Vous êtes sur la page 1sur 806

iCT)

\

y

LE LATIN

DE

GREGOIRE DE TOURS

LE LATIN

DE

GRÉGOIRE DE TOURS

Max bonnet

CHABGE DE COURS A LA FACULTE DES LETTRES DE MONTPELLIER

Pcr meam rusiicitalem uestram

PARIS

ffuJentijm exercebo.

Greçor. Turon.

LIBRAIRIE HACHETTE ET O^

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

i8go

V;\

LE LATIN

DE

GRÉGOIRE DE TOURS

Max bonnet

CHARGE DE COURS A LA FACULTE DES LETTRES DE MONTPELLIER

Pcr meam rusticitalcm ucstram prudent iam excrceto.

PARIS

Grciîor. Tuion.

LIBRAIRIE HACHETTE ET C'^

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1800

ô 7 6fc

Monsieur MICHEL BRÉAL

HOMMAGE DE RECONNAISSANCE ET DE RESPECTUEUX ATIACHEMENT

PREFACE

L'idée de ce livre remonte à l'année 1882. Les premiers maté-

tériaux en étaient réunis dès 1884-, on a commencé à le rédiger en

i885; il vient d'être terminé. Ces dates ont leur importance. Elles

feront comprendre que nous ayons pu choisir notre sujet avant

de ceux qui ont

suivi son exemple en traitait un semblable, et dans la pensée

que la publication de notre étude précéderait celle du IP volume des œuvres de Grégoire, par M. Krusch. Comment se fait-il qu'il ait

fallu tant d'années pour exécuter un travail assez limité en apparence?

même de savoir que M. Gcelzer sans parler

C'est que les loisirs de l'auteur étaient mesurés et lui ont été souvent

ravis. C'est aussi qu'il a tenu à ne donner que des matériaux sijrs,

de première main et scrupuleusement triés. Toutes ses notes ont été prises avant la publication des index de M. Krusch ou indépen-

damment de ce recueil, qui n"a servi qu'à combler des lacunes insi-

gnifiantes par-ci par-là. Partout une critique minutieuse du texte a

précédé l'emploi qu'on en a fait. Plusieurs manuscrits ont été coUa-

lionnés à cet effet. Pour ne pas isoler Grégoire, pour montrer les

rapports qui existent entre son latin et celui de ses contemporains, il

a fallu des lectures assez étendues. Enfin la rédaction, bien des fois

interrompue à chaque page par l'examen toujours renouvelé des milliers de textes cités, remaniée elle-même à plus d'une reprise en

maints endroits, a demandé plus de temps que son imperfection

trop visible ne le laisserait deviner.

Montpellier, le 3o août i88S.

.M. BONNET.

On a cite le plus souvent par leurs noms seuls, comme Ennodius, Fortunat, etc.,

les auteurs dont il existe des éditions modernes avec des index soignes, notam- ment les Pères latins publiés par l'Académie de Vienne, et les Auclores aittiquis- simi des Monumciita Gennaiiiae. Georges tout court désigne le dictionnaire de K. E. Georges, Ausfûhrllches latei- nisch-deutsches Handwœrterbuch, 7- édition, Leipzig 1879 et 1880; Forcellini De-

Vii, le dictionnaire de Forcellini revu par De-V'it, Prato |83S suiv.

Les renvois aux inscriptions chrétiennes de MM. Le Blant et Rossi n'ont pas été

transformés en renvois aux volumes récemment parus du Corpus de Berlin, parce

qu'il est facile de les y retrouver au moyen des répertoires joints à ces volumes, tan-

dis que la recherche inverse serait longue et pénible pour ceux qui voudraient la

faire.

Quelques ouvrages, comme la Grammaire latine de Stolz et Schmalz, et l'excel-

lente Syntaxe latine de O. Riemann, ont paru en deuxième édition pendant que le

présent ouvrage s'imprimait. Il a paru préférable de conserver partout les citations faites d'après la première édition.

INTRODUCTION

I. Sujet de cict ouvrage

L'étude historique de la langue latine, telle que l'ont inaugurée Lach- mann et Ritschl, il y a une quarantaine d'années, telle encore qu'elle

se présente, plus intimetnent liée à la linguistique, dans les ouvrages

de Corssen, telle entin qu'elle s'est poursuivie depuis lors jusqu'à ces

dernières années, s'est portée d'abord, comme de juste, sur la péiiode archaïque. On a recueilli et examiné avec un soin tout nouveau les monuments des premiers siècles, et si une histoire de l'ancienne lan-

gue est encore à faire, les

éléments en sont prêts en grande partie. Il

n'en est pas de même des siècles de la décadence. Les monuments, ici,

sont plus nombreu.K. Inscriptions et livres abondent. Mais les enseigne-

ments qu'ils contiennent ont été beaucoup moins utilisés; il reste infi-

niment plus à faire. L'abondance même des matériaux en est la cause.

