle a horreur de l’effort ».

14 « Malheureusement il semble hélas ! Que pour bien des femmes d’une mentalité primitive et animale, la prostitution soit une fonction naturelle, u n état moral où elles se complaisent ».

15 « Tant qu’il existera par le monde des gaillardes avec du tempérament ou des femmes plus froides auxquelles l’acte sexuel ne coûte pas plus que d’avaler un verre d’eau, vous n’empêcherez pas ces garçonnes de trafiquer d’une acrobatie fort simple qu’elles exercent sans peine ou avec plaisir ».

16 « La misère, unique cause ou cause principale de la prostitution ? C’est la plus vaste blague des temps modernes. Depuis la guerre, dans la classe populaire, les ouvriers, le s midinettes, par exemple, gagnent suffisamment leur vie. Leur niveau moral s’est - il élevé ? Dans la bourgeoisie, les femmes sont bien plus instruites qu’autrefois, plus capables de gagner elles aussi leur vie, et plus disposées à revendiquer leurs droits, sinon leurs devoirs. Le nombre des cocus, je les en fais juges, a - t - il diminué ? ».

17 « Il naît tous les jours des êtres que leur naturel portera à la prostitution ».

18 « J’ai voulu croire que les prostituées étaient des victimes mal résignées, mourant vo lontiers poitrinaires pour perpétuer une tradition et accompagnant jusqu’au pied de l’échafaud leur petit homme. Les prostituées sont généralement grasses, elles ne meurent pas poitrinaires, mais apoplectiques et il y a des barrages d’agents au pied de l’é chafaud ».

19 « Il vous faut, hélas ! Compter avec ce vieil instinct des femmes et le goût qu’elles ont toujours eu de plaire à leurs tyrans et d’en être récompensées ».

20 « Quelquefois aussi les Prostituées le sont par vice, par penchant spécial et par pla isir ».

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

antédiluvienne » « morale » sexuelle et l’ iniquité de notre grossière « justice » masculine » et enfin Maurice Level : « Ses causes ? Innombrables. Le tempérament d'abord ; pourquoi refuserions - nous aux femmes ce que nous nous accordons si gaillardement ; la misère. Chacun vit du métier qu'il peut et celui - ci n'exige aucun apprentissage ; l'illusion que renferme le mot « Fille de joie » et qui fait que celles qui portent ce titre ou aspirent à le porter s'imaginent qu'il a une signification certaine ; la muflerie des hommes qui, leur révérence tiré e, si j'ose m'exprimer ainsi, ne se préoccupent guère des suites » (n o 111), Gabriel Timmoryestime de son côté que « La prostitution a pour cause le besoin inné chez l’homme – et aussi chez la femme – de gagner de l’argent avec le minimum d’efforts » (n o 75) . Sur ce point, l’opinion des femmes n’apparaît pas différente. Parmi les femmes ayant émis un avis sur ce sujet, elles sont trois à juger que le caractère des femmes est responsable de la prostitution (le goût du luxe, le caractère vicieux). La misère, l’inégalité entre les sexes du point de vue du droit et des conditions économiques sont également des causes identifiées par ces femmes.

Lorsqu’ils dépassent une analyse centrée sur les acteurs, les membres des professions intellectuelles se montrent volont iers sensibles à ce que l’on pourrait qualifier de regard anthropologique. Ils estiment ainsi que la nature humaine ou le simple fait de vivre en société explique l’existence de la prostitution, hypothèse qui est lapidairement résumée dans la formule célèbre « la prostitution, le plus vieux métier du monde ». Pour les sondés, cette cause est en général associée à l’idée que

l’abolition de la prostitution est impossible. Ainsi René Bizet considère qu’ « aussi longtemps que les hommes existeront, la prostitut ion durera » (n o 2) . Plusieurs lettres expriment cette idée de manière tautologique : Louis Dalgara juge ainsi que « s’il serait indigne de la célébrer, il serait puéril de la

déplorer outre mesure, attendu que nous n’y pouvons rien

faudrait commencer par refaire complètement l’humanité, et c’est là une tâche qu’il n’est même pas possible d’envisager! » (n o 25) . « La prostitution est une nécessité sociale, justifiée par le besoin physique auquel elle correspond. D écréter son abolition, ce serait simplement en transformer les caractères et les manifestations, mais elle subsisterait » (n o 49). « Les causes ? Vieilles comme le monde, puisqu’émanant des instincts de reproduction, de sociabilité et d’égoïsme soucieux de rompre avec la monotonie de l’existence par la variété des plaisirs » (n o 56). Citons enfin sans épuiser

cette catégorie, où l’on pourrait encore ranger neuf réponses (n o 1, 3, 25, 59, 69, 81, 85, 95, 98), celle de Robert de Jouvenel : « Les hommes se divise nt en deux catégories : les cochons et les hypocrites –

C’est un rêve absurde de vouloir instaurer la vertu dans le monde. Les

honnêtes gens devraient essayer d’y installer la franchise » (n o 60) .

Ce relativisme s’il dénote un rejet d’une morale conservatrice porte néanmoins en lui une forte interrogation sur les valeurs et les pratiques qui unissent et organisent un groupe social.

Cette profusion de paroles sur les causes de la prostitution et à l’exception de ceux portant u n regard purement socio - économique sur la prostitution – la misère cause (quasi )exclusive de la prostitution – nous permet de souligner à quel point l’intérêt pour les mœurs de leurs contemporains culmine chez les intellectuels interrogés. On ne saurait évi demment en tirer de conclusions trop rapides car si une telle enquête avait existé dans les années 1860 à 1880, dans ces années où dominent les réflexions sur la santé et l’ordre publics, nous ne pouvons exclure que cette même frange de la population n’aur ait pas amplement questionné les causes et accusé l’immoralité des femmes ou plus largement celle de la société. Peut - être même aurions - nous pu noter une grande pudeur dans les réponses, dénotant ainsi le poids de la morale. Enfin, si une telle enquête ava it été menée avant les années 1860, il n’est pas sûr que les enquêteurs auraient pu recueillir autant de matériau tant la prostitution était connotée négativement. Parent Duchâtelet est demeuré longtemps un précurseur en s’emparant de ce sujet et en en fai sant un objet de science. Longtemps, la question est demeurée trop sulfureuse pour que des honnêtes gens daignent y accoler leur nom fût- ce en tant que critique. Sur ce point, nous pouvons donc dire que la prostitution a perdu en partie son caractère ré pul sif – même si cela est sans doute moins vrai pour les femmes.

qui sont aussi des cochons [

(n o 88) . Guy de Teram ond estime « qu’il

»

].

