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Homme / Femme
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L’ESSENTIELL’ESSENTIEL - FÉVRIER - AVRIL 2011
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L’Essentiel Cerveau & Psycho Cerveau & Psycho Rédactrice en chef : Françoise Pétry Rédacteur : Sébastien Bohler

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Éditorial

Françoise PÉTRY

Inné et acquis

L ’homme est-il soumis à ses gènes ? Est-il au contraire modelé par ses parents, ses maîtres, ses amis et ses conditions de vie ? Ni l’un ni l’autre, ou plus exacte- ment l’un et l’autre. Dans tous les domaines des scien- ces du vivant – biologie, neurobiologie, psychologie,

médecine, etc. –, les preuves s’accumulent : l’individu est le pro-

duit de son patrimoine génétique et de son expérience. Qui plus est, l’interaction est si étroite que l’environnement agit sur les gènes en modifiant leur expression : c’est l’épigenèse. La part de l’inné varie selon l’environnement.

Le dogme veut que les petites filles jouent à la poupée, et les petits garçons aux voitures. Cette préférence est-elle inscrite dans leurs gènes ou bien l’influence de leurs parents et de leurs copains suffit-elle à orienter systématiquement leurs choix ? Ces compor- tements sont tellement stéréotypés et universels – ils sont même présents chez des primates mis en présence de tels jeux – qu’il est vraisemblable que la préférence est innée. À verser encore à l’actif de l’inné, ces expériences faites dans les années 1950 à 1970 dans certains pays, où toute discrimination entre les filles et les garçons était traquée et supprimée. Malgré ces études réalisées « en vraie grandeur », les différences comportementales liées au sexe n’ont pas disparu. Mais cet amorçage inné est notablement influencé par l’environnement. Par exemple, ce seraient les parents eux- mêmes qui, inconsciemment, par leur attitude, découragent leurs filles de s’intéresser aux sciences. Serait-ce une des raisons de la désaffection des filles pour les filières scientifiques ?

Ainsi, les interactions complexes de l’inné et de l’acquis confèrent un sexe au cerveau. Les hommes et les femmes diffèrent en matière de comportement, de perception des émotions, de langage, d’humour, de parcours professionnel, mais aussi de maladies. Longtemps, on a admis qu’une substance thérapeuti- que aurait le même effet qu’elle soit administrée à un homme ou à une femme. Or une étude plus précise de l’effet des médica- ments sur la dépression infirme ce présupposé. Ou comment l’étude du sexe du cerveau devrait améliorer le traitement de la dépression ou d’autres maladies de l’esprit

En couverture : Photographie, Aaron Goodman / Photo-illustration, Raphael Queruel

Raphael Queruel
Raphael Queruel
Justin Cooper
Justin Cooper

L’instinct

maternel

niché dans

le cerveau

8

L’instinct maternel niché dans le cerveau 8 Les mystères du cerveau féminin 15 Les nouveaux
L’instinct maternel niché dans le cerveau 8 Les mystères du cerveau féminin 15 Les nouveaux

Les mystères

du cerveau

féminin

15

le cerveau 8 Les mystères du cerveau féminin 15 Les nouveaux pères 24 © Tim Garcha
le cerveau 8 Les mystères du cerveau féminin 15 Les nouveaux pères 24 © Tim Garcha

Les nouveaux

pères

24

© Tim Garcha / Corbis
© Tim Garcha / Corbis
15 Les nouveaux pères 24 © Tim Garcha / Corbis n° 5 - Trimestriel février -

n° 5 - Trimestriel février - avril 2011

Cerveau masculin et cerveau féminin :

quelles différences ?

Préface

4

Serge Ciccotti

Le rôle des hormones

L’instinct maternel niché dans le cerveau

Les capacités cognitives de la future mère évoluent pendant la grossesse, ce qui la rend plus apte à s’occuper de son petit. Craig Kinsley et Kelly Lambert

8

Les mystères du cerveau féminin

Le cerveau des femmes fonctionne de façon asymétrique avant l’ovulation et symétrique après. Markus Hausmann et Ulrich Bayer

15

Spécificités cognitives

Les tests effectués pour évaluer les différences de capacités cognitives liées au sexe font apparaître des spécificités. Markus Hausmann

24

Les nouveaux pères

20

Les pères aussi subissent des modifications biologiques après la naissance d’un bébé.

Emily Anthes

30

L’existence de différences cérébrales entre hommes et femmes devrait nous aider à adapter le traitement des maladies mentales. Larry Cahill

Cerveau masculin, cerveau féminin

L’influence de l’éducation

La vérité sur les filles et les garçons

Les différences cérébrales entre les garçons et les filles sont faibles, mais les adultes les amplifient.

38

Les filles sont-elles mauvaises en maths ?

Les filles boudent les filières scientifiques. Les raisons en sont multiples, des préjugés à l’attitude des parents.

Lise Eliot

46

Serge Ciccotti

La mixité abandonnée ?

La mixité, conforme à l’esprit démocratique, nécessite aussi l’apprentissage du respect et de la tolérance.

51

Michel Fize

Des styles différents de conversation

Les hommes et les femmes ne parlent pas la même langue, ce qui peut expliquer certaines difficultés de communication. Deborah Tannen

Vrai ou faux ?

60

54

Petit tour d’horizon des idées reçues les plus fréquentes sur les différences entre filles et garçons.

Serge Ciccotti

Différents toute la vie

Les différences de comportements des petites filles et des petits garçons annoncent celles des adultes dans le monde du travail. Hartwig Hanser

64

Des comportements différents

La reconnaissance des émotions

Les femmes identifient mieux que les hommes les expressions émotionnelles, qu’elles soient auditives ou visuelles. Olivier Collignon

74

Une beauté toute relative

70

Les hommes perçoivent-ils les couleurs et les formes comme les femmes ? Ils semblent traiter différemment les contrastes. Enric Munar Roca

78

Le fossé de l’humour

Le sourire, le rire et l’humour jouent un rôle essentiel, du flirt à la relation durable.

Christie Nicholson

Les deux visages de la dépression

Les hommes ne vivent pas la dépression de la même façon, et ne sont pas égaux face à elle.

86

Eric Westly

Les hommes sont plus agressifs que les femmes

Non, les femmes aussi peuvent être agressives, mais les hommes sont plus dangereux. Scott Lilienfield et Hal Arkowitz

94

sont plus dangereux. Scott Lilienfield et Hal Arkowitz 94 © World Sergio Imagery Pitamitz / /
sont plus dangereux. Scott Lilienfield et Hal Arkowitz 94 © World Sergio Imagery Pitamitz / /
© World Sergio Imagery Pitamitz / / Corbis Robert Harding
© World
Sergio Imagery
Pitamitz / / Corbis
Robert Harding
Yuri Arcus / Shutterstock
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Le fossé

de l’humour

78

DIfférents toute la vie

64

Le fossé de l’humour 78 DIfférents toute la vie 64 Une beauté toute relative 74 Rendez-vous

Une beauté

toute relative

74

toute la vie 64 Une beauté toute relative 74 Rendez-vous sur le site de Cerveau &
toute la vie 64 Une beauté toute relative 74 Rendez-vous sur le site de Cerveau &

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Préface Cerveau masculin et cerveau féminin : quelles différences ? Serge Ciccotti est docteur en
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Préface Cerveau masculin et cerveau féminin : quelles différences ? Serge Ciccotti est docteur en

Préface

Cerveau masculin et cerveau féminin :

quelles différences ?

Serge Ciccotti est docteur en psychologie et chercheur associé

à l’Université

de Bretagne Sud,

à Lorient.

B ien qu’il soit sujet à controverses, le

« dimorphisme cérébral humain »

est de mieux en mieux documenté.

L’objet de ce numéro de L’Essentiel

Cerveau & Psycho est précisément

de présenter les grandes différences qui distin- guent la psychologie de l’homme de celle de la femme. Car, quoi que certains en disent, les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes goûts, aptitudes, domaines d’intérêt ou com- portements. Certaines de ces dissemblances sont notables, d’autres moins. Vous découvrirez que ces différences relèvent parfois de la pure biologie (voir L’instinct maternel niché dans le cerveau, page 8 ou encore Cerveaux sur influence hormonale, page 15) et parfois de la culture et de l’éducation (voir Les filles sont-elles nulles en maths ?, page 46). Il n’est pas toujours aisé d’en trouver la cause, car de multiples influences interagissent la plupart du temps. Quoi qu’il en soit, lorsque la science met en évidence des différences entre les hommes et les femmes, pourquoi les contester, voire les nier ? Les chercheurs essayent de comprendre leur nature, leur cause, essayent même d’en tirer des enseignements pour l’éducation, l’enseigne- ment, ou encore la vie sociale. Ainsi, le sociolo- gue Michel Fize montre-t-il comment la prise en compte des différences entre les filles et les gar- çons apporte des éléments au débat sur l’ensei- gnement (Voir La mixité abandonnée ?, page 51). Les seins, l’utérus et les ovaires ne sont pas les seuls éléments qui distinguent les femmes des hommes. Pourtant, on a longtemps fait comme si ces seuls organes faisaient la différence, et comme si le cerveau, les comportements ou encore la psychologie étaient identiques. On sait

aujourd’hui que le cerveau a un sexe, c’est-à-dire que les femmes utilisent davantage leurs deux hémisphères pour certaines fonctions tel le lan- gage (voir Cerveau masculin, cerveau féminin, page 30 et Des styles différents de conversation, page 54). Qui plus est, les écarts se manifestent dans le cadre du fonctionnement normal du cer- veau, mais également dans certains cas patholo- giques. En effet, en cas de lésion cérébrale, les femmes récupèrent plus vite et souffrent moins d’aphasie que les hommes. Ou encore, on com- mence à comprendre qu’une dépression ne devrait pas être prise en charge de la même façon selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme (voir Les deux visages de la dépression, page 86).

Des sensibilités variées à certaines maladies

Saviez-vous que les femmes se réveillent plus rapidement d’une anesthésie générale que les hommes ? Et même près de deux fois plus vite… Ainsi, les expériences montrent que les femmes reprennent conscience en moyenne 7 minutes après la fin de l’anesthésie, alors que pour les hommes, c’est 11 minutes. Les femmes se mettent

à parler 8 minutes après l’arrêt de la drogue alors

qu’il faut presque 12 minutes aux hommes. Cette découverte explique aussi pourquoi les femmes se plaignent trois fois plus souvent que les hommes d’avoir été conscientes pendant une intervention chirurgicale. La raison en reste inconnue. Dire que les deux sexes sont identiques, ce serait aussi contester le fait que les femmes sont

deux à trois fois plus susceptibles d’être touchées par la sclérose en plaques que les hommes, et ce

à un plus jeune âge. La forme de cette maladie

change aussi, avec une phase de rémission pour la femme – surtout pendant la grossesse

change aussi, avec une phase de rémission pour la femme – surtout pendant la grossesse –, alors qu’elle est progressive, sans rémission chez l’homme. Certaines autres pathologies, qu’elles relèvent du fonctionnement cérébral ou non – la calvitie, la myopathie de Duchenne, l’hémo- philie ou l’autisme –, touchent davantage les garçons que les filles. Différence encore dans les effets de l’aspirine qui, prise à titre préventif, réduit le risque d’infarctus chez l’homme, mais pas chez la femme. En revanche, chez la femme, ce médicament diminue le risque d’accident vasculaire cérébral…

Rien ne justifie les inégalités

Cette variabilité est vraisemblablement d’origine génétique. Car si l’éducation peut amplifier des différences de comportement, ce n’est pas elle qui peut expliquer le dimor- phisme observé sur les exemples de pathologies que nous venons d’évoquer. Ces variations ont été sélectionnées au cours de l’évolution, parce qu’elles conféraient des avantages à ceux ou cel- les qui les présentaient. Et à plusieurs reprises dans ce dossier, des explications évolutionnistes seront proposées. Darwin nous aide à mieux comprendre ces différences… Pourquoi certains refusent-ils de les accep- ter ? Parce qu’elles risquent de donner lieu à des exploitations idéologiques, qui viseraient à légi- timer certaines politiques inégalitaires ou de discrimination. De fait, la France est loin d’être à l’avant-garde dans le domaine de l’égalité homme-femme. C’est aujourd’hui encore, au début du XXI e siècle, un pays où les femmes sont moins payées que les hommes à niveau de compétence identique : selon les statistiques de l’INSEE de 2010, le salaire d’une femme travail- lant dans une entreprise privée serait en moyenne 22 pour cent inférieur à celui d’un homme ayant une qualification identique. Si, comme nous l’avons évoqué, cette ques- tion soulève des polémiques, c’est bien pour des raisons de ce type : ces différences ne doivent pas servir de prétexte pour maintenir les fem- mes dans un état de dépendance vis-à-vis des hommes, pour justifier un salaire inférieur ou quelque forme de discrimination que ce soit.

Quand on étudie la littérature concernant les différences entre les sexes, on constate que les études françaises sont rares en ce domaine. Il est possible que les chercheurs français soient influencés par une idéologie dominante qui consiste à déclarer qu’« On ne naît pas femme, on le devient » comme l’affirmait Simone de Beauvoir. Le poids de l’environnement laisse alors peu de place aux explications biologiques. On sait qu’en France plus qu’ailleurs, la psycha- nalyse a eu et a encore un impact très impor- tant sur l’explication des comportements qui sont vus la plupart du temps comme acquis dans l’enfance. Cette « pression idéologique douce » associée au féminisme soutenant qu’il n’existe pas de différences entre les sexes pour- rait pousser les chercheurs français à laisser ces sujets de côté. Au contraire, les recherches anglo-saxonnes apportent de nombreuses don- nées intéressantes.

Les hommes et les femmes ne sont pas identiques. L’un est complémentaire de l’autre. L’un et l’autre sont inséparables.

Ce numéro de L’Essentiel Cerveau & Psycho fait donc le point sur ces résultats. On y démonte quelques idées reçues bien ancrées (voir Les hommes sont-ils plus agressifs que les femmes ?,

page 94 et Vrai ou faux ?, page 60). La situation est-elle susceptible d’évoluer ? Oui, il semble que les comportements changent, preuve que certai- nes des variations observées sont uniquement le fruit de l’éducation ou des contraintes sociales (voir Les nouveaux pères, page 24). Ainsi, il existe des différences « naturelles », d’autres issues des contraintes éducatives ou sociales. Il ne suffit pas de déclarer l’égalité entre les sexes, on doit veiller à ce qu’elle soit respectée, mais, ce faisant, il faut garder à l’es- prit que les hommes et les femmes ne sont pas identiques, ni physiquement ni mentalement. L’un n’est pas supérieur à l’autre, l’un est com- plémentaire de l’autre. L’un et l’autre sont

inséparables.

© Sebastian Kaulitzki / Shutterstock
© Sebastian Kaulitzki / Shutterstock

Le rôle des hormones

Le rôle des hormones Durant la grossesse, les capacités cognitives de la future mère changent, la

Durant la grossesse, les capacités cognitives de la future mère changent, la préparant à l’arrivée du bébé. Des hormones remodèlent son cerveau. Ces dernières baignent également le cerveau du futur bébé, et elles influeront sur le comportement de l’enfant quand il grandira. Même le jeune père subit des modifications hormonales à l’arrivée du bébé. Les hormones impriment leur marque dans le cerveau.

Le rôle des hormones

Craig Kinsley est professeur de neurosciences dans le Département de psychologie et dans le Centre de neurosciences de l’Université de Richmond. Kelly Lambert, professeur de neurosciences comportementales et de psychologie, est codirecteur du Centre de recherche du Collège Randolph-Macon.

du Centre de recherche du Collège Randolph-Macon. En Bref • De nombreuses modifications tant

En Bref

De nombreuses

modifications tant morphologiques que fonctionnelles surviennent chez la rate gestante.

Ces modifications

prépareraient les futures mères à mieux s’occuper de leurs petits.

Elles rendraient

aussi les mères moins craintives et plus prêtes à prendre des risques pour protéger leurs petits.

La reproduction

favoriserait l’apprentissage et améliorerait la mémoire spatiale.

L’instinct maternel niché dans le cerveau

Chez les mammifères, la structure du cerveau maternel évolue durant la gestation et après la naissance du petit. Les mères acquerraient des capacités cognitives les rendant plus attentives à leurs petits et plus aptes à s’occuper d’eux.

Q u’est-ce que l’« instinct mater- nel » ? Comment une femme devient-elle une mère ? Chez presque tous les mammifères, du rat à l’homme en passant par

le singe, le comportement des femelles évolue au cours de la gestation et de la maternité. Avant d’être mères, les femelles sont indépendantes et se consacrent à leurs propres besoins et à leur

survie, mais elles se vouent entièrement à leurs petits dès leur naissance. Les neurobiologistes commencent à comprendre les mécanismes de cette transition : les fluctuations hormonales drastiques qui se produisent durant la grossesse, au moment de la naissance et pendant l’allaite-

ment, remodèleraient le cerveau de la femme. Certaines des aires cérébrales remodelées jouent un rôle dans la régulation des comporte- ments maternels, tels la construction du nid, les soins apportés aux petits et leur protection face

aux prédateurs ; d’autres sont impliquées dans la mémoire, l’apprentissage et les réactions à la peur et au stress. Les rates qui ont eu des petits réussissent mieux que les rates qui n’en ont pas eus (nullipares) dans divers tests d’orientation dans des labyrinthes et pour capturer des proies.

Ainsi les hormones qui stimulent le comporte- ment maternel amélioreraient aussi les aptitu- des à la chasse, favorisant la survie des petits. De surcroît, les bénéfices cognitifs se prolonge- raient après le sevrage.

Les expériences ont surtout été faites sur les rongeurs, mais les neurobiologistes pensent que la maternité s’accompagnerait aussi de change- ments mentaux durables chez les femmes. Les comportements maternels sont similaires chez la plupart des mammifères : ils sont probable- ment contrôlés par les mêmes régions du cer- veau. Pour certains, le développement du com- portement maternel aurait même été l’un des principaux moteurs de l’évolution du cerveau des mammifères. Lorsque les mammifères ont commencé à se différencier de leurs ancêtres reptiliens, ils sont passés d’une stratégie d’aban- don des œufs après la ponte à une stratégie de défense du nid. Les avantages sélectifs de cette attitude auraient modifié les hormones cérébra- les, puis les comportements.

Un cerveau baigné d’hormones

Le rôle des hormones de la grossesse dans l’attention que portent les femelles à leur progé- niture a été découvert il y a plus d’un demi-siè- cle. Dans les années 1940, Franck Beach, de l’Université Yale, a montré que les estrogènes et la progestérone, les hormones sexuelles femel- les, régulent l’agressivité et la sexualité des rats, des hamsters, des chats et des chiens. Ensuite, Daniel Lehrman et Jay Rosenblatt, alors à l’Institut du comportement animal de

l’Université Rutgers, prouvaient que ces mêmes hormones sont nécessaires à l’expression du comportement maternel de la rate. En 1984, Robert Bridges, à l’École vétérinaire de Tufts Cumming, rapportait que la production d’es- trogènes et de progestérone augmente à des périodes bien définies de la grossesse et que l’apparition de l’instinct maternel dépend d’une régulation précise des concentrations de ces hormones. R. Bridges et ses collègues mon- trèrent ensuite que la prolactine, l’hormone de la lactation, déclenche un comportement mater- nel chez des rates dont les concentrations en estrogènes et en progestérone sont déjà élevées. En plus des hormones, d’autres substances agissant sur le système nerveux participent au déclenchement de l’instinct maternel. En 1980, Alan Ginzler, de la Faculté de médecine de l’Université de Downstate à New York, consta- tait une augmentation des endorphines – des protéines analgésiques produites notamment par l’hypophyse sous contrôle de l’hypothala- mus – chez une rate gestante, en particulier juste avant la mise bas. Les endorphines soulageraient les douleurs de la parturition et déclencheraient le comportement maternel. Pour résumer, diffé- rents systèmes neurochimiques et hormonaux commandent l’instinct maternel, et le cerveau de la mère évolue au fil des changements qui accompagnent la grossesse. Existe-t-il des zones cérébrales particulière- ment impliquées dans le comportement mater- nel ? Michael et Marilyn Numan à Boston ont montré que, dans l’hypothalamus, l’aire préop- tique médiane joue un rôle notable ; une lésion de cette aire ou une injection de morphine dans cette zone perturbe l’attitude maternelle des rates. D’autres aires cérébrales sont égale- ment impliquées (voir l’encadré page 10) ; elles contiennent toutes de nombreux récepteurs aux hormones et à d’autres substances neuro- chimiques. Selon Paul MacLean, de l’Institut américain pour la santé mentale (NIH), les cir- cuits nerveux reliant le thalamus, la station relais du cerveau, et le cortex cingulaire, qui contrôle les émotions, constituent une partie impor- tante du système de régulation de l’instinct maternel. Des lésions du cortex cingulaire chez des rates mères abolissent ce comportement.

