Vous êtes sur la page 1sur 26

LOUISON, Yolène.

HST-6622 : Culture écrite et société au Moyen Age. P. Boglioni.

RAPPORTS ENTRE MEDECINE, MAGIE ET SAINTETE DANS LA LEGENDE DOREE DE JACQUES DE VORAGINE

Session Hiver 2004

Université de Montréal.

Rapport entre médecine, magie et sainteté dans « La Légende dorée » de Jacques de Voragine

Le thème général des maladies et des guérisons aurait pu faire l’objet de notre étude. Cependant, devant l’ampleur du sujet, qui mériterait une approche longue et détaillée, plus approfondie, nous avons préféré nous attarder sur un champ plus restreint de ce vaste thème. Nous aborderons donc ce thème sous un angle que nous qualifierons de dynamique, puisque nous nous intéresserons aux relations entre médecins, magiciens et saints. Ces trois groupes ont chacun à leur manière à voir avec les maladies et les guérisons. Nous avons intégré les magiciens dans cette étude pour une raison bien particulière et qui remonte aux temps gréco- romains. Si nous nous fions aux dires de Wendy Cotter, « …in the Greco-Roman world, the concept of medicine was easily blurred with magic ». Nous verrons dans quelle mesure, on peut trouver des correspondances avec l’Antiquité dans l’œuvre de Jacques de Voragine. Dans la Légende Dorée, la première remarque qui nous interpelle est celle qui distingue sans ambiguïté le saint du médecin ou du magicien. Pourtant, ceci cette évidence ne doit pas constituer une règle générale. Grâce à l’étude de certains remèdes employés par les saints afin de guérir toute sorte de maladies, on voit que ces derniers empruntent parfois à la médecine ou même à une sorte de magie. Est-ce en vue des les rendre plus proche d’une humain, comme le pense Loomis 1 dans un des ses chapitres consacrés à la santé ? Nous nous proposons alors de repérer tous les passages (du moins tous ceux que nous avons su repérer) mettant en relation la médecine, la magie, et la sainteté. Par cette sélection, nous essaierons de souligner leurs aspects caractéristiques et de voir où et comment se positionnent les saints par rapport soit aux médecins, soit aux magiciens. De quel type de relation s’agit-il ? De quelle manière le saint se détache ou se rapproche de la médecine et de la magie ? Le but visé dans cette première partie est de mettre en place un relevé précis des épisodes ou médecins, magiciens et saints interviennent, lorsqu’il est question de maladies et de guérisons. Nous nous intéresserons également aux conséquences de ces relations qui, elles aussi, peuvent être caractéristiques. Cependant, nous nous n’attarderons pas sur une explication

1 LOOMIS, Charles Grant, White Magic : an introduction to the folklore of christian legend. Cambridge, Mass :

Mediaeval Academy of America, 1948, pp.103-106.

interprétative de ces éléments. Nous aurons seulement à souligner des éléments qui nous semblent consister des pistes solides pour des recherches prometteuses. Dans un second temps, nous tenterons de relever toutes les sortes de médicaments (cette liste ne sera évidemment pas exhaustive, mais nous espérons qu’elle sera la plus complète qui soit) employés par les saints en vue d’une guérison. Nous ne prêterons donc pas attention aux guérisons d’ordre strictement « miraculeuse », à savoir, les guérisons qui ne requièrent seulement la prière adressée à un saint ou l’invocation de ce dernier, ou encore, les guérisons produites par la seule démarche de se rendre au tombeau d’un saint, ou enfin, les guérisons accordées aux idolâtres et aux païens qui décident de se convertir si le saint consent à lui rendre, à lui ou à un proche, la santé. Par contre, nous garderons, les guérisons provenant de la seule imposition des mains sur les blessures ou sur le point de douleur. Nous établirons une sorte de classement, pour montrer en quoi dans certains types de maladies, les saints ont recours à des remèdes proches de ceux que l’on pourrait utiliser en médecine, du moins selon notre imaginaire collectif. Nous nous limiterons donc à un simple catalogue, sans chercher à analyser en profondeur les raisons pour lesquelles tel ou tel médicament a été employé pour telle ou telle maladie. Certains ouvrages, comme Les manuscrits latins de médecine du Haut Moyen Age dans les bibliothèques de France, de Ernest Wickersheimer 2 , nous présentant un inventaire général, nous semble être une solide base de départ, encore faut-il avoir une connaissance poussée du latin. Enfin, nous nous bornerons à une simple classification la plus claire et la plus cohérente possibles.

I- Rapports entre médecins, magiciens et saints dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine. A- Les oppositions caractéristiques.

a- Les oppositions entre médecins et saints :

Nous allons d’abord étudié ce qui nous semble le plus évident dans ce qui ressort à la lecture de la Légende Dorée. En effet, les oppositions entre ces deux entités est flagrante, mais elle ne s’inscrit pas néanmoins dans une perspective d’opposition, que l’on pourrait qualifier de frontale. Ce genre

2 WICKERSHEIMER, Ernest, op.cit., Paris, édition du CNRS, 1966.

d’opposition ne fait l’objet d’une lutte ouverte. Ses caractéristiques sont plus subtiles, et nous allons les énumérer de suite. D’une part, nous avons pris en compte les indications temporelles dans les cas où le malade, après un certain laps de temps écoulé a recours, au saint, pour sa guérison. Certes, le médecin n’est pas cité, mais cette indication temporelle nous laisse croire, que les usages de la médecine n’ont pu apporter le fruits espérons, c’est-à-dire, la guérison. Nous voyons ce genre de procédés

- Dans la Vie de Saint-Dominique, où un homme est aveugle depuis dix-huit ans, et une femme est tourmentée depuis cinq mois de douleurs cuisantes à la jambe. (pp.60-61, T2). Le premier sera guéri en visitant les reliques de Saint- Dominique, et la seconde verra ses douleurs calmées après des prières adressées au Saint.

- Dans la Vie de Saint Augustin, où le prévôt d’une église est malade depuis trois ans déjà (p151, T2). Après une apparition de Saint Augustin, sa maladie disparut. On pourra noter, que le recours aux Saints pour la guérison, se fait toujours en dernier recours. Certains attendent, parfois un long moment avant de se décider à recevoir la guérison d’un Saint. Le Saint apparaît moins comme un rival du médecin que comme l’ultime médecin pour les malades.

- Dans la Vie de Sainte Elisabeth : « Une femme appelée Gertrude, du même diocèse était paralysée depuis de longues années… », « Une femme, appelée Scintrude, du même diocèse, était restée un an tout à fait aveugle… amenée pour prier Sainte Elisabeth de tout son cœur, elle recouvra la vue.», « Une femme, nommée Hélibinge, du diocèse de Trêves, était aveugle depuis un an ; elle avait invoqué les mérites de la bienheureuse Elisabeth quand elle se fit conduire à sont tombeau ; il u recouvrit l’usage d’un œil. Elle eut encore recours à l’intersession de notre sainte, sui lui apparut : va, lui dit-elle, à l’autel et fais toi ventiler les yeux avec le corporal, et tu seras guérie. » (p.366, T2). Nous avons en à peine une page toutes sortes d’indications temporelles qui nous montrent d’une façon implicite, que ces diverse personnes ont sûrement visité un médecin avant de se consacrer au saint ou de se rendre à sont tombeau.