A. M AUGERE

Quoiqu’il en soit, lorsqu’est évoquée l’hypothèse d’une moralisation de la question prostitutionnelle, nous ne voulons pas signifier que la prostitution est devenue sujette à une condamnation morale supérieure. Dans l’espace politique, nous avons voulu y voir la reconnaissance progressive de l’élément moral comme un critère pertinent pour fonder l’intervention des pouvoirs publics dans l’économie prostitutionnelle et, dans l’espace des experts, le fait que les préoccupations concernant le scandale public et surtout la santé publique (en somme des problématisations pragmatiques) n’occupaient plus une place prépondérante dans l’ensemble des discours scientifiques portés sur la prostitution. C’est pré cisément ce point, à partir du regard profane, que nous nous proposons de présenter maintenant en examinant la manière dont les sondés ont répondu à la question des conséquences de la prostitution.

B – Les conséquences de la prostitution

la prostitution. B – Les conséquences de la prostitution La déchéance p hysique est la première

La déchéance p hysique est la première des conséquences identifiée par les personnes interrogées. Nous avons compté trente et une lettres qui laissent percevoir des craintes par rapport aux maladies vénériennes, ce qui peut indiquer le poids du discours médical sur les r eprésentations associées à la prostitution. On peut y voir aussi la marque de peurs justifiées dans la mesure où, même si les traitements se sont améliorés à compter des années 1910, ils n'ont pas atteint l’efficacité qu'ils connaîtront avec la découverte de la pénicilline. Par ailleurs, il est exact que la Grande guerre a connu une recrudescence de contaminations qui a laissé des traces dans les esprits comme en

témoigne la lettre ayant consacré les plus longs développements à décrire le péril vénérien, ce lle du sénateur Hugues Le Roux évoquant dans le premier paragraphe « l’instinct génital », dans le deuxième les « innocents » contaminés, dans le troisième « les atroces tragédies, presque toujours terminées par la mort », dans le quatrième la généralisati on du mal en Éthiopie, en Afrique et en Asie, et, dans un ultime développement, « les ravages » plus meurtriers que « les projectiles allemands » causés par les « filles sans surveillances » à l’arrière du front durant la Grande guerre

(n o 37).

Il faut cep endant souligner un fait encore plus important, d'autant plus notable dans le contexte que nous venons de rappeler brièvement (traitement imparfait, souvenirs encore frais de la Grande

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

guerre et du développement de la maladie qui en a été un corollaire) : près des trois quarts des

lettres n’y font aucune référence 21 et celles qui le font procèdent parfois par allusions furtives, voire obscures. Ainsi André de Fouquières ne cite qu’en passant le problème de « l’hygiène publique » pour tout de suite lui préfér er celui du prosélytisme de la corruption permettant même de douter que par le terme d’« hygiène » celui - ci vise le problème de la prophylaxie des maladies véné riennes :

« Pour l’esthétique générale et l’hygiène publique, il faut réglementer la prostitutio n. Nous éviterons ainsi qu’elle soit trop apparente ou trop outrageante, qu’elle ne soit un mauvais exemple et qu’elle n’entraîne ceux (et ils sont majorité) qui ont encore des principes de morale. Il serait en effet déplorable que la prostitution s’étalât au grand jour, comme dans certains pays où, sous prétexte de pudibonderie, on semble ignorer ce mal nécessaire » (n o 12) .

Le Professeur Muchery, dans une lettre d’une page, ne mentionne pas la propagation des maladies vénériennes comme une des raisons qui fonde son choix pour le régime réglementariste et ne cite la question médicale qu’en troisième position « des bases sur lesquelles elle [la prostitution] pourrait

être réglementée ». La première mission de la réglementation est d’éviter le scandale. Dans l a hiérarchie des effets néfastes de la prostitution, Urbain Gonthier ne cite qu’en troisième position la diffusion des maladies dégoûtantes, après avoir évoqué la dégradation des rapports homme/ femme et la licence de l’homme (n o 99). Daniel Riche n’y fait qu’une référence en insistant sur la nécessité de conserver la prostitution officielle qui est la plus utile à « la santé publique » (n o 69). Les références à la maladie se devinent davantage qu’elles ne sont clairement exposées. J. - H. Rosny alerte de maniè re fugace sur « l’avarie » identifiée à « un fléau formidable » (n o 24), André Billy interpelle quant à la nécessité d’éduquer les jeunes gens « contre les risques qu’ils courent dans le commerce des prostituées » (n o 36). Ils sont peu nombreux ceux qui, com me le sénateur Le Roux, consacrent la quasi - totalité de leur intervention à la thématique sanitaire. Théodore Valensi, moins virulent que ce dernier, s’attarde à promouvoir un système allemand exemplaire sur le plan prophylactique (n o 47). Le Docteur Félix Paoli écrit un long paragraphe sur ce thème (n o 51). Maître Louis Schmoll, ancien avocat de la Société Française de prophylaxie sanitaire et morale, est très heureux que cette enquête lui donne l’occasion de présenter les conclusions auxquelles parvint son organisation en 1902, grâce aux expertises de deux spécialistes en médecine, les docteurs Gaucher et Le Pileur : « la prostitution est le principal facteur des maladies vénériennes et en particulier de la syphilis », il faut donc « mieux la réglementer » ( n o 54). Dans certains cas, la question sanitaire n’est plus liée à la question de la maladie, mais à celle de la dénatalité 22 dont quelqu’un comme Léon Ri otor, Conseiller municipal et

« homme de lettres » comme il se définit lui - même, rend responsable les pr ostituées et de manière plus générale les débauchées (n o 52) .

