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« DES YEUX D’AVARE, PLEINS DE SOUPÇONS AIGUS ET D’ENQUÊTES

POLICIÈRES » :

LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ET LE ROMAN POLICIER

Le roman le plus célèbre de Mirbeau n’est certainement pas un roman policier. De


toute façon, il y a des parallélismes entre le récit policier qui se constitue en genre autonome
vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe et le roman de Mirbeau, qui paraît en volume
exactement au tournant du siècle. Mirbeau, tout comme Zola dans sa Bête humaine, reprend et
transforme les éléments du roman policier1. Il est également à noter que ce genre qui tient «
en quelque sorte le haut du pavé dans le domaine de la littérature populaire 2 », se constitue
comme une sorte de relais entre la littérature populaire et la littérature destinée à l’élite, il
représente en quelque sorte une littérature “moyenne”.
Dans sa préface pour le roman de Mirbeau, Pierre Michel met l’accent sur la présence
d’éléments policiers qu’il aborde du point de vue de la réception : « Et il frustre la curiosité
du lecteur, et au premier chef l’amateur de romans policiers bien ficelés, qui attend qu’on lui
fournisse des certitudes et qu’on lui dévoile la clef de l’énigme, et qui a bien du mal à se
contenter de simples présomptions. C’est ainsi, par exemple, que Mirbeau se garde bien
d’affirmer que Joseph est le violeur et l’assassin de la petite Claire, il laisse à Célestine
l’entière responsabilité d’une intime conviction qui ne s’explique peut-être que par les
emballements de son imagination.3 »
Le commentateur met l’accent sur l’un des fils de l’intrigue romanesque, et ses
remarques peuvent nous conduire, dans un premier temps, à une réflexion sur le
fonctionnement du dispositif des rôles du roman policier dans le roman de Mirbeau
(Célestine, l’enquêteur ; Joseph, le suspect ; la petite Claire, la victime – et, bien évidemment
cette liste est complétée par le rôle du criminel), en tenant compte d’autres affaires (l’affaire
Georges, l’affaire du vol de l’argenterie, etc.). Dans un deuxième temps, il conviendra
d’analyser le dispositif de l’enquête (en prenant cette notion dans son sens le plus large). C’est
alors qu’il faudra aborder le thème du regard, le rapport entre homme et femme et les scènes
d’interrogatoire. Notre analyse débouchera sur une réflexion concernant la forme du journal
en tant que lieu d’un discours utopique permettant de renverser les hiérarchies sociales.
Avant l’analyse détaillée des rôles, il est utile d’aborder l’un des paratextes du roman :
la dédicace. Du point de vue qui est le nôtre, il est à remarquer que l’auteur dédie son roman à
Jules Huret, célèbre journaliste de l’époque, initiateur du grand reportage. Nous avons donc

1
Il en est de même dans certains contes de Mirbeau qui méritent d’être analysés séparément.
2
Cf. Anne-Marie Thiesse, « Les infortunes littéraires, carrières de romanciers populaires à la Belle
Époque », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 60, novembre 1985, pp. 31-46, p. 43. Elle met l’accent
sur le fait que ce type de récit paraît dans des quotidiens et des magazines lus essentiellement par la frange
supérieure des classes populaires et, d’autre part, les auteurs sont d’origine sociale élevée, pourvus d’une solide
formation scolaire et universitaire.
3
Octave Mirbeau, Œuvre romanesque, édition critique établie, présentée et annotée par Pierre Michel,
Buchet / Chastel – Société Octave Mirbeau, 2001, volume 2, p. 350. C’est à cette édition que renvoient les
indications de pages.
tous les droits de supposer que le roman entier se présente comme une enquête, à la manière
de celles de Jules Huret (Enquête sur l’évolution littéraire, Enquête sur la question sociale) –
enquête à entendre dans son acception la plus large (il s’agit, à partir des indices, de retrouver
les principes qui gouvernent la société), mais qui implique aussi, bien évidemment, le sens
policier de cette notion (c’est-à-dire retrouver les mobiles du crime et identifier le criminel à
partir des indices).
D’une manière allusive, ce qui est en question dans la dédicace, c’est l’esthétique de la
révélation, au sens mirbellien du terme : l’œuvre d’art a essentiellement deux fonctions,
inséparables l’une de l’autre, la fonction esthétique et la fonction sociale ; et le processus de la
lecture doit mener à une prise de conscience de notre nature humaine, « cette tristesse et ce
comique d’être un homme » – selon l’expression du dédicateur. Dès le seuil, le roman se place
donc sous le signe de l’enquête.