D’autre part, l’opposition entre médecin et saint se réalise par l’inefficacité de la médecine (médecins ou remèdes prescrits par ceux-ci), devant les maladies. Ce second point

est en quelque sorte le prolongement de ce que nous avons pu souligner ci-dessus. Si les malades ont « gardé » leurs maladies si longtemps, il n’est pas illogique de penser, que cela vient de l’échec des médicaments. Nous avons repéré beaucoup de témoignages qui rendent compte de cette incompétence médicale. Nous classerons d’un côté ou il est clairement dit que les insuccès viennent des médicaments, et de l’autre côté, ceux qui viennent des médecins.

Echec des remèdes :

- Dans la Vie de Saint Etienne : J.de Voragine nous indique qu’ « une foule de remèdes n’avaient laissé aucune trace de guérisons », pour une femme souffrant d’une grave infirmité. (p.80, T1)

- Dans la Vie de Saint Pierre, martyr : « aucun remède ne l’avait pu guérir », pour un malade atteint de la goutte. (p.327, TI)

- Dans la Vie de Saint Jean, apôtre et évangéliste : Nous avons trouvé bon de noter une comparaison faite entre le mépris qui ne guérit pas le vice et l’inutilité du médicament qui ne guérit pas le malade. (p.83, T1)

Echec des médecins :

- Dans la Vie de Saint Michel, archange : un homme nommé aquilin souffre d’une fièvre causée par des éruptions cholériques sanguinolentes. « Dans un accès, les médecins lui donnèrent une potion qu’il vomit, et à la suite il rejetait le manger et le boire ». Il semblerait que l’échec de la potion viendrait plutôt de sa composition que du remède lui-même, puisque Saint Michel, apparu au malade, lui prescrit aussi une « potion », dont la composition nous est citée : « potion de miel, de vin et de poivre dans laquelle il devait tremper tout ce qu’il mangerait ». Encore faut-il vérifier dans la version latine de la Légende Dorée si le mot « potion » est bien utilisé deux fois, avant d’affirmer cette hypothèse. (p.236, T2)

- Dans la Vie des Saints Innocents : il est question d’un homme Hérode souffrant d’une forte fièvre, de douleurs incessantes, sans compter un état physique proche de la décomposition : les membres pourrissaient, les pieds étaient enflés, les testicules rongés de vers… « Ayant pris un bain d’huile, par l’ordre des médecins, on l’en sortit presque mort ». (p.91, T1)

- Dans la Vie de Saint Etienne : une femme fait appel à un juif qui lui donne un anneau enchâssé d’une pierre. Il fallait qu’elle se ceignît avec une corde de cet anneau sur sa chaire nue pour recouvrer la santé. « Mais elle s’aperçut que cela ne lui procurait

aucun bien ». Certes nous ne savons pas exactement si le juif consulté est médecin ou non. Peut-être est-il magicien. Quoiqu’il en soit, l’échec est d’autant plus marqué que quand elle se rendît à l’église de Saint Etienne, une seule prière suffit pour la guérir. (p.80, T1)

Il est donc important de noter, que soit la médecine pratiquée sur les malades ne mène à aucune guérison, soit elle conduit même à des résultats contraires : aggravation de la maladie jusqu’à pratiquement la mort. Souvent, le saint intervient après ce genre d’expérience. Faut-il voir par là, une façon de considérer le saint comme une autre guérisseur, ce guérisseur ultime ? Est-il légitime de faire un lien avec ce que nous révèle Canivet au sujet de Théodoret évêque de Cyr, qui écrivit sur le monachisme au Vème siècle, que : « Quitter le médecin qui déclare son impuissance pour aller trouver le moine ne signifie nullement que le moine est considéré comme un guérisseur qui utiliserait d’autres procédés que le médecin » 3 . « Le moine n’intervient pas si traitements médicaux peuvent être utilisés, mais seulement en cas d’échec des médecins, et ne se substitue pas à proprement parler aux médecins ». Force est de constater que les pratiques des saints dans la Légende Dorée sont quasi similaires des pratiques des moines au Vème siècle. Malgré tout, nous ne sommes pas en mesure d’affirmer cette position en ce qui concerne les saints.

Nous avons par ailleurs classé dans une autre catégorie tous les passages, en liaison avec l’opposition médecin/saint, qui dénotent plus que l’inefficacité de la médecine que nous venons de voir, le dénigrement de celle-ci, voir son refus total.

Discrédit des médecins :

- Dans la Vie de Saint Basile : Joseph, un médecin consommé, ami de Saint Basile est appelé par celui-ci sur son lit de mort. Répondant à ses réflexes professionnels, Joseph consulte le saint homme et le déclare à quelques heures de mourir. Mais Saint Basile veut lui prouver le contraire : « tu dis n’importe quoi ». Et pour le convaincre, il fut accordé au malade un délai de mort. (p153 T1)

- Dans le Vie de Saint Jacques : Vespasien malade depuis l’enfance, « il avait une espèce de vers dans le nez », demande à Saint Jacques de le guérir : « tu es médecin, tu

3 CANIVET, Pierre et ADNES, André, “Guérisons miraculeuses et exorcismes dans l’histoire Philothée de Théodoret de Cyr”, Revue de l’Histoire des Religions, 171, 1967, p.151.

dois me guérir ». A cela, l’intéressé lui rétorque : « je ne me connais pas en médecine, aussi ne te puis-je te guérir … si tu crois en lui [Jésus de Nazareth], tu obtiendras ta guérison ». De sorte que l’on peut conclure après ces déclarations qu’il n’est pas la peine d’en appeler à la médecine. (p.337 T1)

Refus de la médecine :

- Dans la Vie de Sainte Paule : Sainte Paule, tombée malade d’une fièvre violente, fut exhortée par les médecins à boire du vin pour la fortifier et pour éviter qu’elle ne devint hydropique si elle buvait de l’eau. Même le bienheureux Epiphane est sollicité pour lui recommander de boire du vin. Mais aussi clairvoyante qu’elle était, elle ne se laissa pas influencer. (p.166, T1)

- Dans la Vie de Sainte Agathe : celle-ci, après avoir été torturée par le consul, déclare :

« Je n’ai jamais employer la médecine pour mon corps, et ce me serait honte de perdre un avantage qu j’ai conservé si longtemps ». Ici, il est utile de noter que le refus se transforme en avantage, en qualité. (p.202, T1)

- Dans la Vie de Saint Gilles : Saint Gilles fut touché par une flèche lors du passage du roi et de ses archers. Le roi et l’évêque lui promirent de lui envoyer des médecins, mais le blessé refusa : « il ne voulut pas employer les médecins ». (p.170, T1).

