Vous êtes sur la page 1sur 315

PLATON

OEUVRES COMPLÈTES

TOME IV PARTIE

j

-I

tl

i

COLLECTION DES UNIVERSITÉS DE FRANCE

publiée sous le patronage de rASSOCIATION GUILLAUME BUDÉ

PLATON

OEUVRES COMPLÈTES

TOME IV PARTIE

LE BANQUET

TEXTE ÉTABLI ET TRADUIT

PAS

Léon ROBIN

Professeur à la Faculté des Lettres

de l'Université de Paris.

DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITION « LES BELLES LETTRES »

95, BOULEVARD RASPAIL .

1988

Tout droits réservrâ.

Conjormément aux statuts de l'Association Guillaume

Budé, ce volume a été soumis à l'approbation de la com-

mission technique. M. Emile Bourguet a accepté d'en Jaire la revision et d'en surveiller la correction en colla-

boration avec M. Léon Robin.

^V

,

iii;ivil;Mivr'

LE BANQUET

I 002270

i,:<WI.|i

NOTICE

I

LE BANQUET

Le Banquet forme avec le Phédon un

groupe parfaitement défini, tant par

etifBanquet.

et d'autre, d'une

élévation de l'âme vers l'Idéal, ^ue par le contraste même

des circonstances : le premier montre quelle est l'attitude du

Philosophe au sein de la vie, le second, quelle est son atti-

tude en face de la mort. A la fin de notre dialogue

une indication peut sembler à cet égard tout à fait significa-

l'analogie, de part

(228 cd)

tive.

Entre tous les buveurs demeurés dans la salle du

banquet, trois seulement tiennent encore bon : Socrate, qui

symbolise la Philosophie, Aristophane et Agathon, qui repré- sentent respectivement la Comédie et la Tragédie ; la Philo-

sophie n'a rien perdu de sa lucidité, mais les deux autres

branlent du chef et sont près de

s'assoupir. Ce que leur

démontre la Philosophie, c'est qu'elles sont, chacune, un

art incomplet : sinon, chacune d'elles devrait être capable de

l'œuvre de l'autre. Sans doute le seraient-elles si elles s'ap-

puyaient sur une connaissance vraie et intégrale de l'âme

Or cette base, la Philosophie

humaine (cf. p. 92, n. i).

seule est en état de la leur fournir. Il s'ensuit, semble-t-il,

que, si un même homme doit exceller dans l'un et l'autre

genre, ce ne peut être que le Philosophe :

sur la scène,

dirait-on volontiers en transposant un célèbre passage de la

République (V 478 d), tout sera pour le mieux le jour où les

philosophes seront à la fois poètes tragiques

et poètes

/

;

/

uni

LE BANQUET

comiques, à moins que ceux dont maintenant c'est le nom

ne deviennent, de façon authentique et sufBsante, des philo- sophes (cf. Lois II 659 bc). Dès lors on peut se demander si

le Banquet et Phédon ne se répondent pas, comme une comédie à une tragédie, mais mises en œuvre l'une et l'autre

par la Philosophie.

C'est une question de savoir dans quel ordre ont été

composés ces deux dialogues. Mais est-il bien utile de pour-

suivre un débat qui est historiquement sans issue* et qui

n'importe pas pour l'intelligence du rapport existant entre

les deux œuvres ? Peut-être cependant le Phédon (Notice,

p. VII, n. i) fournit-il un motif en faveur de l'antériorité du

Banquet : Échécrate, à qui Phédon raconte la mort du

Maître, est censé ne pouvoir ignorer quelle sorte d'homme

est Apollodore (69 b), le narrateur de notre dialogue. Certes

il est facile d'expliquer cela par une hypothèse quelconque, d'imaginer par exemple, avec Wilamowitz (P/a<on^, 1 369, i),

qu'ApoUodore aurait été mis en scène dans un dialogue de Phédon, déjà connu d'Échécrate. Mais n'est-il pas plus

prudent de n'alléguer que ce que l'on sait, et par Platon

lui-même, c'est-à-dire de se référer au portrait, si précis et

si vivant, que font de cet Apollodore les premières pages du

Banquet (surtout i^S c-e)?

