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Olivier Abel France, quelle est donc ta tristesse ? In: Autres Temps. Cahiers d'éthique sociale

France, quelle est donc ta tristesse ?

In: Autres Temps. Cahiers d'éthique sociale et politique. N°45, 1995. pp. 78-81.

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Abel Olivier. France, quelle est donc ta tristesse ?. In: Autres Temps. Cahiers d'éthique sociale et politique. N°45, 1995. pp. 78-

81.

doi : 10.3406/chris.1995.1746 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/chris_0753-2776_1995_num_45_1_1746

FRANCE,

QUELLE EST DONC

TA TRISTESSE ?

Olivier Abel

Les feuilles mortes ont déjà été balayées, mais les sondages restent

gris et la Bourse stagnante, car ce n'est pas le temps qu'il fait qui ap

porte

grognons, plaintifs et râleurs. Pour l'étranger qui débarque à Paris, et s'attend à trouver une certaine douceur de vivre, ou bien cette courtoi siequi fît pendant des siècles la réputation de notre pays, ou bien cet enthousiasme qui semble régulièrement secouer son histoire politique, quelle déception ! Et l'on s'étonne que le touriste marque le pas ! Trop souvent, les garçons de café pressés aboient leurs additions, les com

merçants

dérobent à votre question. Pour l'étranger en provenance d'un pays de la périphérie pauvre et lointaine, le plus grand étonnement sera le mélange entre l'apparente

richesse, santé et bien-être, et cet air grincheux ou abattu que dégagent les visages. Il aura l'impression que quelque chose lui échappe. Il pourra s'y habituer, et même à la longue s'en faire une seconde nature. Mais ne faut-il pas chercher davantage à comprendre cette mauvaise humeur, et ne faut-il pas davantage s'en étonner ? Au niveau le plus superficiel, il y a d'abord une certaine grogne po

la morosité. Hors toute variation saisonnière les Français sont

vous regardent comme un voleur potentiel, et les passants se

litique.

Plus encore que râler, pourtant, les Français aiment à être en

thousiastes

: plus exactement ils s'aiment enthousiastes, c'est-à-dire

unanimes. Le rêve de la Révolution française, ce serait une universelle et permanente Nuit du 4 août, où tous ensemble aboliraient leurs

Olivier Abel est professeur de philosophie et d'éthique à la Faculté protestante de théologie de Paris.

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créances et leurs privilèges dans une sorte de fraternité soudaine. Mais cet enthousiasme ne pouvant durer éternellement, il est destiné à faire bientôt place à une profonde dépression politique. Les Français n'en attendent plus rien après en avoir tout attendu, et gagnent à chaque fois ceux qui le comprennent plus vite que les autres. L'insurrection se présente alors comme l'inversion de ce scénario ordinaire, le retourne mentde la dépression en enthousiasme, le sentiment soudain partagé que l'on peut recommencer ensemble et définir d'autres règles du jeu. En attendant, les effets combinés du système électoral et de ce tem

pérament

font que le pays est captif d'un rythme où il passe alternat

ivementd'un gouvernement sans critique (et d'ailleurs sans véritable

appui) à une critique sans gouvernement (il n'y a plus de respons ables), et ni ceci ni cela n'est très sain. Au début en effet chacun vaque à ses intérêts privés et fait valoir les plaintes corporatistes pour lesquelles le gouvernement a été élu. La déception venant, la hargne s'en mêle : les diverses oppositions et factions ont d'ailleurs électora- lement intérêt à porter la critique au-delà du raisonnable, et c'est un facteur important du sentiment que tout va mal en France. En outre les médias amplifient le phénomène parce qu'ils sont souvent plus sen sibles à ce qui fait mal qu'au reste. Non que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes, ni que l'on puisse définir un « intérêt commun » qui permettrait de faire taire la presse critique ou les récalcitrants. Mais ce que l'on peut demander au débat politique, c'est le minimum de non-contradiction dans les cri

tiques

et les justifications que l'on propose : de les admettre également

pour soi et pour ses adversaires. Le débat public suppose d'intercaler

plus finement l'expression des accords (plutôt que les noyer sous des

différences imaginaires) et celle des véritables dissentiments. Nous de

vons

Mais il faut aller plus loin dans notre analyse. Car la tristesse répu

sortir de l'alternative entre désir d'unanimité et guerre de religion.

blicaine

dont l'idéal républicain, depuis bientôt deux siècles, a enfourché le mythe du progrès industriel. Des auteurs aussi différents que saint Simon et Guizot, relayés par la philosophie des Ecoles Normales et par la littérature « progressiste », puis par la grande idée mendèso- gaulliste et communiste des « Plans », ont défini ce régime. Si les Français sont foncièrement républicains, égalitaires comme ces gar çons de café qui vous montrent à chaque pas qu'ils ne sont en rien des « serviteurs », c'est qu'ils voient d'un bon œil la suppression de tous les emplois qui peuvent être remplacés par des machines. On n'a plus besoin de poinçonneurs dans le métro.