- Dans la Vie de Saint Bernard : pendant son enfance, saint Bernard souffrit d’un grand mal de tête : « Il chassa en criant avec un extrême indignation, une femme qui venait pour soulager sa douleur, par des charmes ». (p.112, T2). Dans ce cas-là, il serait intéressant de remonter au texte original, et de rechercher quel mot correspond à la traduction de « par des charmes », expression qui peut faire référence aussi à la magie.

Dans cette catégorie, on voit se dessiner essentiellement le refus des Saints devant tout emploi de la médecine : ce n’est pas le malade commun qui ne veut pas avoir à faire avec les médecins, mais bien les saints. Cette remarque peut nous faire penser à une réflexion tirée de l’article de Canivet et qui concerne les Vies grecques écrites par Théodoret : « en tout cas aucun de ces moines n’a eu recours pour lui –même à la médecine » 4 . Il en est de même, apparemment, (mais soyons prudents), des saints. En conclusion de cette première sous-partie, nous pouvons souligner le fait que la médecine apparaît comme inefficace et ignorante. Le saint est là pour sauver, en quelque

4 CANIVET, op.cit., p.80.

sorte, la situation. L’inefficacité de la médecine est d’autant plus démontrée que les saints eux-mêmes refusent d’y recourir. Il serait intéressant de savoir en quoi, cette « supériorité » exercée contre la médecine générale, usitée habituellement, apporte-t-elle au saint ? Est-ce que ces interventions dans ce domaine les rendent plus humains ? Après tout, il réussissent ce que le médecin était sensé prodiguer.

b- Oppositions entre magiciens et saints

Nous allons voir comment ce type d’opposition s’apparente plus à un conflit ouvert, à une lutte directe, un face à face entre le magicien et le médecin.

Mises en échec par le pouvoir du Saint :

- Dans la Vie de Saint Grégoire : un homme riche de Rome quitta sa femme, et pour cet acte il fut privé de communion. Pour se venger d’un si grand pape, il lui fallut requérir les pouvoirs d’un magicien. Ce dernier lui promit « par ses enchantements que le démon entrerait dans le cheval du Saint ». Mais Saint Grégoire su déjouer les tours du magicien, et il délivra d’un signe de croix le cheval. « Il y eut plus, les magiciens durent frappés par un aveuglément perpétuel. Ils confessèrent leur mauvaise action et parvinrent dans la suite à la grâce du baptême. (p.230, T1)

- Dans la Vie de Saint Georges : Dacien, furieux de ne pouvoir vaincre le saint par la torture fit appel à un magicien. « Si je ne réussit pas à surmonter leurs artifices, je veux perdre la tête. Alors, il composa ses maléfices … mêla du poison avec du vin et le donna à prendre à Saint Georges. Le saint fit dessus un signe de la croix et but :

mais il n’en ressentit aucun effet. Le magicien composa une dose plus forte … que le Saint but sans éprouver le moindre mal. A cette vue, le magicien se jeta aussitôt aux pieds de saint Georges, lui demanda pardon en pleurant d’une façon lamentable et sollicita la faveur d’être fait chrétien ». La défaite du magicien dans cet épisode est radicale et rapportée avec sévérité. (p.299, T1).

- Dans la Vie de saint Pierre, apôtre : il est relaté l’épisode où s’affrontent Simon le Magicien et saint Pierre. Simon osa se vanter qu’il pouvait ressusciter les morts. Or, un jour, un jeune homme mourut et l’on demanda aux deux intéressés de venir pour savoir lequel des deux serait capable de rendre la vie. « Pendant que Simon faisait ses enchantements sur le cadavre, il semblait aux assistants que la tête du défunt s’agitait ». Suivit la réplique de Saint Pierre : « si le mort est vivant, qu’il se lève, qu’il

se promène, qu’il parle : s’il en est autrement, sachez que l’action d’agiter la tête du cadavre est de la fantasmagorie ». Et en effet, en éloignant Simon du corps, le cadavre resta de marbre. Ce fut au tour de Saint Pierre, qui exhorta le mort à se lever au nom de Jésus : ce qu’il fit. Il semblerait que Simon fut un des magiciens les plus téméraires, car rien ne le fit changer de perception. (p.419, T1).

- Dans la Vie de Sainte Christine : Sainte Christine se voit confrontée à un magicien. Le Magicien entreprit d’irriter les serpents, animaux de son supplice. Mais, les reptiles se jetèrent sur lui et non pas sur la victime désignée, et le tuèrent. Sainte Christine, cependant envoya les serpents au désert et ressuscita le mort. La victoire est ici soulignée par la générosité de la sainte. (p.471, T1).

- Dans la Vie de Sainte Lucie : Au moment où on voulut traîner Sainte Lucie vers des tourments atroces, le Saint Esprit la rendit immobile et si lourde que les magiciens appelés en renfort échouèrent dans leur entreprise : «…que par leurs enchantements, ils la fissent remuer, mais ce fut chose impossible ». Il semble pourtant, que les magiciens, étaient capables de contrôler la mobilité et l’immobilité. (cf épisode dans la Vie de Saint Jacques, qui suit). (p.56, T1).

- Dans la Vie de Saint Jacques le Majeur : La lutte oppose Hermogène et saint Jacques. Un disciple d’Hermogène fut envoyé auprès de Saint Jacques pour démontrer les fantaisies de ce saint. Or le disciple retourna à son maître, convaincu des pouvoirs de Saint Jacques. Alors, le magicien « le rendit tellement immobile par sa magie qu’il ne pouvait remuer aucun membre ». Il suffit au saint de toucher le disciple figé pour renverser le sortilège. Après quoi, le saint le libère des démons qui lui restaient attachés. « Alors, Hermogène alla chercher tous ses livres de magie et les apporta à l’apôtre pour que celui-ci les brûlât ». « Dès lors, il vécut dans la crainte de Dieu au point qu’il opéra une foule de prodiges ». (p.337, T1). Ici encore, l’on perçoit très clairement l’erreur dans laquelle vivait le magicien, erreur qui le mène finalement à la défaite dans le conflit qui l’oppose au saint.

