F. Davoine et J.-M. Gaudillière Séminaire 2010/2011 EHESS, Paris aucune zone grise n'est acceptable ?

Elle l'entraîna de sa main hors de cette tranchée où il perdait son sang... L. Sterne La zone grise, cet "entre" victimes et bourreaux à laquelle nous appartiendrions tous, tant que nous sommes survivants, ce concept proposé par Primo Levi, existe-t-elle ? Françoise Davoine (FD) s'oppose farouchement, dans la prise en charge du traumatisme, à cette notion qui ne serait pour elle qu'excuse à la perversité. Dans la théorie du "trauma retranché" qu'elle a proposée, toute solution de continuité dans la généalogie fait place libre à l'énergie inorganique, toute déliaison horizontale s'emplit de folie ou de perversité (comme toute déliaison verticale, au tissu social, fait conductance au mal et à la douleur). Et la douleur acquiert peut-être dans la théorie de FD et de Jean-Max Gaudillière (JMG) la double dimension qui manquait à son approche, croisement de cette double perte du lien social et du lien généalogique. Tous les blancs de nos pères, au silence imposé des guerres, ne peuvent qu'être dans une présence absolue, mais bourreaux et victimes ne s'y côtoieraient pas.

La folie est arme de guerre contre la perversion "Depuis 1979 on dit toujours la même chose, avec des livres différents": FD aime les cycles, les points de retour, les rencontres d'hommes, de villes, de livres qui se font signe. Le séminaire 2010/11 de FD et JMG est une lecture hypertexte de La vie et les opinions de Tristam Shandy, gentleman, de L. Sterne, XIXè. Sterne, tuberculeux dès l'âge de 22 ans, reprend le rire thérapeutique de Rabelais, propre de l'homme, propre de l'âme, cultive l'ironie autour du trauma. FD d'emblée pose son intransigeance sur les violences sexuelles à enfants, la "culpabilité de salauds" qui hante les victimes, tandis que Lacan lui exposait le "moi faible", la prédisposition, etc...: FD ne supporte pas cette notion-là de structure. Les Anglo-saxons, eux, ont théorisé le traumatisme, tandis qu'organicistes et objectivants, les Français
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lacaniens ne théorisent que ses conséquences, et non son présent absolu. Il s'agit bien pourtant de s'approprier la violence de la victime, l'espace de cette violence autorisée. Il s'agit de développer un cercle de non-violence, symbolisé par un objet, lors de la thérapie: "oui il y a la violence, sauf dans cet espace là", puis d'augmenter peu-à-peu ce périmètre. FD annonce, toujours mais sans nous le livrer, son propre vécu des guerres, tandis que JMG sera plus prolixe, moins retranché sans doute. Il s'agit de "mettre un nom sur une tombe, comme Antigone, tandis que le tyran Créon, lui, milite pour l'effacement des traces... Il y a deux issues seules possibles au trauma, postule FD en ce tout début de séminaire, la folie d'une part, la perversion, la cruauté de l'autre. La folie en amélioration du réel, du bien commun: "être des fous sereins au milieu de canailles", dit une influence de Sterne. La folie est arme de guerre contre la perversion: on cherche et on montre; ou alors on est dans le contrôle, on cultive le champ de la désubjectivation, et voilà l'objet de ce cours: la perversion. Sterne est embarqué dans une course contre la mort: il a la tuberculose aux trousses, et, contemporain de Diderot et Voltaire, il est sans papier dans une France en guerre contre l'Angleterre. Il n'écrit bien que dans le brouillard, faisant le voyage aller et retour entre Boulogne et Montpellier, comme votre scribe ici attiré ! A Toulouse, l'Amour courtois, cette poésie du Xè qui mit en équations les viols et la guerre, les amours de l'oncle Tobie ! Joie chez les troubadours, images des psychotiques, rire à perdre la tête, sens de l'humour. Rire sarcastique, ironique, ou humoristique: quand on se moque de soi, aussi ! Sterne comme Rabelais est dans une littérature qui cherche à soigner , dit FD, la poésie épique est le rythme des pères qui ont fait la guerre et parlent à leurs enfants, ajoutera JMG. Le père ne l'a pas faite et de quoi donc aurait-il parlé dans cet absent, le grand-père maternel pense ou se persuade ou regrette ne pas y avoir tué, tous deux donc sont à côté, à côté du circuit, après la légende, ils n'ont pas parlé la ligne noire, qui métastase encore...

