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Le médecin et le juriste : « regards divergents » sur la réglementation de la prostitution en France aux XIX e et XX e siècles

Pascal Vielfaure, Maître de conférences Faculté de droit et de science politiqu e de l’Université Montpellier I

Dans son Traité de législation civile et pénale 1 , sous un paragraphe intitulé « faire en sorte qu’un désir donné se satisfasse sans préjudice », Bentham aborde la question de la prostitution par ce constat : « il est des pays où les lois la tolèrent. Il en est d’autres, com me l’Angleterre, où elle est sévèrement défendue. Mais quoique défendue, elle est aussi commune et aussi publiquement exercée qu’on peut l’imaginer, parce que le gouvernement n’ose pas sévir et que le public n’approuverait pas ce déploiement d’autorité » 2 .

Mais c’est surtout l’approche originale pour l’époque des prostituées, qui retient l’attention. Bentham relève que « la condition des courtisanes est une condition de dépendance et de servitude », qu’on les considère « avec injustice comme les causes même des désordres dont elles sont victimes (…) personne ne [cherchant] à les défendre ni à les soutenir » 3 . Quelle solution préconise le penseur utilitariste ? Selon lui, le remède est dans le mal même : « Plus cet état sera l’objet naturel du mépris, moi ns il est nécessaire d’y ajouter la flétrissure des lois. Il emporte avec lui sa peine naturelle : peine qui est déjà trop grave quand on considère tout ce qui devrait disposer à la commisération en faveur de cette classe d’infortunée, victime de l’inégali té sociale, et toujours si près du désespoir » 4 (…) ; « si l’opinion est injuste et tyrannique, le législateur doit - il exaspérer cette injustice, doit - il servir d’instrument à cette tyrannie ? » 5 . Il conclut ce paragraphe en estimant que la « tolérance es t utile à quelques égards dans les grandes villes. La prohibition n’est bonne à rien : elle a même des inconvénients particuliers » 6 .

La tolérance prônée par Bentham va dominer tout le siècle, elle est un des fondements de la politique réglementariste. Mai s là s’arrête la comparaison avec les réglementaristes. Alors que l’auteur anglais présente les prostituées comme victimes de leur condition, les réglementaristes n’auront de cesse de stigmatiser cette population. Le réglementarisme suppose, en effet, d’as socier à la tolérance du phénomène prostitutionnel, un certain contrôle, une surveillance des acteurs par les autorités. Dans le « système français », tel qu’il est appliqué de l’époque napoléonienne à la loi Marthe Richard de 1946, ce contrôle concerne ex clusivement les prostituées qui sont soumises à toute une série d’obligations imposées par l’administration. Ce système, décrié à la fin du XIX e siècle

1 Cité à partir de la 3 e éd. par Et. Dumont, Paris, 1830 .

2 Ibid., Tome 2, p. 267.

3 Ibid . , p. 268.

4 « Combien peu de ces femmes ont embrassé cet état par choix et avec connaissance de cause ! Combien peu y persévèreraient si elles pouvaient le quitter, si elles pouvaient sortir de ce cercle d’ignominie et de malheur, si elles n’étaient repoussées de toutes les carrières qu’elles pourraient tenter de s’ouvrir ! Combien ont été précipitées par une erreur d’un moment, par l’inexpérience de l’âge, par la corruption de leurs parents, par le crime d’un séducteur, pa r une sévérité inexorable pour une première faute, presque toutes par l’abandon et la misère » : i bid . , p. 269.

5 Ibid. , p. 269.

6 Ibid. , p. 271.

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par les abolitionnistes, perdure jusque dans les années 1930 et dans une certaine mesure au delà de la l oi Marthe Richard, jusqu’aux années 1960 7 .

Ce phénomène social est couvert par une abondante « littérature » de qualité très variable. Pour la période considérée, la référence incontestable est l’étude menée par A. Corbin en 1978 8 . L’historien y présente l’évolution du « système français » qui tend, pour emprunter son résumé, à « marginaliser la fille publique et l’enfermer dans une série de lieux clos (…) invisibles de l’extérieur mais totalement transparents au regard policier ». Ce système, dont l’axe e st la maison de tolérance, échouera avec le déclin de ces lieux, que l’historien analyse avec précision. L’auteur qui fixe comme champ temporel de son étude la période 1871 - 1914 dépasse en réalité ces bornes, en commençant par une présentation du discours de Parent - Duchâtelet, médecin dont A. Corbin estime justement qu’il est « le » théoricien du système réglementariste. Toutefois, dans la réédition partielle de l’ouvrage fondamental 9 de ce « chantre » du réglementarisme, Alain Corbin retient essentiellemen t les chapitres concernant « l’enquête sociale » 10 . Si cette approche est indispensable à l’historien du droit, l’ouvrage de Parent - Duchâtelet soulève aussi un problème fondamental pour le juriste : celui de la légalité du « système français » 11 . Ce sont, no tamment, ces développements du médecin Parent - Duchâtelet que nous souhaitons confronter au discours juridique. Ainsi que nous l’avons déjà relevé dans une autre publication 12 , les juristes sont peu prolixes sur ce thème. Il est vrai que pendant longtemps to utes les questions touchant à la sexualité restent tabou et, au XIX e siècle, seuls les médecins peuvent les aborder ouvertement 13 .

Pour l’essentiel, et à la suite de Parent - Duchâtelet, les médecins optent pour le réglementarisme, sans nécessairement se sou cier mais est - ce leur rôle ? des incidences juridiques d’un tel système. Or, les questions juridiques soulevées par la réglementation de la prostitution sont nombreuses et particulièrement aiguës en l’absence d’intervention du législateur. Ainsi, la réglementation de la prostitution est livrée à l’arbitraire de l’administration (municipale et policière), qui impose, notamment, l’inscription des prostituées, les visites sanitaires, le contrôle de la prostitution dans la

soit un ensemble de dispositions nécessairement

rue et dans les maisons de toléran ce

attentatoires aux droits et libertés des prostituées. Dans quelle mesure ces atteintes se justifient - elles ? C’est une question centrale qui va opposer médecins et juristes. Ces derniers paraissent long temps « prisonniers » d’un discours médical essentiellement réglementariste (I), et ils ignorent le sujet ou ne dénoncent que timidement l’illégalité du système. Malgré quelques velléités de contestation au cours du XIX e siècle, notamment chez certains pén alistes, ce n’est véritablement

7 Voir notamment la thèse de C. AMOURETTE , La prostitution et le proxénétisme en France depuis 1946 : étude ju ridique et systémique, thèse d’histoire du droit , Montpellier, 2003.

