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Joseph Elie Aubert

Paysan, prêteur, maquignon


et personnage public
dans le Valais du XIXe siècle

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Mars 2009 par Annette et François-Xavier Ribordy


2

Les auteurs

Les deux auteurs de cette recherche sont Professeurs Emérites de


l’Université Laurentienne à Sudbury (Canada). Annette, qui détient un
M.B.A. de l’Université Laurentienne et un doctorat en sciences
économiques de l’Université de Lausanne, a enseigné le marketing durant
une quinzaine d’années à l’Université Laurentienne. Diplômé des
Universités de Genève, Lausanne et Montréal, François-Xavier a
enseigné la criminologie et la sociologie du droit aux Universités d’Ottawa
et Laurentienne à Sudbury. Depuis qu’ils ont pris leur retraite en 2003, ils
partagent leur temps entre le Canada, la Suisse et les voyages à travers
le monde.

La recherche qu’ils présentent ici est issue de la découverte de


manuscrits retrouvés dans la Vieille Maison qu’ils ont héritée à Chemin-
Dessus et du dépouillement de centaines d’actes des minutes des
notaires déposés aux Archives Cantonales à Sion.
3
4

Table des matières

Les auteurs ................................................................................................................... 2


Table des matières ....................................................................................................... 4
Introduction ................................................................................................................... 6
Le cadre de vie d’Élie Aubert : le Valais du XIXe siècle ............................................... 8
Sa vie, sa famille et ses activités ................................................................................ 16
À travers les actes notariés ..................................................................................... 16
Les affaires familiales ........................................................................................... 19
I. Aubert.......................................................................................................... 19
II. Berguerand.................................................................................................... 21
III Élie Aubert et sa famille................................................................................. 27
Ses activités économiques ................................................................................... 40
I . Les prêts........................................................................................................ 41
II. Les transactions immobilières ...................................................................... 42
III. Les fonds de vache ..................................................................................... 46
Les activités communautaires .............................................................................. 50
À travers le carnet de créances ............................................................................... 53
L’héritage laissé par Élie Aubert ................................................................................. 58
Conclusion .................................................................................................................. 63
Annexes...................................................................................................................... 65
Portrait de famille..................................................................................................... 65
Ascendance et descendance d'Elie Aubert ............................................................. 66
Lettre à Jean Baptiste Pellaud de Vollèges et à Chemin......................................... 67
Archives des notaires .............................................................................................. 68
Document de la Vielle maison ................................................................................. 68
Carnet de créances ................................................................................................. 68
5
6

Introduction

La découverte de plusieurs documents dans la maison de nos ancêtres


à Chemin-Dessus nous a incités à en savoir plus sur la vie et les
activités d’une famille d’un petit village de montagne, tout au long du
XIXe siècle, alors que le Valais traversait une période troublée par de
multiples conflits.

Ces documents, déposés aux Archives de l’Etat du Valais, couvraient


la période allant de 1797 à 1918. Ils se composaient de contrats
notariés et de papiers privés concernant des transactions immobilières,
d’autres achats et ventes, de prêts, d’un contrat de mariage,
d’obligations, de partages, de récompenses, de sommations à
comparaître, ainsi qu’un carnet de créances et des petits papiers de
partage rédigés par Catherine Aubert-Cretton à l’intention de ses
quatre enfants1.

À partir de ces documents, nous avons entrepris une recherche


exhaustive, dans les minutes des notaires de Martigny et de Vollèges,
des actes concernant les familles Berguerand, Aubert et Pellaud, et
d’autres se rapportant au village de Chemin, notamment aux affaires de
la chapelle. Ces résultats nous ont amenés à poursuivre nos
recherches auprès de nombreuses autres sources : les Registres de
paroisse de Martigny et de Vollèges, le bureau d’état-civil de Martigny,
les jugements des tribunaux et des chambres pupillaires, les cadastres
et les archives des communes de Martigny et de Vollèges, le Bulletin
officiel du Canton du Valais, ainsi que des archives privées. Nous nous
sommes aussi intéressés à la tradition orale par des entretiens avec
certains membres de la famille et des habitants du village de Chemin et
des environs. Dans ce dernier cas, il ne nous a pas toujours été
possible de confirmer ou d’infirmer certaines déclarations.

Nous avons choisi de centrer notre recherche sur Joseph Élie Aubert
né en 1821 et décédé en 1905, paysan, maquignon, prêteur et
personnage public qui semble avoir conduit ses affaires au-dessus et
hors des difficultés et des troubles qui ont secoué le Valais de cette
époque.
1 Sion, Archives de l’Etat du Valais, Fonds Ribordy François-Xavier. Ce fonds contient une cinquantaine de
documents relatifs aux familles de Pierre Nicolas Aubert et de Jacques Germain Berguerand.
7

Afin de dresser un portrait plus complet de la vie d’Élie Aubert, nous


l’avons situé dans sa famille, dans celle de ses deux épouses issues
des familles Berguerand et Pellaud, ainsi que dans celle de ses enfants
et petits-enfants; en particulier de sa fille Catherine qui a joué un rôle
important dans sa vie.
8

Le cadre de vie d’Élie Aubert : le Valais du XIXe siècle

Le Valais politique du XIXe siècle a été parsemé d’événements qui


perturbèrent l’aristocratie, la bourgeoisie et les ordres religieux. La
Révolution Française et l’Empire eurent de profondes répercutions sur
la vie politique valaisanne de la première moitié du siècle.

Dès le début des années 1790, influencés par les idées nouvelles, les
dizains du Bas commencèrent à se soulever contre l’autorité de Sion.
Entre 1798 et 1815 se succédèrent une série de régimes orchestrés
par les puissances étrangères: la France, mais aussi la Diète de Berne,
l’Autriche et le Royaume de Naples.

Après les batailles de 1798 et de 1799 et le massacre de Finges qui


laissèrent le Haut Valais complètement dévasté, une illusion
d’indépendance se fit jour sous la République Helvétique. Mais, en
1802, la France reprit sa domination sur le Valais qu’elle conserva
jusqu’en 1815; cela lui permit de se servir du territoire à sa guise pour
contrôler la traversée des Alpes. Après le passage du Grand St
Bernard par le Premier Consul, en 1800, la route du Simplon fut mise
en chantier en 1802 et terminée en 1806.

Malgré l’entrée du Valais dans la Confédération Suisse en 1815,


l’instabilité politique se poursuivit durant des décennies, les institutions
valaisannes pataugeant dans l’anomie. Alors que les forces
conservatrices s’opposaient à tout changement, les idées européennes
s’infiltraient dans le canton, perturbant les classes politiques. De jeunes
intellectuels bien formés dans les universités étrangères revinrent au
pays, répandant les idées nouvelles. Dans les districts de Martigny et
de Monthey surgirent les arbres de la liberté, donnant naissance à la
Jeune Suisse, au mouvement de sécularisation de la société
valaisanne et à la réunion des biens de l’Eglise au domaine de l’Etat
pour couvrir les dettes de guerre du canton et, enfin, à la distribution
des biens des institutions religieuses2. Le clergé et le gouvernement
réussirent néanmoins à freiner les idéologies nouvelles et à imposer les
valeurs traditionnelles. La fermeture des couvents d’Argovie par les
cantons radicaux incita le Valais à se joindre aux cantons catholiques
2 Paul de Rivaz, Histoire contemporaine du Valais, Sion, Imprimerie-Lithographie Fiorina et Pellet, 1946.
9

dans le Sonderbund, ce qui, plus que jamais, divisa la Suisse. En 1847,


la Diète vota l’abolition du Sonderbund et le Valais se rendit sans
combattre contre les troupes fédérales dirigées par le général Dufour.3

Parallèlement à cette situation politique très instable, le Valais connut


de grands changements socio-économiques. Plusieurs grandes
institutions valaisannes virent le jour : l’école de droit pour la formation
des avocats, l’école normale pour l’éducation publique, et l’école
d’agriculture d’Econe. Même si elle se solda par un fiasco, c’est aussi
au cours de ce siècle que fut fondée la première Banque Cantonale4.
Malgré une émigration massive de la population5, les conditions de vie
changèrent avec l’arrivée du chemin de fer, avec l’endiguement du
Rhône, et avec le développement du tourisme.

À certains égards, le village de Chemin n’échappa pas à ce mouvement


puisque le révolutionnaire italien et fondateur de la Jeune Suisse,
Mazzini, qui se cachait sous le nom de Strozzi, s’y réfugia en 1839. “On
prétend que peu après son arrivée en Suisse, Mazzini séjourna à
Chemin et qu’il travaillait dans une carrière de marbre située sur le
versant donnant sur Bovernier”6. Le chalet Gross, le plus ancien chalet
de vacances du village, peut-être construit par César Gross, le
correspondant valaisan de Mazzini, aurait servi de lieu de résidence à
l’Italien.

Ce contexte politique troublé ne semblait toutefois guère perturber les


paysans qui vaquaient aux travaux quotidiens. Dans des vallées aussi
pauvres et aussi traditionnelles, les populations rurales devaient lutter
pour survivre sur leur lopin de terre en cultivant céréales et pommes de
terre et en produisant quelques hectolitres de vin de qualité médiocre.

3 Philippe Bridel, Essai statistique sur le canton du Valais, Genève, Editions Slatkine, 1978, Edition originale Orell-
Füssli & Comp., 1820, pp. 251-255, 295-296.
Jean-Henri Papilloud, le Creuset révolutionnaire, Histoire du Valais, Tome 3, 2002, pp. 454.
Michel Salamin, Le Valais de 1798 à 1940, Editions du Manoir, Sierre, 1978, p. 29 et sv.
Paul De Rivaz.
Histoire de la Suisse, http://Wikipedia.org/wiki/histoire_du_Valais.
4Paul De Rivaz, Michel Salamin, p. 195.
5 Michel Salamin, p. 189-192.
http://www.ritsumel.ac.jp/acd/cg/law/lex/kotoba03/kametani.pdf
6 Jules-Bernard Bertrand, La Jeune Suisse et ses débuts, 1835-1840, Annales Valaisannes, Décembre 1936, p. 145.
10

Les familles les plus aisées possédaient une ou deux vaches, quelques
chèvres et moutons, et parfois un mulet7.

Les études sur le prix des denrées alimentaires démontrent une


stagnation de la production agricole et du prix des denrées durant une
grande partie du XIXe siècle8. L’agriculture était tributaire du climat,
celui-ci est aride dans les hautes vallées des Alpes ; il fallait aussi
compter avec les années de grande sécheresse et les autres
catastrophes naturelles.

À Chemin, comme toujours, la pluie passait sur la Jure et ne venait


arroser ni prés ni champs. Tout était roux; si elles arrivaient à survivre,
les pommes de terre seraient grelots, les choux raves durs comme le
bois, le seigle et le froment fourniraient peu de grains, les choux
seraient rabougris tout comme les raves et le peu de carottes qui
auraient réussi à germer. Les foins seraient clairsemés et il faudrait
attendre les regains pour assurer le fourrage des vaches durant l’hiver
à venir. Il faudrait aussi recueillir l’herbe des talus pour les modzons, et
couper les branches des ormeaux afin de récolter de la feuille pour les
chèvres.

Le village a été construit sur une crête rocheuse afin de préserver les
bonnes terres pour les cultures, mais c’est un endroit où ne se retrouve
aucune source d’eau, cela explique pourquoi Chemin ne fut jamais un
village très peuplé. Il comptait 40 habitants au recensement de 1798 et
51 à celui de 1829 et se composait des familles Aubert, Berguerand,
Pellaud, Puippe et Terrettaz9. Ce chiffre demeura relativement
constant, voire eut tendance à diminuer, jusque vers la fin du XXe
siècle.

Dans chaque quartier, une citerne recueillait l’eau des toits : une chez
les Puippe, une chez les Berguerand, une chez les Terrettaz, une chez
les Aubert et une chez les Pellaud. Les cheneaux, confectionnés avec
des perches de mélèze évidées, croisaient les ruelles et se déversaient
dans la tine, réservoir interdit aux enfants car, plus d’une fois, des
bambins s’y étaient noyés. L’eau accumulée dans ces citernes ne

7 Gérald et Sylvia Arlettaz, Conflits de l’intégration politique 1815-1846, Histoire du Valais, , 2002, p. 515.
8 Papilloud Jean-Henri, Le prix des marchés de Sion au XIXe siècle, Société et culture du Valais comtemporain,
Sion, Groupe valaisan de sciences humaines, 1974, pp. 81-118.
9 Sion, Archives cantonales, Fonds No 3090.
11

croupissait jamais ; au moins une fois par an il fallait les vider, les
nettoyer et en retirer les sédiments qui ne manquaient jamais de s’y
accumuler car des toits en ardoises, de multiples détritus se
détachaient et s’engouffraient dans les conduits. Cette eau servait aux
besoins des familles et des animaux.

Les hivers étaient longs et rudes. D’octobre à mai, les animaux étaient
attachés à l’écurie, ils étaient nourris de foin et buvaient des dizaines
de litres d’eau par jour. Si les chèvres et les moutons étaient peu
sensibles à la soif, les vaches tout comme le cheval, la mule ou l’âne
avaient un grand besoin d’eau.

Au cours des siècles, diverses tentatives ont été faites pour la


recherche et la captation des maigres sources existant sur le Mont
Chemin. C’est ce que projetait Laurent Nicolas Robatel lorsque, le 28
septembre 1851, il établit une convention avec sept chefs des familles
Aubert, Berguerand et Terrettaz " propriétaires et cultivateurs,
communiers et consorts de la fontaine ditte de Chemin fournissant l’eau
au dit village"10

En vertu de cette convention, les communiers de Chemin autorisaient


Robatel à faire toutes les recherches nécessaires sur leurs propriétés
pour augmenter la quantité d’eau disponible. Toute nouvelle eau
découverte serait amenée soit par des" borcels" soit par des conduites
d’eau souterraines aux puits de Chable Bet situés au sommet de la
propriété de Robatel sous condition et engagement des villageois de ne
pas l’utiliser, ”s’en servir ou en disposer, aux époques et pendant les
temps où Robatel en fera[it] sa résidence” .

Il fut enfin expressément entendu et bien convenu que “Robatel (…)


laissera[it] toujours à la disposition du village l’eau qui exist[ait] et
[était] actuellement découverte, comme il prendra[it] et aura[it] droit de
prendre lui soit la ditte propriété, près le dit village de Chemin à
perpétuité et toute propriété, toutes les nouvelles sources que le dit
Robatel découvrivra[it]”.

À cette époque, rares étaient les routes à travers les Alpes: tout était
transporté à dos d’homme et à l’aide de mulets bâtés. Chaque village
10 Minutes du notaire Louis Gay, acte du 28 septembre 1851. Toutes les minutes des notaires ont été relevées aux
Archives Cantonales du Valais à Sion.
12

n’avait souvent que deux mulets. Les paysans se les partageaient pour
les corvées, les labours et les travaux des champs. Il fallait aussi
accoupler deux bêtes de trait pour amener les pièces de bois de
construction de la forêt au village. Au moment des vendanges, les
bêtes étaient encore bâtées pour transporter les brantes des vignes de
Bovernier, de Coquempey, de Fully ou de Branson jusqu’à la cave où le
moût fermentait avant d’être pressé et transphasé dans des
tonneaux. Les animaux étaient aussi utilisés pour charrier le bois de
feu utilisé au village et celui qui servait à faire chauffer le lait pour la
fabrication du fromage à l’alpage, la plupart du temps situé au-dessus
de la limite des forêts.

L’agriculture de montagne était assujettie à la vie sociale et à l’entraide.


