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de la série 'les Champs de Bataille 1914-1915'

'Gerbéviller'
par Joseph Pégat

Les Cités Meurtries

voir aussi : Soeur Julie de Gerbévillier / Quelques Exploits de Soeur Julie


HU UH HU U

I : Arrivée. - Sœur Julie


U

C'est à Mont sur-Meurthe, .sur la route de Nancy à Lunéville, à quelques kilomètres avant d'arriver à
Gerbé-viller, que les voyageurs à destination de ce pays sont obligés de descendre du train. Le pont,
sur lequel passait la voie ferrée, a été démoli par les obus, et l'on doit faire à pied, dans une prairie
boueuse et sur un sol détrempé, un trajet fort long pour aller rejoindre une passerelle provisoire et, de
là, atteindre une gare de fortune, située de l'autre bord du village pittoresque de Mont. A cette gare,
un train stationne, qui en quelques minutes vous amène à Gerbéviller.

C'est là, à Mont-sur-Meurthe, que nous éprouvons les premières sérieuses impressions des
meurtrissures de la patrie. Jusque-là, chemin faisant, emporté par la vitesse des trains, on ne peut
avoir de l'état des villages qui fuient qu'une idée imparfaite; les pays traversés paraissent éprouvés,
par ci par là, ruines ou tombes s'aperçoivent, mais on ne peut suffisamment apprécier la profondeur
du mal subi. Ici, brusquement arrêté et dans des circonstances par elles-mêmes impressionnantes, on
sent, pour la première fois, que l'on met le pied sur le seuil des deuils les plus lourds.
Cette terre grasse, détrempée par les pluies incessantes, vous fait d'abord saisir ce que doivent être les
tranchées que les nécessités de la guerre nous obligent à construire et que nos soldats sont tenus
d'habiter.

L'aspect lamentable de ce pont écroulé, dominé par le clocher percé à jour du village, vous prépare à
des visions plus tristes encore. La traversée de la bourgade, que l'on devine avoir été si coquette, si
fièrement posée sur la rivière qui baigne ses pieds paresseusement abandonnés, n'est point pour vous
distraire de cette envahissante mélancolie. Chaque maison, sur ses murs frappés, porte les stigmates
de la bataille, les façades sont grêlées par le choc des halles, des effondrements de murs soulignent la
place où éclatèrent les obus, mais cependant on voit bien qu'en cet endroit, où pourtant le combat fut
dur, le mal ne fut pas aussi irréparable qu'il ne jmt être promptement pansé, et déjà la main
guérisseuse des hommes a passé par là, après la main meurtrière. Toits, vitres, volets neufs donnent
déjà une preuve de convalescence, et la vie villageoise semble vouloir renaître. L'impression de deuil,
fortement ressentie dès l'abord, se transforme, à l'examen, en une réconfortante sensation de sève
nouvelle qui travaille.

Mais ne nous attardons pas à dépeindre l'effet de ces diverses influences de passage et arrivons à
Gerbéviller. Comment ai-je pu arriver jusqu'ici? Au milieu de quelles péripéties? Quelle activité il
m'a fallu déployer?Aquelles formalités il a fallu se prêter? Au prix de quelles fatigues tout cela s'est-il
passé? Comment, arrivé à Gcrbéviller, à la seule auberge qui eut l'ait cependant annoneer sa
réouverture, n'ai- je trouvé qu'un petit hôtel, encore en réparation, occupé par de braves gens qui
n'ont pu m'offrir ni gîte ni couvert? Comment, promené par un complaisant petit homme, me suis-je
vu refuser, dans la seule maison qui eut pu me l'offrir, un asile de quelques jours? Comment ai-je fini,
sur le conseil qui m'en a été heureusement donné, par avoir le courage d'aller sonner à la porte de
l'hôpital et de demander l'hospitalité à la sœur Julie? Comment, après avoir essayé de me persuader
(ce qui d'ailleurs était complètement faux) que je me trouverais mal, moi Parisien, chez elle, que j'y
serais mal nourri, mal couché, la chère sœur a-t-elle bien voulu me recevoir au nombre de ses
pensionnaîres? Comment suis-jc là, me chauffant les pieds à la porte d'un grand poêle, dans le parloir
de la maison, grande pièce ressemblant à tous les parloirs de eouvent du monde, assis aux côtés de
sieur Julie qui me parle, que j'écoute, que j'interroge? Peu importe. L'essentiel c'est que j'y sois.

Devant cette femme dont on a tant parlé, qui a reçu la croix des braves qu'elle ne porte pas, devant
laquelle ont défilé des escadrons respectueux et qui si simplement m'accueille à son loyer, témoin de
tant de douleurs mais de tant de gloire, je me sens fortement ému Mais, peu à peu je în'babituc à
l'honneur qui m'est l'ait; je parle à mon tour, je questionne, j'apprends, j'accomplis le pourquoi de
mon voyage.

Sœur Julie! Ali, si je ne m'étais j'romis de ménager l'humilité de cette sainte femme, quelle jouissance
j'aurais à parler des quelques heures pendant lesquelles il m'a é!é donné de pénétrer son âme de
religieuse patriote, dont un calme vertueux cache toute l'ardeur!

C'est sur un ton presque toujours égal, et d'une inflexion de voix douée, un peu chantante, sans le
moindre éclat, même un peu monotone, que parle la chère sœur.

Et tandis qu'elle s'exprime sur les événements dont elle a été le spectateur et l'acteur, qu'elle dépeint
les choses vues et les sensations éprouvées, on ne saisit les vibrations de sa nature qu'aux éclairs qui
se voient là-has tout au fond de ses yeux et dans le demi-sourire retenu, désabusé et peut-être un peu
attristé, qui relève sa lèvre fine de commandement.

De stature moyenne, plutôt forte, de mouvements lents mais souples, sœur Julie porte
courageusement les soixante ans qu'elle se donne, et elle semble défier l'âge de courber sa taille et
surtout de faire fléchir son àmc. Elle s'avance droite, les bras légèrement détachés du corps en arc de
cercle le long de sa personne.

Elle vous conquiert du premier coup, sympathique. Mais en vous parlant, son œil s'anime, son
attitude s'impose, elle vous domine etles'scènes qu'elle vous décrit simplement, naturellement, sans
phrases, se comprennent, dans lesquelles ont été domptés les barbares, par la seule et énergique
manifestation d'une volonté hardie que l'on sent décidée à ne jamais plier lorsque le devoir
commande.

Et cependant quelle douceur est répandue sur sa personne. Nous ne savons, elle l'ignore sans doute
elle-même, si, lorsqu'elle se trouva en présence des envahisseurs, son cœur tressaillit, soulevé
d'émotion. C'est probable cependant. Quel est l'homme qui, dans de telles circonstances, n'eut pas
senti les battements violents de sa poitrine? Mais nous savons bien, sans l'avoir demandé à personne
de son entourage, que ce fut d'une voix calme et empreinte de douceur que cette femme sut parler au
milieu du bruit des armes, au milieu des vociférations de l'ennemi, pendant que, la colère aux yeux, la
rage aux lèvres, il troublait les tristes occupations de l'ambulance en envahissant sa demeure.

Douce, elle fut de ces bienheureux auxquels a été promise la possession de la terre, car douce au
milieu des violents, elle sut les maîtriser, c'est que l'huile, la douceur de son cœur, a trempé son âme
aussi durement que l'huile naturelle a coutume de tremper l'acier.

L'agneau au cœur de lion est parvenu à dompter les loups. De cette enveloppe de douceur une force
d'âme se dégage, en effet, et cette force que l'on sent inébranlable a vaincu les Allemands.

Or, écoutez ce que me conta la soeur Julie:


II : Les Allemands - Le Bombardement - Le Pillage - l'Incendie - La Lutte - Les Crimes - Le
U

Drame de l'Hôpital

C'est le 24 août que les Allemands sont entrés à Gerbéviller.

Depuis longtemps déjà l'on se battait dans les plaines environnantes, et considèré comme ambulance
volante, l'hôpital de la petite ville recevait, malgré sa défectueuse installation, uniquement destinée
aux vieillards infirmes ou à quelques malades, deux cents blessés par jour. Les dix sœurs de Saint-
Charles de Nancy, citées, on le sait, a l'ordre du jour de la 5e armée par le général de Castelnau,
assuraient aux blessés, sous le feu incessant et meurtrier ce sont les termes mêmes de la décision
militaire, la subsistance et les soins les plus dévoués. La population tout entière avait abandonné le
village.

La nuit venue, il fallait évacuer l'hôpital et renvoyer en convoi les blessés du jour, pour faire place
aux blessés du lendemain. La nuit, parce que, systématiquement, tout convoi sanitaire signalé à
l'ennemi était pris sous son feu.

Le jour suivant voyait réapparaître le cortège sinistre des malheureuses victimes. Tous ces blessés se
traînant, se soutenant à peine ou rapportés par les brancardiers, que souvent il fallait opérer sur
l'heure, qu'en tout cas il fallait panser, perdaient leur sang en abondance. Bien que des prodiges
d'action et de dévouement eussent permis d'organiser rapidement et d'installer, avec des moyens de
fortune, des salles d'opérations, des salles de pansement, des lits, tout le matériel vraiment
indispensable: les médicaments, les produits pharmacutiques, manquaient pour un si grand nombre
d'hommes atteints, et, malgré la sollicitude des sœurs, on ne pouvait arriver à mener à banne fin une
aussi grande entreprise. Le sang coulait dans les étroits couloirs, dans les corridors, dans les
chambres avec une telle abondance qu'on ne pouvait l'étancher assez rapidement; et, complication
terrible en pareilles circonstances, un malencontreux obus ayant fait éclater les conduites d'eau,
lavage du sol et lavage des plaies devinrent difficiles pendant de longues heures. On marchait dans le
sang et il fallut des miracles d'audace pour aller se ravitailler d'eau, au dehors, malgré la pluie de
mitraille.

Encore aujourd'hui, sept mois après l'événement, le parquet de la salle de pansements, lavé à grande
eau plusieurs fois cependant et gratté, porte les traces des flaques sanglantes. Toujours apparaîtront
sans doute ces brunes et lugubres taches.

Comment se passaient les jours? les sœurs l'ignorent encore. Ce qui est certain, c'est qu'au moment de
l'entrée des Allemands elles étaient déjà réduites à l'extrême fatigue, les pieds et les jambes enflées
pour s'être tenues debout sans repos, les yeux devenus rouges et fiévreux par l'absence de sommeil,
l'estomac délabré par le manque de nourriture, un œuf dans un potage quelconque avalé debout
constituant leur seul repas possible. Elles ne songeaient qu'aux blessés.

Leur calvaire ne faisait que commencer.

Pendant ce temps, le bombardement de Gerbévillcr devenait sévère, et l'on sentait que de graves
événements se préparaient. La bataille qui, jusque-là, se déroulait sur le plateau qui sépare Lunéville
de Gerbéviller, se rapprochait. Elle allait se livrer âpre, cruelle, disputée en des alternatives terribles
d'avances et de reculs, sur le territoire et dans les rues mêmes du village.

Le 23 août au soir, soixante-quinze hommes d'un bataillon de chasseurs à pied reçurent l'ordre de
défendre à eux seuls la position. Ils s'organisèrent sur le pont et sur le bord de la rivière « la Mortagne
», qui roule ses eaux paisibles entre les deux coteaux sur lesquels Gerbéviller était assis. Ils établirent
des barricades et se mirent en mesure de tenir jusqu'au bout. Ils tinrent douze heures consécutives
sous la mitraille, sous la pluie des obus qui balayaient les routes et les rues, qui démolissaient les
maisons, et maîtrisèrent pendant ce temps les efforts de deux régiments allemands. Ils tinrent avec un
tel courage, avec une telle énergie, que l'ennemi crut avoir devant lui une troupe nombreuse.