8 A. C ORBIN , Les filles de noces. Misère sexuelle et prostitution au XIX e siècle, Flammarion, 1982 (1 è r e éd. 1978).

9 De la prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration , Paris, 1836, 2 vol.

10 A. PARENT - DUCHATELET , La prostitution à Paris au XIX e siècle, texte présenté et annoté par A. Corbin , Seuil, 1981 (collection histoire H391).

11 Dans le chapitre XXI du tome 2 intitulé « De la législation des filles publiques et de la légalité des mesures adoptées en différents temps contre les désordres qui résultent de la prostitution ». Nous citons par la suite, dans cet article, Parent - Duchâtelet à partir de la 3 e édition (de 1857), par Trébuchet Porat - Duval, qui reprend le texte de la première édition, mais est annotée et complétée de documents sur la prostitution dans les principales villes françaises et à l’étranger.

12 Cette approche s’inscrit dans le prolongement de la communication présentée dans le cadre du colloque sur Le risque épidémique tenu à Aix en Provence en novembre 2002 sous la direction d’A. LECA et F. VIALLA : P. VIELFAURE : « La Cour de cassation et le réglementarisme (1800 - 1946) : la jurisprudence de la chambre criminelle relative à l’inscription et aux visites sanitaires imposées aux prostituées », dans Le risque épidémique. Droit, médecine et pharmacie, PUAM, 2003, p.247 - 264.

13 Cf. notamment, P. ARIES, G. DUBY , Histoire de la vie privée, Paris, 1985, en particulier le tome 4 : De la Révolution à la Grande guerre sous la direction de M. P ERROT.

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qu’au début du XX e siècle, après les dénonciations de la croisade abolitionniste, que la doctrine juridique s’émancipe progressivement du discours médical (II). C’est l’histoire de cette émancipation que nous souhaitons illu strer brièvement ici, principalement en confrontant un médecin qui a « théorisé » le système français dans la première moitié du XIX e s. (Parent - Duchâtelet décède en 1836), à un célèbre juriste du début du siècle suivant (Léon Duguit 14 ).

I – La primauté du discours médical

Dans son ouvrage de 1836, intitulé « de la prostitution dans la ville de Paris considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration », Parent - Duchâtelet présente la politique réglementariste comme une néce ssité en stigmatisant celles qui s’adonnent à ce « honteux commerce ». Cette « démonstration » lui permet de justifier ensuite l’arbitraire administratif.

A – La réglementation nécessaire

Parent - Duchâtelet débute son ouvrage en reprenant le message du Dir ectoire au Conseil des Cinq cents et s’appuie sur la distinction opérée dans le rapport entre « débauchées » et « prostituées » pour donner une définition orientée de ces dernières : « débauchées d’un genre particulier qui, par un concours de circonstances et par habitude scandaleuse hardiment et constamment publique, forment cette classe particulière de la société que l’administration doit suivre

et surveiller avec le plus grand soin, et que nous nommons prostituées ou filles publiques » 15 . Parent - Duchâtele t poursuit avec une étude sur le nombre, l’origine sociale et géographique des prostituées parisiennes, l’ensemble du tome 1 étant principalement consacré à une sorte d’enquête sociale de ce phénomène. Le chapitre III de son étude, intitulé « considération s physiologiques sur les prostituées », annonce les discours anthropologiques de la fin du siècle. Parent - Duchâtelet croit pouvoir affirmer que les prostituées sont pourvues de particularités physiques telles que « l’embonpoint pour nombre d’entre elles, l ’altération de la voix pour certaines ». Aux chapitres V à

VII du premier tome, le médecin aborde deux « institutions » fondamentales du réglementarisme : la

maison de tolérance et l’inscription de filles publiques sur les registres de l’administration.

Il pose ensuite la question essentielle, à la base du système réglementariste : « les prostituées sont elles nécessaires ? ». Le médecin observe que l’opinion publique et la plupart des ouvrages qui traitent de mœurs prétendent « que les prostituées sont néc essaires, et qu’elles

contribuent au maintien de l’ordre et de la tranquillité dans la société » 16 . Le médecin estime devoir

se détacher d’une telle approche, en soutenant que « la prostitution reste inhérente aux grandes

populations, qu’elle est et sera to ujours comme ces maladies de naissance contre lesquelles les expériences et les systèmes ont échoué, et dont on se borne à limiter les ravages » 17 . Parent - Duchâtelet dénonce essentiellement la prostitution publique, source « intarissable de désordres, de dé lits et de crimes » et vecteur de « maladies affreuses ». La crainte de la contagion peut - elle faire espérer une diminution du phénomène ? Non, répond brutalement le médecin, car « l’homme dominé par les besoins et aveuglé par les passions est plus stupide et imprévoyant que la brute » 18 . Dès lors, le médecin peut conclure que « les prostituées sont aussi inévitables, dans une

14 L’ouvrage de Léon Duguit (1859 – 1928) auquel il sera fait référence est son Traité de droit constitutionnel en cinq tomes publié à partir de 1911. Sur Duguit, cf . notamment l’article de M. MILLET dans le Dictionnaire

historique des juristes français, XII e - XX e siècle, sous la direction de P. ARABEYRE , J - L. HALPERIN, J. KRYNEN, PUF,

2007.

15 PARENT - DUCHATELET , op. cit. , Tome 1, p. 26.

16 A. CORBIN attribue ces mots à PARENT - DUCHAT ELE T , op. cit. , p. 15.

17 O p. cit. , tome 2, p. 337.

18 Ibid. , p. 338.

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agglomération d’hommes, que les égouts, la voirie et les dépôts d’immondices » 19 . Et une telle comparaison n’est pas le fruit du hasar d, elle vient justifier la conduite de l’administration à l’égard des prostituées 20 . En effet, le médecin, qui a aussi étudié ces problèmes, croit pouvoir affirmer que « la conduite de l’autorité doit être la même à l’égard des uns qu’à l’égard des autres ; son devoir est de les surveiller… » 21 .