Empathie et douleur ont-elles même nature ? Soit on est dans la stratégie du trauma, soit on est dans celle du désir. Dans Tristam, Elle est dans le champ du désir, mais lui dans celui du trauma. Ici, dans le séminaire, FD et JMG sont tous deux dans des lignes de faille de la guerre, mais la situation semble inverse.
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Cas clinique, dans Denial, de Jessica Stern: elle n'était pas consciente de sa peur, rencontrant des chefs terroristes pakistanais ou des sectes terroristes aux USA, et cela était symptôme déjà, et non avantage. A l'acmé de la symptomatologie peut-être, une perte de la peur. Longtemps après, on arrête son violeur, criminel en série agissant sous la menace d'une arme. Il se suicide. Elle veut comprendre: alors: blocage total. Elle est chanteuse d'opéra, et mène une vie heureuse, mais avec des bizarreries: "je sentais de moins en moins de joie". Scientifique aussi, spécialiste des armes terroristes, mais croyant que dans le champ des "humanités" l'on pouvait rester distincte de l'objet d'étude, comme derrière un microscope, où l'on en a au moins l'illusion; mais il y a une préscience et un excès du savoir du trauma, dit FD, sujet et objet s'interpénètrent, sans heure, "j'étais bonne à ferrer les motivations des hommes violents", dit notre héroïne, développant une empathie, quasiment sans ressenti réfléchi, face aux terroristes. Déni de son PTSD: "je ne voulais pas vivre rivée au passé"; "je voulais étudier la terreur, plus que la sentir". Nous y voilà: cet appât, cette ligne, cette communication autre, cette performance du lien empathique, ce rasa qui nous circule, malgré les arrachements, malgré les solutions de continuité, malgré les failles sociales ou généalogiques, où sans doute et sans appréhension il se mêle à la douleur, au mal, à la folie, à la perversité; il n'y a pas de zone grise, non, mais dans la même faille circulent empathie et douleur, leur nature même peut-elle être pensée comme différente ?? Et les acmés de reviviscence des victimes, et les possessions secondaires du thérapeute; et les délires des indiens comme des puritains qui s'entre-terrorisent, dans Beautiful loosers de L. Cohen.

fata, fatum et fada Sterne est dans le champ du trauma. Mon symptôme, explique FD, c'était de rendre copie blanche aux examens, et de ne pas supporter de parler en public, aux concours. Sterne s'en occupe, de ce symptôme: il parle des premières phrases, qui soignent la folie et le tracas de faire des plans. Ne plus en faire, seule l'origine est ! Une deuxième façon de créer ! Alors qu'on est encore dans l'ambiance des bûchers de sorcières, lui s'attaque à la mélancolie du trauma, attrapant des idées qui ne lui étaient pas destinées, ces pensées sans penseur de Bion, nous rappelle JMG, ces pensées sauvages qui persistent dans l'après du traumatisme. Sterne, pasteur, dit le martyre de la foi, qui fait passage à la perversion, mais n'a ni colère ni zèle, ne se veut pas Tartuffe, imposteur qui pille sous couvert de religion ou de politique, ces perversités issues des guerres ! Et FD nous pose l'énigme: "jusqu'à ce que dieux et les
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hommes agréent, dit Sterne, d'appeler ensemble les choses par le même nom (quand le langage psychotique sera compris de tous, ou quand la vision des rishis redescendra en les voyelles perdues du sanskrit; Lacan lui disait les mots des hommes pleins de fentes), les plus fieffés tartuffes des sciences, de la politique, de la religion, jamais ces gens-là n'allumeront chez moi une plume plus méchante que ce qui va suivre. Sterne distingue et oppose une représentation par le corps, par la forme, là où on n'est pas univoque, et les mots des dieux, des mystiques; fata est ce que le dieu dit, fatum est le destin, fada est la folie... Une folle univocité, ou sinon: les tartuffes, et Sterne se bagarre contre la tartufferie. Le langage ne délimite pas seulement une perte, mais aussi un interstice de circulation certeaulien, où s'insinue le présent absolu du trauma; les "tartuffes" se cramponnent aux mots seuls, les fous circulent les interstices, Sterne appelle à l'unité qui nomme et circule, le trauma métastase à partir d'un originaire dans les césures généalogiques (FD), historiques (de Certeau) et subjectives-linguistiques (cf. psychanalyse, cf. Inde antique).