- Dans la Vie de Saint Simon et Saint Jude, apôtres : un combat s’engage entre et les deux apôtres. Les magiciens de l’entourage d ‘un général, devenus jaloux en constatent l’admiration de ce général devant les apôtres. Nous citons un passage de ce combat orchestré : « Et comme les serpents leur rongeaient les chars, et que ces malheureux hurlaient comme des loups, le roi et les autres priaient les apôtres de laisser tuer les magiciens par les serpents. Les apôtres leur répondirent : « nous avons été envoyés pour ramener de la mort à la vie, mais non pour précipiter de la le vie dans

la mort. Et, après avoir fait une prière, ils ordonnèrent aux serpents de reprendre tout le poison … Les apôtres leur dirent : Pendant trois jours, vous ressentirez de la douleur ; mais le troisième jour, vous serez guéris, afin que vous renonciez à votre malice … » Au bout de trois jours de douleurs subis par les magiciens : « Les apôtres vinrent les trouver et leur dirent : Le Seigneur n’agrée par qu’on le serve par force, levez-vous donc, soyez guéris, et allez avec la faculté de faire librement ce que vous voulez. Ils persistèrent dans leur malice et s’enfuirent loin des apôtres, contre lesquels ils ameutèrent Babylone presque toute entière. » (p.303, T2). Ici, le combat est certes gagné par les saints mais il semblerait que cette victoire soit amère, puisque que les magiciens ne rentrent pas dans le chemin du Dieu. Les apôtres n’en éprouvent pas pour autant un désir de punir encore plus fort.

Limites des pouvoirs magiques :

- Dans la vie de saint Matthieu, apôtre : les magiciens sont inaptes à redonner vie à un corps. Le fils du roi trouve la mort : « comme les magiciens ne pouvaient le ressusciter, ils persuadaient au roi qu’il avait été enlevé en la compagnie des Dieux, et qu’il fallait en conséquence, lui élever une statue et un temple ». Ce pendant, on manda l’apôtre qui ressuscita l’enfant. Devant la mort, les magiciens sont donc impuissants, malgré tous les pouvoirs dits « surnaturels » que l’on peut leur attribuer. (p.213, T2)

- Dans la Vie de Saint Basile : Le diable embrasa d’amour un esclave pour une jeune fille noble. Conscient de sa condition, cet esclave alla mander l’aide d’un magicien, pour obtenir les faveurs de la jeune femme convoitée. Or, le magicien lui répond que :

« moi, je ne saurai faire cela, mais si tu veux je t’adresserai au diable mon maître ». On constate alors que le magicien dans ce cas-ci n’est pas en mesure de répondre à la volonté de faire tomber une personne amoureuse, mais qu’en plus, il se considère comme étant un disciple du diable, et par conséquent, l’ennemi du saint. On voit par ailleurs que les frontières entre magie/sortilège/diablerie sont facilement franchissables. (p.148, T1).

En conclusion de cette partie, on peut s’arrêter sur le fait que chaque combat livré contre le saint se solde par une défaite, et que souvent cette défaite est accompagnée d’une rédemption voire même d’une conversion. Le saint répare les erreurs du magicien, et le replace sur le droit chemin de la foi. Ce point commun dans les conflits entre magiciens et

saints ne se retrouve pas dans ceux qui opposent médecins et saints. On a l’impression que le saint se démarque plus du magicien, finalement relié au mal et au diable, que le médecin. Mais en général, dans les deux cas, les miracles concernant les guérisons de malades sont inscrites dans une optique pour célébrer la toute puissance du saint, intermédiaire de Dieu, et pour honorer sa grandeur et ses vertus.

Malgré tout, ces oppositions remarquables ne sont pas pour autant infaillibles. Les relations que peuvent entretenir magiciens, médecins et saints peuvent être plus ambiguës qu’elles n’y paraissent. Nous allons essayer de déterminer les aspects les plus flagrants qui montrent une certaine correspondance entre tout d’abord magie et médecine, puis médecine et sainteté et enfin magie et sainteté, un lien difficile à mettre en valeur.

B- Corrélations entre magie, médecine et sainteté.

a- Corrélations entre magie et médecine.

Nous avons pu repérer, au cours de notre lecture de la Légende Dorée, que magie et médecine n’étaient pas aussi distinctes que nous pouvions l’imaginer. Il ne serait pas inutile d’avancer qu’au temps Greco-Romain, ces deux concepts étaient très proches, ils pouvaient désigner la même chose : « in the greco-roman world, the concept of medicine, was easily blurred magical » 5 , nous confirme Wendy Cotter. Et il n’est pas rare retrouver la confusion de ces genres dans l’œuvre de Voragine.

- Dans la Vie de Saint Pierre : Une histoire apocryphe de Néron nous rapporte l’épisode où ce dernier tente de devenir « enceinte », pour comprendre le phénomène de l’enfantement. Il dit alors appel à des médecins pour réaliser ce prodige. Or ceux-ci déclarèrent que cette demande était au-dessus de leurs compétences : « cela n’est pas possible : c’est contre les lois de la nature ; il n’y a pas moyen de faire ce qui n’est pas d’accord avec la raison. ». Mais sous l’injonction d’une menace, les médecins pratiquèrent tout de même ce qui leur était impossible de pratiquer. Ils firent avaler à l’empereur une grenouille qu’ils firent gonfler, dans son ventre, afin de recréer les symptômes de l’enfantement. On se demande alors dans quelle mesure ces médecins restent dans leur strict domaine médical et dans quelle mesure ils utilisent une sorte de

5 COTTER, Wendy, Miracles in Greco-Roman Antiquity, a source book fot the study of New Testament Miracles stories, New-York : Routledge, 1999, p.201.

magie, pour faire gonfler une grenouille dans l’estomac d’un homme. De plus, ils avouent eux-mêmes que certaines choses sont impossibles à réaliser sans avoir recours

à certains subterfuges, la plupart du temps magiques. (p.423, T1)

- Dans la Vie de Bernard : nous rappellerons ce passage déjà cité dans la partie « refus de la médecine par les saints », où l’on avait déjà pointé le problème suivant : le terme employé pour désigner la guérisseuse venue soulager les douleurs du petit saint

Bernard, est sujet à l’équivocité. Une dame qui utilise des charmes pour guérir ses patients peut-elle être assimilée à une magicienne ? Le tout reste confus. (p.112, T2)

Magie et médecine s’avèrent parfois difficile à dissocier, mais peut-on en déduire que cet aspect provint d’un héritage des temps plus anciens ou magie et médecine étaient plus souvent confondus que catégoriquement séparés ? Il nous est indiqué dans l’article de Patzelt, que le terme « magie » en grec « magos » signifie savant et non pas charlatan, ni sorcier 6 .

b- Corrélation entre médecine et sainteté.