Puisque les prostituées sont inévitables, l’administration doit tout mettre en œuvre pour éviter les maux qu’elles engendrent. Il s’agit d’empêcher les désordres, mais surtout de préserver la société de la contagion d e la syphilis. La définition et le portrait des prostituées, la menace des maladies sexuellement transmissibles, les désordres et l’immoralité dont elles sont le vecteur, tout dans le texte de Parent - Duchâtelet vient justifier les mesures prises à leur enc ontre. Car si elle est nécessaire, la prostitution doit être surveillée, contrôlée, réglementée 22 . Ainsi que l’a démontré l’historien A Corbin, le système réglementariste s’appuie sur la création d’un milieu clos et hiérarchisé destiné à canaliser le vice. La maison de tolérance en constitue l’axe majeur puisqu’elle est destinée à « concentrer le vice » et à en « purger le voisinage ». 23 Ces maisons de tolérance sont sous la surveillance de l’administration, accessibles à tout moment aux agents de police. Sys tème « idéal » selon le médecin, la maison de tolérance n’exclut pas la possibilité d’une prostitution isolée, mais ces « filles » isolées doivent faire l’objet d’une inscription (la mise en carte) et être soumises aux visites sanitaires. Les filles malade s sont envoyées à l’hôpital et celles qui commettent des « délits 24 » en prison. La faille du système est la prostitution clandestine, que les auteurs craignent car ces « filles publiques » échappent au pouvoir de l’administration. Dès lors, ils n’auront de cesse de poursuivre ces clandestines afin de les soumettre aux contrôles. Les tenants de cette politique, dont l’objectif est très clairement « d’enfermer le vice » à défaut de pouvoir y mettre un terme, vont justifier le recours à des mesures arbitraires à l’encontre des prostituées.

19 Ibid.

20 Selon Léah Otis, cette comparaison existe déjà pendant la période médiévale. Attribuée à Augustin ou Thomas d’Aquin dans certains ouvrages de vulgarisation, elle pro vient en réalité de la partie non thomiste du De Regimine principum . Pour plus de précisions sur la période médiévale nous renvoyons à l’ouvrage fondamental de Léah Otis, La prostitution en Languedoc et dans la vallée du Rhône du XII e au XVI e siècle, Thèse de droit, Montpellier, 1988.

21 Ibid. Pour le médecin : « la prostitution existe et existera toujours dans les grandes villes, parce que, comme la mendicité, comme le jeu, c’est une industrie et une ressource contre la faim. (…) Si malgré les lois, malgré les peines, malgré le mépris public, malgré la brutalité dont elles sont souvent victimes, malgré des maladies affreuses (…) il existe partout des filles publiques, n’est - ce pas un preuve évidente qu’on ne peut les empêcher et qu’elles sont inhérentes à la société ? ».

22 Il écrit au chapitre XXI : « Nous avons vu, dans le cours de cet ouvrage, que la prostitution était inhérente à toutes les réunions d’hommes ; qu’elle avait résisté à toutes les lois prohibitives ; qu’elle existe et qu’elle existera toujour s dans Paris et les grandes villes (…). C’est un torrent qu’il faut supporter, tout en le resserrant dans des digues aussi étroites que possible » : ibid . , p. 319.

23 Pour Parent - Duchâtelet, « Il convient que la maison soit close (double porte, fenêtres ave c barreaux et verres dépoli) et surtout que les filles n’obtiennent que de rares permissions de sortie ». L’idéal étant qu’elles subissent les visites sanitaires à domicile. Bien entendu, ce lieu clos qu’est la maison de tolérance doit être dirigé uniqueme nt par une femme, « la dame de maison », tenancière qui doit avoir les qualités d’un chef d’entreprise : « de la force, de la vigueur et de l’énergie morale et physique, l’habitude du commandement, quelque chose de mâle et d’imposant » : op. cit., tome 1, chapitre V.

24 Le chapitre XVIII de l’ouvrage du médecin est intitulé « Des prisons consacrées à la répression des délits commis par les prostituées », l’expression de délit étant juridiquement erronée puisque Parent - Duchâtelet vise les atteintes aux règle ments.

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B – La réglementation arbitraire

Parent - Duchâtelet, dans son historique depuis la Révolution, relève que les « anciens règlements ayant été abolis et le mécanisme de l’administration entièrement changé, la prostitution publ ique cessa d’être l’objet spécial d’une disposition législative » 25 . Certes il souligne l’existence de la loi du 22 juillet 1791, mais celle - ci « ne disant rien de la prostitution », il en conclut que le législateur d’alors a regardé « la prostitution comme un métier que chacun avait le droit d’exercer, et qu’un règlement à cet égard serait un attentat contre la liberté individuelle » 26 . Selon Parent - Duchâtelet, les prostituées ont été « émancipées » à la suite de cette « inconcevable erreur de l’Assemblée co nstituante ». Pour le médecin, malgré une tentative avortée de réaction sous le Directoire, cette situation, source d’une « licence effrénée », a duré jusqu’à la mise en place de la préfecture de Paris. Certes, l’administration a réagi, mais avant la prise de pouvoir de Bonaparte, elle n’était armée « d’aucun pouvoir » et lorsqu’elle arrêtait les prostituées « les plus coupables et les plus scandaleuses », celles - ci étaient aussitôt acquittées par les tribunaux. Parent - Duchâtelet dénonce ici sévèrement le s ystème judiciaire de l’époque. Non sans exagération, il indique que l’administration ne pouvait pas fournir « la masse de preuve matérielle que les tribunaux de cette époque exigeaient ». Sa diatribe contre les avocats des prostituées illustre son ignoranc e – feinte ou réelle ? – des droits fondamentaux de la procédure pénale en vigueur 27 . L’administration sait qu’elle agit dans l’illégalité, la preuve en est qu’elle n’a cessé de réclamer une loi, et Parent - Duchâtelet remarque qu’à partir de la Restauration cette question devient plus sensible 28 . Mais, malgré des tentatives en 1819 et 1822, aucune loi n’a vu le jour. Est - ce « parce qu’une pareille loi serait considérée comme immorale » 29 ? Toujours est - il que cet arbitraire embarrasse l’administration, freine son action et c’est cette situation qui préoccupe le médecin 30 .

