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Julien BENDA

DISCOURS À LA NATION EUROPÉENNE

Un document produit en version numérique par Pierre Palpant, bénévole, Courriel : ppalpant@uqac.ca

Dans le cadre de la collection : “ Les classiques des sciences sociales ” fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web : http://classiques.uqac.ca/

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi Site web : http://bibliotheque.uqac.ca/

Discours à la nation européenne

Un document produit en version numérique par Pierre Palpant, collaborateur bénévole,

Courriel : ppalpant@uqac.ca

à partir de :

DISCOURS À LA NATION EUROPÉENNE,

de Julien BENDA (1867-1956)

Collection Folio/Essais, Editions Gallimard, Paris, 1992, 148 pages. Première édition, Gallimard, Paris, 1933.

[L’édition de 1992 contient un avant-propos d’André Lwoff, pages

9-12]

Polices de caractères utilisée : Verdana, 12, 10 et 9 points. Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8.5 x 11’’

[note : un clic sur @ en tête de volume et des chapitres et en fin d’ouvrage, permet de rejoindre la table des matières]

Édition complétée le 1 er décembre 2006 à Chicoutimi, Québec.

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Discours à la nation européenne

T A B L E

D E S

M A T I È R E S

I. L'Europe ne se fera que si elle adopte un certain système de valeurs morales. — Nécessité, pour ses éducateurs, de croire à une action morale, transcendante à l'économique; de revenir de Marx à Platon.

II. Des tentatives d’unification de l’Europe avant nos jours : Justinien ; Charlemagne ; les Hohenstaufen ; Innocent III ; Charles Quint ; Napoléon. — Pourquoi elles ont échoué. — L’Europe a souvent existé ; mais l’idée de l’Europe n’existait pas. — L’Europe voulait être désunie. — Cette volonté atteint son apogée au commencement du XX e siècle. — Nécessité de renverser nos jugements sur ces tentatives du passé.

III. Autres renversements de valeurs nécessaires. Glorifions l’attachement des clercs du Moyen Age à l’idée abstraite de l’Empire romain. — L’Europe sera une victoire de l’abstrait sur le concret. — Flétrissons les Bodin, les Machiavel, inventeurs des souverainetés nationales. — Glorifions Érasme.

IV. Déplorons la disparition du latin au profit des langues nationales. — L’Europe devra élever les œuvres de l’intelligence audessus des œuvres de la sensibilité. — Résistances qu’elle trouvera. — Exaltons la culture au sens grécoromain du mot par opposition au sens germanique.

V. Que les éducateurs de l’Europe donnent l’exemple d’une classe d’hommes qui ne se pensent pas dans le national. — Qu’ils détruisent en eux l’œuvre du XIX e siècle. — Poincaré et Maxwell. — De l’attitude que devraient prendre les clercs allemands au sujet de la responsabilité de la dernière guerre.

VI. Rendons le nationalisme ridicule et odieux.

VII. Quelle sera la langue supernationale ? Le français. — Nécessité de revenir à la religion de la clarté, de la rationalité, de l’apollinisme ; de rompre avec la religion du XIX e siècle pour le « dynamisme et l’irrationalité créatrice. — Critique de l’idée de création, d’invention, d’originalité. — Nécessité de revenir à la théologie platonicienne.

VIII.Effort du nationalisme pour diviniser le national. — Réponse de l’Imitation.

IX. De quelques ennemis naturels de l’Europe. — Les artistes. — Les romantiques de l’héroïsme. — Les champions de l’« ordre ».

X. Erreurs et mensonges pacifistes. — Il est faux que les nations

leurs

puissent

personnalités respectives.

faire

l’Europe

et

garder

leur

attachement

à

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XI. De l’équivoque fondamentale du nationalisme. — Que l’Europe ne doit pas être un nouveau nationalisme. — Quel sera le statut métaphysique de l’Europe ? L’Europe sera un moment de la réalisation de Dieu dans le monde.

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Discours à la nation européenne

I

La paix n'est pas l'absence de la guerre,

c'est une vertu qui naît de la force de l'âme.

Spinoza.

L'Europe ne se fera que si elle adopte un certain système de valeurs morales. — Nécessité, pour ses éducateurs, de croire à une action morale, transcendante à l'économique ; de revenir de Marx à Platon.

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Il paraîtra plaisant de parler de nation européenne à l'heure

où certains peuples de l'Europe affirment leur volonté de s'accroître aux dépens de leurs voisins avec une précision que

l'histoire n'avait jamais vue, où les autres s'attachent, avec une force accrue d'autant, à conserver leur être menacé, où les

moins appétents, parce que les mieux repus, n'admettent pas de résigner la plus petite partie de leur souveraineté. Pourtant, au

sein de chacun de ces peuples, il existe des hommes qui veulent unir les peuples, des hommes qui pensent à « faire l’Europe ».

C’est à eux que je m’adresse. Souhaitant de donner à leur désir au moins l’incarnation verbale, je les nomme la nation

européenne.

Je ne m’adresse pas à tous. Parmi ces hommes, les uns

cherchent ce que l’Europe, pour gagner l’existence, devra faire dans l’ordre politique, d’autres dans l’ordre économique, d’autres

dans l’ordre juridique. Je n’ai point qualité pour retenir leur audience. D’autres pensent à la révolution qu’elle devra

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Discours à la nation européenne

accomplir dans l’ordre intellectuel et moral. C’est à ceuxlà que je parle.

Davantage. je parle à ceux qui pensent que cette dernière révolution est la plus nécessaire. Que le problème européen est, avant tout, un problème moral. Que, du moins, ce problème doit être conçu en soi et, pour quelque mesure, indépendamment des autres.

Mais tout de suite je me demande : Existentils, ceux qui pensent ainsi ? Existentils autant qu’il faut pour que l’Europe se fasse ? Et, d’abord, pourquoi le fautil ?

Tout le mouvement de ce discours s’ordonne autour de l’idée suivante. Que celui qui la repousse ne lise pas plus avant :

L’Europe ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, voire politique ; elle n’existera vraiment que si elle adopte un certain système de valeurs, morales et esthétiques ; si elle pratique l’exaltation d’une certaine manière de penser et de sentir, la flétrissure d’une autre ; la glorification de certains héros de l’Histoire, la démonétisation d’autres. Ce système devra être fait exprès pour elle. Il ne sera pas une rallonge du système qui sert aux nations, dont il signifiera, au contraire, sur la plupart des points, la négation.

Ce système sera l’œuvre d’une action proprement morale, s’adressant à la région proprement morale de la sensibilité humaine, dans ce que cette région a de spécifique et d’autonome, dans la volonté qu’elle a — volonté qui est tout le fait moral — d’être spécifique et autonome. Il ne sera pas

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Discours à la nation européenne

seulement la projection, dans le plan moral, de la sensibilité économique de l’Europe.

L’Europe se fera, ici, comme s’est faite la nation. Celleci n’a pas été un simple groupement d’intérêts matériels. Elle n’a vraiment existé que le jour où elle a possédé un système de valeurs approprié à sa nature, le jour où, au XIX e siècle, s’est constituée une morale nationaliste. Ce n’est pas le Zollverein qui a fait l’Allemagne, ce sont les Discours à la nation allemande de Fichte, ce sont les professeurs de morale qui en sont issus. Et le créateur prussien de la morale nationaliste a donné ses commandements comme étant d’essence proprement morale, considérables pour cette raison. Il ne les a pas donnés comme n’étant que la traduction, en langue morale, d’un catéchisme économique 1 .

*

Il est clair que ce système de valeurs nécessaire à l’Europe ne pourra lui être inculqué que si ses éducateurs se pénètrent de leur fonction telle que je viens de la produire, s’ils adoptent pleinement cette croyance à un monde moral, poursuivant ses fins propres parmi les autres exigences humaines, et apparaissant au milieu d’elles comme un empire dans un empire.

1 Toutefois, Fichte enseignait, à côté de sa morale nationaliste, une économie nationaliste. En 1800, il demandait que la production et la répartition des richesses fussent assurées par l’État en vertu d’un plan d’ensemble. Salaires et profits, fermages et prix de vente auraient été fixés souverainement, de manière à garantir à chacun la satisfaction complète des besoins élémentaires. Des taxes douanières prohibitives auraient, en outre, empêché toute concurrence étrangère de s’exercer au préjudice des nationaux. (Sammtliche Werke : Zur Rechts und Sittenlehre, Berlin, 18451846. Cité par Pierre Ganivet, Subversion de l’économie allemande, Éditions des « Humbles », 1932.)

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Je demande donc à ces éducateurs : Adoptezvous cette croyance ? L’adoptez-vous avec toute la foi nécessaire ?

En vérité, je ne le crois pas. Ce que je crois lire, au contraire, dans la plupart de vos esprits, c’est que cette autonomie du monde moral est le propos d’un idéalisme antique et enfantin, à jamais périmé ; que les affirmations des hommes quant au Bien et au Mal ne sauraient être autre chose qu’une certaine expression de leur être animal, s’évertuant à trouver sur cette terre les meilleurs moyens de se nourrir et de se vêtir. Tant a triomphé partout, aujourd’hui, le dogme de l’impuissance de l’idéal et de la souveraineté de la vie matérielle. Tant est morte la parole du docteur chrétien : L’Homme est avant tout une chose spirituelle 1 . »

Donc, la première réforme qu’il vous faut accomplir pour atteindre à vos fins, éducateurs moraux qui voulez faire l’Europe, est une réforme audedans de vousmêmes. C’est de rompre avec cet état d’humilité où vous vous plaisez à tenir votre fonction par rapport à l’économique, et de lui restituer sa dignité. C’est de cesser de vous prosterner au pied des autels de Marx pour revenir à ceux de Platon. Ce n’est, d’ailleurs, point la seule fois que l’édification de l’Europe vous demandera de répudier les mythes germains en faveur des mythes helléniques, de vous convertir des dieux de la mer du Nord à ceux de la Méditerranée.

*

1 Homo est maxime mens. (Saint Thomas.) « Toute notre dignité consiste en la pensée. (Pascal.)

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Discours à la nation européenne

Bien entendu, je ne viens pas nier les graves transformations économiques que l’Europe devra réaliser pour se faire. Je dis que ces transformations ne lui seront vraiment acquises, ne pourront être tenues pour stables, que le jour où elles seront liées à un changement profond de sa moralité, de ses évaluations morales. J’admets que le sentiment des transformations économiques dont elle a besoin, et qui déjà se dessinent en elle, indique à l’Europe la nature du changement moral qu’il lui faut accomplir pour gagner l’existence ; mais je tiens que, cela fait, c’est le changement moral, en se réalisant, qui produira vraiment le changement économique, lui donnera vraiment l’être, et non l’économique qui, de lui-même et à la longue, créera le changement moral. La Matière invite l’Esprit à lui donner l’existence, qu’elle ne peut se donner seule, et peutêtre lui suggère ce qu’il doit faire pour la lui donner. Mais ce n’est pas la Matière qui, de sa propre expansion, devient l’Esprit.

Prenons quelquesunes des transformations économiques dont certains spécialistes disent à l’Europe qu’elle devra les réaliser pour se faire.

Ils lui disent qu’elle devra renoncer à la forme individualiste de l’économique — l’individu étant soit la personne, soit la nation —, mais accéder à une forme collective et concertée. Comment obtiendrez-vous cette révolution économique sans créer dans l’âme de l’Europe une dépréciation de l’individualisme, un respect de l’abolition du moi en faveur d’un grand Tout ? Et qu’estce que cela sinon une révolution morale ?

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Ils lui disent encore qu’elle devra renoncer à l’exercice illimité de son pouvoir d’entreprendre, d’exploiter la planète, mais rationner sa soif d’enrichissement, discipliner sa production. La meilleure méthode, pour atteindre à cette fin, n’estce pas de toucher l’homme dans son échelle de valeurs morales ? de lui enseigner à moins vénérer sa volonté de puissance, à honorer la modération ?

Ils disent encore à l’Europe qu’il lui faudra changer sa conception de la monnaie ; comprendre que celleci a pour garantie, non pas un certain volume de métal encaissé dans des caves, mais la discipline des peuples qui la manient, la confiance qu’inspirent au monde les chefs qui les gouvernent. Ce changement de conception, quelle base solide peutil avoir sinon un changement dans la religion des hommes, qui devront croire, non plus à la toutepuissance de la matière, mais à celle de facteurs moraux ?

Remarquez, d’ailleurs, la forme verbale que prennent ces

commandements : « L’Europe devra renoncer

cesser de croire

appels à des mouvements de l’âme, nullement à des pures actions matérielles. Un de ces docteurs déclare : « Le monde a à refaire sa vérité monétaire », montrant que, pour lui, la solution du problème monétaire réside dans une volonté de l’esprit. Un autre écrit : « Le fond du problème (économique), c’est d’éduquer l’esprit afin qu’il reçoive et féconde l’événement de la

; elle devra Toujours des

; elle devra comprendre

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Discours à la nation européenne

dépendance internationale 1 . » Peuton plus nettement dire que la formation de l’Europe exigera l’intégration des nouvelles réalités économiques dans des cadres moraux ?

Là encore, l’Europe se fera comme se firent les nations. Les changements économiques qui semblent avoir formé cellesci n’y ont vraiment réussi que le jour qu’ils furent soutenus par des changements moraux. En France l’abolition des douanes intérieures, en Allemagne le Zollverein ont commencé par se heurter à de violentes oppositions de la part des provinces, qui s’en trouvaient lésées. Ces changements économiques ne sont devenus vraiment constitutifs de ces nations que le jour où l’enseignement est parvenu à inculquer à chacune d’elles la religion — morale — de l’unité et le mépris — non moins moral — du morcellement.

Prenez modèle sur l’Italie, sur la Russie ; bien audelà de l’économique, leurs chefs s’acharnent à les créer par l’éducation morale.

Ou encore :

L’Europe se fera comme s’est fait le Parti ouvrier. Celui-ci n’a pas existé parce que les prolétaires ont éprouvé, un jour, certains besoins économiques. Il a existé parce qu’à cette

1 Le premier de ces textes est pris dans l’ouvrage de M. Maurice Kellersohn, intitulé Contre un cataclysme économique (p. 125) ; l’ouvrage est entièrement inspiré de l’idée (cf. pp. 134, 149) que la transformation économique aujourd’hui nécessaire est liée à une transformation morale. — Le second texte est emprunté à l’ouvrage d’Henri Moro, La Dépendance

internationale (Encyclopédie Pax). On y lit aussi (p. 22) : « En définitive, c’est une considération d’ordre moral, autant que d’ordre économique, qui est à faire admettre par les hommes, si on veut obtenir la paix entre eux. Ils ont

exagéré leurs besoins

»

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sensibilité économique l’enseignement a superposé, dans leurs consciences, une idée morale : l’idée de leur solidarité, de la grandeur morale de leur solidarité, et une idée religieuse : l’idée de la certitude d’un lendemain meilleur, d’une nouvelle parousie.

L’action morale doit être transcendante aux phénomènes économiques, encore que sollicitée par eux.

*

J’ai dit que vous deviez donner à l’Europe un système de valeurs. C’est dire que votre fonction n’a rien à voir avec la haute activité intellectuelle, si le propre de celleci est de chercher la vérité, hors de tout esprit d’évaluation, hors de toute préoccupation moraliste. Au reste, le véritable homme de l’esprit ne s’occupe pas de construire l’Europe, pas plus qu’il ne s’est occupé de construire la France ou l’Allemagne. Il a autre chose à faire qu’édifier des groupements politiques.

C’est dire encore qu’il ne s’agit nullement pour vous d’opposer au « pragmatisme » nationaliste la pure raison ; à des idoles, la vérité. La pure raison n’a jamais rien fondé dans l’ordre terrestre. Il s’agit d’opposer au pragmatisme nationaliste un autre pragmatisme, à des idoles d’autres idoles, à des mythes d’autres mythes, à une mystique une autre mystique. Votre fonction est de faire des dieux. Juste le contraire de la science.

Vous devez être des apôtres. Le contraire des savants.

Vous ne vaincrez la passion nationaliste que par une autre passion. Celleci peut être, d’ailleurs, la passion de la raison. Mais

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la passion de la raison est une passion, et tout autre chose que la raison.

*

Ce que je crois bon que l’Europe entende, je vous le dirai dans l’absolu, vous laissant le soin de le modifier selon la nature des auditoires auxquels vous aurez à le redire dans vos patries respectives. Cette position, elle encore, m’aliène tout de suite maint des vôtres. Le nationalisme est, en effet, parvenu à vous faire croire que le Verbe n’est considérable que s’il attache à valoir pour une portion du globe déterminée, que celui qui prétend s’élever audessus de ce relatif et parler dans l’universel ne mérite que notre risée. Comme si le nationalisme n’avait pas, lui aussi, son Verbe qu’il a élaboré sur la montagne, loin des nations particulières, et qu’il adapte ensuite à la nature de chacune d’elles 1 . La réhabilitation de l’Éternel est un des premiers assauts qu’il vous faudra livrer.

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1 Voici cet enseignement nationaliste transcendant aux nations particulières et qu’elles ont toutes adopté en l’ajustant à leurs génies respectifs : « Dans ses relations avec les autres États, le Prince ne doit connaître ni loi ni droit, si ce n’est le droit du plus fort. Ces relations déposent entre ses mains, sous sa responsabilité, les droits divins du Destin et du gouvernement du monde, et l’élèvent audessus des préceptes de la morale individuelle dans un ordre moral supérieur, dont le contenu est renfermé dans ces mots : Salus populi, suprema lex esto. » (Fichte, Ouvrages posthumes, cité par Andlex, Le Pangermanisme philosophique, p. 33.)

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II

L’âme de l’Europe était en eux.

Des tentatives d’unification de l’Europe avant nos jours : Justinien ; Charlemagne ; les Hohenstaufen ; Innocent III ; Charles Quint ; Napoléon. — Pourquoi elles ont échoué. — L’Europe a souvent existé ; mais l’idée de l’Europe n’existait pas. — L’Europe voulait être désunie. — Cette volonté atteint son apogée au commencement du XIX e siècle. — Nécessité de renverser nos jugements sur ces tentatives du passé.

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Cette union que vous rêvez entre les diverses parties de

l’Europe, plusieurs l’ont tentée depuis quinze siècles. Bien que leurs desseins, d’ailleurs très différents entre eux, n’aient que

fort peu de rapport avec ce qu’il vous faut faire, j’ai pensé qu’il ne serait peutêtre pas sans fruit de réfléchir un moment sur

leurs tentatives, surtout sur leur échec. Je les rassemblerai dans un court tableau.

La première — la seule qu’il vous faudra rappeler aux hommes, car toutes les autres sont populaires — est l’effort

qu’ont fait les empereurs d’Orient, dès la déposition par les Barbares du dernier empereur de Ravenne, pour détruire les

royaumes fondés par ces derniers et rétablir l’unité romaine, dont l’Orient s’énonce l’héritier. Cette tentative réussit un

moment, avec Justinien. Mais, dès la mort de ce prince, elle est condamnée. Ses successeurs, réduits à se défendre contre

l’assaut de l’Asie, ne peuvent empêcher l’Ouest méditerranéen de recouvrer sa souveraineté. Encore vivace pendant trois

siècles, leur prétention à l’unité romaine s’affirme une dernière fois par leur refus de reconnaître Charlemagne empereur

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d’Occident. Bientôt, conscients de leur impuissance, ils acceptent le fait accompli, saluent le carolingien, à AixlaChapelle, du titre de basileus, traduction grecque d’empereur. Leur effort a complètement échoué. L’unité de l’Europe est à jamais rompue, l’Orient et l’Occident sont à jamais disjoints.

La deuxième tentative est précisément la fondation par Charlemagne, ou plutôt par quelques hommes d’Église, d’un nouvel « Empire d’Occident ». Cette européanisation est une de celles qui méritent le mieux ce nom, car elle est la réunion de nombreux peuples de l’Europe, non seulement sous un même système administratif, non seulement sous une même direction politique, mais sous une même direction intellectuelle :

l’incitation au culte de l’Antiquité. Maintenue par le grand Empereur et, pendant quelque temps, par son fils, elle s’effondre au bout d’un demi-siècle, au partage de Verdun.

L’idée de refaire l’Europe, du moins d’unir sous un même sceptre l’Allemagne et l’Italie, et aussi le sudest de la France, voire les rives orientales de la Méditerranée, est reprise par les empereurs germaniques. Ils la réalisent en partie, par moments. A plusieurs fois, les Otton, les Barberousse, les Frédéric de Sicile rassemblent les peuples sous leur empire depuis le Rhône jusqu’à l’Oder, depuis Lübeck jusqu’à Messine. Eux aussi, ils tentent d’unir ces hommes sous un même statut juridique, sous une même direction politique. Mais bientôt les cités italiennes secouent leur emprise, le royaume d’Arles leur échappe définitivement, la papauté se libère d’eux pour toujours. Pendant

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deux siècles, ils devront se contenter d’essayer de rassembler l’Allemagne.

Parallèlement à ces empereurs, mais de sens contraire, les papes du XIII e siècle ont voulu, eux aussi, unir l’Europe — la Chrétienté — sous une même loi. Ils y sont, eux aussi, momentanément parvenus. Ils la lancent, unie dans le verbe saint, et à plusieurs reprises, à l’assaut de l’infidèle. Ils obtiennent que des chefs d’État les prennent pour juges suprêmes ; qu’un roi d’Angleterre leur demande la charte qui doit régir ses peuples ; qu’il fasse la guerre à ses voisins ou s’en abstienne suivant leurs ordres ; qu’un empereur d’Allemagne ne trouve sa couronne légitime que s’il la tient de leurs mains ; qu’un autre vienne, au seuil de leur palais et les pieds dans la neige, en implorer le maintien. Mais, très vite, l’Europe cesse d’obéir à celui qui la poussait unie contre l’Asie. Si elle l’écoute encore, elle ne voit plus dans la croisade (je pense à la quatrième) qu’une occasion d’accroître ses divisions. Très vite, les chefs d’État, voire les peuples, repoussent avec violence l’intervention d’un tribunal suprême dans leurs affaires, prononcent la volonté de se jeter à leur gré, sans consulter personne, les uns contre les autres. Moins de cent ans après la mort d’Innocent III, non seulement la papauté n’a pas uni l’Europe, mais elle a épousé ses divisions et (grand schisme d’Occident) se déchire de ses propres mains.

