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Typologie des emprunts lexicaux français en roumain. Fondements théoriques, dynamique et catégorisation sémantique

TYPOLOGIE DES EMPRUNTS LEXICAUX FRANÇAIS EN ROUMAIN. FONDEMENTS THEORIQUES, DYNAMIQUE ET CATÉGORISATION SÉMANTIQUE

EDITURA UNIVERSITARIA Craiova, 2011

UNIVERSITATEA DIN CRAIOVA UNIVERSITE DE CRAIOVA

Editori :

Gabriela Scurtu

Daniela Dincă

Lucrarea a fost elaborată în cadrul Proiectului PN II Idei Tipologia împrumuturilor lexicale din limba franceză în limba română. Fundamente teoretice, dinamică şi categorizare semantică (FROMISEM) finanŃat de CNCS- UEFISCSU (2009-2011)

AVANT-PROPOS

Le présent volume réunit les contributions* des membres du projet de

recherche

Fondements théoriques, dynamique et catégorisation sémantique, qui s’est déroulé

à la Faculté des Lettres de l’Université de Craiova (2009-2011), projet financé par le CNCS-UEFISCU. Les études sont groupées autour des trois axes majeurs de recherche qui

ont constitué les objectifs du projet:

1. la présentation et l’approfondissement de la terminologie de spécialité

intitulé

Typologie

des

emprunts

lexicaux

français

en

roumain.

du domaine analysé;

2. l’étude des emprunts lexicaux d’origine française en roumain du point de vue étymologique;

3. l’esquisse d’une typologie sémantique de ces emprunts.

La première partie du livre, intitulée Fondements théoriques de la recherche, fait la présentation critique de la terminologie de spécialité se rapportant

à la définition des principaux concepts opérationnels mobilisés dans la recherche

(emprunt, gallicisme, néologisme, néologie, neonyme, étymologie multiple). L’identification des lacunes dans le domaine, la mise en évidence de nombreux aspects controversés, comme par exemple la polysémie des termes utilisés, ont été réalisées dans la lumière des recherches récentes en linguistique roumaine, corroborées avec les études des linguistes étrangers, notamment français. Une attention particulière a été accordée aux questions d’étymologie, à partir de la typologie suivante: (i) mots à étymologie uniquement française; (ii) mots à étymologie multiple; (iii) mots à étymologie controversée. La section suivante, consacrée à la Dynamique des emprunts roumains au français, met en évidence l’importance, qualitative et quantitative, de l’influence française sur la constitution du lexique du roumain moderne. Sont illustrées les étapes de pénétration des emprunts au français, leurs domaines de manifestation, ainsi que les principales statistiques sur le montant des mots d’origine française. La dernière, que nous avons effectuée sur le corpus du DEX 98, indique un pourcentage de 38,42% mots d’origine française. La section Catégorisation sémantique des emprunts roumains au français est structurée en trois parties. La première propose une typologie sémantique des emprunts lexicaux roumains au français, illustrant les cas suivants: (i) conservation - totale ou partielle - du sens / des sens de l’étymon français, y compris avec le

maintien en roumain d’un sens aujourd’hui disparu en français; (ii) innovations sémantiques opérées en roumain, ayant comme point de départ une signification de l’étymon français. Ces innovations se manifestent à travers divers mécanismes sémantiques: extensions analogiques et restrictions de sens, métaphorisations, passage métonymiques, glissements connotatifs, etc. Une autre direction de recherche dans l’aire du sémantisme des emprunts s’attache à établir et à analyser quelques champs sémantiques en poursuivant des objectifs comme: la description lexicographique des lexèmes qui appartiennent à

divers micro-champs, l’analyse sémantique comparative de ces lexèmes et de leurs étymons ou la corrélation entre la description linguistique et la réalité extralinguistique (par l’analyse de l’évolution des référents à travers le temps). Enfin, dans la troisième partie, nous avons réalisé une étude sémantique comparative (français-roumain) de quelques lexèmes faisant partie du corpus envisagé. Les travaux réunis dans les pages de ce volume font preuve d’un travail d’équipe méticuleux, permettant de mieux appréhender des questions telles que:

1. la variété des aspects linguistiques soulevés par les emprunts français en roumain;

2. le rôle de la langue française dans la constitution du vocabulaire roumain et l’importance du français pour la définition de la physionomie néo- latine de la langue roumaine dans l’aire de la romanité sud-est européenne;

3. l’ouverture de nouvelles pistes de recherche dans les domaines de la lexicologie et de la lexicographie romanes.

En fin de compte, on pourrait dire que c’est justement un chemin frayé avec les instruments de l’analyse sémantique et lexicographique et qui attend d’être prolongé par de nouvelles études sur les multiples aspects du contact linguistique réalisé par les emprunts lexicaux.

* Les articles réunis dans ce volume ont déjà fait l’objet d’une publication dans une revue scientifique ou d’une communication présentée lors d’un colloque ou d’une conférence internationale. L’idée de les rassembler dans un recueil nous a semblé salutaire pour tous ceux qui s’intéressent à l’étude des emprunts lexicaux.

SOMMAIRE

Avant-propos

5

Chapitre I

Fondements théoriques de la recherche………………… …………… 9 Autour de la notion de «néologisme» (Gabriela Scurtu)…………….……11 La néologie et ses mécanismes de création lexicale (Daniela Dincă) ……21 Aspects théoriques de la néologie terminologique (Daniela Dincă)………32 Une notion-clé dans la lexicologie roumaine: «l’étymologie multiple» (Mihaela Popescu)…………………………………………………… ….40

Chapitre II

Dynamique des emprunts roumains au français……………………….51 Les emprunts au français dans le langage des jeunes au XIX e siècle (Daniela

Dincă)…………………………………………………………………….53

La place des néologismes d’origine française dans le lexique du roumain (Gabriela Scurtu, Daniela Dincă)…………………………………………65 Deux langues romanes en contact : le roumain et le français (Daniela

Dincă)……………………………………………………………………77

Quelques remarques sur l'étymologie des emprunts roumains d’origine française (Mihaela Popescu)………………………………………………87 Les reflets de l’influence française sur le lexique du roumain (Gabriela Scurtu)…………………………………………………………… ……103

Chapitre III

Catégorisation sémantique des emprunts roumains au français

113

3.1. Typologie………………………………………………………… 113 Typologie des emprunts lexicaux français en roumain (présentation d’un projet en cours) (Maria Iliescu, Adriana Costăchescu, Daniela Dincă, Mihaela Popescu, Gabriela Scurtu)………………………………………115 Quelques lexèmes en voyage (trajet français – anglais – roumain) (Adriana

Costăchescu)……………………………………………………………130

Typologie sémantique des mots roumains empruntés au français (Maria Iliescu, Adriana Costăchescu, Ramona Dragoste)………………………145

3.2. Analyse des champs sémantiques………………157 Le vocabulaire français et roumain de l’espace : les mots lieu et loc (Adriana

Costăchescu)…………………………………………………159

Etude lexico-sémantique du micro-champ lexical des meubles de rangement en français et en roumain (Gabriela Scurtu, Daniela Dincă)……………171 Les emprunts lexicaux roumains au français: approche lexicographique et semantique du vocabulaire de la mode vestimentaire (Mihaela Popescu)…………… 183

3.3. Analyse de quelques lexèmes du corpus………………………199

Le destin de quelques mots d’origine française dans le roumain actuel (Ramona

Dragoste)

De calpac à joben : le changement des codes vestimentaires roumains sous

l’influence française (Ramona Dragoste)

Quelques remarques sur le sémantisme des emprunts roumains au français

(Mihaela Popescu)………………………………………………………218 Étude lexicographique et sémantique du gallicisme marchiz,-ă en roumain actuel

(Daniela Dincă)

Fr. guéridon / roum. gheridon - approche comparative (Gabriela Scurtu)… 238 Mots d’origine française dans le langage des jeunes (Gabriela Scurtu)…….…………………………………………………………… 246

201

212

231

FONDEMENTS THÉORIQUES DE LA RECHERCHE

AUTOUR DE LA NOTION DE «NÉOLOGISME»*

1. Introduction

1.1. La création lexicale est sans conteste un élément indicateur de la vitalité des langues, un indice de leur avenir du point de vue de leur force créative. Les langues nécessitent des ressources pour s’adapter aux changements sociaux, économiques, politiques, technologiques ou scientifiques. Pour pouvoir disposer de ces ressources indispensables, pour pouvoir agir en toute sécurité dans des contextes donnés et dénommer avec précision les nouvelles réalités, il faut créer, former ou emprunter de nouvelles unités lexicales. Dans ce contexte, le problème des néologismes s’avère l’un des plus délicats, à partir de la définition même de la notion de «néologisme» (et des notions apparentées: «néologie», «emprunt lexical», «néonyme», etc.). Cette vaste problématique a fait et continue de faire l’objet de nombreux travaux portant sur des aspects théoriques ou pratiques soulevés par la néologie, en tant que processus complexe de formation de nouvelles unités lexicales dans une langue. Dans ce sens, la constitution, en 2003, d’un réseau d’observatoires de toutes les langues romanes et de leurs variétés correspondantes (réseau NEOROM: espagnol, catalan, français, galicien, italien, portugais et roumain) en est une preuve plus qu’éloquente. Ce réseau représente une tentative de réunir les efforts des chercheurs dans la direction d’un travail systématique de compilation et d’analyse des néologismes lexicaux qui apparaissent dans les médias: presse quotidienne, revues périodiques et radio. Dans la même direction, l’organisation à Barcelone, du 7 au 10 mai 2008, du I er Congrès International de Néologie des langues romanes a mis en évidence les principales directions de recherche dans le domaine, telles que: aspects théoriques de la néologie, méthodologie du travail, détection, classification et traitement automatique des néologismes, aspects sociaux et sociolinguistiques, etc. 1.2. Dans cet article nous nous proposons de jeter un regard analytique sur les positions des linguistes, roumains ou étrangers (notamment français), concernant les problèmes que posent en principal:

- La définition des néologismes (et des notions voisines), en tant que concepts opérationnels fondamentaux de la recherche en néologie; - Les théories concernant le statut et le rôle des néologismes.

2. Définitions de la notion de «néologisme»

2.1. L’un des plus difficiles problèmes lexicographiques est celui du néologisme, à partir de la définition de la notion, jusqu’à la solution des questions visant l’étymologie, la forme, la fréquence, la circulation, le sémantisme des mots considérés comme des néologismes (cf. Dănilă / Haja 2005: 71-78).

Les deux éléments utilisés dans le mot néologisme neos et logos – nous obligent à une démarche permettant d’en éclaircir les significations. Car une définition commode du type «un néologisme est un mot nouveau, qui n’existait pas dans la langue, ou un mot déjà existant qui acquiert un sens nouveau» laisse une large place à des questions, des interprétations, des incertitudes … Le TLF, le Larousse, le Robert, le Webster présentent le néologisme comme une notion polysémique avec, d’habitude, les acceptions suivantes: 1. mot, tour nouveau que l'on introduit dans une langue donnée (néologisme de forme); 2. mot (expression) existant dans une langue donnée mais utilisé(e) dans une acception nouvelle (néologisme de sens); 3. création de mots, de tours nouveaux et introduction de ceux-ci dans une langue donnée (syn. néologie). Les dictionnaires roumains définissent le néologisme comme un mot nouveau emprunté ou formé récemment dans une langue (DLR) ou comme un mot nouveau, emprunté à une langue étrangère ou créé par des moyens internes; emprunt lexical récent, acception nouvelle d’un mot (DN 4 ). De façon générale, disons que les définitions roumaines ne mettent pas assez en évidence la différence spécifique, ce qui est dû à l’aspect relatif des qualificatifs nouveau ou récent, employés comme moyen de différenciation. Le problème le plus délicat qui doit être solutionné concerne donc la durée du statut de néologisme d’un mot. Précisons d’emblée qu’il existe des opinions totalement divergentes concernant cet aspect. Par exemple, dans une acception plus large, on considère que sont des emprunts lexicaux néologiques, c’est-à-dire des néologismes, les mots entrés en roumain à partir de la seconde moitié du XVIII e siècle et du début du XIX e (Şerbănescu 1985: 8). Une partie des néologismes sont, en même temps, des mots internationaux, des mots empruntés à une langue et présents dans plusieurs langues de civilisation: stress, show, etc. Selon la même opinion, ceux-ci devraient être considérés comme des néologismes, sans tenir compte de leur ancienneté: filozof et filozofie, attestés en roumain dès le XVIII e siècle, sont donc considérés comme des néologismes. D’autre part, Florica Dimitrescu, qui remarque elle aussi les limites temporelles vagues du terme néologisme, renvoyant à des mots empruntés ou créés en roumain à partir de la fin du XVIII e siècle, opine en faveur de l’emploi du concept de «néologisme» dans un sens restreint, pour désigner «la dernière couche d’éléments étrangers entrés en roumain – des mots attestés pour la première fois entre 1960 et 1980» (1994: 246). C’est avec ce concept que l’auteur a opéré dans la sélection des mots-titre enregistrés dans le DCR. 1

En se référant aux mêmes types de difficultés liées à la datation, Ileana Busuioc (1996: 1) considère qu’il faut tenir compte d’un «sentiment de la néologie»; or, celui-ci est extrêmement fluctuant: si au milieu du XX e siècle il avait une valeur de 10-15 années, à présent les lexicographes ne devraient pas qualifier comme des néologismes des unités lexicales plus «vieilles» de 5 ans! De toute évidence, les néologismes «vieillissent» rapidement: «Dans notre univers marqué par l’instantanéité de la communication, ce qui signifie aussi

diffusion très rapide, sinon instantanée, des mots nouveaux, la durée du sentiment néologique se restreint par conséquent de manière drastique». 2

2.2. L’emprunt représente souvent la solution la plus viable pour enrichir

l’inventaire des éléments lexicaux d’une langue. Il consiste, en principe, à faire apparaître dans un système linguistique un élément issu d’une autre langue - ancienne (latin, grec) ou moderne. Mais les emprunts ne sont pas sans poser des problèmes, dont, en particulier: a. les problèmes sociolinguistiques des différences de statut axiologique entre les langues (cf. Arrivé et al. 1986: 244-252) et b. l’intégration (phonologique, orthographique, morphosyntaxique, sémantique) de l’unité empruntée dans la structure de la langue réceptrice; on parle à cet égard,

d’une part, d’emprunts naturalisés, assimilés par la langue réceptrice, et, de l’autre, de xénismes (emprunts tels quels, alloglottes) ou de pérégrinismes 3 . Il n’en reste pas moins que les emprunts lexicaux forment un espace fertile qui suppose le contact entre plusieurs systèmes linguistiques, entre plusieurs cultures, entre plusieurs identités spirituelles.

2.3. A part les néologismes représentés par les emprunts à d’autres langues,

il existe des néologismes «de forme», c’est-à-dire des mots nouveaux formés par un procédé morphologique (dérivation, composition, analogie): il consiste à fabriquer de nouvelles unités. Cette problématique, qui a fait l’objet d’une grande diversité d’études, ne fera pas l’objet du présent article.

2.4. En revanche, un aspect sur lequel nous voulons nous attarder plus

longuement dans ce qui suit et qui a été en quelque sorte négligé dans les études portant sur cette problématique, est celui des néologismes «de sens», donc basés sur des modifications sémantiques. A l’exception des dictionnaires spécialisés (DŞL, DN), pour définir le néologisme, les ouvrages des linguistiques roumains ne prennent souvent pas en compte l’acception de «sens nouveau d’un mot existant dans la langue», sens néologique (par exemple fereastră «surface délimitée, affichée sur l’écran du moniteur d’un ordinateur, où l’on présente un certain type d’informations»). D’ailleurs, de par leur structure, les langues sont articulées de manière à permettre la créativité, en l’occurrence lexicale, par des mécanismes qui opèrent soit au niveau de la forme, soit au niveau du sens (cf. Busuioc 1996). Il existe donc des créations néologiques au niveau sémantique, qui ont à la base divers types de mutations (innovations opérées dans la langue réceptrice: analogies, extensions, restrictions, métaphores, etc.). Nous allons illustrer quelques situations de ce type, dans le cas du roumain, où l’on peut relever:

a. la spécialisation du sens par rapport à l’étymon (par exemple à partir du fr. casserole «ustensile de cuisine», le roumain caserolă s’applique aujourd’hui dans l’industrie alimentaire pour désigner l’emballage de certains produits (cf. fr. barquette); b. des sens développés à l’intérieur de la langue roumaine – n’oublions pas que la tendance à développer de nouveaux sens est, entre autres, l’une des conditions précisées par les linguistes pour qu’un néologisme soit considéré comme entré dans la langue réceptrice – (par exemple dans le cas du mot poligon, l’acception récente: «piste aménagée pour les chauffeurs qui apprennent à conduire

les véhicules» est née en roumain, car le fr. polygone n’est enregistré qu’avec les sens «figure géométrique» et «terrain de manœuvre aménagé pour le tir»; v. des exemples de différents types de mutations sémantiques opérées en roumain dans le cas de mots empruntés au français dans Iliescu 2003-2004); c. des passages du concret à l’abstrait, notamment dans le cas des termes spécialisés entrés dans le langage courant (par exemple le roum. a demara s’emploie dans des expressions comme a demara o procedură, un control, investiŃii, etc., en élargissant ainsi son emploi à partir du sème initial «commencer», présent dans le sens global de l’étymon démarrer). Florica Dimitrescu (1998) attire l’attention sur les conséquences logiques – et pragmatiques – pour la manière de rédaction des étymologies dans le cas des mots présentant des sens nouveaux, comme ceux déjà mentionnés, à savoir qu’il faudrait introduire, à côté de la formule consacrée de la langue x, une nouvelle formulation plus adéquate pour ce genre de situations: formellement de la langue x. On attire de la sorte l’attention que l’acception récente du mot poligon ne provient pas de celle du fr. polygone, qui n’en est que l’origine du support phonétique: le sens nouveau est né en roumain. Quand sont attestées plusieurs significations nouvelles des néologismes, d’origines différentes, on devrait indiquer, séparément, leur étymologie. Par exemple, pour le mot zebră, à côté du sens «animal», dans un dictionnaire général de la langue roumaine il faudrait indiquer l’étymologie française, mais pour le sens «passage pour les piétons», on devrait indiquer qu’il vient de l’it., l’angl. zebra et non du français, où la notion en question s’exprime par passage clouté. Tout pareillement, pour le mot prefix au sens de «affixe», on devrait indiquer: du fr. préfixe, mais pour le nouveau sens employé dans les télécommunications, on devrait préciser: de l’it. prefisso (interurbano). Il s’agit donc de jeter un regard plus attentif sur le phénomène de la production de significations nouvelles (et de ses conséquences d’ordre pratique), pour lequel les spécialistes ont déjà fabriqué un nouveau terme: la néosémie (cf. Rastier / Valette 2006 4 Gérard, 2008: 20). 2.5. À côté des trois catégories de néologismes précisées supra (2.2., 2.3. et 2.4.), les linguistes mentionnent également l’existence de néologismes qui dépassent le cadre du mot, étant des associations de mots de nature et de complexité diverses. Il s’agit des néologismes «syntagmatiques», comme genetic engineering / ingénierie génétique / inginerie genetică. «Ces unités», selon Guilbert (1975: 83), «doivent être considérées comme parties intégrantes du lexique au même titre que les lexèmes simples», alors que Cilianu-Lascu (2005: 44) illustre ce type pour le domaine économique: billet à ordre / bilet la ordin, chèque au porteur / cec la purtător, paiement en nature, en numéraire / plata în natură, în numerar. J. F. Sablayrolles (2008) les appelle néologismes «polylexicaux» (lanceur d’alerte, etc.). Ileana Busuioc (1996) attire l’attention sur le risque d’abus de ce type de «syntagmes explicatifs», après consultation de la liste des inventions brevetées par l’OSIM 5 : tous les termes qui y étaient proposés étaient en fait des «mini-définitions pour lesquelles il est difficile d’imaginer un fonctionnement adéquat dans le

discours» 6 , par exemple: dispozitiv manual pentru bascularea braŃului la autospeciale echipate cu cabină rabatabilă. 2.6. Enfin, peuvent être encadrés dans la catégorie des néologismes que J. F. Sablayrolles (2008) considère comme «oubliés», c’est-à-dire négligés par les recherches, les changements de construction (par exemple flasher s’emploie comme verbe transitif direct: flasher un texte / une voiture en excès de vitesse ou indirect: flasher sur qqn., qch. «avoir le coup de foudre pour»; mais l’emploi intransitif: La vitrine de cette boutique flashe d’emblée «attire le regard» est récent, donc néologique). Nous considérons que l’exemple tiré de Liiceanu 7 : Nu calculasem cu ceilalŃi, où a calcula cu est à interpréter (selon le modèle du français) au sens de «tenir compte de» est un néologisme de construction, car a calcula cu … est une structure formée d’un verbe suivi soit d’un complément instrumental, soit d’un qualifiant. Ce qui donne une idée de la complexité du phénomène.

