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Khalid Chraibi - Economia

Chroniques d'économie marocaine

La « mise à niveau » des entreprises est mal


partie
Par Khalid Chraibi
Depuis l’adhésion du Maroc à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1994, l’économie
marocaine s’est résolument ouverte sur le monde extérieur. L’accord d’association avec l’Union
Européenne signé en 1996 fut rapidement suivi d’un accord de libre-échange avec l’Association
européenne de libre échange en 1997 ; puis d’accords similaires avec la Tunisie, l’Egypte et la
Jordanie (« accord d’Agadir ») en février 2004 ; et avec les Etats-Unis en mars 2004.

Ces accords, dictés par la nécessité pour le Maroc de s’intégrer aux nouvelles donnes de l’économie
mondiale, ouvrent de nouveaux débouchés aux produits marocains capables de se faire leur place sur
les marchés étrangers. Ils constituent également pour l’entrepreneur marocain un formidable défi à
relever, car il doit désormais faire face à la concurrence internationale sur le marché interne.

Opérant pendant des décennies sur un marché « captif » efficacement « protégé » par les barrières
douanières, dans lequel il pouvait développer une « situation de rente », l’entrepreneur marocain a
souvent été tenté par la solution de facilité de chercher à maximiser son profit, sans souci d’améliorer
la qualité de ses produits ou d’en réduire les coûts de production.

Ni les opérateurs dominants ni les PME n’ont vu la nécessité de développer des structures
compétitives ou des compétences techniques très fortes, que ce soit au niveau de leur organisation, de
leur encadrement, ou de leur gestion des ressources financières, techniques ou humaines. Même ceux
qui faisaient le plus illusion face à leurs concurrents nationaux pouvaient se révéler d’une grande
vulnérabilité, une fois confrontés à une concurrence étrangère déterminée.

A l’ère de l’ouverture des frontières, il était donc impératif d’aider l’entreprise marocaine à s’adapter
pour survivre dans cet environnement nouveau. Dès les lendemains de l’accord avec l’Union
Européenne, un programme de « mise à niveau » de l’entreprise marocaine fut développé à cet effet.

Le concept de « mise à niveau » avait été développé à la fin des années 1980, pour aider le Portugal à
s’intégrer à l’Europe. Le savoir-faire ainsi acquis fut étendu à l’occasion à d’autres pays se trouvant
dans des situations similaires (Jordanie, Egypte, Syrie, Tunisie, Maroc, Sénégal…). Au Maroc, il
devait développer la capacité de performance de l’économie marocaine dans son ensemble, afin
qu’elle puisse résister à la concurrence des pays de l’Union Européenne et des pays du Sud de la
Méditerranée.
Des actions devaient être menées dans des domaines aussi diversifiés que le renforcement des
infrastructures ; l’amélioration de la formation professionnelle ; la promotion des exportations ; le
renforcement des associations professionnelles ; le développement de l’infrastructure technologique ;
la réalisation de diagnostics d’entreprises ; le financement de la mise à niveau…

Les entreprises marocaines devaient passer d’un style de gestion souvent « patriarcal » à des méthodes
de gestion modernes. Des alliances entre entreprises dans les mêmes domaines d’activité devaient
déboucher sur la constitution de « grappes industrielles », qui les porteraient à la taille requise pour
améliorer leur productivité, réduire leurs coûts, mieux utiliser leur capital financier et leurs ressources
humaines.

Une entité spécialisée dénommée « Euro-Maroc Entreprise » fut créée pour gérer toutes ces activités
sur le terrain. Elle devait réaliser des activités de pré-diagnostics, organiser le financement et la
réalisation de diagnostics approfondis et de plans d’affaires, mettre en relation les entreprises
marocaines avec des partenaires étrangers…

A cause de la complexité des mesures institutionnelles requises et de l’éparpillement des efforts, le


programme de mise à niveau eut beaucoup de mal à démarrer. Un bilan de l’opération dresse le tableau
suivant, à l’issue de plusieurs années d’opération :

« Sur un total de 250 entreprises ayant déposé un dossier de demande à Euro-Maroc Entreprise depuis
sa création, 150 ont été retenues et 100 pré-diagnostics ont été réalisés. Sur les 50 demandes déposées
pour le passage à la deuxième phase, 20 ont pu être retenues jusqu’à présent. Un plan d’affaires a été
réalisé pour une seule entreprise ».

Tirant la leçon de quelques cinq années de « démarrage » du programme, les différents partenaires
procédèrent à sa refonte en 2002, l’axant entre autres mesures sur « l’amélioration de l’offre
marocaine sur les marchés extérieurs par l’exploitation de gisements de productivité et de niches ; la
diversification et l’intensification des exportations grâce à une politique de promotion de la qualité des
produits ; l’adaptation de la formation professionnelle aux besoins de l’économie ; une amélioration du
cadre institutionnel, des infrastructures et de l’organisation de l’administration… »

Dans ce but, le nouveau programme de mise à niveau s’est axé sur « le renforcement de la structure
d’accueil et l’infrastructure technologique ; l’appui aux associations professionnelles ; le
développement de la formation professionnelle ; et l’assistance technique aux entreprises. »

Une Agence nationale pour la promotion de la PME (ANPME) fut créée, devant jouer un rôle de
premier plan dans la mise en œuvre du programme révisé de mise à niveau.

Qu’en est-il de la réalisation de ce programme révisé ? Il semble qu’il progresse mieux que son
précecesseur, et que le nombre d’entreprises bénéficiaires des prestations du programme aient
notablement augmenté. Cependant, compte tenu de la complexité du système, de l’ampleur des
objectifs à atteindre et du retard accumulé (toutes ces « années perdues », pourrait-on dire), elles ne
dépasseront guère quelques 5 % des entreprises industrielles de plus de 10 salariés recensées.

Contrairement à ce qui avait été escompté lors de son lancement, au lendemain


de la conclusion de l’accord d’association avec l’Union Européenne, le
programme de mise à niveau, dans toutes ses versions, n’aura donc d’impact
que sur une fraction infime du tissu industriel marocain. Il ne jouera qu’un rôle
marginal dans la préparation de l’économie marocaine à faire face à la
concurrence internationale, à l’échéance de 2010. Pour résumer tous ces efforts,
le titre d’une pièce de Shakespeare vient à l’esprit : « Beaucoup de bruit pour
rien. »