C’est maintenant Charles Quint qui, tenant sous son sceptre l’Allemagne, l’Autriche, les PaysBas, l’Espagne, prétend y faire rentrer l’héritage bourguignon, l’Italie, en tant que vassale du

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Saint Empire, bref, refaire, comme Charlemagne, l’Europe occidentale unie sous une seule loi. A la différence des précédentes, cette tentative ne réussit pas même un court moment. Elle se solde par un formidable accroissement du morcellement de l’Europe : l’indépendance des PaysBas, du Portugal, la rupture de la maison d’Autriche en deux tronçons, l’affermissement de l’autonomie française, la vigilance de l’Angleterre à exploiter désormais les dissensions du continent, à les faire naître.

Enfin, c’est Napoléon qui, vraie réincarnation de Charlemagne, rassemble pendant quelques années l’Europe sous un même statut administratif, sous une même direction politique, sous une même loi économique (blocus continental), voire sous une même idée morale (l’Université impériale) ; puis dont l’œuvre s’effondre, en laissant les morceaux de l’Europe comme exaspérés d’avoir été un moment réunis et plus que jamais décidés à s’affirmer l’un contre l’autre, ainsi que l’a amplement montré l’histoire de ces soixante dernières années.

*

Pourquoi tous ces essais d’unification ontils échoué ? J’y vois deux grandes raisons. La première tient aux unificateurs. La seconde à la matière qu’ils voulaient unifier.

La première, ceux qui me suivent l’ont tout de suite énoncée. Ces unificateurs de l’Europe en ont été les tyrans, ont, du moins, voulu l’être.

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Ils ont voulu en être les propriétaires, en posséder la terre avec ses hommes et ses revenus, la posséder pour eux, pour leurs parents, pour leur institution. Cela est évident d’un Charlemagne, d’un Hohenstaufen, d’un Charles Quint. Cela ne l’est pas moins d’un Napoléon, qui distribue des trônes à sa famille dans le même esprit que Clovis donnait des terres à ses compagnons de chasse. Et cela l’est tout autant, bien qu’on le sache moins, d’un Innocent III, qui se veut possesseur terrien de la Sicile, qui, au lendemain de la réduction des Albigeois, organise méthodiquement l’exploitation fiscale de leur pays, répond aux gens de Toulouse qu’il prétend à la possession féodale de leur ville, réclame une suzeraineté féodale sur toutes les terres chrétiennes, sur l’Aragon, sur la Hongrie, la Bulgarie. Princes germaniques au cœur « fieffeux », empereur français issu des « immortels principes », papes héritiers du divin Maître, tous ces unificateurs de l’Europe entendent qu’elle satisfasse leur soif d’empire charnel.

Aussi bien, s’ils parviennent à la posséder, ils la font servir à leurs passions personnelles, aux préjugés de leur caste, ne se demandent nullement ce qu’exigeraient ses vrais intérêts. Quand le carolingien, au IX e siècle, l’entraîne contre les Avars, le Pontife chrétien, au XII e , contre le Turc, le grand Empereur, en 1812, contre le Russe, aucun ne recherche un instant si c’est là vraiment les mouvements dont elle doit se trouver bien. Davantage, ils n’hésitent pas, quand leurs affaires l’exigent, à la diviser contre ellemême, à exploiter les haines entre ses peuples, entre ses races. Particulièrement remarquable est ici le

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cas des papes, dont on attendait le moins cet art d’utiliser la haine interhumaine ; des papes qui, pour parfaire leur mainmise sur l’Angleterre et sur l’Allemagne, les lancent, à Bouvines, en bloc contre la France ; qui, pour garder leur fief de Sicile, se dressent de toute leur force contre l’union de l’Allemagne et de l’Italie ; qui, contre le Hussite, font jouer la haine de race du Hongrois, contre l’Albigeois celle du Français du Nord ; qui décrètent croisades religieuses, aussi saintes que contre le Turc, des actions purement politiques qu’ils déchaînent contre des Français, ou autre chrétiens, à seule fin de défendre leurs intérêts personnels ; qui, si ces chrétiens sont vaincus, remercient Dieu comme d’une victoire sur l’infidèle 1 ; qui, si leurs intérêts le demandent, feront appel aux pires ennemis du monde chrétien, au Turc, au Sarrasin, au Lombard. Dante et Érasme ont assez dit la stupeur de l’Europe.

Et ces unificateurs ont voulu que l’âme de l’Europe leur appartînt. Ils se sont appliqués à unifier sa conscience par des moyens militaires ; princes espagnols aux PaysBas, pontifes romains dans l’Albigeois, dans le Vaudois. L’Europe s’est insurgée. Elle a voulu l’inviolabilité du spirituel. Chose admirable, elle l’a voulue pour Rome elle-même, quand Rome vraiment n’a signifié que l’Esprit. Quand le Hohenstaufen, par fureur politique, a jeté dans les cachots de Naples d’innocents prêtres capturés

1 Quand Léon X apprit la défaite des Français à Pavie, il fit célébrer un service public d’action de grâces, malgré les observations de son maître de cérémonie, lui rappelant que cela n’était pas d’usage pour les victoires remportées sur des puissances chrétiennes. (Pastor, Histoires des papes, VII,

390.)

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par surprise ; quand le soldat corse a levé la main sur le pieux vieillard de Fontainebleau, elle s’est indignée.

Et ces unificateurs ignorent tout de l’âme de leurs peuples, sont résolus à en ignorer tout, leur histoire, leurs idées, leur langue. Un Justinien, empereur d’Orient, ne sait que le latin, professe un total mépris de l’hellénisme. Charles Quint ne parle couramment pas une seule des langues de ses sujets. Pour autant qu’ils ont rassemblé l’Europe, ils l’ont fait en blessant ses sensibilités les plus chères, ses aspirations les plus justes. En vérité, la chrétienté n’a pas eu de chance. Alors que le monde païen a trouvé pour unificateurs des Auguste, des Marc Aurèle, des Trajan, le monde chrétien n’a rencontré que de forcenés dompteurs ou de sombres sectaires, qui ont rendu l’unité odieuse et fait que l’effort des peuples pour y échapper et se désunir est apparu comme un aspect de la volonté de l’homme de revendiquer sa liberté et de sauvegarder sa dignité. Ajoutons que ces efforts d’indépendance ont le plus souvent servi de couvert à des ambitions exactement de même ordre que celles qu’elles combattaient et qui ont, grâce à ce couvert, capté le respect de l’histoire. Il est triste que l’impérialisme de François 1 er , parce qu’il fut l’arme dont s’est servie l’Europe pour briser celui de Charles Quint, doive recevoir notre hommage.

*

Mais ne chargeons pas trop ces mauvais bergers. Eussentils été compréhensifs et désintéressés, ils n’auraient pas davantage fait l’Europe. Parce que l’Europe ne voulait pas être faite. Parce

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qu’elle ne concevait même pas qu’elle pût l’être. C’est la raison profonde de leur échec.

On l’a dit : l’idée que les hommes se font de leurs actes est, en histoire, plus féconde encore que ces actes. Rien ne paraît le montrer mieux que l’histoire de l’Europe en ces derniers quinze siècles. A de très fréquentes reprises, on pourrait presque dire sans interruption, depuis que la chute de Rome a laissé tomber l’Europe en morceaux, les habitants de ces morceaux ont éprouvé des sentiments communs, accusé de réelles simultanéités passionnelles, affecté des mouvements proprement européens. Tout le monde en nommera un : la croisade. Il y en a bien d’autres. Pour rester dans l’ordre de la guerre, c’est bien un mouvement européen, celui qui, au IX e siècle, dresse contre l’incursion normande les riverains du Jutland comme ceux de l’Andalousie, les mariniers de la Seine comme ceux de l’Adige ; cet autre qui, trois cents ans plus tard, fait courir l’épouvante, devant l’invasion mongole, depuis les champs de l’Ukraine jusqu’à ceux de l’Ilede-France ; — dans l’ordre politique, l’instauration du système féodal, plus tard l’établissement de la monarchie absolue sur les ruines des pouvoirs locaux, sont des mouvements qui, bien qu’échelonnés dans le temps selon les lieux, affectent toute l’Europe et donnent tout de suite à son ensemble, pardessous les différences du détail, une physionomie homogène, qui la distingue profondément des autres continents ; j’en dirai autant de l’effort que font très vite les peuples, et presque simultanément cette fois, pour tempérer ce pouvoir absolu par quelque organe de

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contrôle ; c’est bien un mouvement européen, celui qui produit la grande charte anglaise, en 1215, la Bulle d’Or hongroise, en 1222, la Charte danoise en 1282, les États Généraux français en 1302 ; je le dirai encore de la crise par laquelle, quatre cents ans plus tard, les nations détruisent totalement le pouvoir absolu, crise qui, partie de l’Angleterre en 1688, ébranle la France, puis le continent entier, pendant cent cinquante ans ; et je le dirai encore de ce mouvement par lequel, à partir de 1848, le monde ouvrier s’élève contre la classe bourgeoise, et dont on conviendra qu’il est bien difficile de ne pas le reconnaître sur tous les points de l’Europe ; — dans l’ordre intellectuel, c’est bien un mouvement européen, celui que manifestent, dès le XI e siècle, des institutions comme Cluny, comme Camaldoli, avec leurs centaines de couvents formant, pardessus les royaumes, un vaste corps spirituel, animé d’un unique esprit, régi par une seule impulsion, c’est bien une activité européenne, celle des Universités du XIII e siècle, avec leurs mêmes programmes d’études, leurs studia generalia, leur latin international, leur rébellion d’un bout de l’Europe à l’autre contre l’autorité pontificale ; c’est bien un mouvement européen, celui qui, deux siècles plus tard, s’élève contre le dogme romain en Angleterre avec Wyclif, au Luxembourg avec Lollard, en Bohême avec Jan Hus ; qui, cent années après, depuis l’Océan jusqu’à l’Elbe, prétend mettre les esprits, sans l’entremise du prêtre, en face du Verbe saint lui-même et fait qu’à quelques mois de distance Luther traduit la Bible en allemand et Lefèvre d’Étaples l’Évangile en français ; qui, bientôt, va arracher à l’Église catholique ensemble la Grande-Bretagne, les PaysBas, la Suisse, la Suède,

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le Danemark, une immense partie de l’Allemagne et de la France ; — enfin, dans l’ordre économique, c’est bien l’Europe dans sa totalité qui éprouve, au XII e siècle, la poussée commerciale que lui valent les croisades ; qui, au XV e siècle, accomplit le mouvement d’expansion hors d’ellemême que lui impose la découverte des nouveaux mondes. Eh bien, tous ces mouvements vraiment européens n’ont rigoureusement rien fait pour l’unité de l’Europe. Pourquoi ? Parce que l’Europe, en les accomplissant, ne prenait pas conscience d’eux en tant qu’européens ; parce que ses peuples subissaient la communauté de leurs intérêts, vivaient l’identité de leurs sentiments, mais ne la pensaient pas. Parce que, si l’Europe existait ou, du moins, si elle exista très souvent, l’idée de l’Europe n’existait pas.

Cette absence de l’idée de l’Europe me semble constatable chez les Européens d’alors, même quand la communauté de leurs intérêts ou de leurs passions les rassemblait matériellement. On peut assurer que les foules européennes qui, en septembre 1096, marchaient par les plaines de l’Europe centrale vers le tombeau du Christ ne se disaient pas, comme elles se le diraient aujourd’hui, dans une circonstance analogue :

« Nous voilà réunis en un seul groupe, dans une seule volonté, en dépit de nos nationalités diverses et en les oubliant ! » En avril 1532, un congrès de protestants appartenant à toutes les nations de l’Occident eut lieu dans un palais de Genève ; nul doute que le caractère européen de ce congrès a très peu occupé la pensée de ses membres, alors qu’il l’occupe toute chez les

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représentants de ces mêmes nations rassemblés aujourd’hui dans la même ville. C’est cette absence de l’idée d’Europe qui explique que certaines communautés de péril, pourtant très fortement senties, n’ont rien fait d’important pour l’union. Témoin ce péril mongol 1 , dont je rappelais qu’il fit trembler toutes les nations du continent, qui fit même un moment qu’elles tournèrent toutes les yeux vers Rome, comme vers leur unique loi, qu’elles décidèrent le principe d’une croisade, et qui, avant même qu’il fût vraiment conjuré, les laissa s’entretuant comme devant.

1 Le Pape et l’Empereur, au lieu de s’unir contre les Mongols, s’accusaient mutuellement de les avoir jetés sur l’Europe. La retraite des Mongols a été l’effet d’une décision des envahisseurs, nullement d’une réaction de l’Europe. Celleci en est demeurée stupéfaite. « Pour quelle raison se sontils éloignés des frontières chrétiennes, dit un chroniqueur du temps, Dieu seul le sait. » (Qualiter a finibus christianorum recesserint, ipse solus Deus arbiter novit.) Il est très suggestif d’observer que, encore à l’heure actuelle, l’Europe n’a pas l’idée des dangers qu’elle a courus, en tant qu’Europe, au cours de l’histoire. Le péril mongol est ignoré de presque tous les Européens. je suis convaincu que la page suivante sera une révélation pour beaucoup d’Européens cultivés, et que la leçon qui la termine leur paraîtra justifiée

Il s’en faut que le danger asiatique soit conjuré à la fin du XIII e siècle. Si le monde arabe est hors de cause, grâce aux Espagnols, reste le monde turc, plus terrible que jamais avec Timour (qui n’est mongol que par convention), puis avec les Osmanlis. Ce

point de vue pourrait rénover l’histoire universelle. On s’attache aux luttes stériles de la France et de l’Angleterre aux XIV e et XV e siècles. Ce qui importe à l’histoire européenne, c’est la résistance aux Turcs des Grecs, des Serbes, des Hongrois, des Valaques, des Moldaves, des Russes enfin, du XIII e au XVI e siècle. C’est grâce à l’immolation des « Balkaniques » et des Slaves de l’Est que la civilisation occidentale a pu se continuer dans l’Europe occidentale, et c’est ce dont Allemands, Italiens, Français, etc., ne se rendent pas suffisamment compte. (Ferdinand Lot, Revue

historique, nov. 1932, à propos de l’ouvrage de M. Louis Halphen l’Europe.)

On pourrait dire que, tout récemment encore, nous avons vu plusieurs nations de l’Europe animées d’une communauté d’intérêt, dont elles se montraient tout à fait impuissantes à prendre conscience ; je veux parler de leur application à composer, en ordre dispersé, avec leur commun créancier d’Amérique, sans avoir jamais songé, jusqu’à ces dernières semaines, à tirer parti de leur flagrante solidarité.

L’Essor de

:

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Discours à la nation européenne

Pourquoi l’idée de l’Europe n’existaitelle pas ? Ici, je serai nettement hégélien. Une idée politique, dirai-je, ne naît que si l’idée à laquelle elle s’oppose logiquement, et qui a réussi à s’imposer aux hommes, a épuisé sa valeur, est devenue malfaisante, et demande, pour leur bien, à être dépassée. Or, au début du Moyen Age, l’idée de l’unité n’était nullement dans ce cas. L’idée à laquelle elle s’oppose logiquement, l’idée de la désunion de l’Europe, de sa division en nations indépendantes, n’avait nullement accompli son destin, ne faisait nullement pâtir les hommes. Bien au contraire, c’était à elle, à ce moment de l’histoire, qu’il appartenait, dialectiquement, de s’actualiser et d’anéantir l’idée de morcellement féodal qui, elle, leur portait dommage. On peut donc dire que, durant la période qui me tient ici, non seulement les habitants de l’Europe ne voulaient pas faire l’Europe, mais qu’ils voulaient ne pas la faire. J’ai parlé, dans un récent ouvrage, de la volonté qu’eurent les Français de faire la France ; je pourrais parler de la volonté qu’eurent les Européens de ne pas faire l’Europe.

L’affirmation croissante de cette volonté me semble constituer toute l’histoire de l’Europe, en tant qu’Europe, jusqu’à nos jours. C’est elle qui, dès le VI e siècle, fait échouer la tentative des empereurs d’Orient. Les premiers rois barbares ont beau se déclarer des « fédérés » de l’Empire, un Théodoric se dire officiellement le délégué de Byzance, le peuple lui-même acclamer l’officier impérial, Bélisaire, entrant vainqueur dans Rome, il n’en est pas moins vrai que les établissements germaniques nouvellement nés manifestent dès alors la

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prétention de vivre leur vie propre, ce que certains historiens ont cru pouvoir appeler déjà des mouvements nationaux. C’est eux qui renversent la fille de Théodoric, directrice d’un parti romain ; qui font que la reprise de l’Italie a, à elle seule, demandé à l’Empire dix-huit ans de guerre ; que les royaumes occidentaux recouvrent l’indépendance, dès que les successeurs de Justinien détournent d’eux leur attention. — Cette volonté de l’Europe s’affirme nettement trois siècles plus tard, lors de la dislocation de l’unité créée par Charlemagne, au partage de Verdun. Quelques hommes — des clercs — pleurent ce partage, mais la majorité s’en réjouit. Elle se réjouit, dans chacun des trois lots, de penser qu’elle pourra désormais réaliser une destinée indépendante. Les diverses parties de l’Empire, prononce un historien en s’appuyant sur un texte des plus nets, prennent désormais conscience d’ellesmêmes et donc de leurs

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oppositions 1 . A partir de ce moment, la tendance de l’Europe vers des groupes séparés n’ira qu’en se précisant. Comme il arrive pour les poussées humaines profondes, tout ce qu’on fera pour l’entraver ne réussira qu’à la servir. Les prétentions universalistes des Hohenstaufen, plus tard de Charles Quint, ne font que précipiter la volonté de sécession de la France, de l’Autriche, des cités italiennes, des cantons suisses, des Flandres. Celles de la papauté produisent le même effet sur les diverses parties de la chrétienté. Toutes se signent dans ce cri de l’une

1 « A ce moment (à la mort de Charles le Gros), les diverses parties de l’Empire prennent conscience d’elles-mêmes et veulent avoir chacune son roi à soi. Ce n’est point là une supposition inventée pour les besoins d’une thèse. Un contemporain, l’abbé de Prüm, Réginon, l’a constaté dans sa chronique (ad ann. 888) en des termes dont la clarté et l’énergie ne laissent rien à désirer : « Post cuius mortem, regna quae eius ditioni paruerant, veluti legitimo destitua haerede, in partes a sua compage resolvuntur, et iam non naturalem dominum praestolantur, sed unumquodque de suis visceribus regem sibi creari disposuit. » S’il est faux de voir dans l’esprit d’indépendance nationale une des premières causes de la dissolution de l’Empire sous Louis le Pieux et ses fils, il est bien difficile de ne pas lui accorder une part d’influence dans les événements de la fin du IX e siècle et dans ceux du X e « Au X e siècle, les divergences nationales entre l’Allemagne et la France s’accentuèrent encore. Le chroniqueur Richer, l’ami de ce Gerbert, qui était pourtant un vassal fidèle des Ottons, nous en fournit le plus curieux témoignage. S’il reprend les dénominations classiques de Gallia, Belgica, Germania, ce n’est pas par fantaisie de lettré. C’est parce que la France, la Lorraine, l’Allemagne représentent pour lui les pays qui ont, chacun, leurs caractères individuels, leur nationalité, peuton dire. Richer a de la vanité nationale ; il altère effrontément la vérité historique pour satisfaire ce que nous appellerions son chauvinisme. Il attribue à Henri l’Oiseleur, qui n’est pour lui qu’un duc de Saxe, des actes de Gislebert de Lorraine, uniquement pour nous le représenter comme un vassal du roi de France. Il ne dissimule pas sa joie quand Lothaire prend AixlaChapelle en 978, et tourne vers l’est l’aigle de bronze que Charlemagne avait placé sur le faîte de son palais. Il nous donne comme la principale raison qui doit empêcher Charles de Lorraine de devenir roi de France qu’il est devenu vassal d’un roi étranger : externo regi servire non horruerit. Enfin, lorsque Hugues Capet est élu, Richer énumère les peuples qui le reconnaissent pour roi : les Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les Espagnols, les Gascons. » (Gabriel Monod, Du rôle de l’opposition des races et des nationalités dans la dissolution de l’Empire carolingien. — Publié dans l’Annuaire de l’École pratique des Hautes Études, section des sciences historiques et philologiques,

1896.)

