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Hank Vogel

L’odyssée d’un rêveur II

1 Confortablement installé dans une chaise longue, je savoure des yeux le mouvement des vagues et le vol des mouettes face à un vent plutôt violent.

Subitement une sensation étrange m'envahit: je me sens le témoin d'un monde en paix malgré le comportement agité de ces éléments. Oui, je suis le témoin de cet univers marin où le gros poisson mange le petit et où tout désir de justice, tout effort de compréhension ou tout acte de courage humain ne serait d’aucune utilité car la machine fonctionne à la perfection selon des règles bien à elle, des règles établies une fois pour toutes par une force invincible. Cette sensation étrange me donne à réfléchir. Je pense aussitôt à mes rêves où je me sens le spectateur d 'évènements troublants provoqués par des êtres incontrôlables et inattendus... Des évènements qui se réaliseront quelques jours plus tard sans que je puisse empêcher quoi que ce soit. Témoin

et impuissant. A ce moment une jeune femme élégante s'approche nonchalamment de moi et me dit: - Un royaume en cache toujours un autre. Plus mystérieux ou plus troublant. - Vous faites allusion à la mer? je lui demande après quelques secondes de réflexion, étonné que l'on s'adresse à moi en français à quelques heures des côtes anglaises et néerlandaises .

- J’aurais dû parier, me dit la jeune femme avec un sourire de satisfaction.

Un “je ne comprends pas” plutôt timide sort de ma bouche. - Maintenant, je ne sais vraiment plus où j’en suis. - Sur votre élément. - Je vois, me dit-elle. J'ai affaire à un poète.

- Mais sur la mer! Votre royaume! Vous êtes bien du signe des poissons, non?

- Mon élément?

- Je crois comprendre, je lui réponds, tout perplexe. - Vous êtes un cas intéressant, m'avoue-telle avec une pointe d’ironie.

Puis, constatant qu'elle est debout et que moi je suis effondré dans ma chaise longue, je me lève d'un bond et lui dit: - Toutes mes excuses, Madame, pour ne pas vous avoir offert ma chaise.

- Ça n'a aucune importance. Mais si vous tenez à vous faire pardonner, on peut aller boire un verre au bar, me déclare-t-elle.

Et me voici face à une belle inconnue pour laquelle je ne suis pas tout-à-fait inconnu. - En somme, si j'ai bien compris, lui dis-je, vous êtes capable de lire dans les yeux des

gens, et à distance, la langue qu'ils parlent et le jour et l'heure de leur naissance. Elle me sourit. - Non? Je me trompe? Elle sourit toujours. - Ni l’un, ni l’autre. - Astrologue ou agent secret? - Alors comment vous avez fait pour savoir que je parle le français? - Parce que je ne parle que cette langue. - Et que je suis du signe des poissons? - Vous regardiez si tendrement la mer...

- Vous êtes certaine que vous n’êtes pas astrologue?

- Pas plus astrologue que vous le capitaine de ce navire...

- Alors pourquoi vous m’avez dit sur le pont que je suis un cas intéressant? - Par jeu. Un jeu de femme lorsqu'on s'ennuie. Le seul moyen pour s'en sortir, c'est de se créer un jeu. Rien de plus. - Qu'est-ce que vous voulez savoir? Vous voulez savoir si je m'ennuie ou si je joue? - Si c'est possible. -Eh bien, c'est ni l'un ni l'autre. - Et maintenant?

- J'ai horreur de ça, me répond-t-elle avec gravité. Ce mot je l'ai totalement effacé de mon vocabulaire. - Pourtant, nous sommes tous à sa poursuite, dis-je.

-Alors vous êtes en train de vivre un moment de grand bonheur, dis-je d'un ton amusé.

- Comment selon moi? Le fait de se créer un jeu pour échapper à ses ennuis, n'est-ce pas poursuivre ce dieu paisible et plein de miséricorde?

- Selon vous.

- D'où tenez-vous toute cette science? me demande-t-elle, étonnée par ma réflexion. - De ma propre expérience, je lui réponds avec modestie. Et je m'explique avec sérieux:

- Je regarde, je me regarde, j'analyse, je constate, j'observe, je m'observe... et de ce bouillonnement d'images et de réflexions jaillit spontanément la vérité, malgré moi... et un chemin plein de lumière s'ouvre à mes yeux. Et je m'engage sans la moindre appréhension dans ce nouveau royaume parfumé de tendresse et de joyeuses découvertes. - C'est bien joli tout ça, m'avoue-t-elle, mais ce n'est que de la poésie. La réalité est

toute autre.

- Question de caractère, je lui dis. Il y a celui qui croit et il y a celui qui ne croit pas. - Le crédule et l'incrédule. - Non, l'optimiste et le pessimiste. - Question de point de vue. Un moment de silence. - Tout est question de point de vue. Nos regards se croisent. Des idées folles me passent par la tête, toujours ces mêmes idées folles avides de plaisirs et de domination... Ses mains sont soignées et fines. Elles ressemblent à celles d'Iris, ma petite amie. Un sentiment de culpabilité traverse le champ de ma conscience. Le besoin de liberté, le chasse sans scrupule. Oui, c’est vrai, je n’appartiens à personne... - Vous paraissez bien pensif, me dit-elle.

- Au fait, on ne s'est pas présenté, me déclare-t-elle.

Que répondre?

- Que nous sommes distraits! dis-je d'un ton amusé.

- Qui commence? Mais après tout, est-ce bien nécessaire? - Personne ne vous force. - Je l'espère!

- Pourquoi avez-vous peur de dévoiler votre identité? - Étrange question. - Pas pour moi.

- Pour moi si ... mais on ne va pas s'éterniser la-dessus... non, à vrai dire, je trouve ça stupide. D'ailleurs on ne choisit ni son nom, ni sa date de naissance.

De quoi va-t-on parler maintenant? De nos peines, de nos joies ou de nos désirs? Et si je lui proposais de passer aux actes? Car au fond d'elle-même, c'est bien ce qu’elle cherche? Oui, mais comment faire, par quoi commencer? Tant pis, je me jette à l’eau. - Vous avez de la chance, me répond-elle. Je voyage toujours en cabine... même pour un voyage comme celui-ci, qui ne dure que quelques heures. Au cas où je voudrais me reposer un instant. - Pourquoi chercher midi à quatorze heures... à votre place je serai plus direct. - Une femme n'est pas très différente qu'un homme, savez-vous. Elle mange, elle boit, Je suis tout gêné - Et vous voyagez souvent seule? - Vous voyagez en cabine? je lui demande.

- Bon, changeons de disque!

elle dort, elle rêve, elle espère... et elle aime faire l'amour autant que vous les hommes, m' explique-t-elle avec autorité et avec la conviction d'un professeur d'éducation sexuelle. - Je suis ouverte à toute nouvelle expérience... car j'ai franchi la prison des tabous. Si le coeur vous en dit, je suis prête à passer un moment agréable avec vous. Et elle ajoute:

Mes yeux brillent de gêne et de plaisir. Comment être de marbre face à une telle invitation?

- Vous voulez visiter ma cabine? me demande-t-elle avec un petit sourire malicieux. - J'adore l’inconnu, je réponds pour répondre, pour ne pas paraître trop stupide. Mais au fond de moi-même je me sens aussi petit qu'un collégien devant un monument de savoir et de franc parler.

2 Pour un homme normalement constitué, ou anormalement constitué, pour une certaine minorité illogiquement avant-gardiste, le corps d'une femme nue, dont on est incapable de prévoir la plus banale des réactions est aussi inquiétant qu'une maison hantée dans laquelle on a caché des milliers de pièges à rats. On marche sur la pointe des pieds, la main sur le coeur et les yeux derrière son dos. Ce n'est plus une partie de plaisir mais une partie de roulette russe. Subitement conscient de cette situation suicidaire, je remonte mon pantalon que je viens à peine de baisser. - Mais à quoi jouez-vous? me demande la pseudo-astrologue allongée déjà sur son lit, sa jupe relevée sur ses hanches et ses culottes à la hauteur de ses chevilles.

Et comme un chien derrière son maître, je suis la jeune femme, pour un voyage sur une planète de chair et de sueur.

- J’ai oublié mon appareil de photo au bar des secondes... C'est un cadeau de ma mère... j'y tiens comme la prunelle de mes yeux. Elle se redresse et son allure est encore plus ridicule. - Et c'est maintenant que vous y pensez? me dit-elle. C'est trop tard, on vous l'a sûrement volé.

J'invente:

- Sûrement pas. Je l'ai confié au garçon du bar, c'est un honnête homme. A tout de suite... Et je m'enfuis, en courant comme un voleur.

J'entre dans le bar des secondes classes et m'installe dans un coin tranquille jusqu'au moment du débarquement.

3 Une heure plus tard, le bateau accoste à

Harwich. Je descends avec la première foulée de passagers, un groupe d’Hollandais en voyage organisé, pour diminuer le risque de tomber entre les griffes de la fameuse astrologue. Je passe la douane puis en tant que Suisse, c'est-à-dire non membre de la communauté européenne, au bureau de l'immigration, où l’on me fait remplir les papiers nécessaires pour une séjour en Angleterre... Un train m'amène à Liverpool Street station, la gare la plus populaire et la plus insalubre de Londres.

A la sortie de celle-ci, je hale un taxi... et me voici en plein dans le système de la priorité à gauche. Comme un enfant, j'admire les nombreux bus rouges à impériale et les non moins nombreux taxis, noirs et boursouflés comme des scarabées, qui ronronnent et grincent aux feux rouges. Les Look on the right et Look on the left sont incrustés presque à chaque passage pour piétons. Je constate que les chapeaux melon sont enco-

re à la mode et que les colorants et décolorants capillaires ainsi que les épingles à cheveux ont envahie le marché. Le traditionalisme et la marginalité semblent faire bon ménage. Et le flegme britannique n’a pas reculé d'une semelle. Je me sens bien dans ma peau en admirant toutes ces merveilles anglaises.

J'arrive à mon hôtel. Tout est très courtois. Même mon lit qui se plie en deux une fois que j'y suis couché.

Je regarde ma montre: Iris atterrira ici dans quatre heures.

Trop fatigué pour protester, je me laisse envahir par le sommeil. 4 Je me trouve dans un couloir d’un hôtel vieux de plusieurs siècles. Des armoiries, des sabres, de épées, des armures et des portraits à l' huile de nobles personnages datant de plusieurs centaines d’années sont accrochés aux murs à équidistance les uns

des autres et brillent comme s’ils venaient des sortir de l’atelier d’un reproducteur maniaque. Une moquette de velours rouge couvre le sol. Chaque trois trois mètres, il y a une porte à gauche et une autre à droite. Subitement l’une d'entre elles s'ouvre et une femme aux longs cheveux blonds apparaît. Un visage qui ne m'est pas inconnu. La femme s’approche de moi et me dit: - Qui vous a conduit ici?

- Personne, je cherche les cuisines, j'ai une petite faim qui me chatouille l'estomac, je réponds. - C'est un endroit strictement interdit à la clientèle de l'hôtel, me dit-elle. Seuls les membres de certaines sociétés ont le droit de se promener ici et de... - Et de...? - Je ne peux pas vous répondre.

- Vous avez tort de ne pas prendre mes paroles au sérieux.

Je souris.

Je souris toujours. - Cessez de faire le pitre, me dit-elle en haussant la voix. Nous sommes dans un endroit sacré et non dans une basse-cour. Puis après quelques secondes de silence, elle me demande avec une douceur quasi maternelle: - Vous avez toujours cette petite faim qui vous chatouille l'estomac? Je peux vous offrir des gaufrettes au chocolat. Ça vous tente? - Non merci, je réponds par timidité. - Si, mais pas à cette heure-ci. - Peut-être vous n'aimez pas le chocolat? Je baisse les yeux.

- Des biscuits salés alors? Au fromage? Au jambon? Alors elle me fait signe de la suivre. Et j'obéis à son invitation. J’accepte en hochant la tête.

Nous entrons dans une de ces pièces qui se trouve derrière une de ces nombreuses portes. Au milieu de celle-ci, une immense table en bois massif, presque incrustée dans le sol et entourée d'un banc sans dossier, semble attendre tout un conseil de guerre. C'est mon impression. Pourtant sur la table pas un dossier, pas une papier, pas un crayon ne traîne.