Les préparer, c'est-à-dire dépouiller, en observant l'ordre chronologi-

que, ces milliers d'inscriptions; rendre accessibles, dans des textes di-

gnes de foi, ces centaines d'ouvrages que nous ont légués les premiers

siècles de notre ère et les derniers de l'empire; mettre en œuvre ces ma-

tériaux, c'est-à-dire, tirer de cette double série de monuments les leçons

qu'ils renferment sur l'histoire de la langue et y suivre pas à pas les transformations qui constituent la décomposition de l'ancienne langue

et la naissance de plusieurs idiomes nouveaux, telle est la tâche qui s'impose à la généiation présente, et qui ne pourra s'accomplir que par

un vaste travail collectif.

L'intérêt d'une telle entreprise ne peut échapper à personne. Il s'agit

de se mettre en possession d'un des rares exemples d'un phénomène

capital en linguistique, et qui, presque partout ailleurs, se soustrait à l'observation : la transformation d'une langue en plusieurs autres lan-

gues '. Phénomène nié peut-être prématurément par des esprits trop i

i. Voy. H. Schuchariit, Zeitscli. f. vergl. Spraclif. XXI (1873) p. 434 et suiv.

2

LE LATIN DR GRKGOIRE DE TOUIÎS

pressés de conclure ', et qu'on ne jugera sainement qu'à l'aide précisé-

' ment de cette histoire du latin qui s'ébauche aujourd'hui "-.

La division du travail, dans ce domaine, peut se l'aire de deux ma-

nières. Ou bien l'on étudiera certains problèmes, certains chapitres de

la grammaire, par exemple, à travers tous les âges et dans tous les pays

de la domination romaine. Ou bien on se bornera à une époque, à une

contrée, à uu auteur, dont la langue fera l'objet d'une étude spéciale et

approfondie. Ces deux méthodes ont chacune ses avantages et ses in-

convénients qu'il est facile d'apercevoir. On ne peut se passer ni de l'une

ni de l'autre. Uauteur du présent essai a été ainené par les circonstances

à choisir la seconde. Philologue et non linguiste, latiniste et non ro-

maniste, ce n'est même pas tout d'abord le grand problème dont on

vient de parler qui l'a attiré vers le sujet qu''il

se propose de traiter.

C'est simplement l'intérêt que Grégoire de Tours présente au point de

vue de la langue et de la littérature latines elles mêmes, et indépen-

damment des destinées ultérieures de cette langue ^. Grégoire de Tours

occupe, parmi les auteurs des derniers temps, une place très particulière. Evêque et plein d'ardeur pour sa religion, il n'est guère théologien ; son

oeuvre principale est bien plus importante pour l'histoire profane que pour celle de l'Eglise. Provincial, n'ayant jamais vu Rome, selon toute

apparence ', ni même aucun autre pays que la Gaule, sujet loyal des

I. 11 est nié par ceux qui aftirment que les langues romanes, c'est le laiin; qu'il

n'y a pas eu révolution, mais évolution, transformation insensible, égale, à travers

tous les âges, et par ceux qui, dans l'intérêt de cette cause, prétendent trouver les

Lingues romanes déjà à peu près faites chez Plaute et ses contemporains. Personne

peut êu'e n'a été plus loin dans cette direction que Fuchs, dans son ouvrage d'un

grand mérite d'aillcuis, Die romanischen Sprachen, Halle 184g. G. Grœber aussi

me paraît trop s'avancer dans ses remarquables articles publiés dans Arcliiv f. lat.

lexikographie, 1 p. 35, Spracliqucllen und Wortquellen des lat. Wœrterbuchs, et p. 204, Vulgaerlal. Subsirate romanischer Wœrter. La question de savoir s'il y eut révolution ou évolution a été traitée d'une façon sensée et pondérée par l.ittré. His-

toire de la langue française, I p. 107 suiv. Voir aussi Ebert, Zur geschichte der

catalanischen literatur, Jahrb. f. rom. u. engl.