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d’elles : « Nous sommes d’abord vénitiens, ensuite chrétiens. » Toutes peu à peu veulent que leur clergé soit national. Toutes peu à peu repoussent autant qu’elles peuvent la langue européenne, le latin, exaltent leur langue particulière, leur littérature particulière, dans ce qu’elles ont de particulier. Bientôt, au XVI e siècle, elles briseront en morceaux distincts l’autorité chrétienne suprême. Chaque prince d’un État protestant, aton pu dire, devient un pape localisé. Enfin, avec le XIX e siècle, après la Révolution et son grand héritier impérial, qui prétendait « dénationaliser » les peuples (particulièrement l’Allemagne !), la volonté de l’Europe d’être désunie et de former des nations indépendantes les unes des autres touche à sa

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perfection 1 . Elle

se traduit

par une furie de séparation, la

1 Ce violent contraste entre la volonté de Napoléon, qui était de refaire l’empire de Charlemagne, et la volonté de l’Europe, qui était, plus que jamais, de constituer des nationalités indépendantes, a été admirablement mis en relief par Lavisse :

Charlemagne a rendu des services à Napoléon ; il l’a aidé à penser et à sentir gravement ; il lui a fourni les raisons de ses actes ; il a donné à ses violences le prétexte d’un droit imaginaire. En cela, l’idéal a fait son office de serviteur ; mais en même temps, il lui a fait croire que l’impossible était facile, voire tout naturel. Il lui a dicté cette prodigieuse réponse à une députation du département de la Lippe : « La Providence, qui a voulu que je rétablisse l’Empire de Charlemagne, vous a fait naturellement entrer avec la Hollande et les villes hanséatiques dans le sein de l’Empire. » Charlemagne enfin a été, pour sa part d’homme, d’homme fantôme, dans la restauration des « capucinades » et des antiquités. Ce serait un curieux chapitre à écrire que celui-ci : « Napoléon égaré par Charlemagne » ; mais il suffit de dire ici que la survivance de l’Empire romain à travers les âges ne s’arrête pas à l’abdication de l’Empire par François II. Il est vrai, Napoléon ne s’est pas fait élire empereur à Francfort, selon les anciens rites, par le collège électoral ; il n’a pas construit une annexe au Roemer, pour mettre son portrait à la suite de ceux de César, d’Auguste, d’Otton, de Barberousse. Il l’eût fait peutêtre, si lors de l’abdication du dernier des Césars, il n’avait été déjà César. Du moins, il a interprété à sa façon le plébiscite et le senatusconsulte qui l’ont fait empereur. La nation française ne pouvait disposer que pour ellemême ; elle n’avait point qualité, comme le collège des électeurs, pour élire la « tête temporelle du monde », mais Napoléon ne se croyait pas contenu dans la France ; il n’a point localisé sa dignité, il n’est pas l’empereur des Français : il est Napoléon empereur. Il réside à Paris, si tant est qu’il réside quelque part, mais il est empereur à Rome comme à Paris. Son imagination est si fort occupée de son universalité qu’il donne à son fils le titre de roi de Rome. Par là encore, il se rattache à la tradition du Saint Empire, puisque les héritiers désignés des empereurs s’appelaient : « Roi des Romains ». Si quelqu’un dans la longue série des imperatores augusti ressemble aux vrais Césars, ce n’est pas Otton, ni Conrad, ni Frédéric, c’est Napoléon. Il est bien « l’empereur », cet homme au profil antique et au front lauré, qui fut à la fois un général, un législateur, un administrateur et dont le génie était capable d’organiser l’univers. Il ne procède pas des empereurs du Moyen Age qui laissaient les royaumes, les principautés et les territoires vivre chacun selon sa loi, s’accommodaient des droits de tous et revêtaient l’anarchie de formes solennelles. Il veut effacer, comme l’ancienne Rome, les différences et les contrastes. Il prétend « dépayser » les peuples. « Une des maximes de ma politique, ditil, c’est de dénationaliser l’Allemagne. » Sans doute, l’œuvre faite, il se promettait de donner au monde la paix romaine. Jamais, depuis le IV e siècle, l’Empire n’avait été plus réel, si l’on considère le génie et la force de l’empereur ; jamais il n’avait été plus chimérique si l’on regarde l’état des esprits et des mœurs. Au Moyen Age, la grande illusion

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Belgique d’avec la Hollande, la Suède d’avec la Norvège. Elle s’incarne d’une façon saisissante dans Bismarck qui, contrepied exact de Napoléon 1 , entend, par ses conquêtes, faire sa nation à lui, rien que sa nation à lui, repousse résolument toute idée d’Europe, où il ne voit qu’idéalisme stupide. En réponse logique à son œuvre, du Niémen jusqu’à l’Atlantique, s’établit un régime où chaque État, encouragé maintenant par ses clercs, s’enferme dans une religion de lui-même, dans un mépris des autres, tels qu’on n’en avait pas vu de semblables, cependant que de nouvelles doctrines philosophiques, acclamées par toutes les nations, leur enseignent à adorer l’Instinct, qui les divise, à mépriser l’Intelligence, qui pourrait les unir. Le XX e siècle, qui verra peutêtre la formation de l’Europe, s’ouvre dans le triomphe le plus violent de l’anti-Europe.

*

Ces causes, qui firent échouer dans le passé les essais d’unité de l’Europe, existentelles toujours ?

La première, évidemment non. On peut affirmer qu’on ne reverra plus l’homme qui, pour unifier l’Europe, pense à la conquérir et la traite ensuite comme sa chose. Les plus farouches pangermanistes euxmêmes n’espèrent plus un Barberousse ou un Charles Quint.

1 Cette opposition a été fortement marquée par Nietzsche. Ce qui condamne,

ditil, les guerres bismarckiennes, c’est qu’il n’en soit sorti qu’une nation plus jalouse et plus formidablement armée qu’aucune des nations du passé ; et que tous les peuples aient, depuis lors, par défiance de l’Allemagne, alourdi à

Politique

criminelle, puisqu’elle ne visait en rien, comme y avait du moins songé celle

(Cf. Ch. Andler, Nietzsche, sa vie et

de Napoléon, à un rapprochement futur sa pensée, t. V, p. 273.)

un point encore inconnu leur appareil de défense et d’attaque

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On n’en saurait dire autant de la seconde. Il serait plaisant de prétendre que la volonté de l’Europe de ne point s’unir, mais de former des groupes indépendants prêts à s’entr’égorger au moindre froncement de sourcils, soit aujourd’hui éteinte. Quelquesuns diront même, et les preuves ne leur manqueront pas, qu’elle s’est grandement perfectionnée depuis vingt ans. Il y a pourtant quelque chose de changé. L’idée de l’Europe est née. Le principe hégélien a joué. La désunion de l’Europe lui a maintenant fait assez de mal pour que l’idée d’union se lève contre elle. Certes, elle est loin encore de lui en avoir fait assez pour que cette idée s’impose. Certes, cette idée n’est qu’embryon. Elle n’apparaît que chez quelquesuns. Mais c’est ainsi que débutent les idées qui doivent un jour triompher — encore qu’il ne faille point nous cacher qu’ainsi débutent aussi celles qui doivent avorter.

C’est à ces quelquesuns que je m’adresse et, parmi eux, à ceux dont la fonction doit être de faire l’Europe en agissant sur ses idées, en façonnant ses mythes, ses échelles de valeurs. Je dirai donc l’enseignement qu’ils doivent adopter à l’égard de ces grands mouvements historiques dont je viens de rappeler l’image. Quand les hommes de ma génération étaient sur les bancs du collège, leurs maîtres leur enseignaient à sourire de ces empereurs et papes du Moyen Age, de ces « rêveurs » qui voulurent faire l’« Europe », la « Chrétienté », et à ne prendre au sérieux que les Capétiens, gens pratiques qui avaient fait la France, ou encore, quand le maître était d’esprit large, les Hohenzollern qui avaient fait la Prusse, les Habsbourg qui

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avaient fait l’Autriche, Cavour qui avait fait l’Italie. Il faudra, si vous voulez construire l’Europe, que vous renversiez ces jugements ; que vous proclamiez que ce sont ces « rêveurs » qui furent grands, qu’en dépit de leurs faiblesses et de leurs aveuglements, l’âme de l’Europe était en eux, et que, dans leurs folles chevauchées d’un bout du continent à l’autre, ils représentent un type d’humanité plus pur, plus généreux, que les petits paysans de l’IledeFrance ou du Brandebourg, occupés, de père en fils, à arrondir leur champ ; qu’un Innocent III, bien que payant son tribut aux passions de son époque, qu’un Napoléon, malgré ses violences, sont des figures autrement hautes qu’un Louis XI ou qu’un roi-sergent. Surtout, il faudra que vous changiez votre leçon sur le partage de Verdun ; qu’au lieu d’exalter cet événement parce qu’il rompit le bloc d’Occident et permit l’éclosion des nationalités, vous le déploriez pour cette raison ; que vous citiez avec respect le moine qui pleure : « Au lieu de roi, on voit maintenant des roitelets ; l’universel est oublié, chacun ne pense plus qu’à soi 1 ; que vous prononciez tristement, comme Bossuet devant la dispersion de Babel 2 :

« Dieu laissa alors les nations aller dans leurs voies. » Qu’au lieu de bénir, avec Renan 3 , l’heure où le Pape et l’Empereur se brouillèrent, ouvrant ainsi plus grande encore la porte aux nationalités, vous détestiez cette heure. Il faudra que vous admiriez Napoléon quand, plus européen que Français, il dit à

1 Florus, Plaintes sur le partage de l’Empire.

2 Élévations, VIII, 8.

3 Marc Aurèle, XXXIII.

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ses ministres, en mal de chauvinisme : « N’oubliez pas que je suis le successeur de Charlemagne, et non pas de Louis XIV. » Il faudra que, au lieu de présenter l’échec de ces essais de rassemblement comme ayant été un bien pour l’Europe (en quoi le futil ? on ne nous le disait pas, et pour cause), vous montriez l’immense malheur qui en résulta pour elle ; vous montriez que cet essor des nationalités, dû au partage de Verdun, lui a coûté mille ans d’entretuerie, qui vont peutêtre continuer ; que 1914 en sort directement ; que, si les Hohenstaufen avaient su unifier l’Allemagne et l’Italie, c’était la paix du monde et sa beauté pour de longs siècles. Voilà un des premiers renversements qu’il vous faudra produire dans la religion des hommes, vous qui voulez faire la supernation, et qui avez la chance que les imprudentes nations vous confient l’âme de leurs enfants.

@

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III

La partie ne s’appartient pas à ellemême :

elle relève du Tout, en tout ce qu’elle est.

Saint Thomas.

Autres renversements de valeurs nécessaires. Glorifions l’attachement des clercs du Moyen Age à l’idée abstraite de l’Empire romain. — L’Europe sera une victoire de l’abstrait sur le concret. — Flétrissons les Bodin, les Machiavel, inventeurs des souverainetés nationales. — Glorifions Érasme.

@

Je dirai encore un mouvement qu’adopta pendant des siècles

toute une classe d’hommes, en Europe, et dont il vous faudra, pour l’union que vous rêvez, prêcher à vos ouailles le respect. Je

pense au culte que gardèrent, durant tout le Moyen Age et bien audelà, les hommes d’Église, les historiens, les juristes, les

savants, proprement tous les clercs, pour la mémoire de l’Empire romain. C’est les yeux fixés sur cette forme, et persuadés qu’ils

la ressuscitaient, qu’une poignée d’ecclésiastiques a, dans une nuit de Noël du IX e siècle, posé la couronne impériale sur le front

du carolingien. C’est dans la même vision que les clercs des âges suivants saluèrent les Othons, les Henris, les Frédérics. Ils

voulaient voir en eux les descendants des Constantin et des Trajan, refusaient de croire à la mort de l’Empire qui leur

apparaissait, selon le mot d’un maître 1 , comme une nécessaire manière d’être du monde, transcendante aux caprices de

l’histoire. Les statuts juridiques qu’ils forgeaient pour ces

1 Lavisse.

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princes, ils les donnaient comme une suite des constitutions romaines, et leur foi dans cellesci se maintint si longtemps que, hier encore, les manuels de droit dont usaient nos recteurs s’en inspiraient toujours. Si l’on voulait, aton pu dire, dresser l’acte de décès légal de l’Empire romain, il faudrait descendre au 6 août 1806, heure où François II résigna son titre d’empereur romain de nation germanique pour prendre celui d’empereur d’Autriche 1 .

La fascination de ces hommes par l’ombre du grand Empire, leur persistance à prendre pour une survie de cet organisme des établissements qui n’avaient plus rien de commun avec lui ont été, elles aussi, objet de sourire pour les éducateurs de ma génération. Ils nous dressaient à trouver enfantine l’aptitude de ces âmes à construire dans le fictif, leur étonnante puissance à méconnaître leur temps et ses réalités. Ce n’est pas sans quelque pitié que l’un d’eux constatait : « Les penseurs du Moyen Age ignoraient les chartes de communes, les contrats

féodaux, tous ces droits de pays, conditions et personnes qui s’écrivaient alors. Ils gardaient le trésor des reliques classiques et chrétiennes qui, par un effet de la confusion établie entre

l’Église et l’Empire, étaient pour eux également sacrées

Leur

façon de penser était déterminée par l’interprétation d’un passage de la Bible, d’une parabole du Christ, d’un vers de Virgile ou d’un texte de loi romaine 2 . » Eh bien, là encore, il vous faudra, si vous voulez faire l’Europe, obtenir qu’elle adore

1 F. Lot, La Fin du monde antique, III e partie, chap. II.

2 Lavisse, préface au Saint Empire de Bryce.

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ce que nous brûlions, brûle ce que nous adorions. Il vous faudra lui dire que ces hommes d’autrefois furent très grands, avec leurs yeux fixés sur une Idée, sur un Universel abstrait et éternel, leur volonté d’ignorer les pactes d’un lieu et d’une heure par lesquels leurs contemporains consacraient leurs basses attaches à la terre ; que ceuxlà au contraire furent petits, qui, comme les légistes des rois de France, et contrairement à leur devoir de clercs, ont travaillé aux étroites formations locales et combattu l’Universel. Il vous faudra une fois de plus flétrir ce partage de Verdun comme étant le malheureux triomphe du local sur le général, du concret sur l’abstrait, du laïc sur le clérical, de l’attachement au sol sur le culte de l’idée. Il vous faudra, si vous voulez faire l’Europe, produire cet enseignement, parce que l’Europe, si elle se fait, sera nécessairement une idée, exigera de ses membres l’embrassement d’une idée, aimée en tant qu’idée, et n’aura rien de commun avec l’amour dont ils étreignent la portion de terre que leur légua leurs pères, même si cette portion de terre s’appelle France ou Allemagne.

L’Europe se fera, ici encore, comme se firent les nations. La France s’est faite parce que, chez chaque Français, à l’amour pour son champ ou pour sa province s’est superposé l’amour pour une réalité transcendante à ces choses grossièrement tangibles, l’amour pour une idée. C’est en fixant leurs yeux sur l’idée de la France que les Français ont refait leur nation chaque fois que, dans l’ordre sensible, elle se disloquait : sous le morcellement féodal, sous l’invasion anglaise, sous les guerres de religion, sous les déchirements de la Révolution. C’est l’idée

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de l’Allemagne qui a permis aux Allemands de faire leur nation pardessus douze cents ans d’égoïsmes locaux. Dante et Pétrarque, en créant l’idée de l’Italie, ont forgé le triomphe de Cavour. Il en sera de même de l’Europe. Elle sera la victoire d’une idée sur l’amour des objets directement sensibles que sont, par rapport à elle, les nations. Elle sera, par rapport à cellesci, ce que fut la Chrétienté du Moyen Age, qui fut éminemment, on l’a dit, l’œuvre d’une idée 1 .

Dans un de ses dialogues, Platon nous montre Socrate invitant ses disciples à vénérer ce personnage dont se moquent les filles de Thrace, qui, les yeux fixés sur l’Idée et méprisant des choses sensibles, se laisse choir dans un puits 2 . Revenez au système de valeurs socratique. Dites à l’Europe qu’elle ne se fera pas sans quelque dépréciation du monde sensible, quelque abaissement de l’esprit pratique. La pure religion du pratique ne mènera jamais qu’à la guerre.

*

1 Ce mot est de M. Redslob, dans son Histoire des grands Principes du Droit des Gens, 1923. Il est cité dans un bel article des Études (Chrétienté médiévale et Société des Nations, par J. Lecler, 5 août 1932), dont la conclusion nous semble à méditer : « On peut reprocher à l’unité chrétienne du Moyen Age de s’être un peu trop confinée dans le domaine religieux et intellectuel, de n’être pas assez descendue sur terre pour organiser plus complètement les intérêts matériels de l’humanité. La Société des Nations paraît encourir le grief opposé : née de l’évolution économique et des déceptions du nationalisme, elle fait des efforts méritoires pour organiser temporellement l’humanité ; peutêtre ne se préoccupetelle pas assez de l’effroyable anarchie spirituelle et morale où se débat le monde moderne. Puissetelle, d’accord avec la religion du Christ, faire pénétrer dans la société humaine la paix, l’unité spirituelle et morale sans laquelle tous les règlements, toutes les organisations et toutes les polices du monde resteront impuissants. »

2 Théétète, 174 a [Édition/rechercher : ‘Thalès’].

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Voici, dans le passé de l’Europe, un jour qu’il vous faudra hautement flétrir. C’est lorsque les docteurs de la Renaissance et de la Réforme — les « humanistes » ! — se sont dressés contre l’unité chrétienne et ont mis au service des princes et de leurs orgueils séparatistes, en la travestissant honteusement, l’idée de l’imperium romanum et la vénération dont elle était l’objet. Selon cette idée, la souveraineté, avec son attribut essentiel : le droit de guerre, appartenait à l’Empire et à lui seul ; elle n’appartenait pas aux parties de l’Empire, entre lesquelles, grâce à cette clause, Rome réussissait à empêcher la guerre, à faire régner la sainte pax romana. Cette belle idée avait été transportée, telle quelle, au double directoire du Pape et de l’Empereur. Cet Empire à deux têtes, lui aussi, possède seul la souveraineté, et contrarie par là, en théorie du moins, l’appétit de guerre mutuelle des royaumes qui le composent. Et tout de suite, sans doute, les rois repoussent cette clause, entendent se ruer en liberté chacun sur son voisin, se grossir à ses dépens. Toutefois, ils sont gênés de sentir que leurs entretueries sont une injure au droit de l’époque, qu’elles violent cette loi de l’imperium romanum dont la lettre, du moins, les éblouit toujours. C’est alors que leurs humanistes ont l’idée de tourner cette loi à leur profit, d’enseigner que c’est aux rois qu’elle s’applique, à chacun d’eux séparément, et non plus au pouvoir qui prime leurs distinctions. C’est alors que les Bodin, les Alciat, les Machiavel se mettent à conférer aux nations particulières la souveraineté et le droit de guerre, dont le concept n’avait pas été fait pour elles, mais formellement contre elles. Si encore, en niant désormais la hiérarchie des pouvoirs et proclamant l’égalité

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des souverainetés, ils en avaient admis la conséquence logique :

le devoir pour chacune de respecter les autres, le devoir pour les grandes de respecter les petites. Mais non, ils décernent aux nations une souveraineté libre de tout frein, qui ne sait d’autre loi que celle du chacun pour soi. Honte à ceux dont le devoir était de combattre la passion de l’homme à affirmer son moi au mépris de tout ce qui n’est pas lui, et qui se sont faits les valets de cette passion. Honte à la trahison des clercs.

Toutefois ne l’oublions pas : certains de ces humanistes sont restés vaillamment fidèles au devoir de leur état. Singulièrement le plus grand d’entre eux : Érasme. Celui-là n’a jamais voulu signer la charte des égoïsmes nationaux que lui tendaient ses pairs. Il les rappelle au sens de l’unité chrétienne, est prêt à les flétrir de déchirer la robe sans couture de Jésus. Il leur mande :

L’esprit de Christ est fort loin de cette distinction entre l’Italien et l’Allemand, le Français et l’Anglais, l’Anglais et l’Écossais. Qu’est devenue cette charité qui fait aimer jusqu’aux ennemis, puisqu’un changement de nom, une couleur d’habit un peu différente, une ceinture, une chaussure et de semblables inventions humaines font que les hommes sont odieux les uns et les autres. Et encore : « Nous avons tous été baptisés par un même esprit pour être un seul corps ; et nous avons tous bu de l’eau spirituelle du rocher pour avoir le même esprit 1 . Ailleurs 2 ,

1 Manuel du soldat chrétien, chapitre intitulé : « Sentiments que doit avoir un chrétien. »

2 Dans l’Adage : « Spartam nactus ».

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il dit leur fait aux Louis XII, aux Maximilien, et autres parvenus de la souveraineté.

J’ai dit, au début de ce discours, qu’il vous faudra proposer à l’Europe des héros de l’idée européenne. Voilà l’un d’eux tout désigné. Sa statue, par vos soins, devrait se dresser depuis la mer du Nord jusqu’à l’Adriatique, à Oxford, à Paris, à Mayence, à Venise, en tous ces lieux sous la diversité desquels il restait semblable à lui-même, parce qu’il ne vivait que la vie de l’esprit. Parfait symbole du citoyen de l’Europe, transcendant à ses divisions.

@

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Discours à la nation européenne

IV

Tout ce qui est goût littéraire, charme, poésie,

peut revêtir une forme locale ; mais la

amusement

science est unique, comme l’esprit humain.

Renan, Feuilles détachées.

Déplorons la disparition du latin au profit des langues nationales. — L’Europe devra élever les œuvres de l’intelligence audessus des œuvres de la sensibilité. — Résistances qu’elle trouvera. — Exaltons la culture au sens grécoromain du mots par opposition au sens germanique.

@

Il y a, dans ce passé de l’Europe, un autre jour encore dont

on nous enseigna qu’il fut grand, que nous devions l’honorer.

C’est le jour où les clercs, les savants, les hommes de l’esprit

ont, pour publier leur pensée, abandonné la langue latine, et se

sont mis à adopter la langue de leurs nations respectives. Vous

voyez couramment, dans les manuels d’histoire et de tous les

pays, un chapitre qui porte pour titre : « Éclosion des littératures

nationales », et dans lequel le ton du maître implique

l’admiration qu’il a, qu’il propose à l’enfant d’avoir, pour ce

mouvement « libérateur ». Là encore, si vous voulez faire

l’Europe, il vous faudra renverser l’enseignement. Il vous faudra

dire à vos fils qu’il était beau cet âge où les hommes de pensée,

usant entre eux, d’un bout de l’Europe à l’autre, d’une langue

unique et inaccessible au vulgaire, symbolisaient aux yeux des

hommes l’unité du monde de l’esprit pardessus la diversité

guerroyante du monde de l’intérêt et de la passion ; qu’elle fut

déplorable l’heure où, exprimant désormais leur pensée dans

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Discours à la nation européenne

leur langue nationale, ils en sont venus à croire que la pensée ellemême avait une nationalité, et aux injures que les nations s’assènent au nom de leurs appétits ont ajouté celles, autrement blessantes, dont elles s’accablent au nom de l’esprit.