1. LE DISPOSITIF DES RÔLES

Comme il s’agit d’un journal4, tout est vu du point de vue de Célestine, la femme de
chambre. Il en découle, pour reprendre la terminologie du roman policier, qu’elle est
l’enquêteur principal. Elle remplit ce rôle de trois manières différentes. Tout d’abord, elle
enquête sur elle-même : il y a en effet des retours en arrière qui remplissent une fonction
d’explication5. On peut penser, par exemple, aux souvenirs d’enfance de la narratrice, dans le
chapitre V. Pour comprendre la situation de Célestine, il faut remonter dans le passé, et,
comme le note Serge Duret6, au commencement de sa vie consciente, il y a un cadavre, celui
de son père. Ensuite, par la relation de ses souvenirs, elle enquête aussi sur la société, la
politique, les mœurs : certains retours en arrière ont alors une fonction de dénonciation7. En
troisième lieu, dans le présent de l’histoire racontée, elle enquête sur ses maîtres, sur les
habitants du village, elle s’intéresse à Joseph, et plus particulièrement au crime qui bouleverse
son entourage : le viol et l’assassinat de la petite Claire.

L’assassinat de la petite Claire

C’est cette affaire qui se trouve au centre du roman. Sa particularité, c’est que
l’assassin reste à tout jamais inconnu, malgré les efforts des enquêteurs, officiels ou privés.
C’est chez l’épicière que Célestine est informée de l’affaire : la connaissance qu’elle a
des événements est donc déjà médiatisée. Les femmes qui se réunissent là ont leur propre
version de l’affaire. Ainsi, Rose, la servante du capitaine Mauger, prétend que l’assassin n’est
autre que M. Lanlaire, mais sa justification pose des problèmes :
4
Sur la forme et le fonctionnement du journal, voir Gabriella Tegyey, « Claudine et Célestine: la forme du
journal et son fonctionnement », Cahiers Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 86-98. Dans cet article, l’auteur met
l’accent sur l’organisation de l’histoire, la temporalité et la personnalité des narratrices.
5
Voir l’article de G. Tegyey, ibid., p. 93.
6
Serge Duret, « Éros et Thanatos dans Le Journal d’une femme de chambre », Octave Mirbeau, Actes du
colloque d’Angers, Presses de l’université d’Angers, 1992, pp. 249-267, p. 249, article cité par Pierre Michel,
op. cit., p. 1263.
7
G. Tegyey, op. cit., p. 93.
Rageusement, Rose s’obstine… Elle écume… elle frappe sur la table de ses grosses
mains molles… elle se démène, clamant :
- Puisque je vous dit que si, moi… Puisque j’en suis sûre, ah!… (498)

On constate que le jugement de Rose n’est sous-tendu que par l’aversion qu’elle
éprouve pour M. Lanlaire, et du coup son accusation devient tautologique (j’en suis sûre parce
que j’en suis sûre). Il en va de même du jugement des autres. Parmi les coupables possibles
on retrouve le père de la petite fille (« Pourquoi le père ne s’est pas intéressé à la disparition
de la petite ? », 499), les deux capucins « qui n’avaient pas bon air, avec leurs sales barbes,
qui mendiaient partout… » (500), et qui sont donc des coupables idéaux, ou encore un
colporteur. Conformément au climat politique de l’affaire Dreyfus, La Libre Parole « dénonce
nettement et en bloc les juifs et elle affirme que c’est un ”meurtre rituel” … » (506).
Célestine qui entend avec curiosité et attention les suppositions formulées par les
autres, retrouve le ressort caché qui sous-tend ces jugements prononcés d’une manière trop
hâtive – l’aversion :

Elles passaient, l’une après l’autre, la revue de tous les gens du pays qui avaient pu
faire le coup… Il se trouve qu’il y en a des tas… tous ceux-là qu’elles détestent, tous
ceux-là contre qui elles ont une jalousie, une rancune, un dépit… (500)