Singulièrement plus importante est la

de la composition, question de savoir à quelle date on peut

situer la composition du Banquet : ce qui

permettrait n même temps de dater approximativement le

Phédon, si l'on admet entre les deux dialogues une étroite

connexion. On dit généraleinent que le Banquet ne peut être

antérieur à 385 . Aristophane y explique en effet ( 1 93 a) que Zeus

nous a dissociés d'avec nous-mêmes, comme les Arcadiens l'ont

été par les Lacédémonien s . Or le terme dont se sert ici Platon a

une signification précise : il s'applique 'au châtiment qui était

parfois infligé par un État suzerain à une cité vassale : pour

la punir d'une infidélité ou d'une révolte, on en dispersait les

habitants par groupes isolés ; on en brisait l'unité sociale.

C'était un diœcisme (cf. p. 36, n. i). Or, d'après Xénophon,

I. Cf. mon

livre

Théorie platonicienne de

l'Amour (1908),

NOTICE

IX

dans ses Helléniques (V 2, 6sq.), un tel traitement aurait été

infligé par les Spartiates à une cite arcadienne, Mantinée, pour la punir de ses trahisons pendant la guerre du Péloponèse :

elle dut abattre ses murs, raser ses maisons, et ses habitants

furent répartis en quatre villages (ou plutôt cinq). Le fait se

place en 385, trente et un ans après celui qui est l'occasion

du banquet raconté dans notre dialogue. Cet anachronisme,

dit-on, serait inexplicable si le souvenir n'était pas encore tout frais d'un événement qui avait fortement frappé les

esprits. Le Banquet aurait donc été écrit peu après 385 *.

Mais cette interprétation de l'allusion dont il s'agit n'a pas

convaincu tout le monde. Il n'y a pas d'anachronisme, objecte-t-on ; car, s'il s'agissait des seuls Mantinéens, Platon

n'aurait pas nommé le peuple arcadien tout entier. Le fait évoqué serait plutôt la dissolution par Sparte, en lnq, de l'Union arcadienne, dont, il est vrai, Mantinée était la tête.

Ainsi ce serait un événement contemporain de la scène de

notre Banquet. Le souvenir en revient à l'esprit au moment

où, après la paix d'Antalcidas (387), Sparte défendait avec vigueur son hégémonie contre des tendances analogues ^.

Mais cette interprétation est-elle conciliable avec l'expression

employée ici par

Platon ? La dissolution imposée à une

a ligue » est-elle un diœcisme ? Si l'hypothèse est admise, il faudra introduire dans le texte la correction que proposait

un érudit du

comprendre : nous avons été fendus en deux ; ce qui s'accor-

xvi* siècle

(voir

l'apparat à

193 a 3) et

I Pour certains auteurs, au [contraire, le fait évocateur de ce sou-

venir serait le synœcisme de Mantinée en 871, c'est-à-dire le rétablis-

sement de la ville par Epaminondas. Ce qui s'accorderait d'autre

part avec un passage du discours de Phèdre (178 e sq.), il semble

qu'il y ait une allusion au bataillon sacré des ïhébains (cf. p. la

n. I et p. XXXIX n. i), qui se fit remarquer pour la première foii

à la bataille de Leuctres, en 871. Mais, si le synœcisme de Mantinée

était lo fait du jour, pourquoi Aristophane ne l'a-t-il pas évoqué

pour illustrer le retour de notre nature à son unité primitive ? 3. Wilamowitz, op. cil. 1 872, i; II 176-178. Ibid. II 178 et

Antigonos von Karystos (i88i), p. i8a, il voit dans le Banquet un

écho un peu attardé de la fondation de l'Académie, de ce qu'elle a

appris à Platon et de ce qu'il en espère (cf. p. xci) ; il le place donc

entre 88 1 et 878, après Minon, Euthydème et Cratyle, avant la Répu-

blique et Phèdre.

X

LE BA.NQUET

derait du reste fort bien, et avec le verbe dont se sert Aristo-

phane quatre lignes plus bas, et avec l'idée générale de son

exposé. Mais la possibilité de secourir ainsi l'hypothèse est-

elle un motif sulTisant de changer un tradition manuscrite est unanime ?

