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SELECTION DU MOIS

L’enfant

La controversée délivrance de certificats de nationalité aux enfants nés à l’étranger après une gestation pour autrui
2013-3/34

Par Isabelle Corpart, Maître de conférences à l’Université de Haute-Alsace

z Circulaire z État civil z État des personnes z Fraude z Gestation pour autrui z Nationalité
ANALYSE

U

ne circulaire du 25 janvier 2013 adressée par la garde des Sceaux, Madame Taubira, aux juridictions entend veiller à ce qu’un bon accueil soit fait aux demandes de délivrance d’un certificat de nationalité­ française (CNF) pour des enfants nés à l’étranger, dès lors que le lien de filiation avec un parent français est établi (1). Cette circulaire d’application immédiate concerne les enfants nés à l’étranger d’un parent français dont le lien de filiation résulte d’un acte d’état civil probant au regard de l’article 47 du Code civil qui dispose que « tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité  ». Elle vise les enfants nés à la suite d’une convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui. Son entrée en vigueur a déclenché nombre de polémiques, d’interrogations et d’inquiétudes, tant sur le fond de la circulaire que sur le moment choisi par la garde des Sceaux pour la diffuser. En effet, elle intervient alors que de nombreuses voix se sont élevées pour interdire un accès de tous les époux aux techniques de procréation médicalement assistée et à la gestation pour autrui à

l’occasion de l’examen du projet de loi « Mariage pour tous ». À en croire le ministère de la Justice, les consignes communiquées aux procureurs généraux près les cours d’appel, aux procureurs de la République et aux greffiers en chef des tribunaux d’instance, viennent seulement clarifier et unifier les pratiques pour que des certificats de nationalité française soient délivrés aux enfants nés à l’étranger lorsqu’il apparaît, avec vraisemblance, que leurs parents ont eu recours à la gestation pour autrui. Bien qu’elle constitue une avancée sociale et doive être saluée, elle laisse perplexe alors que le droit français condamne fermement le recours aux « mères porteuses ». Enjoindre aux tribunaux de délivrer ces certificats, même en cas de soupçon d’engagement à l’étranger sur la base d’une convention prohibée en France, nous semble maladroit quel que soit l’intérêt des enfants, appelés parfois « fantômes de la République », car cela ouvre la porte à la reconnaissance d’une pratique frauduleuse dans un avenir plus ou moins proche. Un mouvement se dessine en tout cas en ce sens.

I – Délivrer des certificats de nationalité française pour clarifier les pratiques
Lorsque les couples stériles se tournent vers l’étranger, ils le font en parfaite connaissance de cause, en tentant de contourner un obstacle légal, soit parce que l’épouse ou la concubine étant stérile ou dépourvue d’utérus, elle souhaite se voir offrir les services d’une autre femme qui portera son enfant, soit parce qu’un homme homosexuel (ou un couple de même sexe) désire connaître les joies de

la paternité. La loi française, inchangée depuis 1994, prohibe en effet « toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui » (2), aussi le franchissement des frontières pour pratiquer du « tourisme procréatif » (3) estil contraire à l’ordre public (4). Des sanctions pénales sont aussi encourues (5). La jurisprudence avait d’ailleurs précédé la loi pour interdire la maternité pour autrui (6). Plus récemment, la Cour de cassation a confirmé sa position de principe, toutes les conventions de gestation pour autrui étant nulles même si leur licéité est admise dans le pays de naissance des enfants (7). Enfin, lors des débats relatifs à la réforme de la bioéthique, le législateur a choisi de maintenir la prohibition du procédé dans la loi n° 2011-814 du 7 juillet 2011 (8). Dans ce contexte, les enfants qui naissent à l’étranger sont inscrits dans des actes d’état civil rédigés dans leur pays d’origine et, partant, disposent d’une identité qui résulte des mentions de leurs actes de naissance. Ils ne sont ni « fantômes de la République », comme cela est relevé d’une manière hâtive, ni apatrides (sauf si dans leur pays de naissance le droit international privé ne fait pas application du droit du sol pour l’obtention de la nationalité). En effet, ils conservent leur état civil originaire (9) et, sous réserve de l’établissement de la filiation, dès lors que l’un de leurs parents est français, ils disposent de la nationalité française (10). Tel est le cas lorsque la filiation est établie à l’égard de leur père biologique, mais nombre de familles ne font aucune démarche pour ne pas attirer l’attention du ministère de la République sur leur dossier. Tout l’intérêt de la circulaire est de permettre aux enfants ayant un lien de filiation de détenir des documents attestant de la réalité de leurs droits de Français. Cette volonté est louable, de même que le souhait de loger les enfants à même enseigne en donnant des consignes identiques à tous les tribunaux.

R E V U E J U RI D I QU E P ER SO NNES & FAMILLE

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N °  3 , m a rs  2 0 1 3

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