L’ « honorable » Docteur Pinard, abolitionniste et par ailleurs député, qui dirige la commission de prophylaxie des maladies vénériennes au ministère de l’Hygiène, ne pense même pas utile d’y faire une allusion dans sa courte réponse : « Je pense que la prostitution est un opprobre social, une honte et un scandale, comme vous le dites si bien, qu’il faut faire disparaître ». Cette lettre illustre parfaitement le fait que la thématique sanitaire es t complètement rabattue sur un problème moral.

La hantise du scandale public lui - même ne s’exprime que marginalement dans ce sondage. Les réponses ne s’attardent pas à décrire les conséquences de la prostitution pour la moralité publique, c’est - à - dire les convenances sociales qu’il convient d’adopter dans l’espace public. On citera cependant quelques extraits. Le directeur de la prison Saint - Lazare estime que la prostitution est

21 La même conclusion s’impose à propos des réponses formulées par les femmes. Elles ne sont que deux à faire référence à la maladie. 22 Peu avant l’enquête, en 1920, la loi a assimilé la contraception à l’avortement. Ces deux pratiques sont punies ainsi que leur publicité. Si le thème de la dénatalité apparaît environ dans une dizaine de lettres, 5 sondés uniquement la présentent comme une des conséquences de la prostitution.

A. M AUGERE

indispensable pour les villes de garnison et les ports de mer, mais qu’il faut la chasser des rues car « elle offre un spectacle profondément immoral et répugnant » (n o 8). Selon André de Fouquières (n o 12), le régime juridique de la prostitution doit servir à éviter tout prosélytisme de la corruption. Pour Vincent Hyspa (n o 13), la pro stitution est une « honte et un scandale ». Le professeur Georges Muchery (n o 15) veut en premier lieu supprimer le « racolage dans la rue, dans les cafés et dans les endroits publics », tout comme le chansonnier Théodore Botrel (n o 20).

En revanche, la déch éance morale attise les craintes d’un nombre non négligeable de sondés. Cette peur exprime une angoisse concernant ce qui constitue une atteinte au for intérieur de l’être humain

et non ce qui peut heurter les usages sociaux et blesser un regard du fait de l’exposition d’un spectacle indécent. « Les effets et les conséquences ?, écrit Paul Brulat, funestes et déplorables, car elles avilissent la nature humaine » (n o 28) tandis que Léandre s’alarme de la « déchéance physique », mais aussi « morale » (n o 31). G eorges Beaume estime également que « la prostitution, si énormément développée aujourd’hui, produit à notre époque orgueilleuse de sa civilisation, qui n’est pourtant qu’apparente, des ravages irréparables dans les corps et dans les âmes » (n o 57). Sur un t errain relativement proche, en ce que la prostitution y est décrite comme atteignant le cœur même des relations humaines, quelques personnalités interrogées évoquent l’idée que l’existence même de la prostitution indépendamment de la manière dont elle est pratiquée dégrade les rapports entre hommes et femmes : « Les effets et les conséquences de la prostitution sont la dégradation de la femme qui se vend et de l’homme qui achète; c’est l’assassinat de tout ce qui est noble, bon et beau dans l’amour » (n o 50) . La réponse d’Urbain Gohier est sensiblement la même :

« les conséquences de la prostitution sont : l’avilissement de la femme [

; l’avilissement de

l’homme, qui perd la notion humaine et juste du rapport entre les sexes » (n o 99) . Ce positionnement mo ral, s’il apparaît assez vivace et s’il donne lieu à un certain nombre d’envolées lyriques qui peuvent frapper les esprits, est cependant minoritaire lorsqu’on le compare à une attitude plus relativiste.

L’autre point notable, après avoir noté le relatif o ubli des conséquences sanitaires, est que les personnalités sont dans l’ensemble peu sensibles à la question des « effets et conséquences » de la prostitution. La majorité des sondés n’a pas pris la peine de répondre à cette question et une quinzaine de pe rsonnalités formulent une réponse plutôt diffuse. La prostitution y apparaît davantage comme le reflet d’un mauvais état général de la société ou le miroir de l’humanité. Beaucoup auraient pu, à la manière de Funck Brentano, répondre à la question sur les effets et les conséquences par cette formule lapidaire : « bien malin qui les indiquera » (n o 85). La prostitution révèle des maux imperceptibles qui ne sont ni du ressort de la voierie ni de celui de la médecine. C’est bien le sens que l’on doit attribuer à la réponse de J. - H. Rosny Aîné, lequel estime que cette question est « insidieuse » et demanderait une « chronique entière » (n o 24). Ce silence tranche avec le débordement de paroles sur les causes de la prostitution que nous avons souligné précédemment.

L’ironie de la situation est que si la prostitution est majoritairement présentée comme un vice et si quasiment tous s’interrogent sur les causes d’une pratique immorale si répandue, un grand nombre de lettres envoyées à la rédaction de Tam - Tam rendent co mpte du fait que cette activité n’a pour ainsi dire que peu de conséquences néfastes 23 . Si l’on retranchait les réponses présentant la déchéance physique comme le résultat de la prostitution, que resterait- il des méfaits de cette activité ? Avec la découver te de la pénicilline et l’introduction du préservatif, pas grand - chose… Si ce

]

23 Deux femmes relativisent fortement l’idée même que la prostitution soi t néfaste. Ainsi Renée Dunan écrit : « D'un point de vue moral, je ne juge pas la Prostitution comme le pire mal, et je suis portée à le tenir pour le moindre ». L’écrivaine Marie Laparcerie émet dans un style relativement sibyllin la même idée : « Les eff ets et conséquences de la prostitution ? effets et conséquences nécessaires. Le monde est un tout complet dont chaque compartiment, chaque parcelle est indispensable à sa marche. Il y a le bien et le mal, j'entends au sens social du mot ; il y a le bonh eur et le malheur. Pour le mal et pour le malheur, sauve qui peut ».