3. Néologisme et néologie 3.1. Compte tenu de cette complexité, car le néologisme rejette la simple étiquette de «nouveau», le chercheur qui se propose de le définir / décrire ou de l’inventorier se doit de surprendre également le processus, non moins complexe, celui de formation des unités lexicales, qu’on appelle communément dynamique lexicale ou créativité lexicale, inépuisable dans toutes les langues vivantes, preuve de leur vitalité. L’évolution et la communication humaine même passent par la nécessité de l’innovation lexicale. Le processus d’innovation auquel est liée le concept de «néologisme» est un phénomène naturel, nécessaire, avec des déterminations complexes de nos jours. Comme la langue est un système vivant, tout peut être considéré comme néologique (voir à cet égard le concept de «néologie», c’est-à-dire «création de mots, de tours nouveaux et introduction de ceux-ci dans une langue donnée» ou «processus de formation de nouvelles unités lexicales», in TLFi). 3.2. Les procédés de création néologique sont, comme le paragraphe précédent l’a laissé déjà entrevoir, d’une grande diversité, notamment:

- morphologiques: siglaison, affixation, dérivés flexionnels, composition, lexies complexes, etc.;

- sémantiques: signifié nouveau pour un même signifiant, par divers types

de mutations (extensions ou restrictions de sens, métaphores, métonymies, etc.);

- syntaxiques: modification du type de construction;

- emprunt: à une langue ancienne ou moderne, mais aussi à un dialecte, à un sociolecte, à une langue de spécialité, etc.

4. Le rôle des néologismes Le rôle des néologismes est d’enrichir et de moderniser le vocabulaire pour les besoins de dénomination, d’expression et de communication (Lerat, 1993: 132). Il est en principe double et consiste à:

4.1. Combler «un vide terminologique» (Busuioc 1996: 2), dans le cas d’une première catégorie de termes appelés néologismes dénotatifs ou techniques, dont surtout les néonymes (néologismes utilisés dans les langues de spécialité). 8 Du point de vue de l’intérêt des spécialistes terminologues on distingue deux types de néologie (Bălan-Mihailovici 2005: 23-29):

(i) la néologie primaire, à valeur dénotative nette et répondant à une nécessité immédiate; (ii) la néologie traductive, auquel cas le terminologue est confronté à l’existence de nouveaux termes dans la langue-source, pour lesquels il est mis dans la nécessité de trouver des équivalents dans la langue-cible. Tel est le cas des néologismes exigés par les nouvelles institutions européennes (le droit communautaire) et qui a imposé la création de noms correspondant aux nouvelles réalités: roum. ombudsman, acquis comunitar, guvernanŃă 4.2. Nuancer le vocabulaire d’une langue. On parle dans ce cas de néologismes connotatifs ou stylistiques. Cette catégorie est plus vaste et plus hétérogène que la première. Elle inclut des termes d’origine étrangère qui doublent en quelque sorte les mots du fonds traditionnel. Un mot néologique peut ainsi avoir comme synonyme un autre, existant déjà dans la langue. Et comme, de façon générale, il n’existe pas de synonymie parfaite, leur fonction est de nuancer le vocabulaire: cf. en roumain les paires synonymiques (renvoyant au même référent), dont le premier terme est traditionnel et le second néologique: amănunt – detaliu, jertfă – sacrificiu, nădejde – speranŃă, împrejurare – circumstanŃă. L’emprunt néologique représente donc une source de la synonymie; le choix du terme adéquat d’une série synonymique se fait en fonction du style fonctionnel du texte et du thème faisant l’objet de la communication (Ştefănescu 1985: 9). La synonymie devient de la sorte, prioritairement, un problème de stylistique fonctionnelle (David 1979: 11). De telles créations sont considérées par certains linguistes – parfois de façon globale – comme des emprunts de luxe ou superflus. Ce qui n’est vrai que partiellement (voir par exemple l’avalanche d’emprunts au français: a antama, bulversat, a devoala, a se deroba, indenegabil, mefienŃă etc., plus récemment à l’anglais: a clica, cool, trendy, thriller, shopping, a şerui, etc., dans la presse roumaine actuelle, dans diverses terminologies, dans la conversation quotidienne). La mode (le «snobisme linguistique »), la commodité, la recherche de l’originalité peuvent expliquer ces créations, que le temps aura, comme toujours, soin de trier.

5. Quelques conclusions L’enrichissement de l’expérience humaine ainsi que le progrès des connaissances scientifiques et techniques se traduisent nécessairement par un mouvement du lexique qui se manifeste par une adaptation des signes existants à de nouveaux emplois et par la création de nouveaux signes. La création néologique s’avère ainsi un processus vital pour l’avenir des langues. Ce qui justifie l’existence des études, toujours plus nombreuses, consacrées aux aspects théoriques ou pratiques que soulèvent la néologie, en tant

que: (i) discipline qui étudie les néologismes; (ii) mécanisme de création néologique. Vue du côté de la lexicographie, la néologie représente «l’enregistrement de mots nouveaux» (Cilianu-Lascu 2005: 43) «sous la pression des besoins de dénomination, d’expression et de communication» (Lerat 1993:

132).

Le concept-clé des études est celui de «néologisme», un concept opérationnel, pragmatique, mais qui reste entouré «d’un certain flou» (A. Rey, ap. Sablayrolles 2000: 145), lié à la nature de l’unité ainsi qu’à la notion et la durée de la nouveauté. Il apparaît avec évidence de toutes les études qu’un néologisme est une unité fonctionnelle qui ne correspond pas toujours au cadre de ce que l’on appelle ordinairement un mot. La taille et le degré de complexité des unités néologiques varient, à partir du mot ou même d’unités de niveau inférieur (comme les préfixes: un ex, les psy), jusqu’aux séquences syntaxiques lexicalisées. Des préoccupations systématiques, dans la linguistique roumaine, sont encore nécessaires, à partir de la «standardisation du métalangage» (Biriş 2008: 21) jusqu’à des études portant sur divers aspects tels que la détection et la classification des néologismes ou leur traitement automatique. Disons enfin que l’importance majeure du processus linguistique néologique ressort notamment de son caractère international, accéléré par le phénomène de la globalisation, quand l’observation, l’enregistrement et le «contrôle» des néologismes s’impose, sous différentes formes: étude du multilinguisme, élaboration des corpus néologiques, analyse des divers types de néologismes, création d’outils homogènes, utilisables dans les recherches et les ouvrages lexicographiques, activité cohérente des organismes avec des tâches précises dans l’activité terminologique, etc. Car le processus d’innovation néologique commence à être soumis à des règlementations, nécessaires d’ailleurs, notre époque étant le témoin du développement, à côté d’autres politiques, de celle linguistique (on parle à cet égard d’aménagement linguistique et, dans le cas pris en compte, de veille néologique).

NOTES

*Gabriela Scurtu, Analele UniversităŃii din Craiova, ŞtiinŃe filologice, Lingvistica, 2009, 1-2, p. 186-

195.

1. «Utilizăm conceptul de „neologism” în sens restrâns, luând în considerare o perioadă bine

determinată: ultimul strat de elemente străine intrate în română, anume, cuvintele atestate pentru

prima dată între 1960 şi 1980, reunite în DicŃionar de cuvinte recente, primul dicŃionar cu datări ale neologismelor româneşti.»

2. «(…) autorii menŃionaŃi mai sus [Pruvost, Jean / Sablayrolles, Jean-François] propun să se ia în

considerare un „sentiment al neologiei”; or, acesta este foarte fluctuant: dacă la mijlocul secolului trecut acesta avea o valoare de 10-15 ani, în prezent nu ar fi foarte prudent din partea lexicografilor să propună un dicŃionar de neologisme care să recenzeze unităŃi lexicale mai „vechi” de cinci ani. Mai trebuie spus că neologismele „îmbătrânesc” repede şi dispar poate şi pentru că se difuzează foarte rapid (…).» 3. Concernant le rapport entre le xénisme et le pérégrinisme, Jean-Marc Chadelat (2000) affirme que «Les pérégrinismes ne sont après tout que des mots voyageurs ou migrateurs considérés du point de

vue linguistique, en fonction d’une place hypothétique au sein du système susceptible de les adopter, tandis que les xénismes sont ces mots étrangers considérés du point de vue des locuteurs en fonction de leur forme exotique».

4. «À partir de cette distinction, on étudiera la création de nouveaux signifiés pour des lexies

existantes, ou néosémies » (Rastier, François / Valette, Mathieu, 2006, De la polysémie à la

néosémie), site: www.hum.uit.no/arrangementer/clbp/05.Rastier-Valette.pdf

5. Oficiul de Stat pentru InvenŃii şi Mărci.

6. «(…) am constatat că toŃi termenii erau de fapt mini-definiŃii pentru care este greu de imaginat o

funcŃionare adecvată în discurs; cităm câteva astfel de neologisme (pentru unele am propus soluŃii mai

convenabile, folosind descrierea invenŃiei furnizată de site): dispozitiv cu afişare tactilă, Braille sau grafică, pentru perceperea, de către nevăzători, a informaŃiei de pe un ecran de calculator (propunere: mouse Braille), sistem de comunicaŃie duplex, cu apelare cu tonuri DTMF şi selectare electronică a postului apelat (duplex DTMF cu selectare a apelatului), prin intermediul unor câmpuri magnetice (propunere: transformator mişcare rectilinie alternativă în mişcare de rotaŃie), element de construcŃie, tip Ńiglă pentru acoperişuri, din materiale termoplastice recuperate şi procedeu de obŃinere a acestuia (propunere: termoŃiglă, Ńiglă termoplastică), dispozitiv manual pentru bascularea braŃului la autospeciale echipate cu cabină rabatabilă.» (Busuioc 1996: 11-12).

7. Gabriel Liiceanu, Scrisori către fiul meu, Humanitas, Bucureşti, 2008, p. 63.

8. Les rapports existant entre néologie et langues de spécialité sont très étroits, car les nouvelles

créations lexicales surgissent avec les nouveaux produits et les nouveaux concepts scientifiques, techniques et technologiques. Pour cette raison, le terme de néonyme désigne l’unité lexicale spécialisée, pour le distinguer du néologisme, qui désigne l’unité lexicale de la langue générale. Si les néonymes répondent à une nécessité d’ordre terminologique, étant imposés par les nouvelles réalités, les néologismes sont un moyen d’enrichissement et de modernisation du vocabulaire. Par conséquent, ces derniers ne répondent pas à une nécessité terminologique, mais plutôt au besoin de la langue de nuancer le vocabulaire, par rapport aux premiers, qui répondant à des nécessités dénominatives et ont une stabilité beaucoup plus grande. Par conséquent, la néologie de la langue générale fait l’objet d’étude du lexicologue, qui puise souvent son corpus dans la presse générale (quotidiens, hebdomadaires, magazines, etc.), alors que la néonymie est traitée par le terminologue à partir de corpus spécialisés ou officiels, y compris la presse pour les spécialistes.

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LA NÉOLOGIE ET SES MÉCANISMES DE CRÉATION LEXICALE*

1. Introduction

1.1. La néologie s’avère un domaine qui pose beaucoup de problèmes

concernant généralement les aspects suivants : la définition des principaux concepts opérationnels, la forme, la fréquence, l’origine et le sémantisme des mots considérés comme appartenant à la classe des néologismes. En plus, parmi les autres domaines de la linguistique, elle s’individualise par sa particularité de désigner, à la fois, ses opérations (les procédés de création) et ses résultats (les néologismes). Par conséquent, la dimension polysémique du terme de néologie est plus

qu’évidente car le concept qu’il désigne renvoie à trois démarches différentes: (i) création de nouvelles unités lexicales par le recours, conscient ou inconscient, aux mécanismes habituels de créativité linguistique d’une langue; (ii) étude théorique et appliquée des procédés de formation des mots, des critères de reconnaissance, d’acceptabilité et de diffusion des néologismes ; (iii) activité institutionnelle organisée qui se propose de recenser, de créer, de diffuser et d’implanter les néologismes dans le cadre d’une politique de la langue. Notre contribution se propose de traiter de la néologie sous un double aspect : les opérations de formation des néologismes (ou les procédés de formation) et les résultats de la créativité lexicale, néologismes pour la langue commune et néonymes pour les langues de spécialité. Si les deux domaines envisagés (langue commune vs. langue de spécialité) disposent de termes spécifiques pour désigner leurs mots/termes, néologismes et néonymes, le processus de formation des nouveaux mots dans les deux domaines recouvre lui aussi des termes différents: la néologie, pour la formation des néologismes de la langue commune, et la « néonymie » (Rondeau 1984), pour les néonymes des langues de spécialité.

1.2. La dynamique du vocabulaire roumain actuel est mis en évidence par

le fait que le fonds néologique continue de s’enrichir (voir dans ce contexte les nombreux dictionnaires de néologisme / mots récents parus au cours des dernières années ou bien les nouvelles éditions mises à jour, révisées et corrigées des dictionnaires existants déjà, mais qui ne réussissent pourtant pas à tenir le pas avec l’avalanche des mots nouveaux qui entrent dans la langue). La langue roumaine, extrêmement accueillante, manifeste de la sorte sa force créative illimitée. Dans ce contexte, notre article se propose de revisiter quelques acquis théoriques et méthodologiques en matière d’études néologiques afin d’atteindre ses deux objectifs :

- esquisser une classification générale des différents procédés de la créativité linguistique dans le domaine de la néologie vs. néonymie lexicale, en insistant surtout sur l’emprunt en tant l’un des principaux mécanismes linguistiques de la création néologique ;

- présenter, de manière implicite, la relation qui existe, d’une part, entre les

néologismes vs. néonymes et les procédés de formation, d’autre part. En ce qui concerne le corpus, nous avons illustré les procédés de formation par des exemples pris dans le lexique roumain, mais pour la néologie par emprunt, nous avons pris comme langue source le français, dont l’importance et le rôle dans la modernisation de la langue roumaine sont incontestables.

2. La néologie en tant que processus de formation lexicale La créativité est une constante dans le domaine de la néologie lexicale et

témoigne de la dynamique de chaque langue : «Une théorie de la néologie doit rendre compte du fait d’évidence que la création lexicale est un élément permanent de l’activité langagière» (Guilbert 1975: 34-43). Malgré la diversité des typologies existantes, il est plus ou moins admis que néologismes et néonymes font appel aux mêmes procédés de formation que les néologues répartissent généralement en trois grands groupes qui recouvrent, à leur tour, d’autres sous-types:

- néologie formelle;

- néologie sémantique;

- néologie par emprunt.