1. Des changements comportementaux

accompagnent la maternité chez toutes les femelles de mammifères. Les modifications du cerveau féminin induites par les hormones rendraient les mères plus vigilantes et plus aptes à s’occuper de leurs petits, mais elles amélioreraient aussi leur mémoire spatiale et leur capacité d’apprentissage.

Justin Cooper
Justin Cooper

Le développement de ces circuits aurait favorisé l’évolution du cerveau primitif des reptiles vers le cerveau des mammifères. En outre, dès que les hormones de la repro- duction ont déclenché l’instinct maternel, le cer- veau deviendrait moins sensible à ces molécules et le comportement maternel serait stimulé par la progéniture elle-même. Bien qu’un mammi- fère nouveau-né soit une petite créature exi- geante et peu séduisante – il ne sent pas bon, est fragile et dort par intermittence –, le dévoue- ment de la mère est sans égal, pouvant lui faire

oublier de manger ou de s’accoupler. Les petits représenteraient une récompense renforçant l’instinct maternel. Quand on leur propose de la cocaïne ou des nouveau-nés, les rates choisissent toujours les petits. Craig Ferris, de la Faculté de médecine de l’Université du Massachusetts, a récemment étu- dié le cerveau de rates allaitantes par imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), une technique non invasive qui permet d’enre- gistrer des variations de l’activité cérébrale. Il a découvert que l’activité du noyau accumbens, un

Des hormones qui remodèlent le cerveau Thalamus Cortex cingulaire Cortex préfrontal Habunela latéral et
Des hormones qui remodèlent le cerveau
Thalamus
Cortex cingulaire
Cortex préfrontal
Habunela latéral
et orbitofrontal
Hypothalamus
Hypophyse
Estrogènes
et progestérone
Ocytocine,
prolaxine et
endorphines
Noyau Accumbens
Aire préoptique
médiane
Hypophyse
Hippocampe
Hypothalamus
Amygdale
Substance grise
périaqueducale
Ovaires
P endant la grossesse, les ovaires et le placenta produisent de grandes
quantités d’estrogènes et de progestérone (flèches rouges), les hor-
Placenta
mones féminines de la reproduction. L’hypothalamus et l’hypophyse
sécrètent l’ocytocine qui déclenche les contractions lors de l’accouche-
ment, la prolactine stimulant les glandes mammaires et des endorphines
qui calment les douleurs de l’accouchement (flèches bleues). Des travaux
réalisés chez l’animal montrent que ces substances modifieraient le cer-
veau de la femme de différentes façons. Les estrogènes et la progestérone,
par exemple, augmenteraient la taille des corps cellulaires des neurones
dans l’aire préoptique médiane de l’hypothalamus, qui régule les réactions
maternelles instinctives. Elles accroîtraient aussi les connexions neuronales dans
l’hippocampe, siège de la mémoire et de l’apprentissage. Les autres régions impli-
quées dans le comportement maternel seraient le cortex cingulaire, les cortex pré-
frontal et orbitofrontal, le noyau accumbens, l’amygdale, l’habenula latérale et la
substance grise périaqueducale.
Tam Tolpa

Avec l’aimable autorisation d’Elsevier (Brain Research Bulletin, 2001)

centre d’intégration du renforcement et de la récompense, augmente lorsque la mère allaite ses petits. Par ailleurs, quand une souris mère peut appuyer sur une barre pour que des petits tom- bent dans sa cage, elle ne s’arrête pas avant que la cage ne soit pleine de petits souriceaux roses. La tétée provoquerait aussi la libération de petites quantités d’endorphines chez la mère. Ces analgésiques naturels agissant comme des dro- gues opiacées rendraient la mère « dépendante » de sa portée. Le contact des petits entraîne aussi une libération d’ocytocine, une hormone qui aurait un effet similaire sur la mère. Les femelles de rongeurs s’occuperaient de leur progéniture parce qu’il leur est agréable de le faire. Qu’en est-il de la motivation chez la femme ? Jeffrey Lorberbaum, à la Faculté de médecine de l’Université de Caroline du Sud, a examiné par IRMf le cerveau de mères écoutant les pleurs de leur bébé : l’aire préoptique médiane de l’hypo- thalamus et les cortex frontal et orbitofrontal s’activent. Qui plus est, Andreas Bartels et Semir Zeki, du Collège universitaire de Londres, ont montré que les aires cérébrales qui régulent la récompense s’activent dès que les mères humai- nes regardent leur enfant.

Bouleversements cérébraux associés à la reproduction

Pour comprendre le fonctionnement des cir- cuits de l’instinct maternel, des neurobiologistes ont étudié comment le cerveau femelle évolue à différents stades de la reproduction. Dans les années 1970, Marian Diamond, de l’Université de Californie à Berkeley, a travaillé sur le cortex de rates gestantes. Le cortex, la couche la plus externe du cerveau, reçoit et traite l’information sensorielle et contrôle les mouvements volontai- res. Les rats élevés dans des environnements sti- mulants, avec des roues, des jouets et des tun- nels, ont des cortex aux replis plus complexes que les rats élevés dans des cages nues. Toutefois, M. Diamond a découvert que le cortex de rates gestantes issues d’environnements appauvris est tout aussi développé que celui de rates élevées dans un environnement stimulant. Les hormo- nes et divers facteurs liés au fœtus stimuleraient le cerveau des rates gestantes. Au milieu des années 1990, Lori Keyser, dans le laboratoire de l’un d’entre nous (Craig Kinsley) à l’Université de Richmont, montra que le volume des corps cellulaires des neurones de l’aire préoptique médiane de rates augmente durant la gestation (voir la figure 2). De plus, le nombre et la longueur des dendrites (les prolon- gements des corps cellulaires qui reçoivent des

prolon- gements des corps cellulaires qui reçoivent des signaux nerveux) de ces neurones augmentent à mesure
prolon- gements des corps cellulaires qui reçoivent des signaux nerveux) de ces neurones augmentent à mesure

signaux nerveux) de ces neurones augmentent à mesure que la grossesse progresse. On observe les mêmes changements chez des rates nullipa- res traitées avec de la progestérone et de l’estra- diol, le plus puissant des estrogènes naturels ; ce mélange reproduit les conditions normales d’une gestation. Les hormones de la grossesse stimuleraient les neurones de l’aire préoptique médiane afin d’anticiper les besoins liés à la maternité : les neurones remodelés permet- traient à la mère de disposer de toute la panoplie des comportements maternels nécessaires pour nourrir et protéger ses petits. Cependant, le comportement maternel n’est pas restreint aux soins prodigués à la progéni- ture et d’autres régions cérébrales seraient modifiées. Par exemple, une rate mère prend des risques pour s’occuper de ses petits. Elle quitte fréquemment la sécurité relative du nid pour chercher de la nourriture, ce qui l’expose (elle et ses petits) aux prédateurs. Deux modifications cognitives faciliteraient les tâches de la mère :

une amélioration de ses aptitudes à la chasse – par exemple, une meilleure reconnaissance de son environnement minimisant le temps passé hors du nid – ; et une diminution de la peur et de l’anxiété, qui l’aiderait à quitter le nid et lui permettrait de chasser plus vite. En 1999, nous avons obtenu des résultats étayant la première hypothèse : la reproduction augmenterait l’apprentissage et la mémoire spa- tiale chez le rat. Les jeunes femelles ayant eu une ou deux portées sont plus performantes que les

2. Les corps cellulaires

des neurones de l’aire préoptique médiane des rates nullipares (en haut) sont plus petits que ceux des rates gestantes (en bas). Les hormones de la gestation stimuleraient les neurones de l’aire préoptique médiane, préparant la future mère à sa nouvelle condition.

nullipares du même âge quand il s’agit de se souvenir de la localisation d’une récompense alimentaire dans deux tests : un labyrinthe radial à huit branches (voir l’encadré ci-dessous), et une version modifiée du labyrinthe dit de Morris, c’est-à-dire un grand enclos circulaire contenant neuf puits de nourriture. On observe une amélioration des capacités de recherche de nourriture chez les femelles allaitant et chez les mères sevrées de leurs petits depuis plus de deux semaines. De plus, des femelles nullipares ayant reçu des petits obtiennent les mêmes résultats que les mères allaitant : la simple présence de la portée stimulerait la mémoire spatiale, peut-être en activant certaines aires cérébrales ou en déclenchant la sécrétion d’ocytocine. D’autres facultés des mères sont-elles égale- ment améliorées ? Les rates mères seraient plus rapides que les nullipares pour capturer des proies. Le test consiste à placer ces rates un peu affamées dans un enclos de 1,5 mètre de côté ; sous les copeaux de bois recouvrant le sol est caché un criquet. Les nullipares mettent en moyenne 270 secondes pour trouver le criquet et le manger, alors que les femelles allaitantes y arri- vent en à peine plus de 50 secondes. Même lors- que les nullipares sont encore plus affamées ou lorsque le bruit du criquet est masqué, les rates

mères s’emparent plus rapidement de la proie. Concernant notre seconde hypothèse, Inga Neumann, de l’Université de Regensburg en Allemagne, a montré que, confrontées à des défis, telle l’obligation de nager, les rates gestan- tes et allaitantes ont moins peur et sont moins anxieuses (on l’évalue en mesurant leurs concen- trations sanguines en hormones du stress) que les rates nullipares. Qui plus est, les rates mères explorent davantage l’espace et s’immobilisent moins souvent, deux marques d’audace. Par ail- leurs, l’activité neuronale diminue dans la région CA3 de l’hippocampe et dans le complexe amyg- dalien basolatéral, deux régions contrôlant le stress et l’émotion. La diminution de la peur et du stress et l’augmentation de sa mémoire spa- tiale permettent à la rate mère de quitter le nid, de chasser efficacement et de rentrer rapidement pour s’occuper de sa progéniture. Les transformations de l’hippocampe, struc- ture essentielle à la mémoire, à l’apprentissage et aux émotions, seraient liées aux modifications comportementales de la mère. Catherine Woolley et Bruce McEwen, de l’Université Rockefeller, ont observé des variations cycliques dans la région CA1 de l’hippocampe au cours du cycle de l’es- trus de la rate (l’équivalent du cycle menstruel de la femme). Dans cette région, la densité des épi-

Étonnantes rates mères

D es expériences récentes suggèrent que la reproduction favorise les capacités de reconnaissance spatiale et la

mémoire chez les rates, tout en diminuant l’anxiété et le stress.

Ces changements comportementaux amélioreraient les aptitu- des de la mère à la chasse, ce qui augmenterait les chances de survie des petits.

Le labyrinthe radial à huit bras Les chercheurs habituent d’abord les rates au labyrinthe radial en plaçant un peu de nourriture dans chacun des huit bras, puis dans quatre, puis dans deux seulement, et pour finir dans un seul. Ils regardent alors si les rates se souvien- nent du bras où se trouve la nourriture. Les rates mères qui ont déjà donné naissance à au moins deux portées réussissent

Nombre de succès

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Rates
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Jour du test

l’épreuve du labyrinthe (c’est-à-dire qu’elles trouvent la nourri- ture en moins de trois minutes) dès le premier jour du test ; les rates nullipares n’y parviennent qu’au septième jour de test.

Rate nullipare Rate mère
Rate nullipare
Rate mère

nes dendritiques – de petites épines réparties le long des projections neuronales qui permettent d’accroître la surface de réception des signaux – augmente avec la concentration en estrogènes. Étant donné les changements structuraux induits par ces brèves fluctuations hormonales, comment l’hippocampe est-il remodelé au cours de la grossesse, lorsque les concentrations en estrogènes et en progestérone restent élevées pendant longtemps ? L’équipe de C. Kinsley a étudié le cerveau de rates à la fin de leur gestation et elle a montré que les épines dans le CA1 sont plus denses que chez les nullipares. Au cours de la gestation, cette augmentation du nombre d’épines dendritiques favoriserait les capacités d’apprentissage et de chasse des mères.

Des fluctuations hormonales aux modifications neuronales

L’ocytocine, une hormone qui déclenche les contractions et stimule la production du lait, agirait aussi sur l’hippocampe. Selon Kazuhito Tomizawa et ses collègues de l’Université d’Okayama au Japon, l’ocytocine favorise l’éta- blissement de connexions durables entre les neurones de l’hippocampe. Ainsi, des injections d’ocytocine dans le cerveau de souris femelles

Labyrinthe surélevé en forme de croix Dans ce labyrinthe surélevé à plus de un mètre au-dessus du sol, on mesure combien de temps les rates passent sur les deux branches sans rebord ; les rongeurs ont tendance à les éviter parce qu’elles sont élevées et exposées (contrairement aux deux branches fermées du labyrinthe). À tous les âges, les rates mères sont plus téméraires que les nullipares, passant plus de temps sur les branches sans rebord.

50 - Mère ayant une portée 40 - 30 - 20 - 10 - Rate
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Proportion
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Âge (en mois)

nullipares amélioreraient leur mémoire à long terme. À l’inverse, l’injection d’inhibiteurs de l’ocytocine dans le cerveau de rates mères per- turbe leurs performances mnésiques. La maternité a-t-elle un effet sur les cellules gliales, l’autre grande catégorie de cellules ner- veuses ? Dans le laboratoire de C. Kinsley, Gordon Gifford a examiné des astrocytes, des cellules gliales qui apportent les nutriments aux neurones et leur servent de soutien. Il a constaté que les astrocytes de l’aire préoptique médiane et de l’hippocampe de rates en fin de gestation, allaitant ou ayant reçu un traitement hormonal substitutif, sont plus complexes et plus nom- breux que ceux des rates nullipares. À nouveau, les fluctuations hormonales augmenteraient l’activité neuronale au cours de la gestation, via une modification des neurones et des cellules gliales dans des régions essentielles à la mémoire et à l’apprentissage. Ces bénéfices cognitifs perdurent-ils au-delà de la période de lactation ? Oui : des rates mères de deux ans – l’équivalent de 60 ans pour une femme – apprennent des tâches spatiales plus rapidement que des rates nullipares du même âge. Quel que soit l’âge des rates (6, 12, 18 et 24 mois), les mères se souviennent mieux de la localisation des récompenses alimentaires dans

Rate nullipare Rate mère Slim Films
Rate nullipare
Rate mère
Slim Films

les labyrinthes que les nullipares. À la fin des tests, l’examen du cerveau des mères a montré qu’il présente moins de dépôts de protéines pré- curseurs de l’amyloïde – qui jouerait un rôle dans la dégénérescence des neurones au cours du vieil- lissement – dans deux zones de l’hippocampe, la région CA1 et le gyrus denté. D’autres tests com- portementaux ont confirmé que l’apprentissage spatial persiste chez des rates âgées ayant été mères. De surcroît, elles restent plus téméraires.

Bibliographie

K. Lambert et C. Kinsley,

The neuroeconomics of motherhood : the costs and benefits of

maternal investment, in The Neurobiology of the Parental Brain, pp. 481-492, Academic Press, 2009.

C. Kinsley et K. Lambert,

Reproduction-induced neuroplasticity : natural behavioral and neuronal alterations associated with the production and care of offspring, in J. Neuroendocrinology, vol. 20, pp. 515-525,

2008.

M. Numan et T. Insel,

The neurobiology of parental behavior, in Springer-Verlag, 2003.

K. Lambert et R. Gerlai,

A tribute to Paul MacLean : the neurobiological

relevance of social behavior, in Physiology and Behavior, vol. 79(3), 2003.

Les effets à long terme de la maternité

Cela a été étudié à l’aide d’un labyrinthe en forme de croix dont les branches sont surélevées et dont deux d’entre elles n’ont pas de rebord et n’offrent aucune cachette si bien que les ron- geurs les évitent habituellement (voir l’encadré de la page 13). Or à presque tous les âges testés (jusqu’à 22 mois), les rates ayant été mères pas- sent plus de temps que les nullipares sur les branches sans rebord. Le cerveau de ces mères présente moins de cellules en dégénérescence dans les cortex cingulaire, frontal et pariétal, des régions recevant de nombreuses entrées senso- rielles. Ainsi, les hormones qui baignent le cer- veau des rates gestantes et l’environnement sen-

soriel riche du nid atténueraient certains effets du vieillissement sur la cognition. Les femmes retirent-elles de leur grossesse et de la maternité des bénéfices cognitifs sembla- bles à ceux observés chez le rat ? Oui, les modi- fications des systèmes de régulation sensorielle seraient comparables à celles mises en évidence chez les autres animaux. Alison Fleming, de

l’Université de Toronto, a montré que, dans l’es- pèce humaine, les mères reconnaissent divers bruits et odeurs en relation avec leur nouveau- né, peut-être en raison d’une meilleure sensibi- lité sensorielle. Après l’accouchement, les mères qui ont une concentration élevée en cortisol seraient plus attirées par l’odeur de leur bébé et détecteraient mieux ses pleurs. Le cortisol, dont la concentration augmente généralement dans des situations de stress, aurait un effet positif chez les jeunes mères : il augmenterait l’atten- tion, la vigilance et la sensibilité, renforçant le lien entre la mère et son enfant. Existe-t-il des effets à long terme de la mater- nité ? Les femmes ayant accouché à l’âge de 40 ans ou plus auraient quatre fois plus de chances de vivre jusqu’à 100 ans que des fem- mes ayant été mères plus jeunes. Ainsi, les fem- mes qui seraient enceintes vers 40 ans vieilli- raient plus lentement. Toutefois, nous pensons que la grossesse et la maternité auraient stimulé

le cerveau de ces femmes au moment même où les hormones de la reproduction commençaient à se raréfier. Les bénéfices cognitifs de la mater- nité auraient contrebalancé la perte des hormo- nes bénéfiques pour la mémoire, permettant ainsi une meilleure survie des neurones et une plus grande longévité. La maternité rend-elle les femmes plus com- pétitives ? Certaines études se sont intéressées à une habileté associée à la maternité : la capacité multitâches. Il est possible que les modifications cérébrales liées au comportement maternel per- mettent à la mère de jongler avec toutes ses obli- gations. Chez les rats, les mères sont effective- ment multitâches : elles sont plus performantes que les nullipares lorsqu’il s’agit de suivre simul- tanément des signaux visuels, des sons, des odeurs et d’autres animaux. Les changements cérébraux associés au com- portement maternel permettent-ils aux mères de mieux gérer les différentes contraintes aux- quelles elles sont soumises – éducation des enfants, travail, obligations sociales, etc. – par rapport aux femmes qui n’ont pas eu d’enfants ? On ignore la réponse, mais on sait que le cer- veau humain est remarquablement plastique : sa structure et son activité s’adapteraient lorsqu’on est confronté à un défi.

Et le cerveau des hommes ?

Et pour finir, qu’en est-il du cerveau paternel ? Les pères qui s’occupent de leurs enfants en reti- rent-ils un bénéfice mental ? L’étude de ouistitis, des petits singes brésiliens, apporte quelques élé- ments de réponse. Ces primates sont monoga- mes et les deux parents élèvent leur progéniture. Les mères et pères ouistitis apprennent plus faci- lement quel récipient contient le plus de nourri- ture, que des ouistitis non parents. Ces résultats confirment ceux obtenus pour une espèce de souris (Peromyscous californicus) chez laquelle le mâle contribue activement aux soins des petits :

les souris pères, comme les mères, se repèrent plus facilement dans un labyrinthe. De plus, les pères explorent plus rapidement de nouveaux stimulus que leurs homologues célibataires. Par conséquent, chez les mammifères, la reproduction modifierait le cerveau des parents en favorisant l’apparition de nouvelles capacités et de comportements spécifiques, particulière- ment chez les femelles, mais seuls les comporte- ments dont dépendent le bien-être et la survie de la progéniture seraient améliorés. Néanmoins, nombre de capacités cognitives favorisées par la maternité trouvent des applications dans d’au-

tres domaines.