Nous avons décidé de répartir en deux catégories les aspects qui nous semblent avoir été pertinents pour illustrer cette partie :

Saints réputés médecin :

- Dans la Vie de Saint Jacques : Vespasien le considère comme un médecin, sûrement de la réputation qu’on lui a construite à partir des miracles qu’il a pu opérés

auparavant : l’empereur lui dit : « Tu es médecin, tu dois me guérir ». (p.337, T1)

- Dans la Vie de Saint Luc : « Son évangile est d’une grande utilité. Aussi fut-il médecin pour nous montrer qu’il nous prépara une médecine salutaire. Or, il y a trois sortes de médecine : la curative, la préservative et l’améliorative … Cette triple médecine nous

a été préparée par le céleste médecin. » Il existe donc, aux dires de Saint Luc, lui-

même qualifié de médecin, qu’il existe d’autres types de médecine, la médecine triviale du corps n’est pas unique : « la médecine curative guérit les malades, or c’est la pénitence qui guérit toutes les maladies spirituelles, …, la médecine qui améliore fortifie la santé et c’est l’observance des conseils qui rend l’homme meilleur et plus

parfait, …, la médecine préservative prévient la chute… ». Le saint élève alors la

6 PATZELT, Erna, « Moines-médecins » Mélanges Etude de civilisation médiévale IX-XIIème siècle, sous la direction d’Edouard René Lalande, Poitiers, Centre d’Etude Supérieur de Civilisation Médiévale, 1974, p.577.

médecine à un rang plus spirituel, il ne guérit pas seulement les corps, il guérit surtout les âmes. (p.290, T2).

Il existe très certainement d’autres saints qui sont reconnus par leur qualité de médecin au point d’en être appelé comme tel. Nous n’avons sûrement pas établi une liste exhaustive, loin de là. Force est de constater, que certains saints apparaissent aux yeux des gens comme médecin. Encore faut-il savoir quel genre de médecine ils exercent. En effet, les saints guérissent toutes sortes de maladies physiologiques, mais il semblerait que leurs guérisons aillent plus loin encore, jusque dans l’âme. Est-il à même d’associer ce que les Anciens pensaient, c’est-à-dire que le rapport de la médecine des corps et celle des âmes sont évidents en raison du rapport entre le désordre moral et les perturbations du corps, aux actes des saints 7 ? Il est vrai que bon nombre de cas, que nous n’avons pas sélectionnés pour cette recherche nous montrent que les malades, une fois convertis, obtiennent la guérison par le saint : en quelque sorte : une fois que l’ordre moral est rétabli, les perturbations physiques disparaissent et mène l’ancien malade sur le chemin de la guérison et de la vérité spirituelle. Mais rappelons que nous ne pouvons soulever que des hypothèses, sans pouvoir les justifier totalement.

Acceptation de la médecine par les Saints

- Dans la Vie de Sainte Elisabeth : Cette sainte n’a jamais eu peur de contracter une maladie, et c’est pour cette raison qu’elle s’est toujours soigneusement occupé des malades. Or il nous est rapporté que : « elle leur administrait des médicaments ». Sainte Elisabeth, n’opère pas de miracles, ne s’oppose pas au médecin, au contraire elle se comporte comme une infirmière qui administre des médicaments très certainement recommandés par un médecin. La médecine serait-elle si néfaste ? (p.354, T2)

- Dans la Vie de Saint François : Ce saint contracta un maladie aux yeux tellement il avait versé de larmes. Convaincu par certains de ses amis qu’il fallait entreprendre une opération, le saint se laissa le chirurgien exercer sa profession. Au moment où le chirurgien approcha un instrument de fer rougi au feu pour l’enfoncer dans la chair vive, le saint dessina de sa main un signe de croix sur l’instrument. De ce fait, l’opération ne lui fit aucun mal. On voit donc dans ce passage que le saint accepte

7 CANIVET, op.cit., p.150.

l’intervention d’un chirurgien pour panser sa plaie. Malgré tout, une intervention divine est toujours de rigueur dans les épisodes où finalement seul le médecin- chirurgien est capable de guérir. (p.261, T2)

Nous n’avons pas été en mesure de trouver de vraies corrélations entre magie et sainteté mise à part une remarque de la part d’un certain païen qui ne croyait pas, jusqu’à preuve à l’appui, aux pouvoirs des saints. Il le soupçonne alors de détenir des pouvoirs propres aux magiciens :

- Dans la Vie de Saint Denys : Lorsque Denys n’était pas encore baptisé, il rencontra un aveugle. Il dit à Saint Paul qui l’accompagnait : « si tu dis à cet aveugle : Vois, et qu’il voie, aussitôt je te croirai, mais ne te sers pas de paroles magiques ; car tu pourrais bien en avoir qui eussent cette puissance. » On remarque donc que les pouvoirs du saint sont toujours assimilables au pouvoir du magicien, et c’est la façon de produire le miracle qui marque la distinction entre les deux. Saint Paul n’utilisa pas de formules magiques, au contraire il incita Denys à proférer lui-même cette parole : « au nom de Jésus Christ ». Denys su alors qu’il était en présence d’un miracle divin et non pas magique. (p.276, T2)

Nous n’avons pu trouver qu’une occurrence de ce type, donc nous n’avancerons pas d’hypothèse trop hasardeuse quant à cette partie.

En conclusion générale de cette première grande partie, nous aimerions mettre l’accent sur l’idée selon laquelle les oppositions entre médecins et saints et entre magiciens et saints sont beaucoup plus fortes que les liens que l’on pourrait tisser entre ces différents groupes. Il est important de noter que les conflits entre médecins et saints sont des conflits indirects, sous- jacents, et ceux entre magiciens et saints, sont plus portés sur la confrontation directe. Ensuite, les conséquences qui découlent du conflit magicien/saint aboutissent généralement sur une rédemption ou même une conversion, alors que l’opposition médecin/saint ne semble être que le faire valoir des pouvoirs de saint. Enfin, est-il nécessaire de s’arrêter sur le fait que ces oppositions flagrantes ne sont sans faire naître un sentiment d’ambiguïté. Les frontières ne sont pas aussi hermétiques que l’on pourrait imaginer.

Dans un seconde partie, nous avons voulu développer l’idée suivante : certains remèdes employés par les saints, ont parfois un caractère « populaire », ou du moins, un caractère qui proviendrait d’une culture propre à chacun et non pas spécifique à un saint. Les médecins ont recours également à ces remèdes. Il est surtout étonnant de voir combien les saints opèrent les miracles non pas par une seule prière, ou par un signe de croix (ce qui ne signifie pas que ces cas soient absents dans la Légende Dorée) mais par le biais d’objet, d’éléments naturels, de plantes, etc…, ce qui n’est pas sans nous faire penser à la médecine gréco-romaine, qui utilise ce même genre de remède. Sommes-nous en droit d’établir un lien ? Irons-nous jusqu’à dire que les saints dans les Vies ont récolté un bagage culturel issu des Temps plus anciens ? Se sont-ils inspirés des grands médecins de l’Antiquité ? Là encore, nous n’oserons répondre de façon affirmative à ces questions, mais il nous semble évident que ce sont des pistes de recherche enrichissantes et propres à être développées.

II- Remèdes d’origine autre que purement divine. A- Remèdes utilisés :

a- Remèdes liés aux éléments (plus ou moins) naturels.