Mon délire est au croisement de la petite histoire et de la grande histoire Et FD de rapporter alors, enfin, la parole en 1979 de l'échappé de Laborde ayant subi des électrochocs et lui déclarant, ce qui sera clé de sa théorie, comme elle le rapporte dans son livre: "mon délire est au croisement de la petite histoire et de la grande histoire"... Une généalogie du trauma s'impose à elle, retour à J. Stern: le grand-père radiologue irradie sa fille qui meurt, le père scientifique des radiations a trois épouses successives, est juif en Allemagne sous le nazisme; sa soeur est violée, le père ne vient pas la retrouver, ayant eu peur, caché; la mère sans doute aussi est violée. Sterne évoque la transmission transgénérationnelle des effets de la drogue, l'ancêtre meurtri, l'opium, pourquoi tant de doses, la douleur (mais FD prononce-t-elle ce mot ? Ne serait-ce pas la aussi son symptôme ? La douleur et l'absence de pensée sur le même modèle de condensation post-traumatique ! les drogues .... "se dégénèrent" à l'ancêtre... Champ du trauma retranché et théorie de la dégénérescence ? N'est-ce pas là retour vers une théorie, quoi que non génétique, de la dégénérescence ? Moins de position sociale, plus de déliaison, et plus de folie...

Le trauma, un ici-et-là-absolu: l'empathie en déplissement phénoménologique
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Sterne lacanise férocement, pourtant; mais l'oncle Tobie (et le trauma de guerre) ne relèvent pas de ce champ-là, "ce que tout le monde sait". Cas clinique de First do not harm, édité par A. Harris & S. Botticelli, psychanalyse, guerre et résistance, un élève du neveu de Goering, dans la sphère d'appuis de Jung, est un des fondateurs de la société psychanalytique du Brésil, etc..; FD y a écrit sur ces "lignées noires", et non, il n'y a pas de gris, non ! Et soit on collabore avec le déni, sur le versant psychotique, soit on invente quelque chose, il n'y a pas de gris dans l'approche du trauma; "le combat parle, c'est littéral". Une lignée noire du trauma ! Avec les vétérans d'Irak, de 14, etc..., on est toujours dans un présent, le trauma est originaire et on est toujours au début d'un quelque chose avec le trauma, en dépit de toutes les chronologies;une phénoménologie aplatie, simplifiée, déplanie par l'empathie, puisqu'on est dans la faille et qu'on est dans un présent absolu, un ici et là obligé de pleine présence. Sterne dessine son schéma à boucles et retour, sa temporalité est celle du trauma, "j'aimerais bien être linéaire, je ne peux pas".

L'autre radical du trauma, et le tiers cocu, gris, de la psychanalyse Si la cure du trauma n'autorise aucune zone grise, des "individus gris" eux sont possibles, dit P. Levi, ceux-là qui justement n'ont pas fait le choix, ces hommes arendtiens banals et sans pensée... Le tiers, l'autre symbolique de la psychanalyse, est cocu, nous dit alors FD. Cesser d'être un tiers, gris: est-ce aujourd'hui que mon vrai flip-flop, sur ces mots-là de Davoine, pourrait opérer, tailler dans mon corps, l'ouvrir, l'exposer: LE PARLER, CE CORPS, maintenant, littéralement ?? Quitter le comptage, des plaies, des morts, pour la circulation enfin de la pensée en ce corps, évidemment meurtri ? Cocu, et ce troisième de l'amour de Lacan ? Et ces idées seulement interceptées de l'autre, mais qu'il faut se décider à saisir, est-ce cela l'empathie qui enfin force le corps ? Ce gris, oui, qui inclut l'autre pervers, forcément, perversion du gris, du non-dire, de l'abandon à l'autre-que-soit qui nous collapse ! L'autre-pervers, cette issue politique du trauma... Alors que l'Autre, lui, est extrêmement concret. L'autre du fanatisme, tremblement, inspiration, transe, injonction totalitaire, là "où un mot ne veut dire qu'une chose", une emprise. Hors même cette autre transe de l'hystérie. Pervers, politiques, "tous ceux qui n'ont jamais allumé d'étincelle en moi"... Ceux de la distance grise des mots aux choses... "Maintenant je tourne pour devenir auteur, je quitte les tartuffes". Être l'autre mais en direct.