Les trois procédés présentent des moyens propres pour la formation des nouveaux mots: si les deux premiers reposent sur les moyens internes d’une langue (dérivation, composition), le troisième utilise des moyens externes de transfert d’un mot/terme d’une langue source dans une langue cible (emprunt et calque). Il n’y pas de délimitation stricte entre ces trois procédés de sorte que les lexicologues se confrontent parfois à la difficulté de classer certains néologismes, dont la formation relève à la fois de différents procédés (dérivation, emprunt) ou même d’un seul type. À titre d’exemple, on peut citer Sablayrolles (2000) qui considère que le verbe français réaliser, au sens de «comprendre», relève à la fois de la néologie sémantique et de l’emprunt, sous l’influence de l’anglais to realize. Malgré les superpositions de procédés qui peuvent apparaître, le nouveau mot doit relever principalement d’une seule classe. Dans ce sens, dans le cadre d’une thèse de doctorat entièrement consacrée à la néologie, Sablayrolles affirme que : «les procédés ne seront inclus que dans une seule classe», puisqu’il s’agit «dans un premier temps d’un simple récapitulatif ordonné et non encore de l’établissement raisonné d’une typologie» (2000: 211). 2.1. La néologie formelle Un des procédés les plus productifs de la néologie lexicale, la néologie formelle, appelée également néologie flexionnelle ou morphologique, insiste sur l’adjonction d’un affixe (termes/mots dérivés) ou d’un autre lexème, en général non autonome et d’origine gréco-latine (termes/mots confixés). Cela veut dire que

néologismes signifient également mots formés à l’intérieur d’une même langue à partir de mots existants. L’innovation est donc inhérente à chaque langue et elle représente un aspect sur lequel les linguistes ont mis moins l’accent. 2.1.1. La dérivation Les termes/mots dérivés sont préfixés, suffixés ou parasynthétiques (dérivation multiple). La dérivation est un processus très productif en roumain, qui dispose de nombreux affixes (suffixes et préfixes), ce qui explique la raison pour laquelle le roumain fait partie de la famille des «langues de type dérivatif» (Sala 2001: 153). Pour illustrer cette richesse dérivationnelle du roumain, on peut citer le cas de beaucoup de verbes formés par dérivation préfixale à partir d’un nom emprunté à d’autres langues ou hérité du latin. Par exemple, le verbe a îndoctrina qui combine un affixe, le préfixe în- + doctrină, même s’il y a un terme semblable en français, endoctriner, que le roumain aurait pu emprunter. Le roumain avance sur la même ligne de la dérivation flexionnellee et propose deux autres mots de la même famille lexicale, formés, cette fois-ci, par dérivation multiple: în- +doctrin+are et în-+doctrin+at. Un autre exemple qui développe tout un paradigme flexionnel à partir d’une base nominale: a încurajá (în-+curaj), d’après le fr. encourager, încurajare (în-+curaj+-are), încurajat (în-+curaj+-at), încurajator (în-+curaja+-tor). Mais il existe aussi des cas où la dérivation est remplacée par un autre procédé, d’ailleurs très productif pour le roumain, l’emprunt à d’autres langues. Par exemple, toute la famille lexicale (nom, verbe, adjectif) est entrée en roumain par filière française : a inventa, invenŃie, inventiv (inventer, invention, inventif), a ilustra, ilustraŃie (illustrer, illustration) (ilustrat et ilustrativ sont des mots dérivés sur le verbe roumain a ilustra), a infecta, infecŃie (infecter, infection) ou toute la serie a aplica, aplicaŃie, aplicabilitate, aplicativ (appliquer, application, applicabilité, applicatif). Un autre exemple qui vient illustrer ce mélange entre les procédés internes et externes de formation des néologismes nous est fourni par le formant anti- , qui exprime l’opposition. En roumain, le préfixe anti- est soit un élément de dérivation néologique (antiaccident, antiartistic, antiatom, antibacterian, antobronşitic, anticanonic, anticar), soit, dans beaucoup d’autres cas, un élément de formation interne: antibiotic, anticameră, anticiclon, anticlerical, anticolonialist, anticonstituŃional, etc. Un trait qui distingue ces mots dans les deux langues (français et roumain) est leur orthographe. Anti- a une double orthographe en français: il est soudé au nom (antibasculement, antidébordement, antidérapant, antiasphyxiant, antidiffusant, antinucléaire, antigiratoire, antidétonant) ou il garde encore le signe de la composition (anti-corrosif, anti-aérien, anti-atomique, anti-éblouissant, anti- gluant, anti-oxydant, anti-sous-marin). Par rapport au français, le roumain présente une seule orthographe, la forme soudée du formant anti-. Le roumain et le français sont des langues tellement rapprochées que les locuteurs roumains prennent pour des mots français des unités qui sont des créations

autochtones comportant pourtant un formant français, que celui-ci soit la racine, un suffixe ou un élément de composition. Ces mots sont appelés «pseudofranŃuzisme propriu-zise» Hristea (1979: 492) que nous illustrons par les exemples du même auteur: «la racine (pic-aj), le suffixe (şantaj-eur) ou un élément de composition (grandomanie)» (Hristea 1979: 492). 2.1.2. Les termes/mots confixés Contrairement aux termes/mots préfixés, les termes/mots confixés ou les termes-syntagmes correspondent au regroupement de deux ou plusieurs mots qui représentent une seule unité conceptuelle. Il suffit de l’apparition d’un seul élément nouveau dans une expression pour que l’on parle de néologisme : «Dès lors qu’un élément nouveau surgit dans ces associations plus ou moins figées, elles deviennent néologiques» (Sablayrolles 2000:155). «Ces nouvelles alliances» (Idem: 156), caractérisées par une perte de leur sens compositionnel au profit d’un sens unique, combinent le plus souvent la structure déterminé + déterminant : fisurare la cald (fente de chauffage), fisură de compresiune (fente de compression), fereastră de control (fente de contrôle), fantă de citire (fente de lecture), canal de plantare (fente de plantation), fantă de radiaŃie (fente de rayonnement), fantă de răcire (fente de refroidissement), fantă de contracŃie (fente de retrait), fisură de ruptură (fente de rupture), fisură de ieşire (fente de sortie), etc. Un autre trait distinctif entre les deux procédés de formation lexicale (dérivation vs. composition) concerne leur domaine de manifestation. Soulignant la spécificité des néonymes par rapport aux néologismes, A. Goosse (1975) traduit cette différence par les procédés de formation de ces deux classes : les néologismes privilégient la création morphologique par préfixation et par suffixation tandis que les néonymes favorisent la création syntagmatique. Il est évident que ce procédé de formation des termes nouveaux se montre comme l’un des procédés les plus fréquents pour former les néonymes car les dénominations qu’il permet de former sont caractérisées par leur brièveté, leur aspect international et leur précision sémantique. Même dans le cas des termes formés à partir d’éléments de composition, nous avons relevé un aspect récurrent qui pose des problèmes aux lexicologues. Il s’agit de l’origine des termes confixés en roumain, qu’il emprunte au français ou qu’il dérive avec ses propres moyens. Par exemple, le formant bio- développe deux types de paradigmes:

(i) termes calqués, le plus souvent, sur le français: bioamplificator (bioamplificateur), bioastronautic (bioastronautique), biobibliografíe (biobibliographie), biocenotic (biocénotique), biocenoză (biocénose), biochimie (biochimie), biochimist (biochimiste), biocibernetic (biocybernétique), bioclimatic (bioclimatique), bioclimatolog (bioclimatolog), bioclimatologie (bioclimatologie), biocompatibil (biocompatible), etc. (ii) termes formés en roumain si le français n’a pas de tels mots/termes:

bioacumulare, biobibliografic, biocomplex, bioconşiiínŃă, biocurent, biodetector, biodeteriorare, etc.

3. La néologie sémantique

3.1. L’évolution sémantique des mots peut être ramenée à plusieurs causes

principales: historiques, sociales, linguistiques et psychologiques. Selon les changements de nature sociale, politique et culturelle qui apparaissent dans la société contemporaine, la néologie sémantique crée de nouveaux termes ou mots par l’adjonction d’une nouvelle acception à une dénomination déjà existante dans les deux classes envisagées: néologismes et néonymes. La spécificité de la néologie sémantique en tant que procédé de formation interne consiste dans la multiplication du sens pour une même unité lexicale : «Il s’agit de néologie quand un mot déjà existant dans une langue ajoute un autre sens» (Sablayrolles 2000: 150). Pour illustrer la néologie sémantique, nous prenons le cas du mot cancer. Du point de vue de son origine, il est calqué sur le français cancer avec deux sens :

(i) tumeur maligne due à une multiplication anarchique des cellules d'un tissu organique et (ii) quatrième constellation du Zodiaque située dans la partie la plus septentrionale de l'écliptique. Depuis trois ans, ce mot a développé un autre sens, celui de «grand malheur d'origine naturelle ou humaine qui frappe et ravage une collectivité», sens qui est devenu tellement dominant qu’il est presque considéré comme un «développement sémantique parallèle» (Dimitrescu 1994: 224). Mais l’adjonction d’un nouveau sens a parfois des répercussions sur l’emploi d’un mot qui, par déformation de son sens initial, devient un barbarisme (Mihailovici 2005:27). Pour illustrer la même déformation du sens d’un mot par l’adjonction de signifiés qui sont en contradiction avec le sens initial, Hristea (2000:

338-339) cite deux exemples: le mot doleanŃă (< fr. doléance avec le sens de «plainte») a aussi le sens de «désir» et colloque (< lat. colloquium) avec le sens de «entretien, conversation» apparaît dans des syntagmes du type colocviu scris (colloque écrit).

3.2. Sablayrolles considère pourtant que «les deux grandes voies reconnues

de la néologie sémantique sont la métaphore et la métonymie» (Sablayrolles 2000:

155), procédés qui reposent sur la similitude entre deux référents. Par exemple, pour les néonymes, l’une des sources vivantes de création néologique est la lexicalisation des métaphores. Par ce procédé, les parties du corps

peuvent acquérir de nouvelles acceptions dans des domaines technico-scientifiques différents: (i) machines : braŃ articulat (bras articulé), bretelele elevatorului (bras d’élévateur), talpa de fixare (bras de fixation), braŃ de ghidaj (bras de guidage) ; voitures: braŃele ştergătorului de parbriz (bras d’essuie-glace), braŃ de frânâ (bras de frein); (iii) navires: braŃ de ancoră (bras d’ancre), braŃul vergii mari (bras grand), braŃ de ridicare (bras de levage).

3.3. Moyen linguistique pratique et économe, le procédé de siglaison fait

aussi partie des mécanismes linguistiques de la création néologique car la forme

réduite a un statut autonome par rapport à la forme de base. Il se montre très fréquent en néonymie car chaque langue présente la tendance à abréger une partie de son lexique, soit par voie de siglaison, soit par troncation.

Procédé très à la mode à l’époque de la vitesse et de la communication rapide, les sigles sont les réductions de termes - syntagmes où seules les lettres initiales des substantifs composent le syntagme: APAPS (Autoritatea pentru Privatizarea şi Administrarea ParticipaŃiilor Statului), SIF (Societate de InvestiŃii Financiare), SRL (Societate cu Răspundere Limitată), SA (Societate pe AcŃiuni), TVA (Taxă pe Valoarea Adăugată).

4. La néologie par emprunt 4.1. L’un des principaux mécanismes linguistiques de la création néologique est, de toute évidence, l’emprunt. Procédé externe d’enrichissement lexical, l’emprunt consiste à importer dans une langue cible des mots appartenant à une langue source. Considérée la solution la plus commode pour remplir les lacunes lexicales d’une langue, il est favorisé par des facteurs extralinguistiques tels que le voisinage, les rapports économiques, politiques et culturels de deux ou plusieurs communautés. 4.1.1. Le problème de l’étymologie Établir l’étymologie des emprunts constitue une tâche très importante pour le lexicographe qui doit savoir présenter le mot sous tous ses aspects. Si l’on veut envisager l’étymologie des emprunts roumains à d’autres langues, cet aspect met en évidence, d’une part, la complexité de l’origine et, d’autre part, les problèmes controversés qui en découlent. Au-delà de ces difficultés, «la diversité étymologique du vocabulaire roumain est une source de sa richesse en général et de sa richesse en synonymes, anciens ou nouveaux, plus particulièrement» (Sala 2001:

147-148).

Plus précisément, le vocabulaire de la langue roumaine a un caractère profondément hétérogène, dû à sa constitution sous l’influence de plusieurs langues. C’est la raison pour laquelle la littérature de spécialité (Dimitrescu 1994; Dănilă / Haja 2005) propose une typologie de l’étymologie des mots que le roumain a empruntes à ces langues:

- emprunts à étymologie multiple (concept introduit par Graur 1950); - emprunts à étymologie unique; - emprunts à étymologie controversée (néologismes qui peuvent s’expliquer soit par des emprunts soit par des procédés internes, tels que la dérivation ou la néologie sémantique). Il est évident que, sur les trois classes d’emprunts, deux posent de vrais problèmes. La première regroupe les emprunts à étymologie multiple, ceux qui ont des étymons différents. Ce phénomène a été expliqué par le fait que «le fonds néologique du roumain a été constitué sous l’influence de plusieurs langues: le latin savant, le néogrec, le russe, l’allemand, l’italien et, surtout, le français» (Hristea 1968: 104). Par conséquent, beaucoup de mots qui font partie du vocabulaire des langues romanes sont entrés en roumain par la filière des langues voisines (le néogrec, les langues slaves - surtout le russe et le polonais, le turc, le hongrois, l’allemand et l’anglais); d’autre part, des mots appartenant à une certaine langue

romane (le portugais ou l’espagnol) sont entrés par l’intermédiaire d’une autre langue, toujours romane (surtout le français) (Avram 1982, Iliescu 2007). À titre d’exemple, on peut citer le cas où, dans une famille lexicale, certains mots ont une étymologie unique et d’autres une étymologie multiple, parfois uniquement pour certains sens. Il s’agit, d’une part, du verbe a intriga (=intriguer) qui a une étymologie multiple (<fr. intriguer, it. intrigare), mais dont le nom correspondant a une étymologie unique (<fr. intrigue). À l’inverse, le verbe a inventa (=inventer) a une étymologie unique (<fr. inventer) tandis que les noms inventar (=inventaire) et invenŃie (=invention) ont une étymologie multiple (française et latine savante). Parfois, l’étymologie multiple apparaît à l’intérieur du même paradigme, adjectival dans ce cas: academic (<fr. académique, lat. academicus), mais neacademic vient de l’anglais non-academic. D’autre part, l’étymologie multiple apparaît pour certains sens d’un mot. Le verbe a îndura a une étymologie latine (<lat. INDURARE), empruntant aussi un de ses trois sens au français: «supporter patiemment un chagrin, une douleur, une maladie». Les deux autres sens que le français ne présente pas correspondent à sa forme pronominale a se îndura et signifie «montrer de la pitié pour quelqu’un» et «consentir, accepter, se décider». 4.2. Le calque Dans la classe des procédés externes, l’emprunt et le calque sont souvent confondus de sorte que l’existence de critères distinctifs s’avère fort utile pour les linguistes et les lexicologues. Sablayrolles (2000: 134) nous donne un point de repère pour la distinction de ces deux procédés, celui de la datation: «l’emprunt n’est identifiable que si l’on connaît l’existence de la lexie étrangère d’origine et que si l’on sait qu’elle est antérieure à la lexie français et, qui a été modelée sur elle».

Procédé externe de la néologie lexicale, le calque regroupe deux autres sous-classes: le calque sémantique et le calque de structure. En ce qui concerne le calque sémantique, un mot existant dans une langue acquiert, sous l’influence d’une autre langue, une nouvelle acception. Par rapport à la néologie sémantique, qui est un procédé interne d’adjonction d’un signifié à un signifiant existant dans une langue, le calque sémantique est un procédé externe qui consiste à ajouter, sous l’influence d’une autre langue, une nouvelle acception. Par exemple, le mot primar (= primaire) avec le sens de «initial, primordial, originaire» a une étymologie latine (< lat. primarius), mais, sous l’influence du français maire, il a acquis le sens de «premier magistrat de la commune, élu par le conseil municipal parmi ses membres pour exécuter les décisions du conseil, représenter la commune et exécuter sous l'autorité du préfet des fonctions d'agent du pouvoir central». Un autre calque sémantique a été créé sous l’influence de l’anglais qui a transmis le sens de «comprendre» du verbe to realize au verbe homonyme du roumain a realiza dont le sens était, tout comme celui du verbe français qui se trouve a son origine, celui d’«accomplir».

Mais le calque sémantique le plus répandu apparaît dans les langues de spécialité, où les termes sont souvent calqués sur ceux de la langue source, le français dans notre cas. Nous prenons comme exemple le domaine de la biologie:

labilitate (labilité), lactază (lactase), lactogenetic (lactogénétique), lactogeneză (lactogenèse), leucocitogeneză (leucocytogenèse), leucopoieză (leucopoïèse), levuloză (lévulose), lignicol (lignicole), limfoblast (lymphoblaste), lipază (lipase), lipemie (lipémie), lipocrom (lipochrome), lopoliza (lipolyse), lipotrop (lipotrope), etc.

D’autre part, le calque de structure consiste dans l’adoption de la forme interne d’un mot étranger et il apparaît aussi bien dans le cas des mots simples (calque lexical): lamă (lame), lambriu (lambre), laminor (laminoire), langustă (languste), lanolină (lanoline), lanternă (lanterne), lecitina (lecitine), leucemie (leucemie), etc. que dans celui des phraséologismes (calque phraséologique): ceas – brăŃară (montre bracelet), câine-lup (chien loup), hârtie monedă (papier - monnaie), nou-născut (nouveau-né). 4.3. L’adaptation des emprunts Un autre aspect que nous devons prendre en considération concerne le degré d’adaptation du nouveau mot/terme car, selon Guilbert, «un néologisme n’existe réellement que s’il entre dans un certain usage» (1975: 44). L’auteur cité ajoute plus loin que c’est la répétition de l’acte de création qui installe le néologisme «individuel» dans «la société du lexique». Le néologisme ainsi lexicalisé perd, du coup, sa qualité de néologisme pour devenir un mot «socialement établi». Dans la tradition des études néologiques, on considère que les néologismes qui s’installent dans les langues relèvent fréquemment au départ du discours spécialisé, car ils sont créés pour des besoins de dénomination de nouveaux concepts et de nouveaux produits. Lorsque les néonymes se divulguent, puis se banalisent, entrant dans les discours du non spécialiste, ils intègrent la langue générale, en perdant en partie leur statut spécialisé. En ce qui concerne le degré d’adaptation des emprunts, celui-ci constitue un critère de distinction entre les deux types d’unités lexicales analysées: si les néonymes ont une identité formelle presque identique dans les deux langues, les néologismes ont un degré plus ou moins grand d’adaptation phonétique et graphique. Par conséquent, les néonymes empruntés au français présentent une identité formelle dans les deux langues. À titre d’exemple, on peut citer les 34 termes biologiques inventoriés par Florica Dimitrescu (1994: 225): acvacultură, anabazis, antigenă, antropo, biodegradabil, bioluminiscent, biomasă, biomatematică, bionică, biostimulator, biotelemetrie, biotop, criobiologie, ecologie, ergotamină, fotoenergetică, fitosanitar, gamaglobulină, hipotermie, homeostazie, izomerază, metabolit, micropaleontologie, ocelă, protidic, radiostimulare, rodopsin, sapropelic, thanatologie, teleonomie, trisomie, umanoid, viral, virologie. La classe des néologismes applique l’adaptation des emprunts à la langue cible de sorte qu’on peut avoir une orthographe identique pour deux emprunts

différents. C’est le cas du mot diplomat qui a une double étymologie avec des sens spécifiques: 1. emprunt au français diplômé avec le sens de «titulaire d'un diplôme» et 2. emprunt au français diplomate avec deux sens: a. «personne officiellement chargée de représenter son pays auprès d'un gouvernement étranger ou dans les affaires internationales» et b. «entremets froid servi avec une sauce aux fruits». Si le premier sens est presque absent dans la langue courante, les deux derniers sont d’un usage fréquent, même si, pour la dernière acception, le terme figure dans une collocation du type tort diplomat, prăjitură diplomat, dans le but d’éliminer toute ambiguïté de sens. 4.4. La nécessité des emprunts Un autre facteur qui fait la distinction néologismes vs. néonymes concerne la nécessite des emprunts: si les néonymes répondent à une nécessité d’ordre terminologique, imposés par les nouvelles réalités, les néologismes sont parfois des emprunts à la mode. Les néologismes qui ont une existence éphémère enregistrent des occurrences isolées sans avoir le pouvoir de pénétrer dans la langue courante. Il s’agit dans ce cas de xénismes ou pérégrinismes (Kocourek 1982: 133), des emprunts perçus par l’usager comme un élément étranger et qui ne sont pas encore intégrés par le système linguistique de la langue cible. À titre d’exemple, on peut citer Iordan (1954) qui relève dans la presse d’entre les deux guerres un série de mots empruntés au français qui ne correspondaient à aucune nécessité: aberant (aberrant), abhorat (abhorré), alert (alerte), angoasă (angoisse), aviva (aviver), bulversa (bouleverser), claca (claquer), compozit (composite), confesa (confesser), cozerie (causerie), curonament (couronnement), devanseur (devanceur), diurn (diurne), dompta (dompter), efasa (effacer), extravaga, flana (flâner), flaterie (flatterie), etc. Beaucoup de ces mots sont déjà intégrés dans le roumain courant:

aberant, alert, angoasă, a claca, compozit, confesa, diurn, etc. Si l’on fait référence à l’époque actuelle, beaucoup d’emprunts, surtout au français, ont un caractère livresque et ne sont pas entrés dans le circuit général de la langue. C’est, par exemple, le cas des mots : a lacera (lacérer), a lapida (lapider), a libela (libeller), a umecta (humecter), a uzita (usité), a oblitera (oblitérer), a cola (coller), a hanta (hanter), lancinant (lancinant), umanoid (humanoïde), obsecvios (obséquieux), etc. L’importation d’une nouvelle acception pour un mot existant dans une langue est parfois ressentie comme étrangère. C’est le cas du terme aplicaŃie (application) qui, sous l’influence de l’anglais, a acquis le sens de «demande, sollicitation», sens qui se superpose à ceux qui existaient dans la langue courante:

«exercice militaire de lutte». Le DEX nous donne là-dessus une explication, en précisant que cette nouvelle acception a été reprise dans le Dictionnaire d’argot (2007), ce qui veut dire que la langue parlée peut être une source pour l’adjonction de sèmes aux unités lexicales qui existent dans une langue. Ces emprunts stylistiques sont aussi très utilisés dans le langage de la presse où les mots roumains sont doublés d’emprunts étrangers: a antama (entamer), a envisaja (envisager), a bulversa (bouleverser), a devoala (dévoiler), a se deroba (se

dérober), indenegabil (indenegabile), lejeritate (légèreté), mefienŃă (méfiance), a stopa (stopper), ce qui s’explique soit par « un snobisme linguistique », soit par la recherche d’un style personnel.