Les éléments liquides

o L’eau :

- Dans les Vie de Saint Thomas de Cantorbery : « L’eau dans laquelle on lavait les linges trempés de son sang guérit beaucoup de malades ». (p.94, T1). Notons au passage que cette eau est spéciale, puisque elle a reçue le sang de Saint.

- Dans la Vie de Saint Georges : « Quant au roi, il fit bâtir une église en l’honneur de la Bienheureuse Marie et de saint Georges une église d’une grandeur admirable. Sous l’autel coule une fontaine dont l’eau guérit les malades ». (p.298, T1). Ces deux exemples nous laissent entrevoir, que même après leur mort, l’eau qui a eu contact par quelque manière avec eux, devient miraculeuses et guérisseuse.

o Le vin :

- Dans la Vie de Sainte Paule : nous avons déjà abordé cet épisode dans le cadre des oppositions médecin/saint. Les médecins encouragent Sainte Paule à boire du vin, uniquement dans le but de lui éviter de boire de l’eau et de risquer ainsi qu’elle ne devienne hydropique. Cependant, la sainte refuse de boire ce vin (p.166, T1)

- Dans la vie de Saint François : Ce saint atteint par une grave maladie demande à boire du vin. Or, comme il n’y en a pas, on lui sert de l’eau bénite, que le saint se charge de transformer « excellent vin ». Dès lors, il entre en convalescence. (p.261, T1). Il est étonnant de constater que dans un cas, le vin est rejeté et dans l’autre il est ardemment demandé, alors que les deux protagonistes sont des chrétiens (ce sont les saints eux-mêmes). Peut-être faut-il que ce vin, pour qu’il puisse jouer le rôle de remède, soit bu de la volonté du malade ?

o Le sang

- Dans la Vie de Saint Pierre : une femme souffrant d’un cancer, frotta ses plaies avec de la terre arrosée du sang du Saint, et guérit. Il arriva le même phénomène pour un jeune garçon qui se rompit à l’aine. Ayant ouïe dire l’histoire précédente, mais n’ayant aucun moyen d’obtenir cette terre, il pria Dieu pour que la terre qu’il avait entre les mains ait les mêmes vertus. Il lui suffit de faire un signe de croix dessus. (p.326 et 329, T1). Nous aurions pu classer cet épisode sous le tire « terre », que nous allons aborder par la suite. Cependant, il semble, que c’est bien le sang du saint qui rend la terre miraculeuse, puisqu’on peut la substituer n’importe quelle terre sous la condition de montrer un signe chrétien.

- Dans la Vie de Saint Sébastien : « Voici ce que Saint Ambroise écrit dans sa préface : … à l’instant où le sang du Bienheureux martyr Sébastien est répandu pour la confession de votre nom, vos merveilles sont manifestées, parce que vous affermissez la vertu dans l’infirmité, que vous augmentez notre zèle, et par sa prière vous conférez du secours aux malades. » (p.140, T1).

- Dans la Vie de Saint Longin : A l’époque où celui-ci était centurion, il fut celui qui perça le côté du Christ avec une lance. Il souffrait par ailleurs des yeux, par vieillesse et par maladie. Il les frotta de ses mains recouvertes du sang du Christ, coulant le long de sa lance. Il fut dès cet instant guéri, et décida ensuite

d’abandonner la carrière militaire pour se consacrer à la vie monastique. (p.234, T1).

o

L’huile :

 

-

Dans la Vie de Saint Nicolas : Quand ce saint rendit l’âme, « de son chef, jaillit une fontaine d’huile et de ses pieds une source d’eau ; et aujourd’hui de tous ses membres, il sort une huile qui guérit beaucoup de personnes ». (p.51, T1).

o

L’urine :

 

-

Dans la Vie de Sainte Lucie : nous rappelons cet épisode où Sainte Lucie, grâce à l’aide du Saint Esprit, est immobilisée, de telle sorte que les magiciens sont incapables de la faire remuer. Son bourreau, Pascanius, « pensant, salon quelques rêveurs, qu’une lotion d’urine la délivrerait du maléfice, l’en fit inonder ». Il est clair, que nous pouvons hésiter à rattacher l’urine à une sorte de médicament contre la paralysie, ou l’hémiplégie, ou à une potion magique qui conjurerait le sort jeté sur la sainte. Nous gardons cet élément pour les raisons que nous introduirons dans un second temps. (p.56, T1).

o

Les bains

Nous avons choisi de placer en dernier les bains, pour une raison bien particulière :

leur composition n’est pas homogène d’un épisode de Vie à un autre. Cependant, il nous a semblé que le terme « bain » devait être privilégié par rapport au contenu de ces bains.

- Dans la Vie de Saint Silvestre : Pendant la persécution de Saint Silvestre, ce dernier se retrouve couvert d’une horrible lèpre. « D’après l’avis des prêtres des idoles, on lui amena trois mille enfants pour les faire égorger et se baigner dans leur sang frais et chaud ». Mais l’empereur eu pitié de la douleur des mères, et refusa cette pratique. Alors, une nuit, Saint Paul et Saint Pierre, lui apparurent et lui conseillèrent de trouver Saint Silvestre, réfugié sur un montagne pour qu’il lui montre une piscine où il devra se baigner trois fois afin d’être totalement guéri. Il devra aussi détruire tous les temples et toutes les idoles. Dans ce passage, on passe d’un bain à saveur sacrificielle à une piscine, dont on ne connaît pas les caractéristiques. (p.96, T1).

- Dans la Vie de Sainte Paule : « Elle n’alla aux bains qu’en l’état de maladie ». (p.165, T1). Cette citation nous permet d’avancer l’idée que les bains étaient

habituellement considérés comme aux soins curatifs et non pas aux seuls loisirs, comme on pourrait aisément penser.

- Dans la Vie des Saints Innocents : ce passage a déjà été signalé dans la partie opposition saint/médecin. Nous mettrons l’accent, dans cette partie, sur le bain d’huile dans lequel doit tremper Hérode, gravement malade, selon les ordres du médecin. Apparemment, ce remède se révèle inefficace, puisque il en ressortit presque mort. (p.92, T1).

L’élément terre :

- Dans la Vie de Saint Marc, évangéliste : Un savetier, croyant au Dieu unique, était en train de recoudre les chaussures de Saint Marc lorsqu’il se blessa à la main gauche. Pour le guérir, Saint Marc « fit de la boue avec sa salive et de la terre, l’appliqua sur la main du savetier qui fut incontinent guéri. » Le même épisode se répète avec le cordonnier, croyant à un seul Dieu lui aussi et qui se blessa à la main gauche alors qu’il réparait une chaussure de Saint Marc. (p.303 et 304, T1)

- Dans le Vie de Saint Elisabeth : La mère conduisit son enfant né aveugle au tombeau de Sainte Elisabeth et « lui frotta les yeux avec la terre du sépulcre, en invoquant sur lui les mérites de la sainte ». Il en fut guéri. Cette même terre du sépulcre permit de guérir un homme souffrant d’un violent flux de sang, lorsqu’il la mélangea à de l’eau et qu’il but ce remède. (p.365 et 366, T2).