Beaucoup d’entre vous se récrient : « Quoi ! Nous allons condamner le jour où l’écrivain prit un parti d’où devaient sortir des œuvres admirables, dont la beauté est liée intimement à la langue particulière où elles se sont exprimées ? L’acte qui nous a valu La Divine Comédie, les Fables, le Chant de la Cloche ? » Ici, il vous faudra regarder courageusement en face la vérité. Ces œuvres que vous m’opposez, qui, pour une grande part, en effet, valent par ce qu’elles ont de national et d’intraduisible, sont des expressions de la sensibilité humaine plus que de l’intelligence. Elles sont œuvres de poètes, non pas œuvres de penseurs. Cellesci, dans la mesure où elles sont vraiment de la pensée, ont une valeur qui, pour autant que l’esprit est indépendant de la matière, est indépendante de la forme accidentelle dans laquelle elles s’expriment. Je ne vois pas ce que le Discours de Descartes ou la Critique de Kant gagnent, en tant que pensée, d’avoir été écrits dans des langues nationales, moins encore ce que perd l’œuvre de Thomas d’Aquin, de Spinoza ou de Newton à ne l’être point. Je dirai même que l’œuvre des poètes, dans ce qu’elle porte de beauté intellectuelle, dans la justesse de ses vues sur les choses, dans la force interne de son plan, dans le bonheur de ses proportions, est indépendante, elle aussi, de la langue où elle s’exprime ; la perfection architecturale d’une tragédie de Racine, la vérité d’une page de Faust existent abstraction faite

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Discours à la nation européenne

des langues où elles s’incarnent. Or, il faut vous l’avouer : vous ne ferez l’Europe que si vous placez résolument les œuvres de l’intelligence audessus de celles de la sensibilité, le philosophe et le savant audessus du poète et de l’artiste, précisément parce que l’intelligence des peuples peut, pour une grande mesure, se rendre indépendante de leurs génies particuliers, tandis que leur sensibilité le sait beaucoup moins. Vous pouvez déjà voir combien ils communient davantage dans l’étude de la physique ou de l’astronomie que dans leurs réactions devant un paysage ou devant la vie courante. Votre enseignement, l’exemple que vous donnerez par vos goûts personnels, devront se modeler sur cette idée : l’Europe sera plus scientifique que littéraire, plus intellectuelle qu’artistique 1 , plus philosophique que pittoresque. Et, pour maint d’entre vous, cet enseignement sera cruel. Ces poètes sont autrement savoureux que ces savants ! ces artistes autrement enivrants que ces penseurs ! Il faut vous résigner :

l’Europe sera sérieuse ou ne sera pas. Elle sera beaucoup moins « amusante » que les nations, lesquelles l’étaient déjà moins que

1 Voici une page qui montre excellemment combien l’esprit de science est, plus que l’esprit littéraire, propre à créer de l’accord entre les hommes. L’exaspération qu’elle produira, notamment chez les littérateurshistoriens, et particulièrement par son dédain pour l’originalité, prouve une fois de plus combien l’artiste est organiquement hostile à cet accord :

Toute science travaille à établir des propositions incontestables sur lesquelles l’accord puisse être complet entre tous les hommes ; l’idéal est d’arriver à une formule si impersonnelle qu’elle ne puisse être rédigée autrement ; une proposition marquée de l’empreinte personnelle d’un homme n’est pas encore une vérité scientifique prête à entrer dans ie domaine commun. Aussi, tandis que l’artiste cherche à mettre sur son œuvre la marque de sa personnalité, le savant doitil s’efforcer d’effacer la sienne. Les historiens commencent à sentir confusément cette nécessité ; ils ont renoncé à la recherche romantique des formes originales et s’efforcent d’adopter un ton impersonnel et abstrait. (Ch. Seignobos, L’Orientation de l’histoire ; Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. VIII, p. 305.)

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Discours à la nation européenne

les provinces. Il faut choisir d’éternels enfants.

:

ou

faire l’Europe ou rester

Les nations auront été de belles Clorindes, heureuses d’être des objets sensibles et charnellement aimés. L’Europe devra ressembler à cette jeune savante du XIII e siècle qui enseignait la mathématique à l’Université de Bologne, et se montrait voilée devant ses auditeurs pour ne les point troubler par sa beauté.

*

Cette résolution d’élever les œuvres de l’Intelligence audessus de celles de la sensibilité, je ne la vois guère chez les éducateurs actuels de l’Europe, fussentils les moins acquis aux passions particularistes, les plus soucieux d’unir les peuples. Ce que je vois chez presque tous, c’est, au contraire, le désir d’humilier

l’Intelligence dans sa prétention à l’universel, de l’identifier à la scolarité ; d’honorer la sensibilité dans ce qu’elle a de plus personnel, de plus inexprimable, de plus intransmissible, de plus antisocial ; d’en faire le mode suprême de la connaissance, voire de la connaissance « scientifique , en équivoquant sur ce mot. Il

y a là comme une vénération de la sensation, propre à une

époque décadente, dont les palais blasés sont devenus insensibles aux âpres produits de la pure pensée. Il vous faudra,

si vous voulez faire l’Europe, rompre avec ces byzantinismes et

revenir à l’exaltation des productions de l’Intelligence dans la volonté qu’elles ont d’ignorer les appels de la sensibilité individuelle, en vous attachant à montrer ce qu’une telle volonté implique de victoire sur la chair et de moralité.

*

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Un des vôtres — car il veut sincèrement faire l’Europe — a exprimé avec toute la netteté souhaitable, et sous une forme frappante, le rebut qu’est pour lui l’œuvre de science. Très exactement il définit la science le domaine des problèmes où l’on ne parle du réel qu’à la troisième personne, le domaine du lui. Tant que nous restons dans ce domaine, déclaretil, « il y a en nous cette absence d’intérêt sur les choses, cette teinte objective qui fait l’ennui 1 ». Au contraire, dans le domaine de la véritable existence, qui est celui des moi et des toi et de leur dialogue, voire du dialogue des moi avec euxmêmes, nous trouvons un inépuisable intérêt. On ne saurait dire plus franchement qu’on est totalement fermé aux émotions que peuvent causer les pures idées, et uniquement capable de celles que peut créer l’intérêt que nous portons à notre personne concrète ou à d’autres semblables à elle. Or, je tiens que c’est en devenant capables d’intérêt pour le domaine du lui que les habitants de l’Europe feront l’Europe ; ce lui sera l’Europe ellemême, faite sans doute des toi et des moi, mais s’élevant audessus d’eux et étant autre chose qu’eux, de la même manière qu’un plan est autre chose que l’ensemble des droites qui le composent. Tant qu’ils ne sortiront pas du domaine des toi et des moi, du domaine de la « vraie existence », ils ne feront pas l’Europe, parce qu’ils seront, comme le dit fort bien le même penseur, dans le domaine de l’amour, mais seront du même coup dans le domaine de la haine, qui est le même domaine ; parce qu’ils ne seront pas dans le domaine de la justice, dans le

1 G. Marcel, d’après J. Wahl, Vers le Concret, p. 249.

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domaine du juge, qui est essentiellement le domaine — ennuyeux — du lui, transcendant au toi et au moi. La guerre est éminemment un dialogue du toi et du moi.

Il y a des hommes qui ne trouvent aucun « ennui », mais au contraire leur intérêt suprême, dans le domaine des choses étrangères au toi et au moi : le chimiste Davy se mit à danser dans son laboratoire quand il découvrit le potassium ; Hamilton quand il trouva sa théorie des quaternions ; ceux qui ont connu Charles Hermite content que ses yeux exprimaient la passion quand il parlait de certaines fonctions mathématiques. « Mon enfant, disait Biot à Pasteur, j’ai tant aimé les sciences dans ma vie que cela m’en fait battre le cœur. » C’est en conviant les peuples à vénérer cette forme d’âme que vous pouvez espérer de faire l’Europe ; ce n’est pas en leur donnant comme modèles ceux qui ne connaissent que le moi humain.

*

L’esprit scientifique, on l’a dit excellemment 1 , c’est l’identification du divers. On pourrait ajouter que, symétriquement, l’esprit littéraire (du moins moderne), c’est la diversification de l’identique. Ai-je raison de croire que l’Europe, pour se faire, devra être plus scientifique que littéraire ?

Platon dirait que l’Europe n’aura nullement pour principal ressort, comme certains le veulent, le respect de la catégorie de l’Autre ; elle sera la superposition de la catégorie du Même à celle de l’Autre, de celle de l’Un à celle du Plusieurs.

1 E. Meyerson.

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*

Et il ne s’agit pas du tout de détruire l’Autre ; il s’agit d’inviter les hommes à porter leur attention sur le Même. Quand l’apôtre s’écrie : « Il n’y a plus ni Grec, ni juif, ni Scythe, mais Christ est en toutes choses », il n’entend nullement que ces différences nationales n’existent plus ; il entend que les hommes doivent s’efforcer de se sentir dans une région d’euxmêmes où elles s’effacent.

*

J’ai dit qu’il vous fallait exalter les œuvres de la pensée pour autant qu’elles sont indépendantes de la langue accidentelle dans laquelle elles s’expriment, c’estàdire pour autant que l’esprit est indépendant de la matière. Acceptezvous cette indépendance ? Du moins pour quelle mesure ? Vos goûts philosophiques du jour m’en font douter, mais croire que vous ne concevez l’esprit que joint à la matière, que l’esprit « incarné ». Vous ne m’accorderez pas, je crois, que la vérité d’une page de Faust existe, abstraction faite de la langue où elle s’est signifiée. Votre métaphysique me parait être celle d’Innocent III, qui se réjouissait de la soumission de Jean sans Terre parce que, déclaraitil, « les puissances royale et sacerdotale se trouvent ainsi unies, comme sont unis l’âme et le corps, pour le plus grand profit de l’une et de l’autre 1 ». Mot inouï dans la bouche d’un chrétien : l’âme trouvant son profit par son union au corps !

1 Ad magnum utriusque commodum et augmentum. (Lettre d’Innocent III à Jean sans Terre, 11 novembre 1213.)

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Si telle est votre foi, jamais vous n’inciterez les peuples de l’Europe à se dégager de leurs incarnations particulières pour s’élever à l’esprit, qui pourrait les unir. Là encore, la première conversion que requiert votre ouvrage devra se faire dans vos cœurs.

*

Élevez vos écoliers à vénérer l’Église pour avoir si longtemps travaillé à empêcher le spirituel de choir dans le national. Honorezla, quels qu’aient été ses mobiles, quand, au concile de Trente, elle repousse l’emploi des langues nationales pour la messe, maintient le latin.

Honorez l’ordre des Jésuites quand, en pleine guerre de Trente Ans, parmi le frisson naissant des orgueils nationaux, leur général commande à ses collègues : « Ne disons pas : ma patrie. Cessons de parler un langage barbare ; quand, à la même époque et déjà depuis cent ans, leur plan d’études impose le latin dans les cours, dans la correspondance, dans la conversation ; quand, encore au XVIII e siècle, ils enseignent en latin les langues nationales : quand, quelques années avant la Révolution et la furie des « nationalités », ils se font réprimander par le gouvernement de l’Autriche parce qu’ils ignorent l’orthographe allemande 1 .

Ne glorifiez pas le jour où la prière s’est nationalisée.

*

Et je vous dirai encore, si vous voulez faire l’Europe :

1 A. Mater, Les Jésuites, p. 159.

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Élevez vos écoliers dans le respect des humanités comme les ont comprises les Jésuites, les studia humanitatis, l’étude de l’essentiellement humain. Montrezleur que les grands adversaires de cette discipline ont été les Allemands, au lendemain de leur victoire de 1870, par leur désir de repousser une éducation valable pour l’homme universel, et de s’affirmer en tant que distincts du reste du monde et supérieurs à lui. Montrezleur, en janvier 1871, les gorges chaudes de Bismarck, dans ses causeries avec son secrétaire, au château de Ferrières, à propos de l’humanisme ; les sorties du jeune Guillaume II contre les « philologues » ; sa volonté de faire « de jeunes Allemands et non de jeunes Grecs ou Romains » ; sa déclaration selon laquelle les grandes journées de l’Antiquité doivent être considérées par rapport à celles de l’Empire allemand et l’enseignement de l’histoire désormais « de Sedan à Marathon » 1 .

Élevez vos écoliers dans le respect de la culture, au sens grécoromain, tel qu’il a été admirablement exprimé par un maître qui, d’ailleurs, se trouve être un Allemand : le culte du Bien et du Beau « qui n’appartient à aucun pays (Goethe). Élevezles surtout dans le respect de la culture en tant qu’elle est un luxe, une inutilité, une valeur non pratique. Flétrissez le sens qu’en ont donné certains Allemands de ce dernier demi-siècle, suivis, hélas ! par tant de Latins : l’art de tirer de chaque individu le maximum de rendement pour l’État.

1

Cf. Michel

Bréal, « La tradition

du latin

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en France », Revue des Deux

Discours à la nation européenne

Clercs français, prêchez la culture grécoromaine pour tous les hommes, afin qu’ils se sentent dans une région d’euxmêmes transcendante au national. Ne la prêchez pas, comme tels de vos compatriotes, exclusivement pour les Français, afin qu’ils se sentent encore plus Français, plus distincts de ce qui n’est pas eux.

@

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Discours à la nation européenne

V

Leur langage appartenait à toutes les nations.

Actes, II, 6.

Que les éducateurs de l’Europe donnent l’exemple d’une classe d’hommes qui

ne se pensent pas dans le national. — Qu’ils détruisent en eux l’œuvre du

XIX e siècle. — Poincaré et Maxwell. — De l’attitude que devraient prendre les

clercs allemands au sujet de la responsabilité de la dernière guerre.

@

J’ai parlé de l’unité de la vie de l’esprit, que symbolisait jadis

l’emploi de la langue latine par tous les penseurs de l’Europe. Il est clair qu’il s’agit ici de la vie profonde de l’esprit, des principes

qui font son essence. Pour ce qui est de l’application de ces principes, de l’activité pratique de l’esprit, c’est la diversité qui

est la loi, et éminemment la diversité selon les nations. Qui niera que la conduite d’un travail scientifique, l’exposition d’une

doctrine, l’exploitation d’une idée, soient différentes selon qu’elles sont d’un Français, d’un Allemand, d’un Anglais ?

Ces différences, bien entendu, existaient au sein de ce que j’ai appelé l’unité spirituelle de l’Europe d’autrefois. Dans une

même Université du XIII e siècle, où se coudoyaient des étudiants et des docteurs de toutes nations, le commentaire d’un texte des

Sentences ou d’un verset des Décrétales n’était pas le même selon qu’il était mené par un homme de la Saxe, de l’Irlande ou

de l’Auvergne. L’usage du latin n’empêchait pas ces divergences, qui se faisaient jour ne fûtce que par les manières diverses dont

on traitait cette langue. Encore aujourd’hui, il suffit de lire le discours latin d’un docteur de Marbourg et d’un autre de

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Discours à la nation européenne

Bordeaux pour constater qu’il existe un latin allemand, très distinct du latin français.

Oui, ces différences existaient, mais les penseurs d’alors ne portaient pas leur attention sur elles, du moins la portaient beaucoup moins que sur ce qui, parderrière elles, les unissait entre eux. Sans doute, dans l’intérieur de chaque école, les étudiants se groupaient en « nations » 1 et il serait bien difficile d’admettre, même si les faits ne témoignaient du contraire, que chacun de ces groupes n’ait point très vite senti la différence du tour de son esprit — et différence, ici, s’appelle tout de suite supériorité — par rapport à celui des autres. Mais il est très visible aussi que l’impression de ces différences s’évanouissait chez eux dans le sentiment, beaucoup plus fort, de l’identité de leurs spéculations, de leurs méthodes, de leurs idéaux ; surtout s’ils comparaient ces méthodes et ces idéaux avec ceux des laïcs. L’opposition des uns aux autres, selon leurs nations dans l’intérieur d’une même école, était beaucoup moins réelle à leurs yeux que l’opposition d’eux tous au monde des fonctionnaires et des marchands. C’est en bloc, et sans distinction de nationalité, qu’ils se ruaient à tout instant, dans les villes universitaires, sur

1 Les nations universitaires ne correspondaient nullement, d’ailleurs, aux divisions politiques de l’Europe ; elles étaient des groupements que les étudiants avaient créés librement parmi eux selon leurs affinités de race et de

langue. Ainsi, dans l’Université de Vienne, au XIV e siècle, la nation d’Autriche comprend les étudiants d’Italie ; la nation de Hongrie, les Slaves ; la Rhénanie, les Français ; la Saxe, tous les Scandinaves et les Britanniques. Les Universités du Moyen Age plaçaient l’étude au-dessus de la guerre. Elles invitaient les sujets de nations ennemies à poursuivre leur travail

« malgré toutes hostilités, toutes guerres, toutes représailles. » (Statuts de

l’Université de Florence, 1387.) J’emprunte ces renseignements à l’excellente étude de M.A. Rastoul :

« L’Internationale universitaire et la Coopération intellectuelle au Moyen Age. (Encyclopédie Pax, 1932.)

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le monde des nonétudiants. Quant aux maîtres, le droit que leur donnait leur grade d’« enseigner par toute la chrétienté » (jus ubique docendi) les haussait, même aux yeux de leurs élèves, à un véritable caractère supernational. Il ne venait à l’idée d’aucun étudiant parisien de s’étonner d’avoir pour directeur l’Allemand Albert le Grand ou l’Italien Thomas d’Aquin, ni d’aucun bachelier viennois de trouver mauvais de confier la formation de son esprit au Français Jean Gerson 1 . On peut dire que ce peu d’attention des intellectuels aux désinences ethniques de leur esprit se poursuit jusqu’à la fin du XVIII e siècle, malgré l’abandon par eux du latin et l’adoption des langues nationales. On ne voit guère, avant cette date, les penseurs d’outreRhin s’employer à montrer que Leibniz ou Kant sont des cerveaux essentiellement germaniques, ni les docteurs français à établir que Descartes ou Racine ne pouvaient être nés que de ce côté des Vosges. Voltaire pouvait écrire en 1767 : « Il se forme en Europe une république immense d’esprits cultivés. »

Or, au début du XIX e siècle, vous avez renversé cet ordre. Vous vous êtes mis à ouvrir les yeux tout grands sur les manières diverses dont vous exercez l’esprit selon vos nationalités. Vous vous êtes mis à brandir ces modalités nationales, clamant chacun que la vôtre était précellente, celle de votre voisin misérable. Vous vous êtes ingéniés à en fixer les traits, à en saisir les sources, à en prendre conscience dans leurs articulations les plus ténues. Vous avez méprisé le fonds

1 Bien mieux, dans certaines universités italiennes, à Pérouse, à Florence, à Padoue, le maître doit être un étranger ; la Commune entend par là qu’il demeure supérieur aux querelles des factions. (Rastoul, op. cit., pp. 35-36.)

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commun de l’activité intellectuelle pour n’en retenir que ces incarnations particulières, et statuer qu’elles seules méritaient vos respects. Les penseurs de l’Allemagne ont commencé avec Lessing, avec Niebuhr ; puis ce fut ceux de l’Italie, avec Gioberti, ceux de la France, avec Barrès. Les peuples vous ont suivis. On n’a plus entendu parler que de science française, de science allemande, de culture latine, de culture germanique. Vous savez ce qui en advint, combien vous avez réussi à transformer les rivalités simplement politiques des nations en des haines essentielles, à rendre leurs guerres inexpiables.

Qu’allezvous faire maintenant, vous qui voulez créer l’Europe, enseigner l’unité ? Abolir, dans vos cœurs, l’ortie de ces caractéristiques nationales ? Vous ne le pouvez pas. Vous êtes dans l’état de ces époux qui ont eu entre eux une explication terrible où ils se sont jeté à la face l’opposition profonde des maisons d’où ils sortent et jamais ne l’oublieront. La conscience que vous avez prise de vos différences, la violence dont chacun de vous les a clamées à l’autre en ont centuplé la réalité. Ce qu’il vous faut faire maintenant, c’est accepter ces différences, les supporter, cesser de vous les assener furieusement l’un à l’autre, reconnaître la valeur de ce qui ne vous ressemble pas ; c’est pratiquer ce que vous avez nommé vousmêmes le désarmement intellectuel ; c’est surtout porter vos regards sur les principes fondamentaux de l’activité de l’esprit, sur ces principes dont la garde, toujours si difficile, est votre fonction propre en même temps que votre éminente dignité et qui siègent, eux, dans une région de votre être transcendante à vos diversités nationales.

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Ici encore, il vous faut détruire en vous l’œuvre impie du XIX e siècle. Je vous donnerai un bel exemple de cette maîtrise.

Une des formes les plus graves de la mésentente de vos esprits en raison de leurs marques nationales est la stupeur qu’éprouve l’esprit français en face du manque de logique de l’anglais, de son acceptation du contradictoire, du noncoordonné. Cette stupeur a été sentie avec une profondeur particulière et nettement formulée par Henri Poincaré, lors de sa rencontre avec le Traité d’électricité de Maxwell. Le grand mathématicien a décrit dans une page célèbre le sentiment de malaise et même de défiance qui s’empare du lecteur français quand il ouvre ce traité où tel chapitre, ditil, pourrait être supprimé sans que le reste du volume en devînt moins clair et moins complet, où tel autre, à peu près incompatible avec les idées fondamentales de l’ouvrage, ne tente même pas de s’y accorder 1 . Mais, à la page suivante, il déclare : « Deux théories contradictoires peuvent, pourvu qu’on ne les mêle pas, et qu’on n’y cherche pas le fond des choses, être toutes deux d’utiles instruments de recherche, et, peutêtre, la lecture de Maxwell seraitelle moins suggestive, s’il ne nous avait pas ouvert tant de voies nouvelles divergentes. » Poincaré reconnaît donc la valeur de l’esprit anglais dans son acceptation de théories contradictoires, pourvu qu’on ne mêle pas ces théories et qu’on n’y cherche pas le fond des choses, c’estàdire pourvu que l’on conserve le respect du principe d’identité et qu’on ne cesse pas de croire qu’une véritable explication des choses doit être cohérente. Or, le savant

1 H. Poincaré, Électricité et Optique, I : Les théories de Maxwell et la théorie électromagnétique de la lumière, Introduction.

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anglais homologue ce jugement ; car, bien loin de se glorifier — comme certains romantiques le voudraient — de n’avoir pas concilié ses contradictoires, il le déplore et visiblement pense que son œuvre en porte une marque d’imperfection. « Je n’ai pas été capable, ditil avec regret et comme honteux de lui-même, de faire le pas suivant : d’étendre aux faits dont je vais parler maintenant l’explication que j’ai donnée jusqu’ici. » Ainsi, dès qu’ils portent leurs yeux sur les devoirs essentiels de l’esprit, les deux savants, si hostiles l’un à l’autre par leurs formations nationales, se trouvent en communion.

Revenez à l’éternel, et toutes les criailleries du nationalisme s’éteindront dans vos cœurs.