Les paysans devaient partager, offrir leurs bras et leurs outils à celui
qui en avait besoin. Dans ce type d’agriculture vivrière, chaque action
était conditionnée par la survie du groupe; dans la précarité, il fallait
s’entraider, faire face aux pressions du groupe et souvent perdre son
indépendance. Le contrôle social était considérable, personne ne
pouvait y échapper c’était une question de survie11. Il y avait aussi des
conflits entre les clans et les familles comme le reflète le document
suivant :

Par devant moi notaire sous bas nommés, se sont en personne


constituées les parties suivantes :

¾ Primo : maître Jacques Aubert fils de maitre Joseph Aubert de


Chemin, paroisse de Vollèges d’une part et Pierre Maurice fils
de Joseph Gabriel Berguerand du dit lieu et ditte paroisse
d’autre part, lesquel s’étant emus des difficulté au sujet d’un
bâtiment (provenant de feu Bernard Pellaud de Chemin) que
le dit Berguerand avoit repris de neuf et comme le dit Aubert
se plaignant en ce que le sus nommé Berguerand a trop
avancé le couvert de ditte maison de manière qu’il portait
préjudice au dit Aubert et changé de pente à son toit-. Qu’il a
trop avancé l’arsat du poile sur la servitude par indivise entre
les contractants qui est entre les maisons des dittes parties
Qu’il avoit dirigé son bâtimens à faire des privé dont la sortie
des immondices tendoit a la porte de la maison du dit Aubert
ce qui lui étoit de grand préjudice. Ainsi pour couper chemin à

11 Louis Courthion, Le peuple du Valais, Histoire helvétique, Lausanne, Editions de l'Aire, 1979. p. 154-179.
13

tous ces articles qui pourroient causer de grandes difficultés à


la suite; Pour obvier à toute difficulté et vivre en paix et en
union entre les dittes parties, ainsi que doivent se voir deux
voisins ont conclu et transigés ainsi qu’il suit
¾ le dit Berguerand sera tenu et obligé de maintenir une bonne
cheneau à son toit de manière à ne point laisser tomber des
goutières le long de la ditte cervitude. Si moins il sera obliger
de retrancher son couvert.
¾ S’oblige d’enlever les privés de devant la ditte maison.
¾ Il coupera l’arsac du poile neuf et les laissera sortir de son
bâtiment neuf que un pied et deux pouces, de manière que la
porte du galtard du dit Aubert soit nullement embarrassé par
une allé que le dit Berguerand pourroit faire le long de son
poile neuf.

C’est ainsi qu’il fut aimablement convenu et transigé entre les


dittes parties avec promesse de regarder pour bon et solide
l’accord ainsi que sus est. Avec promesse d’aucune
contrevention à l’avenir n’y en argument n’y dehors.Le tout passé
en Chemin paroisse de Vollège dans le domicile du dit Aubert
présent honorable Mr. Jean Antoine Farquet Lieutenant moderne
du village et hte Jean Joseph Aubert juré de la Batiaz paroisse
de Martigny ici pour témoins requis et moi notaire stipulateur
sous signé

Cropt Notaire12

En 1860, après bien des rebondissements, le Chemin de fer de la ligne


d’Italie arriva à Sion, ce qui contribua au développement et à la
modernisation de la vallée du Rhône, mais qui eut aussi de sérieuses
conséquences sur le revenu des paysans: le prix des céréales baissa
avec l’arrivée de blé étranger sur les marchés. On tenta d’en remplacer
l’exportation par celle du vin mais la qualité laissait souvent à désirer.
Faute de rentrées financières, les conditions de vie étaient devenues
très difficiles13, cela d’autant plus que le service militaire à l’étranger

12 Minutes du notaire Bernard Antoine Cropt Acte du 2 octobre 1784


13 Louis Courthion p. 511; Paul De Rivaz, p. 104.
14

qui, depuis 1475, avait assuré la survie de beaucoup de Valaisans fut


supprimé par la Constitution de 184814.

Nous avons retrouvé trace de service à l’étranger de Pierre


Maurice Berguerand parti pour le service militaire en France et
dont on n’a aucune nouvelle dans les minutes du notaire
Étienne Claivaz de 1816 et dans celles du notaire Berguerand
de 1824.
En 1819, Gaspard Rouiller, oncle d’Élie Aubert était soldat aux
gardes suisses, au service de la France.15

Il n’est donc pas étonnant que, durant une grande partie du XIXe
siècle, beaucoup aient tenté de fuir ces conditions de vie difficiles. Les
familles qui possédaient quelque bien tentèrent souvent de les vendre
afin d’émigrer vers l’Algérie, l’Argentine, le Brésil ou l’Amérique du
Nord. “Dès 1818, les Valaisans commenc[ère]nt à fuir le pays pour des
cieux plus cléments, mais c’est durant la deuxième partie du siècle que
le phénomène s’intensifi[a]”16. Les multiples études sur l’émigration tout
comme les statistiques des Suisses de l’étranger témoignent de cet
exode. En 1871, le Conseil d’Etat estimait que, depuis le milieu du
siècle, 4187 Valaisans avaient quitté le pays; cette immigration allait se
poursuivre encore durant des décennies17 “favorisée par les difficultés
économiques du canton, la propagande effrénée des agences de
voyage et les politiques de peuplement menées par les pays
d’Amérique”18.

Un acte notarié du 17 novembre 1890 témoigne de cette immigration.


En effet, au moment où il prévoyait quitter Chemin, " Jean-Joseph
Terrettaz, fils de feu Guillaume domicilié à Chemin de Vollèges,
vend[ait], c[édait] et remet[tait] avec garantie légale, à Auguste
Abbet" 19 tous ses biens, à savoir: sa maison sise à Chemin-Dessus,
terre de Vollèges provenant de son père avec jardin et places, grenier,
14 Chronique de Malacors 1489-1989, 500 ans de bourgeoisie. La famille de Wolf à Sion. Sion, Fondation de Wolf,
sans date, p. 142.
15 Minutes du notaire Valentin Morand, acte du 22 février 1819.
16 Gérald et Sylvia Arlettaz, p. 518.
17 Michel Salamin, p. 189-192.
18 http:/www.ritsumel.ac.jp/acd/cg/law/lex/kotoba03/kamerani.pdf
19 Minutes du notaire Alfred Tissières, acte du 17 novembre 1890.
15

grange, raccard, ainsi qu’une quinzaine de propriétés." Dans cette


vente [étaient] aussi compris les meubles, les ustensiles de cuisine, les
meubles de campagne et la moitié de la récolte en grange. [Étaient]
spécialement exceptés de la vente un poids et le linge. Le vendeur se
réserv[ait] de prendre de la récolte tout le grain et laisser à l’acquéreur
tout le foin" . Cette vente démontre bien que, tout comme les autres
villages valaisans, Chemin se dépeuplait au bénéfice des pays du
nouveau monde.

Enfin, les études démographiques de cette époque soulignent le fragile


équilibre qui existait entre naissances et décès. Les mariages se
concluaient tardivement dans le dessein de limiter la descendance et,
par le fait même, la dispersion des héritages. Le nombre de célibataires
s’élevait à 400 pour mille, la mortalité infantile était sévère, surtout
causée par la variole et la diphtérie. Dans toute la population, les
maladies respiratoires faisaient des ravages considérables20. À la
stagnation politico-économique, s’ajoutait la stagnation démographique.
Le Valais se dépeuplait. C’est dans ce contexte que se déroula la vie
d’Élie Aubert.

20 Jean-Henri Papilloud, p. 450-452.


16

Sa vie, sa famille et ses activités

Né à Chemin le 19 septembre 1821, Joseph Élie Aubert était le


deuxième fils de Pierre Nicolas Aubert et de Marie Marguerite Rouiller.
Il avait sept frères et sœurs avec lesquelles il passa son enfance à
garder les troupeaux et à aider aux travaux des champs. Toute sa vie
se déroula entre Chemin et Martigny.

Tout comme ses prédécesseurs, en particulier son père et le père de


sa première épouse, Élie Aubert avaient fréquemment recours aux
services des notaires. C’est donc majoritairement par le truchement
des actes notariés que nous avons été en mesure de retracer sa vie
personnelle, ses activités économiques et sociales ainsi que celles des
membres de sa famille.

À travers les actes notariés


La profession juridique telle qu’elle se présentait au temps d’Élie Aubert
vaut la peine que l’on s’y arrête en raison du rôle qu’elle jouait dans la
vie des Valaisans. Dans une société peu, voire non scolarisée, le
notaire tenait lieu d’écrivain public dans les événements importants de
la vie. Les notaires de la région de Martigny étaient sollicités pour
rédiger les contrats de mariage, les testaments, les successions, les
créances, les actes d’achat et de vente de terrains, d’immeubles et de
fonds d’alpage. Dans les actes antérieurs à 1800 retrouvés dans la
maison, le notaire porte le nom de curial.

Le début du XIXe siècle fut une période difficile pour la profession


juridique en Valais. À la fin du XVIIIe siècle, les rares avocats qui
avaient pignon sur rue étaient issus de familles bourgeoises; ils avaient
été formés dans les universités de Turin, Chambéry, Grenoble,
Montpellier ou Paris.

“La première école de droit valaisanne [fut] ouverte en 1807, elle


a[vait] comme unique professeur sa Révérence Monsieur Emmannuel
de Kalbermatten chanoine de la cathédrale de Sion. Elle ferm[a] un an
17

plus tard”21. Sur, l’ordre du clergé, l’accès aux écoles de droit fut alors
interdit aux jeunes Valaisans, sous prétexte qu’ils étaient en danger de
perdre leur foi dans les universités protestantes ; la profession peinait à
se perpétuer22.

Supprimée sous le régime français, l’Ecole de droit de Sion fut


réouverte en 1825 en vertu de la loi sur le notariat. C’est ainsi qu’à
partir de 1827, les notaires qui pratiquèrent en Valais étaient issus de
cette école fondée par Bernard-Etienne Cropt. Ce dernier, né en 1798
à Martigny-Ville, était issu d’une famille d’avocats; il avait fait ses
études de droit à Chambéry et Turin, université de laquelle il fut
diplômé en 1823. Dès sa fondation, il prit la direction de l’Ecole de droit
de Sion, en fut l’unique professeur et y enseigna jusqu’en 1895, soit un
an avant son décès, survenu à l’âge de 96 ans, le 16 janvier 1896.
Jean Graven en présente l’histoire tout en faisant ressortir les
spécificités du droit civil et pénal valaisan rédigé et enseigné par
Bernard Etienne Cropt23.

Comme on peut s’en douter, la fondation de cette école eut un impact


considérable sur le nombre de notaires ayant pratiqué le droit en Valais
au cours du XIXe siècle. À Martigny, leur nombre passa de 9 en 1827 à
17 dans les années 1850 et 1860, et à 20 – 25 durant les années 1870
et 1880. Le nombre d’étudiants de l’Ecole de droit commença à
décliner au cours des années 1890 pour ne compter plus que 7 élèves
à la fin du siècle. Faute d’effectifs, elle ferma définitivement ses portes
en 1908, soit 13 ans après le décès de Cropt.

Les causes de cette fermeture sont multiples : l’arrivée d’une nouvelle


bourgeoisie, d’artisans et de commerçants, l’introduction du code civil
suisse, l’établissement du cadastre et celui des banques privées qui ont
remplacé les prêteurs. De même, à la suite de l’introduction du Code
civil et du Code pénal suisses, avocats et notaires furent tenus
d’acquérir une formation dans les universités. Le coût de ces études
étant souvent prohibitif pour beaucoup de candidats, il en résulta une
diminution sensible du nombre de notaires.

21 Chroniques de Malacors, p. 168.


22 Jean Graven, L’école de droit valaisanne (1807-1908), Annales valaisannes, 1965 p. 178.
23Jean Graven, p.177-242.
18

Des historiens comme Bertrand et Courthion dressent un portrait très


critique des avocats et notaires diplômés de l’Ecole de droit de Sion. Ils
dénoncent leur formation lacunaire et surtout leur mainmise dans tous
les rouages de la vie politique et économique valaisanne24.

Des 55 avocats qui ont fait l’objet de notre recherche au cours du XIXe
siècle, trente-deux se sont occupés des transactions faites par les
membres de notre famille. Une dizaine d’entre eux peuvent cependant
être considérés comme" les avocats de la famille", ils couvrent tout le
siècle.

Joseph-Etienne Claivaz 1792-1838


Valentin Morand 1815-1864
Germain Ganioz 1817-1871
Joseph-Arnold Berguerand 1819-1850
Antoine Sauthier 1841-1870
Gédéon Contart 1851-1886
Joseph Couchepin 1856-1899
Adolphe Morand 1848-1894
Alfred Tissières 1879-1906

Les autres notaires retrouvés dans les actes ont souvent été choisis
par l’autre partie. C’est par exemple, le cas de certaines ventes, de la
convention concernant l’approvisonnement en eau et l’achat de terrains
pour le chalet Porret conclus avec Laurent Nicolas Robatel chez le
notaire Louis Gay25, ou de la succession contestée d’Emérentienne
Pellaud, la deuxième épouse d’Élie Aubert chez le notaire Pierre
Gillioz26.

Au total, nous avons relevé environ 400 actes. Ce relevé ne prétend


pas être une revue exhaustive des actes conclus par les familles
Aubert, Berguerand et Pellaud durant cette période, et cela
particulièrement avant 1841, date avant laquelle il n’existait aucun
répertoire joint aux volumes ce qui ne permettait pas un double
contrôle.

24 Jules Bernard Bertrand, L’Ecole de droit valaisanne, Annales valaisannes; Louis Courthion, p. 13.
25 Minutes du notaire Louis Gay, acte du 28 septembre 1851.
26 Minutes du notaire Pierre Gillioz, acte du 2 février 1891.
19

Nous avons divisé les actes notariés se rapportant à la vie et aux


activités d’Élie Aubert et de sa famille en trois catégories, la première
se rapporte à sa vie personnelle et à celle de sa famille, la deuxième
s’intéresse à ses activités économiques et la dernière nous renseigne
sur ses activités communautaires et juridiques.

Les affaires familiales


I. Aubert
Les Aubert étaient établis à Chemin de longue date. C’était une famille
patricienne de Martigny, Charrat et Bovernier. En 1725, elle était
devenue tenancière du fief de Chemin27. Les contrats de mariage des
Aubert établis par Bernard-Antoine Cropt démontrent l’importance de
cette famille. Ils identifient tous les invités selon leur niveau de parenté
avec les époux. Le mariage civil, célébré le même jour que le mariage
religieux, devenait le prétexte à une réunion de famille. C’était non
seulement l’établissement d’un contrat, mais aussi une solennité.
L’avocat Cropt était fier d’offrir sa maison et de se déclarer parent de la
mariée ou ami de la famille. Il en est fait moult fois mention dans les
actes notariés de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, qui
rapportent de nombreux contrats de mariage enregistrés par les
notaires Bernard-Antoine Cropt et Valentin Morand en :

¾ 1782 Mariage de Jean Joseph Aubert, juré de la Batiaz, fils de feu


Antoine Aubert de Chemin, et Marie Françoise Cretton du Bourg.
¾ 1783 Mariage de François Joseph Aubert, fils de Jean Joseph
Aubert de Chemin et de Jeanne Marie Cretton des Rappes.
¾ 1799 Mariage de Jean Etienne Tissières de la Bâtiaz et d’Anne
Catherine fille de feu Pierre Aubert de Chemin.
¾ 1799 Mariage de Jean Joseph Rouiller et de Marie Catherine, fille
de feu Pierre Aubert de Chemin.
¾ 1801 Mariage de Jean Joseph Aubert de la Bâtiaz, fils de feu
Pierre Aubert de Chemin et de Marie Elizabeth Cretton des
Rappes.
¾ 1802 Mariage de Jacques Joseph Cretton des Rappes et d’Anne
Monique, fille de feu Pierre Aubert de Chemin.