L’élément air :

Par élément air, nous considérons en réalité l’odeur dégagée par le saint.

- Dans la Vie de Saint Jean apôtre devant la porte latine : « Il [son corps] répandit alors une grande et suave odeur et opéra de nombreux et éclatants miracles » (P.351, T1)

- Dans la Vie de Saint Etienne : « On fit venir d’autres évêques et on se dirigea vers l’endroit indiqué à Lucien ; et dès qu’on se fut mis en train de fouiller, la terre trembla et l’on ressentit une odeur très suave, dont l’admirable parfum guérit, par les mérites des saints, soixante et dix hommes affligés de diverses

maladies. » (p.42, T2)

La confection d’une potion avec des produits naturels :

- Dans la Vie de Saint Michel, archange : Ce saint confectionna une potion dont le mélange était basé sur du miel, du vin et du poivre. Le malade, souffrant dans ce cas précis d’une fièvre causée par des éruptions cholériques, devait tremper tout ce qu’il mangeait dans cette mixture. La potion prescrite par le médecin, mais dont la composition nous est inconnu et que le malade avait ingurgitée, faillit lui coûter la vie. (p.236, T2).

Comme les éléments liquides, l’élément terre a besoin d’avoir une empreinte de sainteté pour compter parmi les remèdes capables de guérisons miraculeuses. Il est intéressant de noter aussi, que lorsque ces mêmes remèdes sont utilisés par des personnes autres que les saints, ils perdent tout pouvoir curatif, (nous pensons au vin et à l’huile, par exemple).

b- Remèdes liés directement à la personne du Saint

Nous nous permettons de distinguer deux sortes d’objets dans cette partie : les objets dits usuels, et les objets de facture plus exceptionnelle.

Les objets dits usuels :

o Le manteau :

- Dans la Vie de Saint Jean, apôtre : un conflit oppose le saint à Aristodème, le pontife des idoles. Ce dernier refuse de fléchir et veut le soumettre à l’épreuve du poison. Pour lui prouver la violence de cette boisson, il en fit goûter à deux pauvres gens qui moururent sur le coup. Quand vint le tour du saint, le poison ne fit aucun effet sur le saint homme. Alors, Saint Jean donne à Aristodème sa tunique pour qu’il recouvre les morts et pour qu’il puisse assister à leur résurrection. Ce qui arriva. (p.85, T1).

- Dans la Vie de Saint Pierre : Le pape innocent rapporte dans une lettre que le fils d’un noble ayant dans le gosier une tumeur qui l’empêchait de parler et de respirer « leva les mains au ciel et fit le signe de croix en même temps que le malade était couvert du manteau de Saint Pierre ; à l’instant il fut guéri. Le même noble, affligé plus tard de violentes convulsions qu’il craignait devoir lui donner la mort, se fit apporter ce même manteau … il le mit sur la poitrine,

et peu après, il vomit un ver qui avait deux têtes et était recouvert de poil ; sa guérison fut complète. » (p.319, T1).

- Dans la Vie de Saint Gilles : « Un jour qu’il se rendait à l’église, il donna sa tunique à un malade gisant sur la place et demandant l’aumône : le malade s’en revêtit et fut aussitôt guéri. » (p.169, T2).

o

o

Le bâton :

- Dans la vie de Saint François : « Un homme avait une jambe perdue au point qu’il ne pouvait faire aucun mouvement … Il invoqua Saint François … Aussitôt le saint lui apparut avec un petit bâton qui avait la forme d’un thau ; il toucha l’endroit malade, et un abcès creva ; alors il fut guéri, mais la marque du thau reste toujours à cet endroit ». (p.265, T2)

Un objet particulier : la main :

- Dans la Vie de Saint Marc évangéliste : Un jeune tourmenté par un cancer qui lui rongeait la poitrine invoqua Saint Marc qui lui apparut durant son sommeil. Ce dernier étendit la main jusqu’au point de douleur et l’homme fur guéri en se réveillant. (p.306, T1)

- Dans la Vie de Saint Pierre : Saint Pierre n’eût qu’à poser son doigt sur la bouche d’un meut pour que celui recouvrît l’usage de la parole. (p.319, T1). Au stade où nous avons arrêté nos recherches, nous ne sommes pas capables d’élaborer une hypothèse quant au choix des objets usités. Nous ne pouvons seulement faire valoir que tous ses objets appartiennent ou ont été du moins touché par le saint.

Objets à facture exceptionnelle :

o Objets de l’autel :

- Dans la Vie de Saint Etienne : « L’éminent docteur Augustin rapporte que saint Etienne fut illustre par d’innombrables miracles … Il dit donc que l’on mettait des fleurs sur l’autel de Saint Etienne et que quand on en avait touché les malades, ils étaient miraculeusement guéris. Des linges pris à son autel, et posés sur des malades, procuraient à plusieurs la guérison de leurs infirmités… Il dit que des fleurs qu’on avait prises de son autel furent mises sur les yeux d’une femme aveugle qui recouvra tout aussitôt la vue. » (p.79, T1)

o Objets du martyr :

- Dans la Vie de Saint Pierre aux liens : A Rome, le tribun Quirinus enferma le pape Alexandre dans un lieu tenu secret. Or un jour, il trouva son captif, non pas sans surprise en présence d’un ami qui lui raconta comment Alexandre avait ressuscité son fils. Comme la fille de Quirinus était goitreuse, le tribun promit de se convertir si Alexandre daignât guérir sa fille. Père et fille se rendirent à la prison où devait être selon toute logique Alexandre. La fille de Quirinus s’empressa de baiser les chaînes d’Alexandre. Mais celui l’arrêta pour lui ordonner de trouver les carcans de Saint Pierre et de faire la même chose. Elle fut entièrement guérie. (p.35-36, T2).

Il est difficile de ne pas penser, lorsqu’on regarde cette liste de remèdes que certains d’entre eux proviennent d’une tradition autre que religieuse et chrétienne. Il semblerait que la médecine ne soit pas si mauvaise que ça, encore faut-il qu’elle soit pratiquée par un saint, pour la rendre miraculeuse en fin de compte. Cela nous a fait penser à une remarque tirée de l’article de Sigal 8 , qui rapporte que le moine Gualbert à l’origine du recueil Les Miracles de Sainte Rictrude, recueil rédigé au XIIème siècle, attribua le mérite de sa guérison (pour paralysie) à Sainte Rictrude. Cependant, il est authentifié que ce moine avait auparavant consulté un médecin dont il avait suivi le traitement pendant quelque temps. Il faut rester prudent dans la mesure ou cet exemple appartient à un contexte particulier et qu’il traite uniquement de la maladie de la paralysie. Mais il nous a semblé fort profitable d’essayer d’établir un lien entre héritage antique de la médecine et les « actes médicaux » des saints.