Comment justifier ces pouvoirs exorbitants ? Comment rendre l’administration plus efficace encore ? Logiquement, le médecin loue l’action de l’administration napoléonienne et constate que depu is ce temps là jusqu’à la monarchie de Juillet c’est « au nom de la nécessité et en procédant par voie administrative, que l’on a régi les prostituées » 31 . Dans le chapitre XXI de son ouvrage, Parent - Duchâtelet ajoute à sa démonstration une question fondame ntale pour le juriste, mais qui ne soulève pas pour lui de réelle difficulté : « la liberté individuelle est - elle un droit que les filles publiques puissent opposer aux mesures répressives des désordres inhérents à la prostitution » ? 32 Parent - Duchâtelet co ncède que la liberté individuelle est « le plus précieux des droits que puisse réclamer un citoyen ». Mais il ajoute que « l’on se rend indigne de cette liberté en s’abandonnant au dérèglement de ses passions et à tous les excès d’une vie dissolue ». Et l’ auteur de s’appuyer sur les époques passées pour justifier les mesures prises à l’encontre des prostituées, mesures réclamées par les honnêtes gens. D’ailleurs « aucune voix ne s’est élevée pour accuser l’administration, pour

25 A. PARENT - DUCHATELET, op. cit. , tome 2, p. 300.

26 Ibid . , p. 301.

27 « A cette époque, écrit - il, de vils avocats se chargeaient de la défense de ces filles ; ils avaient adopté pour système de bafouer, de dénigrer, de ravaler et d’avilir aux yeux de s juges et du public les agents de l’autorité, de sorte que ces agents ne voulaient plus faire d’arrestations » : ibid ., p. 302.

28 Le régime constitutionnel, dont on commençait à connaître et à goûter les avantages, faisait ressortir aux yeux de bien des g ens l’illégalité des mesures adoptées contre les prostituées, et rendait l’administration plus circonspecte dans ses mesures qu’elle ne l’avait été jusqu’alors » : ibid ., p. 306.

29 Propos d’un préfet de police selon le médecin : ibid. , p. 308. 30 « S’ils n’ opèrent pas tout le bien qu’il pourraient faire, s’ils ne répriment pas avec toute l’énergie qu’il faudrait employer, s’ils tolèrent en apparence quelques abus, si leur conduite est timide, incertaine et vacillante, c’est qu’ils sont arrêtés par le respect des droits que possèdent tous les membres de la société ; c’est qu’on ne les a pas armés d’une autorité et d’une force suffisante » : ibid ., p. 308.

31 Ibid . , p. 304.

32 Ibid . , p. 309.

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blâmer sa conduite et lui repr ocher d’avoir mis de l’arbitraire dans les mesures souvent énergiques qu’elle a été obligée de prendre » 33 , à l’exception – rappelée ici – des « vils avocats » de la période révolutionnaire. Mais le médecin va plus loin ; selon lui, les filles publiques ell es - mêmes ont conscience que cette limitation des droits est logique : « Elles ont le sentiment de leur abjection ; elles savent qu’elles sont en opposition avec les lois divines et humaines, et qu’elles se trouvent, par le fait même de leur métier, dans l’ impossibilité de réclamer des droits dont elles sentent tout le prix, mais dont elles se sont rendues indignes » 34 .

Le médecin croit pouvoir se prévaloir de la caution des juristes 35 . Il s’appuie, en particulier, sur un passage de l’ Esprit des lois sur les c rimes contre les mœurs qui viendrait, selon lui, justifier les mesures restrictives de libertés prises par l’administration. Et de conclure, péremptoire : « Ces considérations, que je pourrais développer en les appuyant d’autres autorités, me semblent suff isantes pour prouver que la liberté individuelle est un droit auquel les prostituées ne peuvent prétendre ; qu’elles en ont abdiqué les prérogatives, et qu’on peut les régir d’après un droit différent de celui que possèdent les autres membres de la société , quel que soit le rang qu’ils occupent ». Or, la lecture du chapitre 4 du livre XII, que cite le médecin en référence, conduit à une toute autre interprétation. Montesquieu ; qui a intitulé ce chapitre : « que la liberté est favorisée par la nature des pe ines et leur proportion » ; débute en précisant : « c’est le triomphe de la liberté lorsque les lois criminelles tirent chaque peine de la nature particulière du crime. Tout l’arbitraire cesse… » 36 . Montesquieu soutient ensuite qu’il existe quatre sortes de crime, la seconde concernant les mœurs. Après avoir précisé ce que comprend cette catégorie, il conclut en affirmant que « toutes les peines de la juridiction correctionnelle suffisent pour réprimer la témérité des deux sexes. En effet, ces choses sont mo ins fondées sur la méchanceté, que sur le mépris ou l’oubli de soi- même » 37 . C’est dire à quel point Parent - Duchâtelet déforme la pensée de Montesquieu. Quant aux « autres autorités », on aurait aimé en savoir plus, mais Parent - Duchâtelet reste silencieux.

La doctrine et le prétendu assentiment de la population aux actions de la police ne suffisant pas pour couvrir les agissements illégaux de l’administration, pour « se mettre à l’abri du reproche d’agir arbitrairement » le médecin en appelle au législateur . Un constat s’impose : le préfet de police n’a pas les prérogatives du lieutenant de police de l’Ancien Régime. Le médecin observe alors les lois pour y trouver un soutien éventuel à l’action de l’administration. Aux lois révolutionnaires de juillet 1791, dont Parent - Duchâtelet a dit plus haut qu’elles ne concernaient pas directement la prostitution (elles seront pourtant le fondement essentiel des arrêtés réglementant la prostitution pendant tout le XIX e siècle !), s’ajoute le débat sur l’article 484 du c ode pénal. Cet article, qui dispose : « dans toutes matières qui n’ont pas été réglées par le présent code, et qui seront régies par des lois et règlements particuliers, les cours et les tribunaux continueront de les observer », a été invoqué pour applique r certaines ordonnances de l’ancien droit. Mais pour Parent - Duchâtelet, et avec une certaine logique cette fois, ce texte ne saurait justifier le maintien d’une législation sur la prostitution essentiellement prohibitive.

Comment, dès lors, faut - il entend re l’omission, dans le code pénal et dans notre législation en général, de référence spécifique à la prostitution ? Pour le médecin réglementariste, le législateur napoléonien a nécessairement « médité » sur cette question, mais faute de connaissance suffi sante sur le sujet aurait préféré abandonner « à l’autorité administrative la répression de la prostitution, bien persuadé que si une autorité locale étendait les mesures jusqu’à l’arbitraire et la vexation, il

33 Ibid . , p. 311.

34 Ibid . , p. 311 - 312.

35 « Nos plus habiles jurisconsulte s, consultés par les préfets, ont toujours regardé la prostitution comme un délit, comme le plus grand outrage que la société put recevoir ».