Je m'assieds, croise mes mains et j’attends...

- Installez-vous au bout de la table, me dit la femme, je passe à côté pour préparer vos salés.

Au bout de trois longues minutes, la

femme revient, escortée par quatre vieux bonshommes, habillés en redingote et coiffés d’une perruque grise.

- J'ai changé d’avis, me dit la femme, d’ailleurs une petite faim comme la vôtre n'a jamais tué un chat. - Qu'est-ce qu'un chat vient faire ici? je lui demande. Le plus gros des quatre bonshommes me répond:

- Seul les chats rodent la nuit autour des châteaux. Les chats ou les voleurs. Et ces animaux ont un sixième sens qui nous dérange sérieusement. Et nous n’aimons pas être dérangés. Nous n'aimons pas non plus que ceux qui nous entourent soient dérangés. Ça nous pose trop de problèmes.

- Mais qu'est-ce qu'un chat vient faire ici? je redemande. Je ne suis ni chat, ni voleur, alors?

- Rien ne prouve rien, me dit la femme.

Vous, vous avez vos idées, nous les nôtres. Et pour bien distinguer les unes des autres, il existe un élément qui s'appelle frontière. Et vous, vous êtes un élément contraire à toute frontière. Il est nécessaire que chaque chose soit à sa place sur cette terre si l'on veut que la machine batte sa juste mesure. - Je trouve vos propos étrange, dis-je. Et le plus petit des hommes me dit:

- Seul un feu éteint se moque du feu. Que vous arrive-t-il? Auriez-vous épuisé toutes vos richesses? -N'ayez-crainte. Vos relations avec mademoiselle Iris ne nous intéressent guère. Il s'agit des richesses cérébrales. Bien que c'est très souvent une question de chance. Et la chance n'est pas votre rayon. - Quelles richesses?

- Quel est au juste votre rayon? je demande.

- Le respect de la frontière entre le présent et l'avenir, me dit la femme. Nous luttons contre la vermine et les saboteurs. - Je ne comprends rien à vos salades, disje

- Aucune importance, de toute façon vous êtes coupable, me déclare la femme d'un ton très sévère. Coupable de trop d'imagination ou coupable d'avoir prévu des actes criminels. A moins que vous ne soyez l'auteur de ces actes. Je frappe du poing la table en signe de protestation.

Brusquement, je fais surface: 1a réalité est plus bruyante dehors, un marteau-piqueur est en train de battre son record de décibels. 5 Je quitte ma chambre...

Dans le hall d'entrée, des Japonais chargent leurs appareils de photo tandis que d'autres mitraillent le moindre objet sus-

ceptible de faire progresser leur économie nationale. Rien de nouveau sous le soleil, face à ces rayons disciplinés venus de l'empire du soleil levant. Une subite et puissante envie d’uriner m’interrompt malheureusement dans l’observation de ces créatures imitatrices. Sans perdre une fraction de seconde, j'entre dans les toilettes proches de l'ascenseur et me libère de mes obligations physiologiques.

À la sortie de ce lieu sacré, un homme s'approche de moi et se présente en français avec un fort accent indigène: -Inspecteur White du service de l'immigration. - Enchanté, lui dis-je d'un air désinvolte.

- Nous avons fait une erreur d'inscription dans votre passeport, me dit-il. Pouvez-

vous me suivre au bureau central afin de régulariser votre situation?

- Régulariser ma situation? dis-je avec étonnement et une pointe de colère. C'est que je dois me rendre à l'aéroport pour accueillir mon amie... Et qu'est-ce qui me prouve que vous êtes inspecteur de police? L’homme sort de la poche arrière de son pantalon sa carte de police et me la montre. - Ce n'est qu'une question de quelques minutes, me dit-il . . Sceptique, je lui demande:

- Et comment savez-vous qu’il y a une erreur d'inscription? Vous ne me connaissez pas et vous n'avez pas encore vu mes papiers.

L'homme cette fois-ci sort de la poche interne de son veston mon passeport et me dit d’un air décontracté:

- La direction de l’hôtel me l’a remis à ma demande.

Et il ajoute avec ironie en le feuilletant rapidement: - Rien ne prouve que ce n’est pas le vôtre. Et il y a effectivement une erreur. Vous lisez l’anglais? - Non, dis-je, vaincu mais pas très convaincu.

- Alors ayez l'obligeance de me suivre sans faire de scandale... 6 - Commençons par le commencement.

- Le commencement? Quel commencement? - Mais qu'est-ce que vous voulez savoir de plus, inspecteur. Je vous ai tout dit sur la raison de ce voyage. - Qui êtes-vous réellement? - Le commencement de votre voyage.

- Tout est inscrit dans mon passeport. Mon nom, mon prénom, ma date de naissance... - Pourquoi, mes papiers ont l'air faux? Si ce n’est que ça, vous n’avez qu’à faire appel à un délégué de l'ambassade de Suisse. - Il ne s'agit pas de vos papiers. - Alors? -J’ai dit réellement.

- Il s'agit de vous, de votre caractère, de vos tendances politiques... - Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire?

- Vous voulez bien commencer par le commencement? -Moi, à votre place je resterais poli... Eh bien? - Vous vous foutez de moi ou quoi?

- Dans des cas très particuliers, elle regarde aussi la police londonienne. - Quel cas particulier? De quoi me soupçonne-t-on?

- Ma vie privée ne regarde que moi.

White s'approche de moi et me balance une paire de gifles. Je me sens alors comme un animal pris dans une piège.

- Mais c'est de la folie, dis je et j'éclate de rire.

- De faire partie d'une bande de terroristes.

Que dire? Que faire? Un mur absurde et infranchissable s'est subitement dressé entre moi et le monde libre. Qu' ai-je donc fait pour mériter ça? - Je pensais que les Anglais étaient très courtois, dis-je.

- Et moi qu'il n'existait pas de terroristes suisses. - Il faut continuer à le croire. - C'est sans doute par erreur. - Vous m'avez fait changer d'avis. - Vous commencez à m'agacer avec votre façon de parler... Vous voulez vraiment savoir pourquoi vous êtes là? - Eh bien, c'est très simple: vous avez été signalé à la police néerlandaise et à nousmême suite à divers conversations étranges. Notamment une conversation concernant une explosion d’avion en plein ciel. -Si j'ai bien compris, on n’a plus le droit de penser ce que l’on veut. - On a tous les droits sauf celui de nuire. - Mais je ne demande que ça!

- Je vous répète: on a tous les droits sauf celui de nuire.

- Et plaisanter, en a-t-on encore le droit?

- Pour l'instant et dans la réalité des faits, c'est vous qui êtes en train de nuire, de me nuire. - Je fais mon métier, Monsieur. - En accusant hâtivement un innocent? - A vous entendre parler, on dirait que n'importe qui est coupable d'un délit. - Mais c'est vous qui déformez tout. Sur la base de quelques paroles en l'air, vous m'accusez d'actes de terrorisme. Oui, des paroles en l'air et rien de plus. - Vous déformez tout. - Tout coupable se déclare innocent.

- Malheureusement, ces paroles en l’air ne nous paraissent pas si anodines.

- Il y a une alerte à la bombe, à l'aéroport de Schiphol, cet après-midi. Vous ne trouvez pas ça bizarre? - C’est sans doute une plaisanterie. C'est fréquent de nos jours. Vous devez le savoir mieux que personne, non?

-Expliquez-vous.

- Mais on nous a également annoncé par téléphone qu’un avion de provenance d’Amsterdam explosera ces prochains jours en plein ciel londonien. - C’est impossible. -Comment ça c’est impossible? White semble ne plus rien comprendre. Il doit sûrement se demander si je suis sérieux ou pas. - Ça sera une explosion ratée et à l'atterrage, je vous répète. - Ça sera une explosion ratée .

Je me frotte le front. Ces paroles je les ai déjà entendues. - Vous êtes au courant de quelque chose, me dit White. - Je ne suis au courant de rien, dis-je. - Vous êtes au courant de tout. - Au courant de rien. - Et l’explosion ratée?

- Mais cessez de faire le pitre, crie White.

- Un pressentiment ou plutôt un rêve. - Mieux vaut une explosion ratée qu’une explosion en plein ciel. - Mais pour les terroristes tous les moyens sont bons pour semer la panique. L’explosion ratée, c'est peut-être voulu. - Vous vous moquez de moi?

- Ratée malgré eux.

- Vous avez dit eux! Eux qui? White se lève d'un bond et quitte la pièce en claquant la porte. Une minute après, White réapparaît avec une jeune femme dont la ressemblance avec la femme du rêve de tout à l'heure est étonnante. A croire que c'est la même personne. - Mais je n'en sais rien!

White remarque mon étonnement et me demande: J’hésite puis, comme encouragé par Dieu sait quelle force désireuse de me voir innocenter par des esprits hostiles à toute croyance surnaturelle, je raconte mon rêve avec le plus de précision possible. White, sceptique, traduit avec un sourire -Vous connaissez Mademoiselle?

narquois mon rêve à la jeune femme.

Ils échangent quelques mots en anglais entre eux. Tout à coup White semble très surpris. Il se gratte la tête et me dit:

- Mademoiselle a une sérieux faible pour les gaufrettes au chocolat et les salés au fromage. Je profite pour lui dire: - Vous me croyez maintenant? - Et elle, elle me croit?

- C'est un pur hasard, me dit-il - Certainement. Mais par déformation professionnelle. Chaque cas est un cas intéressant pour elle. Et chaque mensonge cache une vérité profonde. Jour et nuit, elle analyse les rêves les plus anormaux de tout le Royaume Uni.

- Ils doivent être très nombreux, dis-je avec un sourire au bout des lèvres. - Pas plus nombreux qu'ailleurs, me répond White avec une fierté digne d’un officier de l'armée victorienne. Et il ajoute:

- Toutes les ruses sont bonnes pour tromper l’ennemi. Certains terroristes sont de prodigieux comédiens, pleins d’humour. D'après vous, qui peut prendre un clown au sérieux? - Un enfant. -Non, Miss Johns ici présente. - Derrière le masque, il y a le visage. Et Miss Johns a pour mission de démasquer les coupables. Ses méthodes sont très diverses. Mais au début de chacune de ses investigations, pour elle le suspect est un citoyen honorable et injustement accusé... Et il m'explique:

- Tout ça c'est bien joli, dis-je. Mais ma petite amie va bientôt atterrir et il n'y aura personne pour l'accueillir... La porte s'ouvre violemment et surgit un bobby qui s'annonce aussitôt à White.

L'inspecteur hoche la tête drôlement, en signe de je ne sais quoi. Un bonjour accompagné d’un “tu peux parler” sans doute. Et le bobby débite un discours entier en style télégraphique.

À la fin du discours, White se retourne vers moi et me foudroie de son regard. Ses yeux sont presque hors de son visage. Que se passe-t-il?

Puis d'un air très pensif, White fait un pas dans ma direction et m'administre un coup de poing en pleine figure. Un gigantesque feu d'artifice multicolore embellit une fraction de seconde ma vision lugubre de cet univers policier et je perds connaissance.

7 Un grand portail s'ouvre devant moi. Et je me trouve face à une foule silencieuse, brandissant des pancartes sur lesquelles sont inscrits des slogans tels que “Liberté d'abord” ou “À mort les bourreaux” ou encore “La justice doit être la même pour tout le monde”. - L’honnêteté et la franchise mènent de nos jours l’homme de la rue à sa perte. - Et vos pancartes alors? dis-je. - Le peuple est avec vous. - Mais les pancartes? Un homme se détache de celle-là et me dit:

- Ne cherchez pas à comprendre. Pour l'instant, si vous voulez vous en sortir, brouillez les pistes. - Quelles pistes? - N'importe lesquelles.

- Tout de même! Ils vous ont déjà déformé à ce point-là?

- Mais qui me garantit votre sincérité?

- J’ignore de qui et de quoi vous voulez parler.