B- Quelques notions rapides de remèdes utilisés dans le monde

Antique.

Pour cette approche sommaire des médicaments utilisés dans le monde gréco romain, nous nous sommes basés simplement sur le livre de Wendy Cotter. Il est évident que cette recherche est loin d’être aboutie, mais nous avons jugé utile d’en faire une rapide introduction.

8 SIGAL, Pierre-André, « Paralysie en Occident au Haut Moyen Age », Revue d’Histoire des Sciences, 24, n°3, 1971, p.207.

b- Remèdes retrouvés dans les textes de savants grecs

Chez Pline L’Ancien 9 : L’urine, la bile ou encore l’huile, extraits principalement d’animaux, servent à guérir les maladies en rapport avec l’ouïe.

Chez Hippocrate 10 : le vin, les bains et l’application de la salive sont requis pour soulager les problèmes d’yeux.

Dans la Vie de Saint Grégoire : Le saint souffre terriblement de maladie et de goutte :

« Les humeurs mauvaises se sont tellement empreintes en moi que la vie m’est une peine, et que j’attends avec grand désir la mort que je crois être le seul remède à mes gémissements. » (p.229, T1). Faut-il comprendre dans le terme « humeurs » les mêmes humeurs de la théorie d’Hippocrate, qui consiste à dire que la maladie vient de l’altération des humeurs ? (il existe quatre humeurs : le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire).

Nous retrouvons donc bien des remèdes cités auparavant de la Légende Dorée, même s’ils correspondent rarement avec la même maladie. Cependant ils sont tous marqués d’une façon ou d’une autre par l’empreinte chrétienne, sauf quelques exceptions (nous pensons en particulier à la potion préparée par Saint Michel). Nous sommes par ailleurs conscients que la médecine a connu un grand essor dans l’antiquité, et nous pouvons même remonter aux temps pharaoniques pour retrouver des mentions de médicaments qui continuent à faire leur preuve quelques milliers d’années plus tard. Il reste à savoir dans quelle mesure cet héritage a pu être intégré au Moyen Age dans le La Légende Dorée ? Les quelques auteurs, que nous avons consultés et qui traitent de près ou de loin de notre thème, s’accordent à dire que des générations de médecins on travaillé dans le monde chrétien du Moyen Age sur un fond d’héritage des connaissances du passé 11 . Il n’est pas curieux d’avancer que ces médecins avaient pu avoir accès à ce genre de connaissances qu’ont pu laissé comme trace des médecins reconnus du monde antique tels Galius ou Hippocrate. Il est fort probable que des érudits du Moyen Age, comme les hagiographes, aient

9 COTTER, op.cit., p.207. 10 COTTER, op.cit., p.213 et 214. 11 PATZELT, op.cit., p.583.

eu aussi accès à ce genre de connaissances, mais selon Sigal, ils auraient développé « une conception plus simpliste et plus populaire » 12 . Il faudrait aussi approfondir la voie qui consiste à savoir quel est le degré d’influence du christianisme (avec les notions de l’assistance à autrui, le devoir humain de venir en aide à celui qui le demande, etc…) sur la conception de la médecine. La maladie redoutable ne serait-elle pas celle de l’âme ? Saint Augustin dit : « Alors arriva le grand médecin, quand par tout l’univers souffrait abattu le grand malade. » Jacques de Voragine prend la relève et écrit ce qui suit : « C’est la raison pour laquelle L’Eglise, dans les sept antiennes qu’elles chante avant la Nativité de Notre-Seigneur, montre l’innombrable complication de ces maladies et réclame pour chacune d’elles l’intervention du médecin : car, avant la venue du Fils de Dieu en la chair, nous étions ignorants ou aveugles, engagés dans la damnation éternelle, esclaves du démon, enchaînés à la mauvaise habitude du pêché, enveloppés de ténèbres, enfin des exilés chassés de leur patrie. Nous avions donc besoin d’un Docteur, d’un rédempteur, d’un libérateur, d’un émancipateur, d’un éclaireur et d’un Sauveur. » (p.28, T1)

Au stade où en sont nos recherches, nous nous restreindrons à certaines remarques qui nous ont paru intéressantes de souligner. Nous avons préféré rédiger un compte rendu le plus précis possible en sélectionnant les passages susceptibles de mener à une recherche plus approfondie. Nous avons donc pu repérer dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine deux sortes de conflits opposant tout d’abord, les médecins et les saints d’une manière relativement implicite, et ensuite, opposant magiciens et saints d’une façon beaucoup plus directe. Nous avons cru devoir noter que les résultats des conflits entre médecins et saints menaient souvent au discrédit, à l’inefficacité de la médecine, ce qui permet au saint d’accentuer son « pouvoir ». Les conséquences des luttes magiciens/saints aboutissent, quant à elle, soit à une rédemption soit à une conversion de la part des errants. Mais ces oppositions ne sont pas exclusives et certains liens entre ces groupes sont tout de même visibles. Magie et médecine ont tendance à être confondus, et cela depuis l’époque antique. Certains non croyants considèrent les miracles des saints comme dérivent d’incantations magiques. La frontière entre médecin et saint est parfois ambiguë. Est-on en présence d’une autre sorte de médecine ? Enfin nous avons choisi d’étudier plus spécifiquement les remèdes pour nous

12 SIGAL, op.cit., p.196.

donner des indications quant à l’éventuelle relation entre connaissances médicales antiques et remèdes employés par les saints dans certains cas. Cette étude est préliminaire et nous n’avons pu que faire in relevé rapide. Malgré tout, les concordances ne manquent pas.

Bibliographie « Rapport entre médecine, magie et sainteté ».

ETUDES :

COTTER, Wendy, Miracles in Greco-Roman Antiquity, a source book fot the study of New Testament Miracles stories, New-York : Routledge, 1999.

LOOMIS, Charles Grant, White Magic : an introduction to the folklore of Christian legend, Cambridge, Mass. : Medieval Academy of America, 1948, pp.103-106.

ARTICLES :

CANIVET, Pierre et ADNES, André, “Guérisons miraculeuses et exorcismes dans l’histoire Philothée de Théodoret de Cyr”, Revue de l’Histoire des Religions, 171, 1967, pp. 53-82 et

pp.149-179.

PATZELT, Erna, « Moines-médecins » Mélanges Etude de civilisation médiévale IX-XIIème siècle, sous la direction d’Edouard René Lalande, Poitiers, Centre d’Etude Supérieur de Civilisation Médiévale, 1974, pp.577-88.

SIGAL, Pierre-André, « Paralysie en Occident au Haut Moyen Age », Revue d’Histoire des Sciences, 24, n°3, 1971, pp.193-211.

!