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CHARLES DARWIN DANS LE JARDIN DES SUPPLICES

L’Origine des espèces, chef-d’œuvre dans lequel Charles Darwin développa sa théorie de la
sélection naturelle, parut pour la première fois en Angleterre en 1859. La théorie, selon laquelle les
organismes les mieux adaptés à leur environnement seraient les plus susceptibles de survivre et de
se reproduire, tout en transmettant leurs caractères favorables à leurs rejetons, fut le résultat des
longues et minutieuses observations du naturaliste anglais. En dépit de ses ambitions purement
scientifiques, pourtant, sa théorie se chargea rapidement de connotations idéologiques, dont
certaines très péjoratives, pour un public international comportant non seulement des spécialistes de
la biologie, mais aussi des non-initiés. Car, à mesure que les idées du savant furent vulgarisées, le
darwinisme social, ou l’extension dans la société humaine des principes darwiniens de « la
sélection naturelle » et de « la lutte pour l’existence », s’insinua peu à peu dans l’esprit des
populations occidentales au cours des années antérieures à la Première Guerre Mondiale.
Dans cet article, je vais explorer la signification du nom de Charles Darwin et du
darwinisme social dans Le Jardin des supplices de 1899. Mon analyse du texte aura pour but de
démontrer que, pour Octave Mirbeau, le darwinisme social n’était qu’une exploitation cynique et
politicarde de la science, entreprise dans le but de légitimer les pires injustices dont furent
coupables les institutions gouvernementales, notamment celles de la République française. Selon
Samuel Lair, Darwin « est incontestablement l’un des facteurs de l’assimilation faite par Mirbeau
de la science et de l’idée d’avancée progressiste1 ». Je montrerai pourtant que, au temps de la
rédaction du Jardin des supplices, le naturaliste anglais est plutôt considéré par Mirbeau comme
l’auteur d’une théorie qui, refusant toute notion de progrès nécessaire, tout en se prêtant, quelque
involontairement que ce fût, à une interprétation aussi réactionnaire que le darwinisme social,
engendra des conclusions fort pessimistes sur le plan moral. Il conviendra donc de commencer par
une brève exposition de la réception de Darwin en France afin de mieux comprendre l’exploitation
idéologique tout particulière de sa théorie dans ce pays-ci, une exploitation contre laquelle Octave
Mirbeau réagit fortement dans Le Jardin des supplices.

DARWIN EN FRANCE

Les historiens du darwinisme sont unanimes à reconnaître que, bien que L’Origine des
espèces eût provoqué une controverse internationale, elle connut une réception particulièrement
difficile en France2. L’hostilité de certains savants français envers Darwin avait ses origines dans le
principe positiviste, communément accepté depuis peu, selon lequel la science progresse
essentiellement grâce à la pratique expérimentale plutôt que grâce à l’observation seule. D’autres se
méfiaient de la théorie de Darwin en raison de la prédominance qu’elle accorde aux mécanismes du
hasard censés générer les variations naturelles entre organismes, et qui sont la précondition même
de la sélection naturelle. Pour les nombreux partisans du transformisme de Jean-Baptiste Lamarck
(1744–1829), théorie optimiste développée dans Philosophie zoologique de 1809, qui prétend que la
vie progresse graduellement des formes les plus simples vers les plus complexes, et ce jusqu’à
l’espèce humaine, c’est l’influence décisive de l’environnement qui crée des variations favorables à
l’adaptation de l’organisme. Le système darwinien, qui attribue au milieu un rôle, non de
transformation, mais de sélection, allait donc à l’encontre d’une tout autre vue des mécanismes de la
nature prévalant entre les scientifiques français pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
Tout autant que les savants, le grand public français avait des doutes sur la théorie de Darwin, et
surtout sur ses implications pour la société humaine.
Pour certains, le modèle darwinien présentait une explication persuasive, voire une
justification, de l’inégalité des hommes, des peuples et des races. Clémence Royer, première
traductrice de Darwin en France et grand amateur autodidacte des idées de Herbert Spencer, rendit
explicites ces implications en ajoutant à sa traduction de 1862, déjà fortement nuancée, un “Avant
Propos” non autorisé. Dans cet “Avant Propos” elle critiquait fortement l’action de la charité
humaine, qui, selon elle, en accordant « [une] protection inintelligente… aux faibles, aux infirmes,
2
aux incurables, aux méchants eux-mêmes, enfin à tous les disgraciés de la nature », ne faisait
qu’augmenter le mal « [qui] s’accroît de plus en plus aux dépens du bien 3 ». Bien que ce genre de
jusqu’au-boutisme darwinien fût comparativement rare en France, un darwinisme social plus
modéré se mit à paraître dans des discours variés, étant tout aussi applicable à la justification de la
suprématie de la race blanche de la part du jeune Georges Clemenceau dans la presse en 18694, qu’à
l’attaque contre l’école républicaine, envisagée sous l’aspect d’un moyen de mobilité sociale, dans
certains romans à thèse de Maurice Barrès et de Paul Bourget, sur lesquels nous reviendrons plus
loin.
Vu son utilité évidente en tant que justification « naturelle », et de l’inégalité des hommes, et
du droit du plus fort, il est peu étonnant que, pour la grande majorité des gens, le darwinisme social
ne fût qu’un « [s]ynonyme d’une vision libérale et cynique de l’humanité ou d’une politique
conservatrice et réactionnaire, censée légitimer un ordre élitiste, conservateur et socialement
hiérarchisé5 ». Par conséquent, toute personne ou institution supposée approuver l’inégalité entre
les êtres humains et les déséquilibres de pouvoir qui en résultent, considérés comme naturels ou
comme de simples réalités de la vie, risquait de se faire taxer de darwinisme social. Inversement,
toute invocation explicite de « la sélection naturelle » ou de « la concurrence vitale », quelque
innocente qu’elle pût être, comportait forcément des connotations à tendance réactionnaire.