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Beau lapsus de FD: cabaret plutôt que cabinet de l'analyste. Laisser quelque chose de soi au patient. Lui parler autour d'une émotion de soi (un objet, etc...) et le laisser décider.

Le rire du sang Tristam a eu le nez écrasé à la naissance. Métonymie sur la jambe, etc... "mais on ne peut plus s'en sortir, de ces digressions lacaniennes, arrivé là, le réel est interdit, comme à la fin du chapitre Sterne cherche une sortie, chapitre torturé et désespéré, carcan des digressions sur le phallus, comment atteindre à d'autres façons de penser, sans être pris dans ce discours circulaire de la psychanalyse, qui certes émerveille, mais qui débouche sur cette impression de circularité qui risque le stérile, n'arrachant plus au réel ? Je respire maintenant, relisant ces notes, après le trouble désagrément alors ressenti au bout de ce champ-là, au bout de mon introspection sur la circularité infinie de la psychanalyse orthodoxe d'association, de ce "comment en sortir et où aller ?" Par la voie noire, le noir de source, la transgénérationnel du non-dit qui creuse; entre militantisme-tourisme et trauma, dit FD, il y a l'attrait obligé de la chose guerrière, du champ guerrier interdit/obligé. Le capitaine Tristam, donc, n'est pas de ce discours-là du lacanisme, la mort lui court après dans un accès de rire et dans une hémoptysie.

Le temps-fantôme est celui qui fait mal, comme celui du membre-fantôme Retour à l'histoire que tu/je me/te raconte(s), lecteur: je vais vous parler du temps nomade, celui du trauma (celui d'A. Green aussi sans doute). Tobie fut blessé à Namur, il est reblessé, puis reblessé; l'histoire s'inscrit dans la généalogie de Sterne, né en 1713, lors de la paix d'Utrecht. Frères et soeurs de Sterne, morts, en fantômes. Fête des fous, le jour de la fête des innocents, ces enfants massacrés. La succession des veuves est joyeuse, mais il n'y a pas de mot pour dire l'enfant mort de la mère, dit ce texte que j'aurais exhibé et parlé au séminaire si je n'avais pas encore été dans le gris, angelots de nullipare, non-clivés du potentiel-mère, présents: le temps-fantôme est celui qui fait mal, comme celui du membrefantôme. C'est une chronologie qui ne cesse d'aller et venir, comme une douleur; c'est du présent qui circule, revient dans le temps nomade, retour-folie. "Et dans la page blanche tu peux mettre, lecteur, tout ce que tu concupisces "! Les cadeaux de nouvel an reçus par FD: une sortie de psychose, quelques bouquins, tandis
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qu'une autre patiente, elle, apporte son délire, et il faut tenir en face, mais comment ? Le délire est la part des dieux, ce n'est pas un langage métaphysique, pas encore, ce sont des images au présent, comme les dieux grecs, de l'énergie psychique, un langage mythologique, les délirants sont la mythologie, ils rapatrient des catégories de gens, les dieux n'ont pas d'inconscient, ils ne sont pas divisés.

