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Hank Vogel

Désordre

Chapitre premier. Erreur! Une intention qui ne colle pas avec le titre de cet ouvrage. Aucune importance. Penser au désordre c'est penser à l'ordre. Comme penser à la mort... la vie est présente à chaque seconde. Je m'organise. Deuxième erreur. Je devrais me désorganiser. Me laisser aller. Pour me laisser envahir par le désordre. Je suis victime de mon éducation. De l'éducation de l'ordre. Tout doit être à sa place. Un tram passe. Voilà qui est bien! Je progresse. Au fil des pages l'art du désordre surgira petit à petit du fond de ma mémoire. Lieu paradisiaque d'un désordre entassé avec un sens sacré de l'ordre. Dans un système ordonné, une poussière désorganise tout. Dans un système désorganisé, une poussière ne dérange personne, strictement personne. Une histoire qui commence et se termine n'appartient pas au monde du désordre. Trop parler du désordre, cela risque de faire naître un souffle nouveau... stop, halte, bref! J'entre dans l'enfer des hommes. Je suis un acteur. En plein dans une société vide de sentiments. La civilisation du

chômage. Le chômage: virus engendré par la société de consommation. Un virus qui au vingt et unième siècle fera des dégâts considérables. Un virus engendré surtout par un égoïsme plébiscité par des individus pathologiquement atteints d'une dose surhumaine de bêtise. Les politiques se gargarisent. Ils se nourrissent grâce au désordre. Créé par leurs prédécesseurs et recréé par eux-mêmes. Un fonctionnaire passe. Les voitures passent. Le temps passe. La littérature passe. La terre est condamnée à n’être plus qu'un désert de poussière et de cendre. Il n'y aura plus personne pour parler de Jésus, de Moïse, de Bouddha ou de Confucius. Ni chat, ni chien, ni personne. Vers la fin des temps, l'ordre aura sa vraie raison d'être. Le bruit qui osera aller contre ce monstre qui a rongé nos derniers tendres moments de silence? Un spécialiste en écologie humaine? Ou un éthologue révolutionnaire? De nos jours, seul un scientifique nourri par une mère spirituelle pourra être le prochain messie. C'est écrit nulle part. C'est écrit dans la nécessité. Je fume la pipe. C'est vrai, j'ai tort. Je

devrais fumer de santé. Telle une cheminée qui fume de bonheur. Quand on la regarde, on devine une grand-mère en train de préparer une bonne soupe de légumes. Fumer qui a créé ce désordre de l'âme?

Où est donc cette citadelle où jadis je respirais l'air pur de l'espérance? Je suis face à une montagne de probabilités. Tout mène à quelque part. À un résultat banal. À un résultat absurde. Au néant. À un résultat en tout cas. Les nuages sont magnifiques à regarder. Quelles merveilles brumeuses! Ils ou elles? Elles ou ils? Ils s'unissent et ne font plus qu'un. Puis le vent, le destin, la vie en décide autrement. Des gens parlent fort. Que de mots pour un seul objet! Que de bavardages! On parle pour parler. On parle pour oublier. On crache des mots chargés de haine, de vengeance, d'amertume. J'ai envie de crier: «- Ferme ta gueule vieille conne. Ferme ta gueule vieux con.

On craint le désordre. Mais on craint également celui qui s'en prend à l'ordre, à ce soi-disant ordre qui néglige le véritable ordre moral.

Entre le feu vert et le feu rouge, je murmure des républiques entières d'espoir et de défaites. J'attends que les anges d'un autre ciel viennent à mon recours. Je suis injuste et pourtant sincère. Mes conquêtes prématurées ont chargé inutilement ma mémoire. Me rendant méfiant. Des hommes et d'une certaine existence. J'étais simple. Je nage maintenant dans le désordre. Victime de ma logique. Victime d'une logique inculquée. Il aurait été préférable pour ma quiétude que je me fusses nourri d'indifférence. Je me suis fait avoir par des monstres et des sorcières séduisantes. Je cesse... non, cesse de te lamenter, devrais-je me dire. M'ordonner. L'été est en plein ciel malgré la folie industrielle. Je hais les sourds aux chants de l'enfance. Je hais les muets qui nous piétinent à retardement. Je hais la haine qui me dévore. J'étais un adolescent de l'ordre. Je suis devenu un adulte du désordre.

Fermez-la une fois pour toutes.» Mais à quoi bon? Je change de cap. Je vise ailleurs. Ailleurs: cet éternel merveilleux. Et si j'y allais? J'y vais...