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

relatif désintérêt pour les « effets et les conséquences » révèle en partie l’innocuité de la pratique prostitutionnelle, il reste que cette profusion de paroles sur les causes n ’en exprime pas moins une certaine anxiété vis - à - vis de ce phénomène. Peut - être est - ce au cœur de la subversion des lois de l’échange des femmes que se situe le véritable scandale, qui appelle à la création d’une catégorie de femmes à mettre à part et non dans l’identification d’effets proprement néfastes 24 ? Ce scandale, un certain nombre de sondés l’expriment en s’indignant de l’immoralité de ces femmes échangeant de la sexualité contre de l’argent. Cependant, ils sont assez nombreux à exprimer une positio n moins tranchée et à relativiser l’immoralité des prostituées et, quand ce n’est pas pour louer les services rendus par cette activité 25 , à en relativiser les inconvénients. Ainsi René Bizet estime que les « effets et conséquences [de la prostitution] en s ont tragiques comme sont tragiques les effets et conséquences de la société, des guerres, et de toute invention humaine. Ni plus ni moins. Aussi longtemps que les hommes existeront, la prostitution durera ». Une posture relativiste inspire de nombreuses ré ponses ; plusieurs lettres dédramatisent la prostitution du corps en la comparant à celle de l’esprit : « chacun se prostitue plus ou moins. Les journalistes, par exemple, vendent leur esprit et tâchent de le présenter aux lecteurs dans la forme qui leur s era la plus agréable, pour avoir du succès ». Un autre sondé estime qu’avant d’abolir la prostitution, il faut « d’abord fermer les pires bordels » et ainsi commencer « par les deux chambres et l’Académie dite Française » (n o 46). Sur un ton moins sarcastiq ue, Sylvain Bonmariage se demande « où commence la prostitution ? Où finit- elle ? Quand tel auteur de talent écrit sans inspiration, sans art, une pièce infecte, uniquement pour obtenir un succès de scandale, ne se prostitue - t - il pas beaucoup plus que le p auvre être humain qui « fait » le trottoir devant les galeries Lafayette » (n o 58). On pourrait encore citer quatre autres lettres (n o 82, 86, 87 et 113). Comparaison avec la prostitution des esprits, mais aussi avec le mariage : le thème déjà popularisé par Marx dans le Manifeste du Parti communiste et par Engels dans son Origine de la famille fait recette chez Georges de la Fouchardière (n o 17), Victor Snell (n o 38), Guillot de Saix (n o 42) Maurice Magre (n o 109) et Léon Frapié (n o 112).

De l’ensemble de ces opinions relatives aux causes et aux effets de la prostitution, qui nous renseignent quant aux représentations qu’ont les intellectuels de la prostitution, peut - on en déduire un choix de modèle d’action publique ? Les positions conservatrices appellent - elles un régime de type prohibitionniste ? L’appel à l’application du droit commun sera - t - il le corollaire des positions

24 P. TABET, « Du don au tarif. Les relations sexuelles impliquant une compensation », dans Les Temps Modernes , n o 490, mai 1987, p. 44. 25 Georges de la Fouchardière est le seul à faire l’a pologie de la prostitution (n o 17). Nous ne pouvons résister à citer un extrait de sa longue lettre : « La prostitution est la seule forme honnête de l’amour, celle qui ne se nourrit pas de mensonges. Dans une prostituée le cochon de payant trouve toujours ce qu’il cherche, car il borne son désir aux choses possibles. Dans une maîtresse désintéressée et qui se donne avec passion, l’amant ne trouve jamais ce qu’il cherche, car il cherche toujours autre chose, c’est - à - dire quelque chose d’impossible et de surh umain… Or la reconnaissance est une vertu surhumaine, et chacun des deux, l’amante et l’amant, estiment que l’autre doit être reconnaissant et soumis et servile, pour le don précieux d’un corps et le don inestimable d’un cœur fervent… Il y a plus de calcul, vraiment, dans l’amour désintéressé qu’il n’y a dans l’amour vénal. […] Supprimer la prostitution, qui est une des pierres angulaires de la civilisation ? Réglementer la carrière qui doit être libre et ouverte à toutes les personnes qui ont ou croient av oir des dispositions pour l’amour et le commerce ? En vérité, tant que, sur la terre, il y aura des hommes, tant qu’il y aura des femmes, tant qu’il y aura des femmes et des hommes, les moralistes auront lieu de s’indigner ; car cette chose, dont ils ne co nnaissent pas la valeur, donnera lieu aux plus actives transactions ». L es autres personnalités interrogées s’attardant plus volontiers sur quelques - unes de ses conséquences heureuses : « les effets de la prostitution sont excellents pour l’homme. Pour la femme, je n’oserais en décider » (n o 98). Les prostituées jouent la fonction « de consolatrice des grands enfants » (n o 14), c’est - à - dire souvent des hommes qui n’ont pas tous les traits physiques (n o 15, n o 103, n o 111) et d’esprit (n o 67 et n o 90) des séducteur s. La prostitution a également la fonction de compléter le mariage (n o 69 et n o 73). Avec esprit de dérision, deux auteurs y voient un moyen efficace de gravir l’échelle sociale (n o 75 et n o 90).

A. M AUGERE

relativistes ? Les anxiétés concernant la diffusion des maladies commandent - elles un renforcement des mesures réglementaristes ?

C – Le choix de modèle d’action publique

Contrairement aux deux enquêteurs émettant le vœu de mettre en place un régime ayant pour finalité d’ab olir la prostitution, la très grande majorité des sondés exprime avec force son peu de foi dans la capacité de la politique à réformer les mœurs des contemporains. Certaines réponses – toutefois minoritaires – renferment même l’idée que les pouvoirs publics ne sont pas légitimes à s’immiscer dans un choix éminemment personnel.

Nous les reproduisons dans leur intégralité : « On dispose de son chien, de sa maison, de son livre,

, en trois lettres ?