Il n’est pas étonnant, dès lors, que l’affaire se transforme en un type d’histoire qu’on
aime à consommer – comme l’écrit Célestine : « Enfin, avec cette histoire, on va avoir de
quoi parler et de se distraire un peu. » De cette manière, le meurtre qui bouleverse l’ordre du
monde, s’adoucit, pour ainsi dire, et devient “consommable”, les histoires construites à partir
des données du meurtre servent à se divertir, à provoquer des frissons. Il est également à
remarquer que cette arrière-boutique de l’épicière devient un lieu cybernétique – le lieu de la
création, de la transmission et de la consommation de l’information : « Alors, chacune de ces
créatures, tassées sur leur chaise, comme des paquets de linge sale, s’acharnent à raconter
une vilenie, un scandale, un crime… » (422). On comprend que Célestine soit prise de
nausée8.
Le meurtre devient donc récit, fait divers même. Par ce support qu’est le journal, la
France entière sera au courant de l’affaire : « On s’arrache les journaux de la région et de
Paris qui le racontent » (506). Le roman met en scène le phénomène typique de la culture
médiatique : la lecture de la presse populaire et le traitement médiatique des affaires
sanglantes. Il n’est pas du tout étonnant que M. Lanlaire soit un lecteur assidu du Petit
Journal, le quotidien populaire fondé par Moïse Millaud en février 1863 et qui utilise
largement le fait divers sanglant. Émile Gaboriau, l’auteur des premiers romans policiers
français, est journaliste du Petit Journal et y publie certains de ses romans judiciaires9.
8
À son tour son journal, tableau sinistre de la misère de l’être humain est capable de provoquer la même
chose.
9
Citons Jacques Dubois qui parle de la relation étroite entre le fait divers et le roman policier à propos de
Gaboriau : « Le plus notable n’est pas qu’il conjugue avec bonheur deux modes d’écriture, celui du chroniqueur
et celui du romancier, mais qu’il passe sans heurt de l’un à l’autre parce qu’ils appartiennent à un continuum
étroit: du fait divers au récit d’enquête et d’énigme, on demeure dans la même thématique, la même tonalité (un
Conformément à la situation politique, le journal est antisémite à l’époque de l’affaire
Dreyfus. Les paroles de M. Lanlaire, « Tiens,… Encore une femme coupée en morceaux…
» (427), mettent en lumière la nature de la consommation quotidienne des faits divers.
L’enquête officielle n’aboutit à rien : « Donc, nulle part, nul indice qui puisse mettre
la justice sur les traces du coupable. Il paraît que ce crime fait l’admiration des magistrats et
qu’il a été commis avec une habileté surprenante, sans doute par des professionnels… par
des Parisiens. » (507). L’affaire, comme Célestine l’a prévu avec lucidité, est classée.
C’est également autour de ce crime que le rapport entre Célestine et Joseph se
cristallise. Comme presque tout le monde, Célestine, elle aussi, procède à sa propre enquête
concernant l’assassinat de la petite fille. Selon ses présuppositions et ses convictions, le
coupable n’est autre que Joseph, le personnage le plus énigmatique du roman. On peut
soutenir que c’est justement par cette accusation que Célestine donne plus de consistance à cet
homme, qui échappe sans cesse à toute définition. Il y a des signes, relevés par elle, qui
pourraient renvoyer à sa culpabilité : par exemple, elle a peur de « son énorme mâchoire de
bête cruelle et sensuelle » (501)10, il a une « bouche de crime, et ses yeux de crime » (582), et,
ne sachant rien de son passé11, elle se demande d’où il vient : « [e]st-ce le bagne qu’il
rappelle ou le couvent?…» (504).
Elle essaie de mener son enquête : c’est justement l’habileté diabolique de l’assassin,
qui ne laisse aucune trace compromettante, qui lui permet d’accuser Joseph. Elle recherche
également les indices de la férocité de Joseph – par exemple, sa manière jouissive de tuer les
canards en faisant durer leur agonie –, ensuite elle lui pose directement la question. La
tranquillité de Joseph augmente à la fois la terreur et le désir de Célestine. À son tour, le
lecteur reste perplexe, parce que les convictions de Célestine s’expliquent sans doute par les
grossissements de son imagination – Célestine attribue le crime à Joseph –, sans que,
toutefois, l’innocence éventuelle de celui-ci soit prouvée.
Dans cette affaire, seul le rôle de la victime est rempli d’une manière ”satisfaisante”,
c’est-à-dire conforme aux règles du roman policier. Dans la représentation de ce fil de
l’intrigue, ces règles sont particulièrement mises à mal.

mixte de tension et de gratuité), comme aussi dans la même stratégie de rendement. », in Jacques Dubois, Le
Roman policier ou la modernité, Paris, Nathan, 1992, p. 17.
10
La mâchoire dans La Bête humaine de Zola, conformément d’ailleurs aux théories de Cesare Lombroso
sur le criminel-né, est le signe évident de la culpabilité de Jacques : « Il venait d’avoir vingt-six ans, également
de grande taille, très brun, beau garçon au visage rond et régulier, mais que gâtaient des mâchoires trop fortes.
», in Émile Zola, Les Rougon-Macquart, édition intégrale publiée sous la direction d’Armand Lanoux, études,
notes et variantes par Henri Mitterand, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Fasquelle-Gallimard, 1966, t. IV., p.
1026. Au moment de l’assassinat de Séverine, ce sont justement les mâchoires qui rendent le visage de Jacques
méconnaissable – le récit reprend et module la description antérieure : « Il avait sa tête ronde de beau garçon,
ses cheveux frisés, ses moustaches très noires, ses yeux diamantés d’or, mais sa mâchoire inférieure avançait
tellement, dans une sorte de coup de gueule, qu’il s’en trouvait défiguré » (1294). La mâchoire comme indice est
associée également à l’incertitude de l’identité du personnage.
11
Pendant l’absence de Joseph, Célestine essaie de fouiller la chambre de celui-ci en quête des indices
révélateurs, soit en rapport avec le crime, soit en rapport avec l’homme lui-même, mais elle ne trouve rien : «
Les objets qu’il possède sont muets, comme sa bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front… Le
reste de la journée, j’ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de Joseph, énigmatique, ricanante et
bourrue, tour à tour » (591). Le mystère qui entoure Joseph et qui excite l’imagination de Célestine renvoie
d’une manière indirecte aux problèmes d’identité de Célestine.
Le vol de l’argenterie