*

Vous aurez à lutter grandement pour obtenir des vôtres ce désarmement intellectuel. Je ne parle pas de ceux qui font des livres pour bien établir que le Geist est autre chose que l’Esprit. Ceuxlà, quoi qu’ils prétendent, ne pensent qu’à entretenir l’orgueil de leur nation et son refus de se fondre aux autres. Mais que dire de celui-ci 1 qui semble vouloir vraiment faire l’Europe et intitule une étude : « Un précurseur français de Copernic :

Nicolas Oresme ». Pourquoi un précurseur « français » ? — Pourquoi pas simplement : « Un précurseur de Copernic » ? De cet autre 2 qui, venant de montrer les excellents travaux que des savants allemands ont récemment produits sur l’histoire de l’Alsace, souhaite que la France ne laisse pas « accaparer » par

1 P. Duhem.

2 Ch. Pfister, in Revue historique, juillet 1932.

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ses voisins l’étude de cette histoire et déclare que l’Université française de Strasbourg et les sociétés savantes de cette ville « ont le devoir de monter la garde du Rhin » ? Qu’estce que l’idée d’accaparement vient faire ici ? Et la garde du Rhin ? Les sociétés savantes, françaises ou allemandes, ont le devoir de monter la garde de l’esprit, et, dès l’instant que de bons travaux sont faits sur l’histoire de l’Alsace, un vrai prêtre de la science n’a pas à s’occuper s’ils sont l’œuvre de Français ou d’Allemands. Il y a quelques semaines, j’entendais un docteur écossais faire honte à ses compatriotes parce que les meilleures éditions de leur poète national, Dunbar, étaient faites par des Allemands. Comme si l’important, pour ce ministre de l’esprit, ne devait pas être qu’il y eût de bonnes éditions de Dunbar, et non pas qu’elles fussent l’œuvre de ses concitoyens. Ce n’est pas avec des cœurs si mal déliés de leur sol que vous créerez l’Europe.

*

Je vous dis : « Ne vous pensez pas dans le national. » Je ne vous dis point : « Ne soyez pas dans le national. »

D’aucuns vous ont prêché : C’est en étant le plus nationale

qu’une œuvre sert le mieux l’universel. Quoi de plus espagnol que Cervantes, de plus anglais que Shakespeare, de plus italien que Dante, de plus français que Voltaire ou Montaigne, que

; et quoi de plus universellement

Descartes ou que Pascal

humain que ceuxlà 1 ? » — D’abord, estil bien sûr que tel écrivain de terroir et de renommée étroitement locale ne soit pas plus proprement français que Pascal, plus proprement anglais

1 André Gide.

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que Shakespeare, plus proprement espagnol que Cervantes ? Mais surtout, estil vrai que ce soit en étant nationaux que ces maîtres ont servi l’universel ? Non. Ils ont servi l’universel, parce qu’ils ont prêché l’universel, parce qu’ils ont parlé dans l’universel. S’ils avaient prêché le national, ils eussent eu beau être les plus nationaux des écrivains, ils eussent servi le national, et non l’universel. Treitschke et Barrès étaient éminemment nationaux ; ils n’ont nullement servi l’universel. Érasme et Spinoza l’ont servi, et n’avaient pas de nation. Vous ferez l’Europe par ce que vous direz, non par ce que vous serez. L’Europe sera un produit de votre esprit, de la volonté de votre esprit, non un produit de votre être. Et si vous me répondez que vous ne croyez pas à l’autonomie de l’esprit, que votre esprit ne peut être autre chose qu’un aspect de votre être, alors je vous déclare que vous ne ferez jamais l’Europe. Car il n’y a pas d’Être européen.

*

La cité permanente, non la cité terrestre.

Saint Augustin.

Et je vous dirai encore, voulant toujours que vous donniez au monde le spectacle d’une race d’hommes qui ne pensent pas dans le national : Désintéressezvous de vos nations, désintéressez-vous de leur histoire, de leurs guerres, de leurs victoires, de leurs traités, de leurs apogées, de leurs décadences. Revenez à Thomas More et à Budé qui discutaient

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de théologie et de linguistique pendant que leurs patries jouaient leur vatout audelà des Alpes ; à Hegel dont le seul souci, au lendemain d’Iéna, était de trouver un coin pour philosopher ; à Goethe et à Schiller dont la correspondance, durant vingt ans, ne contient pas dix lignes sur les guerres où se joue l’existence de leur pays ; à Renan qui déclarait ne ressentir aucune fierté de l’épopée napoléonienne, et assez peu de souffrance de la défaite de 1870. Soyez ces hommes chez qui la seule région vraiment sensible et vulnérable est la région de l’esprit 1 . Vous, clercs français, ne soyez pas glorieux de Jeanne d’Arc ou de la Marne ; soyez glorieux si votre intelligence est bonne, si elle est, comme voulait un des vôtres 2 , une belle balance de précision. Vous, clercs allemands, ne soyez pas honteux de la capitulation du 11 novembre ; soyez honteux de mal raisonner, de mal penser.

Répudiez la furie de vos nations à se glorifier ellesmêmes, à humilier les autres : leur pont d’Austerlitz, leur pont d’Iéna, leur Trafalgar Square, leur Waterloo Bridge, leurs avenues de Sedan.

Et ne vous laissez pas accuser pour cela d’un stupide individualisme ; ne laissez pas dire que vous croyez sottement que chacun de vous ne relève que de lui-même, n’est le captif d’aucun passé, n’a été façonné par aucune ascendance.

1 Il est à remarquer que Fichte pose l’échelle de valeurs exactement contraire. « Celui pour qui la vie invisible, mais non point la vie visible, apparaît comme éternelle, peut bien avoir un ciel qui lui servira de patrie (ce

« ciel qui lui servira de patrie » sera, pour certains, la pure spiritualité) ; mais

L’homme qui n’a pas reçu en partage

cette patrie terrestre est bien à plaindre. » (Discours, VIII.) Ainsi, pour ce professeur de vie spirituelle, Thomas d’Aquin, l’auteur de l’Imitation, Érasme, Spinoza, sont « bien à plaindre » !

il ne saurait avoir de patrie terrestre

2 Taine.

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Discours à la nation européenne

Répondez que ceux qui vous ont faits sont ceux qui vous ont appris à penser ; c’est Socrate, c’est Bacon, c’est Descartes, c’est Kant. Dites à ces patriotes que, tout comme eux, vous avez vos ancêtres, dont vous portez fièrement l’héritage, et quelquefois durement, mais que votre héritage, à vous, est audessus de la nation. S’ils vous disent que, quoi que vous prétendiez, votre esprit porte la marque des penseurs de votre pays, que vous n’y pouvez rien, que, quoi que vous fassiez, vous êtes des leurs, répondez qu’il la porte dans ses formes extérieures, non dans sa réalité profonde ; que la puissance, qui est votre propre, de demander vos jugements à autre chose qu’aux émois de votre cœur ou aux éblouissements de votre cerveau, vous a été léguée par des hommes qui survolent les frontières de votre patrie.

Ce désintéressement que je vous demande, pour beaucoup il n’ira pas sans douleur. C’était facile à un Goethe, à un Leibniz, à un Érasme, de ne point se penser comme citoyens de l’Allemagne ; à un Galilée, à un Thomas d’Aquin, de placer leur vulnérabilité ailleurs qu’en leurs cœurs d’Italiens. L’Allemagne, l’Italie, la plupart des nations, n’existaient pas alors. Aujourd’hui vos patries sont nées ; vous les avez aimées ; vous vous êtes associés, dans vos cœurs, à leurs triomphes, à leurs humiliations. Une pâture s’est offerte à votre orgueil de vie ; et cette pâture, vous l’avez prise. Confessonsle ; depuis quinze ans, de ce côtéci du Rhin, les meilleurs d’entre nous ont éprouvé une mauvaise joie, au fond d’euxmêmes, d’appartenir à un pays vainqueur. Il vous faut à tout prix rompre cette solidarité que les

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Discours à la nation européenne

patries, dans la monstrueuse razzia spirituelle qu’elles mènent depuis cent ans et que vous leur avez laissé mener, ont su créer entre elles et vous. Là encore, il vous faut détruire l’œuvre folle du XIX e siècle.

*

Et ceci m’amène à vous dire, clercs allemands, le langage que vous devriez tenir dans la question de la responsabilité de la dernière guerre, si vous étiez de vrais clercs, soucieux de l’intérêt du supernational. Au lieu de vous montrer blessés au plus vif de vousmêmes parce qu’on porte cette responsabilité au compte de votre pays, au lieu de vous acharner à l’en décharger par des moyens dont aucun ne vous paraît trop bas, vous devriez dire à la face des hommes : Il est très probable, en effet, que l’Allemagne a voulu cette guerre ; si elle ne l’a pas voulue, elle était certainement capable de la vouloir, parce que ces capacitéslà font partie de l’essence de toutes les nations qui se veulent fortes, y compris cette France qui, aujourd’hui qu’elle est satisfaite, clame qu’on ne les vit jamais que dans le monde germanique. Mais cette vilenie de l’Allemagne ne nous intéresse pas. Nous n’existons qu’au spirituel, et ne ressentons point la gloire ou l’infamie des entreprises auxquelles doivent se livrer, pour la prospérité de leurs affaires, les bandes terrestres qui nous incorporent. » Et ne répondez pas qu’il s’agit là d’un problème de vérité, qui regarde le spirituel. Vous savez bien que vous n’avez tant d’émoi à discuter ce problème que parce que la nation qu’on y accuse est votre nation. L’auriezvous si elle était

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Discours à la nation européenne

la France ou la Patagonie ? Recherchezvous la responsabilité de la guerre de Crimée, ou de la guerre russoturque ?

Clercs de tous les pays, vous devez être ceux qui clament à vos nations qu’elles sont perpétuellement dans le mal, du seul fait qu’elles sont des nations. Vous devez être ceux qui font qu’elles gémissent, au milieu de leurs manœuvres et de leurs réussites : « Ils sont là quarante justes qui m’empêchent de dormir. »

Plotin rougissait d’avoir un corps. Vous devez être ceux qui rougissent d’avoir une nation.

Ainsi vous travaillerez à détruire les nationalismes. A faire l’Europe.

*

J’entends vos soupirs : « Nous ne pouvons plus nous désintéresser de nos nations. Elles nous engagent aujourd’hui dans leurs guerres. Elles nous arrachent à nos cellules, nous mettent un sac au dos, un fusil dans la main ! »

Je réponds qu’elles ne peuvent engager que vos corps. Si vous avez donné vos âmes, c’est que vous le vouliez. Sous ce sac et ce fusil, votre jugement vous reste. Rendez à César ce qui revient à César, avec tout ce que signifie cette parole, c’estàdire en jugeant César et le méprisant. Imitez ces anciens chrétiens qui ont fait sauter l’État antique, non pas en refusant d’accepter ses lois, mais en refusant d’accepter ses dieux, et en concentrant sur leurs temples le mépris de l’univers.

*

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Discours à la nation européenne

Mais où prendsje que vos nations, partant pour leurs guerres, vous arrachent à vos cellules ? Elles vous arrachent à vos foyers. Car vous avez maintenant des foyers, des épouses, des enfants, des biens, des revenus, des places. Ces choses — que vous avez voulues, car nul ne vous les imposait — vous lient à vos nations, vous rendent solidaires de leur sort. Ce n’est pas ainsi que vous ferez l’Europe. L’Europe est une idée. Elle se fera par des dévots de l’Idée, non par des hommes qui ont un foyer. Les hommes qui ont fait l’Église n’avaient pas d’oreiller pour reposer leur tête.

@

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Discours à la nation européenne

VI

Il faut rendre les passions ridicules et méprisables.

Malebranche, Morale, 1, 7.

Rendons le nationalisme ridicule et odieux.

@

Un docteur chrétien, qui certainement vous eût aidé à faire

l’Europe, enseigne qu’un des meilleurs moyens pour ruiner les passions est de les couvrir de ridicule. Appliquez son précepte.

Appelez de toutes vos forces le ridicule sur la passion nationaliste. Montrez qu’elle fait de ses tributaires de véritables

pantins, capables des palinodies les plus comiques, telles que le vaudeville les exploite chez les femmes et chez les enfants, des

raisonnements les plus grotesques, des indignations les plus bouffonnes. Je vous signale quelques exemples. Il y a une

dizaine d’années, les pays de langue allemande, annexés par l’Italie grâce au traité de Versailles, protestèrent contre leur

nouveau sort. Les nationalistes français signifièrent à ces mécontents que la paix de l’Europe était impossible si tout le

monde ne s’inclinait devant les traités. Or, ces Français étaient les mêmes qui, pendant cinquante ans, avaient clamé leur

vénération pour l’AlsaceLorraine parce qu’elle n’acceptait pas le traité de Francfort. En même temps, les nationalistes allemands

qui, pendant les mêmes cinquante ans, n’avaient répondu que par un long éclat de rire aux protestations des Alsaciens, des

Polonais, des Schleswigois, se mettaient soudain à prononcer

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Discours à la nation européenne

que l’Italie ne garderait pas longtemps ses nouvelles acquisitions parce qu’on n’agit pas longtemps contre les droits de la conscience humaine » ! — En 1918, un nationaliste français, désireux que sa nation s’accrût de la Rhénanie, expliquait que cette annexion était juste en raison du « génie du Rhin », parce qu’il suffit, disaitil, de regarder une carte pour voir que l’Eifel est le prolongement naturel des Vosges. Ce vigoureux logicien ne semblait pas se douter que, si l’Eifel est le prolongement naturel des Vosges, les Allemands peuvent aussi bien dire que les Vosges sont le prolongement naturel de l’Eifel, et même plus justement, car les montagnes se prolongent » en s’abaissant vers la mer, non pas en remontant vers les terres. — Un autre nationaliste français conjure depuis trente ans ses compatriotes de ne pas perdre de vue qu’une nation qui veut vivre doit s’efforcer de demeurer ellemême, elle seule, se soustraire de tout son pouvoir à l’influence de l’étranger. Mais, le jour où ce docteur apprend que la Hollande et la Roumanie ne donnent plus à la culture française la place qu’elles lui donnaient jadis, il s’indigne et se lamente, comme si ces nations faisaient là autre chose que suivre son enseignement et s’appliquer à demeurer ellesmêmes. — N’oubliez pas les nationalistes anglais, qui jugent l’esprit protectionniste odieux quand ils le trouvent chez leurs voisins ; qui présentent leur abandon de l’étalonor comme un acte de liberté, alors qu’il leur a été imposé par l’erreur de leur politique ; les nationalistes italiens, pour qui l’irrédentisme est sacré quand il s’agit de la Savoie, mais infâme quand il s’agit du Tyrol ; les nationalistes français, qui ne veulent à aucun prix chez eux d’un gouvernement socialiste, mais trouvent inouï que

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Discours à la nation européenne

les Allemands n’en veuillent point. Rappelez aussi qu’il y a trente ans, aux fêtes du centenaire de Pétrarque, on ne convia point les nations de Goethe et de Shakespeare, lesquelles « ne sont pas latines », mais on convia les Roumains, peutêtre bien aussi

Précepteurs de l’Europe, amoncelez de tels

l’Uruguay

exemples, présentezles systématiquement, construisez fortement la risée du nationalisme.

*

Et faites encore ceci :

Ameutez les hommes contre la lâcheté du nationalisme, contre son manque d’honneur, son refus d’accepter ses responsabilités. Ameutezles contre ces nationalistes allemands, qui ont voulu cette dernière guerre de toute la force de gens qui se croyaient les plus forts, et qui content, aujourd’hui, qu’ils furent de doux agneaux paisibles, assaillis par des loups. Contre ces impérialistes français, qui avaient voulu, non moins que leur adversaire, la guerre de 1870 et qui, pendant cinquante ans, se sont employés à se donner pour d’innocentes victimes d’un barbare agresseur. Contre ces nationalistes hongrois, qui ont fait sculpter sur la grande place de leur capitale les statues des provinces odieusement arrachées à leur mère , alors qu’ils ont perdu ces provinces dans une guerre qu’ils ont saluée de tout leur cœur et dont ils comptaient tirer de grands accroissements. Sonnez le mépris public sur tous ces mauvais joueurs dont pas un n’a la dignité de dire : « Cette partie que nous avons perdue, oui, nous l’avons voulue. Honte à qui n’ose rien. Notre sort est celui que nous aurions infligé aux autres si nous avions vaincu. »

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Discours à la nation européenne

Montrez que ce fier langage, même s’ils voulaient le tenir, ils ne le pourraient pas, parce que les nations, qui divinisent leurs chefs pour avoir joué quand ils les font gagner, les massacrent pour la même raison quand ils les font perdre. Montrez la mauvaise foi, l’injustice inhérentes au nationalisme.

@

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Discours à la nation européenne

VII

Je t’ai établi pour la fédération humaine et pour la lumière des nations.

Isaïe, XLII, 6.

Quelle sera la langue supernationale ? Le français. — Nécessité de revenir à la religion de la clarté, de la rationalité, de l’apollinisme ; de rompre avec la religion du XIX e siècle pour le « dynamisme » et l’irrationalité créatrice. — Critique de l’idée de création, d’invention, d’originalité. — Nécessité de revenir à la théologie platonicienne.

@

Les habitants de l’Europe devront, s’ils veulent s’unir, adopter

une langue commune, qui se superpose à leurs langues nationales, comme, dans chacune de leurs nations, la langue

nationale s’est superposée aux parlers locaux, et à laquelle ils conféreront une sorte de primauté morale, comme les habitants

de la France la confèrent au français par rapport au picard ou au provençal, les habitants de la GrandeBretagne à l’anglais par

rapport au gallois ou à l’écossais. Ils vous demanderont alors :

« Qu’avezvous à nous proposer, comme langue supernationale ?

Car vous ne prétendez pas revenir au latin, qui ne fut jamais, d’ailleurs, que la langue des savants. »

Je réponds que cette langue est toute trouvée. C’est le français. — Quoi ! Cette langue si peu propre à exprimer le

tréfonds de l’être humain, cette langue éminemment rationnelle, c’est elle dont vous voulez faire la langue de l’Europe, dont vous

prétendez qu’elle l’accepte ? — Je dis que vous devrez obtenir

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Discours à la nation européenne

qu’elle l’accepte, si vous voulez faire l’Europe, et qu’elle l’accepte précisément à cause de sa rationalité.

Là encore, il vous faudra détruire l’œuvre du XIX e siècle. Admettons la psychologie courante et qu’il existe, dans l’âme humaine, deux zones distinctes : l’une — sombre et « profonde » — où tout n’est que volonté, appétit, attachement à soi-même, où la pensée et son langage, se confondant avec l’action, lui empruntent sa nature pathétique et irrationnelle ; l’autre — claire et « superficielle » — où la pensée, parvenue à se dégager de l’action et vivant de sa vie propre, se livre à l’activité désintéressée du jugement et de la raison. On peut dire que, durant dixhuit siècles, l’Europe pensante, héritière des traditions de ce monde romain dont elle a politiquement pris la place, honora souverainement cette seconde zone et enseigna aux hommes à l’honorer : ce fut le respect qu’elle professa pour le rationalisme hellénique, pour le génie dialecticien des théologiens catholiques, pour l’âme critique de la Renaissance ; ce fut l’estime suprême qu’elle conféra à la langue française, parce que, disait encore au XVIII e siècle une publication internationale, « elle exprime avec clarté ce que les vues de l’esprit ont de plus abstrait », parce que, déclarait dans le même temps un docteur d’outreRhin, elle présente une « moindre idiosyncrasie » et offre ainsi « à une plus grande variété d’hommes un terrain d’entente et de rencontre » — cette « moindre idiosyncrasie », qui fait d’elle un lieu de communion humaine, n’étant pas autre chose, précisément, que sa rationalité ; parce que, disait encore un contemporain, « elle

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Discours à la nation européenne

représente nos idées sans le moindre nuage 1 ». Cette considération de l’Europe pour la langue française était d’autant plus remarquable qu’elle ne s’accompagnait souvent d’aucune sympathie pour la France ; un Français admirait, en 1710, chez l’étranger dans ses rapports avec la France, « tant de condescendance pour la langue joint à tant de jalousie pour la nation 2 ».

Or, au XIX e siècle, sous le commandement de l’Allemagne, l’Europe s’est mise à renverser ces valeurs. Elle s’est mise à honorer la zone instinctive de l’âme humaine, à vénérer les littératures anglogermaniques, la langue allemande — la langue primitive — qui lui paraît l’expression la plus pure de cette racine de l’être. (Par un restant de pudeur, Fichte tient à appeler cette racine la raison.) Elle s’est mise à professer le mépris pour l’âme proprement rationnelle ; à humilier le génie grec à dater du criticisme socratique, à déprécier l’esprit de la Renaissance, à rabaisser la langue de la France et sa littérature. C’est le fameux procès de la « clarté française » entonné par la Dramaturgie de Hambourg, repris par Herder, par Fichte, très souvent par Nietzsche, et soutenu, depuis, par toute l’Europe 3 . Vous savez

1 C’est bien aussi la rationalité de la langue française que signalait cet étranger qui croyait voir qu’« elle est plus faite pour les sciences que pour les arts ». Toutes ces citations sont empruntées d’une étude de F. Baldensperger.

2 F. Brunot, Histoire de la langue française, t. V, p. 139.

3 En revendiquant pour soi la clarté. « La philosophie allemande possède la réflexion soutenue et clarifiée en ellemême » ; chose dont est absolument incapable la philosophie adverse « qui ne sait que papillonner ». (Fichte, Discours, VIII.) Toutefois, cet hommage à l’idée de clarté est, chez Fichte, un relent de son admiration pour la Révolution française. On ne le trouverait plus chez Nietzsche.

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Discours à la nation européenne

ce que nous devons à cette nouvelle prédication. Les peuples se sont appliqués à se sentir dans la partie la plus irrationnelle de leur être, dans leur race, dans leur langue, dans leur terroir, dans leurs légendes, c’estàdire dans ce qui les rive le plus décidément à leurs personnalités inéchangeables, dans ce qui les

oppose le plus inaltérablement l’un à l’autre. Telle est l’œuvre du

XIX e siècle. Nous en avons vu les effets.