- De ceux qui font la pluie et le beau temps. Cachés derrière les murailles de la politique et soutenus par un cercle d’amis malgré eux car liés par des secrets pouvant mettre leur propre vie en danger, ils guettent vos faits et gestes dans l’espoir de trouver un parfait bouc-émissaire... j'ai l'impression que ça ne vous intéresse pas. - Soit! Pour blanchir un drapeau souvent souillé par celui qui le porte, une fois pris au piège, ils n'hésitent pas à vous coller une étiquette disant... - Disant? - Disant que vous êtes l'auteur de la - Au contraire, continuez, je vous en prie.

souillure.

- Un moyen radical pour se laver les mains. Une des grandes méthodes des ingrats. - Je n'ai jamais dit le contraire. C'est pourquoi, mon cher ami, soyez prudent car chacun de vos mérites pourrait se retourner contre vous. Puis tout d'un coup, je me retrouve nu dans une pièce semblable à celle où White m’a interrogé. Porte blindée et pas de fenêtre. La porte s'ouvre et Miss Johns entre en costume de bain. Je cache aussitôt mon sexe. Elle s'approche de moi et me dit: - Mais c'est injuste!

- Mais pourquoi?

- Si je me donne à vous, vous me direz

toute la vérité?

- Vous parlez le français maintenant? je lui demande tout surpris. - Alors pourquoi cette comédie devant White? - Répondez-moi. L'amour ou la mort? Je ne réponds pas. - Ma mère est Française.

Alors Miss Johns me saute au cou et me dévore de baisers...

À ce moment, j’ouvre un oeil: tout est vert. J'ouvre le second et je constate que je suis couché dans un lit et que 1a chambre est celle d'un hôpital. Ça me démange de partout. Je me mets à me gratter comme un fou. Et je hurle: - Un calmant pour l'amour de Dieu!

White, accompagné d'une infirmière, arrive à grands pas. - Vous en avez mis du temps à vous réveiller, me dit-il.

- Que m'est-il arrivé? je lui demande. C'est à cause du coup de poing? - C'est le sérum de vérité? Ça me démange de partout. Qu'est-ce qu'on m'a fait? - Rien qui puisse nuire à votre santé. - C’est illégal. - Entre autres.

- Qu’est-ce qui n'est pas illégal? On vous a seulement injecté une dose de calmant, dans votre intérêt. - Il me faudrait un antidote. Pour que cesse cette démangeaison. Un antidote... - On veut bien vous être agréable mais ...

- Mais?

- Il faudrait que vous fassiez un effort. - C’est du chantage. - On a rien sans rien dans la vie.

- Je ne suis pas de cet avis. Il y a des gens qui ne font rien et reçoivent tout. - Je n'en connais pas. Qui par exemple? - Vous avez de la chance d'être dans un lit d'hôpital. - Le Prince Charles.

- La vérité vous irrite à ce point-là? Au fait quelle heure est-il?

- Quoi? dis-je tout affolé. J'ai dormi deux jours? Et Iris où est-elle?

White regarde sa montre et dit: -Vous avez dormi exactement quarante-huit heures et dix minutes.

- Mais, Iris mon amie, je devais l'accueillir à l'aéroport. - Il lui est arrivé quelque chose? je lui demande, commençant à avoir peur. White se gratte la tempe.

- Iris? Quelle Iris?

- Il y a deux jours, m'explique Withe un peu embarrassé, un avion de la K... qui devait atterrir à Londres a disparu de la circulation, si je puis m’exprimer ainsi. - Des pirates? - En tout cas pas des enfants de coeur. - Que demandaient-ils? - Rien.

- Rien... Mon rêve ne s'est donc pas réalisé ... - Cessez de dire des bêtises...

- Aucune trace... Mais vous devez sûrement être au courant de quelque chose. Pour quelle organisation travaillez-vous? Je souris.

- A-t-on fait des recherches?

- Et votre sérum de vérité, alors? je lui demande. - Résultat nul. - Et les expertises de Miss Johns? - Alors pourquoi persistez-vous à me soupçonner... à croire que je suis mêlé à des histoires de sabotage? Vos sérums et vos experts sont si inefficaces? - Va-t-on me laisser dans cet état encore longtemps? je lui dit. White baisse la tête. - Plus que nulles.

White fait un signe de la tête à l'infirmière

et celle-ci quitte la chambre.

8 Quelques heures plus tard, je quitte l’Angleterre dans un avion à destination mon pays natal.

- On va faire le nécessaire, me dit-il. Et une fois rétabli, on vous mettra dans un avion à destination de la Suisse.

Enfin la liberté, me dis-je. En Suisse, on n’aurait jamais agi avec tant de violence envers une personne soupçonnée de sabotage. Mais bien vite le doute m’encourage à penser autrement.

La folie des hommes se propage à la vitesse de la lumière, me dis-je alors. Il suffit d'une faiblesse au sein d'un mouvement menant le bal et nous voilà propulsés dans les gouffres de l'inconscient humain. Nulle société n'est à l'abri d'une révolution. Une stewardess penche sa tête vers moi et

me dit à voix basse:

- Vous désirez du champagne? C'est offert par la compagnie.

- Comment se fait-il que l'on soit si gentil? je lui demande. Elle est tout gênée. - Vous avez reçu des ordres? C'est le dernier verre du condamné?

- Je ne sais pas de quoi vous parlez, me répond-t-elle, le visage rouge tomate.

C'est vrai j'avais oublié, l’homme a toujours eu de la sympathie pour les bandits de grands chemins. À se demander s’il préfère le diable au bon Dieu.

- Tant pis pour la civilisation de demain, j'accepte le champagne. Et on m’apporte un quart de champagne bien frais.

Iris aurait aimé ça, me dis-je en regardant

pétiller ce vin mousseux dont la renommée a fait plusieurs fois le tour de la terre. Oui, Iris aurait aimé se voir servir du champagne allongée dans un fauteuil d'avion. Mais elle doit être dans un avion! Morte ou vivante? Vivante, le contraire je l'aurais déjà rêvé. Mais où? D'après mon rêve, elle est prisonnière dans un avion en plein désert. Quel désert? Un désert avec un grand mur. Ou un pays avec un grand désert et un grand mur. Une main se pose à ce moment sur mon épaule. Je sursaute.

- Excusez-moi, me dit le pilote ou le copilote, je ne savais pas que vous étiez en train de dormir. - Non, pas du tout, je pensais. - Excusez-moi quand même.

- S'il vous faut quelque chose, n'hésitez pas à nous le demander, nous sommes là pour

Il s'approche de mon oreille et me dit:

ça. Nous sommes toujours fier lorsque nous pouvons être agréable à un homme de marque. - Il ne faut tout de même pas exagérer... - Si, si...

- Le monde m'inquiète de plus en plus. J'ai parfois honte d'être un être humain. - Je vous comprends. - Vous dites ça par politesse. - Probablement... mais il est fort possible que nous soyons à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. - On a sûrement dû vous raconter des salades à mon sujet. Par besoin de sécurité. Le besoin de sécurité est une des grandes faiblesses des sociétés dites civilisées... - Expliquez-vous. - Non, non, je suis sincère.

Que vous ont-ils dit sur moi, exactement?

- Que vous êtes le plus jeune savant du monde, un futur prix Nobel. Je souris. - Vous devez être très modeste, me dit l'aviateur suite à mon sourire. - Peut-être, dis-je.

Nous sommes vraiment à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. Mais vais-je lui dire la vérité? Et puis me croirait-il? Sûrement pas. Car, à ses yeux, l'auteur de ce mensonge est indigne d'une telle bassesse. Le service de sécurité britannique est un élément sacré. Et grâce aux mystérieuses révélations de White et de ses complices, le restant de mon voyage se déroule sous les regards admirateurs des stewardess et de quelques passagers informés par celles-ci. 9 Arrivé à Genève, plus personne ne s'occu-

pe de moi. Ni regards, ni policiers, ni inspecteurs...

Suis-je suivi à distance? Qu'importe! Qui vivra verra.

Je monte dans un taxi qui m'amène, sans trop prolonger le parcours, en bas de chez moi.

J'ouvre la boîte aux lettres et une montagne de prospectus tombe à mes pieds.

Je ramasse toutes ces réclames et je les glisse automatiquement dans la boîte à papiers. Pas de lettre. Ni de lettre officielle. On dirait que le monde entier m'a oublié. Sauf bien entendu les marchands qui sèment à tout vent leurs éternels slogans publicitaires.

La concierge sort de son guettoir et me dit avec son aimable voix de chien de garde: - Vous voilà, vous! Depuis votre départ, la

maison est un boulevard. On n'a pas cessé de vous réclamer. D'ailleurs, on m'a remis ce matin une lettre pour vous. Attendezmoi, je vais vous la chercher.

Bien sûr que je vais t'attendre, vieille emmerdeuse, me dis-je. Pour une fois que tu auras servi à quelque chose.

Elle me tend cette mystérieuse missive en me disant: - C'est un drôle de moustachu qui me la remise. - J'espère que votre fiancée n'est pas en danger. - En danger? Mais qui donc vous a raconté ces âneries? je lui demande. Et elle ajoute:

Le temps de quelques traînées de pantoufles et la voilà devant moi, une lettre à la main.

A ces mots, tel un crapaud mythologique, ma concierge se met à enfler du visage et, ni une ni deux, elle me claque sa porte au nez. J'entre chez moi, où rien n’a vieilli d’une seconde. Je pose mes bagages et plonge sur mon lit la lettre entre mes dents. Quelle idée bizarre! Ça m'arrive de temps en temps.

- Le moustachu ou la lettre? Une enveloppe, ça se décolle, vous savez.

- Mais le moustachu!

Quelle joie! Je suis en plein roman d’espionnage. 10 - Vous étiez en vacances?

J’ouvre la lettre et je lis: “Si vous voulez revoir Iris, faites le 48.22.64 et dites Osiris demande Isis, entre 23 et 24 heures.”

- En voyage d'affaire. - Représentant? - Non, chercheur d'homme.

- C'est quoi pour un métier? - Ça fait partie de la police? - Heureusement pas! - De rien. Vraiment de rien.

- Un métier comme un autre.

- Alors, ça fait partie de quoi? - Vous êtes en train de vous payer de ma tête.

- Pas du tout, je suis au service de quelqu'un afin de trouver quelqu'un d'autre. - Pas moins passionnant que d'être dentiste ou médecin généraliste. - Et c'est passionnant?

- Pourtant ce sont des métiers passionnants.

- Pas pour moi. Soigner à longueur d'année des dents pourries ou des grippes ne vous enrichit pas, ni intellectuellement, ni spirituellement.

- Mais ça vous permet d'avoir beaucoup d'argent. Et qui dit argent dit plus de temps libre...

- Si votre argent vous dérange à ce pointlà, je suis prête à le dépenser, me dit la patronne du café avec un sourire au bout des lèvres. - Voilà une bonne idée, dis-je d'un ton amusé. Du champagne pour commencer? La patronne me regarde d'un air interrogatif.

- Et qui dit temps libre ne dit pas forcément esprit libre... L’argent, je m'en fous totalement!

Elle doit sûrement se demander si c'est du lard ou du cochon. - Alors! Qu'attendez-vous pour aller chercher une bouteille? dis-je. - Vous êtes sérieux? me demande-t-elle.

- Vive la nouvelle république! dis-je en levant mon quatrième verre. - Pourquoi la nouvelle? me demande la patronne, étonnée par ma déclaration inattendue. - Parce que je trouve que le monde est à refaire. - On a pourtant essayer à plusieurs reprises de le refaire.

- Et avec ça, je suis sérieux? dis-je en sortant de ma poche un billet de cent francs. La première gorgée de champagne me chatouille le bout du nez, la deuxième le fond de mon estomac et la troisième la totalité de mon esprit...

- Je ne le vous fais pas dire! - Alors, il faudrait essayer encore une fois... mais autrement. Sans feu, ni sang. Avec des actes et non des mots. Avec du bon sens et non des profits. - Alors?

- C’est le champagne qui vous met dans cet état? - Ce qui veut dire que vous avez une mauvaise opinion sur l'homme d'aujourd'hui. - De hier et d'aujourd'hui. - Il n'est pas encore né. - Et sur l'homme de demain? - Mais vous avez une idée. - Heureusement!