LE DARWINISME CHEZ MIRBEAU

C’est dans le cadre des relations de pouvoir déterminant le statu quo social qu’Octave
Mirbeau, dans le « Frontispice » du Jardin des supplices, invoque pour la première fois le
darwinisme social. C’est précisément pour évoquer les tendances réactionnaires de la machinerie
sociale censée agir pour assurer le monopole du pouvoir par la classe dominante que Mirbeau
semble avoir créé son « savant darwinien6 ». Ce savant, qui partage un cigare avec des amis libres
penseurs après un bon dîner, constate que le meurtre, ou l’abus de pouvoir le plus extrême reconnu
par les sociétés civilisées, est « un instinct vital qui est en nous…qui est dans tous les êtres
organisés et les domine, comme l’instinct génésique ». S’abstenant de toute condamnation morale,
il explique que cet instinct meurtrier est régulé par et consacré dans les « exutoires légaux » des
institutions de la civilisation moderne, telles que « l’industrie, le commerce colonial, la guerre, la
chasse, l’antisémitisme ». Ainsi livre-t-il une condamnation de la nature de l’homme, dont la
brutalité innée n’est ni plus ni moins qu’un refus absolu de l’intellectualité et de la moralité censées
être les pierres angulaires de la civilisation. Son opinion sur les institutions fondées pour réguler le
comportement collectif des êtres humains n’est guère plus positive : leur raison d’être n’est pas,
selon lui, de supprimer cette méchanceté apparemment naturelle au fond de chacun de leurs
citoyens ou sujets, mais plutôt de faire que l’assassinat, cultivé « avec intelligence et
persévérance », reste le privilège exclusif des gouvernants et de la classe dominante qui les
soutient.
C’est ce réquisitoire amer contre les institutions gouvernementales qui se trouve au cœur du
roman. L’auteur semble vouloir dénoncer l’idée même de gouvernement, qui n’est, à son avis, que
la délégation involontaire d’un pouvoir démesuré à des bourreaux légitimés, soit dans les
établissements pénitentiaires de la Chine, soit dans les ministères corrompus des grandes puissances
coloniales de la République française ou du Royaume Uni. Car, l’institutionnalisation de la
violence dans les organes de gouvernement n’est pas, bien sûr, un phénomène qui se limite aux
sociétés « barbares » de l’Orient. La formalisation de l’instinct meurtrier de l’homme par la loi, qui
est, selon Mirbeau, l’essentiel de la civilisation, pourrait s’expliquer et se justifier par la formule de
« la survie du plus apte7 » utilisée par Darwin dans les cinquième et sixième éditions de L’Origine
des espèces, selon laquelle ceux qui seraient plus en mesure de tuer que de se faire tuer auraient
tous les droits. Considéré dans cette optique, le Jardin, lieu d’une rencontre privilégiée entre la
nature et la culture, semble avoir été conçu précisément pour servir de miroir aux sociétés
occidentales qui se vantent des progrès accomplis par la civilisation moderne. Cette juxtaposition
de l’Orient et l’Occident démontre que, en dépit de l’existence de nombreuses variantes locales, et
3
même particulièrement brutales du conflit « darwinien » entre les hommes, la violence
institutionnelle des gouvernements est, en fin de compte, un phénomène universel engendré par la
bassesse fondamentale de la nature humaine en général.
La première fonction accordée à Darwin dans le texte serait donc de suggérer la cruauté des
relations humaines, conséquence des « persistances sauvages de l’atavisme » (p. 51) dans des
sociétés censées être civilisées, mais qui, en fin de compte, dépendent de l’assassinat institutionnel
des faibles par les forts pour la préservation de l’ordre. L’évocation de Darwin, en tant
qu’inspiration supposée de la théorie audacieuse du savant libre-penseur, sert à mettre en relief, non
seulement l’animalité fondamentale de l’homme, mais aussi le manque absolu de fraternité que
discerne Mirbeau entre les dirigeants et les dirigés, opposés les uns aux autres comme le sont les
prédateurs à leur proie dans la nature. Les relations meurtrières entre cette classe dominante des
possédants, dotés de richesse, de relations et d’influence politique, et leurs victimes, les expropriés,
incapables de faire évoluer la société vers une situation plus juste, sont vues sous l’angle d’un
simple fait de la nature, dont l’applicabilité aux sociétés humaines n’est jamais contestée. Ainsi, les
inégalités entre êtres humains et les injustices résultantes, qui ébranlent le concept même de la
civilisation, sont, en quelque sorte, justifiées par analogie avec le conflit darwinien supposé
caractériser la nature.
;Mirbeau démontre l’universalité de cet instinct meurtrier au fond de la « lutte pour la vie »
à travers le personnage de Miss Clara, jeune Anglaise rouquine dont la beauté claire et fraîche
masque une personnalité des plus dépravées, toujours à la recherche de nouvelles sensations plus
fortes et plus piquantes. Rencontrée par hasard à bord du navire qui transporte le narrateur anonyme
vers Ceylan, Clara, en tant que « [l]’Ève des paradis merveilleux » (p. 110) une sorte de gardienne
des savoirs interdits, séduit immédiatement le jeune homme, qui doit lutter pour supprimer les
appréhensions qu’il éprouve tout de suite à son égard. Riche, éduquée, excentrique et d’une forte
sensualité, Clara s’ennuie, et du monde occidental, et des plaisirs normaux d’amants. Ayant
persuadé sa victime d’abandonner la mission scientifique qu’il était supposé entreprendre à Ceylan,
elle l’emmène en Chine, où elle lui présentera la lutte pour la vie sous la forme la plus crue et la
plus impitoyable qui soit, dans le Jardin des supplices.
Au début de la visite au Jardin, qui constitue le troisième volet du roman, Clara guide son
amant de plus en plus écœuré autour du terrible bagne fleuri. S’arrêtant devant une cage, ils
observent ensemble « cinq êtres vivants, qui avaient été autrefois des hommes », mais qui, marchant
et tournant « avec des souplesses de fauves et des obscénités de singe », sont maintenant réduits à
l’animalité (pp. 177-179). L’une de ces créatures effroyables est un grand poète, autrefois révéré en
raison de la beauté de ses vers, mais maintenant emprisonné pour avoir osé critiquer un prince qui a
volé son peuple. Le poète, représentant du plus haut niveau de l’évolution humaine en tant
qu’esprit créateur, a été tragiquement abruti par son incarcération. Momentanément attristée, Clara
déplore la dureté d’un régime qui impose des peines tellement sévères à ses sujets. Tout aussi
répressif que corrompu, ce régime semble être un modèle primitif de la civilisation, où, à la
différence des sociétés avancées de l’occident, représentées par le narrateur et sa belle maîtresse, ni
l’égalité ni la justice ne sont reconnues.
Il est pourtant évident que la tristesse de Clara est, non seulement éphémère, mais aussi
fortement hypocrite. Sa cruelle récitation de son plus célèbre poème ne sert qu’à provoquer des
aboiements de détresse de la part du poète abasourdi. Inassouvie, elle continue le supplice de ce
dernier en le faisant saliver sur des morceaux de viande pourrie. Le comble de l’humiliation, pour
l’artiste déchu, est pourtant que Clara l’oblige à se battre contre ses compagnons de cellule, tous
aussi affamés que lui, pour avoir sa part de gâteries immondes. La victoire du poète dans cette
réalisation tout à fait littérale de « la lutte pour la vie » suscite les félicitations les plus enthousiastes
de la part de sa jolie tortionnaire, qui se plaît à lui jeter en récompense tout ce qui reste dans son
panier. En couronnant son champion du titre « du plus fort » à deux reprises, Clara semble vouloir
souligner qu’il vient de se passer dans les confins de la petite cellule un combat darwinien entre des
hommes réduits à l’état naturel. Il est pourtant clair qu’il n’y a rien de naturel dans la condition du
malheureux poète, qui se trouve, non seulement réduit à l’indignité la plus extrême par la
4
condamnation d’un régime corrompu et répressif, mais qui, en outre, est obligé de s’humilier pour
le divertissement des touristes occidentaux amateurs de sensations fortes. Et si la cruauté des
autorités chinoises est incontestablement répréhensible, la participation de Clara, l’Anglaise belle et
supposée civilisée, à la torture supplémentaire d’un innocent dans le seul but de s’amuser, montre
clairement qui est « le plus fort ». Ainsi l’auteur tourne-t-il en dérision absolue la civilisation
prétendument supérieure des puissances colonisatrices de l’occident.
Il n’est guère besoin de dire que de telles interprétations de la théorie de la sélection
naturelle comme une explication, voire une justification, des pires excès sanguinaires de l’homme
et de ses institutions, ont peu de rapport avec les idées exprimées dans L’Origine des espèces. La
fameuse « lutte pour l’existence », souvent interprétée comme une sorte de lutte physique entre
organismes menant inéluctablement à la disparition du plus faible, était pour Darwin une métaphore
suffisamment fluide pour décrire tout l’éventail de conflits par lesquels chaque entité vivante est
obligée de négocier ses besoins fondamentaux :
On peut certainement affirmer que deux animaux carnivores, en temps de famine, luttent l’un
contre l’autre à qui se procurera les aliments nécessaires à son existence. Mais on dit qu’une
plante, au bord du désert, lutte pour l’existence contre la sécheresse, alors qu’il serait plus
exact de dire que son existence dépend de l’humidité. […] Le gui dépend du pommier et de
quelques autres arbres, car si ces parasites s’établissent en trop grand nombre sur le même
arbre, ce dernier languit et meurt ; mais on peut dire que plusieurs guis, poussant ensemble sur
la même branche et produisant des graines, luttent l’un avec l’autre. […] J’emploie donc, pour
plus de commodité, le terme général lutte pour l’existence, dans ces différents sens qui se
confondent les uns avec les autres.8