Lit. Il

(1860) p. 24g suiv., article

fort loué, niais avec des réserves importantes, par Diez, voy. Stengel, Erinnerungs-

worte an Diez, p.

lOi.

2. En y joignant, toutefois, des observations exactes sur les phénomènes analo-
I

I gués qui se produisent de nos jours. A cet égard les récents travaux de M. Schu-

chardt sur les parlers de populations mixtes ont ouvert une mine féconde.

3. Lœbell, Gregor von Tours, p. 3o8 Dennoch wûrde eine arbeit welche das re-

gelmaessig wiedeikehrende in dcm sprachgebrauch jener zeit fesizustellen suchte dankenswerthe ergebnisse liefern. G. Monod, Etudes critiques, etc., p. 110 note 4 » Il y aurait une intéressante étude philologique à faire sur le style de Grégoire. » M. K. 13ticheler m'écrivait en iSS5, à propos de mon édition des Miiacles de saint

Andié : Eine zusammenfasscnde sprachliche arbeit ûber Gregor, der die aulVcel-

ligsten und mir sonst nirgend begegnenden lexikalisch-syntaklischen eigenhciten

hat (die lautlichen vulgarisnien sclieinen mir weniger ausgiebig) \va;re fur latinis-

ten und romanisten gleich wichtig.

4. Son biographe, Odon de Cluny, ch. 24, raconte un voyage que Grégoire au-

INTRODUCTION'

}

rois germains, il se considère comme Romuin '. et il l'est; il appelle

l'empire romain res publica - et les Francs, barbarie; sa famille porte

des noms romains * ; elle est fiére de son rang sénatorial 5. Peu instruit,

ignorant, pour mieux dire il l'avoue, et nous en donnerons des preu-

ves étranger, en tout cas, à l'art d'écrire, il produit une des œuvres

les plus considérables de son siècle ; il se fait une langue, un style très personnels, curieux à tous égards, beaucoup plus intéressants que l'af-

freux jargon qu'enseignait la ihétorique de son temps; il devient pres-

que un écrivain.

Bien des questions du plus haut intérêt se posent en présence d'une

oeuvre si peu ordinaire. Qu'est-ce précisément que cette langue dans

laquelle Grégoire écrit? Est-ce celle dont il se servait au prône, à la

maison, en ville, dans le commerce ordinaire de la vie? Ou bien est-ce

rail

fait à Rome

sous le poniificat de Grégoire le GianJ, c'est-à-dire apiès le

23 avril 590. Mais le témoignage de ce biographe, qui n'a pas eu d'autre source, à

ce qu'il paraît, que les écrits de Grégoire et sa propre imagination, ne mérite aucune

créance. Dans tous les cas, comme l'a remarqué D. Ruinart, il faudrait placer ce voyage dans les derniers mois de la vie de Grégoire. Ses écrits n'en portent nulle

trace.

1. G. Paris, Romania, I p. 5 " Forlunat et Grégoire de Tours emploient certai-

nement encore ce mot avec complaisance, pour qualifier soit eux-mêmes, soit ceux

dont ils parlent. » Grégoire ne paraît pas s'appeler Romanus lui-même. Mais comn-.t:

on voit bien cette complaisance dont parle M. Paris dans des phrases telles que cel-

les-ci : h. F. 3 praef. p. 190, 18 ipsa iirbs iiibium et totius iniindi cayiid ; conf. 5

p. VDi , 22 senatores urbis (Arueruae) qui tune in loco illo nobililatis.Romanae stim-

maie refulgebant. Plusieurs fois Romani désigne les habitants de la Gaule : h. F.

2, g p. 77, 11; 2, 18p. 83, q; 2, 19 p. 83. i3: 2, 33p. qô, i3;etc.

10; 5,

2. H. F. I, 42 p. 32, 12; i5; 2,

3 p. 66, 8; 2,

12 p.

80,

iq p. 216, 6:

6, 3o p.

p. 40, 7

269, 7 ; q; 10, 2 p. 410, i3. Comp. Si don. A p. ep. 2,1,4 p. 22,5;3, i,d

3, 8,

I p. 43, 20 ; 25; 7, 7, 2 p.

I

I I,

5

;

ô, etc.

