Vous êtes sur la page 1sur 3

1.

Le Figaro : « La Belgique : un État en voie de disparition »


Thierry Portes
23/05/2008

Le premier ministre, Yves Leterme, est sommé par ses électeurs flamands de renforcer les
pouvoirs de la Flandre au détriment de la fédération.

L'histoire belge n'a pas encore trouvé sa fin. Mais à moins d'un rebondissement inattendu, elle est
annoncée. Elle risque d'être lente et pas franchement drôle. Les tensions entre Flamands et Wallons
sont de plus en plus âpres. Les crises, sans solution immédiate, se succèdent. La prochaine est déjà
programmée. Le premier ministre, Yves Leterme, est sommé par sa coalition flamande de présenter
une réforme institutionnelle renforçant les pouvoirs de la région néerlandophone avant le 15 juillet. Il a
peu de chances de surmonter l'obstacle.

Le député Gérard Deprez le dit sans ambages : «Leterme n'a ni l'autorité, ni la créativité pour entraîner
une équipe.» De surcroît, ajoute le président de la commission des libertés civiles au Parlement
européen, entre les responsables wallons et flamands, «la confiance est au niveau zéro. Personne ne se
découvre. Personne n'est décidé à passer un deal». Dans ces conditions, comment la commission d'élus
que le premier ministre entend former pourrait-elle en quelques semaines sortir l'État fédéral belge de
l'étau linguistique qui, depuis des décennies, le broie inexorablement ?

Le conflit communautaire ne date pas d'hier. Les Flamands, dont le ressentiment envers les
francophones remonte à la création de la Belgique en 1830, ont de haute lutte imposé l'égalité entre les
deux langues. Ce combat a abouti à la fixation d'une frontière linguistique en 1962. Une décennie plus
tard, des communautés culturelles sont instituées et figent un peu plus le face-à-face entre le nord du
plat pays, néerlandophone, et le sud, francophone. Tous les partis se scindent socialistes, libéraux,
sociaux-chrétiens entre représentants des deux groupes linguistiques. Puis, dans les années 1980, la
régionalisation une demande des élus wallons soucieux de combattre la crise de la sidérurgie qui
frappe le sud finit de diviser la Belgique.

Chaque réforme institutionnelle s'est traduite par de nouveaux transferts de compétences. Et, une des
curiosités belges étant l'absence de toute «hiérarchie des normes», chaque échelon est désormais
pleinement responsable dans son domaine, contrairement aux autres fédérations où régions, Länder et
États vivent sous la tutelle de l'exécutif fédéral. Le but de la région flamande, plus peuplée, plus riche
et plus dynamique que sa voisine wallonne, est d'obtenir de nouveaux pouvoirs économiques et
sociaux. Elle vise aussi la fin du régime dérogatoire permettant à des communes francophones de la
banlieue bruxelloise d'être rattachées à la capitale, qui est située en région Flandre, et où le français et
le néerlandais sont acceptés comme langue officielle.

1. «Le bon sens démocratique»

En principe, un échec d'Yves Leterme sur ce dossier devrait le contraindre à la démission. Mais à la
mi-juillet, et après les difficultés qu'il a eues à former son gouvernement neuf mois de gestation ! , les
partis belges lui accorderont peut-être un sursis. Il sera bien assez tôt pour convoquer des élections
législatives anticipées en septembre. À moins de laisser traîner les choses, jusqu'en 2009, année du
grand rendez-vous électoral, celui des scrutins régional et européen.

Las ! Ces élections ne devraient pas plus charrier de solutions. Comment Yves Leterme, qui a indexé
sa carrière politique sur des revendications flamandes toujours plus affirmées, pourrait-il engager une
négociation sérieuse avec les francophones en une période électorale par définition peu propice aux
compromis ? D'autant que chaque élu belge, quel que soit son mandat, est désigné par sa communauté
linguistique. Les médias, francophones ou néerlandophones, soulignent les clivages. La défense des
«siens» et la surenchère deviennent ainsi les meilleurs programmes électoraux.

Selon le scénario le plus plausible, l'État fédéral finira par perdre encore de ses prérogatives et «la
Belgique deviendra de plus en plus une coquille vide», note le politologue Jean Faniel. D'un côté,
l'Union européenne, sa monnaie et ses normes. De l'autre, les assemblées régionales flamande,
wallonne et bruxelloise, au sein desquelles se concentrera le pouvoir politique.