Je dis qu’il vous faudra détruire cette œuvre ; restaurer chez les membres de l’Europe l’estimation suprême pour la partie rationnelle de l’homme, pour l’esprit socratique, pour le génie français. Cela en vertu d’une vérité d’école, que vous ne devez

quitter des yeux : parce que cette partie rationnelle est la seule dans l’embrassement de laquelle les hommes peuvent espérer sentir l’évanouissement de leurs oppositions, le levain de leur réconciliation. Rappelezvous la proposition du maître : « Les hommes ne sont en conformité de nature qu’en tant qu’ils vivent

C’est à cette condition seulement

selon le régime de la raison

que la nature de chaque homme s’accorde nécessairement avec celle d’un autre homme 1 . » Aussi bien, les ennemis de la paix,

les Treitschke, les Barrès, ne s’y sont pas trompés ; leur bête

noire est le rationalisme ; leur religion, l’Instinct.

Si vous me répondez qu’il vous sera impossible de ramener les hommes à ce souverain respect du rationnel, que vousmêmes l’avez perdu, qu’il vous faut leur trouver un terrain d’entente dans la religion du vouloirvivre, la seule à quoi ils soient maintenant sensibles, alors je dis que vous parviendrez

1 Éthique, pars IV, prop. 35 et cor.

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Discours à la nation européenne

peutêtre à établir entre eux une espèce d’amalgame d’égoïsmes, qui durera quelque temps pendant lequel ils laisseront de s’entretuer, mais dont la base sera toujours l’égoïsme avec sa virtualité de guerre et qui n’aura rien de commun avec la paix.

*

Certains d’entre vous trouveront étrange que je vienne, moi Français, plaider l’hégémonie de l’esprit français, alors que, par ailleurs, je prêche l’affranchissement du préjugé national. C’est le lieu de nous expliquer sur cet affranchissement et de proclamer qu’il ne consiste pas seulement à savoir reconnaître les torts et les infirmités de notre nation avec autant de sangfroid que s’il s’agissait d’une autre, mais aussi ses valeurs et son droit s’ils nous semblent évidents. C’est ce second degré de liberté auquel, depuis vingt ans, certains de mes compatriotes ont manqué, en s’obstinant à contester le droit de la France dans le conflit de 1914, alors qu’on peut assurer — surtout lorsqu’on songe combien leur âme toute littéraire est généralement peu difficile en fait de preuve — qu’ils l’eussent tout de suite admis si elle n’eût été leur pays. Les sévérités d’un Romain Rolland pour la France en cette affaire ne furent nullement dictées à ce docteur par un besoin de juge impartial ou de rigoureux historien dont on ne lui avait jamais connu l’aiguillon, mais par la volonté, toute passionnelle, d’échapper au nationalisme, dont il se fût cru tributaire s’il eût approuvé sa patrie. Il ne les eût certainement point conçues s’il eût été hollandais ou suédois. Elles sont un frappant exemple, bien que sous un mode inattendu, de la déformation de jugement que peut produire chez un homme son

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Discours à la nation européenne

impuissance à oublier qu’il est d’une certaine nation. Au surplus, l’adoption de la langue française comme organe supernational, et par égard pour sa rationalité, a été proposée, et encore récemment, par certains penseurs qui n’étaient pas de ma nation 1 . J’ajoute que je suis tout prêt à en admettre une autre si on me montre qu’elle possède plus de vertu encore pour conjoindre les hommes dans la clarté et la raison.

*

Détruire l’actuelle vénération de l’irrationnel sera difficile. Elle est partout. J’ai le sentiment qu’une des principales causes de la présente impopularité de la France, on peut dire près du monde entier, est sa rationalité, son entêtement à demeurer « la nation qui raisonne ». Bien mieux, depuis quelque temps, la France s’est dressée contre ellemême pour condamner son attachement aux régions claires de l’être. Le XVIII e siècle français est devenu, pour maints docteurs de cette nation, non des moins écoutés, un véritable objet de haine et de mépris. L’un d’eux 2 a osé déclarer que ce siècle « n’était pas français ». Il y a une vingtaine d’années un autre, parcourant la Grèce, sommait la France de ne plus adopter pour éducatrice la lumineuse Athènes et de demander dorénavant ses nourritures à Sparte, sombre et pratique. Tout récemment, les descendants de Voltaire et de Renan se délectaient d’un Essai sur la France, œuvre d’un docteur d’outreRhin, qui ne faisait que redire, bien que sous une forme cette fois éminemment courtoise, le rang secondaire où,

1 Cf. Baldensperger, loc. cit., p. 17.

2 Faguet.

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Discours à la nation européenne

depuis deux cents ans, ses compatriotes tiennent la clarté française. La nuit peut être fière ; elle a obtenu que la lumière ait honte d’être la lumière et n’admire plus que la nuit.

*

M’adressant aux clercs français, je leur dis :

Je trouve grave l’effort que vous menez depuis deux siècles pour nier que l’âme française, en tant qu’institutrice de clarté et de raison, soit incapable de ces étonnantes profondeurs d’invention, de ces merveilleux arrachements de réalité dont l’âme germanique et anglosaxonne a tant de fois donné l’exemple. Et d’abord, vous vous insurgez contre l’évidence. La France n’a pas de Shakespeare, pas de Goethe, pas de Marx, pas de Beethoven, pas de Wagner. Les esprits spécifiquement français, ceux qui forment chez vous une lignée ininterrompue et dont les autres peuples n’ont point l’équivalent, les Descartes, les SaintÉvremond, les Voltaire, les Renan, les Ingres, les SaintSaëns, sont des inventeurs de méthode, des créateurs d’ordonnancement ; des critiques. Les Français proprement extracteurs de réel, les Pascal, les SaintSimon, les Balzac, les Delacroix, les Berlioz, avec l’absence d’ordre qui accompagne leurs arrachements, demeurent des scandales pour la vraie tradition spirituelle de votre nation. Un Racine, à la fois si merveilleusement pénétrant et si parfaitement lumineux, est un cas dont vous ne citerez pas deux exemples. Au surplus, sa vraie valeur est moins dans les profondeurs qu’il découvre que dans son art à les placer sous une lumière d’éternité, à les monter en lois. Mais surtout votre effort m’attriste parce qu’il me prouve

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Discours à la nation européenne

que vous ne comprenez pas — et qui alors la comprendra ? — la haute valeur morale et civilisatrice de l’esprit apollinien, précisément dans ce qu’il a de purement compréhensif, de purement ordonnateur et de non acquisitif. Vous ne comprenez pas que c’est seulement en exaltant cet esprit que vous inviterez les hommes à honorer une activité proprement pacifique, et pourrez créer entre eux quelque union. Clercs français, vos responsabilités seront lourdes devant l’histoire. L’Europe ne se fera que si vous parvenez à rejeter cette religion de l’invention dont vous ont infectés vos voisins, et trouvez l’énergie de revenir à vousmêmes.

*

Clercs de toutes les nations, si vous voulez faire l’Europe, il vous faudra mourir à la religion barbare de l’invention, de la création, de l’originalité. Allez au fond de vousmêmes et vous reconnaîtrez que l’idée de création implique nécessairement l’idée de violence, de discontinuité, de chose imposée au monde par un acte arbitraire. Le dieu créateur qu’adore la Bible devait devenir nécessairement le dieu des armées.

se

rattache à rien » et toise l’univers du haut de cet Unique. C’est la religion de l’orgueil et du mépris.

La religion de l’originalité est la religion de

ce qui

ne

En tout cela, ce qu’il vous faut faire, c’est encore détruire

élever la

l’œuvre insensée du XIX e siècle, qui

s’est mis

à

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Discours à la nation européenne

spontanéité audessus de la réflexion, l’invention audessus de l’ordre, l’originalité au-dessus de la vérité.

Vous devrez placer le critique audessus de l’artiste, le jugement, audessus de l’action, la raison audessus du génie. Vous me dites : « C’est pourtant un homme de génie qui fera l’Europe. » Certes, mais non pas en prêchant la religion du génie.

Si l’invention et l’originalité ont vos souverains hommages, il vous faut humilier toute la civilisation de l’Occident : l’art des Scythes et des Cafres en contient sans doute plus que l’art de Sophocle et de Racine, voire de Shakespeare et de Wagner.

Il ne s’agit point, ici, de déshonorer la puissance créatrice ; il s’agit d’enseigner que d’autres sont audessus d’elle. Vous ne ferez une terre de paix qu’en proclamant, avec les Grecs, que la sublime fonction des dieux n’est pas d’avoir créé le monde, mais, sans plus rien créer, d’y avoir porté de l’ordre, d’avoir fait un Cosmos.

*

Un aspect de votre culte pour la partie irrationnelle de l’Homme est votre culte pour son « dynamisme », pour sa force interne d’expansion, d’accroissement aux dépens de l’extérieur, sa puissance à toujours « avoir plus », sa pléonexie, dit Platon ; puissance qui, en effet, plonge dans la région la plus sombre, la

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Discours à la nation européenne

plus irréfléchie de son être. Quelles que soient vos nations, je vous vois tous éminemment soucieux de ce dynamisme, attentifs

à le mettre en première ligne dans vos prêches, à déprécier tous

les systèmes qui ne lui rendent pas assez d’hommage. J’entends constamment qu’on reproche aux Français, et qui en semblent gênés : « Vous ne faites pas assez de place au dynamisme ! » Je crois bien que tous vous êtes jaloux de l’Allemand quand il

s’écrie : « Dans la nation qui, jusqu’à ce jour, s’intitule le peuple allemand, c’estàdire le peuple par excellence, nous avons, du moins ces derniers temps, assisté à la manifestation d’une force originelle, productrice de choses nouvelles 1 . » Peutêtre clameriezvous avec lui que le devoir de l’Homme est de s’élancer

à la conquête du « plus que l’infini » 2 ? Croyezvous vraiment

que vous unirez les peuples avec une telle morale ? Ne voyezvous pas que, par l’essence même de l’objet qu’elle honore, elle ne peut conduire qu’à la guerre, du moins à l’esprit de guerre, à la religion de la force. Je cherche, d’ailleurs, ne fûtce qu’à l’état d’ébauche, la doctrine pacificatrice que vous avez fondée, et que vous annoncez depuis quinze ans, en exaltant ce dynamisme. Je vois très bien, en revanche, celle que vous pouvez produire par l’enseignement contraire.

« La paix n’est pas l’absence de la guerre ; c’est une vertu qui naît de la force de l’âme. » Quelle est cette vertu ? C’est précisément la volonté d’enfreindre ce dynamisme, de rationner cet appétit de domination, cette soif d’empire de l’Homme sur

1 Fichte, Discours à la nation allemande, VII.

2 Fichte, Discours à la nation allemande, VII.

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Discours à la nation européenne

son ambiance ; c’est le consentement, chez l’Homme, à ne pas jouir de tout son pouvoir d’accroissement, de toute sa potentia agendi. Cette force de l’âme, c’est la modération. C’est la modération que vous devez prêcher aux peuples, si vous voulez abolir dans leurs cœurs l’esprit de guerre. La paix, disait la vieille Chaldée, est suspendue à deux crochets : bienveillance et modération. Et observez qu’ici la loi morale vient s’unir à l’économique. Que dit celleci ? Que le premier devoir des hommes, s’ils veulent cesser de s’entretuer, est de « rationaliser leur production , c’estàdire modérer la passion qu’ils éprouvent à s’accroître aux dépens du monde extérieur. Ici encore, que Platon nous guide : « Au premier rang des vertus, ditil, sont la sagesse et la tempérance ; le courage ne vient qu’ensuite 1 . » Le courage : la substance même du « dynamisme ».

*

Prêcheurs de la modération, vous trouverez des ouailles peu dociles. Rendu proprement fou d’orgueil par ses récentes conquêtes, l’Homme professe aujourd’hui pour sa propre puissance un culte qu’on n’avait jamais vu, et n’a d’audience que pour ceux qui viennent sanctifier sa volonté illimitée d’accroissement matériel. Il s’applique même à interpréter en ce sens les enseignements les plus nettement hostiles à cette passion, les plus nettement épris de biens tout spirituels. Ne voiton pas de nos jours des docteurs enseigner que l’essence du christianisme est de glorifier l’esprit de production, de surexciter l’instinct acquisitif ? Selon une certaine école américaine, ce que

1 Les Lois, liv. I er .

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Jésus serait venu apporter aux pauvres pêcheurs du lac de Tibériade, c’est une « organisation du travail », dont JeanBaptiste avait en vain essayé de les doter 1 . Telle est l’humanité qu’il vous faut inviter à la modération de ses volontés de puissance. L’apôtre devra s’armer de courage

*

Je vous dirai encore un autre aspect de ce changement de valeurs qui s’est fait dans vos âmes, en ces derniers cent ans, et qu’il vous faudra à tout prix effacer, si vous voulez construire l’Europe : le changement de votre idée de Dieu, du Souverain Bien, des attributs dont vous le dotez.

Depuis Platon, et durant deux mille ans, vous définissiez Dieu par différence d’essence avec le réel, par négation des attributs qui conditionnent la vie pratique. Dieu, pour vous, consistait dans un « absolu », ce mot impliquant une rupture de continuité entre ce qu’il prétend désigner et le plan des choses sensibles, le monde des désirs et des haines. — Au XIX e siècle, vous vous êtes mis à concevoir l’idéal comme sortant du réel par voie de

1 Je pense ici à l’ouvrage de Bruce Barton, The man nobody knows, ouvrage qui m’a été révélé par M. André Siegfried et a été tiré aux ÉtatsUnis à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. En voici la table des matières :

I. L’exécutif ; II. L’homme de plein air ; III. L’homme de société ; IV. Sa méthode ; V. Sa publicité ; V I. Le Christ comme fondateur des affaires modernes (sic) ; VII. Le maître.

Voici ce qui y est dit de JeanBaptiste : « Il était la sensation de la saison ; les gens élégants des villes venaient en foule à la rivière Jourdain pour entendre

ses dénonciations. Sa réputation s’accrut

attirait les foules ; elles attendaient de lui qu’il les organisât pour quelque service effectif. Jean n’était pas organisateur, ses disciples se détournèrent de lui. » Sur le Christ comme fondateur des affaires modernes : « Ne savezvous pas, disaitil déjà tout enfant, qu’il me faut m’occuper des affaires de mon père ? » Ainsi, conclut l’auteur, il pensait à sa vie comme à une affaire, etc.

mais il ne savait pas organiser. Il

79

Discours à la nation européenne

continuité, par « évolution ». Entre le terrestre et le divin, il y eut, désormais, différence de degré, non de nature. L’éternel, enseignent maintenant vos écoles, « s’amorce dans le temporel ». Et vous me direz que, déjà chez l’auteur du Timée, chez ses disciples alexandrins, dans la théologie chrétienne, il y avait continuité entre Dieu et ce monde. Que le monde était une « émanation » de Dieu, un « épandement de son amour ». Et, en effet, on apprenait aux hommes, dans ces systèmes, que le divin, par une condescendance de sa nature (condescendance que Platon, d’ailleurs, juge inexplicable), devient l’humain. Mais on ne leur a jamais dit que l’humain, par un haussement de la sienne, devient le divin. Or, c’est ce que, maintenant, vous leur dites.

Jadis, vous disiez aux hommes qu’ils ne pouvaient connaître Dieu que par un renoncement à la vie, du moins à la vie pratique, avec ses appétits et ses orgueils. « On ne peut le voir et vivre », prononçait, au XVII e siècle, un des vôtres 1 . Aujourd’hui, vous leur enseignez que c’est par l’exercice total de la vie qu’ils peuvent coïncider avec Dieu.

Autrefois, Dieu était l’objet, supérieur aux hommes, vers lequel ils tendaient. Aujourd’hui, il est cette tension même.

*

Cette humanisation du divin d’attributs fort nouveaux.

1 Malebranche.

80

vous

a

menés à

le

doter

Discours à la nation européenne

D’abord, le divin est aujourd’hui lié aux circonstances. Mieux. Il doit être adapté à ces circonstances. jadis, c’étaient les circonstances qui devaient regarder vers l’idéal. Maintenant, c’est l’idéal qui doit « s’inspirer des circonstances ». C’est tout le marxisme.

Étant circonstancié, le divin varie avec les circonstances. Il se développe avec le temps. Mieux. Il se perfectionne avec le temps, s’affirme de plus en plus en tant que divin. Dieu aujourd’hui est progressif.

Et comment progressetil ? Rencontrant incessamment des obstacles, il entre en lutte avec eux et les surmonte. D’où ce troisième attribut : le divin est maintenant du genre guerrier et conquérant. Évident chez Hegel, chez Marx, chez Nietzsche, pour qui le Souverain Principe est celui par lequel l’Être « doit toujours se dépasser », ce trait éclate dans la fameuse fanfare, chère à maints d’entre vous : « Tous les vivants se tiennent, et tous cèdent à la même formidable poussée. L’animal prend son point d’appui sur la plante, l’homme chevauche sur l’animalité, et l’humanité entière, dans l’espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous ; en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peutêtre la mort 1 . »

Et d’autres idéaux sont honorés maintenant pour les mêmes traits. La justice est estimée en tant qu’elle consent à se définir, non plus dans l’absolu, mais en fonction de l’Histoire. La Raison

1 Henri Bergson, L’Évolution créatrice, p. 94.

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Discours à la nation européenne

est exaltée dans la mesure où elle cesse de se croire transcendante à l’expérience, mais accepte de varier avec elle. Mieux : dans la mesure où, en sa rencontre avec l’expérience, elle recherche l’angoisse de la lutte et connaît l’émoi de la conquête. Toutes vos valeurs sont du type militaire.

*

Quel est l’effet de ce nouvel enseignement ? trouverait la réponse.

Un enfant

C’est l’approbation donnée nécessairement aux dogmes que brandissent les groupes humains — nations ou classes — dans leur soif de s’accroître et de se livrer aux violences qu’exige cet accroissement.

Quand je vois un peuple, se ruant sur une nation voisine pour lui prendre les terres dont il a besoin, proclamer qu’il adopte une morale dictée par les circonstances et ne sait pas d’autre morale, je demande comment vous pourrez le flétrir, vous qui, depuis cent ans, statuez, du haut de vos chaires, que la justice ne saurait être que relative à des conditions données, et que toute croyance à un absolu, en de telles matières, est d’une âme enfantine.

Quand je vous vois enseigner que Dieu se développe dans le temps, quand je vous entends — vous, catholiques — chanter avec un barde qui vous est cher :

Et l’éternité même est dans le temporel,

je demande ce que vous répondrez à ces masses qui, pour justifier leurs appétits et leurs coups de force, décrètent, en

82

Discours à la nation européenne

récitant Hegel s’il s’agit de la nation, Marx s’il s’agit de la classe, qu’elles sont un moment de la réalisation de Dieu dans le monde.

Quand je vois les peuples et leurs meneurs porter au haut de l’échelle morale les vertus qui assurent l’accroissement : la volonté, le courage, le goût de l’action, la discipline, et n’avoir pas assez de mépris pour le renoncement aux empires de la chair et l’embrassement du spirituel, je cherche comment vous pourrez nier que vous les fortifiez de vos suffrages, vous qui dotez le Souverain Bien de ces mêmes attributs producteurs de conquête, déclarez la Raison méprisable dans la mesure où elle

connaîtrait la sérénité et le désintéressement, et divinisez l’Être

en

tant qu’il se livre à un dépassement de lui-même dont vous

ne

trouvez rien de mieux, pour nous en signifier l’essence, que

de

le comparer à une charge de cavalerie.

*

D’ailleurs les peuples ne s’y sont point trompés. Alors qu’ils n’ont jamais songé à placer leurs violences sous le patronage d’un Platon, d’un Thomas d’Aquin, d’un Descartes, ils les donnent aujourd’hui comme exactement conformes aux conceptions du Bien que leur ont enseignées les docteurs du

XIX e siècle. L’agression de 1914, les volontés de puissance du

fascisme italien, du bolchevisme russe, sont dédiées aux Hegel,

aux Marx, aux Nietzsche, aux Georges Sorel.

*

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Discours à la nation européenne

J’entends dire que, par toute l’Europe, il existe une jeunesse qui en a assez de ces philosophies dont elle sent que, sous des allures plus ou moins franches, elles ne sont que des déifications de la force, qui voit où elles ont mené l’Europe, et veut, à tout prix, autre chose. Dites à ces assoiffés que cet « autre chose » est tout trouvé, vu qu’en matière métaphysique l’esprit humain invente fort peu. Que si donc ils sont vraiment las de ce culte de la force, il leur faudra revenir, sous une forme quelconque, à la philosophie des essences éternelles, à l’idéalisme platonicien, au Dieu parfait d’emblée, et donc sans devenir, de la théologie chrétienne 1 . Que si, comme je le crains, ils trouvent cette philosophie décidément trop « périmée », trop irrecevable pour des esprits « modernes », alors il faut qu’ils se l’avouent : sous quelque mot nouveau — car, en fait de mots, l’humanité est très féconde, — ils retourneront à la métaphysique de la force et l’ère du sang et de la tuerie se maintiendra.

@

1 Ce Dieu sans devenir et au sein duquel rien ne se crée est aussi le Dieu de Descartes. Descartes, dans sa crainte d’être accusé de panthéisme, en convenait mal (voir sa réponse embarrassée aux Secondes Objections) ; mais Spinoza l’a formellement déduit des principes cartésiens. (Renati Des Cartes principiorum philosophiæ more geometrico demonstratæ, pars I, prop. X, XI, XII et coroll. I, II, III.) — Dieu, « incessante création », « incessante nouveauté », est éminemment, du moins avec la puissance d’affirmation qu’on lui voit aujourd’hui, une invention de la philosophie allemande du XIX e siècle.

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Discours à la nation européenne

VIII

La nature dispute avec chaleur pour ses intérêts.

Imitation, III, 54.

Effort du nationalisme pour diviniser le national. — Réponse de l’Imitation.

@

Il est une manœuvre du nationalisme qu’il faut vous efforcer

de déjouer ; c’est le raisonnement par lequel il essaye de diviniser le national et de tirer ainsi à lui les âmes pieuses, de

retenir celles qu’il a su capter.

Je prendrai ce raisonnement tel qu’il s’exprime dans le

catéchisme du nationalisme, dans les Discours à la nation allemande de Fichte. Les déclarations des autres nationalistes,

touchant le même objet, n’en sont que des variantes.