36 Montesquieu, De l’esprit des lois , GF Flammarion, tome 1, p. 329.

37 Ibid. , p. 330 - 331. 30 CHJ@édition électronique - 2013
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s’élèverait assez de voix pour en obtenir jus tice » 38 . Le propos n’est pas exempt d’une certaine naïveté et d’une contradiction sur le mot « arbitraire » ici condamné. Les lignes qui suivent le prouvent, rappelant son propos initial (« l’insuffisance de l’autorité accordée par les lois actuelles au pr éfet de police »), le médecin hausse le ton : « la nécessité, cet argument sans réplique, est, suivant moi, la principale raison que le préfet de police puisse alléguer pour légitimer sa manière d’agir, et faire taire tous ceux qui lui reprocheraient d’out repasser ses pouvoirs dans la conduite qu’il tient à l’égard des prostituées » 39 . Ici l’arbitraire est donc loué, ce qui est logique puisque pour le réglementariste, « dans tous les états policées la prostitution est considérée comme un délit ; en cela les lois divines et humaines sont d’accord avec les principes de la civilisation, l’intérêt des mœurs et des familles, le cri de la société et les alarmes des mères » 40 . Parent - Duchâtelet en conclut donc que « si, comme on ne peut en disconvenir, la prostitutio n est un délit, l’administration a le droit de mainmise contre les coupables de ce délit, comme contre les coupables de tout autre délit ; elle attend le juge, elle le cherche, mais, en attendant, elle retient le coupable. C’est un acte arbitraire diront, non les véritables amis de la liberté, mais quelques esprits faux… ». Le fait que l’administration puisse arrêter, retenir, enfermer une prostituée est justifiée par le médecin. « Quoi ! s’exclame - t - il, (…) parce qu’aucune autorité judiciaire n’a été charg ée de statuer sur ce genre particulier de délit, faut - il laisser toute carrière aux prostituées, et leur laisser commettre, sans rien dire, les plus affreux désordres ? ».

Le médecin réglementariste se satisfait manifestement de cette situation qui laisse à l’administration une large marge de manœuvre et tente même de retourner l’argument avec une certaine ironie : puisqu’ aucun juge n’a été désigné, « l’administration pourrait retenir ces filles jusqu’à ce qu’il en existât un ; mais ce serait une barbarie (…) il faut donc que l’administration, malgré elle, limite la durée de l’état de prévention ». « Est - ce de l’arbitraire ? », feint de s’interroger Parent - Duchâtelet, « si c’est de l’arbitraire, il faut en accuser la législation ; car, pour l’administration , elle ne fait qu’exécuter ce que lui impose la responsabilité attachée au devoir de veiller à la conservation des mœurs et au maintien de la sûreté, de la décence et de la salubrité publiques » 41 . Toutefois pour rendre plus efficace l’action de l’administration, Parent - Duchâtelet en revient à cette loi « réclamée » par l’administration elle - même. Dans le dernier paragraphe de ce chapitre, il propose un projet de loi « sur la répression des désordres qui résultent de la prostitution ». Le titre, comme le pre mier point abordé, reflète l’état d’esprit du médecin. Il consacre deux pages à présenter les raisons pour lesquelles les tribunaux judiciaires doivent être écartés de cette matière et conclut en foulant aux pieds le principe de légalité des délits et des peines : « Vouloir spécifier dans une loi tous les délits de la prostitution et indiquer une punition particulière à chacun d’eux, c’est courir après l’impunité par l’excès même des précautions employées pour que personne n’y échappe ; c’est circonscrire l e magistrat dans un cercle qui paralyse toute sa puissance ; c’est relever de leur dégradation, par la loi même, des êtres qui se sont mis volontairement hors la loi » 42 . Ce terrible réquisitoire se termine par la présentation d’un « projet de loi » en cinq articles (6 en réalité) 43 , qui n’est qu’un habillage

38 Ibid. , tome 2, p. 317.

39 Ibid. , p. 321.

40 Ibid.

41 Ibid . , p. 323.

42 Ibid. , p.329.

43 « art. 1 er – La répression de la prostitution publique, soit avec provocation sur la voie publique, soit de toute autre manière, est confiée, à Paris, au préfet de police, et aux maires dans toute s les autres communes de France. Art. 2 – Un pouvoir discrétionnaire est donné à ce magistrat, dans le ressort de leurs attributions, sur tous les individus qui s’adonnent à la prostitution publique. Art. 3 – La prostitution publique est constatée, soit pa r provocation directe sur la voie publique, soit par notoriété, soit par enquête sur plainte et dénonciation.

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maladroit de l’arbitraire existant. Parent - Duchâtelet ne cache d’ailleurs pas son objectif : « il me semble que ces cinq articles renferment tout ce qui est nécessaire pour donner à l’autorité la force e t la puissance qui lui manquent depuis près d’un demi- siècle » 44 . Ce projet ne répond à aucune des critiques sur l’arbitraire, il ne fait que le « légaliser ». Comme nous l’avons indiqué, aucune loi ne verra le jour. Dès lors, rien ne paraît s’opposer à ce que l’administration développe, à sa guise, une réglementation de la prostitution. Le « système français » s’est donc construit, en connaissance de cause, dans une parfaite illégalité.

Au moment de la « croisade abolitionniste », quelques auteurs dénoncer ont les excès du réglementarisme, en mettant l’accent sur l’arbitraire du système. Les réglementaristes répondront en brandissant le risque sanitaire que représente la prostituée. Une véritable angoisse du péril vénérien se développe, habilement entretenue par les « néo - réglementaristes ». Ce qui a fait dire à l’historien Alain Corbin que c’est le péril vénérien qui est venu au secours de la police des mœurs, justifiant ainsi le maintien de cette politique jusqu’aux années 30. Le docteur Mireur, par exemple , constate dès 1875 que le système prophylactique en vigueur n’est pas suffisant 45 . Les remèdes préconisés sont, notamment, d’accroître les visites des filles inscrites, de considérer comme malade la fille qui se présente pas à la visite sanitaire et de ren dre les maîtresses de maison responsables de la santé de leurs filles. Or, sur ce dernier point, on sait que certaines n’hésitaient pas à maquiller le mal dont étaient atteintes leurs prostituées, dans un souci de rentabilité. Dès lors, le projet de Mireur de les punir d’une amende lorsque l’une des prostituées était déclarée atteinte de maladie sexuellement contagieuse lors d’une visite ne pouvait que conduire à accentuer cette attitude ! Ce discours, déjà dépassé au moment où il est tenu, permet le mainti en du système français et donc d’une réglementation arbitraire à l’encontre de cette population. Comment le milieu du droit réagit - il à ces doctrines et aux pratiques administratives ?