excède cette grogne politique, et tient peut-être à la façon

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Et si nous avons comparativement plus de chômage qu'ailleurs, cela tient peut-être à cette mentalité nationale et durable, qui, comme l'his toire profonde de Braudel, mettra longtemps à évoluer. Nous ne parve nons pas à penser la solidarité ni la justice en dehors du partage des fruits de cette croissance-là. Notre tristesse actuelle s'alimente aussi de cette impuissance. La République, votée par les poinçonneurs des Lilas, les a supprimés. Ont-ils été émancipés pour autant ? Que sont- ils devenus ? Car ce n'est pas le progrès technique et industriel qui dé cide, mais un Marché planétaire qui supporte très bien les petits em plois plus ou moins domestiques. En effet, il veut moins la

productivité industrielle que la rentabilité financière, et il ne se préoc

cupe pas de

l'universel échange par la productivité. Alors, et tant que dans les dé

bris

désir de vivre-ensemble, les anciens poinçonneurs des Lilas se décou vrent trahis dans le projet même qui avait fait l'espoir de plusieurs gé

nérations.

cher pays de leur enfance, le pays perdu de la Dauphine et des congés payés, celui d'un espoir qui ne fredonne plus dans les têtes. Il y a peut-être un plan plus profond, plus latent encore, probable mentplus irrémédiable, où s'alimente notre hexagonale mélancolie, et ce serait une troisième interprétation possible. Voici très longtemps que le centralisme français s'est dévoué à l'Universel : idéal courtois ou Etat cartésien, culture classique ou émancipation universelle, en leur nom le pays a dû sacrifier ses « hérésies » religieuses les plus pro metteuses, puis ses langues « provinciales » les plus vivaces, enfin tout ce qui faisait ses chansons et ses sources. Pour accéder à l'univers alité,la France a coupé méthodiquement toutes ses racines, et pour accéder à la citoyenneté française, il faudrait aujourd'hui encore lais ser au vestiaire ce qui nous reste.

Or cette culture de l'universel se découvre soudain provinciale, dé trônée de l'universalité par une civilisation planétaire qui brûle les cul tures qui l'ont le plus servie (un peu comme l'Ile-de-France est la pro

vince

sentiment de n'avoir pas gardé de quoi cultiver sa différence, ses mœurs, son paysage. « Tous ces sacrifices, tout ce gâchis pour rien », semble se lamenter notre nation vieillie, contemplant désolée ses ter roirs en jachères et sa mémoire bêtement simplifiée. Et la mélancolie redouble de refuser quand même de décliner, de vouloir être dans le même temps un pays « gagnant » mais aimé dans le monde, et de ne

pas y arriver.

donner une identité sociale à ceux qui ont été chassés de

de l'ancien mythe un nouveau mobile n'a pas été trouvé à notre

Loin de faire mieux que leurs parents, ils soupirent après le

qui a le plus souffert du colonialisme parisien). Et cela avec le

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Rien de tout cela n'est peut-être vrai, mais le sentiment semble là, tenace comme un rhumatisme, comme un désœuvrement amer. Là où il pointe, se mêlent un profond conservatisme, contre tout nouvel en thousiasme, et l'obscur désir d'une catastrophe qui engloutirait aussi les autres cultures. C'est ce malaise dans la civilisation française que désignerait ainsi notre mélancolie. Ces trois lectures de la morosité française laissent pourtant de côté l'explication la plus simple : on est triste parce qu'on est délicieuse mentbien, et qu'avec le temps ce bonheur est toujours déjà fragile et condamné. Un tel sentiment serait éminemment sympathique : on le connaît au piano par l'obsédante répétition des barcarolles de Fauré, ou à l'accordéon par cet art de la rengaine qui fait tressaillir les pas sants. Il est vrai que le pays a ses humeurs comme il a ses humours particuliers, à l'instar de tous les pays, mais le paysage n'y est pas si sombre. On y trouve de l'invention, de l'enjouement, et le simple désir de faire place à des enfants qui recommenceront tout autrement. Ils ne cracheront pas dans la soupe politique, cohabiteront dans une cité enfin libérée du conflit ravageur entre productivité et rentabilité, et fe ront de nos vieux universaux les figures d'une culture « régionale » à recréer. Cela est peut-être vrai, mais alors pourquoi tant le cacher dans des jardins clos ? Pourquoi tant de gens froids, soupçonneux et toujours pressés, pour gagner quel espace et quel temps ailleurs ? Quand tout va bien, ce qui est souvent tout à fait le cas, pourquoi se plaindre en core de la santé ou du ciel, comme si l'on voulait montrer que la vie est juste, que les biens et les maux se distribuent sur plusieurs registres mais de manière équitables. Comme si l'on voulait encore dire qu'on mérite bien sa part de bonheur. Comme si l'on n'avait pas le courage d'être heureux, tranquillement. Comme si par nos plaintes ou nos gro gnements nous voulions conjurer l'envie que nous pourrions inspirer, et que nous craignons par-dessus tout. Comme si on pouvait nous en vier un tel bonheur !

O.A.

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