D'autres critiques ' renoncent à chercher pour le passage

en question une interprétation historique assurée. Pour eux,

c'est le contenu même du Banquet qui en indique la date :

de

prouver que la conduite publique et privée d'Alcibiade a été

une perpétuelle et volontaire désobéissance aux conseils que

lui donnait Socrale (216 a-c) ; ensuite l'impossibilité de ne

pas voir dans l'exaltation avec laquelle Platon parle de

l'amour spiritualisé (surtout 20g b c) le reflet d'une émotion

personnelle. Or, en ce qui concerne le .second point, on sait

qu'il a eu un disciple bien aimé, en qui aux dons philoso-

phiques s'unissaient les dons politiques ^, celui duquel il

espérait la réalisation de l'État de ses rêves :

c'est Dion, le

d'abord le discours d'Alcibiade, où

texte sur lequel la

Platon s'eflbrce

neveu de Denys, tyran de Syracuse. Or en 687 Platon venait

de faire son premier séjour à la cour de ce prince ; quand il

écrit le Banquet, il est encore dans l'enthousiasme de la rencontre qu'il y a faite d'un jeune homme qui à sa beauté

et à sa haute naissance associait les plus éclatantes qualités de

l'esprit et du caractère. Quant aux propos que Platon prête à

Alcibiade, l'intention en serait autre. Les malheurs d'Athènes,

sa déchéance politique avaient déterminé dans le public un

désir d'établir rétrospectivement les

responsabilités. La

mémoire d'Alcibiade en portait une grande part (voir

p. xcviii sqq.). Mais qui donc avait été le mauvais génie de

cet homme en qui, un moment, les Athéniens avaient placé

tous leurs espoirs? C'est Socrate. Peut-être l'imputation

était-elle déjà dans l'air quand le rhéteur Polycrate lui donna

un retentissement considérable, en publiant contre la mé-

moire de Socrate un écrit il faisait parler Anytus, un des

accusateurs dans le procès de 899. Y a-t-il, ou non ^, dans

le Gorgias (5ig a b) une première réponse, d'ailleurs brève,

et

1. Entre autres Th. Gomperz, Penseurs de la Grèce, tr. fr. II 3oi

n. 3, 409-4 13 ; cf. 36o-362.

2. On insiste sur les préoccupations politiques dans 309 a, d e.

3. La seconde opinion est celle de Wilamowitz, op. cit. II gD-ioS

NOTICE

XI

au pamphlet de Polycrale? Un problème chronologique par-

ticulièrement épineux se poserait à ce sujet, et il nous importe

peu. En tout cas, un dialogue d'Eschine le Socratique, intitulé

Alcibiade, une Apologie de Socrate par Lysias, le début du

Basiris d'Isocrale' montreraient assez, semble-t-il, quel intérêt avait suscité la fiction de ce procès posthume. Que sur l'af-

faire Platon ait senti le besoin de dire aussi son mot quand

l'occasion lui paraîtrait propice, rien de plus vraisemblable.

Peut-être même le thème du Banquet n'a-t-il été imaginé

qu'en vue d'introduire Alcibiade et de lui faire prononcer

un apparent réquisitoire, mais qui fût véritablement un

plaidoyer ; de sorte que cet appendice,

« fortuit en

appa-

rence » serait c la racine

Reste une difficulté que j'ai tout à l'heure écartée : celle de

dont tout l'ouvrage est sorti »"-.

la date du pamphlet de Polycrate. S'il est, comme on l'a

soutenu, de 3g2 environ et que le Banquet se place' après

384, peut-on croire qu'après un si long temps l'intérêt du

débat ne se fût pas épuisé ? Défendre la mémoire de son

maître est une

Platon ;

des fins de l'activité littéraire de

devait-il raviver un feu presque éteint? J'inclinerais donc à

date un peu plus tardive, à

admettre même que les controverses auxquelles il donna

lieu sont contemporaines de l'époque où Platon rentre à

Athènes (387), après ses voyages et une absence qui dut être de deux à trois ans*.

On voit le résultat de cette discussion : de toute façon on

assigner à ce pamphlet une

aboutit à placer vers 385 environ, et quelque temps après

1. Pour Eschine, cf. Oxyr. Pap. xiii, n. 1068. Les ch. i et 2

du livre I des Mémorables de Xénophon se réfèrent sûrement à l'écrit

de Poljrcrate (pour Alcibiade : a, 13-16, a/J-aO, Sg-So). Mais la réfu-

tation a dû demeurer en marge du débat ; voir p. cxiii.