- Comment peut-on juger une chose qui n'existe pas... pas encore?

- On peut tout de même prévoir. On sait bien qu'un pommier est destiné à donner des pommes et non des poires.

- D’un pommier peuvent naître de belles pommes, de vilaines pommes ou rien du tout. - Non, non et non! D'avance, je ne suis pas d'accord car, d'une terre merdeuse, peuvent fleurir de belle roses roses... L'éducation et le milieu social ne sont que les deux maigres mamelles pour l'évolution de l'enfant... - Mais un arbre soigné...

La patronne éclate de rire. Quant à moi, par jeu, je préfère garder mon sérieux. - Vous êtes toujours comme ça? me demande la patronne, une fois calmée. - C’est-à-dire? - Sérieux même face au ridicule?

Je lève mon verre et je déclare, bien entendu avec sérieux:

- Je suis froid et lucide comme un philosophe face à une équation métaphysique. J'adore autant me perdre dans le creux d'une paire de mamelles que dans la voie lactée. Car dans les deux situations, je finis par m'interroger sur l'existence des trous noirs. La patronne s'approche de moi et me dit à l'oreille:

- Moi, je suis une étoile filante. Si ça vous tente, je suis prête à me faire observer par votre télescope. Et de mot en mot, de verre en verre, de gros mot en gros mot, je me retrouve dans de beaux draps.

11 Vers dix heures du soir, je quitte la patronne du café après avoir procédé à quelques échanges para-culturels provoqués par l’indomptable Baccus et mes déclarations

intimes...

Chez moi, je prends une douche bouillante pour expulser de mes pores la sueur étrangère qui s’y est introduite lors de ces échanges.

Frais et libéré de toute toxine, je m'allonge sur mon lit. Il ne faut pas que j'oublie de téléphoner, me dis-je en pensant à Iris. Drôle d’histoire. Un avion n'arrive pas à destination et pour une fois aucune presse en parle. Est-ce si gravé? Plusieurs gouvernements sont-ils impliqués? M'a-t-on raconté des balivernes? Pourtant cette lettre...

Fatigué pour avoir, ce jour-là, trop réagi face à tant d'absurdités, les muscles de mes paupières abandonnent toute résistance... 12 Un camion chargé de sable s'arrête à quelques mètres de moi. Le chauffeur, grand et musclé comme un

eunuque des mille et une nuits, sort de son véhicule et, tout en vérifiant les pneus avant de celui-ci, dit à haute voix:

- C’est pire qu'au cinéma. La police tire sur n'importe qui maintenant. On se croirait à Chicago au temps de la prohibition. Seuls les filiformes peuvent traverser cette jungle sans la moindre égratignure. A croire que les muscles leur donnent des boutons au cerveau. Heureusement que mon camion encaisse bien, même un obus ne le décourage pas. - Pour quelle raison font-ils ça? je lui demande. L'homme ne répond pas à ma question mais poursuit avec calme:

- Un filiforme en cache un autre. C'est une race maudite. Maudite mais appréciée. Il s'approche de son réservoir d'essence et l'examine.

- C'est son seul point faible, dit-il. Une

étincelle et c'est l'explosion. Un petit trou et c'est la mort dans le désert. Puis il me regarde d'un air sévère et me demande: Au fait où suis-je? - Vous habitez la région?

Je jette un coup d'oeil autour de moi et je constate, à ma stupéfaction, que je me trouve en plein désert. -Alors, mon gars, me dit l'homme, vous avez avalé votre langue?

- Je crois que je me suis perdu, je lui réponds. Où sommes-nous finalement?

- C’est plus grave que je pensais, dit-il avec le sourire. - Où sommes-nous? je redemande complètement paniqué. Calmez-vous, calmez-vous!

me

conseille-t-il. Il faut toujours garder son sourire dans un endroit pareil. Car les vautours nous guettent. Et à la première faiblesse, ces oiseaux de malheur profitent pour nous attaquer. - Oh non, ce n'est pas là qu'il faut chercher, me dit l'homme. Ils sont plus malins que vous et moi. Ils chassent en secret. - Mais pourquoi me dîtes-vous tout ça? je lui demande. Je cherche les vautours dans le ciel.

- Seul Dieu le sait! me répond l'homme en levant le bras au ciel. Toute explication ne serait qu'une vague et douteuse approche d'une éventuelle réalité. Les sentiments trahissent la mémoire et vice-versa. Vous devez le savoir mieux que personne. N'estce pas? - Vos rêves. Ne rêvez-vous pas des moments à venir? En principe, bien que je n'aime pas cette théorie, nos rêves sont les - Qu'est-ce qui vous fait dire ça?

déchets inexpliqués du passé car la cervelle de l'homme est une machine à fabriquer des sensations et comme toute machine, elle possède une soupape de sécurité ou un réservoir pour les vieilles huiles. Et votre machine à vous semble fonctionner d'une façon toute particulière. Sans doute due à une question de connections. Un rien peut parfois bouleverser un tout... Et malheureusement pour vous, cette particularité a tendance à vous écarter du chemin de la réalité. - Je comprends maintenant. Quelqu’un vous a sans doute demandé de me mettre la puce à l'oreille. Quelqu'un qui m'aime. Mais qui m’aime? Ce mot amour est un mot si compliqué pour moi. - Dieu seul le sait! Lui et ses anges qui rodent dans les airs et les eaux. - Que dois-je faire selon vous?

- Être sur vos gardes. Ne vous laissez jamais emporter par le premier vent de sympathie. Résister à toute influence, à

toute proposition, à toute demande...

L'homme remonte, comme une bête affolée, dans son camion afin de faire cesser ce bruit infernal. Coups de poings et coup de pieds ne servent à rien.

Subitement, le klaxon se met à hurler.

- C’est un signe des dieux, me dit-il. Si seulement je pouvais savoir tout ce que cela veut dire. En tout cas, il serait préférable que vous vous éloigniez d'ici. Partez à toute vitesse! Partez bon sang! Avant qu'il ne soit trop tard... Je me lève, enfile un pantalon et vais ouvrir. Deux policiers en uniforme, deux colosses sont là. Un gros et un moustachu. On sonne à ma porte.

Le gros me dit après avoir fait un vague salut militaire:

- Il n’y a aucune raison de vous affoler. Nous sommes venus en amis, pour vous protéger.

- Suis-je en danger? je demande, encore sous l'influence de mon rêve. Vous êtes sûrs que vous ne vous êtes pas trompés de porte? Qui voulez-vous protéger? - Mais vous, Monsieur. Vous êtes bien Jean Delarue, l’ami d’Iris Feller? - Zut! Est-il plus tard que minuit? je demande en pensant subitement au coup de téléphone que je me suis promis de faire. - Sans doute, puisque nous avons reçu l'ordre de venir vous chercher vers minuit et quart, me dit le gros. Le moustachu me répond:

- Vous êtes venus me chercher? C'est une arrestation alors? Vous avez un mandat? je demande avec énervement. Le moustachu me répond avec une froi-

deur presque d'outre-tombe.

13 Et pour la deuxième fois de ma vie, me voici face au pouvoir policier en personne. Avare en explications mais avide de renseignements. Sec, fier et froid comme le marbre, le commissaire, le nez plongé dans un dossier, le mien sûrement, me dit d'un ton sévère:

- Le commissaire a des choses a vous communiquer concernant votre fiancée. - Il fallait me le dire tout de suite! Sans perdre la moindre seconde, je finis de m’habiller et suis les deux colosses au commissariat.

- Nos méthodes sont parfois peu orthodoxe, je le sais, mais nécessaires pour résoudre rapidement et avec efficacité tout problème mettant en danger toute une population. Monsieur Delarue, dit le pitre... - Dit le pitre? Depuis quand?

- Monsieur Delarue, je ne vous ai pas fait venir ici pour philosopher sur votre surnom mais pour avoir des renseignements sur Mademoiselle Iris...

Le commissaire relève la tête et me dit:

-Je croyais pourtant que c'était pour m'en donner. - Question de méthode. - Belle méthode!

- Malheureusement pour vous, Monsieur le commissaire, aucune méthode, aussi géniale soit-elle, n’est parvenue à percer le mystère du néant. - Je n'ai plus de nouvelle d'Iris depuis le moment où nous nous sommes quittés sur le quai de Hoek van Holland, aux PaysBas. - Que voulez-vous dire?

- Efficacité et rapidité avant tout.

- Aussi certain que vous. Le commissaire se ronge ses ongles. Mauvais signe.

- Êtes-vous certain?

- Pour qui travaillez-vous, Delarue? me demande-t-il.

Ça recommence. Il faut que je sois sur mes gardes. Et si je brouillais les pistes? Conseil de sommeil, conseil de merveille! J'hésite puis je plonge dans l'océan agité du mensonge: - Pour Monsieur Bergmann, bijoutier à Amsterdam. - En qualité de représentant en pierres précieuses. - En qualité de quoi?

Le commissaire tourne quelques pages du dossier...

- C'est pire qu'un roman d'espionnage, lui dis-je d'un ton amusé.

Le commissaire redresse alors sa tête et me foudroie de ses yeux. Puis il me dit avec ce regard d'aigle affamé:

- La police fait du contre-espionnage. Ma police en tout cas. Mais cela est toute une autre question. Revenons à nos moutons. Vous avez dit Bergmann... - Malheureusement pour vous, me dit-il, il n’y a aucune personne de ce nom sur ma liste... aucune personne avec laquelle vous ayez eu un contact aux Pays-Bas. Et il pointe son doigt sur une liste de noms.

- Je travaille pour qui alors? Pour un fantôme? je lui demande en prenant un air étonné.

Le commissaire se lève d'un bond de son grand fauteuil en cuire et me dit à haute

voix:

- Monsieur, le jour où les poules auront des dents, je glisserai comme un escargot entre les trous de votre imagination. Delarue, vous mentez. Vous mentez, soit parce que vous avez peur, soit parce que vous vous êtes mis dans la tête des idées sur la police, des idées totalement erronées. - Je n'aime pas vos méthodes, Monsieur le commissaire, je lui réponds à voix haute également.

- Calmez-vous, calmez-vous! dit-il et il se rassied.

Puis tout en jouant avec un coupe papier, il m'explique: - Au sommet de la pyramide, il y a le grand patron, puis il y a les directeurs de différents services, puis le commissaire, puis les inspecteurs, puis les petits gendarmes. Les petits gendarmes peuvent devenir de grands gendarmes. Car cette race d'hommes est limitée quand il s'agit d'avoir

de l'imagination. Et dans ce métier où on a plus affaire à des inconnus qu'à des êtres très connus, il faut savoir romancer. Tous les jours, dans ce bureau même, la réalité dépasse la fiction. Malheureusement et heureusement puisque nous sommes-là. Si je vous dis tout ça, mon cher Monsieur, c'est pour essayer de vous faire comprendre que la police n’est pas une vague et douteuse institution d'hommes décidés à vouloir imposer aux autres hommes, vivant sous le même ciel, une quelconque idéologie mais au contraire une organisation d'hommes et de femmes engagés, au risque de leur vie, pour faire régner l'ordre dans cette société et par la même occasion à permettre à chaque citoyen de vivre en paix, c'est-à-dire à 1’abri de tout acte agressif... Qu'en pensez-vous? D’accord ou pas d'accord? - Au départ toute idée humanitaire est bonne, mais après? je lui réponds. - Je vois ce que vous voulez dire. La vie n'est pas toujours une question de chance mais souvent une question de choix.

- Chance ou choix... c'est blanc bonnet et bonnet blanc. Le vent souffle sur notre tête et emporte au loin nos joies et nos peines, malgré nous. Et personne n’y peut rien. Car la mécanique établie par le Seigneur est incontrôlable. - À ce tarif-là, il n’a plus qu’à s'asseoir au bord d'un trottoir et attendre que la nourriture vienne s'introduire dans votre gueule. Vous êtes un drôle de philosophe!

- Philosophe est un peu fort pour un individu de mon espèce. Mais si, toutefois, vous tenez à me coller une étiquette, je dirai que je suis un adapte de l'irrationnel ou de l'impalpable. J’émets et je capte des informations émises par l'univers tout entier. - Et que captez-vous sur votre petite amie? - Je l'attendais celle-là! - De mon arrestation. - C'est le but de votre visite...