L'analyse davoinienne 1713 - naissance de Sterne, gosse en retour de guerre, démolition de Dunkerque, un lieu hors du temps, constamment détruit; mort de ses frères: "une histoire de cendres". Tous les patients "le savent", dit JMG, ces angoisses perçues, sans mots, ce "quelque chose" de la réalité qui surgit, cette intrusion ressentie, exprimée. JMG enchaîne, les fous ne "voient pas" à travers, mais reçoivent des informations "périphériques" pour l'observateur "normal", qui lui dévie le atématériau (ils reçoivent par le bruit de la porte du bar, etc...); le fou est hypersensible (lien Gödel, dont on dit qu'il cultiva dans son enfance cette hypersensibilité, cette faculté de son oeil pinéal). L'analyste davoinien, alors, donne beaucoup de lui à saisir à ses patients, et non une "bienveillante neutralité", et non plus simplement un refuge du registre "je suis de votre côté" de certaines prises en charge "classiques" du trauma: il faut savoir donner des gages. L'analyse davoinienne se pose bien sur la littérature. Des "détails"... car "rien ne ressemble plus à un champ de destruction qu'un champ de construction", ce mantra archéologique de FD, or la psychanalyse classique se centre sur la destruction, le récit d'atrocités accumulées, alors qu' il s'agit bien de retrouver le fil derrière les cendres. Ni Wittgenstein ni Apollinaire, traumatisés, ne quittent leur uniforme après la guerre. Quand l'outil des mots est cassé, il s'agit d'inventer, de restituer, dirait encore l'archéologue, de montrer ce qui ne peut pas se dire, de "raconter", toutes ces "digressions" de Sterne. Il n'est pas besoin de dater, nous dit ce dernier, car tu es l'auteur de ton histoire; le délire ne doit plus être considéré comme subi passivement, mais comme possible passage de l'objet au sujet. Des interruptions, mais des reprises, comme sur le chantier toujours actif dans ce temps sans plus de dimension, voilà le travail de l'analyse du trauma. Lors des combats le temps s'absente, et les signifiants, mais il y a de l'espace, le traumatisé parle de temps avec l'espace, dans un langage sans temporalité (ou sans cette temporalité à dimension unique que nous impose notre "normalité" à nous qui n'avons pas fait encore la traversée du traumatisme): "j'étais hier à Téhéran" déclare le patient. Géographie de la cure, voyage initiatique, Peregrino, marche,
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bateaux des évadés de la grotte-geôle. "Racontez-moi" votre voyage, et non les images de l'autre, soit-il Freud; le cadre nomade du cabinet doit bien donner à voir ces images géographiques, être cabaret ! Cas clinique, soudain surgit un beau paysage, un "paysage ami", "où l'avez-vous déjà vu, ce paysage ?": "C'est une maison d'enfance, en telle année", et voilà daté le début des abus sexuels, le voyage dans les images restitue le temps de l'histoire.

Sa blessure (et celle de FD qui se livre) est pour la première fois abordée à la fin du livre (chapitre 19, livre VIII). Un tsunami "imaginaire", mais les populations sont mortes, un conditionnel de jeu des enfants (mais sans ce "on dirait que" de la psychose, le terrain de jeu n'existe pas mais il est la réalité). JMG, prolixe aujourd'hui, FD n'en parviendra pas à sa conclusion, nous balance alors dans L'or noir d'Hergé, les attentats, etc...: pourquoi Haddock apparaît-il alors et découvre-t-il les choses ? "J'vais vous expliquer", dit souvent ce nouveau venu... et la pipe explose ! Et vous ne le saurez jamais, pourquoi il est là: "it happens", hasard et nécessité. Reprise du fil, la balle vous est de tout temps destinée, dit Jacques le fataliste de Diderot, comme s'en assure J. Bousquet s'exposant volontairement au feu ennemi pour gagner le noir de source. Blessure, donc, par balle, au genou, en 1692, invalidité, "balle bienheureuse", vers l'écriture; et il est alors tombé amoureux de la Dame, celle de sa vie, et puis l'autre, manipulatrice. Tobie, lui, est blessé à l'"aine", et "toi et moi nous savons de quoi il s'agit", les vétérans disent leurs blessures, leur bataille. Au discours
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stéréotypé, normotypé, admis et sans empathie du "que c'est atroce la guerre", le trauma oppose la blessure et la compassion, qui passe par le "détail".