Plus qu'aucun autre pays, la Belgique se sera dissoute dans cette Europe à laquelle elle a offert une
capitale. Longtemps, elle lui apporta aussi un supplément d'âme fédérale. Elle fut montrée en exemple
aux Espagnols, aux Tchécoslovaques, aux différentes nationalités de l'ancienne Yougoslavie : si
Wallons et Flamands peuvent vivre ensemble, des communautés, de cultures et de langues différentes,
peuvent demeurer au sein du même pays ; au pire, elles viendront cohabiter dans la vaste maison
européenne. Longtemps, le discours a porté. Et puis le rêve s'est brisé. L'Europe fédérale est mal en
point, la Belgique aussi. C'est un double traumatisme pour ce pays qui ne peut plus se raccrocher, ne
serait-ce que symboliquement, à un modèle national.

Comble du ridicule, sinon du déshonneur, la Belgique, au vrai surtout la Flandre, est aujourd'hui
vilipendée par l'Europe. Conduite par deux élus locaux, un Français et un Serbe, la récente visite
d'enquêteurs du Conseil de l'Europe, inquiets des décisions des autorités flamandes à l'endroit de
maires francophones de la périphérie de Bruxelles, a suscité plusieurs réactions acrimonieuses. Celle
du ministre bruxellois Guy Vanhegel. «J'ai dit au Serbe : “Ne vous en faites pas ! En Belgique, on crie
beaucoup, on s'excite, mais on n'est toujours pas prêts de voir une guerre civile !”»

C'est évident : la Belgique n'est pas la Yougoslavie. La concorde chez les «vraies gens» a même
permis d'atténuer la violence des propos de certains politiques. Cela étant, le Serbe en question n'a
guère goûté l'humour belge. «Nous qui avons connu beaucoup de missions étrangères, nous croyions
que ce genre de malentendus communautaires n'existait que chez nous», a persiflé Dobrica
Milovanovic.

D'autres réflexions, émanant de cercles flamands, ont visé l'élu français, par avance suspecté par les
néerlandophones de partialité. C'est ainsi en Belgique : chacun est jugé en fonction de son
appartenance linguistique. Le breton Michel Guégan, édile de La Chapelle-Caro, s'en est pourtant tenu
à d'insignifiantes réflexions. Le «bon sens démocratique », a-t-il indiqué, veut que citoyens et élus
«parlent la même langue». De nombreux francophones ont exulté. À commencer par ceux vivant à
Linkebeek, Krainem et Wezembeek-Oppem. Dans ces trois communes de la banlieue bruxelloise, les
maires continuent de s'exprimer en français, ce que leur reproche le ministre de l'Intérieur de la région
flamande qui, au nom d'une lecture rigide de la loi linguistique, se refuse à valider leur élection
acquise en 2006.

En avril dernier, la Cour de justice européenne avait précédemment jugé «contraire au droit
communautaire» le système d'assurance-santé réservé aux seuls habitants de la région néerlandophone
et dont sont exclus les Wallons, même ceux travaillant en Flandre. La Commission européenne a
promis de demander des explications à cette même région, qui a mis en place une politique
d'apprentissage du néerlandais, fortement incitative, puisqu'elle risque un jour de concourir au choix
des bénéficiaires de logements sociaux.

«Appliquer la loi»
Ministre de l'Intérieur et du Logement de la Flandre, Marino Keulen a fini par se sentir visé. Dans un
effort de relations publiques, qui le conduit à échanger quelques mots en français avec son visiteur, M.
Keulen n'en martèle pas moins ses certitudes : «la loi interdit» en Flandre à un maire d'adresser des
convocations électorales en français et de s'exprimer en français en conseil municipal ; et «un
bourgmestre doit appliquer la loi». Quant à sa politique linguistique du logement qui, assure-t-il, n'a
écarté à ce jour aucun candidat ne parlant pas le flamand, il ne s'agit nullement d'une «politique
d'exclusion, mais d'intégration». Les locataires doivent pouvoir comprendre les bailleurs et
l'administration.

Ministre des Relations extérieures de la Flandre, Geert Bourgeois appuie les propos de son collègue,
car lui aussi veut «beaucoup plus d'autonomie pour les régions». Il explique que la Belgique est
constituée de «deux opinions et deux cultures publiques différentes». Il parle de «confédéralisme».
Mais on comprend soudain qu'il pense «indépendance» quand, pour dédramatiser, il note, benoîtement
: «La Tchéquie et la Slovaquie, c'est fini.»