3. H. F.

2, 32 p. 94, 17; 3.

i5p. 122,

i5; 21;

23

123, 5; 16; 4, 33

17; 40 p. 380. 24;

mépriser comme il fait des Goths,

i23,

p. 674,

20;

p. 170, 3; 7, 29 p. 3o8, 21 ; 8, 3 i p. 347, 10; lui.

conf. 91 p. 806, 23; 28. Pourtant il est loin de les

h. F. 2, 27 p. 88, 10; 2, 37 p.

race, voilà tout. Voir par exemple h. F. 10, 27 p. 430, 3. Sidoine au contraire disait

ep. 7, 14, 10 p. 122, I barbaros uitas quia mali pulcntur ; ego eliamsi boni.

4. Il est vrai que M. Fustel de.Coulangcs, Institutions de l'ancienne France, I

se distinguaient pas même par les noms », et

p. 413, dit que les deux races « ne

cite à l'appui queCjues personnages romains qui portent des noms germaniques, ou

germains qui sont désignés par des vocables latins. Mais c'est faire de l'exception

la règle. D'ailleurs M. Fustel de Coulanges lui-même, à la page 41 2, allègue des noms

gaulois comme preuve de l'origine gauloise de certains fonctionnaires!

cousins,

loi,

i3. Il parle d'eux comme de gens d'une autre

5. Comp. h, F. 4, 13

p. 132, 21, cil l'historien, à propos d'un de ses

Eufronius, met dans la bouche du roi Clothaire ces mots : prima haec est et magna

generatio. Et pair. 6, i p. G80, i3,où il dit des parents de S. Gall, ses propres grands

parents: qui ita de primoiibus senatoribusfuerunt ut in Galhis nihil inueniatur esse

generosius atque nobilius ; comp. 1 . 3 ; 22 et 7, i p. 687. o ; 12; comp. aussi conf.

3 p. 731, 22. Sur l'importance qu'il attache à ces titres, voy. Fustel de Coulanges,

Inst. de i'anc. France, 1 p. 234 et suiv.

4

LE LATIN nK GRKGOIRE DE TOUIiS

une langue à part, celle des livres? La lanijue qu'on parlait entre gens

lie son rang était-elle la même que celle des bourgeois, ou des gens du

peuple, ou des campagnards? La langue écrite, celle que seule nous

connaissons directement, est-elle encore dans toute la force du terme une langue vivante? Ou comtnence-t-elle à devenir une langue morte,

c'est-à-dire à être réservée à l'écriture? Grégoire ne savait-il que le la- tin? En quelle langue s'entretenait-il avec les rois et les seigneurs de la

cour? Parmi ses ouailles, s'en trouvait-il encore qui eussent conservé

le souvenir de la vieille langue nationale? La rencontrait-il quelque

part ailleurs dans ses voyages? et élevé à Clermont, remarquait-on

à

rours qu'il eût

une façon de parler différente de celle du pays?

Quand Riculfe excitait les Tourangeaux à la révolte contre leur évéque

et se vantait d'avoir nettoyé la ville de cette bande d'Auvergnats, eùt-il

pu, pour les livrer à la risée, contrefaire leur accent"? Sur la plupart de

ces questions nous sommes réduits presque entièrement à la conjecture,

à des inférences plus ou moins hasardées, qu'il sera cependant intéres-

sant de suivre aussi loin que possible.

La langue écrite se prête du moins à l'examen. Nous en possédons des

monuments: nous pouvons nous rendre compte des éléments qui la

composent et des influences qu'elle a subies. Chez Grégoire, on verra qu'elle est bien loin de la pureté classique, et qu'elle est cependant

moins pénétrée d'expressions barbares que d'autres écrits de l'époque.

On découvrira les traces des quelques lectures que Grégoire avait faites

en dehors de la bible et de la littérature religieuse; mais on constatera

que c'est dans ce dernier domaine presque exclusivement qu'il faut

chercher sa lignée. Il y aura plaisir à considérer les efforts faits par cet

esprit naïf et inculte pour se créer une langue et un style que l'éduca-

tion ne lui avait pas donnés. Observer chez lui les phénomènes géné- raux de la décadence du latin sera plus important pour la science, ou

tout au moins plus directement lUile. Mais plus attachants sont les

caractères personnels de ce langage; ces tâtonnements entre le parler

populaire qui est naturel à Grégoire et qu'il veut mettre en honneur,

et un style noble auquel malgré tout il ne peut s'empêcher d'aspirer;

ces imitations maladroites de Virgile et de Salluste, suivies de solêcis-

mes grossiers et de négligences bizarres; ces locutions inventées par

lui, avec peine sans doute, puisqu'il les reproduit lui-même ailleurs jus-

qu'à trois ou quatre fois ' ; ces jeu.^ de mots d'un goût contestable, qui

font son innocente joie; ces mots frappés qui lui échappent par ci par

puis h. F. 4,

20 p. iSy, 7 ; Mart. 2, 32 p. 621, 8; puis mari. 33 p.