Il semble qu’entre le cadavre de la petite Claire retrouvé dans la forêt de Raillon et le


petit café de Cherbourg, il y ait une liaison secrète, invisible, comme le pense d’ailleurs
Célestine, et cette liaison est renforcée par un chaînon intermédiaire : la disparition de
l’argenterie des maîtres. L’affaire suscite de nouveau des enquêtes, privées ou officielles, et il
y a une nouvelle répartition des rôles. Les victimes sont les maîtres, Mme et M. Lanlaire, les
enquêteurs officiels sont les magistrats, les privés sont, de nouveau, Célestine, et aussi et
surtout Mme Lanlaire: « Elle avait chaque jour des combinaisons nouvelles et biscornues,
qu’elle transmettait aux magistrats, lesquels, fatigués de ces billevesées, ne lui répondaient
même plus… » (659). Le ou les malfaiteur(s) reste(nt) non-identifiés, en revanche –
conformément à la logique de l’ordre social – les premiers suspects sont les serviteurs. Dans
ce cas, le journal même de Célestine risque fort de constituer un indice compromettant pour
elle et pour Joseph.
Tout comme pendant l’affaire de la petite Claire, les habitants sont préoccupés par le
crime. Il y a une quantité de criminels possibles : « les gens du pays affluèrent, demandant à
déposer. L’un avait vu un homme blond “qui ne lui revenait pas” ; l’autre, un homme brun
“qui avait l’air drôle”. Bref, l’enquête demeura vaine. » (658) Le procureur de la République
n’a aucune piste :

Il va sans dire qu’on examina aussi les allées du jardin, les plates-bandes, les murs, les
brèches des haies, la petite cour donnant sur la ruelle, afin de relever des traces de pas et
d’escalades… Mais la terre était sèche et dure ; il fut impossible d’y découvrir la
moindre empreinte, le moindre indice. La grille, les murs, les brèches des haies gardaient
jalousement leur secret. (657-658)

Dès lors la justice ne tarde pas à abandonner définitivement l’instruction : à son avis, « le
coup a été exécuté par d’experts cambrioleurs de Paris. » (659)
Le savoir de Célestine sur l’affaire est, de nouveau, médiatisé, parce qu’elle tient ses
informations du récit que Joseph fait aux magistrats (653). Elle est cependant persuadée de sa
culpabilité, et, parallèlement, elle se sent de plus en plus attirée par lui : c’est que « tout crime
– le meurtre principalement – a des correspondances secrètes avec l’amour… Eh bien, oui,
là!… un beau crime m’empoigne comme un beau mâle…» (655)12.

12
Quant à l’assassinat de la petite Claire, on lit les mots suivants : « Malgré l’horreur sincère qu’inspire
ce meurtre, je sens parfaitement que, pour la plupart de ces créatures [il s’agit des femmes qui se trouvent chez
l’épicière], le viol et les images obscènes qu’il évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais certainement une
atténuation… car le viol, c’est encore de l’amour… » (498).
C’est ici qu’il faut parler d’une autre ”affaire” qui remonte au passé de Célestine et où l’amour et le crime
sont inextricablement liés l’un à l’autre. Il s’agit de l’affaire Georges, évoquée dans le chapitre VII et qui remplit
également la fonction de miroir : on constate que, dans tous les cas, la fascination érotique est inséparable du
meurtre. Georges, qui est gravement malade, connaît pour la première fois dans sa vie les délices de l’amour
dans les bras de Célestine. Tout comme dans La Peau de chagrin de Balzac, ici aussi la dépense de trop
d’énergie mène à la mort précoce. Célestine le “tue”, tout en acceptant de se sacrifier elle-même, puisqu’elle
risque d’être contaminée par la maladie. Elle est également consciente du fait que, si elle se refuse au moribond,
elle commet également un crime. Ce qui fait la particularité de cette affaire, c’est l’ambiguïté des rôles : Georges
et Célestine sont à la fois victimes et meurtriers.
Comme « le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de religieux
» (655), Célestine, de même que certains anarchistes, considère ce vol comme une sorte de
rétablissement de l’équilibre social : « Ce qui leur arrive, c’est la justice. En les dépouillant
d’une partie de leurs biens, en donnant de l’air aux trésors enfouis, les bons voleurs ont
rétabli l’équilibre » (655). On constate là qu’un point de vue strictement social donne un sens
bien précis à l’oxymore bons voleurs. Si Célestine, comme elle le dit, n’a « aucun scrupule à
jouir de l’argent de Joseph, de l’argent volé. » (663), c’est qu’à ses yeux tout cet argent a déjà
été volé. Cette constatation nous mène à nous interroger sur le crime comme fondement de
l’ordre social.

