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Interview de Christophe Agnus, Co-founder and CEO at Electronic Territories Group

Par Luc Bretones et Emmanuel Naudin

De gauche à droite : Emmanuel Naudin, Christophe Agnus et Luc Bretones

Founder, CEO of Nautilus Medias. The plurimedia company.


Editor of Nautilus magazine.
Former Founder, President, CEO of Transfert SA, editor of Transfert.net and Transfert magazine
(Best French Media Web Site Award in 2000 and 2001).
Former senior writer for L'Express magazine (main french weekly), co-founder of the online
edition of L'Express in 1995.

Pouvez-vous nous décrire votre découverte d’internet, l’âge pourtant récent auquel les
sceptiques étaient légion ?

Je me souviens très bien des années 1992-94. A cette époque, j’accédais au réseau en mode
shell – en code - pour faire du goffer, du ftp ; c’était avant Mozaïc. On payait 100 Francs l’heure
de connexion par crédit de 10 heures ! J’ai encore en tête mon retour des USA en 91 avec un
modem à 2400 bauds dans mes bagages ! Deux fois plus rapide que le minitel.

Pensez, pour l’anecdote, que j’ai été l’un des 5 premiers abonnés français à Internet grand
public, via FranceNet à l’époque. C’était le 12 juin 1994. La photo des cinq premiers abonnés est
passée récemment dans Paris Match, quand ils ont fait un dossier sur les 20 dernières années.
FranceNet s’est lancée avec un kit à 1440 bauds. Les sociétés WorldNet, Oléane et Imaginet se
sont lancées au même moment.

J’ai lancé un magazine en ligne qui traitait de l’évolution de la société par le prisme des nouvelles
technologies, « Transfert ». La page d’accueil du site ne devait pas dépasser 70Ko. Tous nos
contenus étaient « pesés » en regard des débits accessibles par les internautes (débit de 56k).

En 1994, Internet était perçu comme un truc de nerds1, d’Américains et la plupart des
observateurs disaient « cela ne viendra jamais chez nous.. »

1
Nerds ou geeks : termes anglosaxons désignant des passionnés de technologies de l’information au sens
technique du terme.
En 1995-96, les premières vrais propositions d’-commerce sont apparues sur Internet. Les gens
ont juré pendant longtemps que jamais ils n’achèteraient sur le net.

En 1995, alors que j’étais reporter pour L’Express, nous avions obtenus 30 abonnements
Compuserve gratuits pour les journalistes. Nous n’étions arrivés à en distribuer que 12 ! Cela
n’intéressait pas grand monde.. Le terme « JAMAIS », je l’entendais en permanence, et dès que
quelqu’un le prononçait, je répondais : « notez bien ce qu’il vient de dire » !
Concernant Internet, on ne dit pas « jamais » mais plutôt « pas aujourd’hui, mais demain je ne
sais pas.. »

En 1999-2000, les investissements dans Amazon étaient jugés comme pure folie. Le fait qu’une
société aussi innovante reste 4 ans sans générer de bénéfice créait l’émoi. Mais combien savent
qu’une fameuse marque de magasins, Le Printemps, a mis 11 ans pour son ROI?
Il fallait donc y croire contre tout le monde dans les années 90.

Rafi Haladjian, Patrick Robin et Xavier Niel ont fait de l’argent dans les services minitel et ce sont
ces entrepreneurs qui ont financé le lancement des premières offres Internet grand public.

Comment analysez-vous l’évolution du rapport des marques à l’Internet ?

Je prendrais un exemple significatif qui illustre le bouleversement qu’Internet a provoqué dans ce


domaine : Nike investissait, dans les années 90, 20% de son budget de promo dans la création et
80% dans la diffusion. Aujourd’hui c’est l’inverse. Ils lancent leur film et laissent les gens le
diffuser par viralité. Ils ont radicalement changé leur structure de coûts et testent largement les
films.

Je l’ai appliqué une fois à mon magazine de mer « Nautilus ». Ce sont les internautes qui ont
choisi la couverture entre 5 propositions mises en ligne.

Il n’y a pas une grande marque qui n’utilise aujourd’hui la viralité, les réseaux sociaux. Il n’y a
plus de certitude, plus de « pape de la communication ». Les labos sont partout !
Avant, les communiquants mettaient des sommes énormes dans des campagnes, puis
allumaient un cierge en espérant que cela marche. Nous vivons actuellement en flux tendu avec
une analyse permanente de la performance. Second Life est à ce titre un bon labo d’essai pour
voir ce qui a du succès avant de généraliser.