Une thérapie de proximité, et âme-et-corps (cf. les principes d'intervention de Salmon, 1917: immédiateté des soins, proximité du lieu d’intervention (champ de bataille), simplicité des moyens et du dispositif de soins, espérance de guérison: convaincre le sujet qu’il va guérir: Expectancy). Les pleurs. Le réconfort. L'infirmière. L'enclos du béguinage, la clôture que l'on peut franchir, car on n'y fait pas de voeux, espaces protégés pour jeunes filles en difficulté, spiritualité. Abus sexuel, recherche de conquête intime mais sans sexe, recherche d'immanence, d'un champ de construction. Le délire traumatique est un délire amoureux, mais sans bander. Aucun compromis de FD avec les bourreaux; "Dehors, Monsieur", au thérapeute qui avait abusé de sa patiente et voulait consulter... Trauma et Désir sont deux champs contigus, si on les mélange ça explose. L'amour c'est pareil que la guerre (la blessure, la dépendance-régression): la métaphore maintenant devient possible, le moment où l'on dit "comme" signe le recul de la psychose. Puis, après tout un travail, "il faut être bien en chemin pour atteindre le ravissement amoureux", vient un ravissement mystique, un coup de foudre, une extase, il redevient vivant, sexué, le dimanche après-midi ça lui explose. Syngué Sabour. La blessure est refoulée, la cicatrice gratte, insupportable; il la voit pour la première fois. Universel de toutes les histoires d'amour, érotique spirituel de troubadours (qui était aussi construction contre la vulgarité sexuelle de l'époque), comme le langage maniéré des schizophrènes, critère de diagnostic, dit FD; une sortie de la boue culturelle grossière et fascisante actuelle, une sortie par la délicatesse ! Mais déjà la veuve intervient dans le champ de la saillie... Qu'y-a-t-il sous nos ruines ? Combien de morts nous poussent ? First do not harm, cas clinique: l'analyste affirme son pacifisme, elle est choquée par le GI "bourreau" qu'elle reçoit pour des problèmes sexuels. Elle ne le trouve pas "humain". Puis, elle lui trouve une "zone de combat" commune. FD, gênée à la lecture de cet auteur: culpabilise-t-elle d'une telle zone de combat, elle qui ne soigne pas les bourreaux ? La gêne: la perversion de la dulcinée, non tendre, calculatrice, tournée en mère pour faire bonne figure, nous dit Sterne, recherchant son propre plaisir masturbatoire, fanatisme, inceste. Au trauma, les brutes; au noir de source, les bons et les mystiques; au gris, les truands, les dulcinées perverses.

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On nous a rapproché les murs, dit l'habituée; mais je me retourne, seul, sans voisins... Dans le bus, un peu plus tard, je me retrouve, bien sûr, néoténique et blanchi paraît-il, près des plus jolies jeunes filles. Sterne ouvre le roman moderne, intervenant dans son oeuvre. Dans ce chapitre I du volume IX, daté 1766, soit un an et demi avant sa mort, une écriture contre la mort, tandis que Cervantes mourant écrivit un hymne à la mort, et Proust se mettant à écrire parce qu'il avait l'idée de la mort: le duende s'épaule à la mort. Un style très socratique, sans superbe lacanienne, nous dit la psychanalyste atypique du trauma retranché, agrégée de littérature. Sterne est rentré chez lui contre son gré, dans le Yorkshire, acétique brouillard, mais où là seul il peut écrire (là et seul est bien ce contraint de l'écrire, auquel je ne me résigne pas). Petit pasteur inconnu, Sterne décide d'écrire Tristam... qui fut publié confidentiellement, puis eut un large succès. Son guru, son énergie, sa décision: Don Quichotte. Ses héritiers: Voltaire, Diderot, etc... Dans ce récit, Sterne se défend par l'hilarité contre les méfaits de la maladie, etc..., reprenant Rabelais, "le rire est le propre de l'âme". Le rire ajoute quelque chose à son fragment de vie, il est le hobby horse, la petite folie de chacun, dans cette joyeuse Angleterre, christianisée très tardivement, son fond paganique, sa légende arthurienne, etc..., avant le puritanisme de Cromwell et l'inquisition. Car Sterne érige son hobby horse en opposition au fanatisme (ce procédé qui veut faire enfourcher à d'autres le privé d'un tel hobby horse). Des idées d'amoureux innocents, et non d'hommes politiques: la pastorale plutôt que le totalitarisme, et la guerre en catharsis. Tous les poètes. Toutes les dictatures. Tobie regardait l'oeil de la veuve, cherchait la poussière, et l'oeil le bombardait d'effluves amoureuses. Se rincer l'oeil, trous de serrure, sexe féminin, le thème du viol est introduit, on progresse vers le champ de la perversion. Des voyeurs et des enfants, nos regards cannibales sur les petites filles. L'enfant se cache derrière sa mère quand on le regarde, l'oeil de ma mère est bleu et froid, sans aucun désir. Une théorie en postures. Tristam se demande comment lui peut donc être aussi "cru" ? Son père lui disait: "tu ne seras jamais comme les autres", Sterne est un "toujours amoureux", "il me faut toujours une dulcinée en tête", platoniquement peut-être, une syphilis ancienne.