C’est une atteinte à la liberté humaine » (n o 3). « Hommes et femmes étant maîtres de leurs corps, je ne vois pas de quel droit ni par quel moyen on pourrait les empêcher d’en tirer profit » (n o 36). « Je ne me

reconnais pas le droit – au nom de l’intégrale liberté de critiquer ou de condamner les premières

[celles qui sont prostituées par vocation] » (n o 49). « Je ne crois pas qu’il soit possible de l’abolir [la prostitution] sans porter atteinte à la liberté individuelle » (n o 75). « La prostitution est une chose affreuse, mais ce qui résulterait de sa disparition par mesure administrative ou législative serait peut -

être plus affreux encore » (n o 85). « Faut-il supprimer la prostitution ? Impossible [ J’ajoute qu’il

faudrait prendre l’avis des intéressées elles-mêmes » (n o 93). « Je réponds énergiquement : oui, il faut

abolir la réglementation; il le faut au nom de la morale, de l’hygiène, aussi bien qu’au nom de la dignité

de l’individu et de la liberté même de celles et ceux qui y sont astreints [ Tout individu est maître de

ce qui lui appartient » (n o 104). « Ce qu’il faut abolir, c’est la réglementation de la prostitution qui est un

attentat monstrueux, sans résultat utile pour la santé publique. Il faut reconnaître pour les créat ures pauvres ce que l’on reconnaît pour tous les êtres humains : le droit de disposer de soi, – si l’on n’a que cela au monde au moins que l’on ait la possession de sa peau. Il faut instituer l’égalité de morale pour les deux sexes et le respect de la libe rté individuelle aussi bien au profit de la femme, qu’au profit de l’homme » (n o 112).

Ils sont peu nombreux à avoir répondu à la troisième question posée par Maurice Hamel et Charles Tournier puisque moins d’un tiers des sondés expose sa préférence concern ant le choix de modèle d’action publique (34/113).

Ils ne sont que trois à souhaiter un régime prohibitionniste : Mme Aurel déplore que la prostitution soit légale (n o 35) ; Marguerite Moreno affirme « la nécessité d’abolir la prostitution – libre et

] souhaite

l’extermination de la prostitution même non vénale, afin d’obliger à la nuptialité » (n o 52). La grande majorité de ceux que nous pourrions classer dans le courant aboli tionniste ne formule pas d’option politique claire, certains se livrant plutôt à des incantations : « Riches seigneurs, hommes bien pensants, ne protégez pas seulement vos femmes et vos filles, regardez plus bas, chez les humbles et ne les laissez pas crou pir dans la misère et dans la honte » (n o 31). La proposition d’interdire la prostitution ne rencontre pas de succès, les abolitionnistes puritains sont désabusés : « Il faudrait l’abolir, certes, mais comment ? » (n o 33). « Faut - il l’abolir ? Sans hésiter, ou du moins essayer de l’abolir, car, je l’avoue amèrement, toutes les phrases, toutes les campagnes de presse, tous les livres, toutes les leçons philosophiques n’arriveront jamais à supprimer le vice » (n o 50). « Abolir la prostitution ? Sans doute si l’on pouvait » (n o 99).

surve illée » (n o 44). Léon Riotor « partisan des mesures promptes et décisives [

d’une cigarette, de sa fortune, et une femme ne pourrait disposer de son cœur,

]

]

Seules six personnalités se prononcent explicitement pour abolir la réglementation de la prostitution (n o 17, 23, 38, 84, 104, 112) si nous ne prenons pas en compte le témoignage de ceux ayant affirmé le

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

droit des femmes à faire comme rce de leur charme 26 . La très grande majorité de ceux ayant esquissé une réponse formule le souhait de réglementer la prostitution (25/34) marquant ainsi le souci de remédier aux problèmes pratiques posés par la prostitution. Notons que les réformes qu’ils plébiscitent ne sont pas nécessairement du ressort d’une politique de régulation plus rigoureuse. Seules trois personnalités, dont le directeur de la prison de Saint Lazare (n o 8) et le professeur Muchery (n o 15), se prononcent pour le redoublement de la lut te contre la prostitution des rues, ainsi que pour une surveillance sanitaire plus étroite 27 . J - H Rosny veut de son côté l’adoucissement du régime (n o 24). Michel Corday souhaite le dépouiller « de certaines pratiques discrètes, rudes et barbares » (n o 21) et Paul Reboux, pour qui le système actuel est « vexatoire » et « inefficace »,

à la condition que ce règlement soit purement

souhaite « réglementer [la prostitution] [

hygiénique, et concerne les deux participants de la contagion » (n o 34). Quelques répo nses excentriques formulent le vœu de renouveler complètement les modalités du contrôle en interdisant aux femmes qui n’ont pas encore eu d’enfants de se prostituer (n o 14) ou en transférant « à un ordre

religieux ou mystique » le pouvoir dont dispose la po lice des mœurs (n o 16).

]

Conclusion et prolongements à partir d’un regard de politiste

Au terme de cette revue détaillée des réponses des sondés, les enseignements que nous pouvons tirer de cette enquête sont ambivalents. Sans pouvoir affirmer, en l’absence de données comparables à une autre époque, que les résultats ici recueillis dénotent une évolution des mentalités, il apparaît en revanche que celles - ci apparaissent relativement proches de la « grammaire dominante » telle que celle - ci a été transformée a u tournant de 1900. De la même manière que nous avons pu noter une moralisation de la question prostitutionnelle dans l’espace des experts et dans l’arène des politiques, les profanes semblent bien gagnés par une interrogation éthique. Comme les spécialist es, les intellectuels délaissent largement les problèmes concrets posés par la prostitution. Cependant, alors même que ceux - ci se montrent assez préoccupés par les mœurs de leurs contemporains et assez peu finalement par les défis techniques posés par la p rostitution, lorsque vient le moment de réfléchir au choix de régime, ceux qui émettent un avis à ce sujet ne voient en lui qu’un moyen pour remédier à des soucis matériels. Ce faisant, ces sondés se montrent relativement proches de la mission du politique , à savoir apporter une réponse efficace à des problèmes. La promesse de leur résolution fonctionne comme un critère de légitimation d’une intervention publique. Cette réponse de l’autorité publique s’appuie à l’époque contemporaine sur des procédés admini stratifs mettant en place des dispositifs d’assujettissement des individus qui ne s’appuient pas seulement sur des mécanismes de répression, mais également sur des procédés disciplinaires sur lesquels s’est greffée « une série de savoirs » donnant les moye ns à l’administration de gérer une population « en profondeur », « en finesse » et « dans le détail » 28 .