Le rôle des hormones

Les mystères du cerveau féminin

Le cerveau des femmes fonctionne de façon asymétrique avant l’ovulation, mais de façon symétrique après, ce qui change sa façon d’aborder les problèmes.

Markus Hausmann est psychologue à l’Université de Durham en Grande-Bretagne. Ulrich Bayer est psychologue dans l’équipe de M. Hausmann.

À première vue, le cerveau a l’air symétrique. Mais c’est une impres- sion trompeuse. Depuis plus d’un siècle, les neurologues savent que les deux hémisphères cérébraux,

quoique semblables en apparence et reliés uni- quement par les fibres du corps calleux et des commissures, remplissent des tâches distinctes. Certes, les deux hémisphères coopèrent étroite- ment pour contrôler notre comportement, mais le côté gauche domine dans le domaine du lan- gage et le droit prend davantage en charge la perception de l’espace, le sens de l’orientation. Cette capacité du cerveau à répartir les tâches entre ses hémisphères est qualifiée d’« asymétrie cérébrale fonctionnelle » et n’est pas propre à l’homme. Elle est également présente chez de nombreuses espèces animales. Dans l’espèce humaine, une différence appa- raît entre les sexes. Tandis que les hommes uti- lisent préférentiellement leur hémisphère gau- che pour parler et leur hémisphère droit pour se repérer sur une carte, les femmes semblent

Les deux hémisphères sont

presque symétriques, mais leurs fonctions ne le sont pas.

1. Cherchez la différence

Raphael Queruel
Raphael Queruel

utiliser leurs deux hémisphères à la fois. Le cer- veau des femmes est donc fonctionnellement plus symétrique que celui des hommes. Des méthodes d’observation, notamment l’élec- troencéphalographie et l’imagerie par réso- nance magnétique fonctionnelle (IRMf), confirment cette idée. Comment expliquer ces différences de symé- trie ? D’un point de vue biologique, on pense immédiatement au rôle des hormones sexuelles. Hommes et femmes possèdent les mêmes neuro- transmetteurs, mais à des concentrations diffé- rentes. Les hommes présentent des concentra- tions élevées d’hormones sexuelles mâles – les androgènes – dont la testostérone, également présente chez les femmes, mais en quantité bien

       

Rythmes féminins :

 

comment varient les hormones ?

L e premier jour des règles est considéré comme le début du cycle menstruel de la femme. Pendant la menstruation (1), qui dure envi-

ron quatre à cinq jours, les hormones sexuelles sont présentes en fai- bles concentrations. Pendant la phase folliculaire (2), l’ovule commence sa maturation, tout comme les cellules folliculaires du tissu nourricier environnant, qui libèrent l’estradiol. L’endomètre, le tissu qui recouvre la paroi interne de l’utérus, s’épaissit, et la concentration de l’estradiol

atteint son maximum au 14 e jour, juste avant l’ovulation. Le follicule éclate alors et libère l’ovule (3). Pendant l’ovulation, l’hormone lutéini- sante entraîne la transformation du tissu folliculaire en corps jaune, lequel, pendant la phase lutéale, libère la progestérone. Environ sept à huit jours après l’ovulation, la concentration en estradiol atteint son second pic, en même temps que la progestérone (4). Si l’ovule n’est pas fécondé, le corps jaune dégénère au cours de la phase prémens- truelle, les concentrations hormonales diminuent de nouveau (5). La muqueuse de l’endomètre est détruite et le saignement marque le début d’un nouveau cycle. Ce dernier dure en moyenne 28 jours, mais cette durée varie d’une femme à l’autre.

Concentration hormonale relative

3 Estradiol 2 Progestérone 4 Hormone lutéinisante 5 1
3
Estradiol
2
Progestérone
4
Hormone
lutéinisante
5
1

1

1 5 14 24 28

5

14
14

24

1 5 14 24 28

28

 

Jours

 

Règles

 

Phase folliculaire Ovulation

Phase lutéale

Phase

 
 

prémenstruelle

plus faible. Les principales hormones sexuelles féminines sont l’estradiol (un estrogène) et la progestérone. Les hormones sexuelles contrô- lent, en priorité, la procréation, mais elles sont également présentes dans le cerveau. Elles y pénètrent via la circulation sanguine, où elles ont de nombreux effets qui ne sont pas directement liés à la sexualité. Or les neurobiologistes mon- trent aujourd’hui que les différences de symétrie cérébrale liées au sexe résultent au moins en par- tie de l’action des hormones sexuelles. La recherche sur les hormones et le cerveau s’est surtout concentrée sur les femmes, parce qu’elles présentent des fluctuations importantes des hormones au cours du cycle menstruel :

pendant les règles, elles ne produisent que très peu d’hormones sexuelles féminines. Juste avant l’ovulation, la concentration d’estradiol aug- mente fortement (voir l’encadré ci-dessous), tan- dis que la concentration de progestérone reste faible. La progestérone n’atteint son pic qu’après l’ovulation, en même temps qu’un second pic d’estradiol. À la fin du cycle menstruel, la concentration des deux hormones baisse à nou- veau. Les hommes sont de moins bons sujets d’étude pour toutes ces questions liées aux hor- mones. Leurs concentrations hormonales res- tent quasi constantes, hormis quelques fluctua- tions quotidiennes ou saisonnières. Les neuro- biologistes profitent des variations hormonales naturelles enregistrées chez la femme pour étu- dier comment les hormones sexuelles modulent la symétrie fonctionnelle du cerveau.

Des femmes testées au cours de leur cycle

Pour ce programme de recherche, nous avons d’abord fait l’hypothèse que les femmes testées avaient un cycle régulier de 28 jours. Mais nous avons rapidement dû nous rendre à l’évidence :

la nature n’obéit pas souvent à ce schéma théo- rique. Chaque femme a sa propre durée de

cycle, et ces 28 jours ne sont qu’une moyenne. Nous avons donc été obligés de mesurer directe- ment les concentrations hormonales de nos sujets pour déterminer avec précision à quelle phase du cycle elles se trouvaient. Puis nous leur avons demandé de réaliser différentes tâches de

langage et de repérage dans l’espace, d’une part, pendant les règles (où, nous l’avons évoqué les concentrations hormonales sont les plus bas- ses) ; d’autre part, juste après l’ovulation (lors- que ces concentrations sont élevées). Comment mesurer l’asymétrie fonctionnelle cérébrale des femmes ? On tente de stimuler alternativement chaque hémisphère, et d’ob-

Comment stimuler un seul hémisphère cérébral ?

P our mesurer le degré d’asymétrie fonc- tionnelle cérébrale d’un individu, il est

possible de stimuler tour à tour son hémis- phère droit ou son hémisphère gauche. La personne fixe le centre d’un écran d’ordina- teur où est d’abord projeté un mot ou une figure géométrique (à gauche). Après un bref délai, une nouvelle figure apparaît, soit dans le champ visuel droit, soit dans son champ visuel gauche. Du fait que les nerfs optiques se croisent dans le cerveau, seul l’hémisphère opposé au côté où a été pré- sentée la figure perçoit le signal (à droite). Le sujet doit décider aussi vite que possible en appuyant sur une touche si l’objet perçu est identique (I) à celui présenté juste avant au centre de l’écran, ou différent (D). Généralement, l’être humain reconnaît les mots plus vite s’ils sont apparus dans le champ visuel droit, donc envoyés directe- ment à l’hémisphère gauche. C’est l’inverse pour le traitement des figures géométriques.

Cerveau & Psycho
Cerveau & Psycho

server comment il réagit. Par exemple, on pré- sente, sur un écran d’ordinateur, des mots ou des formes géométriques qui n’apparaissent que dans la moitié gauche ou la moitié droite du champ visuel. De là, ces informations ne vont être perçues et traitées que par l’hémis- phère droit (qui perçoit la partie gauche du champ visuel) ou par l’hémisphère gauche (qui perçoit la partie droite du champ visuel). Reste à savoir si l’un ou l’autre hémisphère est plus prompt que l’autre à traiter les informations. Nous demandions aux participantes de réaliser une tâche mentale rapide à partir de ce qu’elles voyaient (par exemple, comparer aussi vite que possible la forme géométrique entrevue avec un mot situé au centre de l’écran). Plus la com- paraison était rapide, plus on pouvait en déduire que l’hémisphère cérébral ayant traité l’information était actif. Nous avons alors vu apparaître des résultats qui confortaient nos hypothèses. Pendant les règles, les femmes traitent l’information préfé- rentiellement avec leur hémisphère gauche. Elles ont un fonctionnement cérébral typique- ment masculin, qui sollicite surtout un hémis- phère. En revanche, après l’ovulation, quand les concentrations hormonales augmentent, les deux hémisphères cérébraux participent de façon équilibrée au traitement de l’information. Quelle est l’hormone la plus importante, pour

déterminer le passage d’un mode à un seul hémisphère au mode à deux hémisphères ? D’après nos résultats, c’est la progestérone qui joue le rôle déterminant : plus la concentration de progestérone est élevée, plus le cerveau opère de façon symétrique, donc « féminine ».

Les hormones modulent le couplage entre hémisphères

D’où les hormones sexuelles tirent-elles leur capacité d’agir sur le cerveau ? Elles intervien- nent vraisemblablement sur la façon dont les hémisphères cérébraux dialoguent, par l’inter- médiaire d’un faisceau de fibres qui les relie, et que l’on nomme corps calleux. Cette structure nerveuse (voir la figure 2) transmet des signaux activateurs et inhibiteurs d’un hémisphère à l’autre, dans les deux sens, au moyen de plus de 200 millions de fibres nerveuses. Le fait qu’un hémisphère prenne l’ascendant sur l’autre dans la réalisation d’une tâche (par exemple, l’hémisphère gauche dans la compré- hension du langage, chez l’homme) résulte d’un mécanisme d’inhibition : par l’intermédiaire du corps calleux, l’hémisphère gauche envoie des signaux inhibiteurs à l’hémisphère droit, qui réduisent l’activité de ce dernier. L’inverse se produit probablement lorsqu’on présente à quelqu’un des stimulus spatiaux, tels des figures

à quelqu’un des stimulus spatiaux, tels des figures En Bref • L’hémisphère gauche traite le langage,

En Bref

L’hémisphère

gauche traite le langage, le droit assure les tâches spatiales.

Le cerveau féminin

fonctionne plutôt de façon asymétrique quand les hormones sont peu concentrées (pendant les règles). Les deux hémisphères coopèrent davantage après l’ovulation.

L’asymétrie

fonctionnelle du cerveau se manifeste surtout après la ménopause.

2. Les deux hémisphères communiquent par des faisceaux de neurones nommés commissures. La plus volumineuse

2. Les deux hémisphères

communiquent par des faisceaux de neurones nommés commissures. La plus volumineuse de ces connexions interhémisphériques est le corps calleux.

géométriques ou des visages. Dans ces condi- tions, c’est surtout l’hémisphère droit qui tra- vaille, tout en inhibant son homologue gauche. Logiquement, les hormones sexuelles fémini- nes devraient réduire ce processus d’inhibition, ce qui aurait pour conséquence que les deux hémisphères participent à parts égales au traite- ment de l’information. Pour le vérifier, nous avons soumis nos parti- cipantes aux mêmes tests que précédemment, mais en enregistrant simultanément dans un scanner l’activité de diverses régions de leur cer- veau. Cette étude, réalisée en collaboration avec Susanne Weis et ses collègues de l’Université d’Aix-la-Chapelle, nous a permis de constater que des régions du lobe frontal de l’hémisphère

que des régions du lobe frontal de l’hémisphère 3. Certaines aires cérébrales frontales gauches

3. Certaines aires cérébrales frontales gauches s’activent lors du traitement du langage (en rouge). Simultanément, les aires correspondantes du côté droit sont inhi- bées (en jaune). Tandis que l’asymétrie est présente en permanence dans le cerveau des hommes, elle n’est présente chez les femmes que pendant la période des règles.

gauche, dominantes pour la compréhension ou la production du langage, inhibent les aires cor- respondantes de l’hémisphère droit, uniquement pendant les règles (voir la figure 3). L’inhibition de l’hémisphère droit par le gau- che diminue quelques jours avant l’ovulation, lorsque la concentration d’estradiol augmente – les femmes présentent alors une organisation cérébrale symétrique. La question semble donc entendue : les hormones sexuelles influencent la communication entre les hémisphères et modifient ainsi le degré d’asymétrie du cerveau.

Les hormones modifient la symétrie du cerveau

Mais malgré leur inhibition mutuelle, les deux hémisphères n’agissent pas l’un contre l’autre, mais l’un avec l’autre. De fait, l’hémis- phère dominant atteint rapidement les limites de ses capacités lorsqu’il s’agit de traiter des pro- blèmes difficiles. Lorsque les deux hémisphères se partagent le travail et échangent des informa- tions via le corps calleux, le cerveau est capable de trouver rapidement et efficacement une solu- tion, même aux problèmes les plus difficiles. En 2008, nous avons décidé d’évaluer cette intégration interhémisphérique, et avons à nou- veau présenté à nos participantes différents objets qu’elles devaient comparer avec un sti- mulus situé au centre de l’écran. Mais, dans cette expérience, nous leur présentions seulement des fragments d’images. Les deux hémisphères devaient par conséquent communiquer pour décider rapidement si les objets correspon- daient. Comme prévu, nous avons observé des variations tout au long du cycle menstruel : les deux hémisphères communiquaient davantage après l’ovulation, en présence de concentrations importantes d’estradiol et de progestérone. Pour s’assurer que la cause de ces change- ments était bien la concentration des hormo- nes, nous avons élaboré une dernière expé- rience, réalisée avec des femmes ménopausées. Certaines d’entre elles prenaient des hormones de substitution pour soulager des symptômes liés à la ménopause, tels que des bouffés de cha- leur, des troubles du sommeil ou l’ostéoporose qui peuvent survenir quand les concentrations d’estradiol et de progestérone diminuent. Ce traitement hormonal substitutif, parfois controversé en raison de ses éventuels effets secondaires, donne aux neuroscientifiques la possibilité d’étudier de façon contrôlée l’effet des substances administrées. Nos résultats ont montré que les femmes ménopausées ne prenant pas d’hormones de

Cerveau gauche et cerveau droit : mythes et réalités

N ombre de mythes et d’erreurs circulent au sujet des dif- férences psychologiques entre les sexes, et de la domi-

nance de l’hémisphère cérébral gauche ou droit. Les expé- riences neuropsychologiques montrent souvent une activité différente des deux hémisphères cérébraux, que l’on quali- fie de latéralisation. Il semble ainsi que le cerveau frontal droit soit plus fortement impliqué dans les réactions émotion- nelles que son homologue gauche, et le lobe pariétal droit plus particulièrement activé pendant le traitement des nom- bres et de l’information spatiale. En revanche, les centres du langage sont localisés dans l’hémisphère gauche. Les mesures de l’activité cérébrale réalisées à l’aide de techniques d’imagerie ne font apparaître que le « sommet de l’iceberg », en ce sens qu’elles révèlent les régions céré- brales présentant la plus forte activation pour une tâche don- née. Cela ne signifie pas que le reste du cerveau soit inac- tif. Les hémisphères gauche et droit travaillent en perma- nence ensemble et se complètent. Parler de l’hémisphère « émotionnel-globalisant » droit par opposition à l’hémisphère « logique-analytique » gauche ne correspond sans doute pas vraiment à la réalité. Les différences psychologiques entre les hommes et les fem- mes doivent être analysées avec la même prudence. Dans certains tests d’évaluation de l’intelligence, les hommes obtiennent statistiquement de meilleurs résultats que les fem- mes quand il s’agit de problèmes de constructions spatiales.

Ces dernières réussissent souvent mieux dans les tests liés au langage. Toutefois, de telles différences sont infimes, puisque les résultats obtenus par deux personnes du même sexe, pri- ses au hasard, diffèrent généralement plus que les comparai- sons statistiques entre hommes et femmes. Enfin, on ne peut analyser que des moyennes et des valeurs statistiques. Les statistiques sont intéressantes, à condition de ne pas perdre de vue qu’elles décrivent les tendances des grands nombres, et non les qualités des individus.

Henrik Winther Andersen / Shutterstock
Henrik Winther Andersen / Shutterstock

substitution résolvent des tâches linguistiques et spatiales essentiellement avec un hémisphère, tout comme les femmes en période de menstrua- tion. Il en va de même lorsque les tests sont répé- tés deux ou trois semaines plus tard, probable- ment parce que les concentrations hormonales sont constantes chez les femmes ménopausées.

Vitesse contre fiabilité

En revanche, l’asymétrie disparaît chez les femmes qui prennent un traitement hormonal de substitution : le fonctionnement de leur cer- veau est symétrique, similaire à celui des fem- mes plus jeunes lors des phases où les concen- trations hormonales sont élevées. L’effet est par- ticulièrement prononcé chez les femmes qui reçoivent des estrogènes. D’autres études ont révélé que ce traitement affecte surtout le fonc- tionnement de l’hémisphère droit. En revanche, la communication entre les hémisphères semble rester relativement insensible aux hormones chez les femmes plus âgées, contrairement aux effets observés chez les femmes plus jeunes. Quelles sont les conséquences des modifica- tions du cerveau par les hormones dans la vie de tous les jours ? Quels avantages ou quels incon-

vénients procure un fonctionnement cérébral symétrique ? En fait, les deux types d’organisa- tion ont leurs atouts : dans un cerveau organisé de façon asymétrique, les aires adjacentes inter- agissent étroitement. Les informations peuvent être échangées par des chemins courts, de sorte qu’un tel cerveau devrait travailler plus vite qu’un cerveau organisé de façon symétrique. Néanmoins, ce dernier devrait commettre moins d’erreurs puisque les deux hémisphères participent à la résolution des problèmes, une moitié pouvant compenser une défaillance de l’autre. En d’autres termes : l’asymétrie procure une plus grande vitesse, la symétrie minimise les erreurs. La meilleure stratégie dépend des besoins propres à chaque situation Il faut également garder à l’esprit que nos tests ne reflètent pas des tâches concrètes de la vie quo- tidienne, qu’il s’agisse de conduire une voiture, de faire ses courses ou d’écrire une lettre. Ces résul- tats ne sont pas généralisables, et il serait erroné de conclure que les femmes résolvent certains problèmes plus ou moins bien en fonction de leurs concentrations hormonales, donc de la période de leur cycle menstruel. Le seul point avéré est que les femmes n’abordent pas toujours les problèmes de la même façon.

Bibliographie

S. Weis et al.,

Estradiol modulates functional brain organization during the menstrual cycle :

an analysis of interhemispheric

inhibition, in Journal of Neuroscience, vol. 28, pp. 13 401-13 410,

2008.

U. Bayer et al.,

Interhemispheric interaction across the menstrual cycle, in Neuropsychologia, vol. 46, pp. 2 415-2 422,

2008.

Le rôle des hormones

Markus Hausmann est psychologue à l’Université de Durham en Grande-Bretagne.

   

En Bref

 

Les tests de langage,

de perception, de représentation spatiale révèlent des différences liées

au sexe.

Les femmes

réussissent mieux

quand on évalue la vitesse de perception ou la coordination des mouvements de précision.

Les hommes

se distinguent quand

on teste la vision dans l’espace ou le raisonnement.