Cf. ici p. 7/J, n. 3 ad 3i3c, il y aurait

une indication favorable à la conjecture en question. De môme

2. Gomperz, p. ^lo.

219c: Alcibiade fait à Socrate un procès de « non-corruption » (p. 8^, 2) Peut-être enfin, si Polycrate, auteur d'éloges des pots, des

souris et des cailloux (références dans Zeller P/i. d. Gr. Il i*, 1017. i,

tr. fr. Il 53 1, 3), est aussi l'auteur de cet éloge du sel dont il est

parlé 177 b s. fin., faut-il voir là une allusion à ce Sophiste.

3. Gomme l'écrit Gomperz, p. ^OQ.

A.

C'est en partie ce que dit Wilamowitz (op. cit. II io5), qui le

place en 388 à peu près.

xn

LE BANQUET

cette date, la composition du dialogue*. Un autre indice pourrait encore être cherché dans cette règle * que se serait

donnée Platon, de ne jamais introduire dans ses dialogues

de personnages vivants. Or la dernière comédie d'Aristo-

phane que nous ayons conservée, le second Plulus, est de

388, et elle n'a été suivie que de

deux autres pièces. On

pourrait donc placer la mort du poète vers 386, deuxième

année de la 97* Olympiade ; ce qui concorde avec Ivs rensei-

gnements que nous possédons d'autre part.

Une question d'un autre ordre se pose à

propos du titre même de notre dialogue .

Les banquets. ^° traduisant To symposion, le titre

grec, par Le banquet, j'ai suivi une tra-

dition à l'origine de laquelle est la traduction latine par

Conviviam.

^d^^Tt *'°°

C'est aller bien

loin que

de qualifier *

cette

traduction d' «absurdité ». On conviendra toutefois qu'elle

est équivoque et qu'elle a besoin d'explications qui en pré-

cisent le sens*. Un symposion athénien parait avoir été en

effet quelque chose d'assez original, ne se confondant pas

avec les syssities, qui sont des repas en commun d'institution

légale, et ne ressemblant que partiellement, d'autre part, à

ce qu'est pour nous un dîner, un repas de gala ou de fête.

Mais, malgré tout ce qu'on a pu dire, il se rapproche davan-

tage de ce que nous appelons un banquet. Par ce mot nous

entendons en effet proprement un repas en commun, que

I. Deux autres indications sont encore alléguées pour dater le

Banquet : 183 b, la domination des Barbares sur l'Ionie, donc après

le traité d'Antalcidas, 887; 178 e sq., le « bataillon sacré » serait

plus explicitement mentionné si le dialogue était postérieur à 871 (cf., en un sens contraire, .p. ix, n. i). Pour d'autres détails, voir

Théorie platon. de l'Amour, p. 55-63.

î. Posée par L. Parmentier, La chronologie des dialogues de Platon

(Bulletin de l'Académie de Belgique, classe des lettres, 191

3. Avec Wilamowitz, op. cil. I 357.

4. Si je l'ai cependant préférée au décalque Symposion (ou Sym-

pose, que Louis Le Roy a

placé en tête de sa traduction de i55g,

et dont l'emploi, selon le témoignage particulièrement qualifié de

M. Ëdm. Huguet, ne s'autoriserait que de rares et très médiocres

exemples), c'est que, tout en exigeant les mêmes explications, ce

décalque parlerait fort peu à 'l'esprit du lecteur et ne lui semblerait être qu'une affectation pédante.

NOTICE

xm

préside et règle quelque personnage, et où ce qui importe, ce n'est pas précisément le repas, lequel est souvent détes-

et qui se pro-

noncent au moment sur la table il n'y a plus que les vins.

Or un symposion se composait aussi de deux parties, dont la

table, mais

les discours qui en sont la suite

première est secondaire :

le deipnon ou syndeipnon, et la

seconde, essentielle : le polos ou sympolos, c'est-à-dire la beu-

verie commune, mais organisée en vue d'un autre objet que de boire : les convives deviennent alors des sympoioi, des

co-buveursK A la vérité, pour nous renseigner sur le détail

de cette organisation, nous n'avons guère que notre dialogue,

avec le Banquet de Xénophon (pour lequel, cf. section IV de

la Notice). Quelques indications, dans la littérature anté-

rieure*, sont de bien minces témoignages. Et nous avons moins encore à attendre de tous ces « Banquet » qu'on a écrits

plus tard, simples cadres nominaux dans lesquels s'intro-

duisent tour à tour des dissertations, prononcées par des orateurs sans personnalité définie '. Qu'on se reporte donc