Même en admettant qu’il soit « malaisé de jauger la connaissance » de Darwin qu’avait


Mirbeau, comme le constate Samuel Lair9, il est clair qu’un esprit tellement pénétrant ne put pas se
méprendre quant à l’intention du naturaliste anglais jusqu’à un tel point. Comment donc expliquer
l’emploi d’un artifice si grossier de la part d’un écrivain engagé, d’ailleurs si sensible aux petites et
grandes injustices et inégalités de la vie ?
La réponse à cette question est double. En faisant agir et son savant darwinien du
« Frontispice », et la belle Clara de la sorte, Mirbeau ne cherche pas seulement à tourner en dérision
le concept de la civilisation en raison de la violence « naturelle » des institutions gouvernementales
sur lesquelles elle repose ; il critique tout aussi fortement l’exploitation cynique de la nature par la
voie de la science qu’il discerne chez les grandes puissances coloniales, à savoir le Royaume Uni et
la République française. En résumé, le nom et les idées de Charles Darwin, évoqués explicitement
et implicitement à maintes reprises au cours du roman le plus scandaleux de toute l’œuvre
controversée de Mirbeau, servent à dénoncer, et la violence institutionnelle infligée aux peuples par
leurs gouvernements, et l’exploitation impudente du savoir scientifique dont seraient coupables les
dirigeants des sociétés occidentales.

ANARCHISME ET ÉVOLUTIONNISME

L’association du darwinisme social à la violence institutionnelle de la civilisation à travers le