Spécificités cognitives

Les tests effectués pour évaluer les différences de capacités cognitives liées au sexe font apparaître des spécificités, mais n’oublions pas que les résultats sont statistiques !

e crois qu’une telle idée ne peut ger- mer que dans un cerveau féminin et notamment le vôtre », disait l’inspec- teur Craddock à Miss Marple. Celle- ci lui répondit : « Il est possible que

cela vous irrite, monsieur l’inspecteur, que les cerveaux féminins soient parfois supérieurs à ceux des hommes, mais il faudra malheureuse- ment vous y faire. » Cette réplique tirée de l’adaptation cinémato- graphique du Train de 16h50 d’Agatha Christie marqua, en 1961, une des premières attaques contre une conviction fermement ancrée dans

les esprits depuis des siècles : les hommes seraient intellectuellement supérieurs aux fem- mes. Ces clichés n’ont pas disparu, mais sont de plus en plus remplacés par un humour à double sens : « Les hommes n’écoutent jamais ce qu’on leur dit » ou « Les femmes ne savent pas lire les

cartes routières ». En tout état de cause, hommes et femmes ne pensent pas exactement de la même façon. En 1975, le spécialiste de sciences cognitives aus- tralien Max Coltheart a mis en évidence que les hommes et les femmes résolvent certaines tâches cognitives de façon différente. Il utilisa notam- ment le « test des sons », où il faut trouver des

lettres de l’alphabet dont la prononciation com- porte un é : par exemple, b, c, d, g. Les femmes sont plus rapides à ce test. Les hommes les sur- passent dans un autre test, où il faut dénombrer les lettres capitales présentant une partie arron-

« J

die, par exemple B, P, Q, C … Ainsi, les hommes seraient avantagés lorsqu’il s’agit de reconnaître des formes géométriques, et les femmes lorsqu’il faut reconnaître des motifs sonores. Ce n’est pas tout. En 2002, la neurobiologiste canadienne Doreen Kimura, de l’Université Simon Fraser, créa de nombreux exercices ana- logues. Elle observa que, de façon générale, les femmes sont supérieures aux hommes dans les tests linguistiques, et les hommes supérieurs aux femmes dans les tests de représentation spatiale. Ils se représentent plus aisément les objets en trois dimensions, et se montrent très adroits dans les exercices moteurs (lancer de fléchettes sur une cible, par exemple) ou les jeux consistant à attraper ou à renvoyer un objet avec la main. Le cerveau doit coordonner des informations sur la localisation de la cible, la direction et la vitesse des mouvements des mains, des bras et de l’ensemble du corps. Plus l’objet à viser se déplace vite, plus l’analyse spa- tiale doit être rapide, ce que les hommes font avec plus de facilité. Les femmes brillent en revanche dans les tâches motrices de précision. Leur maîtrise minutieuse des muscles de leurs doigts fait mer- veille dès lors qu’il s’agit d’effectuer des mouve- ments complexes. Des expériences ont montré que cette faculté ne dépend pas de la taille de la main ; ainsi, l’avantage des femmes dans ce domaine repose probablement sur des caracté- ristiques cérébrales (voir l’encadré page 22).

Cinetext, Margaret Rutherford dans « Le train de 16 h 50 »
Cinetext, Margaret Rutherford dans « Le train de 16 h 50 »

Devant l’avantage des hommes pour le traite- ment dynamique des données relatives à la posi- tion spatiale des objets en mouvement, les neu- roanatomistes se sont mis en quête de différen- ces dans la structure du cerveau. Ainsi, ils décou- vrirent en 1997 que le cerveau de la femme est en moyenne de 10 à 15 pour cent plus petit que celui de l’homme, et aussi plus léger. Une telle différence n’est pas seulement imputable à l’écart de stature entre l’homme et la femme. Les neurologues danois Bente Pakkenberg et Hans Gundersen ont estimé, d’après des mesures post mortem, que le cortex cérébral féminin contient environ 3,5 milliards de cellules nerveuses de moins que celui de l’homme ! Soulignons d’emblée que ces chiffres ne signifient pas que les femmes soient moins intelligentes que les hommes. Le quotient intel- lectuel n’est que faiblement lié à la taille du cer- veau. Les connexions des neurones sont plus importantes que leur nombre. Par exemple, cer- taines personnes, dont le cerveau n’atteint que la moitié de la masse cérébrale moyenne (1 350 grammes), ont une intelligence normale. Examinons le cerveau plus en détail, des neuro- logues ont découvert que quelques amas de neurones de l’hypothalamus, nommés noyaux,

Dans le film

Le train de 16 h 50, Miss Marple, l’héroïne d’Agatha Christie sacrifie au cliché de la femme au fourneau pour masquer sa perspicacité.

sont de tailles très différentes chez l’homme et la femme. Cette zone cérébrale participe au contrôle du système hormonal et influe sur le comportement sexuel et la reproduction. Les faisceaux de fibres nerveuses reliant les deux hémisphères cérébraux sont organisés dif- féremment chez l’homme et chez la femme. Ces liaisons, nommées commissures, assurent la communication des deux hémisphères. La plus importante, le corps calleux, est constituée de quelque 200 millions de fibres nerveuses ; la zone postérieure du corps calleux véhicule des courants électriques plus intenses chez la femme que chez l’homme. Cela suggère que les hémisphères interagissent plus fortement chez les femmes que chez les hommes. De surcroît, chez les femmes, les deux hémisphères se ressem- blent plus, anatomiquement, que chez les hom- mes, chez qui certaines structures des hémis- phères se distinguent très nettement par leur taille ; quelques sillons cérébraux diffèrent éga- lement par leur forme et leur tracé. L’asymétrie cérébrale est plus marquée chez l’homme. Reste une question pour les passionnés de « combat des sexes » : quelle est la meilleure organisation, symétrique ou asymétrique ? Comme nous l’avons évoqué (voir Les mystères

Hommes et femmes : le grand test Tests où les femmes excellent L Légume, lampe,
Hommes et femmes : le grand test Tests où les femmes excellent L Légume, lampe,

Hommes et femmes : le grand test

Tests où les femmes excellent

Tests où les femmes excellent L Légume, lampe, lentille, ligne, lieu, linge, logique, logement, loup, lunette
Tests où les femmes excellent L Légume, lampe, lentille, ligne, lieu, linge, logique, logement, loup, lunette

L

Légume, lampe, lentille, ligne, lieu, linge, logique, logement, loup, lunette

ligne, lieu, linge, logique, logement, loup, lunette 77 43 14 X 3 – 17 + 52

77

43

14 X 3 – 17 + 52 2(15 + 3) + 12 – 15/3

14 X 3 – 17 + 52 2(15 + 3) + 12 – 15/3

Tests où les hommes excellent

+ 52 2(15 + 3) + 12 – 15/3 Tests où les hommes excellent Exercices de

Exercices de représentation et de rotation spatiale : faites subir mentalement une rotation à cet objet tridimensionnel.

subir mentalement une rotation à cet objet tridimensionnel. Où seront les deux trous si je déplie

Où seront les deux trous si je déplie la feuille ?

Où seront les deux trous si je déplie la feuille ? Lancer d’objets, visée. Identifier des

Lancer d’objets, visée.

trous si je déplie la feuille ? Lancer d’objets, visée. Identifier des formes simples dans une

Identifier des formes simples dans une multitude de structures superposées.

1100

Combien d’arbustes faut-il planter pour obtenir 660 arbres adultes, sachant que seulement 60 pour cent des arbustes survivent ?

Déductions, raisonnements mathématiques.

Tests de vitesse de perception : il faut associer le plus vite possible les deux motifs identiques, ici la première et la quatrième maison.

Dans les deuxième et troisième cases, l’objet de la première case a-t-il été déplacé ou supprimé ?

Fluidité des idées et des mots : citez tous les objets vous passant par la tête, et commençant par L.

Tests de coordination des actes de précision : placer très vite des crayons dans les trous d’une planche.

Opérations : additions, soustractions, multiplications, divisions.

Bibliographie

M. Hirnstein et al., TMS

over the left angular gyrus impairs the ability to discriminate left from right, in Neuropsychologia, vol 49, pp. 29-33,

2011.

S. Ocklenburg et al.,

Auditory space perception in left- and right-handers, in Brain and Cognition, vol. 72, pp. 210-217, 2010.

du cerveau féminin, page 15), un cerveau asy- métrique a l’avantage de traiter rapidement les informations dans des aires cérébrales voisines, sans avoir besoin de les transmettre d’un hémisphère à l’autre. Plus les aires cérébrales d’un ensemble neuronal sont proches, plus elles traitent les informations rapidement. Par ailleurs, l’organisation cérébrale symétri- que est moins vulnérable aux lésions cérébra- les, puisqu’il y a toujours une zone cérébrale « de rechange » de l’autre côté : le neurologue Stefan Knecht et ses collègues, de l’Université de Munster, ont appliqué un champ magnéti- que externe qui perturbe les aires cérébrales du langage, uniquement dans l’un des hémisphè- res. Ces ondes brouillent l’activité neuronale, ce qui équivaut à une destruction temporaire des fonctions normalement contrôlées par les zones inactivées. Ils ont observé que les sujets sont d’autant plus gênés pour parler, que le traite- ment du langage est assuré de façon prépondé- rante par l’un des deux hémisphères.

Mais rappelons que les travaux expérimen- taux qui évaluent les capacités cognitives le font généralement sous un angle restreint, parfois très éloigné de la vie quotidienne. De surcroît,

on observe de nombreuses différences entre les individus : les hommes ont souvent d’excellen- tes capacités verbales et de nombreuses femmes des capacités de représentation spatiale aussi bonnes que les hommes. Les différences entre les sexes se rapportent toujours à la moyenne de groupes de femmes et d’hommes participant aux études. Et force est de constater que les dif- férences au sein d’un même groupe – d’hommes ou de femmes – dépassent le plus souvent très largement les différences entre les sexes. La science travaille sur des statistiques, au ris- que de faire oublier que ce sont les qualités per- sonnelles d’un individu qui influent sur ses per- formances. En résumé, la structure cérébrale et les hormones sont seulement quelques-uns des nombreux « ingrédients » qui façonnent chaque

individu.

Le rôle des hormones

Les nouveaux pères

Emily Anthes

est journaliste

scientifique

et médicale.

Emily Anthes est journaliste scientifique et médicale. En Bref • Depuis environ 50 ans, la paternité

En Bref

Depuis environ

50 ans, la paternité

a beaucoup évolué.

Les pères passent deux à trois fois plus de temps à s’occuper de leurs enfants.

Chez les jeunes

pères, la concentration de prolactine augmente, celle de la testostérone diminue.

Les pères favorisent, chez leur enfant, l’acquisition du langage et certaines

capacités cognitives. Ils les encouragent

à prendre des risques.

Certaines mères

ont des difficultés

à partager les soins

aux petits, surtout

si elles ont une faible

estime de soi.

Les pères aussi subissent des modifications biologiques après la naissance d’un bébé. Leur apport à l’enfant est différent de celui de la mère : le développement du langage et l’apprentissage du risque seraient plus de leur ressort.

M artin Oppenheimer, père de deux fillettes, travaille à temps partiel et s’occupe de ses enfants.

« Lorsque je me promène dans la rue avec un bébé sur la poitrine

et l’autre dans sa poussette et que je passe près d’un groupe de mères, elles sont d’abord stupé- faites, puis me sourient. » Le rôle des pères a beaucoup évolué depuis 50 ans. En 1965, aux États-Unis, les pères pas-

saient en moyenne 2,6 heures par semaine à s’occuper de leurs enfants. En 2000, ce chiffre atteignait 6,5 heures. Aujourd’hui, il y a trois fois plus de pères au foyer qu’il y a dix ans, et les familles où le père élève seul ses enfants se mul- tiplient. « Dans les années 1970, quand j’ai com-

mencé à étudier les comportements des pères et des mères, la majorité des pères n’avaient jamais donné le bain à leurs enfants, ni même changé une couche » se souvient le psychologue Michael Lamb de l’Université de Cambridge. Pendant des années, les sociologues ont

considéré les pères comme des suppléants sus-

ceptibles de remplacer la mère lorsqu’elle n’était pas disponible. Mais, aujourd’hui, on admet

que les pères sont bien plus que des mères de rechange. Les scientifiques montrent même que

les pères sont biologiquement aussi sensibles à leurs enfants que les mères, même s’ils interagis-

sent avec eux de façon différente. En particulier, ils semblent stimuler davantage leurs capacités émotionnelles et cognitives, les préparant à affronter le vaste monde. Dans un article paru en 1958, le psychiatre britannique John Bowlby proposa une idée, alors très controversée, mais que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de théorie de l’attachement : selon cette théorie, pour se développer correctement, les enfants ont besoin d’une relation stable et rassurante avec un adulte, adulte qui pour lui était la mère.

Modifications biologiques chez les jeunes pères

Mais, dans les années 1970, quelques études commencèrent à s’intéresser aux pères et mon- trèrent qu’ils sont tout aussi capables que les mères de prendre soin de leurs enfants. Les pères savent quand leurs nourrissons ont faim ou sont fatigués, et y répondent de manière appropriée. Les hommes et les femmes présen- tent les mêmes réactions physiologiques – modification de la fréquence cardiaque ou de la respiration, notamment – quand leur nou- veau-né pleure. Tout comme les mères, les pères dont les yeux sont bandés sont capables de reconnaître leur bébé dans une crèche simple- ment en touchant les mains des petits.

Les biologistes ont également montré que les pères et les futurs pères subissent des modifica- tions physiologiques, comme la femme enceinte. Par exemple, une étude publiée en 2000 par la psychologue Anne Storey et ses collègues, de l’Université Memorial du Newfoundland au Canada, a montré que les futurs pères ont des concentrations élevées de prolactine, une hor-

1. Les jeunes

pères subissent des modifications biologiques qui, par exemple, réduisent la testostérone et, par conséquent, l’agressivité.

mone qui augmente beaucoup chez les jeunes mères et favorise la production de lait. Les cher- cheurs ont également découvert que le taux de testostérone des pères diminue d’environ un tiers au cours des premières semaines qui suivent la naissance de l’enfant, un changement qui pour- rait rendre les pères moins agressifs et plus prêts à s’occuper de leur enfant. Une étude publiée

© Tim Garcha / Corbis
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2. Les pères

n’interagissent pas avec leurs enfants comme les mères, préférant chahuter que faire des câlins ou des coloriages.

en 2001 a révélé que les jeunes pères ont des concentrations de testostérone inférieures à celles des hommes du même âge. Les pères peuvent même souffrir de dépression post-partum : dans une enquête de 2005 réalisée auprès de 26 000 jeunes mères et pères, le psychiatre Paul Ramchandani, de l’Université d’Oxford, a établi que quatre pour cent des pères présentaient des symptômes de dépression au cours des huit semaines qui suivaient la naissance de leur enfant. Au-delà des réactions physiologiques, qu’en est-il des comportements ? Généralement, les mères prodiguent soins et réconfort aux nour- rissons, tandis que les pères passent plus de temps à jouer avec les enfants. Les études réali- sées durant les années 1970 et 1980 montrent que c’est le cas dans beaucoup de pays. Lyn Craig et ses collègues, du Centre de recherche en sciences sociales de l’Université de Nouvelle- Galles du Sud, ont montré que les pères austra- liens passent environ 40 pour cent de leur temps à jouer et à lire avec leurs enfants, contre 22 pour cent pour les mères. Dès l’âge de deux mois, les bébés perçoivent cette différence. Quand une mère prend son enfant dans les bras, il se calme : son rythme cardiaque et sa fréquence respiratoire dimi- nuent. Lorsque c’est son père qui le prend, c’est le contraire : le bébé s’attend à jouer. Cela tiendrait peut-être à une forme de divi- sion du travail : dans son étude, L. Craig a observé que les mères passent 51 pour cent du temps consacré à leur enfant à les nourrir, bai- gner, bercer et consoler, alors que les pères n’y passent que 31 pour cent de ce temps. Si les mères assurent l’essentiel des soins, les pères ont plutôt

StockLite / Shutterstock
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tendance à jouer avec eux. Mais comme ils pas- sent globalement moins de temps que les mères à s’occuper de leurs enfants, le nombre d’heures passées à jouer avec eux n’est pas supérieur à celui que consacrent les mères aux activités ludiques. La division du travail expliquerait en partie cette répartition des tâches au sein du couple. Dans les sociétés où les hommes s’occupent plus des enfants – par exemple chez les chasseurs- cueilleurs Aka d’Afrique centrale, où les pères sont des partenaires à part égale avec les mères dans l’éducation des enfants –, ils passent une moins grande proportion de leur temps à jouer. En revanche, dans beaucoup de pays industriali- sés, les normes socioculturelles font que les pères se sentent plus à l’aise quand il s’agit de jouer avec les enfants que de les bercer pour qu’ils s’en- dorment. Ainsi, bien que les hommes soient bio- logiquement câblés pour prendre en charge les différents aspects du rôle de parent, pour des rai- sons culturelles ils finissent par se spécialiser et à limiter leur contribution. Notons que la situa- tion évolue, notamment dans les jeunes couples.

Les pères préfèrent les jeux plus risqués

Par ailleurs, les jeux que les pères partagent avec leurs enfants diffèrent de ceux des mères. Diverses études ont montré que les pères préfè- rent les jeux plus physiques. En 1986, des psy- chologues ont demandé aux parents de plus de 700 enfants à quoi ils jouaient avec leurs enfants : les pères aiment bien les faire sauter sur leurs genoux, les jeter en l’air, les promener sur leur dos, se bagarrer, les chatouiller ou chercher à les attraper. Les mères préfèrent les jeux plus calmes. En 2009, le psychologue américain Fergus Hughes a montré que les mères aiment chanter des chansons ou des comptines et pré- fèrent les jeux classiques. Les pères cherchent à innover, imaginant de nouvelles utilisations des jouets, essayant de surprendre et d’intéresser les enfants, ce qui pourrait stimuler leur dévelop- pement cognitif. Les pères encouragent aussi leurs enfants à prendre des risques physiques. En 2007, la psy- chologue Catherine Tamis-LeMonda et ses collè- gues de l’Université de New York ont présenté aux parents de 34 nourrissons un plan incliné dont la pente était ajustable. Ils ont demandé séparément à chaque mère et à chaque père de déterminer l’inclinaison maximale de la planche pour que leur enfant puisse la descendre à qua- tre pattes. Puis les chercheurs ont fait le test avec les bébés : la plupart des mères et des pères avaient surestimé les capacités de leur enfant.

Nick Stubbs / Shutterstock
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3. Les pères et les mères privilégient des activités ludiques diffé- rentes. Les pères encouragent leurs enfants à prendre des risques phy- siques, ce qui les prépare sans doute aux situations difficiles qu’ils auront à affronter dans leur vie. Les mères passent 22 pour cent du

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temps qu’elles consacrent à leurs enfants à d’autres types d’activités :

la lecture, les jeux calmes, le dessin. Les pères passent 40 pour cent du temps consacré aux enfants à jouer, mais le temps total consacré aux enfants est inférieur à celui des mères.

Ensuite, ils ont demandé aux parents de donner à la planche l’inclinaison maximale sur laquelle ils autoriseraient leur bébé à descendre s’ils étaient présents à l’autre bout de la pièce :

41 pour cent des pères auraient permis à leur enfant de s’aventurer sur une pente encore plus inclinée que celle choisie durant la première par- tie de l’expérience. Seulement 14 pour cent des mères ont incliné la planche davantage. Ainsi, l’équilibre serait assuré par la complémentarité des parents : la mère plus prudente et le père incitant à prendre quelques risques (calculés !). Les pères ont tendance à encourager leurs enfants à être plus endurants physiquement et plus téméraires, sans doute pour les préparer aux défis qu’ils auront à affronter dans leur vie. Une expérience a été réalisée en 1995 : elle visait à étudier le comportement de parents qui avaient inscrit leur enfant âgé de un an à un cours de natation. Les chercheurs ont observé que les pères tenaient plutôt leur bébé pour qu’ils puissent voir le bassin, tandis que les mères se tenaient en face de leur enfant, établis- sant un contact visuel direct avec lui. En plus de préparer émotionnellement leurs enfants à de nouveaux défis, les pères stimulent leurs capacités cognitives – en particulier leurs habiletés verbales. En 2006, la psychologue Lynne Vernon-Feagans et ses collègues de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill ont étudié des enfants âgés de deux ans jouant avec leur père et leur mère. Ils ont constaté que les pères étaient moins loquaces avec leurs enfants, parlant moins et prenant moins sou- vent la parole que les mères. Pourtant, le voca-

bulaire employé par les pères – et pas celui des mères – semble être lié au niveau du langage des enfants quand ils sont âgés de trois ans. Plus les racines de mots utilisés par les pères avec leur enfant âgé de deux ans étaient variées meilleur était le score de l’enfant à un test standard d’ex- pression un an plus tard. La richesse du vocabu- laire de la mère ne semblait pas avoir d’effet sur le score des enfants.