Et voici les noeuds du séminaire: la psychanalyse et l'interprétation sexuelle "à tout va"
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en lieu de prise en charge des traumatismes infantiles précoces, dans une assimilation "bienpensante" du champ de la perversion. Le premier Freud des traumas (cf. Etudes sur l'hystérie), l'inceste du père de Freud sur ses demi-frères (lettre à Fliess qui fut censurée par Anna Freud et Marie Bonaparte), puis l'abandon de la théorie de la séduction, et la théorie du fantasme... (Le Réel escamoté, J. M. Masson). Une théorie qui se détache de la clinique, une politique qui se détache de la guerre, et la psychanalyse sur l'arête de la perversion. Le "trou de serrure" parle pour le viol de l'oncle Tobie, c'est un langage des failles, le sujet y tient en réseau de fissures, quelque chose persiste et témoigne de son être à l'analyste. Dans l'accoutrement démodé des fous, il y a une temporalité, un "arrêt sur image", loin de ce racisme anti-fou actuel qui se dit structure, débilité, diagnostic. Des petites choses nous parlent quand plus rien ne nous tient, et qui ne sont pas des métaphores, mais des phores tout court; "rien de tel qu'une forme pour vaincre la peur", arts martiaux, armures, parades militaires, moules... mais le trauma, cette marche d'expansions et de condensations, est accès à la pensée. L'oncle Tobie n'était à l'aise qu'avec les femmes en détresse et en chagrin; tresser, c'est proposer une forme verbale à cette détresse pour apaiser le délire qui émerge dans la panique extrême, raconter une histoire, calme, de soi. Apaiser, voire en tressant deux détresses, c'est-à-dire deux présences, le trauma parle au trauma, quelque chose peut accrocher, un fantôme en rejoindre un autre, des morts partis par l'un et l'autre. JMG, jeune exilé en Picardie, devança l'appel militaire pour s'échapper de quelque chose. Une image survivante. Le caporal raconte une histoire face à la détresse de Tobie, autour de l'inquisition, cela touche à la maison de la veuve enjôlante, à l'araignée maternelle à la L. Bourgeois, à la structure, à l'esprit de calcul, mais cela aussi libère la ligne serpentine, qui s'évade, esprit follet, duende, génie qui sort de la forme. Parler à l'autre-sujet par les images-en soi-des morts; quelles sont les miennes ? "Il y aurait dû avoir quelqu'un entre toi et Philippe", me dit la mère; un grand-oncle disparu peut-être en Amérique, et chaque médecin a son petit cimetière, le mort plus ou moins fantasmé du carrefour où je ne pus m'arrêter, fuyant, et la neutralisation du père malgré l'été de la guerre, malgré les cinq bombardements traversés... Boulogne ! - ah! - nous voici donc tous rassemblés, débiteurs et pécheurs devant le ciel: jolie compagnie ! Je suis plus poursuivi que mille diables ! Le plus beau séminaire du monde ! D'où vinrent et l'appel et la blessure ! Nous entrâmes dans Montreuil. La donzelle ! Celle de Boulogne pourtant moi était prête, "moi j'me couche !"... Les voyages ont un grand avantage. Par Geneviève ! Vers Paris !
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