5. En guise de conclusion La créativité lexicale reflète le développement scientifique, technique et culturel d’une société, car chaque langue dispose d’un ensemble de procédés morphologiques, morphosyntaxiques et morphosémantiques pour créer les nouvelles dénominations En ce qui concerne les mécanismes linguistiques de la création néologique, nous avons retenu les aspects suivants :

(i) Chaque langue dispose de ses propres stratégies de formation dans le domaine de la néologie lexicale, même si le point de départ reste l’emprunt à d’autres langues. (ii) Le contact incessant des langues rend parfois très difficile le processus

de distinction entre un mot dérivé ou un emprunt. Seule la documentation lexicographique peut nous rassurer et nous fournir les meilleures informations.

(iii) Sur les trois procédés de création néologique pris en considération,

nous pouvons affirmer que les deux premiers, en tant que procédés internes, utilisent des mots existant dans une langue et leur nouveauté consiste dans un changement de forme (néologie flexionnelle) ou de sens (néologie sémantique) tandis que l’emprunt, procédé externe d’enrichissement du vocabulaire, introduit une nouvelle lexie dans une langue, ce qui suppose, à la fois, une nouvelle forme

avec un nouveau sens.

(iv) Pour ce qui est du rapport néologismes vs. néonymes et les procédés

de formation, nous avons retenu les idées suivantes:

- la forme, en tant que critère de distinction, classifie les mots courts dans

la classe des néologismes et les formes syntagmatiques dans celle des néonymes;

- les néologismes privilégient la création morphologique par préfixation et

par suffixation tandis que les néonymes favorisent la création syntagmatique;

- la néologie sémantique se manifeste surtout dans le domaine des néonymes qui enregistrent un grand nombre de métaphores lexicalisées ou de siglaisons;

- l’emprunt et le calque sont les moyens externes les plus fertiles pour la

création des néonymes qui, après avoir subi une «socialisation» à l’intérieur de la

langue cible, se divulguent et sont employés par un grand nombre de locuteurs.

*Daniela Dincă, Analele UniversităŃii din Craiova, ŞtiinŃe filologice, Lingvistica, 2009, 1-2, p. 79-90.

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ASPECTS THÉORIQUES DE LA NÉOLOGIE TERMINOLOGIQUE*

1. Introduction Les progrès scientifique, technique et culturel ont pour effet la création incessante d’un nombre important de termes nouveaux qui reflètent toutes les composantes essentielles de la spécialité: les choses étudiées, les concepts correspondants, les connaissances accumulées, les buts, les méthodes et les spécialistes. Les recherches sur la néologie recouvrent, d’une part, le lexique de la langue générale et, d’autre part, la problématique de la formation des dénominations terminologiques de la langue spécialisée. Les réflexions sur les différences et les liens entre la langue générale et la langue spécialisée et entre les néologismes de la langue générale et les néonymes des langues de spécialité sont aussi l’objet de nombreux travaux des linguistes, lexicologues et terminologues. Dans ce contexte, notre contribution se bornera à aborder certains aspects concernant la différence entre les néologismes et les néonymes. Nous puisons nos exemples sur les néonymes dans le corpus du projet Néologismes économiques dans les langues romanes à travers la presse, réalisé par le réseau REALITER de l’Union latine. Un autre aspect qui fera aussi l’objet de notre analyse concerne le développement de la néologie en tant qu’activité institutionnelle de normalisation et de réglementation de la créativité lexicale dans le domaine de la langue commune et de la langue spécialisée.

2. Critères de distinction néologisme vs. néonyme Dans une première étape des études néologiques et néonymiques, les linguistes se penchent sur les caractéristiques communes et ensuite sur les caractéristiques distinctives de ces deux types d’unités lexicales. Les facteurs qui distinguent le néologisme du néonyme relèvent aussi bien de leur origine et de leur forme que de leur qualité d’attribuer au message une certaine spontanéité et une circulation internationale. Mihailovici (2005: 27) cite cinq facteurs qui différencient les néologismes lexicaux de la langue commune des termes néologiques ou les néonymes: (i) la spontanéité; (ii) la synonymie; (iii) la forme; (iv) l’origine et (v) la propagation. 2.1. La spontanéité Parmi les critères distinguant néologismes et néonymes, dans l’ensemble de la littérature classique sur le sujet, les critères les plus saillants sont essentiellement de nature pragmatique. Par conséquent, les néonymes surgissent dans les textes scientifiques, techniques et officiels où ils sont employés par les spécialistes d’un domaine au moment où apparaît un nouveau concept. Dans d’autres mots, il s’agit du critère de nécessité auquel le néonyme doit satisfaire. Par conséquent, un néonyme répond toujours à un besoin de communication clairement

exprimé qui peut être celui de dénommer une nouvelle notion ou réalité ou celui de dénommer autrement, dans sa langue propre, une notion déjà existante. Si les néonymes répondent à une nécessité d’ordre terminologique, imposés par les nouvelles réalités, les néologismes sont un moyen d’enrichissement et de modernisation du vocabulaire. Par conséquent, si la néologie de la langue générale fait l’objet d’étude du lexicologue qui puise son corpus dans la presse générale (quotidiens, hebdomadaires, magazines, etc.), la néonymie est traitée par le terminologue à partir de corpus spécialisés ou officiels, y compris la presse pour les spécialistes.

2.2. La synonymie

Le néonyme est une unité notionnelle. En d’autres mots, il doit satisfaire au principe fondamental de la terminologie: à une notion il doit théoriquement correspondre une seule dénomination. Cela exclut la synonymie, la polysémie et

l’homonymie, relations sémantiques considérées comme des facteurs de confusion en terminologie. De l’autre côté, les néologismes ont une valeur stylistique qui leur permet d’apparaître dans des niveaux de langue différents tandis que les néonymes, dénotant des objets ou des phénomènes, ne présentent pas de séries synonymiques. Cependant, la synonymie en néologie terminologique se montre très fréquente, même si, en principe, elle devrait être très faible, voire inexistante. J. Boissy (1992) indique pour certains termes nouveaux trois, quatre, même cinq synonymes:

Visière stéréoscopique = casque de visualisation tridimensionnelle

= dispositif de vision stéréoscopique

= station de travail en environnement virtuel

= visiocasque

Dans ce cas, la synonymie en terminologie est un phénomène normal, expliqué par Bessé dans les mêmes termes de la créativité lexicale:

«Il est normal qu’il y ait synonymie lorsqu’il y a création.» (Bessé 1992:77)

2.3. L’origine

Il est unanimement reconnu que l’origine des néologismes reste l’emprunt à d’autres langues ou bien le processus de création lexicale sur la base des procédés morphologiques ou syntagmatiques et, pour les néonymes, il y a la création syntagmatique. Soulignant la spécificité des néonymes par rapport aux néologismes, A. Goosse (1975, Avant-Propos) traduit cette différence par les procédés de formation:

si les néologismes privilégient la création morphologique par préfixation et par suffixation, les néonymes favorisent la création syntagmatique. À son tour, G. Rondeau (1984) établit trois modes pour la formation des néonymes:

- modes de formation morphologiques (dérivation, apocope); - modes de formation morpho-syntaxiques (groupement syntagmatique, siglaison, changement de catégorie grammaticale, réduction); - modes de formation morpho-sémantiques (calque, emprunt). 2.3.1. La néologie flexionnelle

La dérivabilité est un trait caractéristique des néonymes, qui peuvent subir les procédés de dérivation morphosyntaxique. Les termes/mots dérivés sont préfixés, suffixés ou parasynthétiques (dérivation multiple). Les suffixes nominaux se sont même spécialisés pour exprimer une certaine valeur sémantique: -age (noms qui expriment l’action ou le fait: arrosage, assemblage, balayage, chauffage), -ation (suffixe issu du lat. -ationem, entrant dans la construction de nombreux substantifs féminins qui expriment une action ou le résultat de cette action: décalcification, fixation, installation, lubrification, massification), -ure, -ment, -aison, -erie (suffixes pour la nominalisation de l’action:

coupure, fermeture, peinture, combinaison, appliquement), -eur (l’agent de l’action exprimé par le verbe: aérer – aérateur, adoucir – adoucisseur, avertir – avertisseur). Les suffixes -able, -ique, -ant sont productifs dans la formation des adjectifs à base de verbe: coulisser – coulissant, régler – réglable, etc. Parmi les préfixes, nous avons pris le formant anti- exprimant l’opposition. Il est soudé au nom: antibasculement, antidébordement, antidérapant antiasphyxiant, antidiffusant, antinucléaire, antigiratoire, antidétonant ou il garde encore le signe de la composition: anti-corrosif, anti-aérien, anti-atomique, anti- éblouissant, anti-gluant, anti-oxydant, anti-sous-marin, etc. Un terme prolifique dans le domaine informatique est celui composé avec cyber: cyber- recrutement, cyberachat, cyberacheteur, cyberapprentissage, cyberassistance, cyberbanque, cyberbavardage, cyberboutique, cyberbranché, cybercafé, cybercaméra, cybercarnet , etc. Le formant radio est tiré du lat. radius «rayon (lumineux)», entrant au XX e siècle dans la construction d'un grand nombre de mots savants notamment des substantifs dans le domaine de la biologie et de la médecine et dans celui de la physique nucléaire et corpusculaire dans lesquels il introduit la notion de «radiations» ou de «radioactivité». Radio- est apparu d'abord avec le sens de «radiation, énergie radiante», puis dans le mot radiomètre. Repris en 1896 par Röntgen avec le sens de «rayons X», il a été étendu à celui de «rayonnements corpusculaires», sens retenu par Marie et Pierre Curie en 1898 dans radioactif, radioactivité, radioélément et radium. Il a connu enfin une spécialisation de sens avec celui de «isotope radioactif de (= du corps chimique préfixé)» dans des mots du type radio-aluminium. On le rencontre dans la plupart des domaines scientifiques et techniques. Par exemple, dans le domaine de la biologie, il entre comme formant dans les composés suivants: radiomutation, radiotoxicité, radioprotection, radioépidermite, radioleucose, radiomucite, radiopathie, radiopathologie, radiosarcome, radiocardiogramme, radiodosimétrie, etc. 2.3.2. La formation syntagmatique La relation syntagmatique entre les éléments des termes/mots confixés est presque toujours la relation déterminant+déterminé et, souvent, on a des termes/mots confixés comptant plus de deux lexèmes: boroneutrothérapie, magnétoencéphalogramme, fructo-oligosaccharide, etc. Du point de vue sémantique, on traite le latin et le grec avec beaucoup de liberté et quelquefois on

donne à ces confixés savants des valeurs qu’ils n’avaient pas à l’origine, les utilisant ainsi pour désigner des concepts qui n’étaient pas connus dans l’antiquité. Contrairement aux termes/mots simples, les termes-syntagmes renvoient à «un groupe de mots séparés par des blancs et qui sont syntaxiquement liés tout en identifiant une notion unique dans un domaine déterminé du savoir» (Boulanger 1988: 2). La structure formelle des termes-syntagmes correspond au regroupement de deux ou plusieurs mots, selon des règles de la langue en question. Cette forme complexe représente une seule unité conceptuelle malgré le nombre de déterminants qui se rapportent à un seul déterminé. Par exemple, le mot adresse est le centre des suites suivantes : adresse courriel, adresse de courrier électronique, adresse de courrier électronique jetable, adresse IP de serveur mandataire, etc. 2.3.4. La néologie par calque et emprunt Les emprunts directs ou calqués sont aussi très fréquents en néologie terminologique du français contemporain. La solution la plus rapide et la plus simple est évidemment l’emprunt: «[l’] emprunt pour une langue n’est pas gênant en soi. […] Le véritable problème de l’emprunt terminologique est son volume important et surtout, sa concentration dans certains domaines du savoir» (Rousseau 2005: 36-37). Dans le glossaire réalisé sous l’égide de Réaliter, Néologismes économiques dans les langues romanes à travers la presse, le français a emprunté à l’anglais les classes suivantes de termes:

- termes simples: growth, hub, value, holding;

- termes composés: workflow, benchmarker, benchmarking, dotcom, e- banking, outsourcing; - termes syntagmatiques: job board, policy mix, pure player, senior economist, affirmative action, black empowerment, big bang, black empowerment,

business angel, business plan, chief executive, corporate governance, crawling peg, credit crunch, currency board, delivery maturity, ethnic business, experience rating, fast track, first mover, golden parachute, golden share, shareholder value, success fee. Le pourcentage des termes syntagmatiques sur l’ensemble des emprunts est évident, ce qui veut dire que les termes syntagmatiques, très fréquents dans les langues de spécialité, circulent facilement d’une langue dans l’autre. D’autres termes empruntés à l’anglais présentent des doublets en français:

- ils sont calqués sur l’anglais (hedge funds / fonds spéculatifs, intellectual

assets management / actifs intellectuels, le marché low coast / compagnies à bas

prix, les success fees / honoraires de succès, le brick and mortar / brique et béton);

- ils présentent une structure explicative (le knowledge management (KM) /

gestion des connaissances dans l’entreprise, mapping / activité qui consiste à zoomer sur des cartes interactives, l'outsourcing / le développement de l'externalisation, les road-shows / les tournées de déplacement à l'étrange, le talent market / un système de vente aux enchères ou les internautes peuvent se vendre au plus offrant).

2.4. La forme Un autre critère de distinction néologismes vs. néonymes qui en découle est la forme des deux sous-classes: les mots courts sont classifiés dans la classe des néologismes et les formes syntagmatiques dans celle des néonymes. Par conséquent, les mécanismes linguistiques de la créativité lexicale privilégient la composition, le groupement syntagmatique, la siglaison ou la réduction dans la classe de néonymes. À tout cela, on ajoute le caractère morpho-phonologique du néonyme : il doit s’intégrer dans la langue sans être perçu comme un corps étranger et, par conséquent, susceptible d’être rejeté. D’autre part, puisque les néonymes sont des mots qui apparaissent surtout dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (TIC), ils présentent une identité formelle presque identique dans les deux langues (langue-source et langue-cible), ce qui les différencie se situant au niveau de la prononciation. De ce point de vue, pour qu’il soit accepté, un néonyme ne doit pas présenter de grandes difficultés de prononciation dans la langue cible. 2.5. La propagation La fréquence et la circulation restent aussi un critère de distinction néologisme vs. néonyme. Les néologismes sont des mots d’une circulation réduite qui circulent uniquement dans l’espace où ils ont été créés. D’autre part, les néonymes ont une circulation internationale et font partie des nomenclatures internationales à valeur universelle. Il y a sur le marché des analyseurs de néologismes pour leur détection automatique et semi-automatique dans des textes électroniques. Le travail manuel et laborieux des lexicographes, qui consistait dans l'examen d'un grand nombre de textes pour actualiser la nomenclature des dictionnaires avec les mots ou expressions nouveaux, a été remplacé par la détection automatique ou semi- automatique des néologismes. La différence entre les deux types consiste dans leurs limites et dans l’intervention du facteur humain: les systèmes automatiques extraient une liste de néologismes d’un texte sans l’intervention d’un utilisateur humain tandis que les systèmes automatiques extraient les néologismes potentiels qui sont ensuite catalogués par les intervenants humains.