- C'est le brouillard. Le néant même... Mais, au fait, pourquoi vous intéresse-telle autant? Le commissaire hésite quelques secondes puis me déclare: - Parce qu'elle est recherchée par son père. Je me gratte la tête et lui dit:

- Si vous préférez... Alors?

- Vous renversez les rôles, Monsieur le commissaire. Il doit y avoir une grande lacune dan votre dossier. A moins que... - Que vous prêchez le faux pour connaître le vrai. - A moins que?

- Je n'y avais pas pensé, me dit-il en souriant.

Puis il se lève, fait quelques pas, comme un lion dans une cage, s'arrête et me

demande:

- C'est quoi cette histoire de rêve? Est-il vrai que vous faites des rêves prémonitoires? - D’où tenez-vous ces informations? - De Londres.

- De Londres? Mais alors il s'agit d'un cas international! - A quoi bon? Puisque vous n'êtes point un adepte de l'irrationnel, dis-je d'un ton amusé. - Parlez-moi de vos rêves.

- Cessez de faire le pitre, Delarue! me dit le commissaire un peu énervé. Nous vivons des temps difficiles. La troisième guerre mondiale est à deux doigts d'éclater et je ne tiens pas à ce que cette catastrophe arrive. Personne d'ailleurs. Sauf quelques fous avides de destructions. Delarue vous êtes soupçonné de faire partie d'une bande de

terroristes impliqués dans une sale affaire, l'affaire de l'avion disparu.

- De nos jours plus rien ne m'étonne. Le boucher non syndiqué est soupçonné de crime de guerre. Le médecin antimilitariste est soupçonné d'avortements illégaux. Le clochard d'espionnage. Et le faiseur de rêves prémonitoires d'actes de terrorisme. Les temps sont difficiles parce que nous les rendons difficiles. Intoxiqué par un avalanche de conseils et d'informations contradictoires et douteuses, l'homme d'aujourd'hui est incapable de voir la réalité des choses. Et pourtant tout est si simple lorsqu'on se contente d'être ce que l'on est. C'est dans le silence de l'âme que jaillit la vérité de chaque moment. Si ça vous fait plaisir de me soupçonner de faire partie d'une bande de je ne sais quoi, c'est votre droit. Mais vous aurez du mal à me persuader d'être ce que je ne suis pas. A moins que vous ayez des méthodes diaboliques. Le commissaire s'allume une cigarette. En offrir une à un éventuel ennemi de la

nation serait contraire à toute logique politico-policière?

- Vous avez dû lire trop de livres policiers, me dit le commissaire, d'un air narquois. - Aucun, je lui réponds. - J'ai horreur de ce genre de cinéma. Je sais pourtant que la violence sommeille dans le coeur de tout homme. Une petite blessure, une petite étincelle et voilà que le feu s'anime. L'homme depuis qu'il est homme n'a fait que de changer de costume et de décors. - Alors trop de films.

- Vous êtes un drôle de type, Delarue, me dit le commissaire. - Car j'ai de la peine à vous saisir, continue-t-il. Tantôt je vous crois, tantôt je ne vous crois pas. Sans doute parce que j'ai une vague intuition que vous me cachez quelque chose. Je souris.

- Concernant l'affaire de l'avion disparu ou concernant mes rêves? - Cela prouve que j'ai raison. - Je n'ai jamais dit le contraire.

Le commissaire éteint nerveusement sa cigarette. - Et dans quel but agissez-vous ainsi? me demande-t-il. Je ne réponds pas .

- Dans quel but? me demande-t-il en haussant la voix. L'affaire est de toute importance. Nous risquons l'explosion finale, dans les plus brefs délais si nous ne mettons pas la main sur ce commando mystérieux.

- L'explosion finale, commando mystérieux, dis-je calmement. Vous vous foutez de moi ou quoi? Vous n'avez pas honte de me raconter des salades dans l'espoir de me faire peur afin...

- Afin?

- Vous allez mal finir, crie-t-il. Vous allez être condamné pour non assistance à des personnes en danger de mort. J'éclate de rire. Le commissaire reste bouche bée Puis le fou rire passé, je lui dis:

- Afin que je tombe dans le panneau.

- Je ne risque strictement rien. Pour la simple raison qu'il existe un pouvoir audelà du pouvoir des hommes. Mettez-moi en prison, torturez-moi, utilisez vos drogues et vos sérums, de toute façon ça m'est égal, et vous vous enfoncerez dans une mare d'erreurs et d'absurdités de laquelle vous ne pourrez plus vous en sortir. - Ce n'est pas la première fois que l'on me tiens ce discours. Bref, puisque vous refusez de nous dire ce que vous savez, nous nous trouvons dans l'obligation de vous

garder quelques jours parmi nous.

14 Je m'allonge sur le banc en béton de mon nouvel habitat: cellule d’un à deux mètres carrés destinée à étouffer aussi bien le désespoir que tout espoir. Il faut que je tienne bon, me dis-je. De toute façon, ils n'oseront pas me torturer.

De petites inscriptions et de minuscules dessins obscènes contre les murs me font sourire. Je ferme les yeux. Je préfère le noir de l'aveugle au gris beige du prisonnier. Je me trouve au bord d'une rivière. Assis, les pieds dans l'eau.

Sur l'autre rive, un garçon d'une dizaine d'années est en train de pêcher. - Ça mord? je lui demande. - Je ne sais pas, me répond-t-il d'une voix

fragile et mélancolique.

- Il faut regarder le bouchon, lui dis-je. Quand il disparaît de la surface de l'eau, c'est que ça mord. Et puis on sent les vibrations... Tu sens quelque chose? - Je ne sens rien. - Ça fait longtemps que tu es là?

- Depuis ce matin. C'est peut-être l'effet du médicament. - Le médecin m'a fait avaler une dragée noire. Au début, je ne voulais pas la prendre mais comme elle était amusante je l’ai prise. - Parce qu’elle ressemblait au drapeau de s pirates. Noir avec un tête de mort. - Mais c’était du poison! je crie. - Pourquoi tu dis qu’ elle était amusante. - Quel médicament?

- Du poison pour poisson? me demande le gamin d'un air naïf.

- Mets les doigts au fond de ta gorge, je conseille au gamin avec affolement. Il faut que tu vomisses, tu as avalé du poison.

Le gamin m'obéit aussitôt. Il met deux doigts au fond de sa gorge et un serpent noir sort de sa bouche. Puis il se met à cracher du sang et de la boue... Je me réveille en toussant. À cause d'un cathare bloqué au fond de ma gorge.

15 Le lendemain matin, après un bol de café au lait et un morceau de pain, on m'amène au bureau du commissaire. - Alors Delarue, me dit le représentant de

L'air conditionné, cette invention pleine de fraîcheur n'est bonne que pour les esprits surchauffés et la prolifération des virus.

l'ordre, vous avez mis vos idées en place?

- Mes idées ont toujours été en place, je lui réponds sèchement. C’est sans doute pour cela qu'elles dérangent certaines personnes. Malheureusement pour elles et malheureusement pour moi.

- Dans la vie, il faut savoir mettre de l'eau dans son vin si l'on veut se faire des amis, me dit le commissaire. - Un vrai ami vous accepte tel que vous êtes. - C’est a vérifier. - Qui se ressemblent s’assemblent.

- Tout est possible dans votre univers impossible...

- Mais un jour vous vous retrouverez dans le lit d'un hôpital psychiatrique et l'on vous forcera avaler des potions magiques. - Pourquoi dites vous ça?

- Parce que vous cherchez l'erreur là où tout est parfait et la perfection dans le trou noir de l'absurdité. - Vous croyez vraiment ce que vous dites? - Je préfère ne pas vous répondre. - Vous avez peur?

- Un bourreau est toujours à craindre. Car son métier est de tuer sans juger. Il condamne sans jugement. Et à force de jouer ce jeu imbécile, il risque même de vouloir un jour condamner sa propre image en se regardant dans une glace. Je plains vos proches et surtout actuellement votre fils.

A ces mots, le visage du commissaire devient d'une blancheur incroyable. - Vous connaissez mon fils? me demandet-il tout affolé. - Dans mon dernier rêve seulement.

- Qu'avez-vous rêvé? - C’est tout? - Non. - Continuez.

- On l'a forcé à prendre un médicament.

- Parlez-moi plutôt du médicament. Quel sorte de médicament c'était?

- Il péchait...

- Un médicament qui avait une allure de poison. - C'était mortel pour lui? - Oui. - Et il l'a avalé?

- Oui, mais suite à mes conseils, il l'a craché.

16 Toute expérience est enrichissante. Même celle de la prison, à condition qu'elle soit de courte durée. Elle est surtout enrichissante pour ceux qui aiment réfléchir mais abrutissante pour ceux qui n'ont rien à réfléchir. Je remercie le Seigneur pour m'avoir créé avec une cervelle capable d'encaisser bien des injustices et des insultes. Un cerveau guère plus développé que celui de n'importe quel autre idiot de mon espèce mais dont quelques cellules ont germé avec quelques siècles d’avance. Sans doute par un pur hasard de circonstance. Ou par caprice. Un génie n'est-il pas quelques fois capricieux? Que dire du Créateur? La porte de ma prison provisoire s'ouvre pour un nouveau face-à-face avec le commissaire, je pense.

Le commissaire se lève d'un bond et comme une furie quitte son bureau. Trois minutes plus tard, deux gendarmes me ramènent dans ma cellule.

Et encadré par deux monstre de chair et de

muscles, tel un richissime marchand de canons respecté et haï de tous, je me laisse conduire vers un ailleurs plus étrange que le plus étrange labyrinthe de mes rêves. De couloir en couloir, de porte en porte, je me retrouve dans une pièce digne d'un salon royal.

On me demande de m'asseoir au bout d'un table ovale. J'obéis avec plaisir. Les deux gendarmes se retirent. Le temps de regarder autour de moi la beauté du décor et voilà qu'arrive le commissaire accompagné de deux femmes et de quatre hommes. Je me lève plus par timidité que par politesse. Le commissaire me fait gentiment signe de m'asseoir. Tout le monde s'assied. On me regarde avec curiosité, bien qu'avec le sourire. Je dois être à leurs yeux une bête curieuse tombée du ciel. Le commissaire ouvre un dossier et me dit d'un ton solennel: - Monsieur Jean Delarue, la vérité n'est pas

toujours bonne à dire car chose faite risquerait d'engendrer des réactions en masse sans précédent. Et mon métier consiste principalement à empêcher toute avalanche d'injures et d'accusations. Mais parfois, il est sain de mettre les points sur 1es “i” afin de donner espoir aux désespérés et courage aux découragés. Malheureusement, lorsqu' il s'agit d'un cas particulier, il m'est déconseillé de prendre une décision sans la présence de la haute autorité. C'est pourquoi j'ai fait appel, si je puis m'exprimer ainsi, aux têtes grises du canton. Ces personnes sont présentes ici. Monsieur Delarue, bien que vous soyez soupçonné d'appartenir à une armée secrète de terroristes déterminés à faire exploser la planète, nous avons décidé, fautes de preuves, de vous libérer. - Comment ça une absurdité? s'exclame le commissaire, étonné et vexé à la fois. - Faut il vous remercier, vous et le président de la confédération pour être dans mes droits? - Le contraire serait une absurdité, dis-je.

- N'oubliez pas Delarue que la police à tout pouvoir lorsqu'il s'agit d'un cas particulier et vous êtes un tel cas.

- Je comprends, dis-je, la police comme toute institution créée par des hommes en colère est capable de beaucoup d'imagination. Elle peut aussi bien épingler une médaille au revers de mon veston que m'agrafer un sachet d'héroïne à la poche de celui-ci. Tous les moyens sont bons lorsqu'il s'agit d'un cas dit particulier, n'est-ce pas commissaire? Le commissaire ne répond pas. Et j' ajoute:

- De toute façon, quelque soit ma moralité, vous avez besoin de moi. Car je suis le seul à pouvoir retrouver l’avion disparu. Par des méthodes toutes autres que les vôtres. Des méthodes qui vous intriguent pourtant mais pour lesquelles vous restez sceptique, faute d’éducation. Un esprit préoccupé par le temps ne peut explorer le temps. Oseriezvous dire le contraire?