Or, rompant avec cette tradition qui avait fortement influencé la mise en place d’un régime réglementariste et qui avait de ce point de vue fait de la politique prostitutionnelle un modèle d’action publique pionnier et exemplaire en matière de ce que Michel Foucault a appelé la « gouvernementalité » et annonçant le dessein de casser la routine institutionnelle 29 , les acteurs

26 Nous nous en sommes abstenu car, parmi ces répondants, il n’e st pas exclu que certains auraient été partisans d’un modèle libéral de réglementation.

27 Théodore Valensi se rallie également à cette dernière opinion (n o 47).

28 M. FOUCAULT , « gouvernementalité » (1978), Dits et écrits , Tome 2, Quarto Gallimard, Paris, 2001, p. 635 - 657. Repris dans M. FOUCAULT , Sécurité, territoire, population, Cours au Collè ge de France. 1977 - 1978 , Gallimard Seuil, Paris, 2004, p. 91 - 118.

29 Dans la littérature des politistes, l’absence de changement renvoie fréquemment à la notion anglophone de « path dependance », traduit littéralement comme la « dépendance au sentier ». Ell e exprime l’ancrage

20 CHJ@édition électronique - 2013
20
CHJ@édition électronique - 2013

A. M AUGERE

politiques se montraient déso rmais réceptifs aux arguments abolitionnistes. Au début des années 1930, les partis radicaux et radical - socialiste se prononcent pour la fermeture des maisons closes. En 1936, le Ministre Henri Sellier reprend cette proposition dans un projet de loi 30 ; cel ui - ci ne sera toutefois pas adopté. Si la guerre accentue les traits du réglementarisme et lui donne pour la première fois des bases légales 31 , la période de la Libération aura raison des principaux traits de ce régime. Alors que l’Assemblée n’est encore qu e constituante, elle vote quasiment sans débat, le 13 avril 1946, la fermeture des maisons closes. A rebours de l’avènement d’un régime de gouvernementalité, l’action publique qui intervient sur le secteur prostitutionnel semble obéir à une rationalité juridico -morale qui cherche « ses fondements dans des règles transcendantes » 32 . Ignorant en partie les « aléas de la conjoncture », les « contingences de la vie politique ordinaire », – typiquement pris en compte par la rationalité politique contemporaine, soucieuse de pragmatisme et d’efficacité sociale – , les pouvoirs publics n’appréhendent plus la prostitution à partir « d’une normativité de gestion » 33 . Sans pouvoir ici développer l’ensemble des hypothèses qui nous paraissent pouvoir expliquer ce changement anachronique de modèle d’action publique, nous pouvons avancer trois arguments – plus ou moins satisfaisants – expliquant cette rupture 34 .

Dans une perspective fonctionnaliste, nous pourrions y voir la disparition de l’argument sani taire qui avait en partie concouru à sédimenter le modèle réglementariste. Cette explication ferait toutefois fi du fait que cette politique avait d’abord été justifiée par la hantise du scandale public et que cette crainte n’était nullement dissipée au moment de la décision de supprimer les maisons closes. C’est même ce qui fonda en partie la tolérance des hôtels de passe dans les quinze premières années de l’adoption du modèle abolitionniste 35 ou qui est venu justifier en 2003 la réintroduction d’un délit de racolage dans le code pénal, sans que les effets à long terme ne soient satisfaisants même de ce point de vue. La productivité sociale de ce modèle est faible. Ne permettant l’expression de ce commerce véritablement nulle part, le modèle abolitionniste tel qu’il se décline en France fait des rues le lieu du racolage et les riverains continuent de pouvoir s’en exaspérer 36 .

Dans une perspective plus attachée à souligner le caractère déterminant des rapports de pouvoir, nous pourrions voir dans ce changement un déplacement de l’équilibre des forces et, sous cet angle, la traite des êtres humains a été une fenêtre d’opportunité qui a permis aux abolitionnistes de promouvoir leurs objectifs en étant écoutés par les responsables politiques qui participaient aux conférences

institutionnel d’un modèle d’action publique et explique la résistance au changement. Le courant du néoinstitutionnalisme historique y fait un recours important pour expliquer l’enracinement d’une politique.

30 A. CORBIN , op. cit. , p. 49 8.

31 I. MEINEN , Wehrmacht et prostitution sous l’Occupation (1940 - 1945) , Payot, Paris, 2006, p. 115 et suiv.

32 M. FOUCAULT , « gouvernementalité », in Dits et écrits , op. cit ., p.648.

33 J. COMMAILLE , L’esprit sociologique des lois , PUF, Paris, 1994, p. 26 - 2 7. « Pour que [les règles de construction de la légitimité] existent, il convient d’affirmer des principes forts, d’une grande stabilité dans le temps, comme

condition de leur respect, au nom de finalités supérieures et qui s’imposent à l’ensemble social. [ À la

rationalité juridique seule porteuse d’universalité, les politiques vont opposer un travail d’ordre soumis aux aléas de la conjoncture, aux contingences de la vie politique ordinaire ».

34 Afin d’explorer les différentes explications politiques d u changement de modèle d’action publique, nous nous appuyons sur l’article de K. THELEN « Comment les institutions évoluent : perspectives de l’analyse comparative historique », op. cit . 35 Le juge d’instruction Marcel Sacotte se montre même favorable dans un ouvrage publié en 1959 à la tolérance des hôtels de passe : « Ne serait-il pas, dans ces conditions, préférable de substituer [à l’interdiction de proxénétisme hôtelier] une législation réglementant les modalités dans lesquelles les hôtels pourraient re cevoir des prostituées avec leurs clients », M. SACOTTE, La prostitution, Buchet/Chastel, Paris, 1959, p.155. Le même juge rapporte, un peu plus de 10 ans plus tard, l’intensification de la répression contre ces lieux de prostitution. La prostitution : que peut - on faire ? , Buchet - Chastel, Paris, 1971.