27 Mandat exécuté le 28 juin 1725 par Tornay, notaire public, Répertoire 1561, Martigny Mixte.
20

Ces documents attestent bien du rang social de la famille Aubert, car, à


cette époque, rares étaient les contrats de mariage se rapportant à la
population de la région de Martigny : le contrat de mariage “entre
honete Pierre Nicolas Aubert de chemin28 de Vollege et Marie
Marguerite Rouiller de charat29 de Martigny”, conclu le 22 février 1819,
en est un exemple très significatif 30 :

par devant moi notaire soussigné, et en présence des témoins cy


après nommés, sont comparus honête Pierre Nicolas Aubert fils à
feu pierre nicolas et de vivante marie christine oreiller de chemin
hameau de vollege, dixain d’entremons, autorisé et approuvé par
sa dite mère et accompagné du conseiller Pierre joseph aubert de
la ville de Martigny cousin au quatrième degré du coté paternel, de
Bernard antoine Pillet son beaufrère au nom de sa femme
Catherine Adelaide aubert, de son autre beau frère pierre françois
giroud de ravoire au nom de son épouse marie patience aubert (…)
ici présens, de joseph grégoire Sauthier du levron cousin au
troisième degré du coté paternel, du conseiller françois joseph
aubert et joseph alexis aubert tous deux de charat et cousins au
premier degré du coté paternel, d’Etienne Simon oreiller de crie
hameau de vollege oncle du coté maternel, de jean nicolas oreiller
du hameau d’équis de vollege cousin au premier degré du coté
maternel tous ceux cy absens, de monsieur samuel antoine Cropt
et de son épouse Dame julie thérèse riché ici présens comme amis,
époux d’une part.

et Marie Marguerite Rouiller fille à feu charles antoine et de feue


Marie Marthe Vouilloz du village des chènes de charat commune de
Martigny accompagnée de ses frères marcelle antoine Rouiller du
guercet et de joseph hyacinthe Rouiller de la ville ici presens, de
ses autres frères d’ici absens, Charles Rouillier de la Batiaz, joseph
Antoine Rouillier domicilié à Riddes et gaspard Rouillier soldat aux
gardes suisses au service de France, de joseph emmanuel aubert
de chemin de vollege beau frère au nom de sa femme Marie
Marthe Rouillier ici présente, de ses oncles du coté paternel
françois joseph aubert du coté maternel jean baptiste magnin tous

28 En minuscules dans le texte


29 En minuscules dans le texte
30 Minutes du notaire Valentin Morand, acte du 22 février 1819. Les actes ont été transcrits intégralement selon
l’orthographe, la syntaxe le vocabulaire et la ponctuation de l’époque.
21

deux conseillers de charat, de Marie jeanne Rouillier veuve de


silvestre lation sa tante aussi de charat tous ceux cy absens,
épouse d’autre part. Lesquelles parties après s’être unies
aujourd’hui par les liens du mariage en face de notre Sainte mère
l’église ont convenu de ce qui suit.

Savoir l’époux promet à sa future et tendre épouse la somme de


cinquante écus petits à titre de bienvenue il la rend de plus
participante au tiers des acquis qu’ils feront dans le cas de faire
durant leur mariage, laquelle somme de bienvenue et tiers aux
acquis seront réversibles aux enfans qui naîtront de cette union s’il
plait à la Divine providence de leur en accorder, à leur défaut le
tout appartiendra à l’épouse et à ses héritiers; l’usufruit du
survivant se réglera selon le voulu de nos lois, sans cependant
astreindre le survivant à remplir la formalité de la proteste prescrite
par nos Statuts. Les parens de l’époux exigent que l’époux
convertisse en fonds différents avoirs ou argent et en billets quelle
a des feulles de sonbien.L’époux promet de plus à sa future et
chérie épouse les cadeaux de noce consistant en bagues, joiaux,
habits nuptiaux, lit garni et coffre fermant selon l’état et condition
des contractants.Dont acte lu aux parties et fait en la maison de
Monsieur Bernard Antoine Cropt président de la bourgeoisie en ville
de Martigny en présence des respectables parens et amis
susnomés en foi.

Valentin Morand Notaire public Batz 40

En premières noces, Élie Aubert épousa Marie Rosine Berguerand, fille


de Jacques Germain Berguerand et de Marie Catherine Claivaz.

II. Berguerand
Marie Rosine Berguerand était issue d’une famille savoyarde établie
dans la région de Chamonix/Argentière qui possédait des biens à
Martigny, d’où son établissement dans la région vers le milieu du XVIIIe
siècle. Il est vrai qu’à cette époque, la vallée de Chamonix et la région
de Martigny faisaient toutes deux partie d’un seul et même territoire, le
Duché de Savoie.
22

L’arrière-grand-père de Marie Rosine, Joseph Marie Berguerand est


sans doute l’un des premiers membres de la famille à s’être établi dans
la région, comme l’atteste l’acte suivant:

Né à Vallorcine (Savoie) et décédé le 17 mars 1754. Reçu


bourgeois de Vollèges le 8 décembre 1752. En présence de Jean
Baptiste Deslarzes, lieutenant, Nicolas Sétiz et Martin Héroz, du
Levron, syndic de Vollèges, reçoivent comme communier maître
Joseph Berguerand, fils de Michel de Vallorcine, moyennant 1000
florins et le don d’un graduel à l’église paroissiale.

Témoins Nicolas Boniface Lovey, d’Orsières, Jean François


Darbellay, de Liddes et Jean Jacques Mex, de Bagnes,
Notaire : Pierre Médici de Vollèges.31

Joseph Marie Berguerand s’installa à Chemin. Il eut quatre enfants


dont le plus jeune, Charles Berguerand, notre ancêtre, est
probablement né, lui aussi à Vallorcine en 1738. Il décéda à Chemin en
1792. Il avait épousé Christine Darbellay de Liddes et fait construire le
Vieille Maison dans les années 1780 comme en fait foi l’acte de
partage de 1797 dans lequel la maison fut répartie entre ses trois
enfants Marie Christine, Jacques Germain et Pierre Joseph32.

Cette maison diffère des constructions valaisannes traditionnelles


parce qu’elle possède trois caves dont une seule à voûte, construite
pour y recevoir des tonneaux de vin et les légumes. Le “trou des
pommes de terre” était creusé sous le plancher.

Dans la première section de cette maison, la cuisine actuelle servait à


l’origine de fromagerie puisqu’on y retrouve encore la marque de
l’endroit où était fixée la potence qui soutenait la chaudière utilisée
pour chauffer le lait dans l’âtre ; les poutres du plafond sont encore
recouvertes de suie, ce qui atteste bien de l’usage des lieux.

Le poële [lo peilo], ou chambre boisée, possède un fourneau en pierre


olaire, ou pierre de Bagnes, daté de 1813 et sur lequel sont gravées les

31 Bertrand Terrettaz de Vollèges, document généalogique établi le 29 mai 2001.


32 Minutes du curial Frédéric Gard, acte du 7 octobre 1797.
23

initiales JBP et MCB [Jean-Baptiste Pellaud et Marie Christine


Berguerand] au-dessous du signe JHS. La boiserie est datée de 1789.

Au-dessus du dit poële est située une chambre boisée d’une superficie
de près de 40 m2 et, au-dessus de la cuisine, une petite pièce qui
rejoignait autrefois une annexe en bois devant servir de garde-manger
ou de séchoir à viande, comme on peut le voir sur l’aquarelle présentée
plus loin et datée de 1918 qui se trouve encore dans la maison. Cette
partie du bâtiment échut à Marie Christine.

Un autre tiers de la bâtisse qui revint à Jacques Germain, se compose


d’une cuisine avec âtre, d’un poële avec fourneau en pierre olaire sur
lequel sont gravées les initiales CO et MC [Catherine
Obert(Aubert)/Maurice Cretton]. La poutre du plafond, portant les
initiales du constructeur CB [Charles Berguerand], est datée de 1790.
Une petite chambre est attenante au poële. Au-dessous de ces deux
pièces, se retrouvent deux caves séparées par une paroi, l’une donnant
vers l’extérieur, l’autre rejoignant, à l’intérieur, l’escalier de la cave à
voûte.

Le tiers supérieur, plus récent, présente la même structure que la partie


précédente, soit cuisine, poële et petite chambre. Il a été dévolu à
Pierre Joseph.

Les galetas servaient de remises aux trois propriétaires. Leurs" privés"


se trouvaient au fond de la remise située de l’autre côté du chemin.
24

Avec une capacité près de 10 000 litres, la citerne recueillait l’eau des
toits; elle était placée dans les bâtiments adjacents qui comportaient
aussi trois écuries à voûte, et une habitation.

Sur la façade nord du bâtiment, un autre immeuble est venu se greffer


par la suite. En effet, lors d’une rénovation récente, des traces
d’ouverture de porte et fenêtre ont été retrouvées sur cette façade ainsi
qu’une poutre portant la date de 1848.

Marie Christine Berguerand et son époux Jean Baptiste Pellaud ont eu


treize enfants. Sept ont survécu dont Julie Mélanie Emérentienne qui
épousa Elie Aubert en secondes noces. Aucun document ne témoigne
du fait que Pierre Joseph ait habité la maison.

Jacques Germain Berguerand passa toute sa vie dans la Vieille


Maison. Il a laissé une lettre, datée de 1799, alors qu’il était enrôlé
dans les armées françaises envoyées dans le Haut Valais. Cette lettre
a sans doute été écrite par un camarade car, comme en témoignent de
multiples actes notariés, il était illettré. Cela ne l’a pas empêché de
brasser de nombreuses affaires et de prendre une part très active à la
vie du village.
25

Je vous prie que cette lettre soit remise par occasion


à Jean Baptiste Pellaud de Vollèges et à Chemin
Liberté Egalité
A viège le 19 juillet 1799

Je vous écris deux lignes pour vous faire savoir l’état de


ma santé et pour vous demander si vous ave.?. et en
même temps je vous offre de tout mon cœur le bonjour, je
me premièrement .?. au cousin Pierre Berguerand de
Surfrète de Martigny mon reconseiller bonjour et aussi à
mes frères et sœur Jean Baptiste Pellaud à sa femme et
généralement à tous mes parents grâce à Dieu je me porte
fort bien je suis c’est-à-dire en bonne santé je souhaite
que vous fussiez de même et l’argent que j’ai laissé en
dernier à Cetou me brûle pas encore dans mes poches et
nous sommes tourmentés beaucoup pour des gardes.
Nous faisons que monter et descendre aujourd’hui nous
descendons à demain nous montons et nous y ennuyons
beaucoup à cause qu’ils nous donnent point … de pré et
pas toujours du pain nous font souffrir les trumeaux et les
mauvaises odeurs vous savez que depuis mon départ je
n’ai jamais pu me déshabiller a présent nous voyons
courir les poux dans notre lit.
Jacques Germain Berguerand, votre humble serviteur,
salut.33

Cette lettre nous a permis de retracer certains membres de la famille


établis à Chemin et à Surfrète. Tout laisse croire qu’il y faisait aussi
référence à sa fiancée car il se maria au cours de la même année. Il
priait son beau-frère, Jean Baptiste Pellaud, de transmettre ses
salutations à son" reconseiller", son cousin Pierre Berguerand de
Surfrète. Au moment du décès de son père en 1792, il n’avait que 13
ans. Son reconseiller ou curateur, Pierre Berguerand, avait eu la
charge de veiller à ses intérêts jusqu’à sa majorité qui était fixée à 24
ans. En 1799, il lui avait donc fallu obtenir l’autorisation de ce dernier
pour s’enrôler dans les armées de Napoléon, comme pour se marier.

33 En annexe, la version originale de cette lettre.


Ce document nous replace aussi dans la période troublée qui marqua
le tournant du XIXe siècle, alors que s’affrontaient les patriotes du
Haut Valais et les troupes de l’armée française. En 1799, après des
combats sans merci, les troupes haut-valaisannes et confédérées
repliées dans la région de Loèche et de Viège faisaient face aux
armées françaises "pendant deux mois les armées rest[èr]ent face à
face dans une inaction totale"34. Le ton de cette lettre nous donne une
idées des désagréments de cette guerre : pauvre alimentation,
conditions sanitaires déplorables, inaction. Il déplorait en effet le fait
que “nous ne faisons que monter et descendre”.

Fait illustrant bien les difficultés de la recherche généalogique, nous


avons retrouvé plus d’un Jacques Germain Berguerand originaires de
la région dans les actes notariés. L’existence de ces personnes portant
les mêmes noms et prénoms a souvent prêté à confusion. Ainsi, dans
la généalogie produite par la cure de Vollèges, ils sont regroupés en
une seule et même personne, mariée trois fois. Par leur filiation, leur
fratrie et le nom de leur épouse, il nous a été possible de les
différencier, comme le démontrent bien les extraits d’actes suivants
établis entre 1815 à 1860:

o Le 13 février 1815 Pierre Joseph et Jacques Germain


Berguerand, fils de Charles achètent de Jacques Germain
Berguerand, Marie Elizabeth-Ramuz Berguerand, Anne Marie
Berguerand-Vollet, Pierre Olivier Berguerand et Jean Joseph
Berguerand, tous les biens situés sur Chemin de Martigny, Chemin
de Bovergny et Chemin de Vollèges provenant de l’héritage de leur
mère.35

o Le 31 mars 1828, Jacques Germain Berguerand du Bourg de


Martigny a vendu à Jacques Germain Berguerand de Chemin,
rière de Vollège et Simon Arlittaz du Bourg, la grange qu’il avait
acquise de l’hoirie de Guillaume Rouiller36.

34 Michel Salamin, p. 29-30


35Minutes du notaire Joseph Samuel Gross, acte du 13 février 1815.
36 Minutes du motaire Joseph Arnold Berguerand, acte du 31 mars 1828.
27

o Le 28 février 1835, Récompense : Jacques Germain Berguerand du


dit Bourg a déclaré avoir reçu de son épouse Marie Catherine
Baud….37.

o Le 9 décembre 1838, a comparu Marie Elizabeth Rouiller, veuve de


feu Jacques Germain Berguerand, domiciliée au Bourg de Martigny
accompagnée de ses enfants Jacques Germain Berguerand, Jean
Joseph Berguerand et Pierre Rausis38…

o Le 11 janvier 1860, Jacques Germain, fils de feu Jacques Germain


originaire de Martigny-Bourg, domicilié à Sion, vend à Jacques
Joseph Cretton, tout le premier étage de la maison paternelle située
au Bourg de Martigny.39

Celui qui nous concerne, et qui figure en gras dans les actes ci-dessus,
avait une sœur Marie Christine et un frère Pierre Joseph, il épousa
Marie Catherine Claivaz en 1799. Ils eurent 6 filles. Deux d’entre elles
sont demeurées à Chemin, Marie Rosine, notre ancêtre, et Marie
Constance qui, à l’âge de 41 ans, épousa Jean Sébastien Abbet du
Levron40. Le couple n’a pas eu de descendance et, à la veille de son
décès survenu en 1893, Marie Constance vendit tous ses biens à
Catherine Aubert-Cretton, la fille d’Élie Aubert41.