A cinq heures, le 24 août, les chasseurs héroïques se replièrent accablés sous le nombre; mais telle
avait été leur habileté qu'ils ne laissèrent que dix hommes sur le terrain et qu'ils purent emmener avec
eux une quinzaine de blessés.

Désormais libres de leurs mouvements, les Bavarois envahissent la petite ville; ils se précipitent dans
les maisons, chassent les habitants, séparant les hommes d'avec les femmes, repoussant les premiers
hors du pays et emmenant les secondes dans la gare, sous bonne escorte. En même temps ils
s'assurent d'une cinquantaine d'otages, parmi lesquels le curé, naturellement.

Et quelle est la raison de ces violences contre les civils et les femmes? La raison des brutes quand on
leur résiste: la rage. Pour voiler la face, toujours le même prétexte mis en avant partout où ils passent:
les civils ont tiré sur eux. Est-il rien de plus odieux que la lâche colère sinon le mensonge
systématiquement pratiqué pour l'expliquer et l'excuser?

Dire le spectacle qu'offrait Gerbéviller à cette heure tragique n'est pas donné à une plume s'exprimant
en langage humain. Les esprits infernaux seuls pourraient dépeindre en tei"mcs suffisamment
démoniaques les moments de déchaînement de bestialité, les minutes terribles d'effroi, de larmes et
de deuil qui suivirent l'entrée des « mains bleues ». C'est un fait assez curieux que cette constatation
faite par les habitants de Gerbéviller, que presque tous leurs bourreaux avaient le front et les mains
tatouées de bleu. Quel signe était-ce que ce tatouage? Quelle sorte de franc- maçonnerie teutonne
renferme dans ses cadres de pareils bandits? Étaient-ce des échappés d'un bagne plus ou moins
policier, spécialement enrôlés pour les basses besognes? Etait-ce simplement une lie criminelle dans
laquelle l'armée allemande, avec un soin pieux, recrute d'ordinaire son escorte d'incendiaires,
d'assassins de blessés, de femmes, d'enfants ou de vieillards? nous ne le saurons pas, et que nous
importe, d'ailleurs! Sortis d'un bagne ou assassins, ce sont des Allemands, et cela nous suffit.

Ici, comme d'ailleurs dans les autres villes conquises par eux, les barbares ont suivi le même
processus criminel. Le bombardement cesse, les pillards s'avancent; ils envahissent les maisons,
s'emparent des objets de prix; ils n'oublient pas leurs tendres épouses, auxquelles ils destinent les
vêtements, les corsets, le linge de corps ou de maison qu'ils dérobent (n'en a-t-on pas trouve dans
leurs bagages, en les leur reprenant?); ils chargent leur butin sur des véhicules quelconques qu'ils
expédient à l'arrière. Ce qu'ils ne peuvent emporter, ils le brisent.

C'est après le pillage que la compagnie d'incendiaires dressée à cet infâme métier arrive avec son
matériel spécial, inonde les meubles, les boiseries, les murs eux- mêmes, de liquides inflammables,
lance ses bombes, ses grenades ou étoupes, et, de jiorte en porte, allume l'incendie.

Alors, ivre de vin, saoule d'éther et de sang, la horde satanique se livre à ses ébats, et, pendant que
flambent les immeubles, elle se répand dans les rues, elle massacre les habitants sans distinction de
sexes ni d'âges. Je me trompe, elle choisit surtout les femmes et les enfants et cela par pur sadisme
sanguinaire; puis elle se livre à d'autres genres d'attentats, et alors elle s'en prend aux églises, les
profane, en viole les tabernacles et n'arrête ses forfaits que lorsque l'ordre arrive de se replier. Se
replier, et pourquoi? pour recommencer le bombardement, pour que tombent les pans de mur que
l'incendie a rongés, pour que soient effrayés les Français qui reviennent.

Effrayés! Ah, s'ils savaient, les Allemands, ce que nous avons vu et ce que nous avons entendu, ils
cesseraient d'avoir cette pensée que leur nature brutale et inachevée leur présente comme inéluctable,
et trembleraient au contraire, de la masse de haine qu'ils accumulent contre leur race. La haine n'a
rien à voir avec la peur, mais elle amène la vengeance; ils le sauront un jour qui n'est pas loin.

Effrayés! écoutez avant que nous reprenions la suite de la narration des événements, écoutez ce
simple récit qui m'a été raconté par le peintre Prouvé et dont il fut le témoin, alors qu'il était là sur
place, en train de prendre quelques croquis des ruines, quelques jours après que les Allemands eurent
été contraints de quitter Gerbéviller.

C'est un drame que ce court récit, et combien émotionnant.

Devant Prouvé, en l'ace d'un de ces amas de décombres remplissant les quatre murs déchiquetés qui
lurent une maison, sur le pas d'une porte dont on ne voit plus que le seuil, un groupe de trois
personnes s'arrête: il recherche la demeure familiale. C'est un vieillard qui accompïigne un couple
d'âge mur.

« - C'est là? » interroge le vieillard, le père, sans doute.

« - Ce doit être là, » dit le mari, en s'avançant vers ce chaos de choses qui lui i'urent chères et en
fouillant du regard la profondeur de sa ruine.

La femme suit son époux; de son pied elle remue quelques tas de plâtres à droite, à gauche, cherche à
retrouver une relique du passé, et, branlant la tète: « Oui, c'est là, » dit-elle.
Jusque-là affaissée, brisée par une douleur trop muette, elle éclate en sanglots qui la secouent, tandis
que les deux hommes essuient, de leurs revers de manche, les larmes qui les aveuglent.

Les sanglots cessent, les pleurs d'un instant se sèchent, et après un court silence, tous trois debout,
tournés vers l'endroit où ont fui les Allemands, le poing serré, menaçant, la lèvre mauvaise, tous trois
à la fois:

« - Oh! les cochons! » s'écrient-ils.

Est-il possible de deviner dans les actes si simples, des paroles si rares, des pleurs si courts, un plus
grand tumulte d'âmes.

Lisez, Teutons, dans ces âmes, en contemplant ce simple tableau, et dites-nous si vous avez su
imposer la terreur ou si, au contraire, c'est la haine que vous avez fait naître au cœur de nos paysans.

Reprenons le fil de notre récit d'invasion et continuons à suivre l'œuvre des barbares. Nous laisserons
de côté pour l'instant le double sacrilège, sacrilège d'art et sacrilège religieux commis à Gerbéviller
par les armées allemandes; ce sont des actes tellement importants en eux-mêmes, au point de vue
psychologique et spirituel, et aussi au point de vue matériel, que nous leur consacrerons un
paragraphe spécial. Mais nous relaterons ici quelques-unes des scènes d'horreur qui nous ont été
signalées; puis nous ferons le récit de la lutte grandiose, le mot n'est pas trop fort, qui, à l'hôpital,
marquera la rencontre du casque armé et puissantdu Germain avec la faible cornette de la sœur de
charité, lutte dans laquelle la cornette sut s'imposer victorieuse.

Il importe que ces faits soient ici consignés. Ils donneront une idée de ce que devient l'Allemand,
lorsque ses chefs l'ont amené au point voulu pour assurer le triomphe de leur fameuse Kultur.

Relevons d'abord, sur le témoignage du Préfet de Meurthe-et-Moselle lui-même, que plus de


cinquante civils furent massacrés par les Allemands, qui liraient sur eux « comme sur des lapins »,
dans les rues, sur le pas de leurs portes.

Ne s'en tenant pas aux témoignages qu'il a recueillis, M. Mirman a vu, a-t-il répété à plusieurs
reprises, sur le bord de la route de Lunéville, dans un pré, à l'endroit où la route pénètre dans
Gerbéviller, les cadavres de quinze vieillards assassinés. Ils étaient encore là, formant trois groupes
de cinq. Une photographie de ces groupes a été prise et ligure parmi les documents remis à la
Commission d'enquête ebargée de relever les forfaits allemands dans les départements envahis.

Mais à ce témoignage officiel nous pouvons joindre le récit de deux épisodes tragiques, qui
dépeignent peut-être mieux encore la barbarie teutonne.

Le premier, nous le tenons de sœur Julie. Presque devant l'hôpital, pendant une accalmie de la mêlée,
une femme, chassée sans doute par l'incendie de sa maison ou apeurée par un motif quelconque,
sortait de cbez elle, tenant son enfant par la main; à quelques pas devant elle, une autre femme fuyait,
dans la rue déserte. A dix mètres derrière, dix mètres à peine, un soldai, peut-on appeler cela un
soldat! un bandit, voit passer les malheureuses; froidement il épaulé son arme, vise la jeune femme et
tire « comme sur un lapin qui quitte son terrier », le Préfet avait bien raison de le dire. La balle
pénètre dans les reins, ressort par le ventre et va se loger dans les vêtements de la femme qui la
précède, lui un pareil instant, l'amour maternel domine la peur et la souffrance; la blessée appelle sa
voisine et lui confie son fils, se croyant perdue. Mais l'instinct de la conservation reprenant le dessus
et voyant son enfant à l'abri, la malheureuse se remet à courir, et, chose incroyable! les forces lui
revenant pendant que sa raison la quitte;, elle marche, marche sans avoir la notion de ses actes, et
finit, moribonde, par aller s'abattre à 13 kilomètres de là, à Lunéville, dans un hôpital où le chirurgien
constate que la balle a traversé le corps sans atteindre d'organe essentiel. La femme est aujourd'hui
guérie.

Le second nous a été rapporté par M. Prouvé que nous citions tout à l'heure. Au sortir de Gerbéviller,
à l'endroit où la route de Lunéville, en un brusque coude et par une rapide et courte montée, gagne les
plateaux, c'est-à-dire tout près de l'endroit où le Préfet de Meurthe-et-Moselle signalait la présence
des quinze vieillards, au seuil d'une maison éventrée, une femme était là immobile, le front appuyé
sur ses deux mains croisées, reposant sur les bras d'une charrue. Anéantie, figée dans l'attitude du
désespoir, cette femme depuis de longs jours demeurait ainsi, la pensée jirise et prostrée par la vision
de son bonheur qui, à cette place, avait croulé en emportant sa raison. Là, en effet, sous ses yeux, les
barbares envahissant sa demeure avaient accompli leur usuelle besogne de ruines et de plus l'avaient
chassée, en la séparant de son jeune enfant. Trompant la surveillance des gardiens qu'on lui avait
assignés, n'ayant qu'une idée: retrouver son fils, la pauvre femme avait erré dans la bataille, sans
souci des balles, sans peur des Allemands rencontrés sur sa route. Elle avait pu revenir, anxieuse,
Dieu sait comme! à la maison dont on l'avait éloignée. Elle appelait son fils à grand cris et suppliait
qu'on le lui rendit. « Ton lils, lui répondit une brute en délire, ton fils, ne le cherche pas; il est là, nous
l'avons brûlé; regarde », et il lui montre un corps carbonisé qui, hélas! était bien celui de son enfant.

Depuis, l'esprit égare, sombre statue île la douleur, la mère était là, muette et folle.

Est-il nécessaire de rappeler d'autres faits encore après ceux que nous venons d'énoncer? Faut-il dire
qu'ici un jeune homme de dix-huit ans a été brûlé vif sous les yeux de sa mère; que là, c'est une jeune
fdle qui a été violée; qu'en cet autre endroit on à pendu l'un sous l'autre le mari et la femme; qu'en
cette autre place... Mais à quoi bon accumuler le récit d'un crime sur le récit d'un autre crime; nous ne
faisons l'office ni d'un juge d'instruction, ni d'une commission d'enquête. Nous essayons de peindre et
de donner une idée juste des choses. Ce que nous en avons dit suffit amplement.

Les scènes de carnage, d'incendie, d'assassinat, se répètent pendant quatre longs jours. Du 24 au 28
août, Gerbéviller est perdu, pris, reperdu et repris par nos troupes.