Le commissaire se gratte la tête, regarde ses complices, aux têtes plus chauves que grises à part les deux dames, et me répond:

- Je ne crois ni aux pouvoirs parapsychologiques, ni à ceux des sorciers et je m'efforce de croire aux miracles du Christ. Je ne crois qu'au pouvoir de la raison et de la logique. Cependant votre rêve sur mon fils m'a donné beaucoup à réfléchir. Car il a permis à mon enfant d’éviter le pire. J'ai conclu que pour une fois dans l'histoire de notre police, il serait intéressant de confier une mission à un citoyen hors du commun. Acceptez-vous de collaborer avec nous? Mes yeux brillent de joie. Plonger officiellement dans une histoire d'espionnage, c'est le désir de tout aventurier qui a conservé une âme d'enfant. Pourtant un petit angegardien me conseille de garder mes pieds sur terre.

- Acceptez-vous de collaborer avec nous? me redemande le commissaire. - Je ne dis pas non, je réponds.

- J’accepte mais à la condition que je puisse me retirer quand je le voudrais.

- C'est-à-dire?

Les têtes grises se regardent les unes les autres, se font de drôles de sourires puis le commissaire déclare: - A-t-on essayé de vous contacter? me demande-t-il subitement. - L'appétit vient en mangeant...

Le silence est d’or et la parole d’argent. Mais les conseils d’un rêve valent beaucoup plus.

- Non, je réponds, personne n'a essayé de me contacter

- Ça viendra, sûrement ces prochains jours, me dit le commissaire. - En somme, il a suffit d'un rêve pour que tout soupçon à mon égard parte en fumée.

- Tournons la page et passons à table pour une plus appétissante conversation! dit le commissaire.

Tout le monde sourit.

Ce qui prouve que l'amitié passe par le ventre avant de séjourner dans les sphères nébuleuses de l'esprit.

17 Une entrecôte tendre comme du beurre, de croustillantes frites, quelques haricots pourgarniture et un vieux bourgogne pas trop cher suffisent pour créer un climat de détente et de confiance.

Trois heures plus tard, je suis chez moi. Le seul coin auquel je suis attaché. C'est mon paradis à moi, ma prison bien aimée, mon sanctuaire, mon tombeau...

Il est tard. C'est donc le moment de tirer le rideau sur une journée trop chargé en promesses.

18 Je me retrouve face à un mur. En plein désert. Le sable est rouge. Le mur ne m'est pas totalement inconnu. Il a quelque chose de familier.

Un bédouin surgit de derrière le mur et me dit: - Pierra va accoucher d'un mouton noir. Il ne faudra pas laisser en vie un tel monstre. Ça permettrait aux légions helvètes de surgir des temples. - Quelle idée! dis-je.

- Les idées ne manquent pas ici, me répond le bédouin avec tristesse. C'est l'argent qui manque. - Sans doute, me dit-il, mais Pierra ne doit pas accoucher. - Comme partout, j'ajoute.

- Comment est-ce possible? Comment une femme peut-elle accoucher d'un mouton

noir?

- Le feu engendre le feu. La folie engendre la folie. Un grain de sable dans l'engrenage et c'est la catastrophe. Le vent de la haine est un élément à craindre. À votre place, j'aurais déjà essayé de mettre fin au fonctionnement de cette machine débile. Voulez-vous essayer? - Que dois-je faire? - Avorter Pierra.

- Comment? Je ne suis pas médecin et je n'ai pas la moindre connaissance dans ce domaine.

Le bédouin se met à rire. Puis il me dit avec le sourire: - Vous êtes plus jeune que moi. En meilleure forme. Un coup de votre sabre dans son bras et le tour est joué. Pierra est une assoiffée, comme on dit chez nous. Elle a soif de jeunesse et d'espérance. Vous n’avez

pas perdu votre sabre pendant le voyage? - Je ne crois pas. - Où est-il? - Où ça? - À sa place. - Derrière mon dos. - Vous voulez rire? - Non.

- Vous n'avez qu'à constater par vousmême. Le bédouin tourne autour de moi et tout d’un coup il se met à me frapper...

- Je ne vous crois pas.

Je me réveille avec une forte douleur dans les reins.

Je me masse le bas du dos avec une pommade à l'essence d’eucalyptus, pommade miracle qu’un ami m’avait apporté de la Thaïlande. Je vais à la cuisine où je me prépare une tisane miracle qu’un autre ami m'avait apporté de la Birmanie. Et, miracle après miracle, je replonge dans mon lit car il n'est que quatre heures du matin.

L'alcool probablement, me dis-je.

19 Intrigué dès mon réveil, vers huit heures, par le nom de Pierra, je vais à la bibliothèque municipale et je me mets à enquêter sur cette mystérieuse personne. Et c’est au bout de plusieurs heures, après avoir fouillé dans une vingtaine d’ouvrages historiques et de dictionnaires, que je tombe sur un nom qui pourrait être la clé de mon énigme.

Pétra: ville de l'Arabie ancienne, capitale des Nabatéens... Vestiges de monuments taillés dans le rocher... Nabatéens: peuple de l'Arabie septentrionale qui constitua un état puissant à l'époque hellénistique... Je décide alors d'approfondir ma connaissance.

Je lis et relis:

Je feuillette un livre d'archéologie parlant de Pétra quand subitement une main sur mon épaule me fait sursauter. C’est le commissaire! - Vous vous intéressez aux vieilles pierres? me demande-t-il avec humour. - La réponse est là, dis-je. Le commissaire sourit. - Dans ce livre? dit-il.

-Tant de choses échappent aux yeux des lecteurs, je réponds.

- Je ne savais pas qu'un avion pouvait se transformer en un objet antique. Le commissaire me demande en changeant de ton: - Est-ce qu'on a essayé de vous contacter? J’hésite puis je réponds avec fermeté: - Oui, j'ai reçu une lettre anonyme. - Ce matin? - Vous le savez maintenant.

- Non, le jour-même où vos gendarmes sont venus me chercher. - Pourquoi ne me l'aviez-vous pas dit tout de suite? me demande-t-il - Et lors de notre réunion, en présence de la haute autorité, c’était aussi une question - Question d'envie. Le commissaire est un peu étonné.

d'envie?

- Non, de méfiance. - De méfiance? - Oui, une question de méfiance. - De qui vous vous méfiez? - De tout le monde. - Même plusieurs. - Citez-en une. - Non, il y a une raison.

- Un traître n'est pas à exclure. - Je fais confiance à mes rêves, Monsieur le commissaire. - Vous exagérez. - La vie ne pardonne pas, le rêve encore - Tout de même!

moins.

- Je suis très sérieux. Oui, un traître n'est pas à exclure. Car l'argent pourrit l'homme. Et puis, il y a le problème des sympathies politiques et religieuses... - Bref, bref! Que disait cette lettre? - Je devais téléphoner... - A qui? - Inconnu. - Non.

- Vous n'êtes pas sérieux.

- L'avez-vous fait? - Pourquoi?

- Parce que j'étais en prison chez vous à ce moment. - Nom de Dieu! Mais pourquoi ce silence?

Nous serions maintenant sur une piste.

- Pas forcément. Le silence est notre meilleur allié.

- Et depuis, avez-vous essayé de téléphoner? - Je viens de vous le dire, le silence est notre meilleur allié.

Le commissaire se gratte la tête puis il me dit sèchement: - Quel est ce numéro? - Pas question.

- Je vous ordonne de me le donner. - Une lettre scellée se trouve chez mon avocat. Remettez-moi en prison et toute la presse sera au courant de cette histoire. Un léger grincement de dents et l'ennemi du désordre me déclare avec humour: Je serre les poings et lui dit:

- Si toutes les sorcières avaient votre ruse à la place de leur balai, je me serais déjà converti à l'occultisme. - N’oubliez pas que nous devons nous voir cet après-midi. Et il ajoute avec sérieux:

20 Pierra: Pétra. Helvète: hellénique. Un mur en plein désert, un bédouin...

- J’ai une mémoire d'éléphant, je lui réponds avec un sourire au bout des lèvres. Surtout lorsque je n'ai rien à gagner.

L’avion ne peut se trouver que dans ce coin d'enfer, me dis-je.

J'attends, comme prévu, le commissaire dans un café où les étudiants et les étudiantes dévorent autant les théorèmes et les axiomes qu'ils se dévorent des yeux. L'ami des justes arrive avec vingt minutes de retard.

- Mille excuses, me dit-il en s'asseyant, j'ai été retenu pour une question administrative.

- Alors? Quoi de neuf? Toujours rien? Quelles sont vos intentions? Préférez-vous que nous organisions ensemble votre programme ? Avez-vous fait d'autres rêves intéressants? me demande le commissaire avec rapidité et méthode. Je déteste les hommes pressés autant que les vent violents. Car aussi bien les uns que les autres sont des agents perturbateurs et destructeurs. - Je n'ai rien rêvé, je réponds au commissaire après cette réflexion.

Je suis étonné de ses mille excuses. Et de son retard aussi. Pour un homme qui aime la perfection du comportement humain, la non-ponctualité doit être synonyme de crime. Enfin, on se pardonne toujours ce que l'on ne veut jamais pardonner aux autres.

- L'avion est aux mains des Palestiniens, je lui réponds.

- Vous semblez avoir des soucis, me dit-il.

- C’est impossible, me déclare-t-il. Il y a longtemps qu'ils auraient revendiqué cette attentat.

- On murît avec l’âge, je 1ui réponds. Au début on parle puis, avec les années, on finit par se taire. Pourquoi chercheraient-ils à négocier un tel butin? - Vous n'êtes qu'un commissaire, Monsieur le commissaire. - Que voulez-vous dire par là? - À chaque grade son pouvoir. - Un tel butin?

- Non, mais dans cette histoire vous n’êtes qu’un pion. Et vos supérieurs vous consi-

- Mais c'est une insulte!

dèrent comme tel. La confiance ne règne pas au sein de la police comme vous le croyez. On se méfie autant de vous que vous vous méfiez de moi. Un air de tristesse plane autour du commissaire. - Vous avez rêvé ça? me demande-t-il. - Peut-être, dis-je.

Puis, presque avec naïveté, il me demande: . - Croyez-vous que je ne suis pas à la hauteur pour mener à bien cette mission? Mon coeur est plus fort que mon sens du jugement.

- À mon avis, vous êtes l'homme qu'il faut, je lui réponds.

Un air d'espérance flotte maintenant autour du commissaire. Un sourire de roi se dessine sur son visage. L’aigle blessé est prêt à s’envoler pour son habituelle altitude.

- Nous allons faire du bon bouleau ensemble, me déclare-t-il avec enthousiasme. - Je me demande finalement pourquoi on a mis la presse à l'écart. Votre idée du butin en est peut-être la raison. De l'or et de l'argent sale... - Appartenant à plusieurs gouvernements. - De quoi monter toute une armée. - Et les passagers? - De quoi anéantir bien des villages. - Un révolutionnaire n'est pas forcément un assassin. - Je ne suis pour personne mais j'estime que tout le monde mérite un chez soi. Chacun mérite de se sentir chez soi. - Vous êtes pro-palestinien? Puis il me dit:

- Avec de la mauvaise volonté, on prolonge n'importe quel cauchemar. - Si l'Égypte, Israël, la Jordanie et l'Arabie saoudite acceptaient de céder un petit coin de leur territoire, situé au bord de la mer Rouge, on pourrait créer un pays pour les Palestiniens. Un pays que je baptiserais l’Akabie. Je devais m’y attendre car l’optimisme fait sourire le pessimiste. - Au fait, dis-je pour changer de conversation, vous n'avez rien commandé. Ma solution fait sourire le commissaire. - Vous avez une solution?

- Le problème est bien complexe.

- C’est vrai, dit-il, où ai-je la tête? Il faut que ça change! Je vais vous montrer comment on met de l’ordre dans un établissement public.