III Élie Aubert et sa famille


Le mariage religieux d’Élie Aubert et de Marie Rosine Berguerand fut
célébré le 21 janvier 1844 à l’église de Vollèges et le mariage civil, par
contrat notarié, à Martigny le lendemain :

L’an mil huit cent quarante quatre, le vingt deux janvier, au Bourg
de Martigny, en mon étude, par devant moi Joseph Arnold
Berguerand, notaire public soussigné, résidant au dit Bourg, et les
témoins au bas nommés, ont comparu en personne Pierre Nicolas
Aubert, fils de feu Pierre Nicolas, originaire de Chemin, rière la
Commune de Vollège, son domicile fesant comme tuteur naturel de
37 Minutes du notaire Joseph Arnold Berguerand, acte du 28 février 1835.
38 Minutes du notaire Joseph Arnold Berguerand, acte du 9 décembre 1838.
39 Minutes du notaire Germain Ganioz, acte du 11 janvier 1860.
40 Minutes du notaire Antoine Tavernier, acte du 18 novembre 1851.
41 Minutes du notaire Alfred Tissières, acte du 14 février 1890.
28

son fils mineur Joseph Élie Aubert, du même origine et domicile,


partie d’une part;
Et Jacques Germain Berguerand, fils de feu Charles, originaire du
dit Chemin, rière Vollège, son domicile, fesant comme tuteur
naturel de sa fille Marie Rosine Berguerand, de même origine et
domicile partie d’autre part. Se portant tous deux forts et garants
pour leurs enfants respectifs.
Lesquels ont dit que les dits Joseph Élie Aubert et Marie Rosine
Berguerand, leurs enfants, auraient reçu hier la bénédiction
nuptiale en face de notre Sainte mère l’église, ainsi unis par les
liens sacrés du mariage, les dits épox auraient, sous les auspices
et autorisation de leur dit père respectif, arrêté et fait les
conventions de mariage; ainsi que comparants font et arrêtent
irrévocablement les conventions de mariage comme suit
le dit comparent Aubert, au nom de son fils, pour lequel il se rend
solidaire, promet à la dite Marie Rosine Berguerand pour laquelle
son dit père acceptant
l) la somme de cent et soixante écus petits, soit de trois cents et
vingt francs suisses qui sera reversible aux enfants qui naîtront de
ce mariage; mais il ne sera tenu de payer cette somme de
bienvenue si l’épouse décédait avant d’avoir hérité de ses parents;
2) La moitié des acquis que les dits époux feront pendant leur
mariage; bagues et joyaux, lit garni, coffre ferments et habits
nuptiaux; Quand au mobilier, il appartient par moitié entre les
époux. Si tous deux en ont hérité; mais il sera tout à l’un si l’autre
n’en avait hérité, le mobilier dans ce dernier cas appartient tout a
celui qui les aura hérités.
Dont acte fait sous les promesses parentales requises de
ratification et de renonciation à toutes clauses à ce contraires et
aux comparants répondant (…) pour les époux d’ici absens en
présence de Louis Darbellay, Teinturier et de Jacques Antoine
Sarrasin menuisier et ébéniste, tous deux domiciliés au Bourg de
Martigny, témoins qui ont signé la présente minute avec le dit
Aubert et je notaire, mais non le dit Berguerand pour ne le savoir.

En foi Pierre Nicolas Aubert


Louis Darbellay, teinturier
Jacques Antoine Sarrasin
Joseph Arnold Berguerand, Not Public.
29

Les dit époux approuvent et ratifient les conventions de mariage ci-


jointes comme s’ils avaient été présents à l’acte. Ce vingt huit
janvier, mil huit cent quarante quatre. En foi, ils ont signé
Joseph élie aubert marie rosine Berguerand
42
(J.A. Berguerand).

Effet de l’évolution des mœurs ou en raison d’une cause qui nous est
inconnue, ce contrat diffère fondamentalement de celui des parents de
Joseph Élie. Ainsi que nous l’avons vu ci-dessus, lorsque Pierre
Nicolas Aubert et Marie Marguerite Rouiller s’étaient unis, vingt cinq
ans plus tôt, le mariage civil s’était tenu le même jour que le mariage
religieux et il avait été l’occasion d’une grande fête. Or, après avoir
tous deux été témoins au mariage religieux célébré à Vollèges, les
deux pères se présentèrent le lendemain chez le notaire Berguerand
pour la préparation d’un contrat de mariage civil en l’absence des
mariés qui le contresignèrent une semaine plus tard.

Quelle signification donner à cette initiative? Le ton et le contenu


pourraient porter à penser que les pères n’avaient pas donné leur
accord à cette union puisqu’ils déclarèrent que leurs enfants auraient
reçu la bénédiction nuptiale. S’agissait-il d’un mariage arrangé entre les
deux pères afin de protéger les intérêts financiers respectifs par un
contrat de mariage en séparation de biens? Ou agissaient-ils tout
simplement au nom de leurs enfants mineurs? Élie était effectivement
mineur puisqu’il était âgé de 22 ans et que, selon le droit civil valaisan
de l’époque, les garçons devenaient majeurs à l’âge de 23 ans
accomplis soit “lorsqu’[étai]t écoulé le dernier jour de la 23e année”.
Marie Rosine était âgée de 31 ans et, tout comme les célibataires et les
veuves, elle était soumise à une curatelle perpétuelle car si “les lois
étaient devenues plus permissives, le législateur ne laissa[i]t pas moins
subsister à leur égard, la présomption d’incapacité en les pourvoyant
d’un conseil judiciaire43.

De l’union de Joseph Élie Aubert et de Marie Rosine Berguerand


naquirent deux filles jumelles le 8 décembre 1844, Marie Marguerite et
Catherine Marie, puis, en 1847, un fils Pierre Joseph Élie44.

42 Minutes du notaire Joseph Arnold Berguerand, acte du 22 janvier 1844.


43 Bernard Etienne Cropt, 4e livre, code de procédure civile, 1924, repris dans Théorie du code civil du Valais. Sion,
Imprimerie de E. Laederer, 1858, Par. 107, Art. 231.
44 Registre des naissances et décès de la paroisse de Vollèges, Sion, Archives de l’Etat du Valais.
30

À bien des égards, la famille de Joseph Élie Aubert est représentative


des conditions de vie et des coutumes de cette époque. Que ce soit par
l’âge au mariage: Marie-Rosine se maria à l’âge de 31 ans, mais aussi
par le drame de la mortalité infantile qui frappa leur fils décédé à la
naissance, ainsi que par les traditions religieuses et familiales. Les trois
enfants portaient les noms soit de Joseph soit de Marie, les deux filles
celui de leurs grands-mères qui étaient aussi leur marraine, Marie
Catherine Claivaz et Marie Marguerite Rouiller, le garçon ceux de son
père Joseph Élie, et de son grand père paternel : Pierre, son parrain.
C’est là une tradition que l’on retrouve dans toutes les sociétés
catholiques; elle date du Moyen Âge en France et s’est aussi répandue
en Nouvelle-France.

Il y a les prénoms donnés au baptême, les prénoms


d’usage et ceux qui se retrouvent dans les actes notariés,
les incontournables Marie et Joseph, ceux des parrains et
marraines. De quoi perdre son latin.45

Catherine Marie et Marie Marguerite passèrent leur enfance à Chemin,


elles sont citées dans une lettre datée de 1855 adressée par le
conservateur des hypothèques de Martigny-Bourg, Emmanuel Cretton,
à Anatole Porret, un membre de la bourgeoisie parisienne qui possé-

On ne peut parler du village de Chemin sans évoquer les Porret qui


passaient leurs étés à Chemin sur la route de Paris à la Côte d’Azur.
Mme Porret, née Juliette Pernet avait la première fois séjourné à
Chemin dans le quartier des Aubert au cours d’une fugue. Elle s’y
était cachée avec son premier époux pour fuir la colère paternelle et
c’est là qu’Anatole Porret, homme de confiance de M. Pernet, l’avait
retrouvée. En 1853, ils firent construire un chalet d’été appelé La
Pagode par les Cheminiards. De 1851 à 1853, nous avons retrouvé
plusieurs actes d’achat de terrains par Maurice Robatel à des
membres de la famille Aubert, terrains qu’il revendit à Anatole Porret
en 1853 pour la construction de la maison et l’aménagement du parc
environnant.

45 Geneviève Ribordy Les prénoms de nos ancêtres, Etude d’histoire sociale, Québec, Les cahiers du Septentrion,
1995.
31

dait une maison à Chemin. “Marie et Catherine Aubert (quelles sont ces
demoiselles?) vous adressent séparément leurs plus aimables
salutations”46.

Les événements tragiques ne manquèrent pas dans la famille d’Élie


Aubert. Après la mort à la naissance de Pierre Joseph Élie et alors que
les filles n’avaient que 7 ans, leur mère perdit prématurément la vie.

Quatre ans plus tard, Élie Aubert épousa, en secondes noces, une
cousine de sa première femme, Julie Mélanie Emérentienne Pellaud de
neuf ans son aînée, fille de Marie Christine Berguerand et de Jean
Baptiste Pellaud :

En présence des témoins ci-après nommés et signés ont comparu


Joseph Élie Aubert, fils d’Honnête pierre Nicolas Aubert,
propriétaire originaire de Chemin de Vollèges y domicilié, époux
d’une part, et Julie Mélanie Pellod, fille à feu Jean Baptiste Pellod,
d’origine et de domicile à dit Chemin, épouse d’autre part.
Lesquels s’étant unis aujourd’hui par les liens sacrés du mariage
par le ministère de monsieur le curé de Vollèges. Lesquels ont
arrêté les clauses et conditions civiles de leur mariage comme
suit :
Le dit époux voulant donner à son épouse des marques de son
amitié et de son amour conjugale, lui donne ce titre de donation
cause de noces et somme de bienvenue, la somme de quatre
vingt six et nonante six centimes. et faisant par réduction soixante
livres dues qu’après la mort de l’épouse.
La rend participante à la moitié des acquis qu’ils feront durant leur
mariage. Les meubles seront confondus, et leur appartiendront
pas moitié. Au moyen de quoi les parties se déclarent satisfaites et
déclarent en tout point respecter le présent contrat.
Dont acte fait et passé à Vollèges au domicile de feu Benoît
Arletax et lu aux époux. En présence des témoins. Lesquelles
parties et témoins signent avec le notaire à l’exception de l’épouse
qui déclare ne savoir écrire47.

46 Lettre du 13 décembre. Fonds d’archives privé, Pascal Tissières, Martigny.

47 Minutes du notaire Antoine Sauthier, acte du 19 mars 1855.


32

Hormis quelques actes d’achat de propriétés conclus par Jean Baptiste


Pellaud entre 1811 et 183448, nous n’avons retrouvé que peu
d’informations sur la famille de Julie Mélanie Emérentienne. Marie
Christine Berguerand, sa mère, était la sœur aînée de Jacques
Germain Berguerand. Elle avait épousé Jean Baptiste Pellaud en 1789
et hérité du tiers de la Vieille Maison en 1797. Ils y demeurèrent toute
leur vie. Jean Baptiste décéda en 1836 et Marie Christine lui survécut
durant 5 ans. Après le décès de Jean Baptiste Pellaud, Jacques
Germain Berguerand fut nommé curateur de ses nièces dans les
affaires de succession de leur père49. A la mort de sa mère, Julie
Mélanie Emérentienne hérita de la Vieille Maison.

Cette union n’eût aucune descendance probablement parce que Julie


Mélanie Emérentienne, âgée de 42 ans, avait passé l’âge d’enfanter.
Elle s’occupait donc du foyer et des deux filles de son mari. L’une
d’elles, Marie Marguerite, décéda prématurément le 7 juillet 1862 à
l’âge de 17 ans. Selon certaines rumeurs, elle se serait retrouvée
enceinte au grand scandale de sa famille. À cette époque être mère
célibataire signifiait le rejet car “le plus léger écart, la plus élémentaire
violation de la morale admise comport[ai]t une sorte de flétrissure, le
père se rend[ai]t bien compte des embarras d’un scandale” 50. Elle ne
serait pas morte en couches; la famille aurait simulé son décès tandis
qu’elle aurait été placée dans un couvent de Sion afin que les
religieuses s’occupent de son enfant. L’orphelinat des filles de
Maragnenaz venait d’ouvrir ses portes en 1857. Il fut repris en 1884 par
les Ursulines de Brigue51.

Selon les documents de la paroisse de Vollèges cependant, Marie


Marguerite serait décédée à Chemin et aurait été enterrée à Vollèges
entourée de sa famille et de membres de la Confrérie du Très Saint
Rosaire.

On ne sait pas ce qu’il est advenu d’elle. Sa fille aurait vécu à Sion
toute sa vie, elle ne se serait jamais mariée et serait décédée vers
1950 laissant un héritage de près de 5000 francs recueillis par un

48 Minutes des notaires Etienne J. Claivaz et Joseph-A. Berguerand.


49 Minutes du notaire Joseph-A. Berguerand, Actes du 18 avril 1837, 28 mai 1838, 11 février 1839.
50 Louis Courthion, p. 80.
51 Chronique de Malakof, p. 217.
33

membre de la famille 52. Bien que beaucoup de rumeurs circulent


encore dans la famille à son sujet, rien n’a encore pu être trouvé sur
cette lointaine grand-tante.

Registre de la paroisse de Vollèges:


Chemin Anno millesimo octingentesimo sexagesimo secundo,
die septima julii, summo matine (?),rite munita Ecclesiae
sacramentis, in domino defuncta est Maria Margarita filia
Josephi Eliae Aubert et Mariae Rosinae Berguerand è loco
Chemin conjungum Vollegiensis parochia ,annos septem
decim, menses quatuor et dies viginti novem nata, die vero
octava ejusdem mensis dicti more ecclesiastico in parochiali
coemeterio Vollegii sepulta fuit praesentibus consanguineis et
sororobus sodalitatis Ssmi rosarii, qurum fidemJ.B. Hetzelet c.r.
parochus Volegii.

Catherine, la fille survivante, passait ses étés à Chemin et le reste de


l’année à Martigny où son père possédait une maison, et où il exerçait
le métier d’agriculteur. Selon toute vraisemblance, Catherine
appartenait à l’élite de Martigny. La calligraphie de sa transcription du
carnet de créances de son père, dont nous reparlerons plus loin,
atteste d’une bonne éducation qui ne correspond nullement au niveau
d’instruction des femmes de son époque alors que le système
d’éducation était des plus lacunaires et qu’il était réservé à l’élite. Peu
nombreuses étaient les femmes de cette époque capables de signer
leur nom dans les actes notariés que nous avons récoltés.

Le 30 avril 1868, à l’âge de 24 ans, Catherine épousa Maurice Etienne


Cretton de Martigny-Combe53. De cette union naquirent quatre enfants:
Antoine, Maurice, Marie et Alexis.

Le mariage de Catherine rompait résolument avec les traditions


familiales aussi bien des Aubert que des Berguerand qui, afin de
protéger leurs avoirs contre les agissements éventuels du futur
conjoint, avaient coutume d’établir, devant notaire, les contrats de
mariage en séparation de biens. Or, en dépit de recherches intensives,
nous n’avons pu en trouver aucun qui soit relatif à cette union. Tout
52 Tradition orale, entretiens avec des membres de la famille.
53 Registre paroissial de Martigny, mariages, Sion Archives de l’Etat du Valais.
34

semble également indiquer que les familles n’aient pas participé au


mariage ou n’y aient donné leur accord car, contrairement à la tradition,
aucun des deux pères n’a servi de témoin :

Le 30 avril 1838 : mariage de Cretton Maurice Stéphane, fils de


Jean Joseph et de Pittet Rosalie à Fontaine, et d’Aubert
Catherine, fille de Joseph Élie Aubert et de Marie Rosine
Berguerand de Chemin.

Témoins : Rouiller Jean Joseph et Dorsaz Pierre Dominique.

De fait, cette union ne semble pas avoir été agréée par Élie Aubert qui,
sept ans plus tard, le 10 février 1875, fit établir un testament priant sa
deuxième épouse, Julie Mélanie Emérentienne Pellaud, de faire de
même. Ce document visait à déshériter sa fille au bénéfice de ses
enfants nés et à naître.