Le sexe s'extériorise mal par la bouche. Car la bouche est un volcan de mensonges.

L'administration est un jeu d'échecs et de chèques. Où le papier est roi. Où le crayon danse la valse. Une valse qui pénalise les faibles et les honnêtes hommes. Adieu cirque! Adieu vipères! Adieu couleuvres engendrées par des vipères! Je monte sur un vélo. Vive l'aventure! Le paysage me chatouille le coeur. Enfin une sensation agréable! Je croise des cylindres en bois dressés pour l'utile. Je croise des bois en forme de trapèze pour l'agréable. La vitesse est irréelle. J'existe dans l'allégresse. J'avance. Je transpire de joie. Les fantômes sont eux aussi morts. Je m'arrête devant le portail d'un cimetière. J'entre. A pieds. Le passé est présent. L'avenir gonfle déjà le marbre. Tout est possible. Rien n'est certain. Je m'assieds sur une tombe. Une femme légère s'approche de moi. Place au dialogue! La femme: - Que faites-vous là sur le toit de ma demeure? Moi: - Rien. La femme: Ce n'est pas une réponse. Un mot en cache

un autre. Une réponse en cache une autre. Une femme en cache une autre. Fin du dialogue. Tout disparaît. Le voyage au-delà du réel aurait pu me bercer dans une mélancolie poétique. Dans un royaume ordonné hostile à toute nonchalance littéraire. Contraire à mon désir de non-désir. Car le désir transpire d'ordre et réveille paradoxalement le désordre. Les années perdues au sein de l'égoïsme humain m'ont poussé à adorer la bête sauvage. J'ai rangé mon fusil de chasseur et mes cartouches pour laisser vivre. La bête me sourit sans sourire. Elle n'a pas besoin d'étiquette. Qu'est-ce qu'il aurait fait, l'homme?

Trois noirs passent. Des nègres pour les uns, des transparences pour les autres. Les douaniers suisses sont allergiques aux visages sombres et aux cheveux frisés. Ils interpellent avec une violence polie toute créature dont la génétique est trop visible. Le corps reflète l'âme. Le désordre est image. Le geste vocabulaire du bouillonnement humain. Les gestes trahissent les vérités profondes. L'explorateur de la psyché découvre des romans de craintes et d'obses-

sions. Des phrases désordonnées, sans queue ni tête. Des phrases vides et pleines de rien. Des phrases où les baisers et les insultes germent dans les espaces, entre les mots. Les révolutions se préparent. La soif du juste, du différent ou du plus coule parfois de mon stylo. Mais le cri a tendance à négliger l'art. L'art veut vibrer loin des disputes. L'art! L'art ne réclame aucune protection. Il est libre. Seul l'homme réclame de l'argent pour protéger son art. Erreur! La subvention artistique est une injustice sociale. Car l'art est une élégance généreuse au service de l'humanité et non pas au service de la finance. Mais le désordre veut autrement. Que vais-je devenir! L'artiste est mal vu dans la cité de Calvin. Même s'il est sérieux, a le sens de l'administration et ne déteste pas la cravate. Question de préjugé. On imagine mal un président-poète au pays du chocolat. Un artiste, ça fait désordre, disent les adorateurs des lingots d'or et du vin blanc. Enfin, on ne corrige pas les commandements de la tradition. Et la sagesse est rare au sein des sociétés helvètes. Il y a

des pensées qui s'enracinent. Il y a des pensées qui déracinent. Les sexologues ont mécanisé l'appareillage sexuel. Mais l'amour est une chimie qui échappe à la science. Les pédagogues, eux, essaient de s'approprier le savoir. Malheureusement, le savoir est plus fluide que l'air. La connaissance en sait quelque chose. L'homme de demain devra avoir les reins solides. Je ne serai pas à sa place. Heureusement pour moi.

Rouge. Vert. Bleu. Les couleurs de base du cinéma d'aujourd'hui. Le septième art traîne des pieds. À ses débuts, il entraînait le peuple dans l'obscurité. Les coeurs palpitaient. Proche de la métaphysique, il n'est plus que la reproduction d'un événement préfabriqué. L'implicite est banni de l'écran. Telle une religion abusive, il a perdu ses fidèles. L'argent a gâché le rêve. Place à la vidéo. Répétition. Brouillard. Une caresse et les yeux se mettent à briller. La bête humaine a la peau sensible. Une peau qui la propulse dans des univers nostalgiques.

