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EUGENE RIGAL

rnOFESSKlIR Dt LITTKRATURE FRANÇAIS! A l'uMVERSIIK

DE MOSTPELLIER

MOLIÈRE

TOME SECOND

PAUIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET G*

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1908

Droit» cl* trcliiHioii rt d« rtprediictioD r<«*rvA».

MOLIERE

TOME SECOND

CHAPITRE PREMIER

LES MÉDECINES. LA MÉDECINE ET LES MÉDECINS

DANS LES COMÉDIES DE MOLIÈRE.

Le premier volume de cet ouvrage s'est fermé sur le

Festin de Pierre, où la médecine est raillée ; celui-ci s'ou-

vre sur l'Amour médecin et se terminera par le Malade

imaginaire. Ces titres m'avertissent qu'il y a dans un cer-

tain nombre de comédies de Molière des parties en quelque

sorte communes, qu'il serait bon de grouper pour les exa-

miner d'abord, soit afm de les mieux entendre, soit afin d'en débarrasser nos études ultérieures et d'éviter ainsi de

fâcheuses répétitions. Si ce n'est pas une introduction véritable, ce sera du moins un chapitre de transition,

puisque j'aurai à y parler à la fois d'œuvres nouvelles et

de scènes anciennes que j'ai indiquer à peine dans ce

<^|ui précède.

I

On a souvent montré avec quelle persévérance, avec

quel acharnement Molière avait combattu tous les pédants,

tous « les Tartuffes de la science », tous ceux qui préten- daient savoir ce qu'ils ne savaient pas, et de connaissances

fort problématiques retiraient un profit certain. Il était

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MOLIERE

inévitable que, à ce litre, les médecins de son temps atti-

rassent son attention : ils l'ont attirée de bonne heure.

Dès les tout premiers essais de sa verve comique, alors qu'il parcourt les provinces en composant des farces à

l'italienne, Molière s'amuse à mettre en scène le méde-

cin volant, Sganarelle :

« Je vous réponds que je ferai

aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui

soit par la ville » ; eti^ans la Jalousie du Barbouillé, il

montre le Barbouillé offrant de l'argent au philosophe

qu'il a consulté ; celui-ci se scandalise, et le Barbouillé de

dire à part lui : « à cause qu'il est vêtu comme un méde-

cin, j'ai cru qu'il lui fallait parler d'argent. » Après ces

attaques anodines et traditionnelles, Molière parait oublier

les médecins pendant de longues années, une quinzaine

d'années peut-être,

et voici qu'en i665 le théâtre du

Palais-Royal joue le terrible Festin de Pierre '.

Au troisième acte.

Don Juan, poursuivi, se sauve à

travers une forêt. Il s'est déguisé en revêtant un habit de

campagne, et Sganarelle, son valet, s'est affublé d'une robe

de médecin : là-dessus, inspirés par ce costume, maître et

valet discutent sur les médecins et la médecine. A quoi

aboutit cette discussion ? à rien ; de quoi a servi pour l'ac-

tion le déguisement de Sganarelle? de rien. Molière a déchargé sa bile, voilà tout. Encore l'a-t-il fait insuflisam-

année* i665, au Festin de

ment à son gré, car,

la même

I. Le 26 septembre i664, Gui Patin raconte que les méde-

cins Esprit, Braver et Bodinean ont donné trois fois de l'éméti-

âgé de 35 ans, d'un ami de Molière, La Mo-

the Le Yayer, et «

revient ». Cette mort, qui a inspiré à Molière une lettre et un

sonnet émouvants, a-t-elle été pour quelque chose dans la reprise,

(juelques mois plus tard, des hostilités contre les médecins ?