roman ouvre la voie, bien qu’implicitement, à la considération d’autres perspectives idéologiques
sur la théorie évolutionniste. Car il se peut qu’à la faillite morale de la civilisation suggérée par le
savant darwinien du « Frontispice », et réalisée pleinement dans les affreux supplices du Jardin,
Mirbeau voulût opposer une tout autre philosophie politique, qui le passionnait depuis quelques
années, à savoir l’anarchisme. Il faut cependant constater que le thème de l’anarchisme n’est pas
explicitement développé dans Le Jardin des supplices, mais reste plutôt à l’arrière-plan, comme une
alternative inexprimée à la politique traditionnelle, qui, quoique diversifiée à travers une pluralité
de courants idéologiques, repose solidement sur le principe de la remise du pouvoir à une minorité.
Or il est bien possible que le grand public de l’époque ne sût pas toujours faire la différence
entre les théoriciens de l’idéologie pure et les auteurs des attentats anarchistes, tels que le fameux
5
Ravachol10. En revanche, l’anarchisme s’établissait chez Mirbeau depuis le milieu des années
188011 comme la seule philosophie politique vraiment susceptible de faciliter une « reconquête de
l’individu » devant « l’utilisation spontanée de toutes les énergies humaines, criminellement
gaspillées par l’État12 ». La lutte violente des anarchistes pour libérer l’individu de la domination
des institutions n’était donc pour Mirbeau qu’une étape nécessaire de l’évolution sociale de
l’homme. Le caractère éphémère de ce stade du développement de la société humaine est évoqué
dans l’extrait suivant, qui date de 1893, par la métaphore de la tempête : « Qu’importe que la
foudre ait brisé, ça et là, un chêne trop grand, si les petites plantes qui allaient mourir, les petites
plantes abreuvées et rafraîchies, dressent leur tige, et remontent leurs fleurs dans l’air redevenu
calme ?... 13 » Conseillant au lecteur de ne pas trop « s’émouvoir de la mort des chênes voraces… »,
Mirbeau décrit une sorte de lutte darwinienne aboutissant à la disparition des grands au profit des
petits, dont la signification politique est claire. Sa foi apparente en l’existence d’une sorte de justice
dans le monde naturel pourrait être le signe d’un certain optimisme mesuré quant au progrès moral
et social de l’homme. Quoi qu’il en soit, tout optimisme aurait bel et bien disparu au temps de la
rédaction du Jardin des supplices.
Il est, pourtant, à noter que l’association de la théorie de la sélection naturelle au progrès
social, de la part d’un sympathisant de l’anarchisme, n’était pas une innovation mirbellienne. Dès
1879, Émile Gautier, jeune anarchiste et associé de Kropotkine, forgeait la notion du « darwinisme
social » dans un pamphlet du même nom. Curieusement, le sens qu’il prêtait à ce terme était l’exact
contraire de ce qu’il signifie aujourd’hui. Comme l’explique Linda Clark, Gautier regrettait que
l’association de Darwin à Malthus eût fait croire aux gens que la lutte pour l’existence condamnait
nécessairement les indigents à la misère14. En revanche, il soutenait que l’aspect collectif de la
théorie de Darwin, élaboré surtout dans La Descendance de l’homme de 187115, offrait un message
qui était en harmonie avec une vision de la coopération sociale. À la lutte pour la vie, il fallait donc
substituer l’aide pour l’existence. Au fil des années, Gautier s’éloigna graduellement des milieux
anarchistes pour adopter une position plus modérée, devenant vulgarisateur des idées scientifiques
pour Le Figaro et d’autres publications plutôt conservatrices. L’idée de l’origine naturelle de la
coopération et de l’aide mutuelle ne cessa, pourtant, de passionner d’autres personnalités du
mouvement anarchiste, telles qu’Élisée Reclus dans L'Évolution, la révolution et l'idéal anarchique,
de 1898, et Pierre Kropotkine dans L’Entr’aide : un facteur de l’évolution, dont la première édition
française parut en 1906.
Il est certain que Mirbeau connaissait et louait même les « admirables livres de Kropotkine »
et « les éloquentes, ferventes et savantes protestations d’Élisée Reclus, contre l’impiété des
gouvernements et des sociétés basées sur le crime16 ». Sa propre attitude envers les relations entre
l’anarchisme et le darwinisme semble pourtant ressembler davantage aux idées de Jean Grave,
vulgarisateur des théories de Kropotkine et rédacteur du Révolté, journal transféré à Paris de sa ville
natale de Genève en 1885, et plus tard de La Révolte. L’histoire de l’amitié qui lia les deux hommes
est bien connue17. Mirbeau se risqua à plusieurs occasions pour prendre la défense d’un ami qu’il
respectait énormément, mais qu’il n’avait connu que par ses écrits, avant le célèbre procès de ce
dernier pour le délit de provocation au vol, à l’indiscipline et au meurtre dans La Société mourante
et l’Anarchie de 1894. Ayant écrit la Préface pour ce texte provocateur, dans laquelle, d’ailleurs, il
développa la métaphore de la tempête citée ci-dessus, Mirbeau parut devant la Cour d’assises de la
Seine avec Elisée Reclus, Paul Adam et Bernard Lazare, pour témoigner de l’innocence et de la
bonne volonté de Grave. En dépit des protestations de ses illustres défenseurs, Grave fut déclaré
coupable ; incapable de payer l’amende, il dut effectuer une peine de prison. Traduit de nouveau en
justice en août 1894, au cours du fameux Procès des Trente18, Grave fut finalement amnistié en
janvier 1895.
Bien que le Procès des Trente marquât la fin de la période pendant laquelle l’anarchisme
atteignit sa plus grande popularité parmi les intellectuels français et la défection de certains
dilettantes, tels que Barrès, Claudel, Adam et Mauclair, vers le nationalisme et le renouveau du
catholicisme qui s’ensuivit, Mirbeau resta ferme dans ses convictions politiques et dans son amitié
pour Grave. Les deux hommes partageaient bien des idées communes, notamment l’antipathie
6
envers l’autorité légale, qui, selon Carr, inspira à Mirbeau les contes « Le Petit Gardeur de vaches »
de 1895 et « La Vache tachetée » de 189819. Il se peut même que la situation de Grave, incarcéré en
1894 en raison de sa critique aiguë de la politique contemporaine, servît de modèle pour le poète
emprisonné dont Clara se moque dans Le Jardin des supplices. L’influence de Grave sur le roman
est, pourtant, particulièrement évidente en ce qui concerne l’attitude des autorités
gouvernementales, dans le texte, envers la science en général et l’évolutionnisme darwinien en
particulier.

EXPLOITATION POLITIQUE DE LA SCIENCE

Grave aborda les connotations idéologiques de la théorie de la sélection naturelle dans un


article intitulé « La Révolution et le darwinisme », publié dans La Plume du 1er et du 15 mars 1895,
et reproduit par la suite en tant que deuxième chapitre de La Société Future de la même année.
L’article s’ouvre sur la constatation que « les savantasses officiels, ne voyant en la théorie de
Darwin que la mise bas du dogme religieux de la création divine, s’empressèrent de le conspuer 20 ».
Puis, il suggère que la lente acceptation du principe de l’évolution dans les milieux scientifiques a
pourtant entraîné une réévaluation plus généralisée de la portée idéologique de la théorie de
Darwin :

Par contre, dans certains milieux, on crut y trouver la justification du régime politique actuel,
la condamnation des révolutions du prolétariat, la justification de l’exploitation qu’il subit, et
on s’empressa d’accommoder la « lutte pour l’existence », la « sélection » et « l’évolution » de
telles sauces que le savant anglais ne dût, certainement, plus reconnaître son idée, dans la
poupée que l’on avait ainsi habillée. […]
« Vu les difficultés de l’existence », disent-ils, « il est tout naturel que la société soit divisée en
deux classes : les jouisseurs et le producteurs. Étant donné que la terre ne fournit pas assez
pour assurer la satisfaction des besoins de tous, il y a lutte entre les individus et, par
conséquent, des vainqueurs et des vaincus. Que les vaincus soient asservis aux vainqueurs, cela
va de soi, c’est la conséquence de la lutte ; mais cette lutte aide au progrès de l’humanité, en
forçant les individus à développer leur intelligence s’ils ne veulent pas disparaître! »