au récit de Platon : on y voit que le

logue auquel il ne s'attarde pas ( 1 76 bc) et que le passage à

la pièce principale s'accompagne de libations, de prières et

de cantiques, comme si cette manifestation de sociabilité

autour des pots était un acte quasi religieux, et la constitution,

réglée par des rites traditionnels, d'une association à durée

limitée. La compagnie des buveurs se trace un programme,

à la fois pour déterminer la façon dont on boira, pour dégager

chacun des participants de toute obligation collective sur ce

dîner n'est qu'un pro-

chapitre, ou au contraire pour l'imposer, enfin pour fixer l'objet

distinct dont on s'occupera tout en buvant (i76a-i77 d et

2i3e-2i4e; cf. aaS b mil.). Elle se donne un président

I. Il est à remarqpier cependant que le mot syndeipnon parait être

employé comme équivalent de symposion à 17a b i ; ce que confirme

un passage où Cicéron {Ad fam. IX a4, 3) traduit les deux termes

grecs par compolatio ou par concenatio.

i. Voir l'Introduction de Hug à son édition, p. xiii-xv.

3. De cette littérature symposiaqae nous avons gardé le Banquet des

Sept Sages et les 9 livres des Propos (ou plutôt Questions) de table de

Plutarque ; les Deipnosophisles ou le Banquet des Savants, d'Athénée; un Banquet de Lucien ; d'autres de Julien et de Macrobe ; en/in, de

l'évêque Méthodius (fin du in» s. et début du w"), un Banquet (des dix Vierges) ou de la Chasteté, ridicule pastiche de Platon.

XIV

LE BANQUET

qui veillera à l'exécution du programme. Si Phèdre l'est ici,

et non pas l'auteur même de la a motion » sur a l'ordre du

jour », celui qui l'a mise aux voix, Éryximaque, c'est que la paternité de l'idée remonte à Phèdre (177 c-e) : aussi est-ce

à lui que chacun des six premiers orateurs remet en quelque

sorte sa contribution à l'œuvre commune, autrement dit

il se considère comme chargé

d'y veiller (196 d)*. Si par contre Phèdre, le premier, et Alcibiade, le dernier des orateurs du Banquet, manquent à cette règle, si Alcibiade s'adresse à toute l'assemblée ('222 a b)

« l'écot » qui

a été décidé ;

et non plus à Phèdre, c'est justement que Phèdre était le

président désigné, et qu'Alcibiade s'est ensuite, de sa propre

autorité, institué à son tour président de la compagnie de buveurs dans laquelle, ivre d'avance, il vient d'être admis comme par coniral (aia e sq., 2i3 e).

Le ton que donne au Banquet l'ivresse d'Alcibiade ne fera

que s'accentuer par la suite,' lorsqu'une seconde vague de

fêtards aura déferlé sur celle qu'Alcibiade avait amenée avec

lui (223 b et 212 c, 2i3 a). Cette réunion, d'une tenue si

élégante jusque-là, dégénère en orgie: c'est ce qui devait

arriver souvent, puisque nous voyons Platon, dans les Lois

(une grande partie des livres I et II), se préoccuper de donner

à l'usage du vin dans les banquets une sorte de statut légal ^,

qui les réglerait d'une façon générale : à cette condition ils

seront, non plus seulement un moyen d'entretenir et de resserrer l'amitié (I 6^0 c), mais un facteur important de

l'éducation morale, qui est le but de la politique. Il n'y a pas en effet de moyen plus commode pour éprouver le carac- tère des hommes en vue de les rendre meilleurs (64t)d sqq.,

surtout 65o a b, et le début de II). Supposons d'autre part

une marionnette mue par des fils qui sont à l'intérieur, les

uns, de fer et raides, un autre, d'or et souple lequel doit

gouverner toute la macliine. Les premiers sont en nous les

émotions agréables ou pénibles, l'espérance et la crainte ; le

second est la pensée et l'idée de la règle. Eh bien ! qu'on

I. Voir 199 b la double «permission» que Socrate sollicite de lui.

a. Ce qu'il appelle vdtAo; 0utJL7:oTr/.oî II '671 c. Le

mot au arda; ov,

alors que l'idée en est si souvent présente, ne se trouve que trois fois dans ce morceau des Lois, (I 637 a 5, 689 d