N'oublions pas que Molière lisait force critiques des médecins

çà et là, notamment dans les œuvres espagnoles, ou inspirées do

l'Espagne, et qu'il avait peut-être vu parodier les médecins par

le farceur de l'Hôtel de Bourgogne, médecin Ini-mcme, Guillot-

Gorju.

l'ont envoyé ^u pays d'où personne no

qvie au fils unique,

I.l.>

MhiJl,«.l.\i-

s,

LA MhDKClM-: Kl l.E> MLUI.Cl.NS

,)

Pierre succède VAmour médecin. Quatre docteurs des plus olennels sont appelés en consultation sur le cas de la

|('une Lucinde, que Tenvie de se marier rend dolente et

((ui n'a d'ailleurs aucun autre mal : ils commencent par auser tranquillement de choses et d'autres, puis, arrivés

lu fait, battent la campagne, ne s'entendent point et se

disputent. 11 faut qu'un cinquième médecin intervienne et

les adjure de songer, non certes à l'intérêt de la malade,

bon renom de la Faculté! Le 4 juin iGOfJ,

Molière se pare des rubans verts du noble et plaisant Al-

mais au

ccste : il donne son chef-d'œuvre du Misanthrope. Mais les

médecins auraient tort de compter sur une diversion trop

longue et de se réjouir irnprudcmment. Deux mois à peine

s'écoulent : qu'est-ce que cette robe noire, cette large barbe

et ce « chapeau des plus pointus»?

C'est Molière en-

(orc, mais dans son rôle de farceur ; c'est Sganarelle,

devenu médecin malgré lui et parodiant tous ceux qui >iercent^Ia médecine vojontairement. Les vrais méde-

(1ns reparaissent en 166(3 : le naïf gentilhomme limousin

M. de Pourceaugnac leur a été livré en proie, à eux et à

leurs exécuteurs des basses œuvres, par les machinations

< le quelques fourbes. Infortuné M. de Pourceaugnac! Il y

ne pas le plaindre, tout en riant

de hii. Mais faut-il plaindre Argan, qui, sans être trompé par aucun Kraste ou aucun Sbrigani, sans avoir menu" pour excuse une de ces maladies trop réelles qui all'ai-

lurait de la cruauté à

hlissent

forces, est devenu la dupe des médecins nussi bien (pu;

faire traire par eux

le

courage et l'esprit en même

se

temps que les

I(î8 apothicaires, et continue à

iommeune bonne vache à lait? Si quelqu'un plaint le

malade imaginaire, ce n'esta coup sûr pas Molière. Mais, Impitoyable pour la victime des hommes de l'art, il est plus impitoyable encore pour les hommes de l'art eux-

la verve rail-

mômes. Cette fois, la satire est complète;

leuse du poète arrive à son paroxvsme dans la cérémonie

MOLIERE

bouffonne où Argan se fait recevoir docteur au bruit des

harangues macaroniques ; et, comme si Molière avait jugé

que

cet effort

devait être pour lui l'effort suprême, il

meurt presque sur le théâtre après une représentation de

cette pièce vengeresse. Comme l'a dit un médecin, après

quelques escarmouches, Molière a livré jusqu'à quatre ba-

tailles rangées, et finalement il tombe sur la brèche. Nous sommes à la date lugubre du 17 février 1678.

Maintenant, si nous voulons étudier d'un peu près cette

campagne, il en faut d'abord, distinguer les divers objec-

tifs,

ou,

si l'on aime mieux,

il nous faut ranger sous

divers chefs, que nous fournira Molière lui-même, ce que

nous avons à dire sur cette partie de son œuvre. Rien

n'est plus facile, en vérité. Assistons à la première escar-

mouche sérieuse, lisons l'unique scène qui pour le mo-

en

nos

ment

nous intéresse dans le Don Juan, et, comme

suite s'y présentera déjà à

un raccourci, toute la

yeux. Sganarelle s'est éloigné prudemment pendant que

son maître était aux prises, avec des brigands d'abord,

puis avec les frères de Done Elvire. Revenu, comment

expliquera-t-il son absence ? De la façon la plus vulgaire, mais en essayant aussi une allusion plaisante à sa défroque

de médecin :

« Je 'crois que cet habit est purgatif et que

c'est prendre médecine que de le porter. » Et voilà une

plaisanterie gauloise qui fait pressentir les questions indis-

crètes du

Sganarelle de

1666: «La matière est-elle

louable? »; ou la précipitation avec laquelle Argan se dérobe à ses interlocuteurs pour courir où l'envoient les

remèdes de M. Fleurant ; ou encore les seringues impla-

cables qui, en dépit de toutes ses résistances, couchent en

joue M. de Pourceaugnac. Ailleurs, Don Juan se déclare impie en médecine: « c'est une des grandes erreurs

qui soit parmi les hommes », dit-il. Et voilà qui pré-

pare maintes paroles caractéristiques sur l'art de guérir que prononceront d'autres personnages, M. Filerin sur-

,K> Mi.l)K*.i.>n

loul et le sage Béralde. Enfin, Sganarellc est tenté cIo

' prendre au sérieux à cause de l'habit qu'il porte et de la considération cet habit le met, il raisonne sur dos tnaux qu'il ne connaît point, il fait au petit bonheur des

tdonnances : il est en passe de devenir un Purgon ou un

riiomas Diafoirus.