Par devant moi Joseph Couchepin notaire, résidant à Martigny


Bourg en en présence des témoins Emile Guex et Xavier Tornay
domiciliés au dit lieu et à requis.
Comparait Élie Aubert, fils de Pierre Nicolas, propriétaire, domicilié
à Chemin de Vollèges, résidant actuellement à Martigny Bourg
lequel, jouissant de toutes ses facultés intellectuelles ainsi qu’il est
apparu à nous notaire et témoins, nous a fait et dicté son
testament comme suit :
¾ Ayant à craindre que les enfans de ma fille Marie Catherine
conçus et à naître de son mariage avec Maurice Etienne
Cretton, ne soient, à cause de la prodigalité de leur père et
respectivement de leur mère, privés de tout ou partie de la
légitime qui lui revient, déclare exhéréder sa dite fille en faveur
de ses dits enfans tant pour la part légitime que pour la part
disponible de la succession qu’il délaissera, soit que les biens
proviennent de son patrimoine que des acquits, la jouissance
demeurant réservée en faveur de ma fille.
¾ je donne et lègue à ma femme Julie Emérentienne Pellaud,
dans le cas qu’elle me survive, une rente viagère d’un franc
par jour à payer par mes héritiers chaque mois d’avance; et
cela à condition qu’elle renonce à l’usufruit que la loi lui
accorde sur les bien que je délaisserai après mon décès.
¾ Je donne et lègue encore à ma dite femme la moitié des
denrées qui se trouveront après mon décès.
35

Dont acte est fait et passé en mon étude à Martigny Bourg et lu au


testateur qui l’a ratifié, article par article, en présence des susdits
témoins qui l’ont vu et entendu pendant toute la durée du présent
acte lequel a été clos à deux heures du soir.
Cette rente viagère sera constituée sur les revenus des intérêts de
mes créances et du produit de la montagne de Bovine, qui sont
spécialement affectés au paiement régulier de cette rente.54

Le contenu du testament de son épouse allait dans le même sens mais


ne faisait aucunement mention du préambule relatif à la “prodigalité”
de Catherine et de Maurice Cretton. Elle léguait aux petits-enfants de
son mari la totalité des acquis réalisés durant son union avec Élie
Aubert. Le texte de ces testaments est très représentatif du style des
notaires de l’Ecole de Sion, et les références au code civil sont
évidentes, par exemple, “suite à la prodigalité … ses enfants ne soient
privés de tout ou partie de la légitime qui leur revient “55.

Après dix ans de vie commune, le mariage prit fin. Le 13 février 1878,
la Chambre pupillaire de Vollèges prononçait l’interdiction de Maurice
Cretton pour cause de prodigalité. Son frère, le conseiller Jos. Antoine
Cretton de Martigny-Combe en fut nommé curateur et Laurent Aubert
de Martigny-Ville, subrogé curateur56.

Par décision du 8 juin 1878, le Tribunal de Martigny prononça le


divorce:

Canton du Valais

Le Tribunal du 4e arrondissement
au civil,

l composé de MM. Les notaires Fidèle Joris d’Orsières, qui le


préside, Charles-Louis de Bons, de St. Maurice, Juge, et Joseph
Copt de Saillon, 2e suppléant, remplaçant M. le juge instructeur et
le 1er suppléant empêché assisté du greffier ad hoc, M. le notaire
Hilaire Gay de Martigny Bourg et servi par l’huissier Auguste Biolat,

54 Minutes du notaire Joseph Couchepin, acte du 10 février 1875.


55 Bernard-Etienne Cropt, Art. 6l5.
56 Tel qu’indiqué dans le jugement de divorce du 7 juin 1878.
36

siégeant à l’Hôtel de Ville, à Martigny-Ville, le sept juin dix huit cent


soixante dix huit, a porté le jugement contumaciel suivant:
Entre
M. l’avocat Benjamin Gross, domicilié à Martigny Bourg,
mandataire de Catherine Aubert, fille de vivant Élie Aubert, qui
l’autorise, domiciliée à Chemin de Vollèges, partie initiante
Et
Maurice Cretton, fils de Jean, de ce dernier domicile, défendeur,
Faits
Catherine Aubert dûment autorisée par son père, et par la chambre
pupillaire de Vollèges, a assigné son mari Maurice Cretton à
paraître par devant ce tribunal en séance du l6 février 1878 pour
consentir pendant la durée du procès en séparation qu’elle lui
intentait, aux mesures provisoires nécessitées par cette demande.
Le mari Cretton n’ayant pas paru, contumace fut prise contre lui, et
le tribunal rendit son ordonance, contumace et ordonnance
notifiées à Cretton le 23 février 1878;
Par mémoire du 6 février 1878, Catherine Aubert intenta contre son
mari l’action en divorce pour cause d’adultère, de sévices, injures
et menaces graves, demandant à être chargée de l’entretien et de
l’éducation de ses enfants, la jouissance et l’administration des
bien présents et futurs et la perte pour son mari de tous les
avantages que la loi et les contrats pouvaient lui assurer, en
interpellant son mari sur tous les points allégués.
Par mémoire du 26 février, elle sollicita la tenue probatoire pour
établir les motifs sur lesquels elle fonde sa demande et en séance
du 5 avril suivant elle fit entendre quatre témoins. Cretton n’ayant
fait aucun acte de procédure ni contesté la contumace qu’il avait
encourue devant le tribunal, Catherine Aubert demande jugement
contumaciel.
Sur quoi le Tribunal
Vu les pièces et la contumace encourue par le défendeur devant le
tribunal et dûment produites, il ressort que Maurice Cretton s’est
rendu coupable d’adultère, deux mois environ avant la demande en
séparation:
Vu l’article 46 litt. N. de la loi fédérale sur l’état civil et l’article
49
Vu les articles 106, 1008 et 111 du code civil.
Juge et prononce contumaciellement
i. le divorce relativement à ses effets civils est admis entre
Catherine Aubert et son mari Maurice Cretton;
37

ii. Catherine Aubert reprend l’administration et la jouissance


de ses biens présents et futurs et reste chargée de
l’entretien et de l’éducation des enfants nés du mariage;
iii. Maurice Cretton est privé des avantages que la loi et les
contraintes lui assuraient sur la personne et les biens de
Catherine Aubert;
iv. Les autres effets du divorce sont réglés par la loi ;

v. Il est de plus condamné aux frais de la procédure et du


jugement.

Ainsi jugé à Martigny-Ville le 7 juin 1878


Le greffier adhoc Hilaire Gay, notaire
Le président du tribunal Fid. Joris
57
Frais de Fr. 54.30 payés par Élie Aubert.

Il est intéressant de noter que si Maurice Cretton avait été condamné à


payer les frais de la procédure et de jugement, c’est Élie Aubert qui en
acquitta les coûts.

Ce jugement fut ensuite publié dans le Bulletin Officiel du 30 septembre


1878 sous la forme suivante :

Président du Tribunal
Mme Catherine Aubert, Vollèges, fille d’Élie, dûment autorisée, a
obtenu la séparation de biens au préjudice de son mari Cretton
Maurice, domicilié dans cette commune, fils de Jean, obtenu selon
jugement contumaciel le 7 juil 1878 et notifié le 15 juillet de la
même année.

Fidel Joris, Prés.58.

Il faut noter la différence qui existe dans les termes définissant


cette séparation entre le jugement du Tribunal et la publication
dans le Bulletin officiel. Le jugement du tribunal de Martigny
mentionne clairement qu’il s’agit d’un divorce, alors que le
Bulletin officiel s’en tient à l’article du droit civil, selon lequel il
s’agit seulement de séparation de biens. Cropt, Par. 101.

57 Jugement du Tribunal de Martigny du 7 juin 1878. Sembrancher, Archives du Tribunal d'Entremont.


58 Bulletin Officiel du Canton du Valais, 30 septembre 1878.
38

Ces quelques années de mariage ont laissé une inscription. CO et MC,


sur le fourneau de pierre ollaire qui se trouve dans une section de la
Vieille Maison appartenant aujourd’hui à Joseph Cretton. Il semble que
le graveur n’ait pas eu une bonne connaissance de l’orthographe,
utilisant l’initiale O. pour Aubert même si l’initiale O pour Aubert se
retrouve aussi dans la plupart des listes de recensement du XIXe
siècle.

À l’âge de 34 ans Catherine se retrouva seule avec quatre enfants dont


l’aîné, Antoine, était âgé de 9 ans et le plus jeune, Alexis, un bébé. Ils
vivaient vraisemblablement l’hiver à Martigny où ils poursuivaient leur
scolarité et passaient l’été à Chemin, aidant aux travaux des champs
que possédaient leur mère et leur grand-père.

Dès ce moment, le père et la fille commencèrent à partager la gestion


des biens. Comme le prescrivait la loi, Élie Aubert agissait en qualité de
conseiller judiciaire dans les actes notariés conclus par sa fille, et
même, dans certaines de ces transactions, il signa au nom de sa fille59.
Ainsi que le témoignent tous ces actes, il est intéressant de constater la

59 Acte de vente à Juliette Porret Bureau d’enregistrement de Martigny du 7 août 1892, visa No 528. Jugement de
divorce prononcé par le Tribunal de Martigny. Notaire Joseph Couchepin, acte du 26 mai l870. Minutes du notaire
Alfred Tissières, acte du 14 février 1890.
39

mainmise du père sur les affaires de sa fille, et cela même avant le


prononcé du divorce :

¾ Acte du 26 mai l870 “ Joseph Élie Aubert agissant au nom de sa


fille Catherine Aubert, femme d’Etienne Maurice Cretton desquels
il se porte garant, vend, cède et remet avec garantie légale, une
propriété consistant en pré…”

¾ Dans le jugement de divorce prononcé par le Tribunal de Martigny


1878: Catherine Aubert, “dûment autorisée par son père et par la
chambre pupillaire a assigné son mari…”

¾ Acte du 14 février 1890: Vente de Constance Berguerand à


Aubert Catherine,” fille d’Élie Aubert (…) acceptant et au besoin
autorisée et accompagnée de son père, Élie Aubert, son
conseiller judiciaire, tous deux présents…”

¾ Acte du 22 janvier 1892, vente à Juliette Porret, née Pernet, d’un


terrain pour la construction du four banal “le prénommé Aubert
agit aux présentes au nom de sa fille Catherine, pour laquelle il se
porte fort et garant”.

Enfin, dans la famille élargie, un certain nombre d’autres actes notariés


témoignent d’affaires familiales se rapportant à des partages, des
successions et des conventions familiales. Par exemple, après le décès
de Pierre Nicolas Aubert, une convention entre Joseph Élie Aubert et
ses frères et sœurs relate la prise en charge de leur sœur infirme,
Marie Faustine, pour répondre aux dernières volontés de leur père60.
En 1857, il fut nommé subrogé curateur de sa belle-mère Marie
Catherine Claivaz, après le décès de Jacques Germain Berguerand61.
Les fonctions de subrogé curateur consistaient à défendre les intérêts
du mineur lorsqu’ils se trouvaient en opposition avec ceux du curateur.

60 Minutes du notaire Antoine Sauthier, acte du 8 mars 1856.


61 Minutes du notaire Germain Ganioz, acte du 24 mai 1857.
40

Ses activités économiques

L’analyse des actes notariés démontre hors de tout doute qu’Élie


Aubert s’inscrivait dans la ligne des traditions familiales. Il suffit pour
s’en convaincre de jeter un coup d’œil aux affaires de Pierre Nicolas
Aubert et celles de Jacques Germain Berguerand.

Les transactions conclues par Pierre Nicolas Aubert, son père,


traduisaient un souci de conserver le patrimoine familial par l’achat de
propriétés entre parents, frères sœurs ou cousins et par la transmission
de la succession des aînés. Une cinquantaine d’actes ont été retrouvés
entre 1819 et 1856, dont quelques papiers privés. Les trois quarts
portent sur des transactions mobilières et immobilières, des obligations,
les autres concernent des conventions familiales, partages et gestion
de la chapelle. Il ne consentait que difficilement à se défaire de ses
propriétés comme en font foi les deux extraits suivants. Dans une lettre
datée du 27 février 1855, Emmanuel Cretton adressait le message
suivant à Anatole Porret :

J’ai envoyé un émissaire à Chemin et il est revenu avec Pierre-


Nicolas Aubert, de sorte que c’est sous sa dictée, au bureau des
hypothèques que je vous écris.

D’abord, il n’a pas besoin d’argent en ce moment, ne sachant pas


où le placer, ce sera assez tôt à votre arrivée en juin. Si c’était
possible, il voudrait bien résilier le marché qu’il a conclu avec vous.
Sa femme le tracasse et dit ne vouloir pas consentir à la vente de
cet immeuble qui est sa propriété particulière62.

La transaction semble néanmoins avoir été effectuée puisqu’en juin de


la même année, il vendit à Anatole Porret un terrain de 1450 toises
situé au Clos de Sabe pour la somme de 1665.50 francs, à condition
que ce dernier :

s’engage pour lui et ses héritiers tant qu’il sera propriétaire de


l’immeuble à conserver le vendeur pour fermier ou, à défaut, ses
enfants qu’il lui plaira de désigner. Il s’interdit aussi d’échanger la
dite propriété sans le consentement d’Aubert et de ses enfants. Il
est enfin entendu que les enfants de M. Aubert se réservent les
62 Archives d’Anatole Porret, Fonds privé Pascal Tissières, Martigny.
41

mêmes droits que ce dernier en ce qui concerne la vente et le


fermage63.

Les actes et documents laissés par Jacques Germain Berguerand


démontrent une activité économique importante. Nous avons retrouvé
110 actes notariés le concernant et plusieurs papiers privés. Voilà qui
était étonnant de la part d’un individu qui, dans plusieurs de ces actes,
déclarait ne pas savoir signer.

Environ la moitié de ces documents se rapportaient à des activités de


prêts en son nom et parfois en celui de ses filles. Les autres
concernaient un vaste éventail d’activités: achat de terrains, de vignes,
de fonds de vache et d’immeubles; affaires familiales, contrats de
mariage de ses filles, succession et conflits s’y rapportant. Il fut
également fortement impliqué dans les affaires du village et de la
paroisse, il agissait souvent à titre de curateur et de reconseiller. Tout
comme Pierre Nicolas Aubert, il achetait beaucoup et vendait très peu.
Parmi les 110 actes notariés, nous n’avons retrouvé que deux ventes.
L’une concernait une propriété située aux Jeurs et l’autre une vigne à
Champortay.

Au vu de ce qui précède, il est loisible d’affirmer qu’Élie Aubert avait


été à bonne école : les actes notariés retrouvés le concernant sont au
nombre de 85 et s’échelonnent entre 1852 à 1895. Ils font l’objet de
quatre types de transactions: les prêts, les ventes et achats
immobiliers, les fonds de vache, les activités civiques et
communautaires.

I . Les prêts
Puisqu’il était marié sous le régime de la séparation de biens, au décès
de sa première épouse survenu en 1851, Élie Aubert reçut en usufruit
la moitié des biens de son épouse, l’autre moitié revenant à ses
enfants64. Après le décès de son père et de celui de Marie Rosine
Berguerand tous deux survenus au milieu des années 185065, il fit
d’autres héritages, ce qui lui permit de se lancer dans les activités de
prêt. En effet, dès le décès de Jacques Germain Berguerand, se
63 Minutes du notaire Adolphe Morand, acte du 19 juin 1855.
64 Bernard-Etienne Cropt, Art. 388.
65 Pierre Nicolas Aubert décéda en 1856 et Jacques Germain Berguerand en 1855.
42

retrouvent un certain nombre de créances gérées au nom de ses filles


et parfois en sa qualité d’héritier de Jacques Germain Berguerand66. De
Pierre Nicolas Aubert, il hérita surtout des propriétés et des fonds de
vache. Ces biens étaient très conséquents si l’on se fie à un acte de
vente dans lequel son frère Joseph Nicolas vendait sa part d’héritage :
prés, champs, vaccoz, jardin, partie de bâtiments67.

Trentre trois prêts s’échelonnèrent entre 1852 et 1888. Le plus grand


nombre d’entre eux se situa entre 1859 et 1873, à raison de dix à dix-
huit par année. Le montant total d’argent prêté fluctuait entre 2000 et
4300 francs. À partir de 1875, le nombre de prêts devant notaire
diminua et, à de rares exceptions, leur nombre se situa au-dessous de
cinq. À partir de cette date, il semble avoir plutôt eu recours au carnet
de créances. Si la valeur moyenne des prêts devant notaire était
d’environ 500 francs, ces derniers pouvaient aller de 100 francs à plus
de 1000 francs; leur durée s’étendait de un à dix ans au taux d’intérêt
légal de 5%.