Source tarie. Crépuscule. L'espace est compressé. Les fenêtres donnent sur des cathédrales de béton. Les architectes font du fonctionnel. L'horizon est gris. Je marche sur et dans un désert d'asphalte. Un vieux prophète m'indique un sentier à prendre. J'obéis. Sans doute sa barbe. Blanche et douce. Je découvre un temple sculpté par le temps. Je suis attiré. Tel un étudiant aspiré par le mystère de l'érotisme. Je me retrouve au centre d'un sanctuaire. Deux femmes nues s'admirent devant une glace. Le sanctuaire se transforme en chambre à coucher. Les femmes. Deux autres femmes peut-être s'adonnent aux jeux de l'amour. Le plaisir est à deux doigts du crime. Les corps se mélangent. La beauté est malsaine. On hurle. On se lamente. On réclame. On est avide de sensations. Des encore s'inscrivent sur les murs. Les murs bougent. Je panique. Je ferme les yeux. Je les ouvre. Les femmes ont pris de l'âge. Elles tricotent. I love you but I prefere my horse. Cette phrase avait fait rire un ami zaïrois (Congolais selon lui). Elle avait laissé de

glace une vieille Écossaise. Professeur d'anglais. Contexte. Histoire de lieu. Histoire de sensibilité. Histoire d'histoire. Une image ne reflète jamais la même image. Ce qui est avant trace l'avenir. Les mathématiques des circonstances empêchent l'homme simple de prévoir. Isolé dans ma cellule créatrice, je me bats contre les dieux du désordre. L'harmonie est un souhait. Le souhait d'un enfant alarmé par des disciplines frustrantes. La lune éclaire la terrasse. Les étoiles brillent grâce à l'absence du soleil. Un lit, une table et deux chaises. Une chaise pour moi. L'autre pour la visite. Pour la rencontre. Pour le monde extérieur. Le tout, ce simple petit tout soigneusement posé dans une cabane. Une cabane en bois, en briques ou en fer. Une cabane avec une fenêtre et une porte. Une porte munie d'une serrure. Contre les voleurs. Ou les destructeurs de l'intimité. Contre les violeurs des croyances personnelles. Chacun sur cette terre doit posséder son territoire. À lui. Bien à lui. Où il peut se retrouver. Où il peut méditer. Son temple. Son lieu de priè-

re. En réalité, l'homme n'est guère plus exigeant que le plus modeste des animaux.

Une larme coule d'une statue en pierre. L'étrange me semble naturel. En disant cela peut-être pas si naturel que cela. Sous un pin parasol un peintre scrute l'horizon, avant de se perdre dans le paysage de sa future oeuvre. Le verbe peindre a tout son courage. Un café. Un verre d'eau. J'ouvre un tiroir. Le tiroir de ma commode probablement. J'y retire une arme. Une arme à feu. Un revolver ou un pistolet. Je ne connais pas la différence. J'ignore tout de la guerre. Ignorant et encore sous l'influence des films américains, je voulais devenir colonel. Soldat j'ai pris conscience de la bêtise disciplinaire. Politicien j'ai pris conscience de la servitude du pouvoir. La lâcheté est monnaie courante au royaume de la peur. La femme est secrète quand la chapelle se construit. Bavarde quand le bateau perd le nord. Des voitures passent. Les drapeaux flottent. La fête se prépare. J'aime l'odeur de l'encre. J'aime l'odeur de la femme que j'aime. Mon épouse éternelle. Femme aux multiples facettes. Toutes

brillantes de lucidité. La divinité est féminine. Qui aurait pensé cela? Je compte sur mes doigts. Je compte les doigts. Au-delà de deux la confusion est probable.

Humour. La vulgarité est prête à surgir. Le rire est-ce une protection contre le ridicule? L'animal est en marge de ces processus psychophysiologiques. Les souvenirs chargent la mémoire humaine. Changement de temps. Les philosophies s'éteignent là où le bonheur s'allume. Les éclairs de la béatitude sont rarissimes. Trop rarissimes. Souhaitons que les décisions du Père céleste ne soient plus celles que nous subissons. Texte incohérent. Buvard de la réalité. Tableau perméable aux éléments les plus divers, les plus opposés les uns des autres ou l'un de l'autre. Les images s'infiltrent dans l'univers chaotique de l'esprit humain. La logique veut mener le bal. Elle désorganise tout. L'ordre a du mal à se tracer un chemin. L'ordre et la logique dressent des barrières. Mais le vent de la vie dévaste les murailles de la protection. Celui qui croit savoir ne sait rien. La volonté n'est qu'un