Les médecines, la médecine et les médecins, voilà donc

ce que Don Juan nous montre déjà comme ayant excité la

verve de Molière, et ce sur quoi nous devons consulter les

omédies ultérieures.

II

Laissez-moi d'abord reprendre à mon compte le mot

d'Elmire :

Ail moins, je vais toucher uik; étrango matière ; Ne vous scandalisez en aucime manière.

Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis.

Beaucoup pourtant se sont scandalisés devant certaines

plaisanteries de Sganarelle dans le Médecin malgré lui, ou

de ïoinelte dans le Malade imaginaire; ils ont eu deshaut-

le-cœur devant cet Argan, que sa femme appelle « un honnne incommode à tout le monde, malpropre, dégoû-

tant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le

ventre », ou devant ces apothicaires de tous pays qui pour-

suivent M. de Pourceaugnac en le suppliant d'accepter le

clystère qu'ils ont préparé pour lui : « Piglia-lo su, signor

(^est pour déterger, pour délerger, pour déter-

Monsu

ger. » M. Bergeral-Caliban, dont on n'eut pas attendu

pareille di'licatesse, déclare « stupide et sale » la cérémonie

(lu Malade imaginaire. Ferdinand firunetière, dont lagra-

Nité morose se comprend mieux, a demandé plusieurs lois

' qu'on trouvait d'amusant dans M. de Pourceaugnac. \lfred de Vigny, dont on ne pouvait attendre une autri'

opinion, a écrit : « Je ne peux rire du gros rire, je l'avoue,

et les saletés de la santé humaine

sourcil de tristesse et de pitié. » Enfin,

font que je n-once le

sans être

ni Vi-

gny, ni Brunetière, ni môme Caliban, beaucoup de spec-

tateurs, qui tiennent à se ménager une réputation de bon

goût, froncent le sourcil, en ayant grand soin de le faire

voir : « Il n'y a pas de si petite bourgeoise, disait GeoflVoy

dès i8i i, qui ne fasse aujourd'hui la grimace à Pourceau-

gnac, et à qui les seringues et les lavements ne donnent

des nausées ; on les entend s'écrier : « Fi ! l'horreur ! peut-

on s'amuser de ces platitudes dégoûtantes ? » Mais les dégoûtés ne forment pas la majorité du public.

Qui n'a vu un rire inextinguible secouer les spectateurs

devant les fantaisies médicales de Molière? Dans le plus

modeste des théâtres en plein air aussi bien qu'à la Comé- die-Française, avec des marionnettes comme interprètes

aussi bien qu'avec les grands comédiens, Pourceaugnac lui-même, ce Pourceaugnac honni, ne fait-il pas la joie des

spectateurs ? C'est que la force comique de Molière est irrésistible, ici comme adleurs, et nous l'expliquerons tout

à l'heure brièvement ; c'est aussi qu'en se montrant gau-

lois, le poète caresse en nous d'héréditaires instincts et se

conforme à une bien vieille et toujours vivace tradition. ce Le goût des gauloiseries, qu'on m'a reproché souvent,

me vient de Molière», disait Armand Silvestre, cet étrange

poète-conteur, Jean qui pleure en vers, Jean qui rit en

prose, qui a désopilé la rate d'un grand nombre de nos

contemporains. Et, si Armand Silvestre, si Chavette et

bien d'autres se rattachent à Molière, Molière lui-même se rattache à Rabelais et à nos vieux auteurs de farces et

de fabliaux. « Ne sens-je point le lavement? » dit M. de

Pourceaugnac à Sbrigani. « Ne sens-je point le lavement?

Voyez, je vous prie. Eh ! répond Sbrigani, il y a quel- que petite cbose qui approche de cela. » Il y a aussi quel-

(|ue petite chose qui approche de cela dans une partie de

1.1 > MI.DKCI.M.^.