Attribuant de telles idées tout d’abord à une « tourbe de commentateurs anonymes », Grave
accuse, par la suite, la bourgeoisie d’abuser de ses connaissances scientifiques pour préserver le
statu quo, remarquant que « chaque jouissance nouvelle apportée par la science à la bourgeoisie
correspond à une souffrance nouvelle pour les travailleurs ».
En évoquant des relations particulièrement étroites entre la science et le pouvoir politique,
Grave met dédaigneusement en relief une caractéristique des débuts de la Troisième République,
régime dominé, selon Zeldin, par les fils de la bourgeoisie moyenne, c’est-à-dire les diplômés des
écoles scientifiques et des Facultés21. Ce régime fut remarquable, selon Claude Nicolet, en raison
de son sentiment d’être une forme d’organisation politique qui, non seulement favorisait la science,
mais dépendait aussi en grande partie d’elle, en faisant « des applications du savoir et de son
intégration dans une morale, la condition même de son existence et de son maintien22 ».
L’évolutionnisme se distingua d’entre les théories scientifiques les plus vulgarisées de l’époque en
raison de son utilité quasi universelle sur le plan idéologique. Le transformisme lamarckien, ou le
principe de l’hérédité des caractères acquis, fournit, par exemple, une base théorique pour la morale
de la Troisième République, selon Stuart Persell, sous-tendant un projet de conditionnement culturel
de grande envergure, dont la politique d’expansion de l’éducation était la réalisation la plus
importante23.
La théorie darwinienne de l’évolution était d’une plus grande utilité encore. Servant à
expliquer les origines de l’humanité sans recours à l’intervention divine, elle fournissait en outre
une justification « naturelle » de la sélection sociale entreprise au nom du progrès dans une variété
de contextes, notamment la création d’une élite dans l’éducation supérieure. Il est donc peu
étonnant qu’elle plût surtout aux anticléricaux et aux partisans de la méritocratie républicaine, qui
7
voulaient supprimer et l’Église catholique et, officiellement du moins, les privilèges de classe dans
la société française. Il convient ici de rappeler la compagnie du « Frontispice » du Jardin des
supplices, qui, après avoir « copieusement dîné », jette les bases de la thèse sur laquelle le roman
sera construit. Le docte savant darwinien et ses compagnons de dîner, « des moralistes, des poètes,
des philosophes, des médecins » (p. 43) y compris, semblent constituer un échantillon représentatif
des sphères élevées de la société républicaine. Proposant des théories de l’homme qui reposent sur
des notions de l’instinct animal plutôt que sur la raison et la moralité, ces intellectuels discutent
froidement des relations entre la politique et les crimes les plus horribles sans la moindre gêne. Leur
sang-froid sert d’accusation indirecte contre un système politique soutenu par une classe dominante
qui, apparemment, ne valorise en rien la vie humaine.
Soulignant l’hostilité des conservateurs et des défenseurs de l’Église envers les partisans des
idées matérialistes, Jean-Marc Bernardini observe : « La diffusion d’un savoir évolutionniste est
donc connotée de culture républicaine et socialiste et, dans tous les cas, rendue responsable de la
dissolution des valeurs morales et génératrices de troubles ou de désordres sociaux24 ». La foi
évolutionniste devint alors une cible légitime de tout ennemi de la République, dont les premiers
étaient les plus virulents d’entre les écrivains réactionnaires de l’époque, à savoir Maurice Barrès et
Paul Bourget. Adversaires acharnés de la démocratisation de la société française qui se déroulait
sous leurs yeux, ils intégraient, l’un et l’autre, une critique caustique de l’enseignement de la théorie
de Darwin dans l’école républicaine, dans les romans Les Déracinés, de Barrès (1897), et L’Étape,
de Bourget (1902). Cette critique reposait sur l’accusation selon laquelle, en permettant aux jeunes
gens originaires des milieux modestes de faire des études supérieures dans les Écoles et les Facultés
de la France, les pouvoirs républicains ne faisaient qu’augmenter leurs prétentions d ‘une façon
irréalisable. Il serait donc à craindre que cette génération de mécontents sur-éduqués, « le
prolétariat de bacheliers », selon le mot célèbre de Barrès25, à qui on a inculqué, en outre, le
principe de « la survie du plus apte », ne se crût en droit de faire la révolution pour réaliser ses
ambitions professionnelles et matérielles. Les struggleforlifeurs26, ou les protagonistes partisans du
darwinisme social des deux romans, Honoré Racadot dans Les Déracinés et Antoine Monneron
dans L’Étape, se trouvent pourtant éliminés de leurs propres milieux sociaux et familiaux en raison
de leurs transgressions respectives des codes, légal et moral, qu’ils sont obligés d’observer. La
suprématie des valeurs conservatrices, et surtout des divisions traditionnelles entre les classes
sociales, est donc rétablie à travers une sorte de « lutte pour l’existence », lutte que la majorité des
jeunes ambitieux nouvellement sortis des Facultés ont, selon Barrès et Bourget, perdue d’avance en
raison de leur identité de classe27. L’hypocrisie des pouvoirs républicains est alors visée à travers
leur critique mutuelle de l’enseignement de Darwin dans l’école publique.
Chez Mirbeau, par contre, le dédain exprimé par Jean Grave à l’égard de l’appropriation de
l’évolutionnisme par les hommes politiques en général, et les républicains de la France
contemporaine en particulier, servit plutôt de matériau à la satire mordante du Jardin des supplices.
Ayant échoué dans sa tentative pour se faire élire comme député, le narrateur anonyme, un jeune
homme à l’esprit vagabond, sans but ni talent, se rend compte qu’il n’a plus de possibilités auprès
d’Eugène Mortain, un ancien camarade de classe devenu ministre, qu’il sert en tant qu’aide de camp
depuis un certain temps. La solution que propose Mortain n’est rien moins que surprenante. Tenant
à se débarrasser de son vieil ami, gardien de trop de secrets gênants, qui, en outre, risque de devenir
un poids mort pour lui, il conçoit le projet de le charger d’une mission scientifique à Ceylan. Étant
membre d’un gouvernement qui, paraît-il, « ne sait à quoi dépenser l’argent des contribuables »
«(pp. 97-99) et qui, par la suite, dispose « des crédits considérables » pour les missions
scientifiques, Mortain peut faire d’une pierre deux coups : tout en apportant la preuve de
l’engagement du gouvernement pour l’investissement dans la science, il peut éloigner cette
personne gênante. Peu importe si le candidat choisi n’a pas la moindre notion d’embryologie,
discipline d’ailleurs indispensable à la recherche de « la cellule primordiale… l’initium
protoplasmatique de la vie organisée… enfin, quelque chose dans ce genre », qu’il va entreprendre.