3. La néologie en tant qu’activité institutionnelle La néologie vise également une intense activité institutionnelle pour recenser, inventorier, diffuser et implanter les néologismes dans le cadre d’une politique linguistique. Dans le domaine de la néologie, la créativité lexicale est soumise à des réglementations qui visent les critères linguistiques et sociolinguistiques auxquels les formes néologiques doivent répondre pour pouvoir faire partie du lexique. Selon Mihailovici (2005: 27), les critères linguistiques d’un néologisme visent l’univocité (il doit renvoyer à une notion stable, bien délimitée, avec une forme explicite et claire, avec laquelle la notion se trouve en relation d’univocité), la forme simple (il doit être court et concis, se constituant en base de dérivation pour de nouveaux mots), l’adaptation (il doit s’adapter aux règles du système

linguistique de la langue cible, y inclus les systèmes phonétique et graphique) et sa transparence (il doit être transparent afin de déduire sa motivation). Quant aux critères sociolinguistiques, ceux-ci visent la nécessite (un néonyme répond toujours à un besoin de communication clairement exprimé), la transparence (il doit avoir des connotations positives et sans associations incorrectes), l’appartenance à un registre de spécialité, tout en respectant les lignes fondamentales de la politique linguistique. L’apparition d’un néonyme répond donc à des critères bien identifiés par les disciplines qui s’occupent de l’aménagement de la langue. Par conséquent, chaque langue a ses propres organismes d’encouragement et de promotion des politiques d’adaptation terminologiques dans le cadre d’un processus de planification néologique. Pour le roumain, les linguistes et les lexicologues manifestent eux aussi le souci de fonder des organismes (commissions de terminologie, structures sous-jacentes aux différents ministères) ayant le pouvoir de décision dans le domaine de l’emploi de la langue afin de la défendre contre la tendance vers une utilisation anarchique et de veiller à son développement harmonieux. Sur le plan international, les langues romanes bénéficient des politiques d’adaptation terminologiques dans le cadre d’un processus de planification néologique. Dans ce sens, le roumain fait partie du projet lancé et coordonné par M. Teresa Cabré, Les Observatoires néologie pour les langues romanes (NEOROM), qui se propose de préserver la diversité des langues et de les rendre en permanence aptes à traiter tous les sujets par l’étude des néologies. Plus précisément, son objectif principal est la création d’une base de néologismes qui feront l’objet d’une analyse comparative interlinguistique afin de présenter des applications multilingues utiles pour la lexicographie, la terminologie et, surtout, pour l’harmonisation des ressources ou l’aménagement linguistique des sept langues romanes. Sur le plan national, le seul organisme qui s’occupe de la réglementation dans le domaine du vocabulaire est l’Académie roumaine qui, par les dictionnaires qu’elle rédige, donne la norme de la langue roumaine. En ce qui concerne sa politique linguistique, l’académicien Marius Sala, prenant comme point de repère le français, affirme que: «les normes académiques roumaines sont légèrement conservatrices, mais beaucoup plus permissives que celle d’autres langues, comme le français par exemple» (Sala 2001: 164).

4. En guise de conclusion L’enrichissement des langues est une preuve de leur transformation et de leur évolution. Dans ce sens, la production néologique est une ressource productive et innovatrice importante dans leur trajectoire incessante de renouvellement. En ce qui concerne les facteurs qui différencient le néologisme du néonyme, nous avons retenu les aspects suivants:

- le domaine de manifestation: le terme de néonyme restreint la sphère de manifestation des néologismes à celle des langues de spécialité de sorte qu’il y a

l’opposition néologismes de la langue commune et néologismes terminologiques ou néonymes, c’est-à-dire les néologismes des langues de spécialité; - la nécessité: si les néonymes répondent à une nécessité d’ordre terminologique, les néologismes sont un moyen d’enrichissement et de modernisation du vocabulaire;

- la synonymie: ayant une valeur stylistique, les néologismes peuvent

apparaître dans des séries synonymiques tandis que les néonymes, dénotant des objets ou des phénomènes, n’en présentent pas;

- l’origine: les néologismes privilégient la création morphologique par

préfixation et par suffixation tandis que les néonymes favorisent la création syntagmatique; - la forme: en tant que critère de distinction, elle classifie les mots courts dans la classe des néologismes et les formes syntagmatiques dans celle des néonymes; - la propagation: si les néologismes sont des mots d’une circulation réduite, les néonymes ont une circulation internationale et font partie des nomenclatures internationales à valeur universelle.

*Daniela Dincă, Analele UniversităŃii din Craiova, ŞtiinŃe filologice, Langues et littératures romanes, 2010, 1-2, p. 101-109.

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UNE NOTION-CLÉ DANS LA LEXICOLOGIE ROUMAINE: « L’ETYMOLOGIE MULTIPLE »*

1. Introduction

1.1. L’ancrage géolinguistique, historique et culturel du roumain

À partir de la fin du XVIII e siècle, le roumain a subi un processus de néologisation massive, renforcé surtout au XIX e siècle et continué pendant la première moitié du XX e siècle, manifesté différemment d’une province à l’autre. Tandis que, par l’intermédiaire de la culture grecque, la Valachie et la Moldavie sont influencées indirectement surtout par la culture française et en moindre mesure par celle italienne, en Transylvanie, des emprunts au latin et à l’italien pénètrent d’un côté directement grâce au mouvement politique et culturel connu sous le nom de ‹Şcoala Ardeleană1 , de l’autre côté, par voie de la culture austro- hongroise. En même temps, à partir de cette époque, un bon nombre de néologismes d’origine grecque, allemande ou russe, dont certains avaient eux-mêmes une origine romane occidentale, commence à circuler à côté d’autres emprunts latins ou romans.

Ce mouvement culturel et linguistique est devenu tellement fort qu’il a modifié la physionomie du roumain et surtout la structure de son vocabulaire (Şora 2006: 1728). À cause de cet état des choses, l’application des critères étymologiques, tels que celui de la première attestation, la comparaison avec les autres langues comme sources potentielles d’emprunt ou la recherche de la filière, c'est-à-dire, de la voie de pénétration, ne permettent pas toujours, ou mieux dit, rarement, d’établir d’une manière univoque la source étymologique des néologismes roumains. C’est dans ces cas, très nombreux, qu’on trouve dans les dictionnaires roumains l’indication ‹l’étymologie multiple›, correcte tant que les critères linguistiques (sémantiques et formels) et extralinguistiques (d’ordre socioculturel, historique, etc.) sont respectés.

1.2. Objectifs

Une première partie de cette approche vise à esquisser le cadre théorique de la notion d’‹étymologie multiple›, tenant compte aussi bien des critères et des taxonomies véhiculées dans la littérature de spécialité, que de leur application dans les ouvrages lexicographiques roumains. D’autre part, le nombre impressionnant des gallicismes 2 m’a déterminé de m’occuper spécialement des mots qui sont hautement susceptibles de provenir du français 3 , présentant toutefois d’autres possibilités en tant que sources étymologiques.

Dans la partie finale de ma démarche, je me limite uniquement à des exemples tirés de la lettre R de l’édition de 1998 du Dictionnaire explicatif de la langue roumaine (DEX 1998), tout en tenant compte pour les étymologies aussi des autres sources lexicographiques roumaines 4 disponibles, surtout le DA / DLR, le dictionnaire historique trésor de la langue roumaine, et le CDER 5 .

2. ‹L’étymologie multiple› – bref état de la question 2.1. Définition, taxonomies, critères de ‹l’étymologie multiple› La notion d’‹étymologie multiple›, introduite pour la première fois dans la linguistique roumaine par Alexandru Graur (1950: 22-34), est centrée sur le principe selon lequel «un mot peut avoir en même temps plusieurs étymons possibles» (Graur 1950: 23). En grandes lignes, ce concept, adopté aujourd’hui par la majorité des linguistes roumains (cf. Sala 1999: 67), vise plusieurs catégories d’unités lexicales. Les cas les plus fréquents sont les néologismes qui pourraient provenir en même temps de plusieurs langues à la fois et qui illustrent, d’après les taxonomies élaborées par Király (1988: 34-37) et par Hristea (1973: 4), ‹l’étymologie multiple externe›: lampă [avec la variante (populaire) lambă] pourrait venir du ngr. λαµπáς, de l’all. LAMPE, du fr. LAMPE, du hongr. LAMPA, du rus. LAMPA; Les filières différentes expliquent aussi l’une des causes de l’apparition des variantes lexicales non littéraires, populaires, vieillies, mais avec le même sens que la forme acceptée par la langue standard : les variantes populaires, vieillies:

şoholadă (de l’all. SCHOKOLADE) ou şoholată (du fr. CHOCOLAT) et cf. la forme littéraire ciocolată (de l’it. CIOCCOLATA); renglotă [variantes: renclodă, ringlotă] du fr. REINE-CLAUDE, all. RINGLOTTE, etc.; ou bien des variantes littéraires libres, telles: cofeină (de l’all. KOFFEIN) et cafeină (du fr. CAFEINE). Une autre catégorie est celle des ‹étymologies multiples internes›. Il s’agit de créations internes, à la formation desquelles ont pu contribuer, en roumain même, plusieurs mots base. C’est par exemple le cas des dérivés régressifs du type:

a recepta qui pourrait provenir de plusieurs étymons: RECEPTOR, RECEPTIV et RECEPTIE; a candida qui pourrait provenir de CANDIDAT et de CANDIDATURA; l’adjectif muntean qui pourrait être dérivé de MUNTE ‹montagne›, ou bien du toponyme MUNTENIA. Enfin, il ne faut pas ignorer les situations lexicales où il peut s’agir d’emprunts et des créations internes à la fois. C’est le cas des mots à ‹étymologie multiple mixte ou combinée› (Sala 1999: 67), tels que :

pastelist qui par ses sens: 1. ‹peintre de pastelles› et 2. ‹poète qui compose un certain type de poésies, appelé en roumain pastel› ne doit pas être considéré comme provenant uniquement du fr. PASTELLISTE (pour le sens 1), mais aussi du PASTEL + –IST (pour le sens 2); morav ‹mœurs› qui est probablement une contamination voulue entre le mot latin MOS, MORIS et le mot roumain NARAV ‹vice›, emprunté au sl. NRAVU, cf. le bg. NARAV (Graur 1950: 27; Sala 1999: 66, 67). Il est vrai ce sont des cas plutôt rares (Ivănescu 1980: 671).

Les critères qui doivent être pris en considération lors de l’explication par ‹étymologie multiple› de la provenance des néologismes roumains sont les suivants (cf. Pînzariu 2007: 167-178):

(a) une motivation d’ordre formel: il s’agit des mots dont la forme renvoie en même temps à plusieurs sources. Pour cela, toute une série de facteurs phonétiques, phonologiques et morphosyntaxiques doivent être corroborés pour accorder finalement à tel ou tel mot l’étiquette d’étymologie multiple. C’est par exemple, la position de l’accent qui peut être décisive pour le choix entre plusieurs variantes: Hristea (1968: 104) cite le cas du mot roumain caractér qui, avec cette structure phonologique, renvoie au fr. CARACTERE, tandis que la variante carácter peut s’expliquer aussi bien par le lat. CHARACTER, que par l’all. CHARAKTER. Si l’on prend en charge encore deux autres variantes: haractir et haracter, alors le nombre des sources s’accroît avec le néogrec χαρακτήρ, respectivement, le rus. HARACTER. Les variantes graphiques pourraient être un autre facteur important: Hristea (1968: 105) mentionne que le mot roumain rasă, pour lequel on a longtemps invoqué uniquement l’étymologie française, circulait en Transylvanie, avant la réforme orthographique de 1932, avec la graphie rassă, donc avec deux s, comme en allemand. En ce qui concerne l’adaptation formelle des néologismes en roumain, en dehors des lois de transformation spécifiques pour chaque langue potentielle source d’emprunt, il faut tenir compte du fait que, dans la plupart des cas, le signifiant du néologisme a été fixé aussi sous l’influence de la forme latine correspondante, ceci surtout pour les emprunts au français. Par exemple, dans le cas du mot culoare qui provient du fr. COULEUR et du lat. COLOR, COLORIS, la métaphonie de la voyelle o, inattendue ici, caractérise des mots plus anciens hérités du latin et terminés en –or, tels: floare du lat. FLOS, FLORIS. Les facteurs morphosyntaxiques peuvent aussi être édificateurs: dans le cas du mot culoare (cf. Pînzariu 2007: 169), discuté supra, le critère formel qui favorise la source latine doit être corroboré avec celui morphosyntaxique, car le mot roumain est du genre féminin que son correspondent français (LA COULEUR), par rapport aux autres langues romanes qui maintiennent le genre de l’étymon latin (it. il colore, esp. el color, etc.). (b) un autre critère est la motivation sémantique: il s’agit des mots qui pourraient s’expliquer, du point de vue de la forme, comme appartenant à une certaine langue, mais qui, du point de vue sémantique, pourraient provenir d’une autre langue source. Dans une telle situation se trouvent certains lexèmes dont la forme renvoie au latin savant et dont le sens correspond à celui des mots représentant la filière de pénétration. Par exemple, le mot roumain stat provient, selon le critère formel, du lat. STATUS mais parce que son sens est celui du fr. ETAT ‹forme de gouvernement, régime politique, etc.›, il est aussi un emprunt sémantique du français (cf. Hristea 1968: 107).

De même, dans la langue parlé contemporaine, un bon nombre de néologismes d’origine française, tels que a aplica (du fr. APPLIQUER), ou oportunitate (du fr. OPPORTUNITE) acquièrent de nouveaux sens – ‹demander, solliciter› (pour le mot a aplica), respectivement, ‹chance, possibilité, occasion› (pour le mot oportunitate) – qui représentent des calques sémantique d’après l’anglais APPLAY / OPPORTUNITY (Groza 2004: 122). Mais c’est un autre type d’étymologie multiple où il y a superposition de deux emprunts successifs. (c) une motivation d’ordre extralinguistique qui tient à la vie culturelle et économique. Les emprunts néologiques ont pu pénétrer en même temps que les nouvelles notions désignées dans les langues avec lesquelles le roumain entretenait des contacts plus soutenus. Tel est le cas du mot lampă (discuté supra) où le sens de l’étymon primaire, le néogrec λαµπάς, ne suffit pas pour expliquer les autres significations (lampă de gaz ‹lampe à gaz›, lampă electrică ‹lampe électrique›, lampă de radio ‹lampe- radio›, etc.) que le mot acquiert en roumain une fois avec le développement de la technique. Il aurait pu provenir sous cette forme de l’allemand, du français, du russe et même du hongrois. 2.2. Quelques critiques de ‹l’étymologie multiple› et de son application dans les ouvrages lexicographiques roumains Comme je crois l’avoir démontré, ‹l’étymologie multiple› s’avère d’une très grande importance et utilité pour la lexicologie roumaine, si et seulement si elle est appliquée de façon correcte 6 . (cf. Şora 2006: 1728). Mais il y a toute une série d’obstacles qui se dressent devant le lexicographe étymologiste. Par exemple, abstraction faite du RDW, les dictionnaires roumains ne mentionnent pas la première attestation. Ursu (1965: 55-57) cite le cas du mot clas – une variante plus ancienne de clasă ‹classe› dont l’étymon ne doit pas être considéré (contrairement à l’opinion d’autres chercheurs) de provenance russe, car ses premières attestations sont enregistrées dans les textes parus en Transylvanie, en 1780, donc dans une période où l’influence russe ne s’était pas encore faite sentir. La définition étymologique correcte serait: clasă [variante vieillie: clas] du fr. CLASSE, all. KLASSE (Ursu 1965: 55-57). Une autre déficience des dictionnaires est l’explication erronée ou même inexistante des variantes qui pourraient être une aide précieuse pour trouver la bonne étymologie, respectivement la filière de pénétration. Hristea (1968: 105) cite entre autres le cas du roumain monedă dont l’étymologie est résolue ou bien de manière unilatérale (uniquement de provenance latine d’après le CDDE), ou bien elle est trop vague (le DN indique l’italien MONETA et renvoie en même temps au latin MONETA). En réalité, du latin et surtout de l’italien provient seulement la variante vieillie moneta, tandis que la forme roumaine littéraire monedă est d’origine néogrecque (Hristea 1968: 104-105; Graur 1936: 103). Un autre exemple illustratif est offert par le mot inginer que certains dictionnaires (le DU, le DLRM et le CDDE) explicitent seulement par le français INGENIEUR sans prendre en considération deux aspects très importants: (1) les

formes analogiques qui indiquent l’évolution -or de la finale française -IEUR dans plusieurs autres mots comme le fr. TRIEUR > roum. trior; le fr. SKIEUR > roum. schior. L’adaptation du fr. INGENIEUR en roumain aurait donc du être à *ingeni-or ou bien à *injeni-or; (2) la variante plus ancienne (attestée en 1891 chez George BariŃiu, apud Hristea 1968: 111), ingenier, dont la forme renvoie à l’italien INGEGNERE. Dans ce cas, une définition étymologique correcte serait: inginer de l’it. INGEGNERE, d’après le fr. INGENIEUR, l’all. INGENIEUR, cf. le rus. INGENER. Le dernier exemple met en discussion un autre aspect des indications étymologiques incomplètes ou erronées des dictionnaires roumains. Il s’agit d’un nombre élevé de mots ‹internationaux› qui proviennent en roumain de plusieurs langues européennes simultanément ou de manière successive et qui sont fréquemment enregistrés dans les dictionnaires comme des emprunts au français. En fait, cette situation spéciale renvoie à – on pourrait déjà dire – ‹un hyper topos› de la littérature de spécialité: la tendance vers l’exagération du nombre des gallicismes du vocabulaire néologique du roumain moderne et contemporain, exagération explicable d’un côté par une certaine subjectivité, et de l’autre, par une certaine commodité des chercheurs. À ce point, plusieurs cas peuvent être soumis à l’analyse:

(a) les dictionnaires ne mentionnent pas que dans certains cas le roumain a emprunté au français la forme et quelques significations du mot, mais pas toutes et qu’en réalité, pour ce type d’emprunts, il s’agit d’une véritable ‹étymologie multiple mixte ou combinée›. Tel est, par exemple, le cas du mot roumain pastelist (discuté supra – v. §2. 1.) ou celui du mot a articula (du fr. ARTICULER, lat. ARTICULARE), dont le second sens ‹ajouter un article à un nom ou à un autre équivalent nominal› est une création de la langue roumaine; (b) (ou bien) les dictionnaires arrivent parfois à inventer des étymons français qui, en fait, sont inexistants dans la langue parlée en France ou en Belgique ou en Suisse. Par exemple, on indique comme étymologie pour frizer ‹coiffeur› le mot français *FRISEUR qui n’existe pas. Une analyse un peu plus poussée montre que frizer est un emprunt à l’all. FRISEUR. D’autre part, les critères mentionnés supra (v. §2. 1.) sont encore plus difficiles à être appliqués dans bien des cas à étymologie multiple. Par exemple, le critère formel n’est pas toujours applicable dans plusieurs cas de figure, tels:

(1) L’existence de plusieurs variantes lexicales ne fait parfois qu’augmenter le nombre des langues potentielles sources de l’emprunt et, par conséquent, mettre le chercheur dans l’embarras du choix en ce qui concerne l’étymon (les étymons) primaire(s). Şora (2006: 1726) cite le cas du roumain arteră, attesté sous cette forme à partir du XIX e siècle, qui renvoie au fr. ARTERE et qui présente les variantes: artirie (du XVIII e siècle), explicable par le néogrec ARTIRIA, respectivement, arterie (attestée vers 1850) qui pourrait être d’origine italienne, allemande ou russe. Il s’agit, dans ce cas, (a) de plusieurs formes qui ont coexisté, chacune venue par une autre filière, (b) on pourrait considérer que la variante du roumain actuel (arteră du fr. ARTERE) s’est greffée sur toutes les autres variantes ou bien (c) qu’il s’agit d’une forme empruntée une deuxième fois.