Crime et ordre social

À part les crimes dont on a déjà parlé, il y en a encore d’autres qui sont évoqués d’une
manière ou d’une autre dans le roman. Il semble que, comme dans les romans de Balzac,
l’ordre de la société représentée repose sur des crimes ignorés. Au début de son journal, dans
le deuxième chapitre, Célestine dit que le riche est « quelquefois meurtrier » (406). Cette
constatation est très riche de sens.
On apprend ainsi que le père de Monsieur « fut condamné à dix ans de réclusion, ce
qui, en comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte qu’il avait
commis, fut jugé très doux » (401). M. Lanlaire a donc bien hérité d’un argent qui a été volé13.
Selon toute vraisemblance, le père de Madame, “marchand d’hommes”, était pire encore.
Célestine partage avec le lecteur l’histoire « louche » (545) de l’argenterie : « Le père de
Madame serait rentré dans ses fonds, et grâce à une circonstance que j’ignore, il aurait gardé
l’argenterie par dessus le marché… Un tour de filou épatant !… » (545). Selon cette logique,
le voleur – en l’occurrence Madame Lanlaire, qui a hérité de l’argenterie volée – sera
également volé à son tour 14. L’ordre n’est que désordre, et le mouvement (de l’argent et des
biens d’un propriétaire à l’autre) n’est pas seulement le signe de l’époque, mais aussi celui du
roman15.
Le rapport entre le maître et le domestique est fondé sur l’exploitation de ce dernier.
Les maîtres sont en fait des vicieux qui exigent des autres des vertus (571), cependant que le
domestique est un « monstrueux hybride humaine » (496), qui se trouve entre deux classes et
qui est contaminé par les vices de la bourgeoisie. Le domestique n’a pas le choix : il doit
accepter le rôle du volé, le rôle de la victime, car pour lui, il n’y a pas de justice: « Que
deviendrait la société si un domestique pouvait avoir raison d’un maître ?… Il n’y aurait plus

Tout en éprouvant de la douleur, Célestine est prudente, parce qu’elle se considère comme coupable : « Ô
misère humaine !… Il y avait quelque chose de plus spontané que ma douleur, de plus puissant que mon
épouvante, c’étaient mon ignoble prudence et mes bas calculs… » (487). Elle fait disparaître ce qui pourrait
l’accuser. Ainsi, le meurtre, si c’en est bien un, reste inaperçu pour tout le monde. Cette affaire attire aussi notre
attention sur un fait cardinal : il devient de plus en plus difficile de définir d’une manière précise le crime.
13
Dans le chapitre VII (p. 456), Mme Lanlaire qualifie elle-même de voleur le père de son mari.
14
Il est donc tout à fait logique de supposer que Célestine, la bourgeoise, sera également volée une fois.
15
Par la représentation des crimes ignorés, le roman subvertit, une fois de plus, les règles du roman
policier.
de société, Mademoiselle… Ce serait l’anarchie… » (565), comme l’explique le juge de paix
à Célestine.
Il s’avère donc impossible de réparer le crime commis envers les domestiques,
d’autant plus que les lois de cette société sont intériorisées par eux. Il doivent subir « la honte
des regards policiers » (572) des maîtres. Ces derniers sont donc “naturellement” associés à
la police, qui est l’incarnation de la loi16. Les femmes de chambre sont aussi volées par les
placeuses elles-mêmes17, et même, pour comble, exploitées par les “charitables” sœurs de
Neuilly :

Leur truc était simple et c’est à peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que les
filles incapables de leur être utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un profit quelconque,
elles les gardaient prisonnières, abusant de leurs talents, de leur force, de leur naïveté.
Comble de la charité chrétienne, elles avaient trouvé le moyen d’avoir des domestiques,
des ouvrières qui les payassent et qu’elles dépouillaient, sans un remords, avec un
inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs toutes petites économies,
après avoir gagné sur leur travail…(569)

Pour survivre, l’exploité est donc incité à commettre à son tour des crimes. L’exemple
parfait en est l’histoire racontée par le jardinier dans le chapitre XV : s’il veut obtenir la place
chez la comtesse, il doit renoncer, avec sa femme enceinte, à avoir un enfant ; ils sont donc
condamnés soit à la stérilité, soit à l’avortement clandestin, soit à l’infanticide. D’une manière
vraiment absurde, c’est la maternité qui devient un crime.
Le roman nous présente donc une société essentiellement criminelle, où une partie
importante de la population, les exploités, devient criminelle sans le vouloir ou doit subir le
crime : « On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore être volée,
que de crever, comme des chiens, dans la rue… Le monde est joliment mal fichu, voilà ce qui
est sûr… » (592). On peut ruser, on peut même voler les maîtres (comme le fait probablement
Joseph, et, avec lui, Célestine), mais il semble bien qu’on ne puisse pas sortir de cette logique.
Une manière de la pervertir, de l’intérieur, est, comme on va le voir, l’écriture.

