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MÉTEMPSYCOSE / METEMPSYCHOSIS

ETYMOLOGIE / etymology ETUDE SEMANTIQUE / Definitions COMMENTAIRE / Analysis

Terminologie de la transformation.

La métempsychose aurait tendance à être assimilée avec la métamorphose et la résurrection couramment usitées dans la thématique de la transformation. Néanmoins, ces trois notions sont distinctes les unes des autres. Car la métamorphose est un « changement de forme » (V. article MÉTAMORPHOSE), la résurrection, le retour du corps à la vie après la mort, tandis que la métempsycose est la doctrine selon laquelle l’âme passerait –après la mort- d’un corps à un autre. De plus, « la métamorphose [est] plutôt temporaire, différente en cela de la métempsychose qui réclame qu’on déménage avec âme et bagages» .

Métempsychose, transmigration et réincarnation sont presque synonymes. Elles traitent toutes d’une âme qui a déjà fait une vie dans un corps et passe à un autre pour recommencer. Seuls les registres auxquels ces termes appartiennent établissent leurs différences. La transmigration et la réincarnation sont respectivement les termes courant et populaire pour évoquer la doctrine de la métempsycose ( terme savant) selon laquelle l’âme migrerait d’un corps à l’autre.

Métempsychose, métensomatose, palingénésie et translation de vie : variantes de la réincarnation.

En outre, la réincarnation est aussi le processus par lequel « une âme, après la mort du corps qu'elle habitait, rejoint un autre corps qui naît, après un moment d'une durée indéterminée passé dans un lieu immatériel » . Et Hervé Fresne considère alors la métempsychose comme une variante de la réincarnation, de même que la mét ensomatose dont elle est presque synonyme .

Seulement, « la métempsycose (

)

ne se limite pas au règne humain, mais

également animal, végétal et minéral [tandis que] la métensomatose (

C'est à dire que l'âme transmet à son nouveau corps des éléments de l'ancien.

)

est physique et non psychique. »

Enfin, la palingénésie et la translation de vie seraient aussi –au même plan que la métempsychose- des variantes de la réincarnation : la palingénésie qui s’oppose au caractère individuel de la métempsychose par son aspect collectif (puisqu’elle est une incarnation de groupe ) et la translation de vie « qui est partielle et non globale. [Elle] est un phénomène (…) souvent appelé possession car l'âme ne quitte pas définitivement son corps de départ pour entrer dans un autre corps » .

La métempsychose –entendue comme le passage de l’âme d’un corps à un autre après la mort– puise son origine dans le sacré. En effet, on trouve ce concept religieux depuis les Védas (au deuxième millénaire avant Jésus-Christ), chez les grands philosophes de l’Antiquité et quelques écrivains latins, puis à la Renaissance avec l’exhumation des textes de Platon. Devenue un véritable motif littéraire, elle a été développée par les Utopistes du XIX (Fourier, Leroux) puis des romanciers tels Georges Sand et à l’époque contemporaine Ahmadou Kourouma, l’on exploitée à travers leurs œuvres.

1. De L’Inde à la Grèce

Aux racines des mythologies indiennes, les Védas formulèrent pour la première fois la théorie de la métempsychose au premier millénaire avant J-C. Puis, vers le VIe siècle avant J-C, le brahmanisme et le bouddhisme saisirent cette notion sur laquelle ils fondirent leurs croyances. Ainsi, le bouddhisme Hinayana (en Inde du Sud et dans la Péninsule indochinoise) prêtait à Bouddha plus de cinq cents vies antérieures en tant que Bodhisattva (être pur en voie d’identification au Bouddha), vies qui étaient rapportées par les légendes populaires : les Jataka, récits de nativités. L’un des Jakata relate alors que le sage aurait –avant d’être Bouddha été un lièvre : il voulut se jeter dans le feu afin de s’offrir à un mendiant affamé. Or, le mendiant était le dieu Indra lui-même qui arrêta l’animal héroïque et dessina, pour le glorifier à jamais, une image de lièvre sur la lune . D’autres récits de nativités font état des incarnations de Bouddha en un prince (le prince de Vessantara) puis en un dieu du paradis Tushita.

L’idée de la transmigration de l’âme ne s’arrêta pas aux frontières hindoues, puisqu’elle se développa aussi en Egypte. Les Egyptiens embaumaient les corps de leurs défunts pour qu’ils puissent accompagner le ka (ensemble des énergies vitales immortelles, perçu comme le double de l’homme) dans l’au-delà, ce qu’explique A. Dastre dans la Vie et la Mort : « En Egypte, la doctrine des transmigrations était représentée par des images hiératiques saisissantes. Chaque être avait son double [le ka] . A la naissance, l'Egyptien est reproduit en deux figures. Pendant la vie de veille, les deux personnages se confondent en un seul ; mais dans le sommeil, tandis que l'un se repose et répare ses organes, l'autre s'élance dans le pays des rêves. Toutefois, cette séparation n'est pas complète ; elle ne le sera qu'à la mort, ou plutôt c'est cette séparation complète qui sera la mort même. Plus tard, ce double actif pourra venir vivifier un autre corps terrestre et accomplir ainsi une nouvelle existence semblable.