(2) Au contraire, la disparition de certaines variantes formelles et la prise en charge d’un seul modèle, qui s’est imposé finalement dans la langue, pourraient conduire à une fausse étymologie qui, fréquemment, envoie à une source unique. C’est toujours Şora (2006: 1727) qui cite la situation où certaines variantes signalées au XIX e siècle, dues aux hésitations d’accentuation, se sont perdues jusqu’à l’état actuel de la langue où s’est imposé – dans la plupart des cas – le modèle français (antípod, modéstie, etc.). (3) La différence assez grande entre le phonétisme français et celui roumain a conduit à une adaptation quasi générale des emprunts au français (pénétrés surtout par voie culte, écrite) à la phonétique roumaine. De là, la confusion fréquente entre ce type de néologismes et ceux pénétrés directement de l’italien.

(4) D’autre part, les mots roumains pénétrés par filière française et surtout ceux à étymon italien se confondent du point de vue formel avec les cultismes (les latinismes mis en circulation vers la fin du XVIII e siècle par ‹Şcoala Ardeleană›) (cf. Ursu 1962: 115). D’ailleurs, les critères linguistiques, aussi bien que les critères extralinguistiques semblent impuissants à faire la distinction entre les emprunts (qui représentent des dérivés dans la langue source) et les créations internes, réalisées parfois avec des affixes latino-romans. Un exemple classique est celui des mots roumains terminés en –bil (v. Iliescu 1959), qui peuvent être soit des dérivés, tels acceptabil, adaptabil, calculabil, etc. qui proviennent des verbes roumains A ACCEPTA, A ADAPTA, A CALCULA, soit des emprunts, tels accesibil du fr.

ACCESSIBLE, lat. ACCESSIBILIS; solubil du fr. SOLUBLE, lat. SOLUBILIS ou bien

inflamabil du fr. INFLAMABLE, etc. Mais ce dernier aspect reste de nos jours encore très difficile à résoudre (cf. Graur 1950: 32).

3. ‹L’étymologie multiple› et les gallicismes Une analyse statistique sur la lettre R du DEX démontre que pour les unités lexicales à ‹étymologie multiple›, la première alternative, abstraction faite du français, est le latin, la deuxième l’allemand et la troisième l’italien. Plus concrètement, la répartition des 288 unités lexicales à étymologie multiple, y compris celle française, décelées sur l’ensemble des entrées de la lettre R du DEX, est la suivante: 122 unités ont une étymologie multiple française et latine, il y a 63 unités à étymologie française et allemande, 19 unités à étymologie française et italienne, 26 unités à étymologie française et anglaise, 5 unités à étymologie française et russe, 2 unités à étymologie française et néogrecque, respectivement, 2 unités à étymologie française et espagnole. Ces sept premières séries à étymologie double sont suivies, en fonction de la fréquence des entrées, par d’autres sept séries à étymologie triple (française, latine, allemande – 13 unités; française, latine, italienne – 13 unités; française, allemande, italienne – 5 unités; française, anglaise, allemande – 4 unités; française, russe, allemande – 2 unités; française, latine, néogrecque – 2 unités; française,

espagnole, allemande – 1 unité) et par trois séries à étymologie quadruple (française, latine, allemande, italienne – 3 unités; française, allemande, russe, anglaise – 1 unité; française, latine, italienne, néogrecque – 1 unité). La confrontation de cette statistique avec le DLR met en évidence plusieurs divergences. Ainsi, 30 unités lexicales ne sont pas enregistrées par le DLR, plus d’une moitié (16 mots) représentant des emprunts plus récents à étymologie multiple française et anglaise, telles: relaŃional, rift, robotică, rubylith, rutherford, etc. Les séries les mieux représentées dans les deux dictionnaires consultés sont celles qui visent l’étymologie double française-latine (122 vs. 83 unités lexicales), respectivement, française-allemande (63 vs. 46 unités lexicales). Pour une bonne partie des mots appartenant à ces séries le DLR préfère l’étymologie à source unique.

Les séries à étymologie multiple triple et quadruple sont faiblement représentées dans le DLR qui accepte, en général, l’étymologie à double source et qui présente séparément l’origine des variantes lexicales au cas où celles-ci existent. Par exemple, pour le mot rit du ngr. RITON, lat. RITUS, fr. RITE, le DLR mentionne aussi la variante rituş dont l’origine est hongroise. Il est fort difficile d’établir une différence entre les gallicismes et les italianismes: cela pourrait être l’explication pour le petit nombre de lexèmes (6 unités) à étymologie double française-italienne du DLR, qui explique des mots comme a restitui, rezistent, rotondă uniquement par le français, ou bien par une source triple: française, italienne et latine, dans le cas des mots tels que romanitate ‹romanité›, republică ‹république›. L’adaptation formelle des gallicismes en tenant compte du modèle latin pourrait être le critère qui détermine le DLR à considérer certains néologismes comme provenant uniquement du latin (v. a rugi dont la source est, selon le DLR, le latin RUGIRE et pour lequel le DEX mentionne : cf. le lat. RUGIRE, le fr. RUGIR). Autrefois, le critère sémantique est, probablement, celui qui conduit le DLR à considérer des mots tels que a ramifica, recepŃie, reducŃie de provenance uniquement française (du fr. RAMIFIER; RECEPTION; REDUCTION), tandis que le DEX prend en charge aussi un étymon latin (du lat. RAMIFICARE; RECEPTIO, -ONIS;

REDUCTIO, -ONIS).

Les plus nombreuses divergences entre les deux sources lexicographiques consultées reposent sur le problème majeur de la distinction entre les mots dérivés en roumain (parfois avec des affixes latino-romans) et les emprunts (eux-mêmes des dérivés existants dans la langue source). On se résume à présenter brièvement quelques situations qui, d’ailleurs, nécessiteraient une approche toute à fait spéciale. Par exemple, le mot reticulat est considéré par le DLR comme une création interne du RETICUL + -AT, d’après le modèle du fr. RETICULE, cf. le lat. RETICULATUS, -A, - UM, tandis que dans le DEX il apparaît comme un emprunt à étymologie multiple française-latine. Un cas illustratif pour les divergences lexicographiques est celui du mot a raŃiona ‹rationaliser› qui apparaît comme un emprunt à étymologie multiple

française-italienne dans le DEX (du fr. RATIONNER, l’it. RAZIONARE) et comme une création interne dans le DLR (du nom RAłIUNE ‹raison› d’après le fr. RAISONNER) qui considère, d’ailleurs, qu’il s’agit d’une seule entrée lexicographique avec les sens (1) ‹penser, juger rationnellement› et (2) ‹rationaliser›. Ce mot apparaît dans le CDER comme un emprunt au français, mais adapté à la base latine.

4. Conclusions Etablir l’étymologie des néologismes roumains est donc une entreprise extrêmement compliquée. Dans les cas où la source immédiate d’un emprunt reste ambiguë ou lorsqu’il est possible, en principe, qu’un néologisme provienne au moins par deux filières, s’impose ‹l’étymologie multiple› (cf. Hristea 1968: 114). Il est incontestable que cette notion est une aide précieuse si elle est bien appliquée, mais elle ne peut pas, à elle-même, résoudre toutes les difficultés. Au moment où l’Institut de Linguistique de Bucarest publiera le corpus auquel il travaille, en fournissant des données plus exactes sur l’attestation des mots au moins dans la langue écrite, le principe de ‹l’étymologie multiple› sera une aide encore plus concrète pour tous ceux qui se préoccupent des étymologies, surtout des néologismes roumains.

*Mihaela Popescu, Communication CILPR, Valence, 2010.

NOTES

1. ‹Şcoala ardeleană› (‹L’École transylvaine›) est un mouvement de renaissance culturelle de la fin du

XVIIIe siècle et du début du XIXe marqué par une prise de conscience accrue de l’origine latine du

peuple roumain et de la langue roumaine.

2. Nous employons le terme de ‹gallicisme› au sens de «mot français emprunté par d’autres langues»

(cf. Thibault 2004; Thibault 2009).

3. À cet égard, il faut mentionner que malgré les opinions existantes sur l’exagération de l’importance

et de la contribution des emprunts du français sur le fond néologique du roumain et en dépit de la pratique lexicographique inconséquente, incomplète ou parfois même erronée, il est aujourd’hui reconnu d’une manière unanime que, de toutes les langues romanes, le roumain a souffert la plus grande influence de la part du français. La période de la pénétration a été longue et les mots entrés en roumain représentent une partie nombreuse et importante du vocabulaire de la langue moderne et ils témoignent les relations étroites avec la culture et la civilisation françaises.

4. DA / DLR, DEX, CDER, RDW, DLRC, DN (v. aussi la note no. 6).

5. Cette confrontation lexicographique est nécessaire surtout pour mettre en évidence les problèmes

d’attestations et de définitions étymologiques douteuses, ainsi que la distinction, très difficile à opérer, entre les mots dérivés en français et ceux créés ultérieurement en roumain (cf. Hristea 1968: 32 et suiv.; Reinheimer-Rîpeanu 1989; Popovici 1992; Popovici 1996).

6. Dans ce qui suit nous faisons en principe abstraction des dictionnaires parus avant 1950, date de la

publication de l’article de Graur, c'est-à-dire le CDDE (1907-1914), le SDLR (1939), le DA (1913- 1949) et le DU (1896) qui indiquent, bien que d’une manière inconséquente, ci et là, plusieurs sources étymologiques. Dans une situation spéciale se trouve le RDW (1895-1925) qui dans sa première édition a de bonnes étymologies bien que le nombre des mots de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et du XIXe siècle reste assez limité. La seconde édition (1985-1989) se révèle d’une très grande importance, en indiquant la première attestation qui a été déduite en fonction de l’année de l’apparition de la première attestation écrite, telle qu’elle est mentionnée dans le DA, respectivement, dans le DLR. En ce qui concerne Le dictionnaire de la langue roumaine, paru sous l’égide de l’Académie Roumaine, il faut pourtant préciser son histoire. À partir de 1913 et jusqu’au 1949, on a fait publier

trois grands volumes (A-B, C et F-I) et encore quatre fascicules (une première partie de la lettre D-De et la lettre L jusqu’au mot lojniŃă) (cf. Sala 1999: 104). Mircea Seche (1966 – 1969: II, 70) attire l’attention qu’avec le DA, c’est pour la première fois qu’un dictionnaire roumain accepte deux solutions étymologiques alternatives. Mais, étant donné la période de son élaboration, cet ouvrage ne contient pas une bonne partie des néologismes du roumain moderne et contemporain. Cet imposant ouvrage, connu sous le nom de DA, a été continué après 1965 avec une nouvelle série (le DLR) qui contient jusqu’à présent les volumes des lettres M, N, O, P, R, S, Ş, T, ł et V. Le DLR, le dictionnaire historique trésor de la langue roumaine, dont les parties publiées avant la deuxième guerre mondiale n’ont pas encore étaient reprises, applique le principe de ‹l’étymologie multiple› non seulement aux néologismes, mais aussi aux unités lexicales plus anciennes. Parmi les autres dictionnaires roumains plus récents qui appliquent le principe de ‹l’étymologie multiple› d’une manière scientifique quasi correcte on mentionne le DEX, dont les indications étymologiques (améliorées à partir de la seconde édition, publiée en 1996, grâce à la collaboration de Theodor Hristea) sont presque semblables à celles du DLR, à l’avantage d’avoir un nombre plus élevé de néologismes du roumain contemporain.

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3. LA DYNAMIQUE DES EMPRUNTS ROUMAINS AU FRANÇAIS

LES EMPRUNTS AU FRANÇAIS DANS LE LANGAGE DES JEUNES AU XIX e SIÈCLE*

0. Introduction L’influence française sur la physionomie lexicale du roumain a eu un rôle décisif pour l’achèvement de son caractère moderne au moins pour deux raisons. La première se rapporte à la conscience de l’origine romane commune des deux peuples et de leur parenté linguistique. La deuxième vise la valorisation du prestige culturel de la France au début du XIXe siècle et des relations d’ordre politique, économique et culturel existantes entre la France et la Roumanie. Par conséquent,

sous l’influence du français, le roumain a subi le processus de re-romanisation qui a accentué et qui a accru ses traits romans à tous les niveaux (lexique, phraséologie, phonétique, structure grammaticale) et, surtout, au niveau de l’enrichissement du lexique et de la phraséologie par de nouveaux éléments romans. S’inscrivant dans la problématique de la linguistique comparative, notre contribution se propose de mettre en évidence l’influence du français sur la langue roumaine à travers le parler des jeunes au début du XIXe siècle, période durant laquelle le français avait connu un vrai rayonnement culturel. Pour y arriver, nous avons fixé les objectifs suivants :

(a)

présenter l’importance de l’étude des emprunts lexicaux comme reflet de l’évolution d’une société, en d’autres mots, la relation entre la langue et l’identité nationale d’un peuple ;

(b)

définir les concepts opérationnels mobilisés dans l’analyse du corpus ;

(c)

analyser des mots introduits dans le lexique par la jeune génération d’intellectuels roumains au début du XIXe siècle ;

(d)

mettre en évidence la gallomanie ou la francomanie qui prenait parfois des proportions inquiétantes et qui provoquait la réaction de nombreux intellectuels roumains.

Dans les œuvres littéraires qui ont marqué cette époque-là, il y a eu des réactions de la part des gens de culture contre le jargon des jeunes qui déformaient la langue française et qui introduisaient en roumain des mots inadaptés. Parmi ces réactions, on peut citer M. Kogălniceanu (Soirée dansante et Illusions perdues), Constantin Facca (FranŃuzitele / Les francisées), Vasile Alecsandri (Coana ChiriŃa în provincie / Dama Chiritza en province, Coana ChiriŃa la Iaşi / Dama Chiritza à Jassy), Constantin Negruzzi (Muza de la Burdugeni / La Muse de Burdugeni), I. L. Caragiale dans la plupart de ses comédies et de ses nouvelles. Le corpus analysé est constitué par la pièce de Constantin Faca, FranŃuzitele / Les Francisées, publiée en 1860. Elle traduit la réalité sociale du

début du XIXe siècle et son titre vient du français populaire franŃuzit / francisé,-e, celui qui imite la manière de vivre des Français tout en utilisant, sans nécessite, des mots français, souvent adaptés au système de la langue roumaine. En d’autres mots, ce sont des emprunts de luxe, des formes nécessaires uniquement pour imiter une culture et une civilisation qui constituaient un modèle à suivre. C’est une pièce à visée satirique, une réaction contre l’exagération et la déformation de la langue. Le théâtre est d’ailleurs le genre littéraire le plus en mesure de mettre en évidence les caractéristiques de la langue orale et, d’autre part, de nous fournir des indications sur les habitudes langagières et sur la façon de parler une langue à une certaine époque.

1. Les emprunts lexicaux – reflet de l’évolution d’une société L’étude des mots empruntés à d’autres langues reflète l’évolution et la transformation de la société, en général, et de son vocabulaire, en particulier. L’influence française sur le lexique du roumain peut être révélatrice, d’une part, de la relation qui s’est établie entre les deux langues et, d’autre part, de la nation elle- même :

« Il est intéressant d’étudier dans une langue les éléments étrangers (…) qui peuvent révéler tant de choses à la fois sur la nation qui fournit et sur celle qui emprunte. » (Nyrop, 1934 : 68)

Si la nation prêteuse se trouvait alors au sommet de son rayonnement culturel, la nation emprunteuse nécessitait des ressources pour s’adapter aux changements sociaux, économiques, politiques, technologiques ou scientifiques. Les facteurs extralinguistiques tels que le voisinage, les rapports économiques, politiques et culturels entre les deux pays étaient pleinement favorables de sorte que l’emprunt lexical au français était de toute évidence la solution la plus commode pour remplir ces lacunes lexicales. La présence des néologismes français dans les traductions, dans les œuvres originales et dans la langue courante a eu une contribution importante dans l’enrichissement du vocabulaire roumain et, implicitement, dans le développement de la langue roumaine littéraire. Le pourcentage des emprunts roumains au français a été estimé, pour ce moment-là, à 39% du vocabulaire, avec une fréquence de prés de 20%. Cela veut dire que: « dans le langage courant, un mot sur cinq en moyenne est d’origine française » (Manucă, 1978). Certains de ces néologismes ont pénétré dans le fonds lexical principal, d’autres ont circulé par voie orale et sont considérés comme des franŃuzisme, des mots qui n’ont pas été intégrés dans la langue, des éléments marginaux qui sont parfois utilisés comme traces d’une époque de grande effusion culturelle. À cette époque-là, le français est devenu la langue des salons, car il était parlé par les officiers russes et par la bourgeoisie qui mimaient les bonnes manières et qui voulaient s’approprier les mots dont ils ne connaissaient pas le contenu. 1.1. Le contexte socio-culturel du début du XIXe siècle

À partir du XVIIIe siècle, la société roumaine commence à prendre contact avec la culture française par les idées modernes et cosmopolites des Lumières. À cette époque-là, le français était présent juste à la cour princière, devenant ultérieurement la langue de prédilection des élites de la société (boyards, hommes politiques, écrivains, etc.) qui maîtrisaient le français et qui l’employaient de manière courante. Quant à la bourgeoisie et aux classes populaires, ces catégories sociales employaient aussi des mots français pour copier les classes privilégiées. Mais c’est le XIXe siècle qui marque le début de la modernisation de la société roumaine et la langue française a eu son rôle de langue de prestige qui a énormément aidé à la re-définition de la langue, de la culture et de la civilisation roumaines. Le début du siècle enregistre les premiers éclats de culture française qui pénètrent en Roumanie par les voies suivantes: (i) l’apparition des grandes bibliothèques avec des livres en français (surtout Voltaire et Rousseau) ; (ii) l’utilisation du français en tant que langue de la diplomatie à Constantinople (XVIIIe siècle) ; (iii) l’introduction du français dans l’enseignement public et son rôle de principal moyen pour découvrir un nouveau monde ; (iv) la prolifération des traductions par lesquelles se répand une nouvelle mentalité, l’esprit critique, la tendance vers la réforme, etc. ; (v) la pénétration massive des mots provenant uniquement du français ou dans lesquels le français reste la première langue de référence. Vu les dimensions de l’influence française dans tous les domaines de la vie socio-économique et intellectuelle, Goldis-Poalelungi (1973 : 43) parle d’un bilinguisme franco-roumain:

« En étudiant la structure de ces deux langues en contact, leurs tendances évolutives, et en comparant les processus d’évolution du roumain, on peut affirmer, qu’au XIXe siècle, dans certains milieux des Pays roumains, on peut parler d’un bilinguisme franco-roumain. »

1.2. Le rôle des jeunes dans la promotion du français au XIXe siècle En ce qui concerne l’attitude des jeunes envers l’invasion des mots français, on pourrait parler d’une nouvelle génération de jeunes progressistes qui utilisaient, dans leurs dialogues, des mots français sans aucune adaptation aux systèmes orthographique et morphologique du roumain. La plupart d’entre eux avaient étudié en France et ils avaient subi un choc tout en s’apercevant de l’écart entre les deux sociétés. Par conséquent, ils ont eu la volonté de s’élever au niveau de la civilisation française par une exagération dans leur comportement et, surtout, dans leur vocabulaire. Pour désigner les jeunes progressistes roumains il y avait plusieurs mots, qui suggéraient leur volonté d’imiter les autres et surtout de rompre avec le passé :

filfison / filfizon, bonjouriste ou franŃuzit. Le premier terme (filfison ou filfizon), qui circulait après la Révolution française dans les milieux intellectuels roumains, était une déformation du vers « Vive le son du canon » de la Carmagnole qu’on chantait dans les cafés et les salons de Bucarest et de Iaşi, et signifiait ironiquement l’émissaire du monde nouveau, plus tard jeune homme élégant et frivole. Les bonjouriste ou les franŃuzit sont les jeunes qui avaient étudié en France et qui, une

fois rentrés en Roumanie, imitaient la manière de vivre des Français et utilisaient, sans nécessité, des mots français, souvent déformés.