Il est évident que Mortain, pour qui « l’embryologie… Darwin… Haeckel… Carl Vogt, au fond, tout
ça, ça doit être une immense blague ! », ne comprend rien à la science, mais cherche seulement à
8
s’en servir dans le but de faire avancer ses propres intérêts. En tête de la liste de savants citée par le
politicien cynique, Darwin éclate comme une sorte d’emblème de la science moderne : connu de
tout le monde, mais incompris par la grande majorité, il est aussi susceptible d’être cité au nom de
la gloire nationale, que d’être l’objet de plaisanterie. Loin d’assumer dans le roman le statut d’un
des intellectuels les plus importants de la civilisation occidentale, que lui accordera l’histoire par la
suite, Darwin est plutôt un point de convergence des sentiments de méfiance et d’amertume
qu’éprouvait Mirbeau à l’égard de l’exploitation de la science de la part des institutions
gouvernementales.
Ce point est renforcé dans l’épisode du scientifique britannique, Sir Oswald Terwick,
apparemment « un homme considérable, auteur de travaux renommés, un très grand savant », et
président de l’Association of the tropical embryology and of the british entomology, dont le
narrateur fait la connaissance pendant son bref séjour à Ceylan (pp. 139-141). Muni d’une lettre de
recommandation et tout à fait indifférent à la possibilité de se faire découvrir comme imposteur
depuis sa rencontre avec Clara, le jeune homme curieux se présente au grand savant, qui l’accueille
à son tour avec suspicion. Il s’ensuit une conversation des plus bizarres, au cours de laquelle il
émerge que les connaissances scientifiques de Sir Oswald sont tout aussi limitées que sa capacité à
parler français. Sa méfiance à l’égard de son hôte s’explique alors par le fait qu’il craint de se faire
découvrir comme imposteur lui-même. Cet événement est pourtant inévitable, lorsque, en montrant
sa collection de bustes de plâtre des plus grands naturalistes du jour à son visiteur, il fait une gaffe
impardonnable : Sir Oswald dévoile son ignorance du monde scientifique en ajoutant à cette
collection, où Darwin et Haeckel se côtoient amicalement, le célèbre comédien Benoît-Constant
Coquelin (1841-1909). Confondant le Musée Grévin, dans lequel sont regroupées des reproductions
en cire de personnages célèbres, et le Musée d’histoire naturelle, il ne fait que composer une erreur
avec une autre. Évoqué à nouveau, Darwin est aussi éloigné de Coquelin, en matière d’identité
professionnelle et d’image de marque, que le sont Terwick et son homologue français, le narrateur,
des embryologistes véritables. Darwin sert ainsi de faire-valoir à tous les charlatans de la science
moderne, tels que le narrateur, qui remarque ironiquement, à propos de sa rencontre avec Sir
Oswald : « Ce fut le seul épisode scientifique de ma mission. Et je compris alors ce que c’était que
l’embryologie ! » Ainsi, les embryologistes imposteurs servent de réquisitoire contre les pouvoirs
coloniaux de la France et du Royaume-Uni, accusés tous les deux de vider les coffres publics pour
subventionner des missions qui ne font en rien avancer la science, mais qui, en fin de compte, ne
sont que des refuges pour des “sinécurés” privilégiés de l’État. Et les relations entre la science et la
politique, dans la France républicaine, sont encore une fois sur la sellette.
Étant donné l’orientation clairement réactionnaire de Maurice Barrès et Paul Bourget au
tournant du siècle, il est peut-être étonnant qu’il pût exister un certain terrain d’entente entre eux et
des adeptes de l’anarchisme, ennemis convaincus du système de classe, tels que Mirbeau et Grave, à
l’égard de la (mauvaise) foi évolutionniste des autorités républicaines du moins. Il convient ici,
pourtant, de rappeler qu’il avait existé une certaine sympathie entre Mirbeau et ses confrères
littéraires avant l’éclatement de l’affaire Dreyfus en 1898. En fait, Mirbeau fut longtemps très lié à
Paul Bourget, mais il s’en détacha assez vite à cause de son snobisme, de ses prétentions pseudo-
scientifiques, de ses théories psychologiques, et surtout à cause de son réclamisme, dont il ne cessa
de se moquer, notamment lors d’un dîner raconté dans Chez l’Illustre écrivain28, lequel est
précisément mis en scène dans le « Frontispice » du Jardin des supplices. De même, Mirbeau eut
longtemps de l’admiration pour Barrès, considérant son Jardin de Bérénice (1891) « comme un pur
chef-d’œuvre… plein de préoccupations très nobles29 ». Au moment de la parution de L’Ennemi des
lois en 1893, le Prince de la Jeunesse était, bien sûr, « non pas un Barrès défenseur de l’ordre et de
la tradition mais un écrivain sinon franchement anarchiste, du moins fortement anarchisant », selon
Vital Rambaud30. L’engouement pour l’anarchisme passé, Barrès se tourna du côté de l’ordre,
devenant par la suite chef de file des anti-dreyfusards littéraires. Il va sans dire que ses relations
avec Mirbeau se refroidirent rapidement.
En dépit de la rupture avec Bourget et Barrès, cependant, Mirbeau continuait à partager
l’anti-républicanisme virulent qui était à la base de cette méfiance, commune à tous les trois, de
9
l’enthousiasme dont faisaient preuve certains hommes politiques pour les théories évolutionnistes.
Conscient, peut-être, du fait qu’il risquait de se faire comparer à ces deux lumières du mouvement
réactionnaire en raison de la ressemblance de leurs avis sur ce point singulier, Mirbeau semble tenir
à se distinguer de Maurice Barrès en particulier, dénigrant certaines idées étroitement associées à
l’intrigue de son roman, Les Déracinés de 1897, dans Le Jardin des supplices. Il s’agit, dans le
roman le plus célèbre de Barrès, d’un jeune homme, Honoré Racadot, qui a besoin d’argent pour
sauver le journal (nommé, ironiquement, La Vraie République) qu’il a fondé à Paris avec ses
anciens camarades de classe du lycée de Nancy. Étant au bord d’une banqueroute humiliante,
Racadot cède au désespoir le plus profond. Quelques jours après avoir volé et assassiné Astiné
Aravian, la riche maîtresse arménienne d’un de ses amis, il présente un discours à un groupe
d’étudiants radicaux dans lequel il expose que : « Vivre aux dépens d’autrui et par tous les moyens,
tel est l’enseignement de la nature. […] Le problème n’est pas de changer un état de lutte qui ne
peut être modifié puisqu’il est la loi même du monde, mais de renoncer à le considérer comme
mal31. » Rapidement arrêté et déclaré coupable du crime, Racadot est guillotiné. Selon Barrès, sa
prétention démesurée a mené ce jeune « déraciné », produit de la culture républicaine, au désastre,
tandis qu’il aurait dû rester dans sa province pour suivre les traces de ses aïeux.
Or, il est certain que l’intrigue des Déracinés devait beaucoup à l’affaire à sensation de
Lebiez et Barré de 1878, résumée ainsi par Jean-Marc Bernardini :