Il importe maintenant de revenir à l'hôpital.

Nous avons signalé déjà tout à l'heure le rôle des sœurs pendant la bataille qui précéda la prise de
possession de Gerbéviller par les Allemands.

Il va s'y dérouler la scène la plus saisissante, la plus dramatique qui se puisse imaginer. Le sang n'y
coulera pas plus qu'il n'y a coulé pendant les jours précédents, les murs n'en seront pas abattus, mais
la lutte va s'y engager violente et brève entre le «soldat» allemand et la « sœur » française. Plus que
tout autre épisode, elle est à retenir, cette scène qui va mettre aux prises, non plus les corps mais les
esprits; elle mérite une place à part dans l'histoire de la guerre. Elle proclame le triomphe de l'idéal
sur la force matérielle.

Le dernier convoi des blessés de l'hôpital avait été évacué la nuit, comme nous l'avons dit. Il ne
restait plus, au matin du 24 août, dans les salles, que douze ou treize blessés au plus.

En tête des régiments envahisseurs, le colonel, Bavarois, traverse le bourg et arrive, accompagné
d'une escorte de cavalerie, devant la porte de l'hôpital. Les cavaliers, sabre au clair, face à la porte,
cernent les issues; les soldats vont en forcer l'entrée.

La sœur Julie, entourée de la communauté, paraît sur le seuil. Le colonel et son escorte mettent pied à
terre. Le colonel s'avance et demande à la su'ur si elle parle allemand. La sœur comprend fort bien
cette langue, mais fièrement:

« Veuillez parler français, messieurs, c'est bien le moins que vous puissiez faire. »

Au premier choc, sœur Julie prend l'avantage, l'ascendant. C'est en français que l'on parlera, et, disait-
elle en me rapportant le fait, tous ceux qui le voulaient parlaient français avec un accent plus ou
moins horrible, mais correctement.

- Vous avez des civils, ici, qui ont tiré sur nous? interroge le colonel, l'air courroucé.

- Non, monsieur, quelques soldats blessés seulement et quelques vieillards hospitalisés ou malades.

- Vous avez des armes cachées?

- Pas la moindre.

- Je veux voir.

- Entrez.
C'est une passe d'armes. Le colonel devine la supériorité morale de la sœur, mais il ne s'incline pas. Il
l'ait un signe. Trois cavaliers, revolvers en mains, le précèdent. Dans cette maison occupée par des
femmes, des blessés,

des vieillards, il redoute un piège, et toutes ses précautions sont prises. Guidé par la sirur Julie,
appuyé de ses gardes du corps armés et prêts à faire feu, le chef s'avance dans l'étroit couloir qui, de
la rue, conduit partout: au parloir, à la cuisine, à l'escalier, au jardin. Une à une, toutes les portes
s'ouvrent sur son ordre.

Lorsque, enfin, on arrive aux salles qui contiennent les blessés, se joue la douloureuse; et écœurante
tragédie, en des actes d'une sauvage brutalité d'une part et d'énergique douceur d'autre pari. Le
colonel toujours furieux, la sieur calme et maîtresse d'elle-même. Ces deux êtres si opposés croisent
le fer, et le duel s'engage. On approche du lit du premier blessé, un pauvre enfant que ses blessures
ont affaibli et qui n'a pas la force de répondre.

Son lit est entouré; au pied, les trois cavaliers le tiennent en joue, à sa droite le colonel, à gauche
sœur Julie attentive.

- Vous êtes blessé? Vous êtes un civil? Vous avez des armes cachées dans votre lit?

Les questions se précipitent, impératives, brusques, comme s'échappent les balles d'une arme à
répétition. Elles demeurent sans réponse, et pour cause; la sœur, impassible, regarde. Alors, chose
inattendue, inoubliable, spectacle dont la chère sieur, six mois passés, est encore troublée, ce soldat,
ce chef, cet Allemand des classes sociales élevées, oublieux de soi, sort de sa tunique déboulonnée un
poignard, lame nue, et en menace la gorge du blessé sans défense, tandis que, de l'autre main, il
écarte brusquement les couvertures.

La sieur a vu le geste. Par-dessus le lit, courbée sur son malade, elle arrête le bras du colonel. « C'est
un blessé, monsieur, il ne peut se défendre, il est sacré. » Son geste, sa voix, ses yeux, tout son être
protestent contre l'inqualifiable attitude du rustre.

L'Allemand est vaincu, il s'incline devant le vrai courage et s'immobilise, indécis.

Cependant il reprend l'interrogatoire. La sieur s'efforce d'encourag-er le soldat à répondre, le blessé


essaye de la suivre sur ce terrain et de donner satisfaction; mais c'est en vain. Alors, le malheureux
enfant est secoué par l'énceguiriène qui palpe ses bandages sanglants, passe la main sous son corps,
fouille ses draps, ses couvertures, son matelas ion devine au prix de quelles souffrances pour le
blessé. pour chercher, et vainement, les armes cachées. El de lit en lit, treize fois de suite, avec le
même cérémonial de prudence et de sauvagerie, se renouvellent, sauf le geste du poignard, les mêmes
interrogatoires, les mêmes brutales et douloureuses perquisitions.

Que signifie celte scène du poignard? Allait-il réellement frapper le blessé, ce colonel prussien?
Allait-il assassiner lâchement un enfant? et n'a-t-il, le tigre, rentré ses grillés que dominé par le geste
de la sœur? Avait-il voulu, fidèle aux habitudes allemandes, effrayer les personnes qui l'entouraient et
prouver que tout était à sa merci? Craignait-il réellement de se trouver en présence d'un piège, et son
esprit grossier lui laissait-il entrevoir la possibilité d'une agression de la part d'un civil simulant une
blessure, de complicité avec la sœur?
Toutes les hypothèses sont admissibles. Sœur Julie n'a pas pu, de façon certaine, interpréter le
sentiment qui hantait cette cervelle teutonne, si éloignée de la sienne. Le geste s'est fixé, horrible,
dans sa mémoire; elle ne peut pas et ne veut pas connaître sa signification.

N'ayant rien trouvé dans ,les lits et les chambres de blessés, on fouilla la maison de la cave au
grenier, on somma la sœur de servir de guide et de livrer les civils, les armes,les munitions que,très
certainement, elle dissimulait. On envahit le jardin, la chapelle, les chambres des sœurs; toujours
même insuccès.

Enfin, les soldats se retirent, mais la sœur entend les ordres donnés, on va incendier l'hôpital et les
maisons qui l'entourent. Alors, gravement, noblement, sœur Julie, s'adressant au colonel:

- Monsieur, dit-elle, vous venez de reconnaître que je vous ai dit la vérité, vous n'avez trouvé chez
moi ni civils ni armes. Laissez-nous nos blessés, permettez que nous sauvions ce qui reste de
Gerbéviller, que nous sauvions L'hôpital de la ruine et de l'incendie. Comme j'ai soigné mes Français,
et avec le même dévouement, je soignerai vos Allemands. Fut-il ému, cet être déjà dompté par le
courage de celte femme? La chose est possible; on sait que les Allemands ne respectent guère que la
force, et il se trouvait vraiment en présence d'une force. Fut-il heureux de trouver un asile pour ses
soldats blessés? Peut-être! Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il se retira, en donnant l'ordre de respecter
l'hôpital et les maisons voisines, et qu'une première fois fut ainsi sauvé, par la chère sieur, le seul
groupe de maisons qui subsiste de Gerbéviller.

Mais le danger n'était que momentanément écarté. Les acteurs du drame avaient quitté la place; il en
arrivait d'autres, et d'autres régiments défilaient par la ville, se portant au devant des Français dont on
annonçait une prochaine contre-attaque. Ils s'étonnaient, ces nouveaux venus, de voir encore debout
un petit coin du village sauvé, comme par miracle, de l'universelle ruine. Quelques-uns se détachaient
déjà pour l'incendier. S'ils avaient encore l'air de respecter L'hôpital lui-même, ils s'apprêtaient à
mettre le l'eu aux maisons voisines, ce qui, d'ailleurs, eut amené la perte de l'hôpital. Mais sœur Julie
veillait et, par de douces paroles et par d'énergiques attitudes dont elle a le secret, elle les enqiêcha
encore de mettre leur projet à exécution, au moment où ils se préparaient à brûler la maison d'un
quincaillier voisin.

Cependant elle avait l'intuition que les barbares sauraient oublier la parole et enfreindre les ordres de
leur chef. Elle sentait que le respect qu'elle inspirait cesserait d'être une barrière et ne suffirait pas à
empêcher le désastre final.

Les prodromes d'un déchaînement de suprême fureur se faisaient sentir. Le quartier allait périr.

Tout à coup se produisit un fait burlesque et poignant à la fois, mais à coup sûr providentiel, qui
détourna l'attention des Allemands, dénoua la situation et sauva les sœurs.

Un vieillard hospitalisé, témoin des heures palpitantes de l'invasion, et sous l'empire de la frayeur que
le drame de l'hôpital lui avait causée, perdit tout à coup la raison et se mit à hurler en poursuivant les
chères sœurs. Sortant de la maison, sur la rue, véritablement fou, invectivant les uns et les autres, il
bousculait et voulait frapper sœur Julie.

Les Allemands, comme tous les peuples sauvages, ont, parait-il, le respect superstitieux de la folie.
La scène qui se déroulait devant leurs yeux les amusait sans doute, mais frappait surtout leur
imagination. Ils continuaient à défiler, riant et montrant leurs fronts du doigt d'un air de pitié, comme
pour déplorer l'état mental du pauvre vieux. Nul ne songea plus à incendier ce jour-là.
Le lendemain nos ennemis n'en eurent plus ni la pensée, ni le désir. Les Français revenaient en
vainqueurs, reconduisant définitivement, la baïonnette dans les reins, les Allemands vers Lunéville.

Le courage d'une femme, la folie d'un vieillard avaient sauvé le petit coin de terre où des sœurs se
dévouaient. C'est de la main des petits et des faibles que Dieu, une fois de plus, s'était servi pour
accomplir ses desseins.

U III : Les Ruines - La Mort

La sœur Julie avait parlé. Je l'avais pieusement écoutée et j'avais avec elle vécu les sinistres journées
de l'invasion. La joie du retour de nos armées avait reposé mon cœur ému par la douleur de la lutte. Il
me tardait de visiter les lieux témoins de ces luttes, de ces ignominies et de ces attentats.

Le soleil maintenant avait vaincu les nuages accumulés et, presque soleil de printemps, pré] arait un
de ces a]irès-midi lumineux, mais sans éblouissement, qui prêtent aux choses un relief plus saisissant.
Je pouvais m'attendre à bien voir et, je le crois: j'ai bien vu et je me suis rempli l'Ame d'un étonnant
spectacle.

De quel côté diriger mes pas? On passe aujourd'hui aisément dans toutes les larges rues de ce que fut
Gerbéviller, anciennes rues de la Barre, de la Jus, du Prieuré, rue de la Vacherie, chemin d'Olry, noms
qui faisaient revivre l'histoire du pays, et dont plusieurs avaient été remplacés naguère par des
appellations plus modernes: rue de la Poste, etc.....; mais au lendemain de la lutte il n'en était pas
ainsi, la bataille, les bombardements et l'incendie avaient, sur toutes les voies de communications,
répandu les pierres, les poutres, les plâtras, les décombres arrachés aux maisons.
Au milieu de cette mer de ruines, des îles aux accores branlants entourant des tas de hautes
taupinières, figuraient l'emplacement des immeubles.

La libre traversée en tous sens des routes et rues de Gerbéviller était utile à nos armées, pour le
passage des troupes et pour le ravitaillement. Aussi, à peine l'ennemi fut-il chassé qu'un détachement
du génie fut envoyé pour déblayer les voies, en relevant de chaque côté de la chaussée, le long des
maisons et en forme de murs de soutènement, les pierres qui les encombraient. Arrangement
nécessaire aux exigences militaires, je le veux bien, mais qu'au point de vue du pittoresque et de la
vision émotive, je ne pouvais que regretter.