36 V. GUIENNE, « Politiques problématiques pour femmes publiques », J. DANET et V. GUIENNE (dir.), Action publique et prostitution , PUR, Rennes, 2006, p. 81 - 98.

]

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

internationales organisées sur cette question. Les militants abolitionnistes ont ainsi occupé progressivement une place plus importante dans l’espace des débats. Alors même que, comme le note le rapporteur de la loi pour la fermeture des maiso ns closes, les parlementaires de 1946 avaient autant de raison de se méfier des abolitionnistes, qui dans l’Est s’étaient montrés proches des Allemands, que des tenanciers de maisons closes qui n’avaient pas hésité à collaborer avec l’ennemi 37 , les partisans d’une approche pénale semblaient désormais avoir conquis l’espace politique des débats. Cette hypothèse du déplacement du rapport de force est à nouveau confortée par le contexte actuel qui a vu le modèle abolitionniste se renforcer dans sa dynamique rép ressive à la faveur d’une nouvelle médiatisation de la question de la traite. Alors que l’apparition du SIDA, dans les années 1980, avait à nouveau reconduit des anxiétés de type sanitaire, les pouvoirs publics ont soutenu des initiatives d’associations de santé communautaires qui ont en partie modifié la manière de prendre en charge ce secteur. Alors que l’intervention sociale était traditionnellement assurée par des organismes convertis aux idées abolitionnistes assimilant la prostitution à une inadaptati on sociale, l’apparition des associations de santé communautaires, par leur mode d’organisation même associant des travailleurs du sexe à d’autres professionnels, a modifié l’approche sociale à la fois dans ses méthodes et dans ses objectifs. Dans cette configuration nouvelle, les personnes échangeant de la sexualité contre de l’argent ont trouvé un espace propice pour revendiquer leur activité comme un choix et réclamer des droits sociaux. L’arrivée de prostituées étrangères dans les années 1990 et les destins dramatiques vécus par certaines d’entre elles ont toutefois réactualisé la question de la traite des femmes et les partisans du modèle abolitionniste y ont trouvé à nouveau un espace pour leurs revendications. La brèche qui s’était ouverte dans les années 1980 en faveur de la reconnaissance des revendications des prostituées, rebaptisées « travailleuses du sexe », s’est ainsi prématurément refermée avant que les partisans d’un modèle libéral n’aient eu le temps de gagner leur place auprès des responsables politiques 38 .

Dans une perspective culturaliste ou dans celle de l’approche dite « cognitive » des politiques publiques, nous pouvons voir dans le changement de modèle d’action publique, ce que nous avons amplement développé ailleurs, une conséquence d e la moralisation de la question prostitutionnelle dans l’arène politique et plus largement un effet du changement de la grammaire dominante qui tramait la question prostitutionnelle. Les répertoires de discours ont été transformés : les experts, les acteu rs politiques et les profanes ont plébiscité une problématisation éthique de la question prostitutionnelle au détriment de préoccupations plus pragmatiques (tranquillité publique, santé publique, justice sociale).

En même temps, ce changement de grammaire dominante ne nous dit rien de la manière dont le politique doit se confronter au phénomène prostitutionnel. Une interrogation de type éthique peut

37 D’après les déclarations d u rapporteur de la commission de la famille, la collaboration des tauliers avec l’occupant allemand est insuffisante à expliquer la décision de fermer les maisons closes : « Désirant avant tout faire un exposé très objectif de la question, nous ne retiendrons pas certains arguments que se jettent à la tête les partisans de l’une ou l’autre thèse, s’accusant mutuellement des pires compromissions ; nous ne citerons qu’en passant, et parce qu’il est à notre avis indiscutable, l’argument présenté par les partis ans de la fermeture des maisons de tolérance lorsqu’ils disent que, pendant l’occupation, les services de la Gestapo ont trouvé, dans ce milieu, un terrain extrêmement favorable pour exercer leur action criminelle. Sur le même plan, nous avons eu la surpri se d’apprendre que certaines personnes qui avaient pris en Alsace, bien avant la guerre, la tête de la propagande abolitionniste étaient des autonomistes notoires travaillant contre les intérêts français ». 38 La faiblesse dans ce positionnement est particu lièrement lisible à l’occasion des missions d’information d’origine parlementaire qui sont mises en place. En 2000, 2002 et 2011, lorsque les acteurs politiques ont analysé leur modèle d’action publique en matière de prostitution dans la perspective d’en d resser un bilan ou de le réformer, on constate la surreprésentation des défenseurs du modèle abolitionniste comme experts reconnus comme pertinents. La « dépendance au sentier » y est particulièrement lisible.