2. LE DISPOSITIF DE L’ENQUÊTE

Comme on l’a déjà dit, l’acception du terme d’“enquête” est plus large, c’est
seulement en partie qu’il est associé dans le roman à l’enquête policière. Le journal de
Célestine est un instrument de connaissance de soi 18 : « Je tâche à couvrir ce bruit ridicule du
bruit de mes souvenirs anciens, et je ressasse passionnément ce passé, afin de reconstruire

16
Le titre de cette étude, citation tirée du roman, renforce cette constatation : dans ce cas il s’agit des yeux
de la maîtresse, Mme Lanlaire.
17
« Si, après des discussions, des enquêtes humiliantes et de plus humiliantes marchandages, vous
parvenez à vous arranger avec une de ces bourgeoises rapaces, vous devez à la placeuse trois pour cent sur
toute une année de gages… Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la place qu’elle vous a
procurée. Cela ne la regarde pas… son compte est bon, et la commission entière exigée. Ah ! elles connaissent le
truc ; elles savent où elles vous envoient et que vous reviendrez bientôt… » (592).
18
Voir l’article déjà cité de Gabriella Tegyey, p. 94. Des objets, par exemple la photo de M. Jean,
“matérialisent” en quelque sorte le passé de Célestine.
avec ses morceaux épars l’illusion d’un avenir, encore » (471). Mais dès le début du roman, le
thème du regard est présent, c’est ce qui lie entre eux les éléments du dispositif de l’enquête.
L’analyse du premier souvenir évoqué par l’auteur du journal peut être révélatrice: il s’agit de
son arrivée chez M. Rabour, en Touraine. Pendant la route, « [le] cocher me regardait du coin
de l’œil. Je l’examinais de même » (383). Le regard ne scrute pas seulement la surface, il
essaie de capter la profondeur, l’examen de Célestine mène à une connaissance qui semble
sûre : « Je vis tout de suite que j’avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi, à un
domestique pas stylé et qui n’a jamais servi dans les grandes maisons » (383). Grâce à son
savoir déjà acquis, grâce aussi à sa capacité de révéler les choses cachées, Célestine réussit à
saisir l’identité des êtres – du moins c’est ce qu’elle s’imagine19.
La lutte des regards continue : la gouvernante de M. Rabour regarde à son tour la
nouvelle venue : « Ses yeux gris indiquaient la méchanceté, une méchanceté froide, réfléchie
et vicieuse. À la façon tranquille et cruelle dont elle vous regardait, vous fouillait l’âme et la
chair, elle vous faisait presque rougir » (384). Par ce qui est visible, par ce qui est offert
comme indice, le regard pénétrant essaie de saisir l’essence, l’identité, dans sa nudité
concrète.
Dans ces exemples, le regard établit une relation interpersonnelle entre égaux (femme
de chambre – cocher, femme de chambre – gouvernante), mais dans d’autres cas le regard met
en rapport l’homme et la femme : il s’agit de la première rencontre entre M. Rabour et
Célestine. Il est le maître, mais cette fois la relation sociale n’est pas accentuée. Ce qui est mis
en évidence ici, c’est avant tout la relation entre le regard et la sexualité. M. Rabour n’a pas
un regard déshabilleur : « Depuis le moment où il est entré dans le salon, ses yeux restaient
obstinément fixés sur mes bottines » (385). Le regard porté sur cet objet indique ce qui n’est
pas encore révélé, la perversion sexuelle du maître. L’indication de cette direction du regard,
révélateur de ses désirs est en même temps un signe textuel : il s’agit là d’un prolepse, le texte
fait référence à ce qui est à venir, c’est-à-dire la représentation de cette perversité dans une
scène devenue célèbre.
Le rapport entre M. Lanlaire et Célestine constitue une autre variation de ce dispositif.
À partir des signes du corps, Célestine est capable, de nouveau, d’identifier le caractère :

Les cheveux drus et frisés, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres
charnues, très rouges et souriantes, attestent la force et la bonne humeur… Je parie qu’il
est porté sur la chose, lui… J’ai vu cela, tout de suite, à son nez mobile, flaireur, sensuel,
à ses yeux extrêmement brillants, doux en même temps que rigolos. […] Comme la
plupart des hommes peu intelligents et de muscles développés, il est d’une grande
timidité. (393)

Il va de soi que le regard de Monsieur est un regard déshabilleur, essayant d’imaginer ce qui
se cache sous les vêtements.