Quoi qu'il en fût, j'allais errant parmi les ruines, tenant d'abord le milieu des rues pour mieux juger de
l'ensemble et contemplant, sans me rendre encore compte de l'étendue du désastre, cette double
rangée de façades crevées, l'une dans l'ombre et l'autre violemment éclairée et toutes deux percées à
jour; l'une me portant, par ses meurtrières et à travers ses ombres, la vision crue d'un ciel plein de
lumière, l'autre parmi ses clartés, la vision d'une atmosphère de belle journée d'hiver, pâlie par le
contraste de la blancheur ensoleillée des façades. J'allais et je regardais se jouer ces ombres et ces
clartés dans ce décor de murailles grignotées, laissant mon imagination suivre dans cette triste
fantasmagorie, la vivante pièce héroïque dont je venais, avec la sœur, de reconstituer la trame.

Par les façades entr'ouvertes ou croulées, laissant, comme de profondes blessures, sortir de leurs
flancs une coulée de sanie, je cherchais à sonder le sombre mélange de poutres noircies, de pierres
grises, de plâtras colorés, de meubles émiettés, de grilles ou de balcons, de conduites ou de chéneaux
tordus par le feu, et je m'imaginais voir et entendre grésiller encore, dans ces foyers, cependant bien
éteints, les membres recroquevillés des malheureux habitants surpris.

De temps à autre, poussé par une plus vive curiosilé, j'essayais de pénétrer dans l'intérieur de ces
immeubles à carcasse ébranlée, au risque de recevoir les pans de muraille qui, sous l'action du temps,
continuaient à tomber en s'effritant. Partout, dans chaque maison, je retrouvais, sur une échelle plus
ou moins importante, le même spectacle, profondément triste, de la mort des choses.

Une à une, et à chaque pas se faisait plus nette la réalité et grandissait mon émoi, une à une je visitais
ces rues, passant sous des arcs de plein cintre restés intacts par miracle, traversant des ruisselets
grossis par le bris des conduites d'eau, m'introduisant dans des ruelles dont les éhoulis avaient fait des
impasses et me forçaient au recul. Je contournai, du côté de la rivière, au fond du vallon de la «
Mortagne », la limite du village et j'arrivai au pont, à peu près intact, qu'avaient défendu les braves
petits chasseurs et qui si joliment chevauche la rivière en séparant en deux tronçons inégaux
Gerbéviller.

Au bout d'un bief, détourné de la Mortagne, les morceaux d'une roue de moulin étaient là, tristes
restes de mécanique tordue et couchés sur le canal éventré.

Chemin faisant, j'avais jeté un coup d'o'il rapide sur les ruines de l'église du château et «le la chapelle
Palatine dont nous parlerons tout à l'heure.

Au delà du pont, le faubourg de Frimbois ouvre sa large route conduisant à Lunéville. Elle monte en
avenue pompéienne, morte, tout à fait morte. Si dans la partie du village que nous venons de quitter
quelques maisons ont, par miracle, échappé au cataclysme, en dehors même de celles qu'autour de
l'hôpital a protégées, comme nous l'avons raconté, l'héroïsme de sœur Julie et de ses compagnes, ici
pas une n'a été épargnée. Belles maisons, coquettes villas, masures, auberges, magasins, ateliers, tout
a le même aspect. Partout un sol encombré de matériaux, des façades calcinées et à moitié éboulées,
des pans de murs se dressant en aiguilles, en vraies dents monstrueuses et ébréchées de sorcières.

Dans le haut de cette avenue, où ne se rencontrent que de rares pèlerins attardés, comme moi, en une
pieuse visite, et quelques animaux errants cherchant encore leurs maîtres et redevenus sauvages par
l'abandon, la route se divise. A gauche, c'est le chemin de Lunéville, que nous allons suivre; à droite,
le chemin conduit à Rainbervillers, je crois; mais peu importe.

A l'intersection de ces routes, une croix de pierre dresse sa fine silhouette, une de ces croix élancées
en un put élégant sur lequel, tout en haut et près des bras, sur une traverse, deux Statuettes de saints
coupent la ligne ascendante et établissent l'harmonie du léger monument.

Elle est intacte, celte croix, du pied à son sommet: ni le Christ, ni les statues, ni le fût, rien n'a été
même ébréché; les balles, les obus l'ont respectée. Seule dans ces ruines, la croix subsiste et les
domine. M. Prouvé, l'artiste nancéen qui, peu de jours après le passage des Prussiens, avait eu la
bonne fortune de pouvoir prendre à Gerbéviller quelques intéressantes esquisses, a bien voulu, pour
nous, résumer en une intéressante page que nous reproduisons hors texte dans cette monographie, la
leçon qui se dégage de cette croix émergeant du Ilot de douleurs qui l'environne. Il y a dans ce coin
de la ville meurtrie une note d'art qui s'élève en un hymne religieux, et M. Prouvé, répondant à nos
désirs, a su trouver la façon simple et tout à fait émouvante de nous la faire entendre. A deux pas de
cette croix, sur le côté de la route, presque au seuil d'une porte cochère, une tombe, que signale un
léger renflement de terrain surmonté d'une petite croix de bois sans nom. Elle a une histoire, cette
tombe anonyme. Il importe de la conter, tant elle est touchante et tant elle est ici dans son cadre de
souffrance et de dévouement. Je la tiens de sieur Julie.

A l'endroit où se trouve cette tombe, un des jours de la bataille, un soldat français se mourait, et dans
les souffrances qu'il savait ne pouvoir cesser que par la mort, rappelait en sa mémoire le souvenir de
ses jours d'innocence et de foi. L'angoisse croissait dans son âme, il demandait un prêtre. Le respect
humain n'existe guère, dans ces moments où l'on voit la mort en face: courageux devant les balles, on
l'est aussi devant les hommes et simplement on demande un prêtre, sans crainte des railleries des
camarades qui, d'ailleurs, ne savent plus railler sur ce chapitre.

De prêtre, hélas, on n'en trouve pas! Un ami se dévoue, il court à l'église; le curé est prisonnier; il
cherche l'aumônier, il n'en existe plus; il court à l'iiùpital et s'adresse à la sd'ur Julie. Sieur Julie, pour
qui les causes ne sont jamais désespérées, a vite fait de trouver un prêtre sous L'uniforme d'un soldat.
Oh, les prêtres-soldats, que d'âmes ils ont sauvées, et qu'il fut inspiré du ciel, cet homme, auteur du
fameux « Les curés sac au dos! »

Il y a presque un kilomètre de L'hôpital à la croix dont nous venons de parler, et à mi-chemin à peu
près, se trouve le pont sur la Mortagne que défendirent les petits vitriers. Le prêtre se hâte et
débouche, en courant, du pont; mais un obus, à quelques mètres devant lui, éclate en lui barrant la
route et arrête son élan. Miraculeusement sauvé, il demeure comme ébranlé par la commotion et ne
semble plus avoir la force de s'avancer, mais il reprend conscience de son rôle; il est prêtre, une âme
est à sauver, il reprend sa course et arrive à temps pour recevoir la confession du moribond, le
consoler et lui fermer les yeux. A son retour il était radieux. Oh, ma chère sœur, disait-il à la sœur
Julie, que Dieu est miséricordieux! Quelle mission il nous a donnée là! Que c'est bon d'aller ainsi,
sous la mitraille, au secours de nos frères,de sentir que l'on apaise leurs âmes, qu'on les réconcilie
avec Dieu, qu'on leur assure une éternité de bonheur. Il était radieux. Il y a de cela des mois et la sœur
Julie en est encore, elle aussi, radieuse; elle connaît le prix des âmes. Mais notre pèlerinage n'est pas
achevé. Montons encore en nous acheminant vers Luné ville par la grande route, au delà de la petite
tombe émouvante en sa solitude sur le bord du chemin. Un crochet à gauche, un crochet à droite, un
raidillon et voici la sortie du village. Plus de ruines, plus de pans de murs; la campagne et les terres le
long de la grande route. Nous voilà en pleins champs. Hélas! je devrais dire: en plein cimetière.

L'émotion est portée à son comble, elle vous étreint, elle vous prend à la gorge. Tout le plateau, sur
une étendue de dix kilomètres, est couvert de tombes, vastes Aliscamps où se déroulent, devant mon
regard, de longues plaines semées de primitives sépultures, sans cénotaphes,

sans inscriptions; Aliscamps où sommeillent, rassemblés par groupes de trois, cinq ou sept corps,
sous de simples tertres de gazon, à l'ombre d'une même croix de bois, ornée d'un ruban tricolore
défraîchi, d'un képi ou d'un branchage tressé en couronne, des Français dont le nom est et demeurera
inconnu, et dont les familles rechercheront en vain les dépouilles.Pauvres petits Français qui ne serez
jamais reconnus des vôtres, mais que Dieu a déjà reconnus et admis dans son sein, pour avoir
bravement offert vos poitrines à la défense de votre Patrie et l'avoir rachetée par votre sang! Ici une
inscription: sept soldats du 333e. Là une autre: cinq soldats du 121e. Là encore une troisième, une
quatrième et tout un chapelet de tombes qui s'égrène, et là bas, plus loin, un [tins gros amas de gazon
et de pierres rappelle, en un semblant de monument provisoire, la gloire du 30e colonial décimé dans
ces lieux.

Nous avons rapporté de cette plaine quelques photographies qui permettront au lecteur de se rendre
compte de la l'orme de ces tombeaux et de ce monument; mais ce que ces photographies ne sauraient
rendre, c'est l'impression profonde de deuil national qui se dégage de cette plaine. La Patrie est
vraiment là, qui veille sur les corps de ses fils morts pour elle, qui veille et qui les pleure!

Mais non; elle ne saurait pleurer, elle sait que nos vies lui appartiennent, et si elle a pris la vie de nos
enfants, si elle s'est nourrie de leur sang, c'est pour s'en faire une nouvelle sève. Ce n'est pas pour
pleurer, mais pour se fortifier, s'embellir, se parer de plus de vertus; pour enfanter des générations
nouvelles, générations aux cœurs plus purs, aux cœurs plus religieux, aux cœurs plus aimants!

Que de morts sur ce plateau! On estime qu'il y a là quatre à cinq cents de nos enfants qui dorment
dans la paix.

Comment se, creusaient ces tombes communes? Bien souvent c'étaient les obus eux-mêmes qui
s'étaient chargés de préparer la fosse. Lorsque, après la bataille, on cherchait à enterrer les morts, il
fallait aller au plus pressé, et rien ne facilitait la besogne comme d'utiliser les énormes entonnoirs
creusés dans le sol par les marmites allemandes. Nous reproduisons une photographie fort
intéressante à cet égard, et dans laquelle sœur Julie a été surprise en compagnie de deux officiers et
d'un infirmier, tandis qu'elle examinait une colossale excavation d'obus dans le but d'y inhumer
plusieurs soldats. Ils sont tous Français, les morts de ce plateau, et dans l'air qui les berce et la terre
qui les étreint, ils sont préservés de tout contact allemand.

C'est plus loin que les Allemands ont enterré leurs morts, plus loin au delà de la ligne des bois, dans
le terrain marécageux, au milieu des étangs. Enterré n'est pas le mot propre, la plupart ont élé
simplement jetés dans les mares, et pendant de longs jours on a pu y voir Qotter, recouverts d'herbes,
leurs corps verdis et décomposés, servant de nourriture aux insectes, et de refuge aux grenouilles.