I p. 749, 7; etc. Parfois ces répétitions peuvent servir à corriger des erreurs de

copistes; patr. y, 3 p. 705, i5 ad corroborandam fidem degentiuin, lisez credeiititim

comme Mart. 1 ep. p. 685, 28; pair. 1 p. 6ô3,

17 lisez iiiarceSi.eiilil'iis, avec les

mss. 2, 3, d'après pair.

I. Comp. h. F. 2, 6 p. 68, 2 ; 7,

3S p. 3 19, 2 i ; S, 3o p. 3^'i,

16;

boS, 19; 41 p. 3; 6, 1 ; conf.

12 p. 711, 33; etc.

INTRODICTION

là quand il les cherche le moins. 11 est facile de voir d'ailleurs que cette

étude en quelque sorte psychologique ne sera pas moins utile, indirec-

tement, à la solution du grand problème que nous indiquions en com- mençant. La syntaxe est un domaine à peine abordé par la linguisti- que; moins encore que dans la phonétique et la morphologie nous

nous flattons de lui fournir, dans cette partie, des matériaux directe-

ment utilisables. Mais il faudra bien, pour comprendre cet événement

capital qui s'est passé entre le vi"^ et le ixf siècle, je veux

dire la substi-

tution des idiomes vulgaires à la langue latine, pénétrer dans l'esprit

des hommes qui vécurent alors, au lieu de s'arrêter à ce qui est soril de

leur bouche ou de leur plume; il faudra se demander comment ils en

sont venus à ne plus distinguer des idées aussi différentes que in loco et

in lociim ; ce que représentait pour eux le xtvbt fuisset joint à un par-

ticipe; ce qui a arrêté le nivellement des formes du pronom relatif, en

sorte qu''aujourd'hui encore nous avons un reste de déclinaison dans

qui et que Ce sera préparer la solution du problème, pour une modeste

part, que d'interroger sur des sujets semblables un homme qualifié

comme peu d'autres pour fournir des réponses instructives '.

Les Œuvres de Giségoire

Nous n'avons pas à refaire ici la biographie de Grégoire de Tours,

ni la bibliographie de ses œuvres. L'une et l'autre ont été laites d'une

manière très complète et très exacte par Kries -, par Lœbell '\ par

M. G. Monod J, et par

MM.

.^rndt et Krusch "'. Nous n'avons qu'à

I. La meilleuit; étiiJc qui existe jusqu'à ce ioui' sur le latin de Grégoire de Tours

est renferraée dans le commentaire dont F. Haase a accompagné l'édition princeps

du de cwsu stcllariim, Breslau iS53. C'est un travail de tous points admirable. On y trouvera aussi, p. 33, un jugement général sur la langue de Grégoire, le plus

sensé, le plus juste qui ait été porté. Un autre, plus développé, très remarquable

aussi, se lit dans Lœbell, Gregor v. Tours, p. 3o6 à 3io. Un grand progrès a été

fait, naturellement, grâce à la nouvelle édition des œuvres de Grégoire. Les deux in-

dex, Orthographica et Lexica et grammatica. dus aux soins de M. Bruno Krusch,

renferment une abondance de matériaux précieux, et bon nombre de résultats déj.i

formulés. Des observations isolées de différents auteurs sur la langue de Grégoire (le nombre n'en est pas considérable) seront mentionnées chacune en son lieu.

2. De Giegorii Turoiiensis episcopi iiila et scriptis, Breslau i83q.

3. Gregor von Tours und seine Zcit, 2« éd., Leipzig 1869.

4. Etudes critiques sur les sources de l'histoire mérovingienne. Première partie.

Introduction. Grégoire de Tours, Marius d'Avenclie, Paris 1872 {S' fascicule de la

Bibliothèque de l'École des Hautes Études).

5. Gregorii Twoiieiisis opéra, edideiunt W. Arndt et Br. Krusch, Hanovre

iS84et i!S85 Momimenta Gcrmaniae liistonca. Scriptores lenim merouiiigicanim.

Ô

Lie LATIN DR ORHGOIRE DE TOURS

rappeler quelles sont ses œuvres, dans quel état elles nous sont parve- nues, et à relever, dans ce qu'on sait des circonstances de sa vie, ce qui

peut d'avance éclairer les jugements que nous serons appelés à porter

sur sa manière d'écrire.