IV Mi:i>i;<.I>K Kl

ir.s MKDKCINS

"7

i'œiivre de Molière, et dans une partie de notre littérature

nationale. Elles sentent le lavement, et nous sommes ainsi

laits que nous n'en sommes pas choqués outre mesure cl

que nous en rions d'assez bon cœur.

Eh bien soit,

dira-t-on ; nous en rions, et l'on en a

ri

au XVI* siècle et au moyen âge. Mais le grave xvii" siècle,

qu'en a-t-il pensé? et comment toutes ces plaisanteries ( atologiques ont-elles bien pu être accueillies par les beaux

esprits, par les nobles dames, par l'imposant monarque

de cette imposante époque? Elles ont été accueillies le

mieux du monde, car le grand siècle n'est pas ce que par-

fois on s'imagine, et ce n'était pas seulement aux farces

de Molière qu'il faisait bon accueil, c'étaitaux farces beau-

coup plus grossières des Italiens, de Scaramouche. II

n'est pas de plaisanterie de mauvais goût, regardée au-

jourd'imi comme indigne de rapins en gaieté, qui n'ait

paru exquis» à la cour du grand Gondé. Racine et Boileau,

échangeant des lettres nobles ou touchantes dans leur

aiislère vieillesse, ne laissent pas de s'amuser de lazzis mal

odorants. Mme de Sévigné, qui cite Molière avec pré-

dilection, emprunte presque exclusivement ses citations

nx pièces les plus bouffonnes. Et quant au Roi-Soleil, on

lit bien qu'il ne s'est pas contenté d'applaudir les pièces

]<*s plus gauloises de Molière, qu'il les a commandées ou

du moins qu'elles ont été faites pour lui : le Malade imaiji-

nnire destiné à Saint-Germain, l'Amour mé(/mn joué pour

la |\iemière fois à Versailles, M. de Pourceaugnan iouc pour

la première fois à Chambord. Et les divertissements de

/'oj/rc^au^naa plaisaient tellement au roi, qu'on les repre- nait ensuite sans la pièce môme, et que le souple Lulli,

pour se ménager les bonnes grî\ces de Louis XIV, s'escri-

mait, en faisant mille singeries, de cette lance peu meur-

trière

et chère

aux MM.

Fleurants, à

lacpielle

on a

plaisamment donné le nom d'instnniicnl de Molière.

Non, vraiment, ce n'est pas Louis \I\ r\ co ne sont pii>

8

MOLIÈRE

ses courtisans qui pouvaient être choqués par l'étalage des

petites misères de notre humanité ; l'espèce de gène que

nous éprouvons devant les apothicaires de Molière, alors

même que nous rions d'eux le plus bruyamment, les plus

grands personnages d'alors ne l'éprouvaient pas. Une sourde irritation contre nos maladies et nos faiblesses, un

constant souci de la propreté nous font cacher ce qu'il y a de moins noble dans nos besoin? et dans nos actes ; som-

mes-nous obligés d'en parler, nous en rougissons. D'ail-

leurs, le progrès des temps a presque supprimé certains

ustensiles et presque rendu gothiques certains mots : le

docteur Éguisier a démodé les seringues ;

on ne parie

presque plus de lavements, mais de douches ascendantes

et d'irrigations. On était singulièrement loin de cet état de

choses au xvii*' siècle. Héroard, médecin de Louis XIIK

notait chaque jour avec un soin religieux la couleur, la

densité, la quantité des évacuations de son auguste client.

Autant, ou à peu près, en faisaient les médecins de Louis

XIV. « Le Roi prit à son réveil un bouillon purgatif

,

duquel il (ut purgé

jusques à neuf fois, de matière très

louable.» Telle est une des mentions du Journal de la santé du Roi, où l'on en trouverait un bien grand nombre

d'analogues, car les jours de médecine revenaient souvent

pour Louis XIV. Son père,

en une seule année, s'était

senti infliger quarante-sept saignées, deux cent douze lave-

ments

et deux cent quinze purgations : pourquoi les

médecins se seraient-ils moins occupés du fds? Et ne

croyez pas que toute cette médication restait un secret

entre le Roi d'une part, ses médecins et ses apothicaires

de l'autre. L'étiquette exigeait que toute la cour fût au

courant des purgations royales, et le souverain ne pouvait accorder de plus grande faveur à un courtisan que de le

recevoir alors qu'il était assis sur certain meuble très fami-

lier. Ainsi, au reste, recevaient Mme de Maintenon, la duchesse de Bourgogne et d'autres princesses. Fort nom-