- Cet établissement mérite d'être sanctionne. Car le personnel néglige la clientèle par son absence. Des consommateurs nous regardent en souriant.

Il se lève et déclare à haute voix:

Un homme, dont le ventre est aussi gros que celui d'une femme enceinte prête à accoucher, s’approche de nous et dit sèchement au commissaire: - Si mon établissement ne vous plaît pas, Monsieur, vous n'avez qu'à traverser la rue et faire vos singeries en face. Des illuminés comme vous, on n'en a pas besoin ici. Le commissaire d'un geste brusque sort sa carte de policier, la colle presque sous le nez de l’homme et lui dit:

- Qui juge trop vite risque de payer les frais d'un mauvais jugement. Je suis un représentant de l'ordre, commissaire de police. Et vous me devez respect et assistance dans

le cas où je vous le demande. Avez vous compris? L'homme repousse le bras du commissaire et lui répond: - Même si vous étiez Dieu sur terre, vous ne feriez peur qu'à une mouche. Nous vous payons pour nous servir et non pour jouer au petit dictateur, Monsieur le commissaire de police! J’interviens en disant:

- Le monde va déjà de travers, vous n'allez pas le faire basculer? S'il vous plaît, Messieurs, soyez nobles dans vos gestes et dans vos coeurs.

Le commissaire et le patron du café, tous deux surpris de mes paroles, me regardent plein d'admiration. - Une bonne bouteille de vin avec de la viande séchée effacera cet incident ridicule. C’est le miracle sur terre! Et je propose:

Qu’en dites-vous?

Personne ne dit non. Le contraire m'aurait étonné. 21 J’entre dans une horlogerie.

Un vieil horloger, penché sur une montre à pendule, un immense tournevis à la main, se redresse et me déclare:

- La ponctualité est signe de sagesse, car il est question de respect de l'autre. Cela vous concerne tout particulièrement. Une erreur de votre part et c'est la catastrophe. Une fraction de seconde de retard risquerait de vous donner des maux de tête jusqu'à la fin de vos jours et je ne parle pas des maux de coeur. Il me montre son immense tournevis et me dit: - Ceci n'est qu'un outil mais mille fois plus utile que tout bon conseil. À chacun son propre outil. Le vôtre, je ne connais pas.

D'ailleurs, ça ne m'intéresse pas de le savoir. Mais il serait nécessaire que vous vous le sachiez.

Subitement un corbeau à moitié déplumé survole le magasin et va se poser sur une armoire qui se trouve dans un angle de celui-ci. - N’ayez crainte, me dit l'horloger. C'est mon oiseau de malheur, mon juge, mon critique d'art. Il est né pour semer le doute, le trouble. Incapable de découvrir l'essentiel, il se contente de juger l'homme ou l'artiste en se basant sur la propreté et la qualité de ses chaussures.

- Et il vient souvent vous rendre visite? je lui demande en désignant de la tête cette bête curieuse. - Trop souvent, me répond l’horloger avec rage. Il me rend parfois malade. Surtout le jeudi. - Le jeudi?

- Pourquoi le jeudi?

- Parce que c'est le jour où je peux rester plus longtemps au lit le matin. - Alors, il vient me réveiller et il me dit que ce n'est pas parce que les écoles sont fermés ce jour-là, qu'il ne faut pas remonter les horloges. Je sais qu'il n'a pas tout à fait tort, mais ce n'est pas une raison suffisante pour jouer au gendarme et me réveiller comme on réveille un vagabond de grand chemin. Tout d'un coup toutes les horloges du magasin se mettent à sonner. Et l'horloger me dit avec calme: - Et alors?

- Oui, pourquoi le jeudi?

- Camarade, nous en avons pour un sacré bout de temps à faire cesser cette symphonie infernale. Commencez par choisir la montre qui vous paraît la plus familière et,

une fois convaincu de votre choix, prenezla dans vos mains et essayez de l'écraser de toutes vos forces.

Je porte donc mon choix sur une montrebracelet en or qui se trouve sur une chaise, oubliée sans doute par un client, mais celleci me glisse entre les doigts... Je me lève. Je cherche mon réveil qui sonne. Je le trouve sous mon lit. 22 - Une odeur de mort plane au-dessus de l'avion. - Vous avez rêvé ça?

- Non, d’horloges et d’horloger. Il est temps que je parte pour la Jordanie, commissaire. Avant qu'il ne soit trop tard pour Iris. Il faut m'obtenir un visa et un billet d’avion.

- Pour le visa, je me suis déjà renseigné, on vous le donnera à l’arrivée à condition que votre passeport ne soit pas échu. Pour le

billet d'avion, c'est plus compliqué.

- Je comprends, on ne me prends pas au sérieux. - Vous vous trompez, j’ai totalement confiance en vous. - Vous peut-être, mais pas les autres.

- Et dans un cas très très urgent, comment faites-vous?

- Il y a peu peu de ça. Et puis si le temps presse, je préfère vous rembourser vos frais à votre retour. Question d'administration.

Le commissaire sort son portefeuille de son veston, l’ouvre et en sort cinq billets de cent francs.

- Tenez, me dit-il, c’est une avance, de ma propre poche. - Non merci, dis-je, on fera les comptes à mon retour.

- C’est tout ce que je peux faire pour l'instant, me déclare-t-il, car l'administration est une affaire qui ne fonctionne bien que lorsque toutes les têtes grises ont les mêmes idées. Vous voyez ce que je veux dire? - Parfaitement. Mais qu'est-ce que vous auriez fait si je n’avais pas un centime? Le commissaire ne sait quoi répondre.

- Aucune importance, dis-je en souriant. Toute société a ses faiblesses. Même si des milliers d’hommes comme vous luttaient pour le bien-être de tous. - Vous n'avez pas rédigé de rapport sur nos dernières conversations? Puis je demande au commissaire:

- Un très vague rapport. Sans aucune précision, aucune décision.

- Personne ne doit être au courant de mon voyage pour la Jordanie, dis-je fermement. Je vous le dis pour la deuxième fois, il y a

peut-être un traître parmi les têtes grises ou au sein même de la police. - Vous me prenez pour un fou, dis-je, n’estce pas? - Pas du tout. Je pense à quelqu'un. Un jour vous le saurez, peut-être. Pour l'instant occupons nous de votre voyage, me dit-il en se levant énergiquement. Le commissaire paraît pensif.

23 Et me voilà en plein ciel via la Terre Sainte, en partie.

Dans mes poches: mon passeport, un carnet de chèques, une petite carte typographique de la Jordanie, un mouchoir et mes clés avec une toute petite boussole au cas où je me perdrais dans le désert.

Mon bagage est celui du parfait touriste attiré par le monde biblique. C’est à dire: sac à dos avec sac de couchage. Et pour tromper l'ennemi: une bible et un guide

À la tombée du jour, j'arrive à Amman. Tout se passe bien, on m'a pris pour celui que je ne suis pas. Un taxi me conduit à mon hôtel, pas trop chic, bien entendu, vu mes convictions de bon chrétien. Je me rase, prends une douche, me rhabille rapidement et je descends au restaurant de l'hôtel. Je m'installe dans un coin et commande en deux mots et trois gestes: un steak, des pommes frites, une salade de tomates et une eau minérale. Un quart d'heure après, le tout est sur ma table...

bleu dépassant de mon sac. Le commissaire voulait que je porte un croix autour de mon cou. J'ai refusé par pudeur et par respect car je ne suis pas un pratiquant.

J’appelle le garçon et avec des arabesques linguistiques lui commande en guise de digestif un café et des cigarettes.

Le garçon me fait comprendre que l'hôtel

ne vend pas cet article mais que lui, il est tout disposé à m'offrir une cigarette. L'homme se retire au pas de course et quelques secondes après il revient avec le café et une boite de cigarettes, une boite métallique. Il dépose la tasse et la boite devant moi et il s’enfuit comme une étoile filante. Je prends la boîte dans mes mains et je me mets à la scruter de mes yeux comme un ethnologue ou un archéologue face à un objet provenant d'une curieuse civilisation. J'accepte avec un mouvement de tête.

Puis je l'ouvre et je hume l'odeur du tabac qui aussitôt me chatouille le nez et me fait éternuer. Heureusement que j’ai toujours un mouchoir dans ma poche. Et pendant que je me mouche, une main tenant un briquet allumé me fait sursauter.

Je me retourne et je découvre un homme

qui ressemble étonnamment à l'horloger de mon dernier rêve.

- Quelle manie vous avez tous à me faire sursauter, dis-je. L'homme range son briquet dans sa poche et s'assied en face de moi. Puis après quelques interminables secondes, l'homme me dit en français avec un fort accent britannique: -Je suis ici pour votre sécurité et surtout pour la même raison que vous, Monsieur Delarue. Je me sens mal à l'aise. Je prends une cigarette et je l'allume.

Le salaud! Il m'a trahi, il n'a pas eu confiance en moi, me dis-je en pensant au commissaire. - À qui ai-je l'honneur? je demande à l'homme.

L'homme sourit et me dit: - James tout simplement?

- Vous pouvez m'appeler James. - Oui, James tout simplement ou James James si vous préférez. - Je vois. - Question de sécurité. - Les deux.

- Laquelle? La vôtre ou la mienne? Poussé par ma curiosité, je demande à mon futur compagnon de route, il y a bien des chances: - Vous travaillez pour qu'elle assurance? Assurance ou banque? Ce sont les lingots d'or qui vous intéressent, n’est-ce pas? Ou les passagers? L'homme sort une carte de son veston, me

la montre à distance et me dit:

- Je travaille pour la reine d'Angleterre. L'image de White me vient à l'esprit.

- Vous connaissez White alors? je demande naïvement. L'envoyé de la reine se mord la lèvre inférieure et me répond: -Mon pays est un grand pays.

- Mais White travaille aussi pour votre reine, lui dis-je avec un sourire au bout des lèvres. - Nous sommes plusieurs à travailler pour elle. Dans quel service est-il? - Vous vous faites de fausses idées, Delarue. - Le même que le vôtre.

- Et vous, vous avez tendance à prendre

tous les gens pour des imbéciles. - Alors comment se fait-il que vous soyez au courant de mes faits et gestes? James James se frotte l'oreille gauche et me dit: - Certainement pas.

- Je ne connais pas votre ami White mais je connais personnellement celui qui a organisé votre voyage. - Ce n'est pas un salaud, c'est un vieil ami à moi. Et il a jugé bon que je vienne vous donner un coup de main. - L'affaire est de haute importance. Ce n'est pas une banale affaire locale mais une affaire internationale très, très compliquée. - En somme vous êtes au courant de tout. Il s'approche de moi et me dit à voix basse: - Le salaud!

- Pas du tout. Le commissaire m'a seulement dit où vous étiez.

- Il vous l'a dit ou on l'a forcé à vous le dire?

- Il y a un peu de ça. Que voulez-vous, on ne peut pas garder pour soi un secret dont plusieurs gouvernements... Il s’arrête net. Je souris.

- Pourquoi souriez-vous? me demande James James d'un air très étonné. - Parce que vous croyez que je ne suis pas courant de toute l'histoire, je lui réponds. Je précise: - De toute l'histoire.

James James se frotte maintenant l'oreille droite.

- Dites ce que vous savez, dit-il. - Je ne crois pas à la puissance de vos rêves. - Très subtil!

- Je constate que vous savez sur moi plus de choses que vous prétendez. - Vos rêves c’est de la blague, n'est-ce pas? - Pas du tout. - Je ne vous crois pas.

- C’est vous ou votre reine qui ne me croit pas? - Eh bien, sa majesté et son fidèle serviteur se foutent majestueusement le doigt dans l'oeil. - Et vos histoires font sourire toute l’Angleterre. - Elle et moi.

- Ça m'étonnerait car elles ne font pas la une de vos journaux, pour une raison bien précise. - Vous avez peur de couvrira de merde votre drapeau britannique. - Et puis, je m'en fiche, dis-je. Après tout je n'ai rien à gagner dans cette histoire. Je vais vous dire tout ce que je sais. L'avion se trouve à Pétra. Un sourire discret se dessine sur le visage de James James. - Vous connaissez? dis-je. James James est outré. - Laquelle?