2. Définition des concepts opérationnels utilisés dans l’analyse lexicale La recherche lexicale opère avec plusieurs concepts (néologisme, emprunt, néonyme, calque, etc.) dont les plus importants, pour notre analyse, sont :

néologisme, emprunt et gallicisme. Le TLF, le Larousse, le Robert, le Webster présentent le néologisme comme une notion polysémique avec, d’habitude, les acceptions suivantes: 1. mot, tour nouveau que l’on introduit dans une langue donnée (néologisme de forme); 2. mot (expression) existant dans une langue donnée mais utilisé(e) dans une acception nouvelle (néologisme de sens); 3.création de mots, de tours nouveaux et introduction de ceux-ci dans une langue donnée (syn. néologie). Pour la première acception, nous prenons comme exemple le verbe a îndoctrina qui combine un affixe, le préfixe în + doctrină, même s’il y a un terme semblable en français, endoctriner, que le roumain aurait pu emprunter. Le roumain avance sur la même ligne de la dérivation flexionnelle et propose deux autres mots de la même famille lexicale, formés, cette fois-ci, par dérivation multiple : în + doctrin + are et în +doctrin +at. Pour le néologisme de sens, nous citons le mot cancer qui, du point de vue de son origine, est calqué sur le français cancer avec deux sens : (i) tumeur maligne due à une multiplication anarchique des cellules d'un tissu organique et (ii) quatrième constellation du Zodiaque située dans la partie la plus septentrionale de l'écliptique. Depuis quelques années, ce mot a développé un autre sens, celui de « grand malheur d'origine naturelle ou humaine qui frappe et ravage une collectivité», sens qui est devenu tellement dominant qu’il est presque considéré comme un «développement sémantique parallèle » (Dimitrescu, 1994: 224). Pour illustrer la troisième acception, celle de « mots nouveaux introduits dans une langue », on peut citer les néologismes des domaines techniques et scientifiques : acvacultură, anabazis, antigenă, antropo, biodegradabil, bioluminiscent, biomasă, biomatematică, bionică, biostimulator, biotelemetrie, biotop, criobiologie, etc. Les dictionnaires roumains définissent le néologisme comme « un mot nouveau emprunté ou formé récemment dans une langue » (DLR) ou comme « un mot nouveau, emprunté à une langue étrangère ou créé par des moyens internes; emprunt lexical récent, acception nouvelle d’un mot » (DN). À l’exception des dictionnaires spéciaux (DŞL, DN), les dictionnaires roumains ne retiennent pas le sens de «nouvelle acception d’un mot existant dans une langue», sens créé par calque ou par des moyens internes. C’est pourquoi, le terme de néologisme se superpose, dans bien des cas, sur celui d’emprunt, en tant qu’unité lexicale qui a récemment pénétré dans une langue donnée (DŞL). Un autre concept-clé, l’emprunt, est considéré comme l’un des principaux mécanismes linguistiques de la création néologique. Il est défini comme : « un élément issu d’une autre langue - ancienne (latin, grec) ou moderne » (Scurtu 2009).

Le terme d’emprunt comporte une certaine ambiguïté, ayant deux acceptions fondamentales: 1. élément emprunté à une autre langue (par ex., F. Dimitrescu 1994 le définit comme un mot nouveau dû à une influence externe); 2. processus d’intégration d’un élément dans une langue, conformément à la définition suivante :

« l’emprunt est une forme d’expression qu’une communauté linguistique reçoit d’une autre communauté » (Deroy, 1956 : 18). Les problèmes soulevés par l’emprunt sont liés principalement à son intégration phonologique, orthographique, morphosyntaxique et sémantique dans la langue réceptrice. De ce point de vue, il y a plusieurs catégories d’emprunts :

(i)

les emprunts naturalisés, assimilés par la langue réceptrice ;

(ii)

les xénismes – des mots étrangers considérés du point de vue des locuteurs en fonction de leur forme exotique (Jean-Marc Chadelat, 2000) ;

(iii)

les pérégrinismes (Kocourek, 1982: 133) - des mots voyageurs ou migrateurs considérés du point de vue linguistique en fonction d’une place hypothétique au sein du système susceptible de les adopter.

Florica Dimitrescu (1994) identifie cette dernière catégorie avec les franŃuzisme et donne comme exemple: boutique (avec sa variante butică), milieu, grand-guignol, cache-radiator, coupé, voyeur, voyeurisme, café-concert, policier, café, frappé, clou. Il est bien évident que, par rapport aux emprunts naturalisés ou emprunts de nécessité, les deux dernières sous-classes sont des emprunts de luxe, des éléments de jargon pris sans nécessité à la langue prêteuse, ce qui explique leur caractère éphémère et transitoire dans la langue emprunteuse. On outre, si l’on veut trouver des points communs et divergents, les xénismes sont dus à des contacts culturels et ils sont le résultat d’une attitude cosmopolite des locuteurs qui veulent utiliser des mots étrangers pour la couleur locale par rapport aux pérégrinismes, qui sont définis comme des éléments ayant une utilisation assez restreinte, des mots à la mode, ayant donc un caractère arbitraire. Sur la même ligne, Deroy ajoute que: « le pérégrinisme appartient souvent à la langue cultivée, savante, écrite » pour annoncer un peu après que « le pérégrinisme appartient souvent aux langues spéciales » (Deroy, 1967: 224). Un autre terme qui a commencé à gagner du terrain les derniers temps est celui de gallicisme. Défini par le TLFi comme « emploi, tournure propre à la langue française » (Dict. XIX e et XX e s.) ou « emprunt d'une langue étrangère au français », ce terme a eu, au début, le sens de «construction française abusivement introduite dans une autre langue ». Etymologiquement, il s’agit du « dérivé savant du lat. gallicus, v. gallican; suff. –isme » (TLFi), ce qui le situe dans la catégorie des mots ressentis comme étrangers dans une langue, tout comme les grécismes, les latinismes, les germanismes, les anglicismes, les italianismes et les hispanismes.

Un emprunt reste toujours un étrangérisme jusqu’à sa naturalisation complète et à son intégration dans la langue réceptrice. Dans cet article, c’est de la catégorie des xénismes que nous allons nous occuper en suivant leur évolution phonétique et morphologique à partir de leur utilisation dans la langue au XIXe siècle jusqu'à nos jours.

3. Analyse de corpus Tout en suivant l’évolution des emprunts entrés sous l’effet d’une admiration pour la langue et la culture françaises, l’objectif de notre analyse est de voir dans quelle mesure ces emprunts de luxe, le reflet d’une mentalité cosmopolite de l’époque, peuvent s’imposer en roumain par rapport aux emprunts de nécessité, qui répondent à un besoin terminologique et qui suivent le parcours normal de leur intégration dans le système linguistique du roumain. Prenant comme point de départ les emprunts identifiés dans la pièce de théâtre de Constantin Faca, FranŃuzitele, l’analyse de corpus repose uniquement sur les emprunts qui appartiennent aux sous-classes suivantes: (i) emprunts

naturalisés ; (ii) emprunts de luxe (xénismes).

3.1. Emprunts naturalisés Pour qu'un emprunt lexical soit complètement intégré au système de la langue réceptrice, il doit parcourir, d’une manière graduelle, plusieurs types d’intégrations : phonétique, graphique, morphologique et sémantique. Dans le corpus analysé, nous avons identifié des mots d’origine française qui sont entrés en roumain au XIXe siècle et qui, après des transformations successives, sont restés dans le lexique du roumain :

Mot français

Emprunt

Mot roumain

(XIXe siècle)

(XXe siècle)

amoureux

amurez

amorez (< fr. amoureuse>amoreză > amorez) (surtout en terminologie théâtrale)

appétit

apetit

apetit (< fr. appétit, lat. appetites)

compromettre

compromita

compromite (< fr. compromettre, lat. compromittere)

dépendre

depanda

depinde (< fr. dépendre, lat. dependere)

disposé

dispozat

dispus (< fr. disposer, lat. disponere)

fantaisie

fantasia

fantezie (< fr. fantaisie, cf. it. fantasia, gr. phantasia)

fauteuil

fotel

fotoliu (< fr. fauteuil)

grimaces

grimase

grimasă (< fr. grimace)

offense

ofansul

ofensă (< fr. offense)

pension

pansion

pension (< fr. pension)

sentiment

santiman

sentiment (< fr. sentiment)

surprende

siurprandă

surprinde (< fr. sentiment, it. sentimento)

toilette

toaleturi

toalete (< fr. toilette)

charmant

şarman

şarmant (< fr. charmant)

Comme, dans la plupart des cas, ce sont des emprunts parvenus en roumain par voie orale, leur intégration a été faite à partir de leur forme acoustique d’origine. Les mots d’origine française étaient prononcés tels qu’ils étaient entendus, mais ils ont été orthographiés ultérieurement tout en respectant les normes d’écriture de la langue roumaine. Ces mots ont subi donc des transformations successives même si, au XIXe siècle, ils étaient employés sous une autre forme qui orthographiait la prononciation française. Ils sont tous d’un usage fréquent en roumain actuel, sauf apetit qui a acquis de nos jours des connotations sexuelles et amorez, qui est encore utilisé dans le registre familier, par rapport au féminin amoreză, considéré comme vieilli. À partir de ce nom, le roumain a dérivé le verbe a se amoreza, qui est, au contraire, d’un usage courant en roumain actuel. Les jeunes utilisent d’aujourd’hui d’autres mots tels que: iubit (« bien-aimé »), amant (« amant »), le dernier, un autre emprunt au français, ayant un usage plutôt littéraire. 3.2. Emprunts de luxe (xénismes) Dans la pièce de théâtre analysée, les filles d’un vieux boyard parlaient dans un jargon franco-roumain pour attirer l’attention et surtout pour se vanter de leur culture occidentale. On pourrait parler, dans ce cas, de xénismes, mots étrangers utilisés pour la couleur locale et non pas par nécessité dénominative. Ils étaient utilisés dans la langue parlée dans le but de donner un air de distinction, mais, au contraire, ils provoquaient la risée générale. Le vocabulaire était donc un instrument pour montrer la supériorité et l’éducation des jeunes, qui utilisaient les mots d’origine française sans les adapter au système linguistique du roumain. Dans la classe des xénismes recueillis dans la pièce de théâtre analysée, nous avons identifié trois sous-classes : (i) des appellatifs; (ii) des mots simples; (iii) des expressions idiomatiques. 3.2.1. Les appellatifs Les appellatifs ont été les premiers à être introduits dans le vocabulaire des jeunes. Comme il s’agit de structures automatisées, celles-ci reproduisaient la prononciation française, ressentie parfois comme étrangère : fr. Madame / roum. Madam, fr. Monsieur / roum. Musiu, fr. Mademoiselle / roum. Madmoazel, fr. Mon cher / roum. Monşer, fr. Ma chère / roum. Maşer, fr. Chérie / roum. Şeri. Le DEX enregistre uniquement les trois premiers appellatifs dans la catégories des franŃuzisme sous les formes : Madamă, Musiu et Madmoazelă. Ce sont des structures qui ont été véhiculées parfois par les deux canaux de pénétration : oral et écrit. Elles abondaient dans les conversations des jeunes et apparaissaient dans les ouvrages des écrivains roumains du XIXe siècle : Musiu Şarlă (V. Alecsandri), Căldură mare, monşer (I.L.Caragiale). On les retrouve aujourd’hui comme marques pour différents produits:

Monşer (les vins), Madam (les vêtements), Madmoazel (forum pour les jeunes femmes). Ils ont la fonction de recréer l’atmosphère d’il y a plus de cent ans, caractérisée par l’élégance, le snobisme, le luxe et le raffinement. Ces appellatifs apparaissent aussi dans la presse dans des contextes à connotation dépréciative et ironique pour faire référence aux politiciens, aux

actrices et à tous ceux qui s’imposent parfois par un comportement abusif et méprisant envers les autres. Nous avons aussi retrouvé dans les journaux des titres comme: Căldură mare, monşer (« Grande chaleur, mon cher »), Foame mare, monşer (« Grande famine, mon cher »), Criză mare, monşer (« Grande crise, mon cher »), Răbdare, monşer (« Patience, mon cher »). Dans le code oral, ces mots sont d’un usage assez restreint, surtout dans le style familier, dans lequel ils sont utilisés pour renvoyer à l’atmosphère de la Belle

öpoque. À cette liste, on pourrait ajouter d’autres automatismes : bonjour, bonsoir, rendez-vous, mots qui ne figurent pas dans les dictionnaires, mais qui sont encore

utilisés dans le roumain parlé ou dans la langue de la presse. Ils peuvent également faire référence à des restaurants, des cafés ou des lieux de rencontre.

3.2.2. Les mots simples

Les mots simples qui apparaissent dans la pièce de théâtre analysée sont des mots d’une certaine résonance, des éléments non-assimilés à la langue roumaine, qui changent leur forme d'origine par une orthographe qui respecte uniquement les règles graphiques du roumain.

Mot français

Xénisme

Mot roumain actuel

bavarde

Bavardă

vorbăreaŃă (sl. dvorîba)

caresses

Caresuri

mângâiere (lat. manganiare)

fiancés

fidanŃaŃi

logodnici (sl. logoditi)

pensif

Pensif

gânditor (hongrois gond)

chapeau

Sapo

pălărie (it. cappelleria)

séance

SeanŃă

şedinŃă (latin sedere + –iŃă)

chemise

Semizetă

cămaşă ( lat. camisia)

tourments

Turmente

tulburare (lat. turbulare)

soupçons

Supsonuri

bănuială (hongrois bánni)

La mise en parallèle des xénismes et de leur étymon français est évidente pour la non-intégration graphique et phonétique de ces mots dans le vocabulaire du roumain actuel. Au-delà de leur déformation graphique, ces xénismes ne sont pas adaptés du point de vue morphologique, ce qui conduit à des exagérations de genre et de nombre, fait qui rend leur présence exotique et, en quelque sorte, étrangère. Si l’on compare ensuite les xénismes analysés avec les mots qui sont utilisés pour désigner ces réalités, on se rend compte qu’il s’agit d’emprunts à d’autres langues, y compris le latin, auquel le français a emprunté les mêmes

lexèmes : fr. séance < dér. du part. prés. séant* de seoir*; suff. -ance*/ şedinŃă (latin sedere + –iŃă), fr. chemise < lat. camisia / roum. cămaşă < lat. camisia. Les autres sources sont les langues voisines : le slave, le hongrois ou l’italien.

3.2.3. Les expressions idiomatiques

La pièce de théâtre analysé abonde aussi en structures idiomatiques qui ont une orthographe identique à la prononciation française et qui ne sont pas entrés dans le lexique du roumain :

 

Français

 

Roumain

Billet doux

 

Bie du

Quelle grâce

 

Chel gras

Bon vivants

 

BonvivanŃi

A

merveille

A

merveliu

D’abord une demoiselle

Dabord o demoazelă

En visite

 

An vizit

En velours

 

An velur

Bas de soie

 

Ba de soa

Amour sans fin

 

Amur san fen

A

pied

A

pie

Sans façons

 

San fason

Mille pardons

 

Mil pardon

Enchanté de vous revoir

Anşante de vu revoar

L’amour de dieu

 

Amur de die

Mon ange

 

Angelul meu

Il

est de bon ton

à la mode

Este de bonton, la modă

Il est bien évident que l’imitation des mots et des expressions du français traduisait l’ignorance et le désir d’imiter le comportement et le mode de vie d’un peuple dont ils admiraient la culture et les progrès enregistrés sur plusieurs plans de la vie économique et intellectuelle. Au-delà de cette imitation, les jeunes manifestaient leur disponibilité pour le changement et pour la transformation de leur propre avenir, pour l’intégration dans le circuit de la civilisation européenne. Cependant, ces tournures n’ont pas circulé telles quelles dans la langue roumaine du XIXe siècle et elles ont été vite éliminées du vocabulaire des générations suivantes. En conclusion, on pourrait expliquer la disparition progressive des xénismes analysés par leur inadaptation graphique et morphologique, d’une part, et par leur caractère accidentel et éphémère, d’autre part. Ils sont considérés comme des emprunts de luxe, car ils répondent uniquement à un besoin affectif et non pas à un besoin dénominatif : « On emprunte volontiers, par admiration, des mots et des tournures à une langue que l'on tient pour plus fine, plus riche, représentative d'une civilisation supérieure » (Deroy, 1956 :172).

4. Les jeunes du XXIe siècle et les franŃuzisme Si au XIXe siècle, les jeunes parlaient un jargon élitiste, compris uniquement par leur cercle, signe de leur horizon culturel élargi, ils utilisent aujourd’hui un argot composé de mots et d’expressions familiers. Un mot adopté par les jeunes, pris au français (chose très rare en ces temps où on en prend à l'anglais), absent de tous les dictionnaires est le verbe a se tira < se tirer, avec le sens de « s’enfuir » : S-a tirat toată lumea ? (« Tout le monde s’est tiré? ») Suite à l’influence de la civilisation américaine, la jeune génération d’aujourd’hui utilise fréquemment des américanismes ou des anglicismes qui sont d’ailleurs présents dans tous les domaines de la vie personnelle et professionnelle et, en plus, il n’y a aucun protectionnisme de la langue roumaine contre l’invasion de ces emprunts. Le DEX, le dictionnaire d’usage général de la langue roumaine, enregistre ces mots ressentis comme étrangers et peu utilisés dans le langage courant comme des franŃuzisme et il identifie deux cas de figure :

(a)

Mots qui ont l’étiquette de franŃuzisme, mais qui sont encore utilisés :

ambient, ambiental, -ă, apetit, bricabrac, buchinist, bulversa, buscula, butadă, butic, cancan, carnaj, confortant, debusola, decolmataj, detartraj, dezirabil, vogă, etc.

(b)

Mots qui ne sont plus utilisés:

alegru, ambuscat, ambuteia, amfiguric, -ă, banieră, bistrou, bonjur, bonton, bria, butade, buvabil, cola, comeraj, companion, concherant, conchetă, confienŃă, confinat, confraternitate, crepitant, -ă, criant, cronichetă, deconcerta, decroşaj, degonfla, delabra, demoazelă, dezabie, etc.