Des douloureuses impressions de mon pèlerinage au travers des ruines et parmi les tombes de
Gerbéviller, je conserverai longtemps un souvenir aigu; mais il est bon de se rapprocher de la
souffrance et surtout de la souffrance patriotique. Pendant que nos enfants usent leurs santés, offrent
leur sang, affrontent la mort pour la France, comment ne serait-il pas doux de mettre son âme en
harmonie avec leurs douleurs physiques et morales! Elles doivent être les bienvenues pour nous, les
occasions qui font toucher du doigt les plus cruelles plaies, qui font ressentir les plus cruelles
angoisses et qui vous mordent au cœur. Elles vous relèvent davantage au diapason voulu, elles vous
font mieux comprendre les deuils de la Patrie, comme elles vous l'ont mieux entendre le chant de ses
gloires.

De ces ruines, de ces tombes, de ces croix, d'ailleurs, s'élevait, hélas! comme une odeur d'humanité.
Choses matérielles ou choses inorales, villes, existences, cœurs, tout n'est-il pas en ce monde soumis
aux mêmes lois et par conséquent au même sort? Sur les cités s'abattent les cyclones, les
tremblements de terre, les sinistres; sur les hommes, la guerre, les chocs des barbares; sur les cœurs
passent en rafales les tempêtes effroyables de la vie. Des villes, des hommes et des cœurs, il pi>ut ne
rien rester. Mais si, il reste toujours la croix qui profile le Christ aimant sur le ciel pur, sur l'aurore
d'une nouvelle vie.

Agenouillé sur une de ces tombes de héros inconnus non loin de la route, aux confins de la plaine,
cette cité de la mort, qui, si harmonieusement, limite la ville morte (1 où je sors, j'élève un instant
mon âme et je jette vers le ciel un pourquoi de désolation. Pourquoi ces ruines? Pourquoi ces morts?

La croix que tout à l'heure je voyais dominer ces ruines et que maintenant je vois sur chaque tombe
étendre ses bras protecteurs, la croix répond dans cette solitude à mes pourquoi de trouble. Elle
répond: pour l'expiation, pour la rénovation, pour la résurrection, pour la vie.
Il se l'aisait tard; de ma longue et lourde promenade je revins par les mêmes rues solitaires et par les
mêmes dései'ts de pierre, et regagnai péniblement, la tête pleine de pensées, la demeure hospitalière
de sœur Julie.

De vivant je n'avais rien rencontré. Je me trompe: quelques voyageurs qu'un auto amenait et qui, au
croisement d'une rue, se lamentaient sur le spectacle qui leur était offert. Mais pas plus que les
paysans dont plus haut nous racontions la patriotique colère, ces voyageurs n'étaient effrayés. En
quelque lieu que vous portiez vos pas, dans ce pays souillé par l'Allemand, interrogez les Français
qui s'y trouvent, voyageurs, citadins, ruraux, chez tous l'unanimité de passions s'accuse. C'est une
haine formidable qui est née, et ces voyageurs, comme tout à l'heure ces paysans, devisaient entre
eux sur le devoir qui nous est imposé, de mener jusqu'au bout notre vengeance, pour réduire nos
ennemis à l'impuissance, et afin que nos enfants puissent jouir en paix des richesses et des joies de
notre Patrie.

Cependant, chemin faisant, j'avais aperçu au retour de ma promenade trois ou quatre femmes entrant
ou sortant d'une maison à peu près debout: c'étaient des propriétaires dont l'immeuble, situé hors des
lignes de tir, avait échappé au bombardement et qui, enfermées dans leurs caves avec leurs familles
pendant la tourmente, avaient pu éteindre l'incendie allumé au-dessus de leurs tètes après le pillage.
Plusieurs propriétaires avaienl essayé de ce stratagème, mais sans succès, et nombreuses sont les
caves qui renferment encore les cadavres de ceux qui, étouffés ou brûlés, n'en ont pu sortir.

Me voici enfin rendu devant la porte de l'hôpital. Je regarde autour de moi. Entre l'hôpital et la gare,
une dizaine de maisons sont debout, et c'est là tout ce qui reste de Gerbéviller, tout ce qui fut sauvé
par la sœur Julie de la manière que nous avons rapportée.

La nuit tombait lentement, et les humains qu'abritaient les maisons du quartier se hâtaient vers la
petite chapelle des sœurs, où un prêtre-soldat donnait le Salut ».

tandis qu'un timide harmonium, que tenait un fantassin, soutenait le chant clairsemé de quelques
fillettes recueillies par les chères sœurs. Rien n'était doux comme ce chant sans apprêt, sous cette
voûte miraculeusement conservée; rien n'était reposant comme cette atmosphère de piété où mon
àme, émue par ce que je venais de voir, pouvait en paix se laisser aller à ses impressions de douleur.

J'avais hâte maintenant de reprendre avec la sœur Julie la conversation interrompue par ma course au
travers Gerbeviller. Elle voulut bien me consacrer encore de longues minutes de son temps précieux.
J'avais vu. J'étais fixé sur les crimes commis et sur la valeur morale de la femme qui avait tenu tète
aux monstres capables de commettre tous les forfaits évoqués sous mes yeux, et ceux plus horribles
encore qui nous restent à raconter, et j'éprouvais une indicible jouissance à faire parler la chère sœur
et à reconstituer avec elle, une seconde fois, le drame d'invasion et le drame sacrilège dont nous
allons parler. Avec elle, j'ai revu les épouvantements des jours de deuil et le courage de nos soldats, et
c'était un grand émerveillement de ma part, de considérer la simplicité d'âme de cette héroïne qui
avait conduit la plus grande partie des événements, et qui les faisait surgir du passé sans qu'un mot
sur sa personne vint faire soupçonner qu'elle eût conscience de ce qu'avait été son rôle. « Ce que nous
avons fait là, monsieur, toutes nos sœurs l'auraient fait, » disait-elle simplement.

Un seul instant son énergie parut faiblir aux souvenirs douloureux, et, la voix un peu tremblante: «
Savez-vous qu'ils ne sont pas loin, me disait-elle; ah! s'ils allaient revenir, je n'aurais pas le courage
de revivre des heures pareilles. »
Elle se trompe, la chère sœur, elle l'aurait ce courage, mais elle ne sait pas qu'elle l'aurait. Son
humilité couvre ses vertus; son courage est celui de ceux qui se sentent faibles, mais qui surpassent
les plus forts parce qu'ils s'appuient sur la force divine.

On devine qu'après une aussi complète et fatigante journée il pût paraître bon de se reposer.
Cependant une chambre d'hôpital était une chose nouvelle pour moi, et je m'imaginais que les rêves
allaient m'apporter la vision des scènes terribles qui, dans la pièce juste au-dessous de mon lit,
s'étaient jouées entre le colonel prussien et la su'ur Julie. En pénétrant dans ma chambre, un rayon
lumineux passant au travers des persiennes, ébranlées par le bombardement et disjointes, attira mon
attention.

J'ouvris la fenêtre et'me trouvai en présence d'un de ces clairs de lune à lumière sèche et vibrante qui
sont le propre des nuits froides. Emmitouflé, je demeurai silencieux devant le spectacle inoubliable
qui s'offrait à ma vue. Le clair de lune ne produisait pas sur ces ruines l'effet auquel je me fusse
attendu. Non, il n'y avait là rien de féerique qui lit ressortir, en clartés sur des ombres, les pans de
murs sur les éboulis; le désastre était trop complet parmi les maisons de Gerbéviller pour que pussent
s'y produire ces oppositions artistiques si saisissantes qui, sur un ciel d'azur, enlèvent en vigueur les
ruines couleur d'acier, piquées dans un sol uni et pâle. Non, rien de féerique, rien de fantastique, rien
de triste.

Ce qui frappait, c'était l'infinie mansuétude des cieux.

Une immense bonté tombait du firmament.

Bonté divine que j'opposais dans mon esprit à la méchanceté teutonne qui venait de m'être
manifestée, et je comprenais que le « vieux Dieu » allemand descendant des dieux sanguinaires,
n'avait rien à voir à notre Dieu de bonté et d'amour.

Et ce ne furent pas les rêves que j'attendais qui vinrent tourmenter ma nuit. Ce furent des rêves
d'espérance et de foi qui vinrent me bercer.

Au réveil, une grande surprise m'était réservée. Gerbéviller était couvert de neige. Oh! ceci par
exemple était une pure merveille. Je n'essayerai pas d'en donner une idée même approximative, ce
sont choses qui ne se dépeignent pas.

La neige sur les ruines, la neige donnant aux pierres un revêtement de duvet édredonné, la neige
encapuchonnant les aiguilles des murs écroulés, la neige feutrant les angles rentrants ou trop saillants
des pignons restés debout, ou encore les creux des gouttières pendantes, la neige enfin couvrant d'une
robe immaculée le squelette tragique de Gerbéviller: murs jaunis et salis, plâtras gris, poutres
noircies. Et cette neige venait rappeler à mon esprit que le printemps entrevu la veille au soir dans
mes rêves d'espérance n'était point encore là, réparateur, et qu'il était bon que la nature gardât encore
son attitude de deuil harmonisée aux tristesses de nos cœurs.

Gardons précieusement cette impression de tristesse, il nous reste en effet, à nous faire (le pourrait-on
sans émoi et sans pleurs?) l'historien du double sacrilège qui souilla Gerbéviller.

Le sacrilège d'art et le sacrilège religieux.


U IV : Les Sacrilèges

Après le récit de l'invasion allemande et la constatation des forfaits dont elle a été accompagnée, et
des ruines matérielles qu'elle a causées, il importe de faire ressortir le double attentat artistique et
religieux dont Gerbéviller a été le théâtre.

Une accumulation de richesses d'art réunies par les mains du marquis de Lambertye dans le château
de sa famille et la chapelle Palatine qui était devenue sa propriété, faisait la gloire de ce petit pays.
Les ennemis ont détruit le château de fond en comble et les trésors ont été jetés aux quatre coins du
ciel, lacérés, brûlés ou volés.

Une église vénérée se dressait là, ni plus ni moins belle que celles de la plupart de nos villages de
France, portant en ses tabernacles le Dieu des petits, le Dieu qui aime les Francs, et rappelant aux
fidèles les richesses de l'au delà. Ce trésor spirituel a été violé, outragé, et - combien a dû se jiàmer
d'aise l'esprit des destructeurs de cathédrales - de l'église il ne reste que les murailles. Dieu y a été
bafoué, que dis-je, fusillé.

C'est de ce double sacrilège qu'il nous faut maintenant parler.

Le Sacrilège d'Art, le Château et la Chapelle Palatine


U

Le château et la chapelle Palatine ont eu une existence très étroitement liée avec l'histoire de
Gerbéviller même.
Dès le XIIIe siècle, le château et ses terres servaient d'apanage aux cadets de Lorraine.

Ils furent donnés par Charles le Téméraire à Jean de Wisse et transmis en 1486 à Huet du Chàtelet,
gendre de de Wisse.

La famille du Chàtelet fut illustre, et l'un d'eux, Christian du Chàtelet, fut le fondateur de la maison
des Carmes déchaussés qui construisirent la chapelle Palatine qui nous occupe ici.

La terre n'était alors qu'une baronnie. Ce ne fut que le 21 mai 1641 qu'elle fut érigée en marquisat en
faveur de Charles-Emmanuel de la Tornielle, beau-frère de Christian du Chàtelet.

Les Tornielle, puissants seigneurs, portaient de gueule à écus-son d'argent, chargé d'un angle de sable
accolé d'une couronne d'or, entouré le tout de deux congés de sable.

Un Joseph de la Tornielle épousa Louise de Lambertye, de la famille italienne des Lambertini, illustre
dans un de ses membres qui occupa la chaire de saint Pierre sous le nom de Benoit XIV. Ce couple
sans enfants se constitua pour héritier de ses terres et quartiers de noblesse, un neveu, Camille de
Lambertye, qui en hérita le 30 mai 1737. C'est Camille de Lambertye, marquis de Gerbéviller,
chambellan du roi de Pologne, qui fit bâtir le château actuel et fit souche.