Ces créances étaient garanties par hypothèque ou/et, suivant les cas,
par cautionnement. Contrairement au carnet de créances dont nous
parlerons plus loin, l’acte notarié rendait publique l’existence d’un prêt.
Il se peut qu’Élie Aubert ait eu recours à cette pratique lorsqu’il faisait
face à un mauvais payeur.

II. Les transactions immobilières


Contrairement à ses prédécesseurs qui avaient coutume d’accumuler
les biens, Élie Aubert se montra plus sélectif dans ses transactions
immobilières, achetant ou vendant ce qui lui permettait de rationaliser
ses propriétés. Les transactions immobilières retrouvées comprennent
onze actes d’achat, quatorze actes de ventes et deux échanges de
propriétés. Ces transactions portaient sur des terrains, vignes,
immeubles, fonds de laiterie et fonds d’alpage sur lesquels nous
reviendrons. Elles ne concernaient qu’exceptionnellement des
propriétés sises à Chemin. On peut penser que, vivant la majorité de
l’année à Martigny où il était plus facile de pratiquer l’élevage et où les
66 Par exemple : Acte de l'avocat Antoine Sauthier du 18 juin 1855; acte de l'avocat Joseph Couchepin du 21 juin
1858; acte de l'avocat Germain Ganioz du 14 novembre 1859; acte de l'avocat Daniel Terrettaz, du 14 novembre
1859.
67 Minutes du notaire Valentin Morand, acte du 18 juillet 1858.
43

terres étaient plus abondantes et de meilleure qualité, il concentra ses


achats dans cette région. Il se peut également qu’il devenait difficile de
se procurer des propriétés à Chemin, les biens se transmettant par
héritage familial.

De fait, l’agrandissement du patrimoine situé à Chemin se fit par une


succession d’achats très importants à certains membres de la famille.
Ces achats, conclus au nom de Catherine mais dans lequel Élie Aubert
joua le rôle de bailleur de fonds et de conseiller juridique, concernaient
principalement des terrains situés à Chemin. Ainsi, le 25 février 1890
quelques mois avant son décès, Julie Emérentienne Pellaud, sa
deuxième femme, établit un deuxième testament en présence de
l’avocat Alfred Tissières:

Julie Emérencienne Pellaud fille de feu Jean Baptiste Pellaud,


femme d’Aubert Élie, domiciliée à Chemin de Vollèges, laquelle
trouvée en sa résidence à Martigny-Bourg, soit dans la maison de
son mari, couchée sur kanapé et malade de corps mais saine
d’esprit (…)

¾ donne et lègue aux enfants, aux quatre enfants de Catherine


Aubert, fille de mon mari, la moitié d’une maison située à
Chemin (…) la moitié d’une grange et écurie avec place
attigüe et place à fumacière sis à Chemin.

En spécifiant l’amitié et l’attachement qu’elle avait pour eux, elle leur


légua également

¾ un pré et jardin au lieu dit Maison Neuve contenant 250


toises"68.

Il semble que ce testament ait été une manœuvre visant à détourner


l’attention des héritiers des “vraies affaires” car, le même jour, elle
vendit « à Catherine Aubert, fille d’Élie Aubert acceptante », pour la
somme de 3100 francs payable en 10 ans à 5% d’intérêts, vingt-quatre
propriétés consistant en champs, prés, rappes, botzats, luzernières,
vaques tous situés sur le territoire de Chemin ainsi que trois vignes

68 Minutes du notaire Alfred Tissières, acte du 25 février 1890, testament.


44

situées au Comtalles [Martigny-Combe] à Champortay et aux


Gérardines [Martigny-Bourg]69.

De toute évidence, ces transactions n’allèrent pas sans indisposer les


descendants de ses quatre soeurs qui, après le décès de Julie
Emérentienne survenu sans descendance le ler octobre 1890,
exigèrent la réserve, ainsi qu’en fait foi l’acte du 2 février 1891.

" Comparaissent les héritiers de Marie Julie Pellaud femme d’Élie


Aubert (…),
soit (…),
Lesquels au nom qu’ils font vendent et remettent avec garantie
légale à Élie Aubert, fils de Pierre Nicolas, agriculteur domicilié à
Chemin sur Vollèges, présent requérant la succession de susdite
Marie Julie Pellaud.
Cette vente est consentie pour le prix de douze cents francs par
tronc. Cette valeur est exigible sous le terme de dix ans, dès le
premier octobre dernier, sans intérêt, l’acquéreur ayant la
jouissance des avoirs de cette succession comme conjoint
survivant. Toutefois, en cas de décès de l’acquéreur, le prix de
vente deviendra éligible immédiatement. (fr. 4800.--)
Pour garantie de paiement, de cette valeur, l’acquéreur affecte
une hypothèque :
¾ un pré situé à la Délèze sur Martigny Ville, provenant en
partie de Germain Vincent et en partie de Germain
Berguerand, contenant 700 toises, soit deux mille six cent
soixante mètres.
¾ dix fonds de vache à la montagne de Bovine sur Martigny-
Combe, ces fonds proviennent la moitié de son père et la
moitié par achat du notaire Antoine Cretton de la Croix.
¾ Un pré sis aux Morasses sur Martigny-Ville provenant
d’Amédée Guerraz, contenant 400 toises70.

Un contrat de mariage en séparation de biens devient ainsi objet de


conflit à l’ouverture de testament et de partage car la légitime, ou
réserve, pouvait être exigée par les ascendants et descendants
collatéraux jusqu’au 4e degré.71

69 Minutes du notaire Alfred Tissières, acte du 25 février 1890, vente.


70 Minutes du notaire Pierre Gillioz du 2 février 1891.
71 Bernard-Etienne Cropt. Par. 286-287.
45

De fait, dans le carnet de créances d’Élie Aubert, il est fait mention de


deux prêts consentis à Joséphine Gay-Balmaz de Vernayaz et à
Maurice Gay-Balmaz de Vernayaz, neveux de Julie Emérentienne
Pellaud, pour un montant total de 405 francs qui, le 2 mars 1892, et le
13 mars 1893, ont été « mis à compte pour leur part d’héritage de
grand’mère, leur tante”72

PROPRIÉTÉS D’ÉLIE AUBERT À CHEMIN A LA FIN DU XIXe SIÈCLE

Le 14 février 1890, Catherine, accompagnée de son père et conseiller


judiciaire, Élie Aubert, avait acheté de sa tante Constance Berguerand
et de son mari Jean Sébastien Abbet quarante quatre propriétés
foncières situées à Chemin, Bovernier et Martigny-Bourg ainsi que
deux bâtiments sis à Chemin, pour la somme de six mille francs en bloc
“exigibles dans le terme de 10 ans et passible de l’intérêt légal à partir
du 11 novembre prochain (…)

L’acquéreuse se réserv[ait] la faculté de payer le montant par fractions


de deux mille francs dans le terme sus indiqué“73. Cet achat semble
72 Créances No 23 et 41.
73 Minutes du notaire Alfred Tissières, actes du 14 février 1890.
46

avoir provoqué la même réaction que la succession de Julie


Emérentienne Pellaud chez les héritiers de Constance Berguerand car
une dette du carnet de créances au nom de Marianne Fellay a été
consacrée au “règlement de la succession de tante Constance”74 .
Marianne Fellay-Berguerand de Lourtier était la sœur de Marie Rosine
et de Constance Berguerand décédée le 22 octobre 1893.

Si l’on se réfère à ces transactions, tout semble indiquer que Catherine


vivait auprès de son père et de sa belle-mère et qu’elle partageait la
gestion des biens. C’est en tout cas ce qui était mentionné dans la
convention de partage de 1897 sur lequel nous reviendrons : leurs
biens étant confondus75. Si le village de Chemin n’était pas riche, Élie
Aubert, sa fille Catherine et les enfants de cette dernière en étaient les
grands propriétaires terriens. Beaucoup de terrains de Sousfrète,
Surfrète, les Berguerand, les Rots, Chemin-Dessus, Chez Larzes leur
appartenaient autant dire la plus grande partie du Mont Chemin.

III. Les fonds de vache


Le terme fonds de vache revient souvent dans les actes notariés tout
comme dans le carnet de créances d’Élie Aubert sous la forme d’achat,
de vente, de garantie, de revenus, de rente et de reprise pour dette.
Étant éleveur, Élie Aubert possédait un grand nombre de fonds de
vache.

Plusieurs termes sont employés pour désigner les fonds de vache :


fond d’alpage, droit d’herbage, droit d’alpage, droit de fonds, fonds de
meuble; ils désignent la place qu’une vache occupe dans l’écurie d’un
alpage. Pour différentes raisons, les fonds de vache représentaient un
avoir précieux pour le paysan.

Même si elles ne possédaient souvent qu’une ou deux vaches, les


familles valaisannes devaient absolument leur faire passer l’été dans
les pâturages de haute altitude, afin de pouvoir récolter et conserver
foins et regains qui constitueraient le fourrage des vaches pour l’hiver à
venir. Mettre les vaches à l’alpage durant l’été leur permettait aussi de
se procurer fromage, beurre et sérac au moment de la désalpe. La
74 Créance, No 55.
75 Minutes du notaire Alfred Tissières, acte du 25 février 1890.
47

majorité du temps, le paysan vendait une partie du fromage, un peu de


sérac et le beurre frais. Le beurre rance était fondu et servait de
graisse de cuisson. La propriété des fonds de vache se faisait par
héritage et par achat. Leur possession était d’autant plus importante
que le nombre de places dans les alpages était toujours limité.
Courthion rapporte que, bien souvent, à la suite des partages de
succession, l’émiettement était tel qu’un particulier pouvait posséder
une fraction de droit de vache dans plusieurs alpages76.

Quelques porcs, appartenant aux consorts, y étaient engraissés avec le


petit-lait, résidu de la production fromagère souvent accompagné
d’orties, de chardons et de lapis. On comptait généralement un porc
pour cinq vaches. Les veaux, les modzons et les génissons passaient
aussi l’été à la montagne, toutefois dans des alpages où la qualité de
l’herbe et les conditions de vie étaient de moindre qualité.

Les alpages étaient placés entre les mains d’un consortage et les droits
d’herbage ne revenaient qu’à ceux qui possédaient des fonds de
vache. Un comité de gestion composé du recteur (le président) et de
deux reconseillers (les procureurs) devait veiller à la bonne marche de
l’alpage, embaucher le personnel et recevoir la consigne du bétail 77.
Courthion rapporte que “l’administration générale de chacun des
alpages était absolument routinière. Le plus aisé ou le plus autoritaire
des consorts tenait les comptes, et parfois s’arrogeait pour la vie cette
place d’honneur”78.

Les consorts se réunissaient au printemps pour la consigne du bétail et


pour décider des travaux à effectuer à l’alpage. Outre le financement
du salaire du personnel, ils participaient aux corvées qui consistaient
en la réparation de l’étable et des chemins, au nettoyage des prés, à la
coupe et au transport du bois, du fromage, du beurre et du sérac, à
l’approvisionnement du lard, de la viande et du tabac du dimanche. Le
transport se faisait à dos d’homme lorsqu’il n’était pas possible
d’utiliser les luges79. Les consorts devaient aussi accomplir un jour de

76 Louis Courthion, p. 60.


77 Arlette Perrenoud, Parole de Bergers, Alpages et Mayens du Val de Bagnes, Genève, Editions, pass; présent,
1992.
78 Arlette Perrenoud, p. 61.
79 Entretien du 20 avril 2006 avec Francis Pierroz du Borgeaud sur le fonctionnement de l’alpage de Bovine; Arlette
Perrenoud.
48

corvée par année, mais ils pouvaient payer un ouvrier pour les
remplacer.

Note dans le carnet de créance


Lovay me redoit 20 francs pour un jour de corvée à Bovine
Créance No 76, Note du 7 mars 1892

Il fallait au moins sept personnes pour faire fonctionner l’alpage : un


fromager, un séraquier, un préposé à la cave, des bergers et des petits
bergers. Les vaches étaient traites matin et soir. Une traite était
refroidie, écrémée et mélangée à la suivante pour la fabrication du
fromage 3/4 gras. La crème était battue en beurre. Les travailleurs
étaient rémunérés et nommés par le consortage. Un petit berger, par
exemple, recevait en moyenne 100 fr. à la fin de la saison80. Le prix des
fonds de vache varia relativement peu tout au cours de la deuxième
moitié du XIXe siècle. Entre les années 1850-1860, le prix d’un fonds
aux Prélayes se montait à 280 fr. alors qu’il était de 440 fr. à Bovine.
C’est la valeur qu’il avait encore au cours des années 1890 81.

Achat de deux droits d’alpage à la montagne de Bovine ayant place à la


“sottaz" du fond”. Cette vente est faite pour le prix de sept cent francs
montant payé présentement au vu de nous notaire.
Notaire Alfred Tissières, acte du 6 avril 1887.

Au début du XIXe siècle, les Cheminiards possédaient de nombreux


fonds aux Prélayes, considéré comme leur alpage82. Ainsi que nous
l’avons retrouvé dans plusieurs actes, les ancêtres d’Élie Aubert
avaient aussi des fonds à l’Arpille et aux Herbagères. Sa famille avait
accès à l’alpage des Petoudes pour y faire paître veaux, modzons et
génissons durant l’été.

80 Entretien avec Francis Pierroz.


81 Acte du 27 septembre 1857, du 28 octobre 1857 et du 27 décembre 1858, Notaire Joseph Couchepin; Acte du 14
février 1869 et du 14 mars 1874, notaire Adolphe Morand.
82 Entretien du 15 avril 2006 avec Léonce Pellaud de Chemin sur les propriétés foncières et les alpages des
habitants de Chemin.
49

¾ Pierre Nicolas Aubert : achat le 25 mars 1822 d’un fonds


aux Prélayes; le 22 février 1847 d’un fond à l’Herpille; en
1854, 3 fonds aux Prélayes.
¾ Jacques Germain Berguerand : en 1801 achat de fonds de
vache (papier privé); en 1831, d’un fond aux Prélayes .

Selon Louis Moret-Rausis, les alpages du Crêt et du Plan du Jeu, tous


deux situés sur la commune de Bourg-St-Pierre auraient été acquis, en
1892, par le consortage de Chemin83. l’alpage du Crêt fut acquis de
Jean Jérôme Balley et celui du Plan du Jeu de Louis Joseph Genoud
par sa femme Anne Marie Max. Selon Tissières, ce serait Madame
Porret qui les aurait offerts au consortage de Chemin. Élie Aubert n’y
participa jamais, ayant des fonds de vache plus attrayants et plus
proches à l’alpage de Bovine. Enfin, le village de Chemin disposait
aussi d’un alpage de moyenne altitude, le Bioley, situé au-dessus du
village, alpage qu’il possède encore.

Bovine était considéré comme le meilleur alpage de la région l’écurie


pouvant recevoir 120 vaches, tandis qu’il n’y avait que 40 places aux
Prélayes. Ses fromages avaient aussi la réputation d’être les meilleurs.

Élie Aubert hérita de plusieurs fonds de vache aux montagnes de


Bovine et des Prélayes. Il se défit rapidement de ceux des Prélayes
pour ne conserver que ceux de Bovine. Si les actes notariés le
concernant faisaient avant tout état d’achats et de ventes, les fonds de
vache pouvaient servir à d’autres fins. Ainsi, dans le testament rédigé
en 1876, il établit une rente viagère de un franc par jour en faveur de
son épouse, rente qu’il finançait “par le revenu de son carnet de
créances et du produit de la montagne de Bovine”84. Lorsqu’en 1891, il
racheta la succession de sa défunte épouse, il en garantit le paiement
par" une hypothèque garantie notamment par dix fonds de vaches à la
montagne de Bovine provenant la moitié de son père et la moitié par
achat du notaire Antoine Cretton de la Croix” 85.