' Les œuvres de Grégoire forment quatre groupes distincts par leurs sujets et très diti'érents d'étendue et d'importance : l'Histoire des Francs, les livres hagiographiques, le de ciirsit steUaritin, et le commentaire

sur les psaumes.

L'Histoire des Francs est connue de tous nos lecteurs. On sait que,

remontant à Taide de la Chronique d'Eusèbe jusqu'au temps d'Adam et

d'Eve, Grégoire commence par un rapide aperçu de l'histoire univer- selle, qui doit servir de cadre chronologique, et reprend ensuite avec

plus de détail l'histoire des Gaules depuis Tépoque où le christianisme s'y établit. Dés le second livre, les barbares apparaissent, Clovis accepte le baptême et devient dès lors le protégé de la divinité : Prosternebat

eniin cotidiae deus Iwstes eius siib manu ipsiiis et augebat regnum eins eo quod ambularet recto corde coram eo et faceret quae placita erant

in ociili!: ciiis '. A partir tie là, c'est vraiment l'histoire des Francs, jus-

qu'au moment de la mort de Grégoire. C'est l'histoire des rois des

Francs, de leurs conquêtes, de leurs luttes fratricides, de leurs dérègle-

ineiits, de leurs cruautés et de leurs quelques bonnes actions-. Mais c'est aussi l'histoire des Francs, et même je dirai mieu.\, des Français,

en ce sens que presque tous les éléments de cette future nation y sont

représentés : Gaulois, ou, si l'on veut, Gallo-Romains, Francs, Bur- gondes, Goths, Bretons; il n'y manque que les Normands. Par intérêt religieu.x d'abord, ensuite, dans les événements dont il a été témoin,

par intérêt personnel, Grégoire joint au.x récits des guerres et des affaires

d'état celui des démêlés ecclésiastiques; il y mêle des anecdotes, des

traits de mœurs, des peintures de scènes domestiques dans les palais et

les chaumières; il parle même avecun intérêt marqué des travau,x litté-

raires de certains personnages, de monuments d'architecture et d'autres

œuvres d'art. En un mot, le livre de Grégoire est une très curieuse peinture du temps, qu'on pourrait appeler une véritable histoire, si la critique n'y faisait trop défaut ^, et si les idées enfantines de son époque

tome I), p.

I à 3o et 431 à 4S4, Voir aussi

Uashr, Teulïel, Ebert, etc.

1

.

H. F. 2, 40 p.

104, 6.

i'iliitoire littciairc lic la FranCL', t, III;

2. Ce n'est pas la faute de Giégcire si ces rois sont si peu vertueux. Rien n'est

plus faux que de

Francs, Etudes sur Grégoire de Tours, Cliambéry i86i. p. 10; p. 104 et suiv. C'est

lui attribuer de la partialité contre eux, comme le fait L. B. des

d'ailleurs la seule idée propre à l'auteur de cet ouvrage,

3. c;e que Lœbell, p. 332 et suiv., G. Monod, p. lii, et d'autres ont allégué

pour

prouver le contraire leur est inspiré par une indulgence vraiment excessive. Gré-

goire est sincère, cela est manifeste: il suffirait pour le prouver d'un aveu tel que

celui-ci : raart. 83 p. 546. 7 aderam faleor et ego twic tcmporis liuic fesliuitati, sed

INTRODUCTION

sur la diiectioii piovidentielle des événements dans l'intérêt de l'Eglise

ne troublaient trop rintelligence du cours des choses '. Il est vrai que

la critique n'est pas beaucoup plus développée chez tel historien de

grand renom, Tite-Live, par exemple; que ces mêmes idées trop naïves

furent formulées en un langage retentissant, il y a deux siècles seule-

ment, dans un livre aujourd'hui classique, et que les préjugés natio-

naux, de nos jours, n'obscurcissent pas moins la vue dans des ouvrages auxquels personne ne songe à contester le titre d'histoire. L'histoire de

Grégoire est mal ordonnée et mal écrite; on n'en sera pas surpris, si l'on songe à ce qu'était devenue l'iiistoriographie déjà depuis des siècles.

Mais elle nous donne une idée bien plus complète du temps qu'elle

dépeint que maint traité irréprochable par les recherches, les idées, la

composition et la diction -.

haec uideve non merui. Mais la sincérité n'exclut pas une certaine mauvaise foi, cette

mauvaise foi candide que donne trop