Il portait de gueule à deux barres adossées d'argent, semé de croix pommetées au pied figé d'argent.

Quant à la chapelle, qui est située face au château, dont elle n'est séparée que par la route, elle resta la
propriété des Carmes jusqu'en 1792. Elle fut vendue comme bien national le 29 septembre 1795.

Ce n'est que pins tard, sur le refus par la commune de l'acheter, que le bâtiment du couvent et la
chajielle furent acquis par les Lambertye.

La chapelle restaurée, presque reconstruite, fut à nouveau consacrée le 19 juillet 1860 par Mgr
Lavigerie, condisciple du marquis de Lambertye, père du propriétaire actuel, l'officier de marine qui
vient d'être blessé.

Rien de ce que l'on peut reproduire des vues du château et de la chapelle, depuis le pillage, l'incendie
et le bombardement, ne saurait rendre l'aspect de morne tristesse qu'offrent ces deux monuments qui,
côte à côte, étalent aujourd'hui le château son squelette, la chapelle ses blessures mortelles. On dirait
de deux gigantesques épaves qu'une mer jadis en courroux a transportées là et que, maintenant
apaisée, elle laisse flotter parmi les brisants d'un îlot bouleversé.

Le château, construction du XVII siècle, avait assez grand air, bien qu'il l'ùt par sa situation trop
encaissé. Sa façade sur route, trop rapprochée de la grille et du chemin, manquait de recul, et par
conséquent ne pouvant s'enlever comme il eut fallu, se rapetissait, sans qu'il fut possible aux
proportions de s'accuser en harmonie. Mais la façade sur le parc était autrement intéressante. Bien
que sans surélévation et par conséquent un peu écrasée aussi, elle se développait en un hémicycle
assez réussi, flanqué de deux avances symétriques et bien ordonnées, devant une esplanade de peu
d'étendue, précédant une pelouse qui glissait en pente douce vers la petite rivière de la Mortagne, au
delà de laquelle la vue pouvait percer parmi les éclaircies habilement ménagées dans le jardin dessiné
par Yves Descours. Dans un demi-lointain circule un petit canalet, coiffé d'un pont de bois rustique et
qui paraît avoir été détourné de la Mortagne pour l'agrément des châtelains; une élégante embarcation
s'y trouve encore.
On prétend - il ne nous a pas été possible de nous en faire une idée même approchante, à cause de son
écroulement total - que l'escalier de ce château était une merveille d'élégance. C'est la réputation qu'il
avait non seulement dans le pays, niais encore dans les notices qu'il nous a été donné de consulter, en
ce qui le concerne, dans la bibliothèque municipale de Nancy.

Sur le flanc du château, au débouché de la grande grille d'honneur, deux coupes, vasques
gigantesques en marbre gris foncé et d'une belle ligne, peut-être un peu trop monumentales et trop
rapprochées des murs du château, avaient été disposées. Bizarrerie et comme les caprices du hasard
en produisent quelquefois, ces deux énormes choses sont intactes et n'ont reçu du bombardement ou
du combat aucune égratignure.

La chapelle Palatine, au point de vue du style, ne méritait pas un éloge exagéré. Le même défaut que
nous avons relevé pour In façade du château lui était commun. Trop rapprochée du chemin et du
château, elle était lourde d'apparence et manquait d'air enveloppant. Elle appartenait à cette classe
d'honnêtes constructions dont il n'y a pas grand' chose d'avantageux à dire et qui donnent à nos yeux
une impression de tout vu.'

Du château, hormis les murs crevassés, il ne reste rien, absolument rien. La toiture mansardée a été
dès les premiers coups de canon totalement détruite, et les grosses séparations auxquelles semblent
s'appuyer, infirmes, les cloisons, paraissent mûres pour un effondrement complet.

La chapelle pourra-t-elle être reconstruite? Découronnée de ses deux tours, elle reste couverte, mais
la toiture, sans solidité et sans continuité, laisse passer la pluie, diminuant chaque jour les chances de
réédification.

Mais qu'est la perte de ces deux monuments à côté de la perte des trésors qu'ils contenaient. On nous
avait dit que la famille de Lambertye et notamment son dernier représentant, le restaurateur de 1855,
qu'un long séjour à Home, au milieu des artistes de notre école, avait orienté vers les nobles devoirs
du mécène, avait entassé là des richesses sans nombre.

A en croire les uns, c'étaient des musées où s'accumulaient des merveilles d'art décoratif, tapisseries,
orfèvreries, enluminures, et aussi des merveilles de la statuaire et de la peinture; à en croire les autres,
c'étaient des urnes ou tombeaux non seulement remarquables par leurs lignes ou leur décoration, mais
encore respectables par les corps ou les cendres des personnages ou des saints qu'ils contenaient.

On reprochait même au propriétaire - ceux qui se targuaient d'un goût plus pur que le commun des
mortels - d'avoir rassemblé sans compter et au prix des plus grands sacrifices pécuniaires, les plus
belles œuvres qu'il avait pu rencontrer, mais de n'avoir pas su leur donner le cadre voulu, et d'avoir
formé une collection sans unité.

Nous ne pouvons savoir si la mise en scène en était ordonnée avec un grand tact artistique et si
vraiment l'entassement des trésors excluait leur mise en valeur, mais ce que nous savons, c'est qu'il
n'y avait nulle-exagération dans les dires de ceux qui affirmaient qu'il y avait dans cette chapelle et ce
château, surtout dans la chapelle, un véritable amas d'objets d'art île toutes sortes et de remarquables
reliques, et nous le savons pour avoir trouvé, dans la bibliothèque dont nous parlions tout à l'heure,
un opuscule sans nom d'auteur et contenant la nomenclature à peu près complète des objets réunis
dans la chapelle Palatine. La liste en est impossible à reproduire ici, la place nous manquerait, mais il
nous a paru intéressant d'en donner un abrégé pour signaler la portée de l'acte de vandalisme par
lequel les Allemands ont - toujours même préoccupation - voulu, par la force brutale, vaincre l'idée
en anéantissant les plus pures des œuvres d'art.
Voici donc accomplie la profanation artistique, le sacrilège qui a consisté à anéantir par le fer ou par
le feu, et peut-être à voler, des œuvres d'une haute valeur, des souvenirs précieux, des tombeaux, des
reliques que plusieurs générations avaient recueillies dans ce petit pays de Lorraine et qui sont
désormais perdus pour nous.

Parmi les plus riches pièces de la chapelle se trouvaient des tapisseries d'une incomparable valeur,
tapisseries des Gobelins, de Beauvais. et surtout des tapisseries d'Anvers tissées d'or et exécutées
d'après les carions de Nicolas Memling. Ces dernières, qui figuraient à l'inventaire dont nous avons
parlé, auraient, affirme-t-on, été sauvées de la destruction, pour avoir été, il y a quelque temps,
données à la cathédrale de Nancy; les antres ont disparu.

Le maître autel de la chapelle, dominé par un magnifique ciboriam, s'élevait sur trois marches de
marbre noir. Il était recouvert de lames d'argent, travail d'orfèvrerie du XII siècle du plus haut goût; il
n'en reste que des débris. Du mobilier important qui ornait les autels ou la chapelle: flambeaux
romans de beau style, vingt-quatre lustres, grilles bizantines, orgues de Cavai-lhé-Coll, fines
draperies velours et or, confessionnal noir et or d'une remarquable exécution, etc., etc., tout est tordu,
brûlé, anéanti.

Des tombeaux aux sculptures splendides, il s'en trouvait plusieurs. On y voyait une superbe
reproduction du tombeau d'Henry Ier, comte de Champagne, autrefois à Saint-Etienne de ïroyes; les
tombeaux des Lambertye, des de la Vieufville, des de Rochechouart-La Rochefoucauld, des du
Caylar, des de la Vieuville, des Gouy d'Arsy, et aussi le tombeau du Père Jandel, dominicain. Tout
cela est mutilé, brisé, mais heureusement les corps ne paraissent pas avoir été profanés.

Des urnes funéraires de haut prix, des châsses, des monuments ornaient aussi la chapelle et
contenaient les reliques de plusieurs saints.

Une urne d'albâtre portait le corps de saint Auguste, martyr; une urne de cipollin, le corps de sainte
Victoire; une urne de marbre rouge antique contenait le corps de saint Vital. Une châsse recevait le
corps de sainte Candide pétrifié, qui fut transféré dans ce lieu par M** Foulon, alors évêque de
Nancy. Une autre châsse contenait le corps de saint Félix Romain. Enfin, une châsse encore, reposant
d'abord sous le ciborium, contenait, relique insigne, les ossements de Tarcisius, le jeune martyr de
l'Eucharistie. Ces ossements, renfermés dans une boîte de 37 x 37 et de 15 de haut, recouverte de
vermeil, portant une épitaphe composée par le pape Damase, furent rapportés de Rome par les
Dominicains. Fier de posséder un pareil trésor, le marquis de Lambertye forma le projet de confier à
un artiste en renom le monument destiné à recouvrir cette châsse, et en 1867, sous le ciseau de
Falguière, naquit cette exquise page de sculpture que tout le monde connaît pour l'avoir admirée au
musée du Luxembourg. Le marbre du Luxembourg n'est sans doute d'ailleurs qu'une réplique, et c'est
l'original qui se trouvait à Gerbéviller. Le martyre du jeune héros de l'Eucharistie a inspiré bien des
artistes, aucun peut-être n'a su mieux que Falguière faire ressortir - par l'attitude du corps lapidé, des
mains défendant l'hostie qu'il porte et ne veut pas se laisser enlever, et de la tête douloureusement
renversée pour regarder le ciel en prenant Dieu à témoin de son impuissance et de son amour - le
bonheur qu'éprouve l'adolescent à mourir pour une si sainte cause.

Sur le sort de ce trésor, hélas! il n'y a aucune illusion à se faire; les débris en jonchaient le sol après le
sac de la chapelle; ils ont été pieusement recueillis par des mains amies, et le Sous-Préfet de
Lunéville a donné l'ordre de les mettre en lieu sûr. Ils sont actuellement à l'hospice dans un cofl're en
bois; seule, d'ailleurs, la tête est à peu près intacte et le beau visage encore tout douloureusement
souriant n'a pas été défiguré. Mais à quoi servent ces débris, l'œuvre est à jamais perdue.
Il est impossible de savoir, quant à présent, ce que sont devenues les reliques des corps des saints
mentionnés ci-dessus.

Retrouvera-t-on, d'autre part, ces insignes reliques du plus haut prix religieux: un morceau de la vraie
croix venant du cardinal de Rohan? un reliquaire en or contenant un cheveu de la Sainte Vierge? de
riches vases sacrés, puis des livres sans nombre, missels, évangéliaires, et, formant une bibliothèque
sacrée merveilleuse, livres montés en or, en argent, adornés d'émaux et de pierreries, véritables chefs-
d'œuvre d'art décoratif? C'est peu probable.

Veut-on avoir une idée des peintures qui se trouvaient dans la chapelle et qui, deuil véritable, ont
disparu. On y voyait un tableau de Lippo Lippi; un portrait de Prosper Lambertini (le pape Renoit
XIV); un tryptique du frère Johannès, c'est-à-dire de Fra Angelico; une toile de Sandro Rotticelli: la
Vierge, l'enfant et deux anges; une belle copie de la Femme adultère du Titien; un Renozzo Gozzoli;
une toile de l'école de Ferrure; une toile enfin représentant le Miracle des gerbes, fait local dont nous
parlerons tout à l'heure.

Ce n'est pas tout encore; à coté de la peinture, la statuaire avait là une remarquable place, et sans
parler du Tarcisius que nous avons déjà cité, on y remarquait:

Une splendide statue de la Vierge, terre cuite du xvie siècle rapportée d'Italie et qui était, assure-ton,
une œuvre de tout premier plan; un saint Joseph grandeur naturelle de Ligier-Richié; un christ en
bronze d'un beau travail; un saint Jean- Haptiste de Dubois également en bronze.