flirt avec la connaissance. L'ordre est calculable. Le désordre est incalculable. Et l'existence? Le désordre est incompréhensible. Mais immortel. L'ordre est compréhensible. Mais mortel. Le désordre est illogique. L'ordre logique. Qui des deux survivra? L'interrogation est une pulsion d'une conscience conditionnée par l'ordre. Que faire pour comprendre? Il n’y a rien à comprendre. Il faut plonger dans le désordre pour ne plus faire qu’un avec lui. La clé de la vie est peut-être quelque part dans l'océan du chaos.

Suite. Une tasse de café. Un verre d'eau. Du tabac. Une pipe. Un briquet. Un cahier. Un stylo. Le vent souffle légèrement. Assis sur une terrasse d'un tea-room helvétique, j'attends que les fleurs sacrées de l'enfer de mon âme m'obligent à suivre un sentier... Quel sentier? Pas de panique! J'aime l'aventure littéraire. J'aime le désert des probabilités créatrices ou imaginaires. J'aime plonger dans ces eaux tièdes et

Suite

opaques de ma conscience d'artiste. L'homme a tué mon ciel aimé. Ce ciel qui me permettait d'espérer et de me perdre dans les nuages de l'espérance. L'homme structuré et insensible aux beautés nouvelles a tué mon ciel tant aimé. Ma plume telle une canne pour vieillard est le seul instrument, le seul ami encore disponible. Je n'ai plus que la vue des choses pour échanger mon plaisir contre un peu de tendresse. Je souffre. Est-ce possible? Mon café est devenu froid. Mes mains brunies par le soleil violent mais agréable de l'été soutiennent ma pipe et ma plume. Je suis un écrivain des temps absurdes. Ma mémoire rumine de vieilles légendes et des histoires troubles. Des histoires à moitié vécues et à moitié rêvées. Le mot est roi dans mon univers poétique. Le personnage central est un chercheur avide de connaissances et de sagesse. Un peu de silence. C’est ma prière quotidienne. Silencieusement, l'avenir se trace à l'horizon. l'ange de l'écriture est le plus miséricordieux des anges. Hier, j'avais honte de déclarer ce que je

souhaitais être. Aujourd'hui, je suis indifférent au faiseur d'images que j'étais. J'ai grandi dans l'exemple de l'honnêteté. J'ai mûri dans la jalousie et le mépris des bien installés. Un tram passe. Le monde va et vient. Le monde dit et ne fait rien. Le miracle est secret. La perle est rare. Une histoire n'est jamais la vie. L'amour bouillonne dans les veines. Je contemple le vide. J'ai soif de réalité. Je décide d'entrer chez moi. Un tiroir rempli de cahiers remplis de mots m'attend. Je décide de revivre le passé.

Première lecture. Résultat nul. Je voulais voler quelques pensées anciennes pour bâtir une citadelle futuriste. Résultat doublement nul. La mort est un doux remède contre les passions inachevées. Je meurs. Je revis. La nouvelle vie me conduit vers un ailleurs coloré de jouissance. J'accepte. Librement. Qui vais-je rencontrer? Une femme? Un homme? Une vierge? Une sainte? Ou un prophète? Le fardeau de ma première existence est encore présent. Je me cache derrière un arbre. Est-ce la peur?

Probablement. J'ose à peine trembler. Par crainte de me faire remarquer. Par qui? L'invisible est éternel. Je commence à comprendre l'importance du non-savoir. Je marche. J'avance avec nonchalance. Mes pieds écrasent l'herbe fraîche. Cela m'attriste. Que faire? Je n'ai pas d'ailes. Je ferme les yeux. Pour trouver une réponse. Je les ouvre. Un château est là. À quelques mètres de moi. Je pose mon stylo. Sur mon bureau. J'allume ma pipe. Elle est bleue. Bleue comme aucune autre. Je l'ai peinte par plaisir. A un moment de courage. Enfin, quelque chose de neuf! Deuxième lecture: non, merci. Je continue: non, merci. C'était une suite pour tromper l’ennemi. Vraiment? Avais-je de la peine à ressortir du monde du désordre? Il fallait finir pour finir. Question d'ordre. Le désordre ne finit jamais. Je continue alors?...

© Le Stylophile, Hank Vogel, 1992, 2013.