83 Louis Moret Rausis. La vie d’une cité alpine Bourg Saint Pierre. Souvenir d’autrefois et images d’aujourd’hui.
Martigny, Montfort, 1956.
84 Minutes du notaire Joseph Couchepin, Acte du 10 février 1876.
85 Minutes du notaire Pierre Gillioz, du 2 février 1891, La valeur de ces fonds était d’environ 400 francs.
50

Dans une large mesure, les fonds de vache représentaient la fortune


du paysan. Ils procuraient le droit d’herbage pendant l’été et la récolte
de fromage, de beurre et de sérac. Mais l’inalpe et la désalpe étaient
aussi une fête de village, l’expression de la solidarité sociale et surtout
la suprématie de la vache dans le combat des reines86.
Combien de Valaisans ayant misé sur les cornes se sont-ils ruinés
financièrement? Les petits-fils d’Élie Aubert sont de ce nombre :

¾ Entre 1904 et 1909, se retrouvent dix actes d’achat pour


une somme totalisant environ 45.000.—francs.
¾ Dès 1909, sont investis les avoirs de son épouse, Julie
Pillet, pour un montant de 18.000.—francs.
¾ À partir de 1910 se retrouvent surtout des actes de vente
totalisant environ 25.000.—francs.
¾ Actes retrouvés chez les notaires Alfred Tissières, Jules
Tissières, Jules Morand et Edouard Coquoz de Martigny.
Archives de la Commune de Martigny.

Pour l’amour des reines, Alexis, le cadet, a vilipendé son héritage, celui
de sa femme et la fortune de sa mère. Après avoir fait faillite, il s’est
réfugié en France voisine pour échapper aux créanciers. Les vaches
l’ont perdu.

Les activités communautaires

Si l’on se réfère au document de partage de l’eau captée pour le


compte de Robatel et de Porret87, Pierre Nicolas Aubert et de Jacques
Germain Berguerand avaient joué un rôle important dans la conduite
des affaires du village. Outre la question de l’eau, ils furent à la base
de la construction de la chapelle en 183388. Ils avaient financé l’achat
de la cloche et, par la suite, gérèrent à tour de rôle les comptes de
dépenses, des fonds de messe et des prêts. Ils avaient aussi la charge
de l’école, de la laiterie et du four banal. Sous leur houlette, de 1848 à
1890, se retrouvent un très grand nombre de prêts consentis aux

86 Louis Moret Rausis.


87 Minutes du notaire Louis Gay du 28 septembre 1851.
88 Minutes du notaire Joseph Arnold Berguerand.
51

habitants de la région par la Fondation de la Chapelle de Chemin,


notamment dans les minutes des notaires J.A. Berguerand, Antoine
Sauthier, Bonaventure Moret, Maurice Tavernier, Daniel Terrettaz et
Alfred Tissières.

Après le décès de leurs parents, les enfants devaient


souvent assumer les dettes contractées par les
premiers auprès de la Chapelle.

À leur décès, Élie Aubert reprit une partie de ces responsabilités, en


dépit du fait qu’il partagea son temps entre Martigny et Chemin. Il joua
un rôle important dans les affaires de la chapelle. Entre 1861 et 1888,
une dizaine d’actes mentionnent son nom à titre de procureur. En 1870,
il n’hésita pas à convoquer, à son domicile, huit chefs de famille du
village, ainsi que le curé de Vollèges, celui de Bovernier et le notaire
Daniel Terrettaz pour l’établissement d’une convention se rapportant à
la gestion des fonds de la chapelle:

Dans l’espérance que le subside accordé par l’autorité diocésaine


à prélever sur les intérêts des fonds de la chapelle du lieu pour a
compte de continuer à l’avenir à l’administration de la chapelle de
la localité et de ses fonds comme de la manière usitée jusqu’ici,
c’est-à-dire à tour de rôle et sans égards à la fortune.
… chaque chef de famille fonctionnera comme procureur de la
chapelle pendant l’espace de deux ans et recevra une indemnité
de trente francs pour les deux ans qui seront payés avec les
revenus de la dite chapelle… quand le tour des chefs de famille …
sera achevé, on recommencera sur le même pied.
Pour le cas où un ou plusieurs chefs de famille ne se conforment
pas aux dispositions de cet acte, ils seront privés de leur part ce
qui sera annuellement pris sur les revenus de la chapelle pour le
salaire des régents de l’école du lieu89.

Dans une dizaine d’autres actes traitant de différentes causes, Élie


Aubert joua le rôle de conseiller juridique pour des individus de la
région, Le conseiller juridique pouvait aussi porter le nom de conseiller
judiciaire ou de reconseiller. Enfin, il fut, durant plusieurs années,
conseiller à la commune de Vollèges.

89 Minutes du notaire Daniel Terrettaz du 5 août 1870.


52

Élie Aubert ne semble pas avoir entretenu les mêmes relations que son
père avec Anatole Porret car on n’en retrouve que peu de mention dans
la correspondance de ce dernier.

Comme en fait foi l’acte du 18 juin 185590, Pierre Nicolas Aubert avait
établi un contrat de fermage avec Anatole Porret91 :

M.Bourg 13.2.55.
¾ “Cher Monsieur Porret, J’ai reçu aujourd’hui la visite, non pas de
Pierre Nicolas Aubert, parce qu’il est quelque peu indisposé, mais
du plus grand de ses fils. Voilà ce qu’il m’a chargé de vous
écrire : Le bois que vous leur avez dit de vous préparer sera prêt
à l’heure dite. Ils feront, de même, les ensemencements dont
vous les avez chargés de la façon la plus exacte. Les 40 francs
que vous lui avez fait remettre ont été distribués aux plus
indigents de la localité, selon vos généreuses intentions. Aubert
fera son possible pour vous fournir le lait, cependant il ne peut
pas le promettre pour le moment. Le tonnelier Roux a été averti
par Aubert de préparer la tine pour le premier mai”

.Martigny 27.2.55
¾ “Mon cher Monsieur Porret, Il se charge, du reste d’exécuter
toutes les commissions dont vous l’avez chargé. Ainsi les trois
toises de bois seront prêtes; il plantera vos cerisiers, etc,

Au décès de Pierre Nicolas Aubert en 1855, c’est le frère aîné d’Élie


Aubert, Pierre Joseph, qui reprit la charge de fermier et de
commissionnaire qu’il conserva jusqu’en 187092.

Nous avons néanmoins retrouvé quelques traces de contacts entre Élie


Aubert et Anatole Porret, notamment dans un acte de 1856, relatif à un
échange de propriétés situées à Chemin93 et dans la vente, en 1892,
au nom de sa fille Catherine, du terrain sur lequel fut plus tard construit
le four banal donné par Juliette Porret aux Cheminiards94.

90 Minutes du notaire Adolphe Morand.


91 Fonds privé, Pascal Tissières, Martigny.
92 Pascal Tissières, Une Parisienne à Chemin sur Martigny au XIXe siècle. Papier privé.
93 Notaire Antoine Sauthier, acte du 8 mars 1856.
94 Acte de vente No 528, 7 août 1892, Bureau d’enregistrement de Martigny.
53

On a coutume de dire qu’Élie Aubert avait été le régent de Chemin.


Cela demande à être vérifié. Dans les années 1870, Anatole Porret
avait donné l’ordre à son chargé d’affaires à Martigny d’établir des
mandats de vingt francs versés au régent de Chemin, sans toutefois
indiquer le nom du destinataire.

Paris 6.3.73.…
”Je vous prie de bien vouloir acquitter deux mandats signés de moi,
un de 20 frs au régent de Chemin, l’autre de cent francs à Joseph
Puippe de Vinze”.

Au cours des années 1880, ce même Anatole Porret lui versa 140 frs.
par année pour l’école de Chemin, sans doute à titre d’administrateur
car, dans certains actes notariés, il consent des prêts à titre de
procureur de la bourse de l’école de Chemin 95.

¾ Paris le 29.1.86.” “Je te prie de payer contre deux chèques de moi


aux enfants de Joseph Pellaud, mon fermier, (..) plus cent quarante
francs à Élie Aubert pour l’école de Chemin”.
¾ Paris, 17.3.85 “Enfin tu compteras à Élie Aubert, contre son reçu
pour l’école de Chemin 140 frs”.
Fonds privé Pascal Tissières

À travers le carnet de créances


Un autre document très important pour l’analyse des activités d’Élie
Aubert est représenté par ses carnets de créances. Parmi les
documents de la maison, nous avons retrouvé le dernier, recopié en
1888, par Catherine à partir d’un document préalable96. Comme en fait
foi la calligraphie, à partir de cette date, c’est surtout elle qui s’est
chargée de tenir le registre des prêts. Il apparaît donc clairement que le
père et la fille géraient leurs affaires en commun.

Quand ces activités ont-elles débuté ? Une créance consentie en 1853


était toujours pendante en 1888. Or, cette date correspondait à

95 Minutes du notaire Antoine Sauthier, Acte du 22 mai 1855.


96 Carnet de créances d'Élie Aubert et de Catherine Aubert déposé au Archives cantonales le 15 janvier 2004.
54

l’époque où ont eu lieu les premiers actes notariés conclus par Élie
Aubert. Il ne nous a malheureusement pas été possible de connaître le
nombre de carnets utilisés avant 1888.

Ce carnet fait état des prêts en cours, des sommes prêtées à 5%


d’intérêt et des années de recouvrement d’intérêt jusqu’à la date
d’acquittement. De 1853 à 1888, il contient 51 créances auxquelles
sont venus ajouter trente-cinq prêts consentis entre 1888 et 1896. Ce
dernier carnet ne tient compte que des créances qui n’avaient pas
encore été acquittées en 1888. Il est donc impossible d’en connaître le
nombre exact consenti entre 1858 et 1888.

Le carnet contient 96 pages; quatre créances ont été


consenties au nom de Catherine (No 69, 70, 72, 73) et six ne
portent aucun nom, sans doute des créances communes (No
54, 88, 89, 90, 93, 94). Toutes les autres ont été consenties
par Élie Aubert. De plus, quelques pages ont été arrachées.

Le dernier remboursement eut lieu en 1919. Les prêts s’adressaient à


des habitants de la région de Martigny. Si le montant moyen des prêts
s’élevait à 220 francs, ils pouvaient aller de 50 francs à 1300 francs, la
majorité se situant toutefois entre 150 et 300 francs. Leur durée
moyenne était de 15 ans et ne dépassait jamais 25 ans, à l’exception
d’une seule qui s’éternisa durant 63 ans, soit de 1853 à 1918, le
débiteur ayant payé l’équivalent de trois fois sa dette en intérêts et elle
ne semble jamais avoir été acquittée.

Par ordre d’apparition dans le carnet, les prêts étaient consentis à


des habitants de Chemin, Le Broccard, La Fontaine, Bovernier, La
Bâtiaz, Le Borgeaud, Charrat, Le Fays, Vollèges, Sembrancher,
Vens, La Croix, Vernayaz, Le Litroz, Vens, Martigny-Bourg, Ravoire,
Le Levron, Martigny-Ville, Martigny-Combe, Lourtier, Bagnes. On y
retrouve aussi certaines communes.

Si les taux d’intérêt du carnet de créance étaient similaires à ceux des


prêts consentis devant notaire, ces derniers s’en distinguaient par leur
montant qui était plus du double de celui du carnet, et par leur durée
qui allait de un à dix ans, alors qu’elle était indéterminée dans le carnet
de créances.
55

Les intérêts étaient encaissés auprès des débiteurs à dates fixes, en


fonction des pérégrinations du prêteur. Avant l’arrivée des banques,
cette pratique était assez commune. Par exemple, à Sion, le général de
Wolf possédait une liste importante de créances : “souci que ces
créances. Le général ne doit-il pas aller deux fois par an jusqu’à
Vouvry récupérer les intérêts d’un prêt”97. Beaucoup d’encaissement
d’intérêts ou de remboursement de capital se faisait au moment des
foires, principalement à la foire “du grand lundi” d’automne.

De 1888 à 1893, le montant total des créances fluctua entre 13 000


francs et 16 000 francs rapportant annuellement de 650 à 800 francs
d’intérêt. Par comparaison, un revenu de 800 francs équivalait au
salaire du directeur de l’École de droit de Sion, Bernard Etienne
Cropt98. Le salaire annuel d’un régent à Sion s’élevait à 600 francs,
celui d’un régent à Monthey à 850 francs, celui d’une régente en ce
même lieu à 650 francs99. Dans les villages, les régents ne percevaient
qu’une somme de 60 à 80 francs100. Dans sa correspondance des
années 1870, Anatole Porret rapportait qu’il payait le régent de l’école
de Chemin 20 francs par année, et dans les années 1880 le petit-fils
d’Élie Aubert, Antoine Cretton, régent à Martigny-Croix, 10 francs101.

Un fonds d’alpage à Bovine valait 400 francs102, la vigne six francs la


toise, le pré un franc le mètre carré. Le Bulletin Officiel, rapporte que le
prix des denrées n’a pratiquement pas varié durant des décennies,
hormis les fluctuations saisonnières dues à l’abondance ou à la rareté
des produits. Il ne fait donc aucun doute que les revenus de son carnet
de créances permettaient à Élie Aubert de mener une existence
confortable.

¾ Paris 18.3.73…Je vous adresse ci-joint un bon vingt francs au


régent de Chemin.
¾ Paris le 29.1.86. Je te prie de payer le montant de dix francs à
Antoine Cretton, petit fils d’Élie Aubert.

97 Chroniques de Malacors, p. 133.


98 Jean Graven, p. 188.
99 Bulletin officiel, septembre 1878.
100 Louis Moret Rausis, op. cit. p. 295.
101 Fonds privé, Pascal Tissières, Martigny
102 Minutes du notaire Pierre Gillioz, acte du 2 février 1891.
56

¾ Paris le 15.8.85.Tu auras l’obligeance de remettre de ma part 10


frs à Antoine Cretton, petit fils d’Élie Aubert, régent à la Croix.

Lorsque Élie Aubert se lança dans le prêt, il n’existait en Valais aucune


politique financière. Courthion rapporte que “sauf en cas d’extrême
nécessité, le paysan n’empruntait guère. S’il ne pouvait faire
autrement, il s’adressait à un voisin plus aisé, lui signait une créance
moyennant un honnête intérêt et la remboursait lorsque sa situation
s’améliorait”103.

L’arrivée du chemin de fer changea cet état de faits en créant de


nouvelles exigences dans la vie sociale, et par voie de conséquence,
un besoin accru de liquidités. C’est ainsi que la première “Banque
cantonale” fut “créée par décret” du Grand Conseil “le 2 septembre
1856 et début[a] ses opérations en 1858. Elle sembl[ait] promise à un
destin favorable mais les problèmes ne tard[èr]ent pas à surgir. De plus
en plus de personnes, tout comme beaucoup de communes ne p[ur]ent
pas rembourser les prêts et payer les intérêts. Faute de liquidités, la
banque d[u]t interrompre ses activités, en 1871, et déclarer faillite”104.

Certains auteurs associent cet échec à une mauvaise gestion et à des


pratiques frauduleuses destinées à financer l’affairisme de la classe
dirigeante, ce qui accula la banque à la faillite105. De fait, dans les
années qui précédèrent la faillite, les minutes du notaire Alexis Guay,
sont constituées en majorité de protêts au nom de la Banque du Valais
contre des individus incapables de rembourser leurs dettes106.