Et faisant abstraction de l’Inde, Hérodote présenta alors l’Egypte comme le berceau de la métempsychose : « Les Egyptiens sont les premiers qui aient parlé de cette doctrine, selon laquelle l’âme de l’homme est immortelle et, après la destruction du corps, entre toujours dans un autre être naissant. Lorsqu’elle a parcouru, disent-ils, tous les animaux de la terre et de la mer et tous les oiseaux, elle rentre dans un corps humain ; le circuit s’accomplit en trois mille années » .

L’ouverture de la mer Noire au commerce mit ensuite la civilisation hellénique au contact du chamanisme. De là, naquirent différents mouvements spirituels fondés sur la théorie de la métempsychose :

Il y a des Grecs qui se sont emparés de cette doctrine, comme si elle leur était propre, les uns jadis, d’autres récemment ; je sais leurs noms, mais je ne les écris pas . (Hérodote)

Ces hommes –que l’historien se refusait à citer- enseignaient et démontraient par leurs activités chamanistiques, qu’il y a en l’homme une âme d’origine divine, qui peut quitter le corps selon son bon vouloir, qui existait avant lui et durerait aussi après lui.

Et parmi tous les Grecs métempsychosistes, deux personnages mythiques incarnent véritablement le principe de la transmigration de l’âme : Orphée et Pythagore, tous deux fondateurs de doctrines basées sur la théorie de la métempsychose.

2. Orphisme et Pythagorisme

L’Orphisme, doctrine théologique et philosophique qui se développa en Grèce aux VIIe et VIe siècles avant J-C, tient son nom du personnage mythique Orphée.

Les Titans auraient dévoré un petit dieu, Zagreus, ce qui enflamma Zeus de colère : il foudroya aussitôt les meurtriers, et, des restes de Zagreus, fit un nouveau dieu : Dionysos. Puis, de la cendre des Titans, il créa les hommes. Aussi, selon L’Orphisme, les hommes porteraient-ils à la fois l’hérédité divine, qui leur viendrait de Zagreus, et l’hérédité coupable, qui leur viendrait des Titans.

L’une des principales caractéristiques de l’Orphisme était la croyance en l’immortalité de l’âme. Ce système de pensée avait foi en la métempsychose. Mais l’âme n’avait pas le droit de chercher à s’échapper du corps duquel elle était tenue prisonnière car l’Orphisme blâmait le suicide.

D’autre part, c’est après moult métempsychoses (étendues sur une durée de dix mille ans environ), que l’âme accédait enfin à la pureté et devenait sitôt immortelle. Enfin elle pouvait boire l’eau du fleuve Mnémosyne (la mémoire), tandis que les âmes qui n’avaient pas encore eu accès à l’immortalité devaient se contenter de l’eau du Léthé pour oublier l’essentiel de ce qu’elles avaient vécu dans leurs vies antérieures.

Le savant et philosophe grec Pythagore reçut son éducation de Phérécyde de Syros, penseur obscur qui, fervent adepte de l’Orphisme, lui enseigna la migration des âmes. Et c’est sur les principes inculqués par son maître que Pythagore bâtit le pythagorisme.

Reprenant le mythe orphique de Zagreus (mythe la double nature de l’homme : divin dans son origine, animal dans sa méchanceté) le Pythagorisme proclamait l’harmonie des deux natures divergentes:

L’élément divin, qui est l’âme spirituelle, est essentiel à l’homme ; il coïncide donc avec nous-mêmes et demeure en permanence. L’élément animal, imparfait, est accidentel ; il est donc périssable et ne nous appartient que pour un temps. De là la doctrine de la (…) métempsychose .

Selon Héraclide du Pont, Pythagore lui-même prétendait que son âme avait transmigré dans différents corps : « [Il aurait ainsi été] Aethalide, fils du dieu Hermès, qui avait accordé à son fils le don de se souvenir de ses vies antérieures ; puis d’Euphorbe le Troyen, que Ménélas devait blesser à Troie, le premier homme à tracer des figures géométriques ; son âme aurait émigré dans le corps d’Hermotime le devin qui, pour prouver son ascendance, montra aux prêtres de Didyme le bouclier consacré par Ménélas à son retour de Troie ; il fut enfin le pécheur Pyrrhos avant de renaître sous la forme de Pythagore, qui se souvenait de ses vies passées. Les pythagoriciens Androcyde, Euboulidès et d’autres biographes de Pythagore (…) affirmaient que ses métempsychoses avaient duré deux cent seize ans et qu’après le même nombre d’années il était de nouveau venu au monde .»

Donc, le Pythagorisme abordait le corps avec cette dimension tragique -née de l’héritage orphique- qui le présentait comme une prison où l’âme était enfermée.

Et la métempsychose reposait alors sur la corrélation sôma-sêma : « corps = tombe ».

C’est d’ailleurs cette conception que retinrent surtout les écrits qui suivirent les doctrines de l’Orphisme et du Pythagorisme.