…le fait divers relatait le meurtre « gratuit » d’une personne âgée, une laitière, par deux
étudiants en médecine désargentés, Aimé Barré et Paul Lebiez, caractérisés comme des
provinciaux de bonne famille. L’un de ces étudiants s’était singularisé, peu de temps avant leur
arrestation, par une conférence au quartier latin dans laquelle il développait avec cynisme la
doctrine de « la lutte pour la vie » et se livrait à une apologie des conséquences antireligieuses
de darwinisme.32

Barrès connaissait bien les détails de cette affaire scandaleuse, faisant allusion aux deux « assassins
darwinistes » dans un article sur Crime et Châtiment de Dostoïevski en 188633. Les nombreuses
concordances entre le meurtre d’Astiné Aravian dans Les Déracinés et l’affaire Lebiez-Barré ont
même mené Ida-Marie Frandon à estimer que ce dernier a suggéré « non seulement un épisode des
Déracinés, mais, même, la thèse du roman34. »
Que Barrès pût construire une théorie de la société sur un incident tellement particulier lui
valut, cependant, un coup oblique de la part de Mirbeau. Horticulteur de talent lui-même, l’auteur
critique fortement les « criminelles hybridations » et d’autres « irrespectueuses pratiques »
entreprises par « nos grossiers horticulteurs » occidentaux. N’y allant pas de main morte, il
constate : « Il me serait même préférable qu’on les guillotinât sans pitié, de préférence à ses pâles
assassins dont le “sélectionnisme” social est plutôt louable et généreux, puisque, la plupart du
temps, il ne vise que des vieilles femmes très laides, et de très ignobles bourgeois, lesquels sont un
outrage perpétuel à la vie » (p. 182).
À l’évidence, Mirbeau fut peu disposé à rater une occasion en or de tourner en dérision
l’indignation morale exprimée par Barrès, davantage à l’égard des ambitions apparemment
démesurées de ces petits bourgeois provinciaux, venus à Paris pour faire fortune, que par rapport à
la culpabilité de l’un d’entre eux, l’assassin struggleforlifeur Honoré Racadot35.

CONCLUSIONS

L’exploitation politique des interprétations scientifiques de la nature est, sans aucun doute,
l’une des cibles d’Octave Mirbeau dans Le Jardin des supplices. Cette exploitation appartiendrait,
selon l’écrivain, non seulement aux intellectuels, « darwiniens » ou non, de la classe dominante,
exerçant une influence prépondérante sur la société républicaine, mais aussi aux comités
ministériels censés subventionner le charlatanisme scientifique à l’échelle institutionnelle à travers
des missions suggérées, quelque indistinctement que ce soit, par les découvertes de Darwin et de
ses semblables. Elle ne serait pas la prérogative unique des individus vicieux, tels que Miss Clara,
10
représentante de la dominance des pouvoirs coloniaux, qu’elle le veuille ou non, qui fait jouer « la
lutte pour la vie » devant ses yeux pour la seule gratification de ses sens. L’idéologisation de la
science ne serait pas non plus l’initiative exclusive des écrivains réactionnaires, résolus à dévoiler
l’hypocrisie d’un régime censé préserver la structure traditionnelle des classes sociales sous le voile
d’une nouvelle méritocratie dans laquelle, pourtant, seuls « les plus aptes » seraient susceptibles de
survivre. Que la généralisation de la notion de « la lutte pour la vie » comme une justification de
toutes les cruautés et injustices de l’univers, qui apparaît « comme un immense, comme un
inexorable jardin des supplices » (p. 248), gagne finalement le narrateur lui-même, témoigne du
pessimisme fondamental du roman et, par extension, de son auteur. Bouleversé par ce qu’il a vu
dans le Jardin, le jeune narrateur ne peut plus ignorer que les institutions de la soi-disant civilisation
n’ont en rien réussi à contenir la brutalité de la force vitale qui réunit l’homme en tant qu’être social
et l’ensemble de la création :

Et ce sont les juges, les soldats, les prêtres qui, partout, dans les églises, les casernes, les
temples de justice s’acharnent à l’œuvre de mort… Et c’est l’homme-individu, et c’est l’homme-
foule, et c’est la bête, la plante, l’élément, toute la nature enfin qui, poussée par les forces
cosmiques de l’amour, se rue au meurtre…36