La statue de terre cuite, hélas! on devine ce qu'elle est devenue dans ce brasier; du saint Joseph nous
n'avons pu retrouver trace; quant au christ, il est demeuré en sa place. Par suite de quelles
circonstances chimiques a-t-il été par les eaux succédant au contact du feu aussi merveilleusement
poli, nous l'ignorons; mais rien n'est étonnant comme ces conservations ou ces nettoyages dont se
charge une nature bouleversée.

Par contraste, à côté du christ, le saint Jean de Dubois, qui a cependant subi les mêmes atteintes, a,
par un étrange sort, été recouvert d'une admirable patine florentine. On connaît celle séduisante
image du précurseur adolescent, la figure illuminée déjà, l'œil ardent, la bouche ouverte pour crier
l'ordre de pénitence aux quatre coins de la Judée, le geste annonciateur des choses divines, en
montrant le ciel de sa droite et portant la croix de sa main gauche. Ce morceau si intéressant de
sculpture moderne est étonnant, revêtu de cette vieille patine.

Autre ellét bizarre du feu. La cloche de la chapelle, une des cloches du moins, qui était en argent
massif, n'a pas résisté à l'action de la chaleur. Elle a fondu et s'est étalée en galette sur le sol. Les
Allemands ont sans doute pensé que c'était là un tas de plomb; ils ont pour une fois respecté la
galette. S'ils avaient su!

Le Sacrilège Religieux
U

Nous touchons ici au plus abominable des forfaits, à la grande souillure de Gerbéviller. La bande de
démons, comme le dit si bien sœur Julie, qui s'est abattue sur sa pauvre et chère ville, ne s'est pas
contentée d'assassiner les vieillards, les femmes, les enfants, les prêtres; la bande aux « mains bleues
» a voulu aller plus loin, s'attaquer plus haut. Elle a cherché à fusiller Dieu lui-même, et au travers
des portes de son tabernacle qu'elle n'a cependant pu forcer, comme elle l'eut voulu pour assouvir sa
haine de sectaire, elle a mitraillé les vases sacrés et mutilé les saintes espèces à coups de revolver.

Mais le fait vaut qu'on le retienne, qu'on le rapporte et qu'on en souligne les détails. La barbarie, la
cruauté, le paganisme teuton ne seront jamais assez souvent mis en lumière. Il importe de les faire
briller dans toute leur horreur.

En causant longuement des événements qu'elle avait traversés, la sœur Julie avait attiré mon attention
sur les scènes de l'église paroissiale et m'avait raconté le sacrilège des Allemands pendant le sac de
cette église.

Je reviendrai sur ce sacrilège dans un instant, mais auparavant il convient de visitçr les lieux qui en
furent témoins et de décrire cette pauvre et sainte épave.

Vue de l'extérieur, l'église n'avait rien de remarquable; elle était sans style, mais bien située, dégagée,
sans prétention artistique; elle s'élevait proche de la gare et du quartier protégé, mais elle était trop en
vue et se montrait trop significative pour que les ennemis aient eu un seul instant la pensée de
l'épargner. Est-il un village dont ils aient épargné l'église?

Elle est aujourd'hui percée à jour; les vitraux sont pulvérisés, cela va de soi; les contreforts ont
soutenu les murs, mais la toiture toute en dentelle et le clocher décapité non seulement menacent
ruine, mais laissés déjà hors d'usage par les canons, s'effritent de plus en plus, et, minés par les
intempéries de l'hiver qui sont venues mordre sur leurs blessures, s'écrouleront au premier jour à la
suite de quelque grosse pluie, de quelque vent violent ou d'un brusque changement de température.

Il ne faut pas songer à s'introduire dans le monument par la porte d'entrée. La tentative aboutirait à un
échec et jus, à un danger. Bien que l'on ait, du mieux possible, dégagé cette entrée et les abords de la
grille qui la protège, tout effort pour pénétrer dans la nef par cette voie produirait sans doute un réel
désastre. Le clocher, qui se dressait au-dessus de cette porte, laisse d'ailleurs tomber à chaque instant
les lourdes pierres et les poulrelles détachées par les commotions, et qui, du faite écroulé, se sont à
mi-chemin arrêtées dans leur chute. La grosse poutre elle- même qui soutient la cloche a cessé d'être
retenue par ses extrémités et glisse insensiblement, menaçant, par ses successives secousses,
d'engloutir dans une suprême ruine, la cloche et le clocher trop ébranlé.

Pénétrons donc par la porte en voliges qui, provisoirement, clôt le chevet de l'église et que l'on a eu
soin de faire poser pour la protéger contre l'invasion des animaux- errants et contre de nouvelles
meurtrissures.

Cette porte donne accès dans le pourtour de l'abside, sorte de couloir qui réunissait les deux sacristies
sises l'une à droite, l'autre à gauche du chœur.

Avançons, et par une des sacristies pénétrons dans la nef. C'est le -spectacle de la désolation, de la
dévastation même.

Ce n'est pas, comme nous l'avons vu dans notre promenade à travers la ville, l'effondrement complet,
l'amoncellement des pierres et des poutres en un tas pyramidal au milieu des quatre murs; ce n'est pas
la mort, c'est l'agonie permanente qui se fige devant nos yeux et nous laisse deviner l'horreur du
moment qui rient de s'écouler; c'est l'immobilisation dans le paroxysme de la douleur. On saisit sur le
fait l'éboulement que cause un obus meurtrier; on voit une portion de voûte qui s'abat sous le choc
d'un mortier, on croit entendre le crépitement des mitrailleuses qui crachent leurs balles sur les
colonnes, sur les murs, sur les autels, en les criblant de marques creuses; on voit tomber les vases, les
chandeliers, les lustres; les boiseries se soulèvent, les bancs craquent, se disjoignent et jonchent le sol
de leurs débris. A la première colonne de la nef, un éclat d'obus vient d'arracher les deux jambes du
grand Christ à figure si dtmee et le laisse appendu, mutilé sur sa croix.

On avance lentement; les pieds ne savent où se poser dans ce fouillis de plâtras, d'objets tordus, de
chaises rompues, de bancs disloqués, de morceaux de décors, et dans ces mares qui, dans le creux des
dalles cassées, se sont formées; les mains ne savent où s'appuyer pour aider à franchir les obstacles
que ce tumulte des choses a élevés. Les yeux cherchent en vain un endroit intact où ils puissent
s'arrêter; ils sont appelés par mille détails navrants et, après avoir erré dans les coins et fouillé les
recoins de cette église outragée, ils viennent essayer de se reposer sur la figure du grand Christ de la
colonne, pendant et amputé. Ce n'est que par la calme expression de son sourire douloureux que la
paix se rétablit dans l'âme, et l'on croit entendre sa voix miséricordieuse murmurant encore dans cette
nouvelle agonie: « Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Pardonner! seul il le
peut; à lui seul la puissance du pardon, comme il s'est réservé la puissance de la vengeance.

Et butant, piétinant, je me retourne vers les autels et le tabernacle. Les deux autels des chapelles
latérales ont, en comparaison, moins souffert; mais le grand autel, on en jugera par la reproduction
que nous en donnons, n'est plus qu'une loque déchiquetée, et son tabernacle une innommable chose
béante, lacérée et éventrée. Les Vandales n'ont voulu l'épargner en aucune de ses parties. Leur rage
s'est manifestée dans une telle mesure que partout on verra la trace de la main impie. Les émaux, les
incrustations de métal ont éclaté, et, recroquevillés, sont sortis de leurs alvéoles, soit que l'action l'eu
les ait fait jouer, soit que les crosses des fusils ou les haches des sapeurs aient fait leur œuvre
dégradante. C'est une guenille de pierre, cette table tant éprouvée sur laquelle se dresse le tabernacle
violé.

La photographie que nous reproduisons donne l'état actuel de ce tabernacle, mais au départ des
Prussiens la porte en était demeurée close. Les bandits ne purent arriver à la forcer et cependant ils
s'y acharnèrent,'on va le voir. Tout ce qu'ils ont pu essayer pour y parvenir, ils l'on fait, mais
inutilement. Enfin, l'un d'entre eux, un être de sang froid sûrement, - son acte seul et son habileté le
prouvent, car sa main n'a pas tremblé, - mais un être d'autant plus pervers, se plaçant bien en face du
tabernacle et à faible distance pour mieux viser, imagina d'encercler la serrure dans une série de trous
(dix-huit trous) qu'il s'amusa à percer dans la porte avec les balles de son revolver. Il accomplit son
œuvre lentement, posément, la régularité des Irous l'atteste, et il serait certainement arrivé à ses lins,
si on lui eut donné le temps de les réunir entre eux par de nouvelles mouches.

Mais le coupable dut s'enfiur sans avoir pu aboutir au résultat voulu.

Les vases sacrés ne furent pas volés, heureusement, car le saint ciboire était rempli d'espèces saintes
et n'avait pu être mis à l'abri par le curé, brusquement arraché à son presbytère et pris comme otage,
nous l'avons dit. Il est d'ailleurs encore prisonnier en Allemagne, ne sachant sans doute rien du sort de
son église.

Le soir de ce jour de deuil, dies magna et amara valde, la sœur Julie, témoin déjà des violences que
nous avons narrées, et sachant qu'à deux pas du couvent les Prussiens avaient envahi, dévasté,
saccagé l'église, eut le pressentiment des choses que nous venons de dire; malgré ses fatigues et ses
émotions, elle voulut se rendre compta de l'état de l'église et du tabernacle.

Elle pouvait maintenant se livrer à ses investigations, les Allemands, pour ]a dernière fois, venaient
d'être chassés par nos troupes; cependant, craignant qu'un des leurs à demi-blessé ou encore en
embuscade ne lui fît un mauvais parti, elle ne voulut pas se risquer seule. Il pouvait se faire,
d'ailleurs, qu'il fût nécessaire de manier les hosties consacrées, et la présence d'un prêtre était
indispensable. Elle requit l'assistance d'un prêtre infirmier, et, vers minuit, afin d'éviter tout
ébruitement, elle se rendit avec lui et un de ses camarades, à l'église.

Après avoir constaté l'heureuse résistance du tabernacle mais aussi les tentatives d'effraction et les
traces des balles qui avaient traversé le blindage de la porte, le prêtre-soldat et sœur Julie se mirent en
devoir de l'ouvrir. Mais, vains efforts, ils avaient compté sans le forcement des gonds et de la serrure,
sans les gondolements occasionnés dans le métal jmr les coups et les balles. Bref, il fallut plus de
deux heures pour, par des pesées successives, arrivera un résultat et faire sauter la porte, qui
heureusement finit par tourner, comme sur un pivot, sur sa médiale.

Enfin! Mais quel spectacle, devant lequel ensemble agenouillés la sœur et le prêtre émus
demandèrent grâce et s'humilièrent!

Percé de plusieurs balles le saint ciboire gisait, renversé. Dans le tabernacle, éparses, les saintes
hosties criblées, morcelées par l'acier, avaient reçu le suprême outrage.

Respectueusement enveloppé d'un linge dont par [•ré-caution s'était muni le prêtre, le précieux
fardeau fut porté sur-le-champ dans le tabernacle de la chapelle îles sieurs; les parcelles d'hosties et
les hosties encore intactes servirent à communier les sieurs pendant les jours qui suivirent.

Quant au vase sacré, il était trop mutilé pour qu'on pût s'en servir. J'ai vu ces éclatements du métal
précieux, j'ai vu l'entrée nette et étroite des balles et les larges bavures de la sortie des projectiles, et
j'ai pu me rendre compte de ce qu'ils avaient causé de dégâts dans ce ciboire rempli de saintes
espèces.