Cette faillite procura encore quelques 20 années aux “prêteurs pas


toujours honnêtes qui exigeaient souvent trois, quatre co-signataires,
rares étaient ceux qui maintenaient leurs taux au-dessous de 8%”107.
Nous l’avons vu, Élie Aubert était de ces prêteurs, mais ce n’était pas
un usurier puisque les taux d’intérêts qu’il chargeait sont demeurés
constants, à 5%, tout au long de ses activités de prêt.

103 Louis Courthion, p. 125.


104 Michel Salamin, p. 195.
105 Aspects de l’économie valaisanne, Histoire et réalités. Perspectives, Sion, Département de l’instruction publique;
Paul De Rivaz, p. 73-79.
106 Minutes du notaire Alexis Guay, années 1869 et 1870.
107 Louis Courthion, p. 126.
57

Dès le milieu des années 1890, les recouvrements de créances ne


furent plus réinvestis dans des prêts personnels; ils étaient plutôt
déposés en banque: 3550 francs à la Banque Tissières en 1892, 1900
francs à la Banque Troillet en 1894108.

Il devenait évident que l’ère des prêteurs touchait à sa fin. Dès le début
des années 1890, la Banque Closuit, la Banque Tissières, la Banque
Troillet tout comme les banques situées hors du canton, la Banque du
Jura par exemple, et des particuliers se substituèrent peu à peu aux
prêteurs. Certains avocats de Martigny se spécialisèrent alors dans la
gestion et le recouvrement de créances pour les institutions
financières. Par exemple, les minutes du notaire Jules Morand des
années 1895, 1896 et 1897 font état de très nombreuses créances des
habitants de la région de Martigny envers la Banque de Brigue, la
Banque du Jura, ainsi qu’envers un certain Jean Beck Gamper, rentier
domicilé à Bâle.

108 Créances.no 84, 85, 86.


58

L’héritage laissé par Élie Aubert

Au début des années 1890, Élie Aubert possédait une fortune


confortable, pour un paysan de la montagne. Ses propriétés sises sur
les territoires de Chemin, de Bovernier et de Martigny couvraient une
bonne partie du territoire. Il possédait des habitations et nombre
d’autres bâtiments à Chemin et à Martigny, ainsi que plusieurs lots de
vigne et un grand nombre de fonds de vache à l’alpage de Bovine. Son
carnet de créances, ses prêts notariés, tout comme ses fonds de vache
lui procuraient un revenu appréciable.

C’était un propriétaire terrien, un éleveur, un maquignon mais non un


capitaliste. Il n’a jamais participé au développement commercial,
mercantile, et touristique du Valais. C’était un Valaisan “pure laine”
pour qui toute forme de commerce ne pouvait être pratiquée que par
des mains étrangères109.

Son dernier acte notarié relatif à un prêt remonte à 1888. Deux autre
actes conclus après cette date se rapportent à la vente d’un terrain à
Juliette Porret, en 1892, pour la construction du four banal, et à deux
achats, en 1895, sur le territoire de Martigny, l’un pour une grange-
écurie, l’autre pour un pré.

À partir de cette date, il donne l’impression d’avoir “passé la main” à sa


fille Catherine pour la gestion de ses biens car c’est souvent au nom de
cette dernière ou sans mention particulière du créancier que furent
consentis les prêts. Depuis l’établissement du nouveau carnet en 1888,
c’est aussi elle qui gérait les prêts et enregistrait le paiement des
intérêts et du principal. Qui plus est, les achats importants de
propriétés foncières du début des années 1890 n’ont pas été faits en
son nom, mais en celui de Catherine.

Le partage préliminaire des biens d’Élie Aubert et de sa fille Catherine


se fit par acte notarié du 14 mai 1897. Ce partage démontre l’étendue
des propriétés et la richesse d’Élie Aubert. La convention établie à

109 Courthion, p.117.


59

cette date fait ressortir l’imminence du partage tout comme la


communauté de biens qui existait entre le père et la fille110:

Les fortunes, soit les avoirs du père et de la fille pré-désignés,


ayant été jusqu’à ce jour confondus, et les contractants étant
intentionnés de livrer aux enfants de Catherine Aubert en partage,
une partie de leurs avoirs communs, avant de laisser procéder à ce
partage, les parties comparantes prélèvent chacune sur la fortune
commune les avoirs ci-dessous énumérés et en toute propriété
sans égard à la provenance.

Venaient ensuite les biens que le père entendait conserver, soit :

¾ tous les immeubles situés sur le territoire de Martigny-Ville et


Bourg, bâtiments compris, plus de huit droits d’alpage à la
Montagne de Bovine et de deux vignes dont l’une plantée située
au lieu dit Champortay et l’autre au lieu dit l’Arbignon les deux sur
Martigny-Combe.
¾ six cent quarante francs en créances contre Puippe pre Valentin,
Pellaud Maurice Juge et le surplus de fr. 40.—contre un autre
débiteur.
¾ Tout le mobilier se trouvant à Martigny-Bourg et à Chemin à
l’exception du prélèvement fait en cette matière par sa fille
Catherine et désigné plus bas.

Suivaient les biens et propriétés destinés à la fille Ces créances


consistaient en deux dépôts à la banque Troillet, se montant à 1.900.—
francs et 31 créances tirées du carnet.
neuf mille un francs nonante centimes représentés par des créances, et
dont le père Élie Aubert garantit l’existence de la dette et la totalité des
débiteurs.

Elle prenait également possession des biens suivants :

¾ Une maison d’habitation à Chemin consistant en une cuisine, 2


chambres, deux caves dont l’une à voûte et la petite écurie sous
le raccard du Plot, ainsi qu’une place à la grange pour remiser les
fourrages … Un pré d’environ deux cents toises sis au-dessus de
la maison ci-dessus désignée.

110 Minutes du notaire Alfred Tissières, Acte du 14 mai 1897.


60

¾ Un botzat situé aux Crettes, de contenance inconnue. Un autre


botzat au lieu Féronde à la Charbonnière, contenant environ 300
toises. Une parcelle de jardin au levant de la maison prélevée,
contenant environ cent cinquante toises. La moitié du grenier à
côté de la maison.
¾ Les meubles: 1 lit, deux matelas, une table de nuit, une table
ronde, cinq chaises, un potager, une petite table en sapin, un
buffet arolle, une glace et divers cadres, un banc noyer en nuise,
une ruche de linge, 6 draps, 2 couvertures de laine, un duvet,
trois fourres de traversin, les poules, un tonneau de vin de 2
setiers avec son contenu, un canapé, deux fayards à prendre sur
la propriété aux frênes et toute la vaisselle qu’elle jugera
nécessaire.
Les dettes restant à payer s’élèvent à deux mille cinquante francs
restent à la charge exclusive d’Élie Aubert.

Enfin, la convention de partage stipulait que :


Tous les immeubles et meubles non prélevés et non réservés par
les parties comparantes seront donnés en partage en toute
propriété aux quatre enfants de Catherine Aubert – ce partage aura
lieu incessamment.

Cet acte porte à penser que suivrait l’acte de partage stipulant la part
laissée à chacun des petits-enfants. Il nous a malheureusement été
impossible de le retrouver. Tout laisse cependant croire que certaines
vignes de Martigny et de Bovernier, les terrains de Chemin-Dessous,
Sousfrête et de Surfrète, les terrains et immeubles situés à Chemin-
Dessus et quelques fonds d’alpage à Bovine leur aient été légués
comme le témoignent les transactions retrouvées dans le cadastre de
Martigny depuis son établissement.

Nous avons certes retrouvé treize petits morceaux de papier, écrits de


la main de Catherine, destinés à être tirés au sort par ses quatre
enfants. Cinq de ces papiers faisaient mention de 32 propriétés sises à
Chemin-Dessus, de trois vignes, du jardin, de granges et écuries,
d’outils aratoires, de matériel de cave et tonneaux, ainsi que de bétail.
La plupart de ces documents rapportaient la valeur des biens et
contenaient souvent de notes telles que “ce lot rend 5 francs au 2e lot,
5 francs au 3e lot et 5 francs au 4e lot”. Des ratures sur les documents
indiquaient que ces prix ont souvent été revus à la baisse. A une seule
exception près, “Je redois à Maurice 13.25, Alexis et Antoine doivent
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94.94”. Ces papiers ne portaient aucunement le nom des bénéficiaires


des lots et on ne sait pas qui était “je”.

Tout porte à croire que ce partage concerne les biens personnels de


Catherine, car nous voilà bien loin du nombre de propriétés
mentionnées plus haut situées à Chemin et celles de Martigny.

Deux autres documents laissent à penser que le partage des biens


d’Élie Aubert se fit rapidement après la convention de 1897. Trois
créances contenues dans le carnet totalisant 600 francs ont été
“remises à Antoine et Alexis” en 1897. De même, en 1899, Marie
Cretton et son mari Joseph Abbet rachetèrent les parts d’Antoine
Cretton, de Maurice Cretton et d’Alexis Cretton, soit les deux tiers de la
Vieille Maison héritée de Julie Emérentienne Pellaud et de Catherine
Aubert111.

Élie Aubert décéda le ler mai 1905112, le jour d’un tremblement de terre.
On retrouve l’inscription de son décès dans les registres de la paroisse
de Martigny, mais aucune mention n’apparaît dans les journaux de
l’époque, les nécrologues cédant le pas à la catastrophe naturelle.

Catherine Aubert reprit les affaires de son père. Maurice suivit les
traces de son grand-père en développant ses biens agricoles, comme
en témoignent les nombreuses transactions retrouvées au cadastre de
Martigny et dans les actes notariés.

Entre 1893 et 1913, une quinzaine de transactions à son nom


ont été retrouvées chez les avocats Camille Desfayes, Alfred
Tissières, Jules Tisières et Edouard Coquoz.
Archives de la Commune de Martigny.

Il travailla comme gérant de propriété du Dr. Beck à Monthey et revint à


Chemin après le décès accidentel d’un de ses fils.

Antoine devint instituteur; il enseigna durant quelques années à


Martigny-Combe113, Selon l’Annuaire du Valais, il était titulaire d’un
brevet temporaire d’enseignement en 1894. Par la suite, il travailla à la
111 Acte d’achat No 429/26 du 28 février 1899, Bureau d’enregistrement de Martigny.
112 Registre des décès de la paroisse de Martigny, Sion, Archives de l’Etat du Valais.
113 Selon l'Annuaire du Valais, 1883-1884, Sion, Ant. Galerini, Libraire-Editeur.
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Banque Tissières. C’est lui qui racheta les maisons de sa mère de


Martigny en 1922 et de Chemin en 1925114.

Marie passa quelque temps à Paris chez Mme Porret avant d’épouser
Joseph Abbet qui était chef sommeiller à l’Hospice du Grand-Saint-
Bernard. Ils s’établirent à la Vieille Maison.

Alexis, diplômé de l’École d’agriculture d’Econe, fit de mauvaises


affaires dans le commerce des reines et se réfugia à Argentières après
avoir fait faillite.

Fait incroyable, il nous a été impossible de retrouver, tant dans les


documents d’Etat-civil que dans les registres paroissiaux, trace de la
naissance et du décès de Catherine Aubert. Les généalogistes situent
sa naissance en 1844 et un acte de vente témoigne qu’elle était
toujours vivante en 1925.

114 Vente de la maison de Martigny-Bourg: 29 mars 1922, Minutes de l’avocat Charles Girard, No d’enregistrement
1035, Cadastre de Martigny; Vente de la maison de Chemin, Acte du 7 janvier 1925, No d’enregistrement No 434.
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Conclusion

À travers cette recherche dans les Minutes des notaires de Martigny et


de Vollèges au XIXe siècle, nous avons découvert la vie, la famille, les
activités et la réussite d’Élie Aubert descendant d’une famille de
notables de Chemin dont il hérita propriétés et fonds de vache.
L’héritage de ses deux épouses lui permit encore d’étendre son capital
et ses propriétés.

Élie Aubert était un riche paysan valaisan qui possédait maisons,


terrains, vignes et fonds d’alpage. Comme le démontre son carnet de
créances, Il était prêteur sans être usurier car ses taux d’intérêt n’ont
jamais dépassé 5%. Financièrement à l’aise, il était considéré comme
un personnage important, s’occupant de la gestion de la chapelle et de
celle de l’école de Chemin. Il a aussi occupé le poste de conseiller de
la commune de Vollèges et a souvent agi comme conseiller juridique
pour les membres de la communauté.

Homme de son temps et de son milieu, il réussit sans trop se


démarquer de sa communauté car nous avons retrouvé peu de traces,
dans son histoire, des changements politiques, économiques et sociaux
qui agitèrent le Valais de son époque.

Si notre recherche fait bien ressortir l’histoire d’une famille, elle est
surtout l’illustration de la réussite d’un coq de village. Il aurait fallu se
retrouver à Martigny-Bourg au moment de la Foire du lard, de celle
d’automne, ou de printemps, pour apercevoir Élie Aubert, sa fille, ses
petits-enfants occupés à vendre bétail, fromage, beurre ou sérac, à
rencontrer les paysans venus s’acquitter de leurs dettes ou en payer
les intérêts.

Le coq de village, le maquignon, le prêteur se devait de connaître tout


le monde: à qui un sourire, à qui une blague, une poignée de main à un
avocat ou à un politicien. C’était le moment d’établir ou de rendre les
comptes, de faire des échanges, les billets et les sous passant d’une
poche à l’autre, les papiers se signant sur une table du café des Trois
Couronnes.

Socialement ou financièrement, tout le monde participait à la foire. Il


fallait s’y rendre par obligation et le Pré de Foire résonnait des
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transactions et des rires. Les Bordillons, les Ravoirins, les Comberrins,


les Vouipes fraternisaient et s’engueulaient. C’était un rendez-vous
obligatoire où se liaient et se déliaient les langues et les bourses. Le
goron et la rèze facilitaient la communication en cette foire du grand
lundi, avant que tout ce monde ne revienne au village pour l’hivernage,
ou l’hibernation, car l’hiver était long.

Combien de documents se trouvent encore dans les maisons


valaisannes, conservés comme histoire de famille et encadrés dans les
carnotzet? Inutiles décorations qui pourraient être partagées et faire
l’objet de recherche, tout comme les minutes des notaires, source
inépuisable d’informations sur la vie de tous les jours dans les villes et
villages valaisans, où les illettrés et les paysans dévoilaient leur
quotidienneté et leurs conflits en déclarant “ je vais voir l’avocat “. Ils le
rencontraient au café autour de trois décis et discutaient d’affaires. Il
fallait bien que quelqu’un enregistre et collige les faits et interprète les
dires. Grâce à eux, des hommes comme Élie Aubert survivent.
L’histoire des familles et des villages valaisans peut être écrite.
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Annexes

Portrait de famille

Joseph Elie Aubert, entouré de sa fille et de ses petits-enfants,


photographie de 1890
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Ascendance et descendance d'Elie Aubert


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Lettre à Jean Baptiste Pellaud de Vollèges et à Chemin


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Archives des notaires

Vous trouverez, en téléchargeant le fichier pdf à l'adresse


http://www.scribd.com/doc/13202032/notaire plus de 90 pages d'archives de
notaires consultées pour la présente recherche sur Elie Aubert, en version
originale et retravaillée.

Document de la Vieille maison

Vous trouverez, en téléchargeant le fichier pdf à l'adresse


http://www.scribd.com/doc/13203221/Archives les documents retrouvés dans la
Vieille Maison, en version originale.

Carnet de créances

Vous trouverez, en téléchargeant le fichier pdf à l'adresse


http://www.scribd.com/doc/13202418/creances le carnet de créances d'Elie
Aubert.
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Achevé d’imprimer en avril 2009


Par Impression Numérique
Copy Service Pillet
CH – 1920 Martigny
Joseph Elie Aubert
Paysan, prêteur, maquignon
et personnage public
dans le Valais du XIXe siècle

E-book gratuit, libre de droits.

Distribuez-le comme vous le souhaitez,


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aucune. Sauf d’en indiquer la source.

Mars 2009 par Annette et François-Xavier Ribordy