Là, peut-être, à travers la réaction de son narrateur, Mirbeau révèle ses propres sentiments à l’égard
de l’homme et l’évolution. Incapable d’assimiler le darwinisme optimiste d’un Gautier ou d’un
Kropotkine vis-à-vis de la coopération éventuelle entre êtres humains, Mirbeau paraît mépriser
l’appropriation, toujours motivée par un intérêt quelconque, des idées scientifiques de la part
d’autrui.
Ce faisant, pourtant, il se peut qu’il se rende coupable du même délit que les hommes
politiques, les institutions gouvernementales, les écrivains engagés et, bien sûr, les personnages
littéraires de sa propre création qu’il avait accusés d’exploiter la science pour leur propres buts.
Démontrant, à travers les expériences de son narrateur dans l’effroyable Jardin, que l’évolution
morale de la société est bornée par l’instinct de la lutte, non pas pour la vie, mais plutôt pour la
mort, qui se trouve au fond de chacun, Mirbeau semble vouloir soutenir la constatation de son
savant darwinien du « Frontispice », selon lequel : « S’il n’y avait plus de meurtre, il n’y aurait
plus de gouvernements d’aucune sorte, par ce fait admirable que le crime en général, le meurtre en
particulier sont, non seulement leur excuse, mais leur unique raison d’être…Nous vivrions alors en
pleine anarchie, ce qui ne peut se concevoir » (p .44).
C’est donc l’anarchie, postulée comme étant la situation parfaitement paisible qui existerait
en vertu d’une absence totale d’instinct homicide chez l’homme, qui serait l’idéal impossible de
l’auteur. Et il est à supposer que la réalisation de cette utopie mirbellienne nécessiterait l’extinction
des institutions gouvernementales, qui sont, à son avis, tout aussi meurtrières qu’elles sont
corruptrices.
Louise LYLE
Université de Sheffield
1 Samuel Lair, Mirbeau et le mythe de la nature, Presses Universitaires de Rennes, 2004, pp. 275-6.
2 Sur la réception difficile de Darwin en France, voir Harry W. Paul , The Edge of Contingency, University of
Florida, 1979 ; Jacques Roger, « Darwin, Haeckel et les Français », dans De Darwin au darwinisme, science et idéologie,
éd. Y. Conry, Vrin, 1983, pp. 149-165 ; Linda L. Clark, Social Darwinism in France, University of Alabama, 1984 ; Jean-
Marc Bernardini, Le Darwinisme social en France (1859-1918), C.N.R.S., 1997 ; Cédric Grimoult, Évolutionnisme et
fixisme en France : histoire d'un combat 1800-1882, C.N.R.S., 1998.
3 Clémence Royer, Préface le la Première Édition, dans Charles Darwin, De l’origine des espèces, trad. C. Royer,
Victor Masson, 1886, pp. xv-lix.
4 Jean-Marc Bernardini, Le Darwinisme social en France (1859-1918), C.N.R.S., 1997, pp. 90, 409.
5 Bernardini, op. cit., p. 17.
6 Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices (Gallimard, 1988) pp. 44-5. C’est à cette édition que renvoient les
indications de page.
7 L’expression « la survie du plus apte » (« survival of the fittest » en anglais) fut forgée par le philosophe libertaire
anglais, Herbert Spencer (1820-1903) dans Social Statics de 1851.
8 Charles Darwin, L’Origine des Espèces, trad. E. Barbier, Flammarion, 1992, p. 112.
9 Lair, op. cit., pp. 274-5.
10 François Koeningstein, dit Ravachol, fut guillotiné le 11 juillet 1892. Il fut l’auteur de trois attentats à la dynamite
contre des représentants de la justice. Mirbeau regretta sa condamnation dans un article publié le 1 er mai 1892 dans
L’Endehors, reproduit dans Combats Politiques, éd. P. Michel et J.-F. Nivet, Librairie Séguier, 1990, pp. 121-5.
11 Reg Carr, Anarchism in France: the case of Octave Mirbeau, Manchester University Press, 1977, p. ix.
12 Octave Mirbeau, Préface à La Société mourante et l’Anarchie de Jean Grave, Combats Politiques, op. cit., p. 129.
13 Ibid., pp. 129-30.
14 Linda Clark, Social Darwinism in France, University of Alabama, 1984, pp. 5-6.
15 « Quelle que soit la complexité des causes qui ont engendré ce sentiment [de bienveillance sympathique], comme
il est d’une utilité absolue à tous les animaux qui s’aident et se défendent mutuellement, la sélection naturelle a dû le
développer beaucoup ; en effet, les associations contenant le plus grand nombre de membres éprouvant de la sympathie, ont
dû réussir et élever un plus grand nombre de descendants. » Charles Darwin, La Descendance de l’homme et la sélection
sexuelle, trad. E. Barbier, Reinwald, 1891, p. 114.
16 Mirbeau, Préface à La Société mourante et l’Anarchie de Jean Grave, op. cit., p. 128.
17 Reg Carr, op. cit., pp. 24-29, 70-77.
18 Après une série d’attentats contre l’autorité légale, couronnée par l’assassinat à Lyon du président Sadi Carnot le
24 juin 1894, des arrestations succédèrent aux perquisitions qui eurent lieu par centaines à travers la France. Un grand
procès, dit le « Procès des Trente », dont les accusés inclut artistes, écrivains et critiques tels que Félix Fénéon, Jean Grave,
Sébastien Faure et Louis Matha, fut engagé. Le 12 août 1894, les jurés prononcèrent un acquittement général sauf à
l’encontre des trois prévenus coupables de vols et des cinq évadés, déclarés coupables par défaut. Voir Carr, op.cit.,
pp. 78-80.
19 Carr, op. cit., , pp. 87-88.
20 Jean Grave, « La Révolution et le Darwinisme », La Plume, n° 141, 1er mars 1895, pp. 105-107.
21 Theodore Zeldin, France 1848-1945: Ambition, Love and Politics, Oxford University Press, 1973, p. 12.
22 Claude Nicolet, L’Idée républicaine en France, Gallimard, 1982, pp. 310-11.
23 Stuart M. Persell, Neo-Lamarckism and the Evolution Controversy in France, 1870-1920, Edwin Mellen, 1999,
pp. 179, 196.
24 Bernardini, op. cit.,p. 217.
25 Maurice Barrès, Romans et Voyages, 2 vol., Robert Laffont, 1994, t. I, p. 562.
26 Le terme « struggleforlifeur » fut utilisé par Alphonse Daudet dans le roman L’Immortel (1888), puis adopté par
Paul Bourget dans la Préface du Disciple de 1889. D’un usage éphémère, le terme mérita un article dans le Supplément de
1890 du Grand Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle de Larousse, dans lequel le « struggleforlifeur » est défini
comme : « Celui qui met en pratique les théories extrêmes du “struggle for life”, c’est-à-dire l’anéantissement des faibles
par les forts. »
27 Sur l’intégration de la métaphore darwinienne dans la polémique anti-républicaine de Maurice Barrès et Paul
Bourget, voir Louise Lyle, « Social Darwinism and the Evolutionary “Struggle for Frenchness” in Fin-de-Siècle Fictions »,
thèse doctorale non publiée, University of Sheffield, 2004.
28 Octave Mirbeau, Chez l’Illustre écrivain, Flammarion, 1919, p. 45.
29 Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, José Corti, 1999, p. 227.
30 Vital Rambaud, Introduction à L’Homme libre, Maurice Barrès, Romans et Voyages, op. cit., t. I , p. 261.
31 Barrès, op. cit., pp. 713-14.
32 Bernardini, op. cit., pp. 134-5.
33 Ida-Marie Frandon, « Faits divers et littérature », Revue d’Histoire littéraire de la France, 84 / 4 , p. 561.
34 Ibid., p. 563.
35 Barrès est assez équivoque à l’égard de la culpabilité morale de Racadot. Comme le suggère le narrateur des
Déracinés : « …pourquoi perdre notre temps à juger ? […] Cette fille d’Orient, originaire des pays où la moyenne de la vie
humaine est bien plus courte qu’à Paris, semble vraisemblablement s’être toujours appliquée à multiplier autour d’elle les
mauvaises occasions… Il est naturel qu’une Astiné Aravian meure assassinée » (op. cit, pp. 707-8). En ce qui concerne le
comportement souhaitable des classes inférieures, pourtant, il est bien plus formel, notant : « Que les pauvres aient
connaissance de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale » (op. cit., p. 590).
36 Ibid., pp. 249-51.