19
Sans oublier toutefois le fait que Célestine ne connaît pas encore Joseph, qui reste à tout jamais une
énigme pour elle. C’est ce qui peut expliquer en partie cette attirance qu’elle éprouve envers lui. Dès les
premiers moments, elle considère le regard de Joseph comme gênant (398), et son silence, signe de son
impénétrabilité, la trouble.
Le travail du regard enquêteur peut être complété par celui de l’odorat, également
instrument de connaissance : « Il dégage je ne sais quoi de puissant… et aussi une odeur de
mâle… un fumet de fauve, pénétrant et chaud » (395). Ce qui est en jeu dans ces regards
croisés, c’est la sexualité, en principe interdite, entre le maître et la servante. Le désir nu peut
être saisi par des « signes » qui le trahissent : « Et sur sa personne robuste, fortement
musclée, je reconnaissais les signes les plus évidents de l’exaltation amoureuse.20» (436)
Une autre variation s’établit entre la maîtresse et la servante, dont l’exemple parfait est
fourni par le rapport entre Mme Lanlaire et Célestine. Dans ce cas, le rapport entre les
positions, qui découle de la relation sociale, entre prioritairement en jeu : la maîtresse occupe
la position haute, Célestine la position basse. Madame a « des yeux d’avare, pleins de
soupçons aigus et d’enquêtes policiers… » (389). La loi se trouve aux côtés de celui qui tient
la position haute. Conformément à cette logique, la scène se transforme tout de suite en un
interrogatoire, où Mme Lanlaire joue le rôle de l’enquêteur, et Célestine celui du suspect : «
Lorsque, en m’interrogeant sur ceci, sur cela, sur mes aptitudes et sur mon passé, elle m’a
regardé avec cette imprudence tranquille et sournoise de vieux douanier qu’elles ont toutes… 2
1
» (389).
Le chapitre XV nous rapporte des interrogatoires comparables qui ont lieu chez la
placeuse, Mme Paulhat-Durand. Il s’agit alors de « la rencontre de […] trois êtres vulgaires
[la placeuse, la maîtresse et la femme de chambre], en ce vulgaire décor. […] Cela me parut,
à moi, un drame énorme, ces trois personnes qui étaient là, silencieuses et se regardant…
J’eus la sensation que j’assistais à une tragédie sociale, terrible, angoissante, pire qu’un
assassinat ! (610). Ces mots de Célestine sont lourds de signification. C’est l’existence même
de ce dispositif réunissant trois personnes qui constitue le véritable crime, et ce qui est
réellement tragique, c’est qu’il semble qu’il n’y ait aucune possibilité de subvertir ces
données. Pendant cet interrogatoire « méticuleux, méchant, criminel » (611), chacun joue un
rôle bien déterminé – et qui correspond aux rôles bien connus du roman policier : la maîtresse
tient celui de l’enquêteur, la placeuse celui du témoin, la femme de chambre est forcée à
occuper le rôle du suspect, voire du criminel.
Toutefois, on ne peut subvertir les données de ce dispositif que de l’intérieur, et c’est
justement le journal qui est en le moyen et le support : la femme de chambre, condamnée au
rôle du suspect, y prend en effet la position de la maîtresse, celle de l’enquêteur, et, vice-
versa, la maîtresse se retrouve dans la position inférieure. C’est la femme de chambre qui
regarde et c’est la maîtresse qui est, à son tour, regardée. Revanche sociale qui s’accomplit
dans et par l’écriture, lieu d’une sorte de discours utopique, dans le sens que Michel de
Certeau donne à cette notion :

20
Ce qui fait la particularité de cette scène, c’est le dédoublement du dispositif : Mme Lanlaire épie son
mari, qui épie Célestine.
21
La nouvelle venue est forcément exposée aux regards : « Ils [c’est-à-dire les maîtres] m’observaient,
chacun, selon les idées qui les mènent, conduits, chacun, par une curiosité différente » (396). On constate donc
que, en quelque sorte, c’est le regard qui crée son objet. Étant donné que cette fois l’objet est une femme de
chambre, outre les questions de l’identité, de la connaissance, c’est la question sociale qui se pose avec acuité :
Célestine est un objet à exploiter.
Mille façons de jouer / déjouer le jeu de l’autre, c’est-à-dire l’espace constitué par
d’autres, caractérisent l’activité, subtile, tenace, résistante, de groupes qui, faute d’avoir
un propre, doivent se débrouiller dans un réseau de forces et de représentations établies.
Il faut « faire avec ». Dans ces stratagèmes de combattants, il y a un art des coups, un
plaisir à tourner les règles d’un espace contraignant22. (souligné par l’auteur)