Mais la plupart des entreprises et des marques utilisent mal le potentiel d’Internet. Si vous allez
jusqu’au bout de la logique web2, vous acceptez les critiques, et donc pas forcément positives...
Cela demande du courage et de l’implication. C’est la raison pour laquelle les marques
choisissent souvent des dispositifs qui ne permettent pas une véritable conversation et des
réponses ouvertes. Certaines au contraire, décident de la faire et l’assument. Ces dernières sont
encore minoritaires.
En effet, la nature des sociétés commerciales n’est pas de s’exposer mais de s’imposer !
Un exemple : on a ainsi vu fleurir le concept d’ « Evénement », décliné en « livre évènement »,
« disque évènement », « film évènement ». Ces lancements sont appuyés par des financements
très importants. Et tout obstacle à leurs succès est farouchement combattu. Lors de la sortie du
film Germinal de Claude Berry, Gérard Lefort journaliste à Libération a sorti un papier qui disait
en substance « on n’a pas aimé le film ». Claude Berry, très en colère, a menacé de procès.
Un exemple contraire me semble être celui d’Edouard Leclerc qui accepte l’échange car il a
confiance dans sa dialectique personnelle. Il est très fort car il y arrive. Ce n’est pas la majorité.
Enfin, j’ajouterais que l’anonymat de l’Internet est violent ; une violence démesurée par rapport à
la vie réelle. Les commentaires écrits dépassent souvent les pensées. C’est, je pense, la raison
principale qui amène les marques à modérer largement leurs conversations. 95% des sites
d’entreprises sont modérés a priori. Le web2 ne devrait pas l’être.

Parlez-nous de votre vision du futur des services web.


Nous vivons actuellement l’adolescence du web et la petite enfance du mobile. L’essentiel est à
venir. Nous entendons d’ailleurs les mêmes arguments contre le mobile que contre internet par le
passé. Je considère le mobile comme l’ « ultimate device ». Et en la matière, l’I-phone a
révolutionné l’usage.
Quand un utilisateur de téléphone va une fois sur Google mobile, un utilisateur de Smartphone y
va trois fois et un utilisateur d’I-phone cent fois !
L’I-phone n’est pas un téléphone. C’est le prolongement de poche de son environnement virtuel.
Je fais tout avec mon I-phone : des photos, mon réveil, mon agenda, la reconnaissance des
musiques que j’aime avec le petit programme « shazam »2, la lecture de livres, de journaux, la
consultation des vélibs libres, etc. C’est mon couteau suisse électronique. Le week-end dernier
ma femme me demande de chercher un niveau pour mesurer la pose rectiligne d’un tableau au
mur... bien sûr, je sors mon I-phone et l’utilise comme un niveau au centième de degré près avec
le programme correspondant. Dans l’avion qui me posait à Roissy une dame voulait savoir si elle
arriverait à rejoindre Orly en 45 minutes : j’ai consulté Sytadin, le réseau routier était au vert alors
je lui ai dit que oui contrairement au jugement de nos voisins. Avec l’I-phone, je n’ai pas
l’impression d’aller sur le net. L’avenir de la technologie, c’est « pas de technologie » !

Le mobile va tout balayer ?

Non. Nous disposons de trois écrans : Télévision, Ordinateur et Mobile. Selon notre position,
nous utilisons l’outil le plus pratique. Le plus de l’I-phone et les raisons de la révolution qu’il
préfigure sont la simplicité et la richesse d’usage. Dit autrement, le style d’usage de l’I-phone
marque le début d’une nouvelle aire.
Beaucoup essaient de le reproduire. Le Nokia 95 par exemple disposait des mêmes
fonctionnalités mais rien n’était intuitif. L’I-phone est moins efficace, moins performant, mais
orienté usage ; « il fait tout mal, mais il fait tout, et c’est très simple ! ».

L’âge adulte des services web et des technologies relatives (dont les terminaux) sera marqué par
la simplicité de l’interaction, l’absence de problèmes technologiques à l’interaction.
Lorsque vous utilisez votre frigidaire, votre four à micro-ondes, vous n’avez pas l’impression de
faire un acte technologique.
L’ordinateur de bord du film « 2001 l’Odyssée de l’espace » parle. Un rêve, porté notamment par
Nathan Myrvhold quand il dirigeait la recherche de Microsoft, consiste à supprimer le clavier qui
est tout sauf naturel. Dans ce type de vision, la technologie disparaît derrière la l’usage. Imagez
dire « courriel pour telle personne » pour envoyer un message avant de le dicter. L’âge IT adulte
sera celui de la fluidité.

Luc Bretones – VP Réflexions & Stratégies, représentant Institut G9+


Emmanuel Naudin – Réflexions & Stratégies

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Shazam reconnaît les morceaux de musique dont j’enregistre un extrait lorsque je l’entends.