Il y a ensuite le langage de la presse qui reste le promoteur des xénismes, des calques linguistiques sur le français, pour assurer la couleur locale:

Français

Frantuzism

Synonyme en roumain

antamer

a

antama

a începe

envisager

a anvizaja

a avea in vedere

toucher au sens

 

A tuşa

a emoŃiona

mépriser

a

mepriza

a dispreŃui

confiance

ConfienŃă

încredere

Parfois ce n'est qu'un sens d'un mot français employé récemment en roumain qui est considéré comme franŃuzism, le mot étant entré il y a plus longtemps en roumain avec d’autres sens. C’est le cas du verbe roumain a

figura <

fr. figurer, qui, sauf ses deux acceptions courantes (1. faire partie

de, participer à ; 2. donner une forme, une figure à quelque chose) a acquis une troisième acception, celle de « s’imaginer » (DEX).

5. Conclusions Pour conclure, on pourrait affirmer que, malgré le snobisme et les exagérations linguistiques qui apparaissent dans le jargon des jeunes instruits du XIXe siècle, le lexique du roumain moderne s’est considérablement enrichi dans tous les domaines technico-scientifiques et littéraires. Pour ce qui est des mots pénétrés par voie orale, ceux qui se sont cristallisés dans des formes précises sont restés dans le vocabulaire du roumain. Ce phénomène de francomanie, qui s’est manifestée pleinement au XIXe siècle, s’identifie avec ce qu’on peut appeler « l’emprunt par snobisme » phénomène signalé par Deroy (1967 : 183) pour l’hellénisme à Rome dans l’antiquité. Ce qui lui est spécifique, c’est le fait qu’il a un usage momentané, car il s’agit d’une phase de transition qui reflète une volonté d’affirmation et d’assimilation d’une culture nouvelle. L’analyse de notre corpus a mis en évidence le fait que les emprunts de luxe traduisent la mentalité d’une société, constituent un témoignage culturel incontestable pour une certaine époque. Il en existe pourtant deux sous-classes :

des emprunts naturalisés qui se sont maintenus jusqu’à présent et qui se sont bien adaptés au système linguistique roumain et d’autres emprunts, superflus, qui n’ont joui que d’un succès passager, étant éliminés de la langue à cause de leur caractère exotique. En fin de compte, après tout un siècle d’invasion de mots empruntés au français, la langue roumaine est sortie plus consolidée en ce qui concerne sa capacité d’enrichir son vocabulaire et de définir ses propres normes d’adaptation de ces emprunts à d’autres langues, y compris le français.

* Daniela Dincă, Communication présentée au Séminaire International Universitaire de Recherche La jeunesse francophone et ses contextes. Dialogues des langues et des cultures, Craiova, 21-22 mars

2011.

BIBLIOGRAPHIE Ouvrages de référence CHADELAT, Jean-Marc (2000) Valeur et fonctions des mots français en anglais à l’époque contemporaine, Paris, L’Harmattan. DEROY, Louis (1956) L’emprunt linguistique. Paris, Les Belles Lettres. DIMITRESCU, Florica (1994) Dinamica lexicului limbii române. Bucureşti, Logos. GOLDIŞ-Poalelungi, Ana (1973) L’influence du français sur le roumain. Vocabulaire et syntaxe, Paris, Les Belles Lettres. HRISTEA, Th. (1979) « FranŃuzisme aparente şi pseudofranŃuzisme în limba română » in LR, 28, n° 5, p. 491-503. MANUCÃ, Constant (1978) Lexicologie statistic romanicã, Bucureşti, Editura UniversităŃii din Bucureşti. NYROP, Kristopher (1934) Linguistique et histoire des mœurs, Paris. SCURTU, Gabriela (2009) « Autour de la notion de néologie » in AUC, nr. 1-2. p.

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Dictionnaires DA = Academia Română, 1913-1949. DicŃionarul limbii române, Bucureşti, Editura Academiei Române. DEX = Academia Română / Institutul de Lingvistică „Iorgu Iordan”, 2 1998 [1975]. DicŃionarul explicativ al limbii române, Bucureşti, Univers Enciclopedic. DLR = Academia Română, 1965-2009. DicŃionarul limbii române, Serie nouă, Bucureşti, Editura Academiei Române. DN = Marcu, Florin / Maneca, Constant, 1986. DicŃionar de neologisme, Bucureşti, Editura Academiei. TLFi = Trésor de la Langue Française Informatisé, Centre Nationale de la Recherche Scientifique (CNRS) / Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française (ATILF) / Université Nancy 2, http : //atilf.atilf.fr/tlf.htm.

Corpus de l’analyse Faca, Constantin, Frantuzitele, Bucureşti, Editura Librariei Leon Alcalay, 1906.

LA PLACE DES NÉOLOGISMES D’ORIGINE FRANÇAISE DANS LE LEXIQUE DU ROUMAIN*

1. Introduction

Le caractère profondément hétérogène du vocabulaire néologique de la langue roumaine moderne est dû à sa constitution sous l’influence de plusieurs langues: le latin savant, le néogrec, le russe, l’allemand, le français et, les derniers

temps, l’anglais. La physionomie latine du roumain, les affinités spirituelles qui nous relient à la romanité occidentale ont déterminé l’ouverture toute naturelle du roumain vers la réception permanente des néologismes d’origine française. L’importance du français pour la définition de la physionomie lexicale du roumain, le renforcement de son caractère roman par l’internationalisation du lexique, dans les conditions du développement du capitalisme au cours des XIX-e et XX-e siècles et de la mondialisation de la société contemporaine, sont incontestables. L’influence française a eu un rôle décisif pour l’achèvement du caractère moderne du roumain littéraire au moins pour deux raisons. La première se rapporte à la conscience de l’origine romane commune des deux peuples et de leur parenté linguistique. La deuxième, telle qu’elle a été formulée par Ştefan Munteanu (1978), provient de la valorisation du prestige culturel de la France au début du XIX-e siècle et des relations d’ordre politique, économique et culturel existantes entre la France et la Roumanie.

2. Objectifs visés

Les emprunts lexicaux se constituent en un espace fertile de recherche, qui suppose le contact entre plusieurs systèmes linguistiques, entre plusieurs cultures, plusieurs identités spirituelles. Dans ce contexte les objectifs visés dans notre article sont:

1. Mettre en évidence l’importance de l’élément français dans le vocabulaire de la langue roumaine.

2. Présenter les contributions des linguistes roumains sur le problème des

néologismes français sous les aspects suivants:

(i) les étapes de pénétration;

(ii) les principaux domaines de manifestation;

(iii)

les statistiques portant sur le vocabulaire général et spécialisé;

(iv)

la systématisation de la typologie des emprunts au français, du point de

vue sémantique.

3. Faire des considérations sur l’ensemble du fonds lexical roman de la

langue roumaine.

3. Concepts opérationnels utilisés: emprunt, néologisme, néonyme Le terme d’emprunt comporte deux acceptions fondamentales: (i) élément emprunté à une autre langue; (ii) processus d’intégration d’un élément dans une langue.

Le néologisme est défini comme: (i) mot nouveau dans une langue, dû à une influence externe; (ii) mot existant déjà dans une langue, ayant acquis un sens nouveau (cf. DSL). Le terme de néologisme se superpose donc souvent sur celui d’emprunt («unité lexicale qui a pénétré récemment dans une langue donnée»). L’efficience opérationnelle relativement réduite de ce concept linguistique est donnée par l’ambiguïté de la caractéristique récent (Dănilă / Haja, 2005: 72). À son tour, le néonyme est un néologisme utilisé dans les langues de spécialité. Les rapports existant entre néologie et langues de spécialité sont très étroits, car les nouvelles créations lexicales surgissent avec les nouveaux produits et les nouveaux concepts scientifiques, techniques et technologiques. Pour cette raison, le terme de néonyme désigne l’unité lexicale spécialisée pour le distinguer du néologisme, qui désigne l’unité lexicale de la langue générale. Si les néonymes répondent à une nécessité d’ordre terminologique, étant imposés par les nouvelles réalités, les néologismes sont un moyen d’enrichissement et de modernisation du vocabulaire. Par conséquent, ces derniers ne répondent pas

à une nécessité terminologique, mais plutôt au besoin de la langue de nuancer le

vocabulaire: amănunt – detaliu, jertfă – sacrificiu, nădejde – speranŃă, par rapport aux premiers, qui ont une stabilité beaucoup plus grande, répondant à des nécessités dénominatives. Par conséquent, si la néologie de la langue générale fait l’objet d’étude du lexicologue qui puise son corpus dans la presse générale (quotidiens, hebdomadaires, magazines, etc.), la néonymie est traitée par le terminologue à partir de corpus spécialisés ou officiels, y compris la presse pour les spécialistes. Malgré la solidité des théories et des méthodologies, de nombreux cas de figure nouveaux se présentent chaque jour dans la pratique, notamment lorsqu’il s’agit de réactualiser les dictionnaires monolingues de langue générale.

4. Les étapes de pénétration Le fonds lexical néologique du roumain est, à la fois, extrêmement riche et hétérogène. Le processus de réception et d’assimilation des éléments lexicaux occidentaux s’est avéré un phénomène complexe et souvent controversé mais impérieusement nécessaire. Les mots d’origine française sont entrés dans le lexique du roumain déjà à partir de la fin du XVIII-e siècle, recouvrant donc une longue période en diachronie et ce processus se poursuit jusqu’à nos jours.

Iorgu Iordan (1954) soulignait, ce que d’ailleurs tant de chercheurs de l’histoire de la langue ou de l’histoire proprement dite l’ont fait, que la France a été,

à l’aube de notre modernité, le modèle pour l’organisation de l’État roumain. Dans

la lutte entre l’ancien et le nouveau, les éléments vieux (turcs et grecs) ont cédé la place graduellement aux éléments nouveaux (français et latins savants).

C’est ainsi que les humanistes de la fin du XVII-e siècle et du début du XVIII-e siècle, bons connaisseurs des langues classiques et romanes occidentales, ont enrichi le vocabulaire de néologismes latino-romans dont certains indiquent une filière polonaise, russe ou grecque: fantezie, paradă, neant, chez Ion Neculce ou avocat, activitate, argument, chez Dimitrie Cantemir. Dans l’opinion de Boris Cazacu et d’Alexandru Rosetti (1971), le contact avec la langue et la littérature françaises commence avec l’avènement des princes phanariotes dans la Valachie et la Moldavie. En 1775, Alexandru Ipsilante réorganise l’enseignement en Valachie, d’après le modèle français, en introduisant l’étude obligatoire de la langue française, à côté de celle du grec, du latin, du slavone et du roumain. Pour approfondir les connaissances de français, on rédige les premières grammaires de cette langue, comme par exemple celle de Nicolae Caragea, écrite en grec (1785). Au début du XIX-e siècle, deux événements historiques importants ont eu un impact majeur sur la dynamique du vocabulaire de la langue roumaine. Après la Paix d’Adrianopol (1829), beaucoup de fils de boyards roumains sont allés faire leurs études en France et c’est par leur intermédiaire que beaucoup de mots et de significations du français parlé à l’époque ont pénétré en roumain. À titre d’exemple, Maria Iliescu (2003-2004: 278) cite les mots: decoltat (banc decoltat «anecdote licencieuse») et şuetă («conversation familière»), acceptions disparues en français contemporain, mais existantes à l’époque où les mots ont pénétré en roumain. D’autre part, surtout dans la période du Règlement organique (une loi quasi-constitutionnelle promulguée entre 1831-1832 par les autorités impériales russes en Moldavie et en Valachie), les mots français sont entrés en russe par la filiation duquel ils ont pénétré ensuite en roumain, comme porteurs des idées de l’Illuminisme et de la révolution bourgeoise: naŃie, administraŃie, comisie, comitet, artilerie, cavalerie, infanterie. Alexandru Graur (1963) a souligné qu’à partir de la fin du XIX-e siècle, les mots latins et romans, surtout français, ont pénétré de façon constante en roumain, cette influence devenant toujours plus forte par l’appropriation par les intellectuels roumains de la culture et de la littérature françaises, des valeurs culturelles, morales, sociales et politiques de l’époque. Des mots entrés tout au long du XX-e siècle, tels: a demara, a teleporta, a partaja, achiziŃie, resortisant, tubular, bilanŃier, concurenŃial, etc. illustrent la vitalité de ce phénomène, bien qu’on puisse parler aujourd’hui d’une prévalence de l’influence anglaise dans le lexique du roumain.

5. Domaines Un autre aspect mis en évidence dans l’étude des néologismes porte sur leurs domaines de manifestation. En ce sens, on peut affirmer que l’insertion des termes néologiques d’origine française a été faite au niveau des concepts, dans les domaines de l’activité scientifique, politique et culturelle. Par exemple, le langage philosophique roumain repose, en grande partie, sur les termes d’origine française. Doina Butiurcă (2006) attire l’attention sur le

fait qu’en 1846, A. T. Laurian traduit le manuel de philosophie d’A. Delavigne. Vu l’absence d’un langage philosophique, Laurian recourt à «un nouveau mot pour chaque nouvelle idée», ayant comme but de «former une langue philosophique pour la réflexion philosophique». Ces termes survivent même aujourd’hui:

analogie, eroare, filosofie, formă, idee, imagina, logică, sensibilitate. Mais l’influence française sur la terminologie philosophique roumaine ne constitue pas un fait isolé. Le domaine des sciences positives et de la technique inclut lui aussi un riche inventaire de néologismes d’origine française. À cet effet, Dimitrie Macrea (1982) remarquait le fait que 27% sur l’ensemble des termes techniques et scientifiques (donc sur l’ensemble des néonymes) sont d’origine française. Comme titre d’exemple, nous citons : aderenŃă, cenomanian, combinator, desherenŃă, galactic, imparisilabic, impunitate, macrofotografie, radiolarit, postverbal, a ponta, recriminatoriu, toxicoză. Th. Hristea (1972) apprécie que les termes très importants d’origine française désignent des sciences et des disciplines scientifiques, beaucoup d’entre eux faisant référence à des domaines interdisciplinaires: psihopedagogie, docimologie, etc. Sur la même ligne, Andra Şerbănescu (1985) affirme que, dans le domaine des styles fonctionnels de la langue, les néologismes sont beaucoup plus répandus dans le domaine scientifique, compte tenu de la rigueur des termes et des constructions. Un moyen très important d’imposer et de promouvoir les néologismes est le style journalistique: la presse, la radio, la télévision, qui introduisent les nouveautés dans les différents domaines, surprenant sur le vif les changements linguistiques. Bénédicte Madinier (2005) relevait, pour le français, le fait que la néologie s’est développée surtout pendant les 50 dernières années, grâce au langage médiatique et à celui de la publicité. Par l’appropriation d’un vocabulaire extrêmement réceptif, la presse permet une réflexion adéquate et complexe sur la réalité linguistique actuelle, ayant l’avantage d’une liberté d’expression moins rencontrée dans les autres styles. Florica Dimitrescu (1994) étayait cette affirmation par l’argument que, dans la presse, on trouve comme échantillons, des éléments proportionnellement équilibrés du style administratif, scientifique, de l’électronique ou de la médecine, etc. On trouve ensuite les néologismes dans le style administratif, où la concision, la clarté, la stéréotypie impliquent la sélection des formules rigoureuses et succinctes: contract sinalagmatic, drept incesibil, derogare de la obligaŃii, etc. Un grand nombre de néologismes apparaît dans ce qu’on appelle le langage usuel, comme l’expression des notions les plus nécessaires de notre vie courante: creion, gri, matineu, obstacol, traversa, tren, coafor, detaliu, frontieră, opinie, etc. Florica Dimitrescu (1994), dans son étude sur les 3.749 mots enregistrés dans le DicŃionarul de cuvinte recente (1982), observait que les 579 termes d’origine française sont répartis dans les domaines suivants (les chiffres indiquent le nombre d’occurrences dans un ordre décroissant): 96 médecine; 34 biologie; 30

technique; 24 physique; 22 circulation; 20 art, chimie şi cinématographie; 17 aviation; 16 alimentaire; 15 littérature; 13 vestimentaire; 10 électricité et marin; 8 informatique, musique et sport; 7 pharmacie şi géologie; 6 astronautique, psychologie şi télévision; 5 filature, économie et photo; 4 astronomie şi hydraulique; 3 constructions, électronique, enseignement, radio, sciences juridiques, téléphonie, unités de mesure et zoologie; 2 agronomie, commerce şi météorologie; 1 botanique, diplomatie, mécanique, optique, sociologie, topographie şi tourisme. Sauf ces domaines, le chapitre «divers» a enregistré 116 termes. En bref, une recherche sémantique et lexicale des mots d’origine française démontre que la plupart appartiennent aux branches les plus importantes de la science et de la culture, les domaines où l’on avait enregistré les plus grands progrès et innovations.

6. Les statistiques En ce qui concerne l’étape des recherches dans ce domaine, on peut affirmer que la structure étymologique du roumain a constitué l'objet des préoccupations de nombreux linguistes qui ont effectué des statistiques basées sur des dictionnaires (A. de Cihac, D. Macrea) ou sur des textes (B. P. Hasdeu, S. Puşcariu, D. Macrea, C. Dimitriu, C. Maneca, etc.). À cela s'ajoutent les études sur la fréquence des mots, réalisées entre autres par D. Macrea, V. Şuteu, Sanda GolopenŃia, Gh. Bolocan, C. Maneca. Ces derniers temps la bibliographie de la problématique des néologismes d’origine romane, et, implicitement ou explicitement, de ceux des emprunts au français, s’est enrichie de beaucoup de contributions qui approfondissent et nuancent les connaissances sur des aspects des plus variés. Nombre de ces ouvrages présentent un intérêt théorique et méthodologique par les précisions qu’ils apportent ou par les directions de recherche qu’ils ouvrent. Une mention spéciale doit être faite pour les études de statistique sur l’élément lexical d’origine française (souvent dans un contexte général ou roman). L’importance de l’influence française en roumain a été en général surévaluée, mais Al. Graur, dans Incercare asupra fondului principal lexical al limbii române (1954), la réduit à 3-4 %. Sans doute Dimitrie Macrea, dans ses deux statistiques sur les dictionnaires, respectivement de Candrea et le DLRM, exagère-t-il en quelque sorte le montant des emprunts au français, situés à environ 30% et cela, entre autres, parce qu’alors qu’il se rapporte aux néologismes, l’auteur ne prend pas en compte le problème de l’étymologie multiple. C’est ainsi qu’A. de Cihac, Dictionnare d’étymologie daco-romane (1870- 1879), à peine mentionne-t-il les mots d’origine française, car, à l’époque où le dictionnaire a été élaboré, ceux-ci, étant assez réce