II – L’éma ncipation du discours juridique

En 1886, Louis Fiaux fait « l ’inventaire » des juristes qui ont souligné avec plus ou moins de vigueur l’une des failles fondamentales du système français : son illégalité. Mais pendant tout le XIX e siècle, le discours juridique paraît « à la traîne » du discours médical et les dénonc iations restent ponctuelles. Ce n’est qu’à la fin du XIX e siècle et au début du XX e siècle, après la croisade abolitionniste, que le discours des juristes se fait plus ferme. On retiendra ici, à titre d’illustration, la belle démonstration du publiciste Lé on Duguit.

Art. 4 – Le préfet de police à Paris, et les maires dans les autres communes, feront à l’égard de ceux qui, par métier, favorisent la prostitution , ainsi qu’à l’égard des logeurs, des aubergistes, des propriétaires et principaux locataires, tous les règlements qu’ils jugeront convenables pour la répression de la prostitution. Art. 5 – Le dispensaire de salubrité, établi à Paris pour la surveillance des filles de débauche, est assimilé aux établissements sanitaires d’utilité publique. Il pourra en être établi de semblables dans toutes les localités où ils seront jugés nécessaires. Art. 6 – Un compte rendu des opérations de ces dispensaires sera annuel lement adressé au ministre de l’intérieur. 44 Ibid . p.330. 45 « La visite hebdomadaire telle qu’elle a lieu dans la plupart des grandes villes n’est qu’une garantie illusoire, à peu près inutile et j’allais même dire dangereuse » : La syphilis et la prostitu tion dans leurs rapports avec l’hygiène, la morale et la loi , Paris, 1888, p. 357.

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A – Une dénonciation discrète de l’arbitraire chez criminalistes

Dans ses Etudes administratives , Vivien qualifie le « bon Parent - Duchâtelet » d’écrivain « digne et savant » et appuie la démonstration du médecin dans son chapitre sur la polic e de sûreté, en ces termes : « dans un temps où toutes nos institutions, même les mieux établies, ont été mises en question, pas une plainte ne s’est fait entendre contre l’exercice d’un pouvoir qui ne repose sur aucun texte de loi » 46 . Qu’en est - il des aut eurs qui s’intéressent plus particulièrement à la matière pénale ?

L’ancien procureur général Merlin aborde rapidement le sujet dans ses questions de droit au mot « bordel ». Le sujet est délicat et le jurisconsulte commence par s’excuser de l’évoquer dan s sa définition du mot « bordel » : « C’est ainsi qu’on appelle ces lieux de débauche et de prostitution que la morale proscrit, mais que la multitude et l’affluence des célibataires forcent de tolérer dans les grandes villes. Ce n’est pas cette nécessité que nous entreprenons de prouver ici ; nous ne ferons point injure aux mœurs, que notre état nous oblige spécialement de respecter, de protéger et même de venger lorsqu’il y est porté quelque atteinte publique. Mais quelque impure que soit la matière de cet article, il ne pouvait être exclu d’un ouvrage qui embrasse également toutes les branches de la législation ; nous nous ferons même un mérite d’avoir su concilier, si nous y réussissons, ce que la vérité de l’histoire exige de nous avec le respect pour la morale » 47 . Après ce paragraphe dont l’introduction est admirablement hypocrite, Merlin présente un historique qui vient justifier le réglementarisme mis en place avant même sa théorisation par Parent - Duchâtelet. Dans cet historique, l’auteur, qui emprunt e au répertoire Guyot, n’évite pas les erreurs et anachronismes (il cite notamment le statut que la reine Jeanne aurait élaboré en 1347 et qui aurait imposé des visites sanitaires hebdomadaires aux filles publiques) 48 . Sur la période contemporaine, Merlin s e borne à reprendre le message adressé sous le Directoire au Conseil des cinq - cents qui constatait notamment l’absence de référence à la prostitution dans le code de 1791 et dans le code des délits et des peines de l’an IV et Merlin conclut, sans autre com mentaire, que « ce message n’a été suivi d’aucune mesure législative » 49 .

Le répertoire Dalloz 50 reprend l’introduction de Merlin en ajoutant simplement une formule « la prostitution est une des plaies de notre société, tout le monde voudrait la voir disparaître ». Les auteurs du répertoire constatent ensuite que les prostitués ont « de tout temps été soumises à la surveillance de la police et placés sous l’ancien droit hors du droit commun ». Signe d’une première velléité de contestation, les auteurs ajouten t « qu’il ne peut en être ainsi sous un régime constitutionnel, où rien ne doit être laissé à l’arbitraire ». Mais le paragraphe est rapidement suivi d’une justification des mesures prises par l’autorité administrative à l’égard des prostituées au nom de l ’ordre public, du maintien des mœurs et de la conservation de la santé des citoyens. Les auteurs osent même ce constat : certes, il n’existe aucune législation spéciale sur le régime disciplinaire à infliger aux filles publiques et aux dames de maison, pou r les actes répréhensibles et délits commis dans l’exercice même de la prostitution, et qui ne sont pas prévus par les articles 330 et suivant du code pénal, « mais il est évident que la loi suprême de l’ordre et de la morale publique investit l’administra tion de pouvoirs très étendus pour réprimer les délits de la nature de ceux que nous signalons, commis par les prostituées, et que le régime disciplinaire à infliger aux prostituées est laissé au libre arbitre de l’administration » 51 . L’auteur termine toute fois son article en se souvenant

46 Etudes administratives , Paris, 1845, p.217.

47 Merlin, Répertoire de jurisprudence , Paris, 1827, v° « Bordel », p. 242.

48 Statut dont il a été démontré depuis plus d’un siè cle qu’il s’agissait un faux manifeste. Pierre PANSIER, Histoire des prétendus statuts de la reine Jeanne et de la réglementation de la prostitution à Avignon au moyen âge , Janus , 1902, p. 1 - 24.