Effets de vocabulaire

Cette influence particulière viendrait de la façon dont les pères parlent à leurs enfants. L. Vernon-Feagans a montré que les pères utili- sent des mots moins courants que les mères lorsqu’ils parlent à leurs enfants. Les mères emploient davantage de mots dont la connota- tion est liée aux émotions, et leurs mots sont plus simples. Les pères parlent plutôt de sport, de voitures et de sujets que les mères abordent moins souvent. Cette découverte est en accord avec des résultats plus anciens qui suggéraient que les mères ont tendance à « parler bébé » avec leurs enfants, s’adaptant à leurs capacités langa- gières (ou du moins à ce qu’elles croient être ces capacités). Au contraire, les pères connaîtraient moins bien le vocabulaire de leur enfant (peut- être parce qu’ils passent moins de temps avec eux) et chercheraient moins à « se mettre à leur niveau » ; ils leur parleraient avec un vocabulaire plus riche, ce qui les stimulerait. Dans une étude datant de 2004, la psychologue Meredith Rowe, de l’Université du Maryland, et ses collègues ont montré que les pères de familles

Cerveau de père

O n sait que donner naissance à des petits ou s’en occuper stimule les capacités cognitives des mères, augmentant, par exemple,

leur capacité à trouver de la nourriture. Mais des recherches récentes

suggèrent que ces bénéfices ne sont pas limités à la mère. La neuros- cientifique comportementaliste Kelly Lambert et ses collègues du Collège Randolph-Macon, à Ashland, en Virginie, ont testé les capaci- tés mentales de pères et de mâles célibataires d’une espèce de souris où les mâles participent naturellement aux soins prodigués aux petits. Ils ont observé que, par rapport aux rongeurs célibataires, les pères apprennent plus vite à découvrir de la nourriture dans un labyrinthe.

Les pères étaient aussi plus à l’aise dans des situations nouvelles, pré- sentant moins de stress en présence de stimulus nouveaux. Ces différences de comportement semblent ancrées dans le cerveau des pères. L’équipe de K. Lambert a découvert plus de modifications cellulaires dans l’hippocampe, une région cérébrale impliquée dans l’apprentissage et la mémoire, dans le cerveau des pères que dans celui des célibataires. Qui plus est, le cerveau des pères – ainsi que celui des pères adoptifs, qui se sont occupés des petits d’un autre mâle pendant plusieurs jours – contenait plus de fibres nerveuses sensibles à l’ocytocine et à la vasopressine (hormones associées aux comporte- ments de soins prodigués aux petits) que les mâles qui n’étaient pas exposés aux nouveau-nés. D’autres données suggèrent qu’une augmentation similaire des capacités cognitives se produirait chez les primates pères. En 2006, l’équipe de la neuroscientifique Elizabeth Gould, de l’Université de Princeton, a rapporté que lorsque les singes marmousets deviennent pères, des neurones de leur cortex préfrontal, une région cérébrale dédiée à la planification et à la prise de décision, s’interconnectent davantage et produisent plus de récepteurs à la vasopressine, ce qui suggère une augmentation des capacités cognitives. Les modifications comportementales et biologiques découvertes chez ces rongeurs et ces primates devenus pères sont similaires à celles que les chercheurs ont observées chez les mammifères qui deviennent mères. Mais étudier les pères est important – et pas seulement parce que leur biologie diffère de celle des femelles. Chez les mères, les chercheurs doivent distinguer les effets de la gestation de ceux de

maternage. Chez les mâles, il n’y a que les soins de

«

paternage ».

les mâles, il n’y a que les soins de « paternage ». Certaines souris mâles s’occupent

Certaines souris mâles s’occupent non seulement de leur progéniture, mais aussi de celle des autres. Chez ces espèces, être un père confère des avantages : cela augmente certaines de leurs capacités cognitives.

des milieux défavorisés posaient davantage de questions à leurs enfants (qui, quoi, où, pour- quoi), et demandaient plus souvent des expli- cations, peut-être parce qu’ils avaient plus de mal que les mères à les comprendre. De sorte que pour leur répondre, les petits faisaient des phrases plus longues et utilisaient un vocabu- laire plus riche que pour parler à leur mère. Le fait d’être exposé à un langage plus com- plexe influence favorablement le développe- ment du langage de l’enfant. En 2002, la psy- chologue Janellen Huttenlocher et ses collègues de l’Université de Chicago ont remarqué un lien entre la complexité de la syntaxe utilisée par un enfant et celle de ses parents : les enfants utilisent d’autant plus de phrases complexes (notamment avec des propositions relatives) que leurs parents le font. Le père aurait donc une influence notable dans l’acquisition de la grammaire et du vocabulaire de ses enfants. Enfin, de nombreuses études ont montré que la quantité totale des mots auxquels les enfants sont exposés – quand les adultes leur parlent ou leur lisent des histoires – a un puissant effet positif sur l’acquisition du langage.

Un partage des tâches bénéfique à tous

Les pères n’ont peut-être pas conscience de l’influence qu’ils ont dans le développement de leur enfant et du fait qu’ils cherchent par- fois à s’en décharger. Mais l’absence d’interac- tions avec le père a des conséquences quanti- fiables sur les enfants. En 2009, le psychologue James Paulson et ses collègues de la Faculté de médecine de l’Université de Virginie de l’Est ont évalué 4 109 familles pour déterminer dans quelle mesure le fait qu’un des deux parents soit dépressif influençait le nombre d’histoires lues aux enfants. Les parents qui étaient déprimés lorsque leur enfant avait neuf mois lisaient moins d’histoires à leur petit que les parents qui ne l’étaient pas. Cependant, quand il s’agissait de la mère, la différence était faible et ne pertur- bait pas le développement du langage de l’en- fant. Au contraire, quand c’était le père qui était déprimé, les conséquences étaient tangi- bles. Moins les pères lisaient d’histoires à leur enfant, moins les petits de deux ans avaient de bons scores aux tests d’évaluation du langage. Lorsqu’un père est déprimé, il est plus proba- ble qu’il limite les interactions et se désengage de sa tâche éducative. La dépression a des conséquences sur le comportement paternel et sur l’acquisition du langage chez le petit.

Les enfants dont le père est stable et impliqué ont de meilleurs résultats lors des tests cognitifs, émotionnels et d’adaptation sociale. Par exem- ple, un fort investissement du père est associé à des enfants plus sociables, qui ont davantage confiance en eux, qui se contrôlent mieux, sont plus sages à l’école et ont moins de comporte- ments à risque à l’adolescence. Des hommes comme M. Oppenheimer qui partagent la charge parentale avec leur épouse trouvent beaucoup de satisfactions à assumer pleinement leur rôle de père, et les femmes dont le partenaire assure une part notable de l’éducation des enfants se sentent bien dans leur couple, sont moins stressées et apprécient encore plus leurs enfants.

Quand la mère empêche le père de s’impliquer

Les psychologues ont constaté que dans de nombreux cas, les mères sont tout aussi respon- sables que les pères – voire davantage – de l’im- plication (ou de la non-implication) du père. Ainsi, les mères parviennent à conformer non seulement leur propre relation avec leurs enfants, mais aussi celle que les enfants entre- tiennent avec leur père. Parfois, elles usent de ce pouvoir pour empêcher les pères de s’impliquer, en se comportant comme des « gardiennes » de leurs enfants. Certaines mères établissent un lien tellement fort avec leurs enfants qu’elles laissent peu de place au père. Dans certains cas, elles sont tellement angoissées par l’éducation de leurs enfants qu’elles ont besoin d’en garder un contrôle total. Ou encore, certaines veulent sim- plement que la maison soit le lieu où elles peu- vent affirmer leur autorité et leur pouvoir. En fait, ce sont souvent les femmes qui ont une faible estime d’elles-mêmes qui se compor- tent comme des gardiennes : la maternité est alors pour elles une façon d’être valorisées. En 2008, la psychologue sociale Ruth Gaunt et ses collègues de l’Université Bar-Ilan en Israël ont rendu visite à 209 couples ayant de jeunes enfants ; ils ont demandé à la mère et au père de répondre à un questionnaire évaluant les com- portements des parents, leurs valeurs ainsi que divers traits de personnalité. Ils ont mis en évi- dence certains traits de personnalité des mères- gardiennes. Celles qui ont une faible estime de soi pensent souvent que leur mari ne sait pas s’occuper de leur enfant, et qu’il faut donc mieux qu’elles s’en chargent, ou encore que le rôle des femmes est de s’occuper de la maison et des enfants, mais que ce n’est pas celui des hommes. Une autre étude a confirmé l’influence de la mère dans l’implication du père. En 2008, la psy-

Gladskikh Tatiana / Shutterstock
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chologue Sarah Schoppe-Sullivan de l’Université d’État de l’Ohio a étudié 97 couples après la nais- sance de leur premier enfant. Elle a constaté que dans les familles où les mères critiquent souvent les pères – par exemple en levant les yeux au ciel ou en faisant la moue quand leur conjoint veut s’occuper de l’enfant –, les pères se désengagent. Mais lorsque les mères encouragent le père – en lui disant que le bébé est tout content que son père s’occupe de lui, ou en lui demandant son avis sur des questions d’ordre pratique ou éduca- tif –, les pères s’engagent beaucoup plus. De plus, permettre aux pères de prendre part aux soins durant les premiers jours de la vie d’un enfant a des effets bénéfiques encore plus dura- bles. De nombreuses études ont montré que les pères impliqués dès la naissance du bébé conti- nuent à participer davantage ultérieurement. Dans une étude datant de 1980, des psychologues avaient examiné le père d’enfants nés par césa- rienne ; durant quelques jours, les mères ne pou- vaient pas s’occuper totalement du petit, de sorte que leur conjoint en prenait davantage soin après la naissance. Des mois plus tard, ces pères étaient toujours plus impliqués que les hommes dont les compagnes n’avaient pas eu de césarienne. Comprendre ce que le père apporte au nou- veau-né peut améliorer la dynamique familiale, mais aussi aider les psychologues à identifier les multiples influences nécessaires au bon déve- loppement des enfants. Les psychologues savent assez bien ce que la mère apporte à son petit et découvrent progressivement les diffé- rentes facettes de l’apport du père. Quand on aura répertorié toutes ces influences, on connaîtra mieux les ingrédients nécessaires à un nouveau-né pour qu’il devienne un adulte

heureux et accompli.

4. Les mères qui ont une faible estime d’elles-mêmes critiquent plus le père qui cherche à s’impliquer dans l’éducation des enfants que ne le font les mères qui sont sûres d’elles-mêmes.

Bibliographie

K. Pruett et al.,

Partnership Parenting, Da Capo Press, 2009.

M. Lamb et al., The Role

of The Father in Child

Development, 4 e éd., John Wiley & Sons,

2004.

R. Parke, Fathers, families, and the future : A plethora

of pausible predictions, in Merrill-Palmer Quarterly, vol. 50(4), pp. 456-70, 2004.

Slim Film

Le rôle des hormones

Larry Cahill, est chercheur au Centre de neurobiologie de l’apprentissage et de la mémoire à l’Université de Californie, à Irvine.

Cerveau masculin, cerveau féminin

L’existence de différences cérébrales entre hommes et femmes devrait nous conduire à adapter le traitement de maladies, telles que la dépression et la schizophrénie, en fonction du sexe de la personne concernée.

E janvier 2005, Lawrence Summers,

alors président de l’Université Harvard

il est aujourd’hui chef du Conseil

n

économique de Barack Obama –, sug- géra que les différences cérébrales

innées entre hommes et femmes pourraient être l’un des facteurs expliquant que les femmes sont relativement rares en sciences. Cette remarque a ravivé le vieux cliché né au XIX e siècle lorsque des scientifiques ont utilisé la taille en moyenne plus petite du cerveau des femmes pour affirmer leur infériorité intellectuelle.

Personne n’a découvert la moindre preuve que des disparités anatomiques rendraient les femmes moins aptes à obtenir des distinctions en sciences. Et il a été montré que le cerveau des hommes et celui des femmes se ressemblent par de multiples aspects. Néanmoins, les neurobiologistes qui étu- dient notamment l’influence des émotions sur la mémoire ont découvert des variations structurel- les, chimiques et fonctionnelles dans le cerveau des hommes et celui des femmes. Elles seraient dues en partie à l’influence des hormones sexuel- les sur le cerveau en développement.

Ces différences ne sont pas simplement des prédispositions susceptibles d’expliquer des différences de comportement,

Ces différences ne sont pas simplement des prédispositions susceptibles d’expliquer des différences de comportement, elles laissent supposer, ce qui est évidemment plus impor- tant, qu’il pourrait être nécessaire de dévelop- per des traitements spécifiques du sexe pour lutter contre certaines pathologies, dont la dépression, l’addiction, la schizophrénie ou le stress post-traumatique. De plus, ces différen- ces signifient que les chercheurs qui explorent la structure et le fonctionnement du cerveau doivent tenir compte du sexe de leurs sujets lorsqu’ils analysent leurs données, et inclure des femmes et des hommes dans leurs études, sous peine d’aboutir à des résultats erronés. Il n’y a pas si longtemps, les neuroscientifi- ques croyaient que les différences du cerveau liées au sexe se limitaient aux régions responsa- bles de la régulation des comportements de reproduction. En 1966, Seymour Levine, de l’Université Stanford, décrivait comment les hormones sexuelles contribuent à contrôler les comportements d’accouplement chez le rat. Il ne mentionnait qu’une seule région cérébrale :

l’hypothalamus, une petite structure localisée à la base du cerveau, impliquée dans la régulation

à la base du cerveau, impliquée dans la régulation En Bref • Entre le cerveau féminin

En Bref

Entre le cerveau

féminin et le cerveau masculin, il existerait des différences anatomiques et fonctionnelles.

Ces variations

concernent le langage, la mémoire, la vision, les émotions, l’audition et le repérage spatial. Elles ont des conséquences au plan cognitif et comportemental.

Ces découvertes

pourraient aboutir à des prises en charge spécifiques selon que les sujets souffrent de schizophrénie, de dépression, d’addiction ou de stress post-traumatique.

de la production des hormones et le contrôle des comportements fondamentaux tels que

manger, boire et s’accoupler. Cette approche a été balayée par des décou- vertes soulignant l’influence du sexe dans de nombreux domaines cognitifs et comporte- mentaux, dont la mémoire, les émotions, la

vision, l’audition, la reconnaissance des visages

et la réponse cérébrale aux hormones du stress. Ces progrès ont été confortés au cours des

dix dernières années par l’usage croissant de

techniques d’imagerie élaborées, non invasives, telles la tomographie par émission de positons (TEP) et l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Ces techniques d’imagerie ont révélé des variations anatomiques dans diverses régions

cérébrales. Par exemple, en 2001, Jill Goldstein

et ses collègues de la Faculté de médecine

Harvard ont utilisé l’IRM pour évaluer la taille de nombreuses régions corticales et sous-corti- cales (voir l’encadré page 32). Ils ont découvert

que certaines parties du cortex frontal, le siège

de nombreuses fonctions cognitives supérieu-

res, sont plus volumineuses chez les femmes que chez les hommes, tout comme certaines

régions du cortex limbique, impliqué dans les émotions. Au contraire, certaines régions du cortex pariétal en jeu dans la perception spa- tiale, ainsi que l’amygdale cérébrale, une struc- ture en forme d’amande intervenant dans les réactions aux émotions, sont plus volumineuses chez les hommes. Ces différences de taille sont relatives : elles se réfèrent au volume de la structure par rapport au volume total du cerveau. On considère géné- ralement que les différences dans la taille des structures cérébrales reflètent leur importance relative pour l’animal. Par exemple, les primates dépendent plus de la vision que de l’olfaction, tandis que pour les rats, c’est le contraire. Dans le cerveau des primates, les régions cérébrales dévolues à la vision sont proportionnellement plus volumineuses, tandis que le cerveau des rats consacre plus de place à l’olfaction. Ainsi, l’exis- tence de disparités anatomiques entre les hom- mes et les femmes suggère que le sexe influe sur le fonctionnement du cerveau. D’autres recherches ont révélé des différences au niveau cellulaire. Par exemple, en 1995,

Des variations cérébrales mesurables

On trouve des différences anatomi- ques dans tout le cerveau et dans cha- cun des lobes de cerveaux masculins et féminins. Par exemple, Jill Goldstein et ses collègues de Harvard ont mesuré par imagerie par résonance magnéti- que (IRM) le volume relatif de régions particulières du cortex, par rapport au volume global du cerveau. Plusieurs régions ont des tailles différentes chez les femmes et chez les hommes. On ignore si ces différences anatomiques influent sur les capacités cognitives.

Lobe pariétal Lobe frontal Lobe occipital
Lobe pariétal
Lobe frontal
Lobe occipital

Lobe temporal

Régions plus volumineuses dans le cerveau féminin Régions plus volumineuses dans le cerveau masculin Jill
Régions plus volumineuses
dans le cerveau féminin
Régions plus volumineuses
dans le cerveau masculin
Jill M. Goldstein (in Cerebral cortex, vol.11(6), 2001)

Sandra Witelson et ses collègues de l’Université McMaster, à Hamilton, au Canada, ont mis en évidence une plus forte densité de neurones dans certaines régions du cortex temporal associées au traitement et à la compréhension du langage chez les femmes. Sur des coupes de cerveaux de personnes décédées, les chercheurs ont décou- vert que sur les six couches du cortex cérébral, deux présentaient plus de neurones par unité de volume chez les femmes que chez les hommes. Des résultats similaires ont été rapportés pour le lobe frontal. Plus récemment, en 2008, l’équipe d’Elizabeth Sowell et Arthur Toga, de l’Université de Californie à Los Angeles, a trouvé en IRM que le cortex temporo-pariétal inférieur était en moyenne plus épais (de 0,45 millimètre) chez les femmes que chez les hommes, parmi 176 sujets âgés de 7 à 87 ans.

Le rôle des stéroïdes

Une telle diversité anatomique peut être en partie provoquée par l’activité des hormones sexuelles qui baignent le cerveau fœtal. Ces sté- roïdes contribuent à l’organisation et au câblage du cerveau en développement, et influent sur la structure et la densité des neurones. Les régions cérébrales pour lesquelles J. Goldstein a trouvé des différences entre les hommes et les femmes sont parmi celles qui, chez l’animal, contiennent le plus grand nombre de récepteurs des hormo- nes sexuelles au cours du développement. Ce lien entre la taille d’une région cérébrale chez l’adulte et l’action des stéroïdes sexuels in utero suggère qu’au moins une partie des différences liées au sexe et concernant les fonctions cognitives ne résulte pas d’influences éducatives et culturelles ou des changements hormonaux associés à la puberté : elles seraient présentes dès la naissance. Effectivement, chez l’homme, plusieurs études comportementales suggèrent que certaines diffé- rences cérébrales liées au sexe apparaissent très tôt. On sait par exemple que, pour le choix des jouets, les garçons sont plus attirés par les balles ou les petites voitures, tandis que les filles le sont plus par les poupées. Toutefois, on doit bien sûr s’interroger : ces préférences sont-elles dictées par la culture ou par la biologie du cerveau ? En 2002, Melissa Hines, à Londres, et Gerianne Alexander, de l’Université A&M du Texas, ont présenté à des singes vervets une sélection de jouets, dont des poupées de chiffon, des camions et quelques objets neutres, tels des livres d’images. Les singes mâles passaient plus de temps à jouer avec les « jouets de garçons » que les femelles, tandis que ces dernières choi- sissaient plutôt des jouets préférés par les filles.