Pour pouvoir regarder, il faut un œil: « Je possédais déjà un œil très sûr. Rien que de
traverser rapidement un intérieur parisien, je savais en juger les habitudes, les mœurs, et,
bien que les meubles mentent autant que les visages, il était rare que je me trompasse… »
(546). Cette capacité de “lire” les choses, les êtres, le monde, et de pénétrer par le regard
jusqu’à l’essence s’exprime dans des métaphores : « Ce n’est pas de ma faute si les âmes,
dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent un si forte odeur de pourriture »
(382). La nudité renvoie toujours à l’essence d’une chose ou d’un être: « De cette façon, elle
deviennent pour vous autre chose qu’une maîtresse, presque une amie ou une complice,
souvent une esclave…» (407). À propos de Mme Lanlaire, Célestine écrit : « Je connais ces
types de femmes et je ne me trompe point à l’éclat de leur teint. C’est rose dessus, oui, et
dedans c’est pourri… » (391). Il en découle qu’il y a un rapport métonymique entre les êtres
et leur maison, cette dernière servant à cacher la vérité nue :

De l’extérieur, mon Dieu !… avec les grands massifs d’arbres qui l’encadrent
somptueusement et les jardins qui descendent jusqu’à la rivière en pentes molles, ornés
de vastes pelouses rectangulaires, elle a l’air de quelque chose… Mais à l’intérieur…
c’est triste, vieux, branlant, et cela sent le renfermé… (390-391)

Les vrais criminels sont les riches, qui ne sont sauvés que par l’apparence :

Tout ce qu’un intérieur respecté, tout ce qu’une famille honnête peuvent cacher de
saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences de la vertu… ah ! je connais
ça !… Ils sont beau être riches, avoir des frusques de soie et de velours, des meubles
dorés : ils ont beau se laver dans des machines d’argent et de faire de la piaffe… je les
connais!… Ça n’est pas propre… Et leur cœur est plus dégoûtant que ne l’était le lit de
ma mère23. (451)

Le journal devient donc le lieu de la résistance, le lieu du surgissement d’un discours


de ceux qui sont privés, justement, de tout discours. Mais, à la fin du roman, on constate que
Célestine, compagne d’un criminel supposé et qui du coup en est la complice, à défaut d’être
elle-même criminelle, prend effectivement la place des maîtres : elle devient à son tour la
détentrice de la loi. Dans ce nouveau dispositif, c’est Célestine qui aura la position haute, et
ses bonnes la position basse : « Ce qu’elles sont exigeantes, les bonnes, à Cherbourg, et
chapardeuses, et dévergondées ! Non, c’est incroyable, et c’est dégoûtant… » (664). Est-ce

22
Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, I. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, pp. 35-36.
23
Comme dit Pierre Michel (note 44 du chapitre V, p. 1264.), Célestine peut être considérée comme le
porte-parole du romancier en définissant ici une esthétique de la révélation. On a déjà vu que la dédicace de
Mirbeau renforce cet aspect en qualifiant l’œuvre de « livre sans hypocrisie » (377).
une revanche ? Est-ce la défaite de Célestine ? Est-ce l’aveuglement24 ? Le lecteur est pris
d’amertume : le journal retrace en fait l’itinéraire social d’une femme vers une position
bourgeoise. Toutefois, l’existence du journal lui-même prouve la possibilité d’une analyse
claire des mécanismes d’un ordre social, permet de parler de l’oppression des faibles, mais
aussi de l’imitation des maîtres par des servantes : en fin de compte, il est le compte rendu
lucide de la perpétuation du même ordre injuste, de l’impossibilité d’y échapper, puisque,
même si on occupe la position haute, on obéit encore aux impératifs du dispositif. D’autre
part, conformément à cette logique, un(e) autre doit prendre la position du faible – l’ascension
de Célestine crée une position pour une femme de chambre. Le cercle est vicieux, il faut
”vivre avec”, mais le journal témoigne également du fait que le re-surgissement d’un discours
qui rend compte des tactiques25 d’une femme de chambre est désormais possible.
Sándor KÁLAI
Université de Debrecen (Hongrie)

24
Dans la note 119 du dernier chapitre (p. 1312), Pierre Michel fait la synthèse des différents types
d’interprétation concernant le dénouement du roman.
25
« Par rapport aux stratégies, […] j’appelle tactique l’action calculée qui détermine l’absence d’un
propre. Alors aucune détermination de l’extériorité ne lui fournit la condition d’une autonomie. La tactique n’a
pour lieu que celui de l’autre. Aussi doit-elle jouer avec le terrain qui lui est imposé, tel que l’organise la loi
d’une force étrangère. Elle n’a pas le moyen de se tenir en elle-même, à distance, dans une position de retrait,
de prévision et de rassemblement de soi : elle est mouvement “à l’intérieur du champ de vision de l’ennemi”,
comme le disait von Bülow, et dans un espace contrôlé par lui », in. Michel de Certeau, op. cit., pp. 60-61.