- J’y étais il y a deux jours, me répond-t-il sèchement. Suite à une de vos déclarations à votre commissaire. - Le salaud, le salaud, le salaud! C'est sûrement lui le traître.

- Calmez-vous Delarue. Votre commissaire est un parfait gentleman. Mais un parfait menteur. Et vous, vous n'êtes qu'un pitre. Un faux ou un vrai pitre. L'avion ne se trouve ni à Pétra, ni ailleurs dans ce pays. Un avion touristique muni d’un appareil sophistiqué a survolé la région. Du sable, rien que du sable. Le doute commence à me vaincre. - Ça m’étonne.

Subitement une image d'un rêve éclate dans ma cervelle. Celle d’un avion en flamme.

- Et si l'avion a été découpé au chalumeau, dis-je, mis en pièces dans des grottes. Car je crois qu’il y a d'étranges grottes à Pétra. On l’a enterré dans le sable. - Un appareil photographique aussi puissant soit-il n’aurait servi à rien. Qu’en pensez-vous? James James est tout pensif.

James James se lève d'un bond et me dit avec un humour:

24 Le lendemain matin, après un petit déjeuner à la britannique en compagnie de James James, c’est ce qui explique la nature du petit déjeuner, je monte dans la voiture de mon nouvel associé de voyage, un véhicule de location.

- Delarue, ce petit détail de grande importance a échappé au service de sa majesté. Je crois qu’ensemble nous allons découvrir les mines du roi Salomon.

- Si nous trouvons l'avion, vous aurez droit à la Victoria Cross, me dit James en mettant la voiture en marche. - Je ne saurai pas où la mettre, je lui réponds. -Ça s'épingle au costume les soirées de gala.

- Si ce n'est que ça, je dois encore avoir

une vieille veste...

Arabes, Palestiniens, Kurdes, Arméniens peut-être et prophètes inconnus, se croisent, se suivent, entrent et sortent des maisons dont certaines, pas forcément les moins blanches, sont imprégnées de préjugés et de murmures, de ces murmures qui font éclater une révolution.

Mais bien vite nous voilà en plein désert: océan de sable et de chaleur aimé des mystiques et des solitaires.

Je regarde ce tableau naturel avec méfiance par crainte de voir surgir de derrière une dune un monstre légendaire crachant du feu et des cadavres.

- Quel effet ça vous fait d'être dans cet enfer? me demande James James, le visage en sueur. - Je suis surpris. - Surpris?

- Oui, surpris.

- Ni l'un, ni l'autre. Je suis surpris, surpris tout simplement.

- En bien ou en mal?

- Une autre réponse de votre part m'aurait étonné, me déclare James James. - Je me demande comment vous faites pour supporter une chaleur pareille. Puis il me dit:

- Je suis insensible aux températures, je lui réponds. James James s'essuie le front avec la manche de sa chemise.

- Vous en avez de la chance, me dit-il. Mais finalement à quoi êtes-vous sensible? D'après le rapport du service de contreespionnage londonien, vous êtes également insensible à la douleur mentale?

- Il faut me pardonner pour mon français, je veux dire par là que si on insulte votre pays ou votre président vos réactions sont nulles. - Mais il y a tout de même un domaine pour lequel vous êtes particulièrement sensible. - Un homme normalement constitué l’est forcément. Et à part ça? -Mes rêves. - James James sourit. - La femme. - Heureusement.

- Qu'est-ce que vous voulez dire par là?

- Un esprit matérialiste ne se plie qu’aux lois de la physique, lui dis-je. - Vos rêves ont fait sourire bien des personnes de mon service, me dit James.

- N’empêche que c'est grâce à eux que nous sommes ici, n'est-ce pas camarade? Au bout de deux heures, James James arrête la voiture. - C’est ça Pétra? je lui demande ne voyant autour de moi que désert et immenses rochers. - Le voyage se termine là, me dit-il. James James ne répond pas.

- Le reste on le doit faire à pied, me dit-il en retirant de la boite à gants de la voiture un petit appareil. - Quel bizarre appareil de photo, dis-je pour en savoir plus. - C’est un compteur Geiger, me corrige l’envoyé de la reine. - Un compteur Geiger pour l’or? - C’est une invention purement japonaise.

Puis nous traversons une gigantesque faille séparant deux immenses morceaux de roches et c’est le spectacle, un spectacle de beauté et de mystères: des façades de maisons creusées dans le roc, un roc d'une couleur rose et des colonnes debout et couchées, temples et maisons en ruine, dégagent une atmosphère étrange. Un bédouin, sorti de je ne sais où, s’approche de nous.

Nous marchons, nous marchons...

Lorsque l’homme se trouve à cinq mètres de moi, je dis à James James: - L’homme doit tout savoir. Il faut le questionner. Vous parlez l'arabe? - Forcément, la reine n'a pas envoyé n'importe qui, dit-il avec humour. Mais pourquoi ce bédouin? - Parce que j'ai rêvé de lui.

- N'importe quoi! dit James en haussant les

épaules.

- Demandez-lui où se trouve le mur près duquel il a enterré une brebis noire née mal formée, dis-je à James avec insistance. - C’est de la folie. - Demandez-lui. Qu'est-ce qu'on risque?

James James hésite quelques secondes puis fait tout un discours en arabe.

Le visage du bédouin se met subitement à rayonner de joie.

Le bédouin s'approche de moi, me frappe amicalement sur l'épaule, se débarrasse de son sabre et me le tend en disant quelques mots en arabes. - Prenez-le, c’est un cadeau, m'explique James James. Vous êtes un homme remarquable. Un envoyé de l'ange Gabriel. Je prends le sabre et remercie l'homme d'une chaleureuse poignée de main.

Nous le suivons pendant un bon quart d’heure à travers les ruines et finalement nous arrivons devant un mur isolé entouré de plusieurs tas de sable.

Puis l'homme nous fait signe de le suivre.

James James met son petit appareil en fonctionnement et aussitôt on entend un bruit sonore suivi de très rapides tic tac.

James James me regarde et me dit avec un sourire jusqu’aux oreilles: - Vous avez la Victoria Cross. Également l’inventeur de ce nouveau petit appareil.

25 Adieu désert, bédouins, chèvres et ruines. La civilisation m'attend pour me redécevoir! Cette étrange pensée me travers l'esprit, une fois dans l'avion.

A Genève, James James, faisant escale pour quelques jours, et moi-même sommes accueillis par le commissaire.

Une voiture discrète nous conduit vers un magnifique restaurant en pleine campagne. L'unique récompense probablement. Nous nous installons à table dans une petite arrière-salle, à l'abri du bruit et des oreilles indiscrètes.

Le commissaire commande trois bons menus et un vieux vin rouge. Nous mangeons et buvons comme des rois.

Au moment des cafés et des digestifs le commissaire me dit:

- Grâce à vous on a retrouvé l'avion ainsi que la moitié des lingots d'or qu'il transportait. Malheureusement comme vous le savez, en déterrant l'appareil, l'armée jordanienne a découvert une trentaine de cadavres, la totalité des passagers et de l'équipage. - Les cadavres étaient de drôles de cadavres, déclare James.

- Je suis tout-à-fait d'accord avec lui, disje. Ils n'étaient pas de race blanche.

- Aucune importance, dit le commissaire, car pour les familles des présumées disparus et surtout pour l'opinion publique il faut trouver une explication claire et nette.

- Quel est le pauvre nègre qui va endosser la responsabilité de cette attentat? je demande. Les palestiniens?

- Si on avait retrouvé tout l'or, on aurait pu parler d'un accident, me répond le commissaire. - Je trouve ce procédé immoral, dis-je. Il faut révéler toute la vérité, la vraie vérité. Le commissaire sourit, puis il me dit:

- La vraie vérité risquerait de mettre le feu aux poudres et des poudres il y en a des tas, hauts comme des montagnes. Et puis vousmême que connaissez-vous exactement de cette histoire?

- Eh bien, cette vérité je vais vous la dire, Delarue, me dit le commissaire. - Un jour une organisation dite humanitaire, dont le siège est à Genève, prend la décision de transférer une bonne partie de son colossal capital en Angleterre pour échapper à des esprits avides de richesse appartenant à un comité d’honneur irréprochable et soucieux de l'avenir de l'humanité. Elle fait alors appel à une maison de transport de fonds sûre, sans faille. Dans le plus grand secret les deux sociétés, si je peux les nommer ainsi, décident de transporter l'or en deux étapes. Et ce pour détourner l'attention... Première étape: par train de Genève à Amsterdam. Seconde étape: par avion d’Amsterdam à Londres. Malheureusement même parmi les irréprochables, il y a des esprits avides. Et qui dit avide, dit capable de tout... Par chance, dû à un retard de la maison de transport, l’or se trouvait dans un autre train. Mais les esprits Et il explique:

- Je peux le savoir, je réponds.

cupides ne ratèrent pas l'avion. Ils détournèrent l'avion et atterrirent en plein désert où ils découpèrent et enterrèrent l’avion. Ces cupides, on les connaît. C'est tout un monde. Deux ministres, trois policiers, trois sujets de sa Majesté , deux Allemands, quatre Italiens, deux Juifs, deux Palestiniens et quatre Suisses dont le père d'Iris... - Le père d'Iris? - Oui, le père d'Iris.

- Morts selon les autorités jordaniennes, mais en réalité disparus dans la nature. En Amérique du Sud sans doute. Avec une bonne partie de l'or. - Elle a sûrement dû retrouver son père. C'était son plus grand désir, non? Le reste ne compte pas. Vous savez, si nous avons retrouvé l'or, c'est un peu grâce à elle. - Et Iris dans toute cette histoire?

- Et où sont-ils tous ces braves gens?

- Comment ça? - Elle?

- Elle était suivie par la police. - Nous recherchions son père. Il avait déjà détourner des fonds de la même organisation...

- En Suisse comme ailleurs. Même en pleine mer, me dit le commissaire avec humour. Et je revois dans mon esprit le visage de l’astrologue. - Mais il y a une chose qui me tracasse, dis-je au commissaire. Pourquoi ces cadavres dans l'avion? Le commissaire me sourit et dit:

- En somme si Iris était suivie par la Police, je l’étais aussi?

- Ils avaient tout prévu, les salauds. Bref, on tue, on enterre, on laisse passer un cer-

tain temps, puis on déterre en cachette et par hasard un imbécile découvre l'avion disparu. Et tout entre tout dans l'ordre. - Et maintenant, selon vous, que va annoncer la presse? dis-je.

- Vous voulez dire: que doit-elle annoncer? Eh bien, rien n'a encore été décidé. Nous allons procédé avec ruse. La chasse aux sorcières n’est terminée.

- Un autre détail commissaire, dit James James, tous les passagers étaient de cette fameuse organisation? - Même l'équipage de l'avion? - Tous sauf peut-être Mademoiselle Iris.

- Les avides ont tout organisé minutieusement. Et n'oubliez pas avec de l'argent on achète n'importe qui. - Mais pourquoi alors prirent-ils le risque de faire sauter un train? Puisqu'ils avaient si bien préparé le coup de l'avion, qu'ils ont réussi d'ailleurs.

- L'or attire les avides comme la merde attire les mouches, dit le commissaire. Sans doute un autre groupe rêvait de s'approprier les lingots d'or. Il y a tant de choses loches qui se passent en ce monde. Et de plus en plus au sein d’une organisation internationale dite humanitaire. - On ne peut plus avoir confiance en personne, dis-je. - En personne, répète le commissaire.

- Comment se fait-il qu’Iris ait choisi et pu prendre cet avion? je lui demande.

- Mystère ou hasard. Et pour le savoir, il ne vous reste qu'à le rêver, mon cher ami, me dit le commissaire avec un sourire au bout des lèvres.

En rentrant chez moi, je trouve une lettre que l’on a glissée sous ma porte en mon absence. J’ouvre la lettre et je lis: “Si vous voulez revoir Iris, faites le 48.22.64 et dites Osiris

demande Isis, entre 23 et 24 heures.” Le monde dans lequel je vis est aussi brumeux et énigmatique que le monde de mes rêves. Et je me dis:

© Le Stylophile, Hank Vogel, 2013.

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