LES MÉDECINES, LA MÉDECINE ET LES MÉDECIN-^

[)

breuses, parfois fort luxueuses, les chaises percées jouaient

un grand rôle à Versailles, et quelques-unes de nos pudeurs

les plus naturelles y étaient à peu près inconnues. Cite-

rai-je un passage de Saint-Simon touchant la duchesse de

Bourgogne? Je ne l'oserais pas, s'il n'était si caractéristi-

(|ue et si instructif :

J'ai décrit ailleurs la position ordinaire le Roi et Mme de

Maintenon étoîent chez elle. Un soir qu'il y avoit comédie à Ver-

sailles, la princesse, après avoir bien parle toutes sortes de lan-

gages, vit entrer Nanon, cette ancienne femme de chambre do

Mme de Maintenon dont j'ai déjà fait m(uition plusieurs fois, et

aussitôt s'alla mettre, tout en grand liabit comme elle étoit et

parée, le dos à la cheminée, debout, appuyée sur le petit para- vent entre les deux tables. Nanon, «pii avoit une main comme;

<lans sa poche, passa derrière elle et se mit comme à genoiix. Le Roi, qui en étoit le plus proche, s'en aperçut, et leur demanda ce

qu'elles faisoient là. La princesse se mit à rire, et répondit qu'elle

faisoit ce qu'il lui arrivoit souvent de faire; les jours de comédie.

Le Roi insista. « Voulez-vous le savoir, reprit-elle, puisque vous

n(î l'avez point encore remarqué ? C'est ([ue je prends un lave-

ment d'eau. Comment ! s'écria le Roi, mourant de rire, ac-

tuellement, là, vous prenez un lavement? Eh ! vraiment oui,

dit-elle, Et comment faites-vous cela ? » Et les voilà tous les

quatre à rire de tout leur cœur. Nanon apportoit la seringue toute

prête sous ses jupes, troussoit celles de la princesse, qui les tenoit

comme se chauffant, et Nanon lui glissoit le clystère. Les jupes

retomboient, et Nanon remportoit sa seringue sous les siennes ;

il n'y paraissoit pas. Ils n'y avoient pas pris parde, ou avoient cru que Nanon rajustoit quelque chose à riiabillcment. La surpris»;

Depuis

fut extrême, et tous deux trouvèrent cela fort plaisant

la découverte, elle ne s'en contraignit pas plus (pTauparavant*.

S'étonnera-t-on maintenant que le grand Roi fût dis-

pose à rire de ce qui ferait plutôt pleurer M. Bergerat ? et frouvcra-t-on encore que le goût de Molière pour la sca-

logie est inexplicable? Après lui, le théAlre comique a

xploité la môme veine. Le Géronte du Légataire universel

médicamente autant qu'Argan, et il est infiniment

moins plaisant, parce que sa maladie n'est nullement ima-

I. Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, éd.

ginaire

; M. Purgon, M. Fleurant et les deux Dia foi rus

avaient des noms assez expressifs, mais que dire du Clis-

torel de Regnard, et surtout de cet apothicaire du dra-

maturge magistrat

Nolant de Fatou ville : M. Visautrou,

« le premier homme du monde pour mettre un lavement

en place » ?

Ainsi les facéties médicales de Molière ne sont pas plus

risquées que celles de ses successeurs, elles ont été tout à fait

natu-relles en leur temps, et elles nous amusent aujour-

d'hui. A bon droit? Oui, parce qu'elles sont relevées par

des caractères remarquables, dont je dois ici indiquer un certain nombre en quelques mots.