3. Influences des doctrines métempsychosistes en littérature

Le thème de la métempsychose fut beaucoup abordé par Platon dans le Phédon, le Ménon, le Phèdre, la République et le Timée : «Il est certain que les vivants naissent des morts, que les âmes des morts renaissent encore». ( Phèdre);

«L'âme est plus vieille que le corps. Les âmes renaissent sans cesse de l’Hadès, pour revenir à la vie actuelle». ( Phédon) ; «Nous sommes donc d'accord sur ce point également : les vivants naissent des morts aussi bien que les morts viennent des vivants. Mais s'il en est ainsi, il y a sans doute, et c'est bien ce qui nous est apparu plus haut, un indice suffisant pour admettre que les âmes des défunts existent quelque part et que c'est de là qu'elles renaissent» ( Phédon) ; «Comme l'âme est immortelle et est venue plusieurs fois à la naissance, et a vu toute chose tant ici-bas qu'en Hadès, il est exclu qu'elle n'ait rien appris. Il n'est donc pas étonnant qu'à propos de la vertu et d'autres réalités, elle puisse se souvenir de ce qu'elle savait précédemment». ( Ménon, 81b-d)

Les néo-platoniciens –fort empreints de la théorie de la métempsychose considéraient quant à eux que le nombre total des âmes égalait celui des astres, et qu’il était déterminé une fois pour toutes. Or, le nombre d’âmes étant limité, celles-ci ne pouvaient qu’entrer dans un cycle perpétuel. Aussi Olympiodore (VIe s.) affirmait que : «La doctrine relative à la métempsychose, ou métensomatose, est une nécessité, dès lors que l’on admet ces deux autres : l’éternité du monde et l’immortalité de l’âme. Car si ces deux doctrines doivent être tenues, il faut qu’il y ait métempsychose pour que l’infini n’existe pas en acte». ( In Phaedonem , X, 1, p. 137, Westerink).

Dans le monde littéraire latin, Ovide et Virgile firent également de fréquentes références à la métempsychose. Ovide développa cette doctrine dans Les Métamorphoses, au Livre XV où il fit apparaître et parler Pythagore sur les principes de sa doctrine.

Et au Livre VI de L’Énéide, Virgile assurait que l'âme oubliait ses existences passées, après un bain dans les eaux du Lethé. Le Coran évoque aussi la métempsychose dans la Sourate II, v. 26 :

«Comment pouvez-vous être ingrats envers Dieu, vous qui étiez morts et à qui il a rendu la vie, qui vous fera mourir, qui plus tard vous fera revivre de nouveau, et auprès duquel vous retournerez un jour ?»

Le terme de métempsychose a été abordé de nouveau, en France, à la fin du XIXe siècle avec Charles Fourier et Pierre Leroux : tous deux voyaient en cette doctrine une sorte d’explication aux inégalités sociales. Et, séduite par la philosophie de Leroux, Georges Sand s’interrogeait à son tour la métempsychose dans ses correspondances et ses romans , si bien que, dans Monsieur Sylvestre (1865), son personnage éponyme se demandait : «S’il faut mettre les choses au pis, pourquoi l’être que je suis ne se dissoudrait-il pas en une multitude d’êtres sans conscience du moi que je suis, pour se reconstituer lentement en un être qui serait encore moi , tout en étant meilleur que moi ? Qui sait ?».

Plus récemment, le romancier ivoirien Ahmadou Kourouma évoque le principe de transmigration de l’âme dans Les soleils de l’indépendance : «l’ombre[du défunt Koné Ibrahima] a marché jusqu’au terroir malinké où elle ferait le bonheur d’une mère en se réincarnant dans un bébé malinké »

La métempsychose est somme un terme restreint par son acception unique (le passage de l’âme d’un corps à un autre), mais très vaste par son appartenance à différentes civilisations et à des registres aussi variés que la philosophie (Platon, Fourier), la poésie (Virgile) et le roman (Sand, Kourouma).

Son succès littéraire concrétise une interrogation ancestrale de l’homme, sur sa finitude.

Université de Limoges

Virginie Sage, maîtrise

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Bory, Jean-Louis.– Métamorphoses ou l’âne d’or d’Apulée.– Paris : Folio Classique, Gallimard, 1996.

p.12-13.

Dastre, Albert Jules Frank.– La Vie et la Mort.

Gobry, Ivan.– Pythagore ou la naissance de la philosophie.– Paris : Seghers, 1973.

Kourouma, Ahmadou.– Les soleils des ’indépendances.– Paris : Points, Seuil, 1995.p. 10.

Mattei, Jean-François.– Pythagore et les Pythagoriciens.– Paris : P.U.F., Que sais-je ?, 2001.

Ovide.– Les Métamorphoses.

Platon.– Phèdre.

Platon.– Ménon.

Platon.– Phédon.

Sand, Georges.– Monsieur Sylvestre.

Virgile .– L’Énéide.

Willis ,, Roy.– Mythologies du monde entier– Allemagne, 1995.