Ainsi, bizarre et instructif rapprochement: dans ce même pays, le même jour, peut- être à la même
heure, le même peujde barbare mutilait, dans la chapelle des Carmes l'image de Tarcisius, autrefois
porteur vivant de l'hostie sainte, et, dans l'église, le ciboire porteur aujourd'hui du même Dieu.

Après l'attentat dont il avait été l'objet, le saint ciboire devait être purifié et bénit à nouveau; on peut
donc le toucher, et j'ai pu le tenir dans mes mains, où sœur Julie a bien voulu le placer elle-même.
Pourquoi cacherais-je, au surplus, l'émotion que, catholique, j'ai ressentie à cette vue et à cet
attouchement inespéré? Je l'avoue sans respect humain, je l'ai pieusement baisé.

J'étais venu d'ailleurs à Gerbéviller non pas en simple curieux, mais pour comprendre le poids de
l'agonie de la petite ville. Pour m'harmoniser mieux à cette agonie, ne fallait-il pas remplir mes yeux
de ses ruines, il est vrai, mais aussi et surtout le cœur des hontes dont elle avait été abreuvée? Ne
fallait-il pas que ses souillures me fussent révélées en même temps que ses meurtrissures?

Or, voici justement qu'à côté de la fièvre qu'avaient pu me causer la vue des ruines et le récit des
crimes, venait prendre place le religieux frisson, et qu'il m'était donné de compléter mes impressions
humaines en éprouvant, devant ce calice transpercé, la plus profonde et la plus grave des émotions
spirituelles.

Je vivais vraiment les derniers jours de Gerbéviller, tels que la sœur Julie les avait vécus, et
désormais je communiais dignement aux outrages faits à ma Patrie et aux outrages faits à mon Dieu.
Je savais assez pour en parler en connaissance de cause, je vibrais assez pour en parler dignement.
U V : Vue Sur le Passé - l'Avenir

Mais qu'est-ce donc que ce Gerbéviller dont nous venons de raconter la passion, cette ville il y a dix
mois encore inconnue de nous, aujourd'hui non seulement illustre par ses malheurs d'un jour, mais
devenue immortelle par le renom de sa gloire et des vertus de ses enfants?

Elle est une ville prédestinée, une ville toujours atteinte, une ville qui, sans répit et depuis l'aurore de
son histoire a souffert dans son Ame: ses habitants, et dans son corps: ses maisons et ses terres.

Ce n'est pas le lieu de reconstituer dans ses détails le passé de ce pays, mais il importe cependant,
pour mieux remplir le but que nous nous sommes proposé, de tracer les grandes lignes de sa vie
tumultueuse et douloureuse. Elle est si en harmonie, cette vie, avec son présent déchirant! Le martyre
de ses longs jours d'existence rend sa mort plus lumineuse et en fait mieux comprendre la portée.

Il en est des choses matérielles comme des personnes; elles ont des destinées diverses. Les unes
mènent sans alarmes, sans secousses, sans blessures et sans deuils leur paisible vie inaperçue;
heureuses celles qui n'ont pas d'histoire! Les autres, dès leur berceau, s'inquiètent, sont traversées par
les épreuves, sont blessées, meurent sans jamais avoir connu le calme extérieur ou l'intérieure paix.
Ce fut la destinée de Gerbéviller d'être parmi les dernières. Toujours à la peine, toujours frappé, il a
su bravement mourir!

Mais ces morts-là ne tuent pas; elles mènent à la résurrection, elles mènent à la gloire.

Gerbéviller remonte aux temps païens. On assure qu'il s'élève sur l'emplacement d'un temple dédié à
Mercure, fils de Jupiter et de Maïa. D'autres prétendent que le temple dont il s'agit, comme celui qui
lui était voisin et qui a marqué l'emplacement du berceau de Lunéville, était du temps des Gaulois
consacré à Lana, nom de la Lune (Luna) par corruption locale.

Lunéville paraît bien avoir emprunté son nom à son temple d'alors (Lunœ cilla). Quant à Giriviller,
Gilliber-viller ou Gerberlviller, il dut probablement son nom à son fondateur, Gillibert ou Gerbert.

Toutefois, il ne nous est pas permis de passer sous silence une légende d'après laquelle Giriviller se
serait appelé Gerbeviller à la suite d'un fait miraculeux. Elle est jolie, cette légende, pleine de
promesses fécondes, et doit être retenue.

On rapporte donc que vers l'an 365 de notre ère, la religion du Christ était prêcbée dans cette partie
de la Gaule par saint Mansuy ou Mansuit. Le saint s'évertuait vainement à vouloir convertir les
habitants de la contrée. Non seulement il n'aboutissait à aucun résultat sérieux, mais encore, en butte
aux persécutions, il menait une dangereuse vie. Cependant le doigt de Dieu avait marqué le pays pour
recevoir sa grâce, et, comme il arrive si souvent, c'est par l'épreuve que fut préparé le chemin de sa
venue.

Ce fut la première douleur de Gerbéviller.

De mauvaises récoltes successives avaient fait craindre la famine, et la dernière avait été si pauvre
que les habitants effrayés ne croyaient plus pouvoir échapper au fléau; déjà se faisait sentir la faim.
Ils considéraient avec amertume le sombre avenir que leur réservaient les épis fraîchement coupés et
qui, soumis à l'action du rouleau, rendaient un grain aussi rare que maigre.
Le saint, qui n'avait pas abandonné la place, essayait d'encourager les paysans et de leur découvrir les
secrètes voies de Dieu en faisant naître l'espérance dans leurs cœurs; tout d'un coup, l'un d'entre eux,
poussé par on ne sait quel mobile d'ironie ou d'espoir, se tourne brusquement vers Mansuy et lui dit:

« Si tu rends à cette paille que nous foulons la fécondité qu'elle a perdue sous le choc de notre
rouleau, si tu fais apparaître de nouvelles gerbes, nous croirons et nous accepterons ton baptême. »

Mansuy se met à genoux, prie longuement, et, se relevant, secrètement averti que sa prière était
exaucée:

« Mes frères, s'écrie-t-il, voilà ce que vous demandez. »

Et aussitôt des gerbes nouvelles apparaissent, abondantes et lourdes d'un grain serré. Saint Mansuy
avait gagné la partie; désormais populaire, il put élever un oratoire sur les ruines du temple de
Mercure, et, depuis lors, la petite ville se serait appelée la Ville des Gerbes, Gerbéviller.

Au IXe siècle, seconde épreuve plus cruelle; de 910 à 915, Gerbéviller est ravagé et détruit. Et par
qui? Par les Hongrois et les Allemands, déjà alliés. Ensemble et attelés à la même sinistre besogne
qu'ils viennent de recommencer à douze siècles d'intervalle, ensemble ils apprenaient déjà le chemin
de France et s'essayaient à souiller notre sol.

Au ixe siècle, le bourg est réédifié et l'oratoire de saint Mansuy élevé à nouveau. Une enceinte
fortifiée est construite pour protéger dorénavant la ville.

Mais le mauvais sort, qui s'acharne sur la pauvre bourgade, la fait désigner bientôt comme le siège
d'une ladrerie ou léproserie, et depuis cette époque à chaque pas de son histoire on voit Gerbéviller
lutter contre cette horrible maladie; la lèpre, suivie quelquefois ou accompagnée de la peste, exerce là
ses ravages constants.

Au xiuc siècle, Gerbéviller reçoit du duc Ferri III ses franchises municipales. Elle va respirer enfin?
Non; troisième épreuve et cette fois-ci plus dure que les précédentes et plus semblable à celle qu'il
vient de traverser. Gerbéviller est mis à sac et il connaît la torche et les ruines. Ce sont les
Bourguignons, c'est Charles le Téméraire qui passent, incendient et pillent.

Jean de Wisse en 1460 et après lui son gendre Huet du Chàtelet en 1486, seigneurs de Gerbéviller,
relèvent le malheureux pays et le reconstruisent.

A peine est-il debout qu'une quatrième épreuve survient. Il ne s'agit plus de guerre cette fois, c'est la
famine et la peste qui s'abattent sur la contrée avec une violence inouïe. Les habitants en sont
décimés et, en 1505, rapportent les chroniques, vers la fin de cette épidémie terrible, il ne restait plus
à Gerbéviller que quatre chefs de famille; on put croire que la race en allait s'éteindre.

Le fléau ne s'arrêta qu'au moment où Jean Huet du Chàtelet offrit à la Sainte Vierge l'hommage de la
fondation de l'ermitage de Granrupt.

A peine l'épidémie de peste était-elle terminée qu'une épidémie nouvelle et d'un genre bien différent
s'acharna sur le pays. Ce fut en 1540 qu'elle éclata. Il s'agissait cette fois de sorcelleries, de diableries,
et le mal fut si grand et détraqua tant de cervelles qu'il fallut sévir, et que du vivant d'Olry du Chàtelet
s'instruisirent et se jugèrent d'interminables procès, ensuite desquels furent bridés force sorciers.
Des troubles naquirent; Richelieu intervint, obtint de Louis XIII l'ordre de démanteler le bourg, et,
cinquième épreuve, non seulement les remparts furent rasés, mais encore la plus grande partie de la
ville détruite. Richelieu, peu porté en faveur de la Lorraine, c'est le moins qu'on puisse dire, faisait
sentir sa lourde main à cette province, et Gerbéviller supportait les coups.

Une cinquième fois Gerbéviller ressuscite; il se reconstruit, gracieusement assis sur les deux coteaux
qui, des plaines, descendent vers les rives de la Mortagne.

Dans ce passé, on le voit, furent bien rares les périodes de paix et de prospérité. Invasions, guerres,
épidémies, incendies, luttes fratricides, ravages, Gerbéviller a connu toutes les misères et toutes les
douleurs. A chaque pas de son histoire il rencontre la mort, et chaque trépas le rend plus beau, plus
florissant, jdus fort.

Le présent ramène la pauvre ville aux heures les plus graves et les plus noires de son histoire. Que
dis-je? Le présent pour elle dépaisse en horreur tout son passé. Elle est réduite au néant, ses demeures
sont écroulées, ses habitants sont décimés, ceux qui survivent se sont éloignés, ses richesses sont
détruites, son église anéantie, son Dieu bafoué.

Va-t-elle ressusciter, renaître de ses cendres pour la sixième l'ois, victorieuse de la destinée qui
s'acharne à la détruire?

Quelques jours après le passage des Allemands, alors que ses ruines fumaient encore, sur la route de
Lunéville, sur cette voie qui des bords de la Mortagne s'élève insensiblement jusqu'aux plateaux, en
une des maisons les plus meurtries, par un arc béant de façade calcinée, laissant pendre de ses
fenêtres des poutrelles, et écouler de ses portes absentes un lot de pierres ellbndrées, une femme
jeune encore pénétrait, enjambant légèrement les détritus et les décombres amoncelés.

Quelques minutes après, elle en ressortait, tenant à brassée un énorme bouquet, réelle image de
Gerbéviller, sans cesse renaissant, elle apparaissait, promesse d'une floraison nouvelle, sur les ruines
de sa demeure.

C'est d'ailleurs l'ordre providentiel que ce perpétuel renouveau des choses d'ici-bas. La mort sème la
vie en passant, et elle lève d'autant plus belle et plus brillante, cette vie, que le choc qui l'a détruite a
été plus dur et plus terrible.

Déjà ce miracle s'opère et nous en avons vu les signes avant-coureurs.

C'est la terre qui la première attire les habitants dispersés; délaissée, elle appelle les bras qui avaient
coutume de la presser.

Le cœur de ses amants entend le cri de sa détresse; ils reviennent au baiser qui leur est tendu; ils
reviennent la féconder à nouveau et préparer de nouvelles gerbes.

Des gerbes, des gerbes encore vont surgir. Gerbéviller est bien nommé.

Joseph Pegat

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