G. M. Alexander et M. Hines (in Evolution and human behavior, vol. 23(6), 2002), avec la permission d’Elsevier

Les deux sexes manipulaient les jouets neutres de façon équivalente. En 2008, Kim Wallen, du Centre américain de recherche sur les primates Yerkes, à Atlanta, a abouti à un résultat comparable en étudiant un groupe de 11 mâles et 23 femelles de macaque rhésus. Les singes mâles passaient plus de temps avec des jouets à roues (voitures, chariots, etc.) qu'avec des poupées ou des peluches, alors que les femelles partageaient leur temps entre ces deux types de jouets. Comme il est peu probable que les singes soient influencés par la culture humaine, ces résultats suggèrent que les préférences des enfants pour les jouets résultent, au moins en partie, de différences biologiques innées. Cette divergence, comme toutes les différences anato- miques liées au sexe, pourrait avoir émergé à la suite de pressions de sélection au cours de l’évo- lution. Mais il est aussi possible que les femelles soient plus curieuses que les mâles, et que des caractéristiques comme la forme et la couleur des objets, indépendantes de leur connotation « garçon » ou « fille », les influencent.

Différences à la naissance

Pour explorer l’influence de l’inné et de l’ac- quis sur les différences entre sexes, Simon Baron-Cohen et ses collègues, de l’Université de Cambridge, en Grande-Bretagne, ont utilisé une démarche différente. En 2002, ils ont montré que les petites filles âgées de un an passent plus de temps à regarder leur mère que les petits gar- çons du même âge. Et lorsque l’on présente un choix de films à ces bébés, les filles regardent plus longtemps un film montrant un visage, tandis que les garçons sont plus intéressés par un film montrant des voitures. Évidemment, ces préférences peuvent résulter de la façon dont les adultes jouent avec les gar- çons et les filles. Pour éliminer cette possibilité, S. Baron-Cohen et ses étudiants ont fait un pas de plus. Ils ont placé leur caméra dans une maternité afin d’examiner les préférences de bébés âgés d’un jour seulement. On présentait aux nourrissons soit le visage sympathique d’une étudiante, soit un mobile dont le visage avait la couleur, la taille et la forme de celui de l’étudiante, mais qui n’était constitué que d’une mosaïque de traits (le nez, les yeux, etc.) éloi- gnés de la réalité. Pour éviter tout biais, les expé- rimentateurs ne connaissaient pas le sexe de l’enfant au moment du test. Lorsqu’ils ont analysé leurs films, ils ont décou- vert que les filles passaient plus de temps à regar- der le visage de l’étudiante, tandis que les garçons

regardaient surtout le mobile. Cette différence d’intérêt social était évidente dès le premier jour de vie. Il semble donc que nous naissions avec cer- taines différences cognitives liées au sexe. Dans de nombreux cas, les différences cérébrales influent sur les réactions aux facteurs environnementaux, surtout aux événements stressants. Plusieurs équipes ont montré – nous l’avons évoqué – que la taille de l’amygdale cérébrale est plus impor- tante chez les hommes que chez les femmes. Chez le rat, les neurones de cette région établis- sent un plus grand nombre de connexions chez les mâles que chez les femelles. Pour évaluer si l’amygdale cérébrale réagit différemment au stress chez les mâles et chez les femelles, l’équipe de Katharina Braun, de l’Université Otto von Guericke à Magdeburg, en Allemagne, a étudié un petit rongeur social d’Amérique du Sud, le dègue du Chili ou octo- don. Ces rongeurs vivent en colonies. Une sépa- ration même temporaire de la mère et de ses petits est très stressante. Les chercheurs ont mesuré les effets d’une telle séparation sur la concentration, dans diverses régions cérébrales, des récepteurs de la sérotonine, un neurotrans- metteur qui participe, en particulier, au contrôle neuronal des émotions. Durant l’expérience, les petits entendaient les appels de leur mère dont ils étaient séparés. Cette

Bibliographie

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learning and memory, in Learn. Mem., vol. 16, pp. 248-266, 2009.

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C. Vidal et D. Benoit-Browaeys,

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Des préférences câblées ?

Les préférences pour certains jouets observées chez le singe vervet par la psy- chologue américaine Gerianne Alexander et la psychologue britannique Melissa Hines correspondent aux stéréotypes humains des petits garçons et des petites filles : les mâles (en bas) passent plus de temps à explorer les camions, tandis que les femelles (en haut) s’intéressent plus aux poupées. Cette configuration implique que les choix faits par les petits d’homme résulteraient en partie du câblage des neu- rones, pas seulement de leur éducation.

 

-

Jouets

 

Jouets

à explorer

passé

 

30

« masculins »

« féminins »

-

cent)

- - - - - -
-
-
-
-
-
-

Balle

Voiture

Poupée Casserole

pour

20

10

Temps

jeu (en

le

0

 

orange de

police

rouge

Mâles Femelles

Mâles

Mâles Femelles

Femelles

0   orange de police rouge Mâles Femelles © L’Essentiel n° 5 – février - avril
0   orange de police rouge Mâles Femelles © L’Essentiel n° 5 – février - avril

stimulation auditive augmentait la concentra- tion en récepteurs sérotoninergiques dans l’amygdale cérébrale des mâles, mais la dimi- nuait dans celle des femelles. Bien qu’il soit diffi- cile d’extrapoler ces résultats à l’homme, ils sug- gèrent que si quelque chose de semblable se pro- duit chez l’enfant, le bien-être émotionnel des bébés garçons et filles pourrait être perturbé dif- féremment par l’anxiété. Des expériences de ce type sont nécessaires afin de comprendre pour- quoi, par exemple, les troubles de l’anxiété sont plus fréquents chez les filles que chez les garçons. Une autre région cérébrale dont on sait qu’elle est différente selon le sexe est l’hippocampe, une structure essentielle pour le stockage de l’infor- mation et la cartographie spatiale de l’environ- nement physique. D’après les études d’imagerie, l’hippocampe est plus volumineux chez les fem- mes que chez les hommes. Ces différences anato- miques pourraient être liées à la façon dont les hommes et les femmes résolvent les tâches de repérage spatial. De nombreuses études suggè- rent que les hommes estiment mieux les distan- ces et la direction (se repèrent mieux) que les femmes qui utiliseraient davantage les repères environnementaux. De même, les rats mâles ont

tendance à se déplacer dans des labyrinthes à partir d’informations sur la direction et la posi- tion, tandis que les femelles les parcourent en utilisant plutôt les repères disponibles.

L’hippocampe et la mémoire

Les neurones de l’hippocampe se comportent aussi différemment chez les mâles et les femel- les. À la fin des années 1980, Janice Juraska et ses collègues de l’Université de l’Illinois ont montré que le fait de placer des rats dans des « environ- nements enrichis » – des cages remplies de jouets et d’autres rongeurs facilitant les interac- tions sociales – produit des résultats différents sur la structure des neurones de l’hippocampe des mâles et des femelles. Chez les femelles, l’ex- périence augmente l’aspect « épineux » des den- drites – les structures aux multiples extensions qui reçoivent les signaux des autres cellules ner- veuses. On pense que ce changement reflète une augmentation des connexions neuronales, impliquées dans l’apprentissage et la mémoire. Chez les mâles, soit l’environnement complexe n’a pas d’effet sur la croissance des dendrites, soit il l’inhibe légèrement.

C. D. Conrad, Arizona State University

L’hippocampe stressé

Le stress aigu, ou stress à court terme, provoque une augmentation de la

densité des « épines » dendritiques (a) des neurones de l’hippocampe chez les rats mâles, et une réduction chez les femelles (b et c). Les épines sont les sites où les neurones reçoivent des signaux excitateurs en provenance d’autres neu- rones. Comme l’hippocampe est impliqué dans

l’apprentissage et la mémoire, ces résultats sou- lèvent la possibilité que le stress à court terme facilite l’apprentissage chez les mâles, et au contraire perturbe les capacités d’apprentissage chez les femelles.

c

25 - Pas de stress Stress - 20 15 - 10 - 5 - 0
25
-
Pas de stress
Stress
-
20
15
-
10
-
5
-
0
- Mâle
Femelle
Nombre d’épines par micromètre

Après le stress

a

Neurone de l’hippocampe Corps cellulaire Branche dendritique Segment d’une branche T. J. Shors et al.
Neurone de l’hippocampe
Corps
cellulaire
Branche
dendritique
Segment
d’une branche
T. J. Shors et al. (European journal of Neuroscience, vol. 19, 2004)

b

Avant le stress Épine

Mâle Femelle
Mâle
Femelle

Le stress chronique, celui qui dure, au contraire, ren- drait l’hippocampe des mâles plus vulnérable aux lésions que celui des femel- les. Des rats mâles stressés de façon chronique, exposés

à une neurotoxine, subissent

des lésions plus étendues que des femelles placées

dans les mêmes conditions (ci-dessous).

Mâle Région endommagée
Mâle
Région
endommagée
Femelle Région endommagée
Femelle
Région
endommagée

Les mâles apprennent parfois mieux en condi- tion de stress. Le groupe de Tracey Shors, de l’Université Rutgers, dans le New Jersey, a observé qu’une série de brèves décharges électriques sur la queue augmente la mémorisation d’une nouvelle tâche, ainsi que la densité des connexions dendri- tiques chez le rat mâle, mais qu’elle les diminue chez la femelle (voir l’encadré page ci-contre). Cependant, l’hippocampe des rats femelles semble mieux tolérer des situations de stress chronique que celui des mâles. Cheryl Conrad et ses collègues de l’Université de l’Arizona ont enfermé des rats dans des cages grillagées pen- dant six heures – une situation que les rats détestent. Les chercheurs ont alors évalué la vul- nérabilité des neurones de l’hippocampe à une neurotoxine – une mesure standard de l’effet du stress sur ces cellules. Ils ont remarqué que l’en- fermement chronique rend les neurones des cel- lules de l’hippocampe des mâles plus vulnéra- bles à la toxine, mais n’a pas d’effet sur la vulné- rabilité des neurones des femelles. Cependant, une expérience plus récente de la même équipe, dans laquelle la consolidation d’une tâche apprise par des rats était altérée par un stress – la présence d’un chat ! –, n’a pas révélé de dif- férences significatives entre mâles et femelles.

Une question d’hémisphère

De tels résultats ont des implications sociales intéressantes. Plus nous comprenons comment les mécanismes cérébraux de l’apprentissage dif- fèrent selon le sexe, plus il nous faut considérer le fait que les environnements d’apprentissage optimaux diffèrent potentiellement selon que l’enfant est une fille ou un garçon. Dans l’espèce humaine, nous avons décou- vert, avec mes collègues de l’Université d’Irvine, que les hommes et les femmes diffèrent dans la façon dont ils établissent des souvenirs d’événe- ments chargés émotionnellement, un processus qui implique l’activation de l’amygdale céré- brale. Nous avons ainsi montré plusieurs diapo- ramas (avec des dessins violents) à des volontai- res pendant que nous mesurions leur activité cérébrale par tomographie par émission de positons. Quelques jours plus tard, nous avons vérifié ce dont ils se souvenaient lors d’un test. Le nombre d’images inquiétantes dont ils se souvenaient était lié au niveau d’activation de leur amygdale cérébrale lors de la projection. Des travaux ultérieurs ont confirmé ce résultat général. Mais c’est alors que je me suis aperçu de quelque chose d’étrange. L’activation de l’amyg- dale cérébrale dans certaines études n’impliquait que l’hémisphère droit, et dans d’autres que

l’hémisphère gauche. Et j’ai ensuite réalisé que les expériences dans lesquelles seule l’amygdale cérébrale droite s’activait n’impliquaient que des hommes ; celles dans lesquelles c’était l’amyg- dale cérébrale gauche qui s’activait concernaient des femmes. Depuis, trois études supplémentai- res ont confirmé cette différence.

HOMME Amygdale droite
HOMME
Amygdale droite
FEMME Amygdale gauche Activité élevée Activité faible Larry Cahill et al., Learning and memory vol.
FEMME
Amygdale gauche
Activité élevée
Activité faible
Larry Cahill et al., Learning and memory vol. 11(3), 2004

1. L’amygdale cérébrale, une structure essentielle à la mémorisation des événements riches en émotions, a été étudiée par l’auteur et ses collègues. Ce noyau a réagi différemment chez les hommes et chez les femmes. Les sujets regardaient un diaporama présentant des images chargées émotionnellement, par exemple la photo d’un animal en décomposition. Chez les hommes qui avaient réagi le plus et qui se souvenaient le mieux des détails 15 jours après l’expérience, c’est l’amygdale de l’hémisphère droit qui avait présenté l’activité la plus forte (en haut), tandis que chez les femmes, c’était l’amygdale de l’hémisphère gauche (en bas). Cette différence traduirait le fait que les femmes retiennent mieux les détails d’un événement chargé émotionnellement, et les hommes son contenu général.

S. Nishizawa et al., PNAS USA, vol. 94(10), 1997

Femme
Femme
Homme
Homme

2. Des images en TEP (tomographie par émission de positons) de cerveaux humains révèlent que les hommes produisent la sérotonine plus vite que les femmes

(activité faible en bleu,

élevée en rouge). Comme la sérotonine influe sur l’humeur, cela pourrait expliquer en partie pourquoi les femmes sont plus nombreuses que les hommes à souffrir de dépression.

Quelle est la signification de la disparité dans le traitement des émotions par les hommes et les femmes ? Pour répondre à cette question, nous nous sommes tournés vers une théorie vieille de 100 ans, selon laquelle l’hémisphère droit est surtout dédié au traitement global d’une situa- tion, tandis que le gauche traite plutôt les détails. Si cette conception est correcte, une dro- gue atténuant l’activité de l’amygdale cérébrale devrait entraîner un déficit dans la capacité d’un homme à se souvenir du contexte global d’une histoire chargée émotionnellement (en interfé- rant avec l’activité de l’amygdale droite), et inhi- ber la capacité d’une femme à se souvenir des détails de l’histoire (en interférant avec l’activité de l’amygdale gauche).

Une différence inconsciente

Le propranolol est un agent qui présente cette propriété. Il s’agit d’un bêta-bloquant qui atténue la production de l’adrénaline et de la noradrénaline, et, ce faisant, atténue l’activation de l’amygdale cérébrale et diminue le rappel de souvenirs émotionnellement chargés. Nous avons administré cette substance à des hommes et à des femmes avant de les inviter à observer une courte projection de diapositives montrant un petit garçon victime d’un terrible accident alors qu’il se promenait avec sa mère. Une semaine plus tard, nous avons testé leur mémoire. Les résultats ont montré que le pro- pranolol rend les hommes moins à même de se souvenir des aspects généraux de l’histoire – le fait que l’enfant s’était fait renverser par une voiture, par exemple. Chez les femmes, la dro- gue a l’effet inverse, entraînant un déficit de rappel des détails – le fait que l’enfant tenait un ballon, par exemple. En enregistrant l’activité électrique du cerveau, il est possible de détecter presque immédiatement la différence de réponse à des stimulus émotion- nels selon le sexe. Des volontaires à qui l’on mon- tre des photos déplaisantes réagissent très rapide- ment (en 300 millisecondes). Avec Antonella Gasbarri, de l’Université de l’Aquila, en Italie, nous avons découvert que chez les hommes, ce pic précoce, nommé P300, est plus accentué dans l’hémisphère droit, tandis que chez les femmes son amplitude est supérieure dans l’hémisphère gauche. Ainsi, la différence dans la façon dont le cerveau des hommes et celui des femmes traitent les images à forte connotation émotionnelle com- mence bien avant que les sujets n’aient pu inter- préter consciemment ce qu’ils ont vu. Ces différences de traitement ont-elles une influence sur le comportement ? Dans le cas des

dépendances aux drogues, Jill Becker et son équipe de l’Université du Michigan, à Ann Arbor, ont montré que les estrogènes (hormo- nes féminines) stimulent la libération de dopa- mine dans certaines régions cérébrales de rates. La dopamine est un neurotransmetteur impli- qué dans le plaisir associé à la toxicomanie. Les effets de l’hormone sont durables, ce qui rend les rates plus susceptibles de continuer à recher- cher la substance longtemps après l’avoir reçue pour la dernière fois. De telles différences expli- queraient que les femmes semblent être plus vulnérables aux effets de ces drogues, et pour- quoi elles deviendraient dépendantes plus rapi- dement que les hommes. Certaines anomalies cérébrales sous-jacen- tes à la schizophrénie semblent aussi présenter des différences selon le sexe. Le groupe de Ruben et Raquel Gur, de l’Université de Pennsylvanie, a comparé le volume du cortex orbitofrontal (qui participe à la régulation des émotions) et celui de l’amygdale (impliquée plutôt, rappelons-le, dans la production des réactions émotionnelles). L’équipe a montré que le rapport des deux volumes (cortex orbi- tofrontal sur amygdale) est supérieur chez les femmes. Peut-on en déduire que les femmes contrôlent mieux leurs réactions émotionnel- les que les hommes ?

Une influence dans les troubles mentaux ?

Ces neurobiologistes ont également étudié ce rapport chez des personnes atteintes de schi- zophrénie. Chez les femmes schizophrènes, ce rapport est diminué par rapport à celui de fem- mes non atteintes, mais il est augmenté chez les hommes. Ces résultats surprenants semblent indiquer que la schizophrénie est une maladie relativement différente chez les hommes et chez les femmes, et que son traitement devrait être adapté selon le sexe du patient. Les neuroscientifiques sont loin d’avoir iden- tifié toutes les variations anatomiques et fonc- tionnelles présentes dans le cerveau et liées au sexe. Ils sont en majorité persuadés que ces dif- férences influent sur les capacités cognitives et la sensibilité à certaines maladies cérébrales. Aujourd’hui, on sait que ces différences s’éten- dent bien au-delà de l’hypothalamus et du com- portement de reproduction. Pour nombre d’en- tre eux, il est temps d’oublier l’approche long- temps utilisée qui consistait à étudier les capaci- tés cognitives et les comportements d’un ani- mal, puis à les transposer directement à un congénère de l’autre sexe.

L’influence de l’éducation Les filles choisissent les poupées, les garçons les voitures. Ces préférences
L’influence de l’éducation
Les filles choisissent les poupées, les garçons les voitures.
Ces préférences semblent naturelles, mais les parents et les copains
les amplifient. S’y ajoutent des stéréotypes, l’ensemble finissant par avoir
des conséquences notables, par exemple sur les études qu’entreprennent
les filles : elles sont nombreuses à penser que les carrières scientifiques
ne sont pas pour elles. Beaucoup d’idées reçues à combattre !
© Losevsky Pavel et Gualtiero Boffi / Shutterstock

L’influence de l’éducation

La vérité sur les filles et les garçons

Lise Eliot

est professeur

de neurosciences

à la Faculté

de médecine

de l’Université

Rosalind Franklin,

à Chicago.

médecine de l’Université Rosalind Franklin, à Chicago. En Bref • La plupart des différences psychologiques

En Bref

La plupart

des différences psychologiques entre filles et garçons sont relativement faibles.

Le cerveau

des garçons est plus gros, et celui des filles termine sa croissance plus tôt. Mais cela n’explique pas pourquoi les garçons sont plus remuants ni pourquoi les filles ont des aptitudes verbales supérieures.

Les infimes

différences liées au sexe sont amplifiées par l’éducation et les préjugés.

Préférer jouer au football plutôt qu’à la poupée n’est pas inscrit dans le cerveau. Les différences cérébrales entre les garçons et les filles sont faibles, mais les adultes les amplifient.