49 Ibid. , p.247.

50 V° « prostitution », Répertoire Dalloz, tom e 38, n°1 .

51 Ibid ., n°7, souligné par nous.

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qu’il est juriste : « il serait peut être désirable qu’un acte législatif posât des règles générales sur cette matière. »

Carnot, un autre juriste célèbre, connu pour son Commentaire du code pénal sous la Restauration (en 1 824) note sous l’article 334 cette remarque : « en lisant l’article 334 du code, on peut avoir le droit de s’étonner que la police tolère des maisons de débauche. S’il est vrai qu’une pareille tolérance soit chose nécessaire dans un grande ville, l’on ne p eut que gémir sur cette prétendue nécessité, qui doit exercer une influence aussi funeste sur les mœurs publiques » 52 . Quoique discrète, la formule n’en est pas moins importante ; elle place le débat sur le fondement du réglementarisme français : l’idée que comme la prostitution, la tolérance est nécessaire. Mais le magistrat à la Cour de cassation se limite à cette plainte stérile.

Le sujet est à nouveau abordé quelques années plus tard par A. Chauveau et Faustin Hélie. Les criminalistes en traitent d’abord sous l’article 114 qui prévoit et réprime les arrestations arbitraires, mais également sous l’article 334, lorsqu’il s’agit de s’interroger sur les finalités de cette disposition. Le commentaire des criminalistes peut paraître lapidaire et « noyé » dans u n ensemble de considérations sans rapport avec le sujet qui nous occupe. Il n’en demeure pas moins que ce petit paragraphe sous l’article 114, est une ébauche de dénonciation des excès du système en vigueur. En effet, Chauveau et Hélie, après avoir évoqué le pouvoir de l’administration concernant la mendicité, estiment qu’il en est de même à l’égard des filles publiques : « nous ne parlons ici que du seul droit de les arrêter et de les détenir arbitrairement. Aucune loi, aucune disposition quelconque ne donne un tel droit à l’administration ; quelle que soit la position de ces femmes, elle doit les surveiller, mais elle ne peut les arrêter lorsqu’elles ne commettent aucun délit punissable. On ne peut reconnaître de classe à part qui soit en dehors du droit c ommun, et pour laquelle les lois n’aient ni force ni protection ; on ne peut reconnaître à l’administration d’autres droits que ceux que la loi lui confère » 53 . La preuve de l’importance, au moins théorique, de ce texte apparaît à la fin du siècle puisque l es criminalistes sont systématiquement cités par les abolitionnistes qui dénoncent le système français. Ainsi, le journaliste Y. Guyot reprend cette citation in extenso dans son ouvrage de 1882 consacré à la prostitution 54 . Louis Fiaux en fait également éta t 55 . Enfin, pour terminer ces quelques citations de pénalistes, lorsque, au début du XX e siècle, E. Garçon aborde, discrètement sous l’article 114, l’arbitraire du traitement des prostituées, il renvoie également à Chauveau et Hélie, à Garraud, mais égaleme nt à Yves Guyot et L. Fiaux. « En pratique, souligne - t - il, au moins à Paris et dans quelques grandes villes, les filles publiques sont arrêtées et détenues par voie administrative. La légalité de ces arrestations résulterait d’anciennes ordonnances (…) mais cette légalité est contestée » 56 .

Ces opinions, quoiqu’ émanant d’autorités reconnues, n’ont pas une réelle portée pratique 57 . Il semble toutefois que l’on puisse, à partir de ces quelques exemples, percevoir une évolution très progressive dans la doctrin e pénale. Si le réglementarisme ne paraît pas contestable, la manière dont il est pratiqué en France suscite quelques remarques. Alors que certains s’efforcent de justifier l’arbitraire administratif, on voit poindre une dénonciation de cet arbitraire chez d’autres. Mais ce n’est véritablement qu’après la croisade abolitionniste que les juristes oseront enfin contester ouvertement le système français 58 . Le publiciste Duguit en témoigne.

52 Commentaire du code pénal , Paris, 1824.

53 Théorie du Code pénal , tome 2, p. 209 (4 e éd., 1861).

54 Y. GUYOT , La prostitution , p. 231.

55 L. FIAUX , La police des mœurs en France et dans les principaux pays de l’Eu rope , Paris, 1888.

56 E. GARÇON , Code pénal annoté , Paris, 1901 - 1906, tome 1, p. 252, n°72.

57 C’est ce que souligne Louis F IAUX dans son chapitre 2 intitulé « illégalité de la réglementation », op. cit. , p. 2 29. 58 Dans le Nouveau dictionnaire pratique de d roit , publié en 1933 (Jurisprudence générale Dalloz), sous la direction de R. Savatier, l’auteur de l’article « prostitution » remarque : « indépendamment des peines de

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B – Une condamnation ferme de l’arbitraire c hez Duguit

Dans son Traité d e droit constitutionnel , lorsqu’il étudie les libertés publiques, l’éminent publiciste consacre un paragraphe à « la situation des personnes se livrant habituellement à la prostitution ». Le discours de ce juriste est particulièrement critique à l’égard du système français, mais à la différence des abolitionnistes qui contestent le réglementarisme, Duguit n’aborde pas la question sous l’angle « idéologique ». Il débute par un constat sur les prostituées qui sont dans les grandes villes « soumises au régime de police le plus arbitraire qu’il y ait. (…) On peut dire, poursuit - il, que pour elles la liberté individuelle est complètement supprimée » 59 .