Fichte commence par s’insurger contre le christianisme en

tant qu’il prône comme véritable esprit religieux le désintéressement complet à l’égard des affaires de l’État et de la

nation. Un tel détachement, s’indignetil, est entièrement contre nature. « Ce qui, chez l’homme, est naturel (remarquez bien ce

mot ; car, dans tout ce morceau qui doit nous enseigner le divin, on ne parle que du naturel), ce qui, chez l’homme, est naturel et

à quoi il ne doit renoncer qu’à la dernière extrémité, c’est de trouver le ciel dès cette terre et d’imprégner sa besogne

terrestre de quelque chose de durable ; c’est de semer et de cultiver dans le temporel un élément impérissable, non pas

seulement d’une façon inintelligible qui ne se relie à l’éternité

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Discours à la nation européenne

que par un abîme insondable pour les yeux mortels, mais d’une façon visible.

Fichte prend alors pour point de départ le désir qu’a, paraîtil, tout individu de revivre dans ses enfants et petitsenfants. « Qui n’aspire, s’écrietil, en échange de sa place sur la terre et du temps minime qui lui est départi, à donner quelque chose qui vive éternellement ici-bas ? » Il poursuit :

« Mais en quoi cet individu aux nobles sentiments trouveratil pour ses aspirations et sa croyance à la nature éternelle et impérissable de ses œuvres la garantie nécessaire ? Ce ne peut être que dans un ordre de choses qu’il reconnaît lui-même éternel et capable de recevoir quelque chose d’éternel. Un pareil ordre de choses est constitué par la nature intellectuelle particulière que nulle conception ne saurait préciser, mais qui n’en existe pas moins dans le milieu humain d’où cet homme est issu lui-même avec toute son intelligence, son activité et sa croyance à l’éternité ; je veux dire le peuple d’où il tire son origine et au sein duquel il a grandi et est devenu ce qu’il est à l’heure actuelle 1 . »

Cette argumentation qui, encore une fois, est celle de tous ceux qui prétendent diviniser le national (notamment de maint pasteur protestant) revient à l’affirmation suivante :

Notre vie terrestre n’a aucunement besoin, pour accéder au divin, de se renoncer ellemême. Il existe un moyen de trouver le ciel dès cette terre ; c’est de nous unir de toutes les forces de

1 Discours à la nation allemande, pp. 120122, trad. Molitor, 1923. Cf. aussi p.

37.

86

Discours à la nation européenne

notre cœur à cette chose durable, impérissable — éternelle — qu’est le peuple d’où nous sommes sortis.

En d’autres termes :

Nous pouvons, sans quitter le monde terrestre, accéder à l’éternel ; sans renoncer à l’état de nature, toucher à l’état de grâce. Il suffit pour cela de nous adonner à cette chose terrestre qui dure et qu’est notre nation. Le national est déjà de l’éternel.

Toute l’habileté du raisonnement consiste à identifier une chose terrestre qui dure avec l’éternité divine.

A ceux que troublent de tels discours, faites relire le chapitre de l’Imitation intitulé : « La grâce ne se communique pas à ceux qui ont le goût des choses terrestres 1 » ; et demandezleur si la nation n’est pas une chose terrestre ?

Les mauvais disputeront. Ils brandiront le blasphème de saint Thomas : « La grâce perfectionne la nature, mais ne la détruit pas. » Les bons baisseront la tête et penseront qu’il leur faut changer quelque chose dans leur cœur s’ils veulent connaître Dieu.

1 Imit., III, 53.

@

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Discours à la nation européenne

IX

Les dieux ont voulu toutes ces tueries pour fournir une matière aux poètes.

Odyssée, VIII, 579.

De quelques ennemis naturels de l’Europe. — Les artistes. — Les romantiques de l’héroïsme. — Les champions de l’« ordre ».

@

L’Europe, du fait qu’elle veut être l’effacement des frontières

entre les nations et la diminution des possibilités de guerre, rencontre des hommes qui lui sont hostiles en quelque sorte

organiquement, par un déclic mathématique de leur tempérament ou de leur état social. Certains sont bien classés :

les militaires, les marchands de fonte et d’acier, les prêteurs d’or. J’en dirai d’autres, non moins réels, bien que moins patentés.

D’abord les artistes, en tant que, par essence, ils ne sont sensibles qu’au déterminé, au particulier, au différent. Sachons

voir que, en vertu de cette essence, ils sont, dans le fond de leur cœur, déjà hostiles à la nation, réalité abstraite qui a noyé la

province, chose particularisée, vrai objet de leurs amours. Dans une célèbre pièce française de ces dernières années 1 , un poète

des plaines de l’Oder pleure la saveur des petites principautés allemandes d’autrefois, maudit le béotisme de ce Bismarck, qui a

tout unifié. Croyons que ceux du pays de Loire, s’ils n’étaient déformés par l’éducation, clameraient que, pour eux aussi,

1 Siegfried de Jean Giraudoux.

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Discours à la nation européenne

l’unification de la France fut un jour néfaste et que cette terre était autrement savoureuse quand on y changeait de loi en changeant de chevaux de poste. De même, certains artistes peuvent aujourd’hui, croyant qu’il y va de leur honneur de souscrire aux idées du jour, chanter l’union de l’Europe. Soyez sûrs que, dans leurs racines, tous n’aiment que la nation, devenue maintenant l’objet concret et saisissable aux sens par rapport à ce qu’on leur propose. Constructeurs de l’Europe, ne vous y trompez pas : tous les sectaires du pittoresque sont contre vous.

Il y a quelque temps, un savant anglais déclarait plaisamment que ses compatriotes ne pouvaient consentir le tunnel sous la Manche, parce que, disaitil, si nous cessons d’être une terre isolée du reste du monde, notre poésie perd tout son sens . Cet humoriste exprimait là, sans le vouloir, la raison pour quoi les poètes — les poètes du concret — sont essentiellement hostiles à l’Europe. Ils ne peuvent que haïr ce qui tend à volatiliser le cercle dont ils entourent la succulente particularité de leur nation.

*

Tenez pour ennemis naturels de l’Europe et de la paix toutes les âmes assoiffées d’émoi et de sensation. Rappelezvous ce frémissant éphèbe qui répondait à Agathon, en 1913 : « La guerre, pourquoi pas ? Ce serait amusant » ; ce fougueux maître — auteur de Maximes sur la guerre — qui voyait venir le drame de 1914 en s’écriant : « On mangera sur l’herbe ! » Ne croyez point que de tels états de l’âme soient devenus impossibles

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Discours à la nation européenne

après le genre d’ébats que fut la dernière guerre. Soyez sûrs qu’il y a toujours des hommes qui aiment mieux risquer vingt fois par jour d’être tués que de mener ce qu’ils trouvent une vie plate. Et ne croyez pas que la guerre devienne jamais assez cruelle pour décourager ceux qui l’aiment. D’autant plus que ceux qui l’aiment ne sont pas nécessairement ceux qui la font.

Tous ceux dont l’essentiel est de « s’amuser » sont contre vous.

Croyez aussi que ceux qui admirent les pics, les gouffres, les trombes, les torrents, les tempêtes, sont organiquement hostiles à la paix. Rappelezvous, et répandezla, cette admirable vue d’un philosophe « Ceux auxquels le spectacle des phénomènes terribles inspire l’admiration sont peutêtre développés du point de vue esthétique. A coup sûr, ils sont sans culture du point de vue moral 1 . »

Austerlitz

est

autrement

«

sensationnel

»

que

la

paix

romaine ; l’Iliade que l’Odyssée ; l’Enfer de Dante que le Paradis.

*

D’autres ennemis instinctifs de la paix et de l’Europe sont les moralistes de l’héroïsme, ceux qui ne révèrent que la conception tragique de la vie, et n’ont pas assez de mépris pour la recherche du bonheur, dont le désir de la paix leur apparaît le symbole. Peutêtre seraitil bon de dénoncer que cette religion de

1 Stuart Mill, Essais sur la religion, p. 25 (trad. fr.).

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Discours à la nation européenne

l’héroïsme, dont le nationalisme se réclame constamment, en est profondément distincte. Que, poussée à son plein, elle mène directement à l’internationalisme. Ainsi, un de ses plus purs adeptes a, très logiquement, pu écrire :

« L’armée n’a pas pour idéal la nation ; elle a pour idéal l’héroïsme. Elle est une caste internationale 1 . » D’autres de ses fidèles ont été, à leurs heures, de francs antipatriotes. Nietzsche a maintes fois crié sa haine pour l’Allemagne. L’auteur des Réflexions sur la violence a salué la chouannerie comme « une des pages les plus honorables de l’Histoire de France ». Il eût certainement enseigné que le connétable de Bourbon est un exemplaire humain fort supérieur à un tas de petites gens sans épée qui ont servi la France. En quoi il eût été parfaitement conséquent, sa loi étant de mettre l’homme d’armes audessus de tout. Ce qui sauve les patries, c’est que les apôtres de l’héroïsme ont rarement tant de logique.

Un de vos soins devra être de ne point vous laisser confisquer par l’adversaire la religion de l’héroïsme ; de montrer que l’héroïsme guerrier n’est pas tout l’héroïsme ; qu’il existe des victoires de l’homme sur son attachement à lui-même qui, bien qu’elles ne se traduisent point nécessairement par la marche à la mort, n’en sont pas moins de l’héroïsme, et sont précisément celui dont il devra faire preuve s’il veut s’élever de ses passions nationales à l’européanisme. Répondez à Fichte, flétrissant la raison comme incapable d’héroïsme 2 , qu’il existe fort bien des

1 Les Cahiers de Barrès, t. II, p. 242.

2 Discours à la nation allemande, VII.

91

Discours à la nation européenne

héros de la raison, et qui ne sont pas seulement ceux qui ont accepté pour elle la ciguë ou le bûcher, mais ceux qui, comme un Spinoza ou un Kepler, ont renoncé pour la servir à toutes les joies du monde, ou simplement, comme un Zola ou un Picquart, ont sacrifié leur repos à ce qui leur semblait le droit. Montrez que les nations ellesmêmes ne se sont faites que parce que, à l’héroïsme militaire, elles ont superposé un héroïsme d’un genre tout autre, qui est l’acceptation pour tous — y compris le militaire — de limiter l’affirmation de soi-même par le respect du droit d’autrui ; qu’au fond, toutes se sont faites, dans la mesure où elles sont des États et non des bandes armées, par la subordination de l’héroïsme militaire à l’héroïsme civil. Là encore, il vous faudra reprendre l’échelle de valeurs hellénique :

Au premier rang des héroïsmes sont la sagesse et la tempérance ; l’héroïsme guerrier ne vient qu’ensuite.

*

Voici maintenant d’autres ennemis naturels de la paix, qui sont mus par des ressorts plus pratiques. Je veux parler des champions de l’« ordre », de ceux qui défendent la « hiérarchie sociale » dont ils entendent, eux ou leurs ouailles, occuper les sommets. On l’a dit : ce que ceuxlà défendent dans la guerre, ce n’est pas la guerre ellemême, c’est l’autorité 1 . Et, en effet, ces conservateurs bourgeois n’ont aucun goût pour l’héroïsme, aucune vocation spéciale pour se faire tuer et faire quintupler leurs impôts. Tout ce qu’ils veulent, c’est faire planer sur leur

1 A. Siegfried, Les Partis en France.

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Discours à la nation européenne

nation la menace de la guerre, c’est agiter le spectre de la guerre. C’est qu’en effet la menace de la guerre suscite dans une nation une sorte d’esprit militaire en permanence. Elle crée, chez le peuple, une facilité latente à admettre la hiérarchie, à accepter un commandement, à reconnaître un supérieur, bref exactement les dispositions que veulent lui voir ceux qui entendent qu’il continue à les servir. Je dirais volontiers que la pensée des classes appliquées à garder leur hégémonie sociale est la suivante : « Il faut que le peuple craigne. Or, il ne craint plus Dieu. Il faut qu’il craigne la guerre. Cela obtenu, tâchons de garder la paix. »

*

Ce qui prouve bien que le bellicisme de ces conservateurs leur est un moyen d’essayer de maintenir leur autorité, c’est qu’il est apparu chez eux précisément au moment où leur autorité a paru menacée. Pour ce qui est de la France, par exemple, on ne saurait trop remarquer que le bellicisme de ce parti y est de date très récente et ne répond nullement à sa tradition historique. Pendant toute la Restauration et sous la monarchie de juillet, ce sont les démocrates qui sont guerriers, c’est eux qui réclament la guerre pour relever l’« honneur national » et déchirer les traités de 1815, c’est eux qui font honte de leur pacifisme aux gouvernants de la nation, aux Villèle, aux La Ferronays, aux Guizot. Les conservateurs, au contraire, ne veulent entendre parler d’aucune action militaire. C’est avec beaucoup de peine que Chateaubriand parvient à leur faire accepter la guerre d’Espagne, qui le rend tout de suite prodigieusement populaire

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Discours à la nation européenne

auprès de la jeunesse libérale. De même, durant tout le second Empire, les champions de l’ordre s’opposent violemment aux lois renforçant l’armée. Ils provoquent cette indignation du prince Napoléon (août 1859) : Nous sommes rivés à cet ignoble parti conservateur qui hait la Révolution et veut la paix à tout prix 1 . » A partir de 1875 tout change. La bourgeoisie ne cesse plus de harceler les chefs de la France parce qu’ils ne préparent pas « la revanche », du moins parce que l’objet de leur préoccupation n’est pas exclusivement la guerre. Que s’estil donc passé ? Sans doute que l’Empire allemand a surgi et que la guerre, qui, ainsi que l’a bien remarqué un historien 2 , apparaissait jusqu’alors aux Français sous l’aspect de l’expédition, leur apparaît maintenant sous l’aspect de l’invasion. Mais surtout, il s’est passé que la démocratie est née et que, dès lors, les classes intéressées à maintenir l’esprit de hiérarchie sentent qu’elles ne sauraient mieux faire pour y atteindre que d’exalter l’armée et, par suite, de constamment évoquer la guerre, qui en est la raison d’être.

Sachons bien voir que, sous ces deux attitudes successives et apparemment contradictoires, les classes qui se veulent dominantes restent parfaitement fidèles à ellesmêmes et à leurs intérêts. Au XIX e siècle, le nationalisme est une forme de la volonté d’émancipation des peuples. Sauf en France et en Angleterre, où l’unité est faite depuis longtemps, les révolutions de l’Europe sont nationales. Elles sont les insurrections des masses contre leurs maîtres pour former des nations, en exiger

1 Darimon, Histoire d’un parti, p. 284.

2 Ch. Seignobos.

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Discours à la nation européenne

la grandeur. Dès lors, les classes qui ont tiré du mouvement révolutionnaire tout ce qu’elles en désiraient combattent le nationalisme. Ainsi, en 1860, la bourgeoisie française est très hostile à la formation de l’unité italienne, et non pas uniquement parce qu’elle y pressent un danger pour la France, mais parce qu’elle y voit une volonté de libération d’un peuple. Le pape Pie IX ayant refusé de reconnaître le royaume d’Italie, « création de la Révolution », Lamoricière, commandant de l’armée pontificale, prononce : « Partout où la Révolution montre le bout de l’oreille ou du nez, il faut l’assommer comme un chien enragé 1 . » Au contraire, au XX e siècle, la volonté d’émancipation des classes inférieures s’exprime, chez certains peuples, par un affaiblissement de l’idée de nation et une tendance à l’internationalisme. Les hautes classes défendent alors le nationalisme. Dans les deux cas, elles se dressent, comme c’est leur loi, contre la volonté d’affranchissement des masses. Seulement, cette volonté a changé de forme.

Les classes privilégiées ont encore une autre raison, très voisine, d’ailleurs, de la précédente, pour souhaiter l’éternel maintien du spectre de la guerre. Il leur permet de constamment dire aux petits : « L’heure est à l’obéissance ; elle n’est pas aux réformes sociales. Ajoutons que si l’on prône, avec certains partis, les gouvernements autocratiques parce qu’ils sont (ce qui est absolument exact) particulièrement bien adaptés à l’état de guerre, il s’ensuit que l’état de guerre, du moins la perspective d’un tel état, devient indispensable pour justifier le retour à de

1 Cf. Seignobos, Histoire politique de l’Europe contemporaine, t. I er , p. 442.

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tels régimes. Les partisans de ces gouvernements ont parfaitement le sens de leur intérêt en ne cessant de proclamer que la guerre est à nos portes, qu’il faut la stupidité ou la félonie de nos gouvernants pour le nier. Quand on veut rétablir les lieutenants de louveterie, il faut crier que les loups sont là. D’ailleurs, si on le crie tous les jours, il se peut qu’un jour on dise vrai.

*

Voici encore un autre ennemi de la paix constitué par l’esprit hiérarchique dans sa défense contre la démocratie. Je pense à un certain catholicisme. Il est indéniable que la position d’un de Maistre, fulminant que la guerre est voulue par Dieu, qu’en conséquence la recherche de la paix est impie, n’eût jamais été prise par un Bossuet ou un Fénelon, mais qu’elle est intimement liée à l’avènement de la démocratie, c’estàdire à la prétention des peuples d’être heureux ; prétention, qui comme l’a très bien vu le même de Maistre, les mène directement à l’insubordination. Elle est tout à fait parente de la position de ce ministre bourgeois 1 déclarant, sous la seconde République, qu’il fallait « rendre toute-puissante l’influence du clergé sur l’école », parce qu’il propage « la bonne philosophie », celle qui dit à l’homme qu’il est ici-bas « pour souffrir », ou encore de celle de ce pape condamnant récemment des démocrates chrétiens parce qu’ils oublient que l’essence de l’Église est de magnifier ceux qui remplissent ici-bas leur devoir « dans l’humilité et dans la

1 Thiers défendant la loi Falloux.

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Discours à la nation européenne

patience chrétienne 1 ». La misère, disait Napoléon, est l’école du bon soldat. Elle est aussi, apparemment, celle du bon chrétien. Rappelonsnous le mot de SaintJust : « Le bonheur est une idée nouvelle. » La croyance à la possibilité de la paix est une forme de cette idée nouvelle, et ceux qui veulent maintenir les masses en servitude entendent qu’elles ne l’adoptent pas.

Enfin, certains catholiques se dressent contre la paix hors de tout calcul politique. C’est dans toute la sincérité de leur foi qu’ils pensent : « Race humaine, race déchue, condamnée au péché, ton lot est de te battre et de t’entretuer. Ta prétention à la paix n’est qu’une forme de ta révolte contre la volonté divine, une forme de ton monstrueux orgueil. »

Connaissez ces ennemis de l’Europe, qui ne sont mus par aucune soif de conquête, par aucune avidité mercantile, mais par des raisons artistiques, morales, sociales, métaphysiques. Là n’est pas votre moindre adversaire.

@

1 Condamnation du « Sillon », 25 août 1910.

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Discours à la nation européenne

X

L’erreur est toujours volontaire.

Descartes.

Erreurs et mensonges pacifistes. — Il est faux que les nations puissent faire l’Europe et garder leur attachement à leurs personnalités respectives.

@

Certains qui prétendent exhorter les hommes à la paix leur

disent, peutêtre de bonne foi, des choses fausses, qui tournent contre la paix.

D’abord, ils les invitent à attendre beaucoup trop des institutions officielles en faveur de la paix, de la Société des

Nations, de la bonne volonté de leurs gouvernants. Ils ne disent pas assez aux peuples que ces institutions n’auront d’efficace

que dans la mesure où elles seront soutenues par eux ; que ce qui créera la paix, c’est le désir qu’ils en auront, par l’effet du

changement de leur moralité ; que la paix est un don qu’ils se feront à euxmêmes, non que leur dispensera quelque aréopage ;

que leurs gouvernants ne sauraient être ici que leurs exécuteurs intelligents, non leurs bienfaiteurs transcendants.

Si j’observe alors à quel point la moralité des peuples, même les meilleurs, est loin de ce qu’elle devrait être pour un réel

établissement de la paix, beaucoup me répondent — et ils l’enseignent — que l’amélioration viendra avec le temps, ou

encore avec l’« évolution », ou encore avec les nouvelles « conditions économiques », qui contraindront les hommes à la

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Discours à la nation européenne

paix, comme les anciennes les forçaient à la guerre ; bref, que la paix sera donnée à l’humanité par le développement fatal de l’histoire, par le déroulement automatique du monde, c’estàdire d’une manière mécanique, sans qu’elle ait rien à faire pour l’obtenir. Cet enseignement invite tout simplement les hommes à négliger le seul facteur qui pourrait leur donner la paix — et qu’ils ne demandent qu’à négliger : l’effort de leur volonté.

On me dira que j’exige trop ; que, sans atteindre à ce changement de moralité publique, dont la réalisation est problématique, on peut pourtant espérer la paix. En effet, on peut, sans atteindre à ce changement, concevoir une Europe où l’habileté des diplomates, la vigilance des chefs d’États, une concession arrachée un jour à celui-ci, le lendemain à celui-là, peuvent assurer au monde quelques années, peutêtre de longues années, exemptes de conflit armé. Mais je leur demande : estce la paix, ce régime où l’épée de l’entretuerie demeure toujours suspendue sur le monde, où l’esprit de guerre ne désarme pas un instant ? Ne cessons de le redire : La paix n’est pas l’absence de la guerre.

*

D’autres enseignent aux hommes qu’ils doivent s’abstenir de la guerre parce qu’elle est contraire à leurs intérêts ; parce que, même victorieuse, elle se solde nécessairement par une perte ; parce que la guerre « ne paye pas ». Je laisse de côté l’insigne

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bassesse de cette raison 1 , de tout point semblable à celle que j’entendais au régiment : « Il ne faut pas voler, parce qu’on serait puni. » Ce que je veux marquer, c’est qu’elle est entièrement fausse. Qui soutiendra que l’Allemagne ait fait une mauvaise opération avec la guerre de 1870 ? la Russie avec sa guerre contre les Turcs ? l’Angleterre avec celle du Transvaal ? On me répond qu’aujourd’hui, avec les sacrifices qu’elle exige, la guerre, quelle qu’en soit l’issue, est nécessairement ruineuse ; que celle de 1914 l’a amplement montré. Mais c’est parce qu’elle a duré cinq ans. Si elle se fût réglée en quelques semaines, comme ceux qui l’ont voulue l’espéraient, elle eût certainement profité au vainqueur. Quant à ce qu’on puisse vaincre rapidement, c’est ce qui, même aujourd’hui, ne me semble nullement inconcevable. D’autant que l’Allemagne ne fut pas si loin d’y réussir. Dire que son échec a démontré que cela est impossible témoigne qu’on est vraiment peu sévère sur la preuve, surtout si l’on observe que l’agresseur ne sera pas toujours tenu de faire, dès le début des hostilités, tout ce qu’il faut pour ameuter contre lui le monde entier. En somme, il n’est nullement prouvé que, pour un peuple, se jeter, encore de nos jours, dans une guerre soit nécessairement une folie. D’ailleurs,

1 Je lis chez un théologien catholique du XVI e siècle (Victoria, De potestate civili, 13)

Aucune guerre ne peut être regardée comme juste s’il est évident qu’elle doit amener à l’État plus de maux que de biens ou d’utilités, quand bien même d’autre part il y aurait de justes titres pour l’entreprendre. L’État, en effet, n’a le pouvoir de déclarer la guerre que pour se protéger et se défendre, lui et les biens qu’il possède :

si donc la guerre doit avoir comme résultat sa diminution et son affaiblissement, et non sa prospérité, la guerre sera injuste, que ce soit l’État ou le roi qui la déclare.