C'est d'abord ce qu'il y a d'ample, de démesuré, j'allais

dire d'épique dans quelques-unes de ces fantaisies. « Il ne

faut jamais craindre d'être exagéré, a dit Flaubert, tous

les très grands l'ont été, Michel-Ange, Rabelais, Shakes-

peare, Molière. Il s'agit de faire prendre un lavement à

un homme (dans Pourceau g nac), on n'apporte pas une

seringue, non, on emplit le théâtre de seringues et d'apo-

thicaires ; cela est tout bonnement le génie dans son vrai

centre, qui est l'énorme. Mais, pour que l'exagération ne paraisse pas, il faut qu'elle soit partout continue, propor- tionnée, harmonique à elle-même ; si vos bonshommes

ont cent pieds, il faut que les montagnes en aient vingt

mille, et qu'est-ce donc que l'idéal si ce n'est ce grossisse-

ment-là ? » Flaubert a raison : encadrée par les fourbe-

ries énormes des Sbrigani et des Nérine, par la naïveté

énorme du gentilhomme limousin, par l'énorme clameur

des soi-disant enfants de Pourceaugnac : « mon papa, mon

papa », l'énorme poursuite des apothicaires devient quel- que chose comme l'idéal de la grosse bouflbmierie gauloise.

Ailleurs, la fantaisie n'est pas dans la mise en scène,

mais dans un trait, dans un mot, d'une drôlerie imprévue

et irrésistible. « Allez, Monsieur », riposte Béralde à une

impolitesse de M. Fleurant, « allez, Monsieur, on voit bien

«[lie NOUS n'avez pas accouliiiné de parler à des visages. »

Ailleurs, c'est avec une sorte de poésie que le fanatisme

<los médicastres s'exprime sur le compte de leurs prépara-

lions. Quoi de plus délicat que le mémoire de M. Fleu-

iit: « Plus, du vingt-quatrième, un petit clystèrc insi-

luatif, préparatif, et rémoUient, pour amollir, humecter

Et quelle

<t rafraîchir les entrailles de Monsieur

»

!

majesté dans les plaintes de M. Purgon : « Je viens d'ap-

prendre là-has. à la porte, de jolies nouvelles :

qu'on se

moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de

prendre le remède que j'avois prescrit

Voilà une har-

<liesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade

'ntre son médecin

composer moi-même

Un clystère que j'avois pris plaisir

,

inventé et formé dans toutes

s règles de l'art

,

et qui devoit faire dans des entrailles

un elTet merveilleux » !

Et voici encore l'outrance, mais l'outrance dans la

peinture de la naïveté, de la prévention, de la sottise.

Avec quel regret Argan, cédant aux railleries de Béralde,

(ait-il éloigner le clyslère que lui apportait M. Fleurant, et avec quelle passion le redemande-l-il quand les mena-

effrayé ! Quelle foi témoigne

ces de M. Purgon l'ont

I apothicaire de Pourceaugnùc dans les remèdes de son ami le médecin, lequel pourtant a déjà expédié trois de ses enfants dans l'autre nionde ! « Il ne me reste plus que

<l('ux enfants, dont il prend soin comme des siens; il les

traite et les gouverne à sa fantaisie, sans que je me môle

de rien ; et le plus souvent,

(jnand je reviens de la ville,

je suis tout étonné que je les trouve saignés ou purgés par son ordre. » Vous reconnaissez ce ton : c'est celui de

la comédie « rosse » contemporaine ; et vous voyez ce que,

sous cette fantaisie débordante, se cachent d'observations

sur l'âme humaine, en même temps que de renseigne-

ments sur les médecins et sur la médecine, tels (|ue les

•ncevait Molière.

m

Sur la valeur de la science médicale elle-même, nous trouvons dans les œuvres de Molière des textes contradic-

toires. « La médecine est un art profitable », dit la préface

du Tartuffe en 1669, « et chacun la révère comme une des

plus excellentes choses que nous ayons. » Mais Don Juan avait dit en i665 : « C'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes » ; et Béralde devait répéter en

1673 : « Je la trouve, entre nous, une des plus grandes

folies qui soit parmi les hommes.

» Qui faut-il croire?

Don Juan, étant impie en tout sauf en arithmétique, pou- vait bien être aussi impie en médecine, sans que Molière

prît son opinion à son compte ; mais, d'autre part, la pré-

face du

Tartuffe est un acte de politique, le poète,

enfin vainqueur de la cabale qui opprimait son chef- d'œuvre, cherche à consolider sa victoire en amadouant

ses ennemis ; encore ne le fait-il pas sans malignité, puis-

que la phrase à l'éloge de la médecine est aussitôt suivie

de cette autre :