22 CHJ@édition électronique - 2013
22
CHJ@édition électronique - 2013

A. M AUGERE

inclure l’idée que la prostitution contrevient fondamentalement à la dignité humaine et imposer l’interdictio n de cette activité, mais elle peut aussi inversement intégrer l’idée que la prostitution ressortit à la libre disposition de son corps et imposer la décriminalisation de cette activité. Dans le contexte d’une économie libérale, et alors même que les autre s commerces du sexe ont été soustraits à une politique criminelle, on peut ainsi être troublé par le fait que la prostitution soit de plus en plus du ressort d’un dispositif répressif. Toutefois, de ce désintérêt pour les défis techniques posés par la pros titution, de ce regain de préoccupations morales, les partisans d’un modèle abolitionniste ont pu tirer profit pour soutenir la suppression de la réglementation de la prostitution. Si au moment de la défaite de Sedan, en 1870, la question sanitaire, en par ticulier, était non négociable et requérait l’intervention de l’administration, empêchant que cette défaite militaire qui avait provoqué la chute du Second empire n’emporte avec elle la réglementation de la prostitution, telle n’était pas la situation au m oment de la Libération. Si la loi du 24 avril 1946 sur la prophylaxie des maladies vénériennes votée quelques jours après la loi fermant les maisons closes réintroduit un contrôle sanitaire – en lui donnant une base légale – , la disjonction de ce volet méd ical annonce bien la mise en retrait de l’argument sanitaire comme justification de la politique prostitutionnelle. A la Libération, un souci de justice sociale, que matérialise le programme national de la Résistance et le préambule de la Constitution de 1 946, et le souhait de marquer la rupture morale d’avec la période vichyste ont eu raison du système réglementariste : « La dépravation des mœurs et un régime social et économique injuste ont favorisé le maintien d’une institution abjecte que doit désavouer la IV e République : la réglementation de la prostitution et l’existence de maisons de tolérance » (nous soulignons), déclare le député du Mouvement Républicain Populaire à l'origine de la proposition de la loi pour la fermeture des maisons closes. Le rapp orteur de la loi pour le gouvernement justifie également cette loi dans des termes proches : « Sur le terrain moral , comme sur le terrain social , il apparaît indiscutable qu’un grand pays ne doit pas s’abaisser à rendre légales – si peu que ce soit – de se mblables pratiques et qu’en réglementant d’une part, en tolérant d’autre part, l’existence des maisons closes, les pouvoirs publics facilitent en quelque sorte la prostitution parce qu’ils abandonnent un secteur sur lequel elle est abritée par la loi » (no us soulignons).

La suppression des maisons closes ne procède pas d’une brusque rupture politique émergeant du néant. D’un point de vue socio - culturel, et cette enquête en fournit un exemple, la prostitution a été problématisée de manière éthique, ce qui a permis aux pouvoirs publics de délaisser les défis techniques posés par la prostitution. D’un point de vue politique, cette approche pénale accentu ait un lent processus tendant à faire reconnaître le critère moral comme celui à l’aune duquel devait se déci der le modèle d’action publique en matière de prostitution. L’analyse de K. Thelen soulignant l’importance de la sédimentation institutionnelle comme variable d’un processus de changement nous paraît ici tout à fait convaincante. Si la politique réglementa riste n’apparaît pas négociable dans sa dimension de lutte contre le scandale public et dans son souci de limiter le péril vénérien, en revanche le rejet de la morale comme devant fonder cette politique y est apparu progressivement comme le maillon le plus faible 39 . Aussi, l’Etat n’a - t - il cessé d’être dénoncé par les abolitionnistes comme l’organisateur de la débauche vénale ; la réception de cette argumentation était la clé de leur victoire. Ainsi, la question de la traite des êtres humains et celle de la p rostitution des mineurs ont été des points relais pour la diffusion d’un répertoire moral de discours dans l’arène politique 40 . Le souci des parlementaires de séparer le droit et la morale a finalement été, à la Libération, balayé d’un simple revers de main et les hommes politiques se sont soudain sentis investis d’une mission de réforme des mœurs. Empruntant les mêmes arguments et le même lyrisme que les abolitionnistes, les acteurs politiques au lendemain de la Seconde guerre mondiale ont fait de la prosti tution un

39 La sédimentation institutionnelle est une variable explicative du changement institutionnel : elle contourne la « dépendance au sentier » en ajoutant de nouvelles institutions permettant de faire dévier progressivement l’institution en place de ses object ifs initiaux. Pour des exemples : K. THELEN, op. cit. , p. 30 - 32. 40 A. MAUGERE (2011), op. cit ., p. 418 - 425.

R EGARDS PROFANES SUR LE S ENJEUX DE LA PROST ITUTION DURANT L ENTRE - DEUX - GUERRES

espace de leur légitimation symbolique : l’Assemblée nationale constituante en supprimant les maisons closes « affirmera aux yeux du monde, la volonté inébranlable de notre pays d’assurer le respect de la personne humaine et de son éminente digni té », assure le député et rapporteur à la commission de la famille, Marcel Roclore 41 . Depuis, le succès dans les discours politiques de cette association entre prostitution et atteinte à la dignité humaine ne s’est pas démenti 42 . Nos sondés auraient pu const ater que la prostitution n’en continuait pas moins à s’afficher sur les trottoirs, à se diffuser sur les réseaux virtuels et à faire faire des milliers de kilomètres à des femmes finançant ainsi leurs souhaits d’émigration et d’émancipation 43 .

41 Annales de l’Assemblée Nationale Constituante, Documents parlementaires , sessions de 1945 et 1946, Du 6 novembre 1945 au 7 février 1946, n° 159, A nnexe n° 248, p. 276 - 277.

42 A. MAUGERE, « La régulation de la prostitution en France à l'époque contemporaine : le passage d'un

référentiel social à un référentiel sécuritaire ? », communication présentée au colloque international « Comment l'Etat fait - il notre lit ? La régulation de la sexualité en Europe » , 25 - 26 Mars 2010, sous la direction de Régine Beauthier à l'Université Libre de Bruxelles. Consultable en ligne : http://normes - genre - sexualites.ulb.ac.be/fileadmin/user_upload/docs/Lit_inter_Maugere.pdf

43 Articles parus dans des revues scientifiques : R. ANDRIJASEVIC , « La traite des femmes d’Europe de l’Est en Italie. Analyse critique des représent ations », dans Revue européenne des migrations internationales , 21, 1,

2005 ; F. GUILLEMAUT , « Victimes de trafic ou actrices d’un processus migratoire. Saisir la voix des femmes

migrantes prostituées par la Recherche - Action (enquête) », dans Terrains et t ravaux , 10, 1, 2006 ; M. DARLEY ,

« La prostitution en clubs dans la région frontalière tchèque », dans Revue française de sociologie , n o 48, 2,

2007 ; N. RAGARU , « Du bon usage de la traite des êtres humains : controverses autour d’un problème social et

d’ une qualification juridique », dans Genèses , n o 66, Mars 2007, p. 69 - 89; F. LEVY et M. LIEBER , « La sexualité

comme ressource migratoire. Les Chinoises du Nord à Paris », dans Revue Française de Sociologie , 50, 4, 2009.

24 CHJ@édition électronique - 2013
24
CHJ@édition électronique - 2013