La cause de cette situation ? « Notre législation ne contient aucun règle à cet égard et tout est laissé à la vo lonté souvent capricieuse de l’administration ». Bien entendu, Duguit est conscient que la prostitution pose à l’Etat un problème difficile, l’Etat étant dans l’obligation de « respecter la liberté individuelle et le principe de l’égalité » et « de prendre des mesures pour éviter la propagation des maladies contagieuses que la prostitution amène… ». Entre ces deux obligations, la priorité a jusqu’alors été donnée à la protection de la santé publique, ce qui a conduit à placer la prostitution sous un régime de police. Ici Duguit introduit une distinction importante en notant qu’en France : « è ce régime de police est établi, non par des lois mais seulement par des règlements administratifs » 60 . Le législateur n’ayant pas cru devoir légiférer dans ce domaine, la prostitution est, à Paris, réglementée par les préfets de police notamment sur la base d’un texte de l’Ancien Régime (l’ordonnance de 1778) et, en province, soumise aux règlements des maires pris désormais sur la base de la loi du 5 avril 1884. Or pour le constitutionnaliste : « ces textes, pris à la lettre, ne donnent point aux maires les pouvoirs qu’en fait ils exercent en cette matière ». 61 Examinant les considérants de ces règlements municipaux (plus de 400 selon Duguit), le juriste constate qu’ils sont motivés par l’idée que « la prostitution est un métier dangereux », que les « prostituées constituent un péril permanent pour la sécurité et le bon ordre de la cité et pour la santé publique » 62 . Dès lors, l’intervention des autorités administratives y est présentée comme nécessaire, cette nécessité étant un argument clé du discours réglementariste formulé par Parent - Duchâtelet. S’arrêtant sur l’exemple de Bordeaux, à partir de deux arrêtés municipaux réglementant la prostitution dans cette ville, Duguit rel ève « une admirable collection d’illégalités : atteinte à la liberté individuelle, atteinte à la liberté des contrats, atteinte à l’inviolabilité de la propriété ». Et le publiciste de conclure que si un recours avait été formé, le Conseil d’Etat aurait an nulé ces dispositions. Néanmoins il doit admettre qu’au delà de ce cas extrême de Bordeaux où les dispositions des arrêtés sont « incontestablement illégales et arbitraires », la jurisprudence a souvent reconnu la légalité des dispositions prises à Paris e t dans d’autres villes. Cette jurisprudence est contestée par Duguit pour qui « ce n’est pas sans forcer le sens et la portée des textes que l’on attribue au préfet de police et aux maires ce pourvoi réglementaire ». Ainsi, le mot « prostitution » ne se re ncontre pas une seule fois dans la loi du 5 avril 1884 et l’article 97 de ce texte, qui dispose : « la police municipale a pour objet d’assurer le bon ordre, la sûreté et la tranquillité publiques », « est bien vague pour qu’on puisse prétendre qu’elle con fère aux maires les pouvoirs dictatoriaux que ceux - ci se sont arrogés en matière de prostitution » 63 .

simple police prévues par le droit commun pour infraction aux règlements, une pratique administrative, de légalité douteuse, soumet les prostituées à des peines disciplinaires prononcées par l’autorité administrative » : p. 311, n° 8.

59 L. DUGUIT , Traité de droit constitutionnel , tome 5, Les Libertés publiques , 2 e éd., Paris, 1925, p. 101 - 1 02. (1 èr e édition publiée à partir de 1911).

60 Ibid .

61 Ibid. , p. 103.

62 Ibid.

63 Ibid. , p. 105.

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Le publiciste souligne ensuite que le régime auquel sont soumises les prostituées « est la quintessence de l’arbitraire » et il condamne fermement le fait qu’en France « un siècle et demi après la Déclaration des droits de l’homme, toute une catégorie d’êtres humains est mise hors la loi et soumise au régime du bon plaisir » 64 . Sont dénoncés en particulier des actes fondamentaux du système réglementariste : « l’inscription des filles publiques sur un registre de la police » et « l’incarcération par mesure disciplinaire ». Certes l’inscription peut être contestée devant le juge administratif qui est aussi compétent pour ordonner la radiation. De même une femme inscrite sur les registres et poursuivie pour une infraction à la réglementation peut alléguer que son inscription est illégale devant le juge de police 65 . Mais, pour Duguit, un pareil régime « même avec la garantie de la jurisprudence du Conseil d’Etat, es t indigne d’un pays civilisé ». Quant à l’incarcération administrative, « elle viole encore plus, s’il est possible, (…) le principe essentiel de la liberté individuelle » 66 . Pour le juriste, il paraît inadmissible que toute une catégorie de personnes puiss ent être incarcérées plusieurs jours « sans qu’aucun motif leur soit donné, sans qu’aucun interrogatoire ait lieu, sans qu’un recours quelconque soit accordé » 67 . Et Duguit de répéter : « On s’étonne vraiment qu’un siècle et demi après la Déclaration des dr oits, des êtres humains puissent être soumis à un tel régime arbitraire, et encore plus, si c’est possible, que le législateur paraisse l’ignorer » 68 .

Pour conclure, le publiciste constate que les abolitionnistes demandent « l’application à la prostitution du pur régime de droit » c’est - à - dire la condamnation de toute mesure préventive 69 . Et il soulève la question essentielle : « la prostitution doit - elle être soumise à un pur régime de droit ou doit - on lui appliquer, et dans quelle mesure, un régime de polic e ? ». Le juriste concède que c’est là une question « d’hygiène médicale » et donc que si les médecins « démontrent d’une façon certaine que la prophylaxie des maladies vénériennes ne peut être assurée qu’en soumettant la prostitution à un régime de police préventive, il est incontestable que ce régime doit lui être appliqué ». Mais contrairement à certains de ses prédécesseurs, cette fois le juriste n’abandonne pas au discours médical l’organisation du réglementarisme, car « régime de police ne signifie pa s régime arbitraire » 70 . Dès lors, « il n’est pas possible que le législateur français ignore plus longtemps le problème de la prostitution ». L’habileté du juriste est d’avoir évité un discours partisan, en ne se positionnant pas pour ou contre le réglemen tarisme, mais mettant en avant les incohérences juridiques du système en vigueur et en s’efforçant de concilier les exigences d’hygiène et sécurité publiques avec le respect des libertés individuelles.

Duguit sera « entendu » quelques années plus tard, le législateur intervenant en 1946. Par la loi du 13 avril, l’Etat ordonne la fermeture des maisons de tolérance et la France entre donc dans une période abolitionniste 71 . Ce choix de l'abolitionnisme est toutefois régulièrement discuté et les pouvoirs public s n’en ont pas fini avec le phénomène prostitutionnel. En témoignent les récentes déclarations d’une députée en faveur d’une nouvelle réglementation et les débats actuels sur la punition du client 72 .

64 Ibid.

65 Possibilité qu’au passage, Duguit conteste « à mon avis, il faut décider que le tribunal de simple police n’a point alors compétence pour statuer sur l ’exception d’illégalité » : ibid. , p. 107.

66 Ibid. , p. 111.

67 Ibid.

68 Ibid. 69 En prévoyant un régime répressif et de réparation, notamment prévoir que la contamination par une prostituée est un délit qui entraîne le versement de dommages - intérêts.

70 Ibid. , p.115.

71 Cf. notamment la thèse précitée de C. AMOURETTE , La prostitution et le proxénétisme en France depuis 1946 : étude juridique et systémique, thèse d’histoire du droit , Montpellier, 2003.

72 Voir notamment le rapport sur la prostitution déposé à l’As semblée Nationale par Guy G EOFFROY. ( Rapport d’information , n° 3334, 13 avril 2011).

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