On voit que la doctrine n’est pas nouvelle, selon laquelle l’utilité d’un acte est le critérium de sa moralité. (Comparer avec la doctrine thomiste, selon laquelle le Prince peut faire la guerre simplement pour punir l’injustice, et hors de tout intérêt personnel.)

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l’agissement de certaines nations, comme l’Italie ou le Japon, montre assez bien que cette preuve leur semble encore à venir. Ceux qui proscrivent la guerre par des raisons de cette sorte obtiennent surtout comme résultat de faire passer les prédicateurs de la paix pour des imposteurs ou des niais.

*

D’autres, pour servir la paix, invitent les peuples à se fréquenter davantage, à se visiter les uns les autres, les assurant qu’ils éteindront ainsi dans leurs cœurs le sentiment de leurs différences, prendront conscience de leur communauté de nature. Rien ne me semble moins prouvé. On peut admettre, au contraire, que la fréquentation de l’étranger ne nous fait sentir que plus vivement notre différence avec lui. Ce qu’il faut enseigner aux hommes, c’est à abolir le sentiment de leurs différences en s’appliquant à se sentir chacun dans sa région d’humanité supérieure à ces différences ; chose qu’ils peuvent fort bien faire, et peutêtre mieux, en demeurant chacun à son foyer. La paix sera, pour les hommes, le fruit d’un travail de vie intérieure, non de promenades à la surface du globe. Mais c’est toujours le même esprit : prétendre donner la paix aux hommes par des moyens mécaniques, et en n’exigeant rien de leur force d’âme.

*

Je dénoncerai encore l’enseignement suivant. J’entends la plupart des docteurs pacifistes assurer les nations que la formation de l’Europe ne les empêchera nullement d’affirmer

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comme par le passé leur âme particulière, de conserver leurs

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« physionomies respectives » 1 , de demeurer attachées aux

1 Certains vont même plus loin et enseignent que c’est en accentuant encore ces physionomies respectives, et dans ce qu’elles ont de plus distinct, qu’on pourra le mieux faire l’Europe. (« Distinguer pour unir ».) C’est la thèse de Durkheim, selon laquelle la différenciation est un facteur de paix. Elle est critiquée par Ch. Gide en ces termes :

Quant à la thèse de Durkheim que la division du travail, et plus généralement toute différenciation, serait un facteur de paix, qu’elle éviterait les conflits, la lutte entre les individus, elle est bien peu confirmée par les faits. Où existetil un égoïsme plus féroce que l’égoïsme professionnel, que l’esprit de corps ? Tous les conflits sociaux, tout ce qu’on appelle la lutte de classes, c’est le résultat de la différenciation. C’est parce qu’il y a d’un côté des patrons et de l’autre des ouvriers, d’un côté des prêteurs et de l’autre des emprunteurs, d’un côté des propriétaires et de l’autre des fermiers ou locataires, d’un côté le capital et de l’autre le travail, que le monde économique donne l’image d’un champ de bataille. Il faut remarquer, d’autre part, que la différenciation c’est l’inégalité. Or, sans être communiste égalitaire, on doit accorder cependant qu’il y a certaines formes de l’inégalité qui, par leur caractère excessif, vont à contrefin de la solidarité et ne sauraient par conséquent être approuvées par une école qui la prend pour devise. L’extrême richesse, en effet, comme l’extrême pauvreté peuvent avoir ce résultat fâcheux de rompre le lien qui les unit entre eux. S’il y a entre Lazare et le riche un fossé aussi profond que celui qu’Abraham montrait au mauvais riche de la parabole :

« Entre vous et nous s’ouvre un grand abîme, afin que ceux qui veulent passer d’ici vers vous ne le puissent point et qu’on ne traverse pas non plus de vous vers nous », il est clair qu’en ce cas toute solidarité sociale est rompue. Pour le pauvre qui est très pauvre, qui couche à la belle étoile et qui vit de maraude, il n’y a pas de lien social :

que lui importe que Paris brûle ! Et pour le riche qui est très riche, qui a des villas au bord de la mer et châteaux sur la montagne et son portefeuille garni de titres de rentes de tous pays, celui-là aussi peut s’affranchir de tout lien social. Il n’a cure de l’épidémie, de la révolution, de la guerre : ces fléaux ne l’atteignent pas : il peut, quand il lui plaît, s’enfermer dans sa tour d’ivoire et regarder brûler Rome, comme Néron, en jouant de la lyre. Et ce qui va surtout à l’encontre de la solidarité sociale, c’est moins l’inégalité sociale en ellemême que le désir de l’inégalité, c’estàdire le désir de se distinguer de ses semblables en montant audessus d’eux, ou en dressant contre eux certaines barrières sociales, en créant ces petits cercles que ceux qui en font partie appellent comiquement « le monde », et même « le grand monde ». S’il est vrai que l’amour soit le résultat de la plus fondamentale des différenciations, celle des sexes, il faut reconnaître que l’amitié, au contraire, naît plutôt de l’assimilation et y tend. Or, l’amitié est d’une qualité supérieure, précisément parce qu’elle n’a pas, comme l’amour, une base physiologique freudienne, pour employer l’expression à la mode, mais qu’elle a une base purement psychique. Le sentiment de l’amitié est moins fort que l’amour sexuel, mais c’est précisément parce que ce sentiment est dégagé de l’instinct et de la tyrannie des sens : la solidarité qu’il crée est plus noble parce qu’elle est plus libre. [Dans son beau livre, le professeur Lalande dit : « La suprême perfection, c’est la suppression de tout ce qui est accidentel et par conséquent différence. » (Note de Ch. Gide.)] On peut dire comme conclusion que les deux formes de l’évolution dont nous venons de parler sont nécessaires et d’ailleurs inséparables, complémentaires. Ainsi le patriotisme implique en même temps une ferme, et souvent haineuse volonté de différenciation visàvis de l’étranger et une forte homogénéité entre concitoyens. Sans

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Discours à la nation européenne

systèmes de valeurs, aux conceptions morales qui sont propres à leur race et les distinguent des autres races. En faisant partie de la Société des Nations, disait le ministre de l’Allemagne lors de l’entrée de cette nation dans cette association, « les peuples n’abandonnent pas leur moralité nationale 1 ». Ces docteurs ajoutent généralement que l’Europe sera une « harmonisation » de ces physionomies, pareille à l’harmonieux accord que donnent des notes distinctes ; comme si le cas général n’était pas que des notes distinctes, si on ne les a pas choisies d’avance pour cet effet, ne donnent point d’« accord harmonieux ». Tout cet enseignement me semble parfaitement mensonger. L’Europe, si vraiment elle se fait, exigera l’éclosion d’une âme européenne qui dominera — et, en grande part, amortira — les âmes nationales, de même que la France a exigé l’apparition d’une âme française qui dominât et amortit les âmes bretonne et provençale, l’Allemagne l’avènement d’une âme allemande qui dominât et amortit les âmes saxonne et bavaroise. Le renoncement aux douceurs du particulier est un héroïsme qu’ont dû accepter toutes les collections d’hommes qui se sont élevées à quelque unité politique ; les habitants de l’Europe devront le pratiquer s’ils veulent faire une Europe qui soit autre chose qu’un artificieux assemblage de particularismes toujours prêts à s’entr’égorger. Mais, là encore, on veut assurer les peuples qu’ils obtiendront la paix sans rien sacrifier de ce qu’ils aiment, éviter tout appel à leur volonté.

1 Stresemann, 10 septembre 1926.

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Vous me répondez que ces mensonges sont absolument nécessaires, que les nations entendent ne rien renoncer de leur personnalité, que la moindre allusion à un démantèlement en ce sens les trouve inexorablement hostiles. Si vous dites vrai, épargnez vos peines : même avec vos mensonges, vous ne ferez pas l’Europe.

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Discours à la nation européenne

XI

Il faut que vous naissiez de nouveau.

Jean, III, 7.

De l’équivoque fondamentale du nationalisme. — Que l’Europe ne doit pas être un nouveau nationalisme. — Quel sera le statut métaphysique de l’Europe ? L’Europe sera un moment de la réalisation de Dieu dans le monde.

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Il importe, si vous voulez vraiment atteindre le nationalisme dans le cœur des hommes, de bien reconnaître l’essence profonde de cette passion.

Il m’apparaît que, en son principe, cette passion se compose de deux mouvements successifs qu’on ne distingue pas assez.

Par le premier, l’homme prononce dans son cœur une certaine ressemblance, une certaine communion de lui à d’autres hommes. Il dit : « Ces hommes sont de la même race que moi. » Ou bien : « Ils parlent la même langue que moi. » Ou bien : « Ils ont les mêmes intérêts que moi, les mêmes souvenirs, les mêmes espoirs. » Il dit : « Ils sont mes frères. »

Par le second, il rassemble ces hommes semblables à lui, trace un cercle autour d’eux, et les sépare de « ce qui n’est pas ses frères ».

Par le premier mouvement, il abandonne son égoïsme, abdique sa volonté d’être une individualité unique, séparée de

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Discours à la nation européenne

toutes les autres. Par le second, il récupère cette volonté au nom

du groupe dont il se fait membre. Ce n’est plus lui, mais c’est sa

nation qui est une chose « distincte du reste du monde ». Par le

premier, il détend l’affirmation de son moi contre un nonmoi,

relâche son orgueil d’être. Par le second, il le ressaisit, sur un

nouveau plan 1 .

Toute formation de nation comporte ces deux mouvements.

Le semblable s’unit au semblable, puis se sépare du

dissemblable. C’est, d’une part, le problème de l’unité ; d’autre

part, le problème des frontières. De même dans tous les ordres.

Que ce soit la formation d’une amibe ou la constitution d’une

œuvre d’art, d’abord des éléments épars, émus par leur

croyance à une certaine communauté de nature, s’unissent entre

eux ; puis affirment leur union contre ce qui n’est pas eux. Tout

être collectif suppose une volonté d’association et une volonté

d’opposition. Un amour et une haine.

*

Ceux qui pour quelque raison, politique ou sentimentale,

veulent concilier le nationalisme avec ce que le sens courant

nomme la moralité ne retiennent de ces deux moments que le

premier. Ainsi, la plupart des docteurs chrétiens protestent que

le nationalisme est éminemment moral, puisqu’il est un

mouvement par lequel l’homme cesse de s’aimer lui seul pour

1 « L’homme doit savoir mourir pour sa nation afin qu’elle vive et que lui- même continue en elle la seule existence qu’il ait jamais souhaitée. » (Fichte, Discours à la nation allemande, VIII.) Cette « seule existence qu’il ait jamais souhaitée », c’est (ibid.) la transformation « du court espace de notre vie terrestre en une vie devant durer toujours ici-bas ». On ne peut avouer plus naïvement que, dans le national, l’individu ne cherche qu’une affirmation plus assurée de son moi personnel.

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Discours à la nation européenne

pratiquer l’amour d’une collectivité, qu’il est donc essentiellement une école d’altruisme, de charité. Bossuet assure que le patriotisme n’est qu’une forme de l’amour de l’homme pour ses semblables. Renan, dans sa fameuse étude, montre presque uniquement, dans le nationalisme, l’acte par lequel l’homme accède à un sentiment de fraternité, de similitude de cœur, à l’égard d’autres hommes. Ces psychologues passent sous silence le second geste du nationaliste, celui par lequel il arrête son mouvement de fraternisation et se pose, lui et ses frères, contre le reste des hommes, ou tout au moins en contraste implacable avec eux 1 .

Or, c’est ce second geste qui fait vraiment le nationalisme. La force de cette passion réside bien moins dans l’amour de l’homme pour ses compatriotes que dans sa volonté de dresser leur société contre ce qui n’est pas elle, et certains nationalistes modernes ne font que témoigner de leur sens du réel quand ils flétrissent cette école qui prétend servir la nation en prêchant uniquement l’amour interhumain et enseignent à leurs ouailles qu’un de leurs premiers devoirs est de pratiquer « la haine de l’étranger 2 ». Aussi bien, les deux composantes du nationalisme que je viens de décrire comme successives sontelles, en réalité, simultanées, et la première, le mouvement d’union de l’homme à

1 Pourtant Renan, dans son Histoire du peuple d’Israël (t. I er , liv. I, chap. XI) :

« Ces douces familles de pasteurs, dont les populations sédentaires accueillaient le passage avec bénédiction, deviennent un peuple dur, obstiné,

Il est féroce pour quiconque se trouve sur son

chemin. La transformation est opérée ; Israël n’est plus une tribu, c’est déjà une nation. Hélas ! depuis le commencement du monde, on n’a pas encore vu une aimable nation !

« à la nuque résistante »

2 Maurras, Dilemme de Marc Sangnier.

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Discours à la nation européenne

d’autres hommes, n’a lieu, au fond, qu’en vue de la seconde,

pour opposer cette union à d’autres unions. La vraie racine du

nationalisme, c’est l’élément que je dénonçais plus haut : la

volonté de l’homme de se poser comme distinct du reste du

monde, mais de se poser comme tel dans sa nation, non plus

dans sa personne.

*

Or, il est évident que l’orgueil dont s’accompagne, chez

l’homme, la volonté de se poser comme distinct du reste du

monde est infiniment plus fort quand il prononce cette volonté

au nom de sa nation qu’au nom de sa personne. Il la prononce

alors, en effet, au nom d’un être qui lui semble éternel, qui

occupe une grande surface terrestre, dispose d’une grande

puissance pour signifier son existence à ce qui n’est pas lui, et

non plus au nom d’une pauvre réalité d’un jour, qui n’atteint pas

deux mètres d’espace et que le poing d’un homme ivre peut

détruire. En même temps, les moyens qu’il adopte pour

satisfaire cette volonté deviennent chez lui l’objet d’un jugement

tout spécial. Alors qu’il rougit de certains actes qu’il commet

pour la prospérité de sa personne, il vénère ces mêmes actes

s’ils ont pour fin l’intérêt de sa nation. Le vol, le mensonge,

l’injustice, sont alors des vertus. L’égoïsme, en devenant

national, est devenu de l’égoïsme sacré .

Cette volonté a pris de nos jours une force dont on n’avait pas

connu l’exemple. Jadis, c’était une partie seulement de chaque

nation — les rois, les grands, les riches, les classes instruites —

qui se clamait distincte des autres hommes en tant

qu’appartenant à cette nation. Les humbles, les travailleurs ne

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Discours à la nation européenne

se mêlaient que de loin en loin à cette fanfare, mais prenaient généralement d’euxmêmes et de leur misère une vague conscience internationale, peu traversée par la notion de frontière. Aujourd’hui, en de nombreux pays, ces classes se sont jointes aux autres pour se poser dans le national. L’âge moderne a inventé le nationalistesocialiste, la nation s’affirmant, dans son opposition à l’étranger, par le « faisceau » de toutes ses classes, la nation « totalitaire ». Le noble s’est évertué à nier son cosmopolitisme avec une force qui doit faire frémir dans leurs tombes Maurice de Saxe et le prince de Ligne. Le savant, le philosophe, ont décidé de se penser dans leur nation. De petits peuples sont nés qui jettent leur personnalité à la face des autres avec plus d’âpreté encore que les grands. C’est un nationalisme comme on n’en a jamais vu de tel dans l’histoire que vous avez à combattre.

*

Donc, si vous voulez atteindre cette passion, sachez où il vous faut frapper. Démasquez la fausse abnégation dont elle se pare. Montrez l’excellente opération d’orgueil que font les hommes en se niant dans ces réalités précaires et passagères que sont leurs individus, et transportant l’affirmation d’eux-mêmes dans cette chose puissante et durable qu’est leur nation. Montrez combien le brave Martin et le pauvre Conrad sont passés maîtres dans l’art du « se sentir », quand ils renoncent à se sentir dans leurs personnes, qui ne sont rien, pour se sentir dans ces grandes réalités historiques que sont la France ou l’Allemagne. Dénoncez l’hypocrisie de l’homme à se nier en faveur d’un « prochain »,

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Discours à la nation européenne

qui n’est autre chose que lui-même, et lui-même dans un particulier qui lui est cher, mais démesurément grandi et, de surcroît, divinisé. Commentez l’aveu de ce docteur 1 , déclarant cyniquement que le patriotisme, c’est « tout l’amour qu’on a pour soi-même, pour ses parents et pour ses amis », c’estàdire toujours pour soi-même. Et dénoncez cette fausse abnégation sous tous les beaux noms qu’elle sait prendre. Dénoncezla singulièrement sous le nom d’esprit de famille. Montrez que, là aussi, l’individu renonce l’orgueil du moi pour son compte personnel, mais qu’il le récupère au centuple dans le groupe au profit de quoi il l’abandonne et qu’il dresse, gonflé d’arrogance, contre les autres groupes. Destructeurs de l’esprit qui sépare, attaquez le fond du mal : attaquez la primordiale volonté de l’homme de se poser dans le distinct ; attaquez sa science, sa ruse diabolique à paraître abdiquer cette passion par l’acte même où il l’affirme le plus sûrement.

*

Mais attaquer cette passion, c’est, ditesvous, attaquer la vie même, le ressort même de l’existence. Exister, c’est être distinct.

En effet, l’Europe sera un certain renoncement de l’homme à lui-même, une certaine défection de sa part à l’existence sous le mode réel. C’est pourquoi l’Europe trouve ligués contre elle tous les fanatiques du réel — singulièrement l’artiste — , tous les sectaires du monde sensible, comme jadis les trouva ligués la nation, parce qu’elle était moins réelle que la province, moins concrète que le village. L’Europe sera éminemment un acte

1 Bossuet, Politique tirée de l’Écriture sainte, I, VI.

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Discours à la nation européenne

moral, si la moralité consiste, pour l’Être, à cesser de se penser sous le mode du réel, du distinct, du fini, pour se penser sous le mode de l’infini ou du divin.

*

Beaucoup m’arrêtent alors : « L’Europe, si l’on adopte votre acception de la moralité, ne sera pas plus morale que la nation. Elle sera, elle aussi, la volonté de l’homme de se poser dans le distinct et de s’y poser dans un groupe où il regagnera au centuple ce qu’il renonce comme individu : ce groupe sera l’Europe, au lieu d’être la nation. L’Europe sera, elle aussi, l’affirmation d’une souveraineté : la souveraineté européenne. » Je réponds que c’est précisément ce qu’il faut qu’elle ne soit pas, ce que vous devez vouloir qu’elle ne soit pas. C’est là qu’il vous faudra faire tout autre chose que ce que firent les ouvriers de la nation. Ceuxci ont invité les hommes à renoncer le sentiment de leur distinction dans l’intérieur du groupe qu’ils voulaient faire, puis à arrêter ce mouvement à la frontière de ce groupe, pour lui rendre la distinction avec toute l’énergie dont ils l’avaient renoncée pour leurs individus. Vous devrez, vous, les exhorter à prolonger ce mouvement, à considérer la frontière européenne comme n’étant qu’une immobilité illusoire dans une évolution qui ne saurait s’interrompre, semblable à l’un de ces cercles concentriques que l’erreur de nos sens solidifie à la surface d’une onde dont le progrès vibratoire ne connaît pas l’arrêt. L’Europe n’aura de portée morale que si, loin d’être une fin à ellemême, elle n’est qu’un moment de notre retour en Dieu, où doivent

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Discours à la nation européenne

sombrer tous les distincts, avec tous les orgueils et tous les

égoïsmes.

*

Dites, d’ailleurs, à l’Europe que, ne fûtce que pour l’intérêt de

son être matériel, elle ne doit pas s’arrêter à ellemême, s’enclore

dans un nationalisme à la deuxième puissance. Montrezlui

l’exemple de Rome, qui a péri le jour où elle a contrarié le

principe extensif dont elle se nourrissait depuis des siècles et où

elle a refusé aux Barbares de s’insérer dans son orbite. L’Empire

serait peutêtre encore debout et deux mille ans de tuerie

eussent été épargnés aux hommes s’il eût franchement accordé

le droit de cité, comme sa loi le lui commandait, aux Goths et

aux Allemands 1 .

Toutefois si même, pour des raisons pratiques, parce que les

hommes ne vous suivront qu’à ce prix, vous devez immobiliser la

vague d’abnégation qui portera l’Europe, souffrir que l’Europe se

bloque, elle aussi, dans l’orgueilleuse conscience de soi, même

alors vous aurez fait œuvre rédemptrice. Parce que l’Europe,

même impie, sera nécessairement moins impie que la nation.

Parce qu’elle sera la dévotion de l’homme à un groupe moins

précis, moins individualisé, et par conséquent moins

humainement aimé, moins charnellement embrassé. L’Européen

sera fatalement moins attaché à l’Europe que le Français à la

France, que l’Allemand à l’Allemagne. Il sentira d’un lien

1 Fichte répond (Discours, VIII) que ce sont les Allemands qui ont refusé ce droit de cité que l’Empire leur offrait, qu’ils l’ont refusé afin de rester de purs Allemands, et qu’ils ont ainsi sauvé le monde. Dieu jugera.

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Discours à la nation européenne

beaucoup plus lâche sa détermination par le sol, sa fidélité à la terre. Faites l’Europe, même souveraine, et le dieu de l’Immatériel déjà vous sourira.

Juindécembre 1932.

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