B ien qu’ils y soient préparés dès la pre- mière échographie – quand le sexe de leur futur enfant leur est révélé –, les parents sont souvent étonnés des dif- férences de comportement entre

leurs fils et leurs filles. À l’évidence, les filles et les garçons sont différents, et souvent le fossé qui les sépare semble profond. Mais les stéréotypes ne

résistent pas toujours à un examen rigoureux. Les garçons sont-ils réellement plus agressifs et les filles ont-elles vraiment plus d’empathie – ou bien est-ce simplement ce que nous attendons d’eux ? Lorsque des différences réelles existent

entre les sexes, sont-elles innées, ou sont-elles façonnées par l’environnement – c’est-à-dire par nous, les adultes ? S’il y a des réponses à ces questions, elles se trouvent dans le cerveau, car si le cerveau des fil- les et celui des garçons ne sont pas identiques, cela pourrait expliquer des différences compor- tementales. Mais, force est de constater que les chercheurs n’ont découvert qu’un très petit nombre de différences notables entre les filles et les garçons, que ce soit dans la structure du cer-

veau ou dans son fonctionnement. Oui, les gar- çons ont un cerveau plus gros (et une tête plus grosse) que les filles – de la naissance jusqu’à la mort –, et le cerveau des filles achève de se déve- lopper plus tôt que celui des garçons. Mais

aucun de ces deux résultats n’explique pourquoi les garçons sont plus actifs et les filles ont des capacités verbales plus développées, ni pourquoi ils ont des résultats systématiquement différents aux tests de lecture, d’écriture ou de sciences.

Un cerveau plastique

Ces différences cérébrales existent, mais elles ne sont peut-être pas codées par les gènes. On sait, même si on le néglige souvent, que les expériences vécues modifient les structures et le fonctionnement du cerveau. Les neuroscientifi- ques appellent cela la plasticité cérébrale, laquelle permet l’apprentissage et le développe- ment cognitif des enfants. Même la vision, qui paraît être une fonction assez simple, dépend de l’expérience visuelle du début de la vie : si cette expérience n’est pas normale, les aires cérébrales de la vision ne se connectent pas cor- rectement chez l’enfant, et la vision sera défini- tivement anormale. À l’évidence, les filles et les garçons ne sont pas identiques à la naissance : des différences génétiques et hormonales enclenchent des pro- grammes de développement un peu différents. Mais nous savons aujourd’hui que l’expérience précoce modifie de façon irréversible la chimie et le fonctionnement des gènes dans les cellules,

1. Et si on inversait les rôles ? Les filles et les garçons pourraient développer
1. Et si on inversait
les rôles ? Les filles
et les garçons
pourraient développer
certaines capacités
cognitives ou habiletés
manuelles en pratiquant
des activités supposées
associées à l’autre sexe.
ce qui a des effets sur le comportement. Les
neurobiologistes ont découvert que la qualité
des soins maternels, chez l’animal, a de nom-
breuses conséquences neuronales et psycholo-
giques – de la production de nouvelles cellules
cérébrales à la modification de la réponse au
stress et au fonctionnement de la mémoire. De
même, la façon différente dont les parents élè-
vent les filles et les garçons doit imprimer sa
marque dans leur cerveau en développement.
La plupart des différences sexuées sont initia-
lement faibles –, de simples biais dans le carac-
tère et le style de jeu – mais sont amplifiées à
mesure que les filles et les garçons sont exposés
à une culture sexuée, que ce soit dans les jeux,
les compétitions, à l’école
voire chez eux. En
comprenant mieux l’influence de l’environne-
ment sur le développement des enfants, nous
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2. Les garçons tendent à être plus turbulents que les filles. Qui plus est, ce comportement est contagieux : dans un groupe, les fortes têtes entraînent les autres. Au contraire, les filles calmes apaisent celles qui chahutent.

pourrons combler une partie du fossé qui sépare les filles et les garçons – qu’il s’agisse de l’école, de la prise de risque, la compétitivité, l’empathie ou le caractère consciencieux. Les garçons sont plus remuants et plus tur- bulents que les filles pendant toute la petite enfance. Ils donnent des coups de pieds, se bagarrent ou courent dans la maison beaucoup plus que les filles. La différence peut se mani- fester avant même la naissance, mais aucune échographie ne révèle de différence quant aux mouvements des fœtus. Néanmoins, selon une analyse de plus de 100 études publiée par le psy- chologue Warren Eaton et ses collègues de l’Université du Manitoba au Canada en 1986, la disparité est déjà manifeste au cours de la pre- mière année et augmente pendant l’enfance. Cette étude a montré qu’un garçon est en moyenne plus actif que 69 pour cent des filles. Cette faible différence est toutefois plus impor- tante que celle observée quand on compare les capacités verbales et les résultats en mathémati- ques, mais elle permet de nombreuses excep- tions, notamment pour les 31 pour cent de filles qui sont plus actives que la moyenne des gar- çons. Les hormones sexuelles – en particulier la concentration de testostérone in utero – sem- blent responsables de la turbulence des garçons. Néanmoins, la différence de comportement continue de s’accroître au cours de l’enfance, bien que les concentrations en hormones sexuel- les ne diffèrent plus entre les filles et les garçons au-delà de l’âge de six mois et ce jusqu’à la

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puberté. Il est probable que l’éducation parentale est l’un des facteurs amplifiant la disparité. Certaines études réalisées en laboratoire ou sur des aires de jeu suggèrent que les mères découra- gent plus la prise de risque chez les filles que chez les garçons, alors que les pères encouragent plus la prise de risque que ne le font les mères (voir Les nouveaux pères, page 24). Les compagnons de jeu ont également une importance notable : ainsi, dans un groupe, les garçons agités tendent à sti- muler les autres, créant une sorte de surenchère, tandis que les filles turbulentes se calment quand elles jouent avec des filles tranquilles. Les filles commencent plus tard que les garçons à faire un sport d’équipe. Toutes ces différences sont influencées par les parents et par les amis. À l’école, les garçons (plus que les filles) doi- vent pouvoir faire des pauses pour satisfaire leur besoin d’activité physique, mais les uns et les autres ont besoin de se dépenser physiquement. L’exercice physique est également important pour maintenir une image corporelle positive.

Les filles préfèrent Barbie, les garçons les voitures

Oui, les garçons aiment les camions et les fil- les les poupées. Si on leur donne le choix, les fil-

les préfèrent

les jeux de garçons. Toutefois, le choix n’est pas si clair chez les tout-petits : de nombreuses étu- des ont montré que les garçons aiment autant les poupées que les filles, cela venant sans doute d’une attirance commune des nourrissons pour les visages. En fait, les préférences sexuées vis-à- vis des jouets se manifestent vers la fin de la petite enfance, se renforcent tout au long des années de maternelle et diminuent ensuite en raison de la complexité des interactions de l’inné et de l’acquis. La préférence des jeunes enfants en matière de jouets est façonnée, en partie, par la testosté- rone prénatale : les petites filles porteuses d’une maladie génétique qui les expose à des niveaux trop élevés de testostérone et d’autres androgè- nes avant la naissance sont bien plus intéressées par les camions et les voitures que les autres petites filles. Même les singes mâles et femelles préfèrent les jouets correspondant à leur genre :

il y a quelque chose dans les véhicules ou les bal- les qui est en adéquation avec l’amorçage hor- monal chez les garçons, et les détourne de l’atti- rance pour les visages qu’ils manifestent d’abord comme les petites filles. Même s’il existe un amorçage inné, les préfé- rences des enfants se renforcent sous l’influence de la société. Les parents privilégient les jeux

les jeux de filles, et les garçons

considérés comme appropriés surtout chez les garçons, et, à partir de l’âge de trois ans, les copains imposent – encore plus que les adultes – les jeux qu’ils jugent adaptés à leur sexe. Dans un exemple de ce type d’influence, les psychologues Karin Frey, de l’Université de Washington, et Diane Ruble, de l’Université de New York, ont rapporté en 1992 que les filles et les garçons d’âge scolaire choisissaient un jouet qu’ils aimaient moins (un kaléidoscope) plutôt qu’un petit pro- jecteur après avoir vu une publicité montrant un enfant de même sexe choisir le kaléidoscope et un enfant du sexe opposé choisir le projecteur. Néanmoins, vers l’âge de cinq ans, les filles com- mencent à choisir aussi des jouets de « garçon ». Ce n’est pas le cas des garçons, une divergence qui reflète des normes sociales différentes. Aujourd’hui, les filles sont autorisées – et même encouragées – à participer à des activités sporti- ves, à porter des pantalons et à jouer aux Lego bien plus que les garçons ne sont poussés à revê- tir des robes et à jouer à la poupée. Les préférences différentes des filles et des gar- çons en matière de jouets sont importantes pour façonner les circuits neuronaux, et, par consé- quent, les facultés cognitives. Les équipements de sport, les voitures et les jeux de construction tendent à stimuler les capacités physiques et spa- tiales, tandis que les poupées, les livres de colo- riage et les déguisements tendent à stimuler les capacités verbales, sociales et la motricité fine. Les parents et les enseignants peuvent dévelop- per les deux ensembles de capacités en encoura- geant les filles à faire des jeux de construction ou des jeux vidéo, tout en encourageant les garçons à coudre, peindre ou jouer au docteur.

Guerres ouvertes ou secrètes

Selon diverses études, dont celle du psycholo- gue John Archer, de l’Université du Lancashire, en Grande-Bretagne, publiée en 2004, les gar- çons sont physiquement plus agressifs que les fil- les. Cette différence est liée à la testostérone pré- natale, mais pas à l’augmentation de la concen- tration de testostérone chez les garçons à la puberté, parce qu’ils ne deviennent pas brusque- ment agressifs à ce moment-là. De plus, cette dif- férence sexuée n’est pas absolue. Les filles de deux ou trois ans, par exemple, donnent souvent des coups de pied, mordent et frappent les autres – pas autant que les petits garçons du même âge, mais trois fois plus souvent que l’un ou l’autre sexe ne le fait quand ils sont un peu plus vieux. De plus, les filles s’engagent dans des agressions plus indirectes, relationnelles. À travers les com- mérages, l’exclusion, les cachotteries, et, plus

Noam Armonn / Shutterstock
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récemment, le harcèlement par SMS, les filles laissent des cicatrices dans le psychisme de leurs rivales plus souvent que dans leur corps. Ainsi, les deux sexes s’engagent dans des compétitions et les deux sexes se battent ; ce qui diffère c’est dans quelle mesure ces comporte- ments sont ouverts ou masqués. Comme l’agression physique est un bien plus grand tabou pour les filles que pour les garçons, elles apprennent dès les premières années d’école élémentaire à mener des guerres secrètes que les enseignants remarquent rarement et qui sont plus difficiles à surveiller. Mais en admettant que les sentiments de compétition soient naturels chez tous les enfants, il est possible de trouver des moyens de les canaliser vers d’autres objectifs. Ainsi, cer- tains éducateurs essaient de réduire la compéti- tion en classe : ils affirment que l’interaction opposée – la coopération – est plus importante pour une société civilisée. Mais la compétition peut être très motivante, particulièrement pour les garçons, et il faut que les filles apprivoisent la compétition ouverte, qui demeure une réalité inévitable de nos sociétés. La compétition en équipe est une solution, lorsque des groupes

3. La préférence

des garçons pour les camions plutôt que pour les poupées s’amplifie à mesure que les parents et les copains valorisent les jouets « de garçons ». Mais encourager les garçons aux jeux de rôle valorisant les soins à autrui – médecin, notamment – pourrait améliorer leurs capacités relationnelles.

d’élèves travaillent ensemble pour tenter de bat- tre les autres, qu’il s’agisse de résoudre des pro- blèmes de mathématiques, de tests de vocabu- laire, d’histoire ou de sciences.

4. Parce que les filles ne se battent pas,

elles pratiquent la guerre secrète :

cachotteries, messes basses, petits secrets entre amies. Peut-être encore plus dévastateur pour les « victimes » qu’une bagarre.

L’empathie favorise la communication

L’agression et l’empathie, ou partage des émo- tions d’autrui, sont inversement proportionnel- les. Plus on est conscient de ce que quelqu’un ressent, moins il est facile de l’agresser. En consé- quence, selon les conclusions d’études publiées dans les années 1980 par la psychologue Nancy Eisenberg et ses collègues, de l’Université d’État de l’Arizona, tandis que les hommes et les gar- çons ont des scores plus élevés en ce qui concerne l’agressivité physique et verbale, les fil- les et les femmes ont des scores plus élevés dans la plupart des mesures d’empathie. Et pourtant les différences sexuées concernant l’empathie sont plus faibles que ce que pensent la plupart des gens, et elles dépendent beaucoup de la façon dont l’empathie est évaluée. Lorsqu’on demande aux hommes et aux femmes de rapporter comment se manifeste leur empa-

Monkey Business Images / Shutterstock
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thie, les femmes disent plus souvent que les hommes : « J’arrive bien à savoir ce que ressen- tent les autres » ou « J’aime m’occuper des autres ». Mais lorsqu’on utilise des mesures plus objectives, comme reconnaître les émotions sur des photographies de visages, la différence entre hommes et femmes est faible, indiquant que les femmes donnent en moyenne des réponses plus précises que 66 pour cent des hommes. En 2000, le psychologue Erin McClure, de l’Université Emory, à Atlanta, a analysé plus de 100 études sur la différence de perception des émotions faciales par des bébés, des enfants et des adolescents. Les filles, dès leur plus jeune âge, sont un peu plus sensibles aux émotions expri- mées par un visage, mais leur avantage aug- mente avec l’âge, indubitablement du fait de leur facilité à communiquer, d’une plus grande prati- que des jeux de rôle avec leurs poupées et des amitiés qu’elles entretiennent avec leurs copines. On ne sait pas grand-chose des bases neurona- les de la différence sexuée en matière d’empathie, sauf qu’une toute petite région du cerveau, l’amygdale, est sans doute impliquée. L’amygdale est fortement activée par les visages. Selon une analyse de plusieurs études publiée en 2002, cette structure est plus volumineuse chez les hommes que chez les femmes, ce qui est en contradiction apparente avec le fait que les hommes reconnais- sent moins bien les émotions sur les visages. Toutefois, d’autres études ont révélé une diffé- rence d’activation des amygdales droite et gau- che chez les hommes et chez les femmes. Lorsque des souvenirs de scènes chargées émotionnellement – celles qui déclenchent les réactions empathiques – sont réactivés, l’amyg- dale gauche des femmes est plus fortement acti- vée que la droite, tandis que c’est l’amygdale droite des hommes qui est plus activée que la gauche, comme l’indique l’étude du neurobiolo- giste Larry Cahill, de l’Université de Californie à Irvine, publiée en 2004, et celle du psychologue Turhan Canli et de ses collègues de l’Université Stanford, datant de 2002. On ne sait pas encore si cette différence de latéralisation de l’activation de l’amygdale est liée à l’empathie en tant que telle ou si la même différence neuronale sexuée est déjà présente chez l’enfant. En effet, les différences d’émoti- vité entre garçons et filles sont faibles chez les tout-petits ; tout au plus constate-t-on que les bébés pleurent plus et font plus de colères quand ce sont des garçons. À mesure que les garçons grandissent, on leur apprend – bien plus qu’aux filles – à réprimer leur peur, leur tristesse et leur tendresse. L’apprentissage social renforce les dif- férences homme-femme en matière de réactions

5. Les filles lisent plus que les garçons, ce qui explique qu’elles ont de meilleurs résultats dans les tests de lecture ou d’orthographe. Mais quand les garçons sont encouragés à lire beaucoup, ils réussissent ces tests aussi bien que les filles.

émotionnelles. On endurcit beaucoup plus les garçons que les filles, on cherche à ce qu’ils expriment moins leurs émotions, mais aussi à ce qu’ils deviennent moins sensibles aux émo- tions des autres. Cet apprentissage laisse très vraisemblablement des traces dans l’amygdale, l’une des structures les plus plastiques du cer- veau. Sans doute serait-il bénéfique pour les uns et pour les autres qu’on apprenne aux filles à être moins sensibles aux émotions d’autrui et aux garçons à l’être davantage.

Les filles sont bavardes

On dit que les femmes parlent beaucoup plus que les hommes, mais les chiffres démen- tent cette idée reçue : une femme prononcerait 16 215 mots par jour, et un homme 15 669, c’est-à-dire pas beaucoup moins, selon une étude de près de 400 étudiants de premier cycle équipés de dictaphones, publiée en 2007 par le psychologue Matthias Mehl de l’Université de l’Arizona. Les filles ont généralement de meil- leurs résultats que les garçons dans les tests d’expression orale, de lecture, écriture et orthographe, quel que soit l’âge, mais les diffé- rences sont généralement faibles et évoluent au cours de la vie. Les différences se manifestent très tôt. Les fil- les commencent à parler environ un mois plus tôt que les garçons, et sont en avance sur les gar- çons pour l’apprentissage de la lecture. L’avantage des filles pour la lecture et l’écriture persiste au fil des années, et le fossé semble même se creuser entre filles et garçons jusqu’à la terminale. Toutefois, ces différences se réduisent notablement à l’âge adulte, ce qui explique sans doute pourquoi on n’a pas encore découvert les bases neuronales des aptitudes langagières. En 2008, Iris Sommer et ses collègues de la Faculté de médecine de l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas ont invalidé une idée reçue selon laquelle les femmes utiliseraient les deux hémisphères de leur cerveau pour traiter le lan- gage, tandis que les hommes utiliseraient sur- tout l’hémisphère gauche. Ils ont compilé 20 études d’imagerie cérébrale fonctionnelle, et n’ont détecté aucune différence entre hommes et femmes dans le degré de latéralisation des aires du langage.

Vyacheslav Osokin / Shutterstock
Vyacheslav Osokin / Shutterstock

De même, il existe peu d’indices que les filles et les femmes aient un cerveau mieux « câblé » pour la lecture. La seule variable qui soit corré- lée à l’habileté de lecture est simplement le temps que les enfants passent à lire pour leur plaisir en dehors de l’école. Les filles lisent plus que les garçons, et c’est ce qui fait la différence quand il s’agit de lire vite et de comprendre ce que l’on lit. L’unique déterminant des capacités langagiè- res est l’exposition de l’enfant, dès sa naissance, au langage. Des études à grande échelle réalisées dans différents pays montrent que le sexe expli- querait au maximum trois pour cent des diffé- rences de capacités verbales des enfants, alors que l’environnement et l’exposition au langage interviendraient pour plus de 50 pour cent. Plus les parents peuvent impliquer leurs fils dans les conversations, les livres, les histoires, plus ces enfants auront de chances de savoir (et d’aimer) lire et parler correctement. Les petits livres pour enfants et les comptines servent à acquérir la conscience des phonèmes, le lien entre les sons et les lettres qui est le pre- mier pas vers l’apprentissage de la lecture. Les garçons aiment moins que les filles les contes, mais ils apprécient les comédies et les livres d’action ; dès lors, pour leur donner envie de lire, mieux vaut choisir des livres et des magazi- nes qui leur plaisent. Dans certaines classes, les garçons lisent aussi bien que les filles, ce qui

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D. Halpern, Sex

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Abilities (3e édition), Lawrence Erlbaum Associates, 2000.

Joe Gough / Shutterstock
Joe Gough / Shutterstock

6. Pour diminuer

l’écart entre filles et garçons dans les habiletés spatiales, les filles pourraient améliorer leur vision dans l’espace en pratiquant des sports tels que le tir à l’arc, le baseball ou le tennis.

prouve à nouveau que l’éducation et l’entraîne- ment compensent une éventuelle différence de facilité dans l’acquisition de la lecture.

Penser en trois dimensions

Si les filles ont un avantage pour les habiletés verbales, les garçons en ont un incontestable dans le domaine spatial – la capacité à visualiser des objets et des trajectoires dans l’espace. Un homme est, en moyenne, capable d’imaginer des objets complexes selon différentes perspec- tives mieux que 80 pour cent des femmes. En 2008, deux groupes de recherche ont rap- porté des différences chez des bébés âgés de trois mois, et d’autres données suggèrent que cette capacité est influencée par la testostérone préna- tale. Pourtant, l’ampleur de la différence est beaucoup plus faible chez les enfants que chez les adultes : parmi les enfants âgés de quatre ans, la moyenne des garçons obtient des performances meilleures qu’à peine 60 pour cent des filles. Il est vraisemblable que cette capacité s’améliore chez les garçons en raison de leurs activités – jeux de construction, de conduite, de tir – auxquelles ils s’adonnent bien plus que les filles. Une étude de

la neurobiologiste Karin Kucian et de ses collè- gues du Service de pédiatrie de l’Université de Zurich étaye cette hypothèse. En 2007, cette équipe a rapporté que les garçons et les filles pré- sentent des activités neuronales similaires quand on observe leur cerveau alors qu’ils sont en train de réaliser une tâche mentale de rotation d’un objet dans l’espace. Or cette tâche, comme l’avait montré la même équipe en 2005, déclenche des activations cérébrales différentes chez l’homme et la femme adultes. Ainsi, il semble que le cer- veau des garçons et celui des filles traitent les informations spatiales de façon de plus en plus différente à mesure que les enfants grandissent et pratiquent des activités diverses. L’aptitude de voir dans l’espace est impor- tante pour réussir dans divers domaines scienti- fiques, notamment le calcul, la trigonométrie, la physique et l’ingénierie. La psychologue de l’éducation Beth Casey, de l’Université de Boston, a montré que la différence entre garçons et filles concernant cette aptitude explique l’avantage systématique que les garçons ont dans les épreuves de mathématiques lors des concours d’admission dans les filières d’ingénieurs. Aussi importantes soient-elles, les habiletés spatiales ne sont pas enseignées à l’école. Mais elles peuvent être améliorées par l’entraîne- ment, y compris en jouant à des jeux vidéo ! Si les garçons exercent cette capacité dans le cadre de leurs activités extrascolaires, les filles pour- raient la travailler par le biais de puzzles tridi- mensionnels, de jeux de conduite et de visée, et des sports tels que le baseball ou le tennis. Les filles et les garçons sont différents, mais la plupart des différences psychologiques liées au sexe sont ténues. Par exemple, l’écart dans les habiletés verbales, les performances mathé- matiques ou l’empathie sont généralement beaucoup plus faibles que la différence de taille des adultes, où la taille moyenne d’un homme, égale à 1,75 mètre, est supérieure à la taille de 99 pour cent des femmes. Lorsqu’il s’agit d’ha- biletés mentales, les femmes et les hommes sont quasi semblables. De plus, peu de ces différences sont figées, écrites dans le marbre des gènes, contrairement à ce que l’on prétend souvent. Les gènes et les hormones déclenchent la plupart des différen- ces entre les filles et les garçons, mais l’éduca- tion a tôt fait de gommer ces différences. Comprendre comment émergent les différences liées au sexe peut aider à lutter contre les stéréo- types et donner aux parents et aux enseignants des idées pour améliorer le développement des enfants, minimiser les disparités et leur permet- tre de développer leurs talents.

L’influence de l’éducation

Serge Ciccotti

est docteur

en psychologie et chercheur associé

à l’Université

de Bretagne Sud,

à Lorient.

associé à l’Université de Bretagne Sud, à Lorient. En Bref • Les chiffres sont sans appel

En Bref

Les chiffres sont

sans appel : les filles

sont majoritaires en langues et en lettres, mais minoritaires en sciences.

Divers facteurs sont

impliqués : les parents

eux-mêmes pensent que les sciences ne sont pas faites pour les filles.

En revanche, dans

les filières biologie, pharmacie et médecine, les filles sont plus nombreuses que les garçons.

Les filles sont-elles mauvaises en maths ?

Les filles boudent les filières universitaires scientifiques. Les raisons en sont multiples, des préjugés – nombreux – à l’attitude des parents.

P ourquoi les filles sont-elles moins nombreuses que les garçons dans les filières scientifiques ? Et d’abord, est- ce une réalité ou une idée reçue ? Les chiffres de la répartition des garçons

et des filles à l’université et par discipline en 2009-2010 confirment qu’en France, effecti- vement, les filles restent majoritaires en langues (73,8 pour cent), en lettres (71,7 pour cent) et en

sciences humaines et sociales (67,3 pour cent) ; elles restent en revanche minoritaires en sciences fondamentales et appliquées (27,6 pour cent) (voir la figure 3). Ainsi, la disparité est forte entre les sexes et en fonction des disciplines universitaires. C’est

également le cas à l’étranger, par exemple au Québec ou dans divers pays d’Europe. Ainsi, en Allemagne, les filles ne représentent que 15 pour cent des effectifs des filières scientifiques et tech- niques. On retrouve ce même écart dans le milieu professionnel. Dans les 27 pays de l’Union

européenne, en 2007, les femmes ne représen- taient que 32 pour cent des effectifs de cher- cheurs et ingénieurs. La situation est identique dans le milieu professoral où la proportion de femmes est égale à 23 pour cent dans les sciences humaines et sociales, mais à 7 pour cent seule-

ment dans les sciences de l’ingénieur et la tech- nologie. Autre donnée sans appel : sur 441 prix Nobel, 11 seulement ont été attribués à des fem- mes. Toutes les données le montrent : les femmes sont notablement moins nombreuses dans les filières et les professions scientifiques. Pourquoi ? Les psychologues et les sociologues se sont pen- chés sur cette question et proposent plusieurs pistes pour expliquer ce constat.

L’intelligence hors de cause

Bien que tous les psychologues ne soient pas d’accord sur ce point, la majorité considère qu’il n’y a pas de différence entre l’intelligence moyenne d’un homme et celle d’une femme quand elle est évaluée par le quotient intellec- tuel. En revanche, l’écart à la moyenne est plus important chez les hommes que chez les fem- mes, ce que l’on peut schématiser en disant que l’on retrouve davantage « d’Einstein » chez les hommes que chez les femmes, mais aussi plus d’arriérés profonds. On remarque également quelques différences sur le plan qualitatif : les hommes réussissent généralement mieux que les femmes les épreuves faisant appel à la dimension spatiale, par exemple manipuler

Heide Benser / Corbis
Heide Benser / Corbis

mentalement un dé à jouer dont la face visible est le 4, lui faire effectuer un quart de tour à droite, puis un demi-tour vers le bas et dire quel est le chiffre qui doit apparaître. Les femmes, au contraire, sont davantage expertes que les hommes sur la dimension ver- bale, comme la vitesse d’articulation de mots complexes ou encore le repérage des erreurs grammaticales dans des textes énoncés. On constate, par exemple, moins d’hésitations

dans la conversation des filles que dans

celle des garçons, et il existe deux à quatre fois plus d’individus qui bégayent chez les hommes que chez les femmes. Soulignons que les filles ont généralement des compétences sociales supérieures à celles de leurs homologues mas- culins, ce qui inclut de nombreuses capacités liées au langage, mais aussi à la « théorie de l’es- prit », c’est-à-dire la capacité de se mettre à la place d’autrui pour comprendre ses inten- tions… En bref, l’intuition féminine ! Sur le plan de l’évolution et des capacités adaptatives, la compétence en représentation tridimensionnelle des hommes aurait été sélec- tionnée chez nos ancêtres, parce que c’était les hommes qui partaient découvrir et explorer les nouveaux espaces et territoires de chasse, et fai-

(Euh

)

1. « Tu vois, en appuyant sur

ce bouton, on obtient le résultat. » Ce père s’adresse surtout à son fils, sa fille étant à l’écart. Les parents ne tiendraient pas le même discours à leurs fils et à leurs filles lorsqu’il s’agit d’aborder des questions scientifiques. Cela expliquerait-il pourquoi les filles, élevées dans l’idée que les sciences ne sont pas pour elles, délaissent les filières scientifiques ?

saient des raids pour aller capturer des femmes. Quant aux femmes, leur avantage verbal résul- terait également d’une habitude ancestrale : si les hommes restaient généralement dans leur groupe familial, les femmes rejoignaient celui de leur compagnon. Or avoir des relations et un soutien social stable est déterminant pour la santé et le bien-être tant des femmes que de leurs enfants, de sorte que des pressions sélecti- ves auraient permis aux femmes d’établir et d’entretenir de telles relations, que ce soit par le verbe ou par l’intérêt porté au groupe. Sans doute devaient-elles savoir s’intégrer rapide- ment, se faire comprendre et comprendre, sans se tromper, ce que pensaient les membres de leur nouvel environnement. Malgré ces petites différences, rien, sur le plan de l’intelligence, ne suffit à expliquer pourquoi les femmes sont si peu nombreuses en sciences. L’intelligence n’étant pas une expli- cation, faut-il chercher du côté de la motivation à s’orienter vers ce domaine ? L’environnement social détermine bien davantage l’orientation des femmes. Or on a montré qu’il existe plus d’hommes « non com- municants » dans les métiers les plus techni- ques. Comme les femmes accordent beaucoup

d’importance aux relations sociales, peut-être évitent-elles de travailler dans de tels milieux où les individus ne recherchant pas le contact social sont nombreux. Cet environnement pro- fessionnel pourrait être perçu comme hostile. Les femmes se détourneraient de ce type de métiers purement scientifiques, qu’elles juge- raient socialement peu épanouissants. Selon une autre hypothèse, il existerait une compétition sexuelle, beaucoup plus fréquente entre les hommes qu’entre les femmes. Elle se manifeste par les efforts que font les hommes pour accéder à un statut social élevé. Le succès pour une femme passe par d’autres critères, et même s’il existe aussi des femmes « carriéris- tes », la proportion est beaucoup plus faible que chez les hommes.

L’alliance des hommes contre les femmes

Comme la durée des études nécessaires pour atteindre des statuts élevés est longue, les femmes seraient moins tentées d’investir beaucoup de temps pour leur carrière. En effet, cette durée retarde la disponibilité sur le « marché du mariage» pour les femmes faisant de longues étu- des. Elles ont des enfants plus tardivement et en

ont moins. C’est une nouvelle raison qui réduirait l’ambition professionnelle, le temps que l’on peut investir dans tous ces domaines étant limité. Une autre raison fréquemment évoquée est le plafond de verre, cette alliance des hommes contre les femmes pour les empêcher d’accéder aux métiers scientifiques ou au refus des hom- mes – et de certaines femmes – d’être dirigés par des femmes. Selon une étude réalisée à l’Université de Göteborg, en Suède, une femme scientifique doit fournir deux fois et demi la quantité de travail d’un homologue masculin pour avoir des chances de décrocher un emploi ou des fonds pour ses recherches. Une de ces hypothèses l’emporte-t-elle ? Sans doute faut-il plutôt envisager que ces différentes causes se cumulent. Cela étant, de nombreux chercheurs pensent qu’un autre facteur est pré- pondérant, celui d’un stéréotype, présent dans la tête des parents, qu’ils inculquent à leurs enfants et qui pourrait expliquer non seulement le goût pour les sciences de leurs enfants, mais aussi leur performance dans ce domaine… En 2001, Kevin Crowley et ses collègues, de l’Université de Pittsburgh, ont demandé la per- mission à des parents de les suivre et de les fil- mer pendant qu’ils faisaient une visite avec leurs enfants, dans un musée de sciences où,

Le plafond de verre, ou comment s’arrête une carrière

L es écarts de salaires entre les hommes et les femmes en France est d’environ 27 pour cent. Même quand on tient

compte des facteurs tels que le diplôme, l’expérience, le tra- vail à temps partiel (plus fréquent chez les femmes que chez les hommes), les primes de pénibilité, les astreintes et les heu- res supplémentaires (plus fréquentes chez les hommes que chez les femmes), ou encore le fait qu’elles interrompent plus souvent leur carrière, il reste un écart d’environ dix pour cent de salaire entre les sexes. Il est probable que cette différence résulte de préjugés sur le rôle professionnel des femmes. Des stéréotypes sont régulièrement mis en évidence dans les diver- ses études. Ainsi dans l’une d’elles, on présentait à des parti- cipants un texte où une femme se retrouvait promue à un poste de direction dans l’industrie. Les personnes interrogées avaient davantage tendance à attribuer la réussite de la can- didate à la chance et son échec à son incompétence. Au contraire, quand le candidat à la fonction était un homme, les participants de l’étude attribuaient sa réussite à ses capacités. Lorsque, dans une entreprise, les niveaux hiérarchiques supérieurs ne sont pas accessibles à certaines catégories de personnes, on parle de plafond de verre. Cette « frontière invisible» s’applique surtout aux femmes puisqu’on a mon- tré qu’à compétences égales, elles ont plus de difficultés que les hommes à accéder aux postes à responsabilité.

Pourtant, en étudiant les performances de 679 entreprises classées parmi les principales dans le magazine américain Fortune, Hema Krishnan et Daewoo Park, à l’Université de Cincinnati, ont montré que plus la proportion de femmes augmente dans les conseils d’administration, plus les perfor- mances de l’entreprise progressent, qu’il s’agisse du cours des actions ou des résultats financiers. Les lois cherchent à éliminer ces pratiques discriminatoi- res, mais les habitudes ne changent pas facilement. Qui plus est, cette tendance se dessine dès les premiers stages effec- tués par les étudiants dans les entreprises. En 2005, Sophie Landrieux-Kartochian et Chloé Guillot-Soulez, de l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne, ont mesuré le délai moyen mis par des étudiants ayant le même niveau d’études pour obte- nir un stage en entreprise. Elles ont montré que 25 pour cent des garçons trouvent un stage en moins d’un mois (9 pour cent pour les filles), et que les filles sont près de trois fois moins nombreuses que les garçons. Qui plus est, le montant des indemnités perçues pendant le stage est encore à l’avan- tage des garçons. Cela résulterait de la discrimination liée au sexe, mais également du fait que le réseau des relations est surtout activé pour les garçons. Les filles seraient moins aidées que les garçons pour trouver leurs stages. Les stéréo- types semblent jouer même dans la famille !

2. Le père donne à son fils des détails techniques quand il s’agit de décrire la voiture qu’il vient d’acheter. En revanche, avec leur fille, tant le père que la mère privilégient l’approche émotionnelle ou perceptive (ici la couleur).

comme au Palais de la Découverte, à Paris, les visiteurs peuvent faire diverses expériences. Près de 300 interactions entre les mères, les pères et les enfants ont été enregistrées durant 26 jours. Les chercheurs ont ensuite classé les conversations entre les parents et leurs enfants, en fonction de deux critères : d’une part, celles qui décrivaient les objets exposés dans le musée, et, d’autre part, celles qui cherchaient à apporter des explications. Les chercheurs ont constaté que les parents utilisaient davantage d’explications quand ils s’adressaient à leurs fils plutôt qu’à leurs filles. Les conversations comportaient des explications dans 29 pour cent des interactions entre les parents et leurs fils et seulement 9 pour cent dans les conversations entre les parents et leurs filles. Les différences étaient encore plus marquées lors des interactions entre les pères et leurs fils. Pourtant, les garçons ne posaient pas plus de questions que les filles et les parents parlaient autant avec les uns qu’avec les autres, mais quand arrivait l’étape éducative et qu’il s’agissait de fournir une explication concernant l’objet, cette dernière était surtout réservée aux gar- çons. Ainsi, la disparité des comportements des parents aurait un effet notable sur l’intérêt que les enfants portent aux sciences. Les psycholo- gues pensent que les adultes développent la pensée scientifique des enfants lors de leurs interactions quotidiennes. Ainsi, ce serait la stratégie des parents qui stimulerait l’intérêt pour la science chez les garçons davantage que chez les filles. La mère, et surtout le père, don- nent plus d’explications causales quand ils com- muniquent avec leurs fils, ce qui favorise l’inté- rêt pour les sciences chez les garçons. Pourquoi les parents utilisent-ils davantage d’explications avec leurs fils qu’avec leurs filles ? Peut-être à cause d’une idée reçue bien ancrée, selon laquelle les filles auraient davantage le sens de l’esthétique et seraient plus « littéraires », alors que les garçons seraient davantage « tech- niques » et tournés vers les mathématiques. Cette croyance est malheureusement si répan- due qu’elle peut diminuer l’intérêt des filles pour les sciences, mais elle pourrait, de surcroît, les complexer, les inhiber et les conduire à moins bien réussir en mathématiques dans une classe où sont présents des garçons.

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

Ainsi, on a montré que les filles sont moins performantes que les garçons lors des tests de mathématiques utilisés pour sélectionner les étudiants à leur entrée à l’université. La peur de se montrer conforme au stéréotype négatif (les filles sont mauvaises en maths) entrave la per- formance des filles lors de ces tests. Il suffit de présenter ces mêmes épreuves en affirmant qu’elles ne révèlent aucune différence entre les deux sexes pour que les femmes se montrent aussi performantes que les hommes.

Le poids des stéréotypes

C’est aussi ce qu’ont confirmé Margaret Shih et ses collègues de l’Université Harvard qui, en 1999, ont fait remplir à des femmes asiati- ques un questionnaire sur le thème de leur groupe ethnique. Elles passèrent ensuite un exa- men de mathématiques. Dans une autre condi- tion, les femmes passèrent cet examen directe- ment, sans avoir à remplir de questionnaire préalable. On constata que les résultats du pre- mier groupe furent meilleurs que ceux du second. Le fait d’avoir eu à remplir le questionnaire sur les spécificités de leur culture avait amorcé un stéréotype fréquent en Asie : « Les Asiatiques sont plus forts en mathématiques que les indi- vidus d’autres cultures. » Ce stéréotype avait stimulé les femmes du premier groupe qui tentè- rent de soutenir leur réputation… Au contraire, dans une autre expérience, quand le question- naire préalable porta sur l’appartenance au sexe féminin et non plus sur les différences culturel- les, les résultats en mathématiques furent moins bons que ceux du groupe qui ne répondit à aucun questionnaire préalable. Les chercheurs attribuèrent cette différence à l’impact du stéréo- type : « Comparativement aux hommes, les fem- mes sont mauvaises en mathématiques. » En fait ce n’est pas le stéréotype en tant que tel qui influe sur ces réactions, mais le compor- tement qu’il déclenche chez la personne qui, le

Bibliographie

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K. Crowley et al.,

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Langues

Lettres

Sciences

Sciences

Biologie

Pharmacie

Études

 

humaines

médicales

3. Répartition des étudiants selon les domaines et le sexe (en rose, les filles, en bleu, les garçons). Les filles sont minoritaires en sciences.

En chiffres

En Europe, environ

70 pour cent

des enseignants du primaire et secondaire sont des femmes, mais environ 60 pour cent des enseignants dans le supérieur sont des hommes.

25,7 pour cent

des cadres sont des femmes dans les sociétés du CAC 40.

Un dirigeant sur dix

des sociétés cotées en

Bourse est une femme.

En 2009, les femmes

représentaient 8,8 pour cent des membres des conseils d’administration ou de surveillance.

17 pour cent des

dirigeants salariés sont des femmes, mais elles ne sont plus que 5 pour cent dans les sociétés du CAC 40, et 5,5 pour cent dans les 80 premières entreprises (par leur chiffre d’affaires).

Mais la situation

progresse : en 2008,

34 pour cent des

cadres étaient

des femmes, contre

23 pour cent en 1990.

connaissant, cherche inconsciemment à le confirmer, ce qui détériore la performance. Ce

comportement a d’importantes conséquences, puisqu’il entraîne un désinvestissement des membres des groupes stigmatisés dans tous les domaines où s’applique le stéréotype. Il peut également expliquer l’échec scolaire chez les individus appartenant à ces groupes. Ilan Dar- Nimrod et ses collègues de l’Université de Colombie-Britannique, à Vancouver au Canada, confirmèrent en 2006 que les résultats

des femmes en mathématiques sont influencés par un autre stéréotype.

Éviter d’invoquer

une cause génétique

Ces psychologues ont fourni à 220 femmes

un document supposé scientifique qui présen- tait des différences en mathématiques entre des hommes et des femmes. Pour un quart d’entre elles, il était indiqué que ces différences rele- vaient de la génétique et étaient donc innées. Pour un autre quart, le texte présentait ces dif-

férences comme étant liées à l’environnement :

on lisait, par exemple, que les professeurs de mathématiques aident plus les garçons que les filles pendant les premières années d’enseigne- ment de mathématiques. À un autre quart encore, on indiquait qu’il n’y avait aucune dif- férence entre les performances des garçons et des filles en mathématiques et enfin, au dernier quart, on disait que les différences étaient liées à un stéréotype ancré dans la tête des femmes.

On demanda ensuite à toutes ces femmes de résoudre plusieurs exercices de mathématiques.