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Maria da Conceição CARRILHO-JÉZÉQUEL

NENO VASCO ET MIRBEAU
Neno Vasco est un des noms incontournables de l’anarchisme luso-brésilien. Son dévouement hors pair à la cause anarchiste entre 1901 et 1920, année de sa mort, fait de lui une référence majeure du militantisme anarcho-syndicaliste portugais. Né à Penafiel (nord du Portugal) en 1878, c’est encore enfant qu’il part au Brésil avec sa famille. Il reviendra au Portugal quelques années plus tard pour faire ses études, d’abord au lycée, puis à l’université de Coimbra, où il fréquente la faculté de droit. Il y fait la connaissance de plusieurs intellectuels de renommée et débute ses activités de militant avec la publication, en 1901, de son premier pamphlet et sa collaboration au journal républicain O Mundo [“Le Monde”]. À la fin de cette même année il retourne au Brésil, déjà une république depuis 1889, et y fait la connaissance d’anarchistes italiens qui lui font découvrir l’œuvre de Enrico Malatesta, avec qui il va entretenir une correspondance qui exercera sur lui une grande influence. Il se consacre, alors, à la presse, éditant plusieurs journaux et revues: le journal Amigo do povo [“Ami du peuple”], le premier journal libertaire en langue portugaise, qui, pendant trois ans, sera l’organe diffuseur de l’anarchisme européen, grâce, surtout, aux traductions de Neno Vasco, grand connaisseur de plusieurs langues européennes. La revue Aurora [“Aurore”] succèdera á Amigo do Povo en 1905, dans laquelle Neno Vasco, toujours marqué par Malatesta et les anarchistes italiens résidant au Brésil, publiera beaucoup de traductions de l’œuvre du penseur italien. Il s’ensuit le journal Terra livre |“Terre libre”], qui deviendra aussi une référence de prestige; il traduit l’œuvre d’Élisée Reclus, Évolution, Révolution et Idéal anarchiste (1904), l’hymne L’Internationale d’Eugène Pottier (1909), ainsi que des pièces d’auteurs anarchistes célèbres comme Primo Maggio [“Premier Mai”], de Pietro Gori. Comme cela se produira avec d’autres anarchistes, le souci pédagogique le mène à la rédaction de petites pièces de théâtre social : A greve dos inquilinos [“La grève des locataires”], farce inspirée des grèves menées par les Argentins en 1907, contre l’augmentation des loyers (mouvement qui a eu de grandes répercussions dans les milieux anarchistes), Natal ( en collaboration avec Benjamin Mota) et encore O Pecado de Simonia [“Le Péché de simonie”]. Cependant, son activité ne s’arrête pas là. Comme la grammaire de la langue portugaise était considérée comme trop restrictive par tous ceux qui écrivaient dans des périodiques anarchistes, Neno Vasco plaide et milite en faveur d’une réforme de la langue. L’idée, partagée par lui et les anarchistes en général, soutenait que la rigidité grammaticale était un facteur d’exclusion sociale qu’il fallait combattre à tout prix. À Rio de Janeiro, il inaugure une vive polémique avec les académiciens Salvador de Mendonça, José Veríssimo et João Ribeiro, qui avaient déjà présenté à l’Académie Brésilienne quelques suggestions pour une réforme orthographique de la langue portugaise. Le journal A Voz do trabalhador [“La Voix ouvrière”] promouvait la simplification linguistique ; en effet, la langue écrite y était épurée de ses difficultés de manière à la rendre plus accessible à l’apprentissage des ouvriers.

L’année 1911 représente un tournant décisif pour Neno Vasco qui, après la proclamation de la République, rentre définitivement au Portugal. Le temps est favorable à l’éclosion de la pensée anarcho-syndicaliste. Des luttes, des congrès permettent une prise de conscience du prolétariat de Lisbonne, Setúbal, Porto et de certains milieux plus isolés, tels que Covilhã et l’Alentejo. Neno Vasco sera présent au premier Congrès Anarchiste Portugais de 1911. Il forme de jeunes syndicalistes, rédige divers pamphlets, est le correspondant de la presse brésilienne, notamment de la Lanterna de S. Paulo [“La Lanterne de São Paulo”], A guerra social do Rio de Janeiro [“La Guerre sociale de Rio”] et du Diário de Porto Alegre [“Le Journal de Porto Alegre”], et il assume les fonctions de collaborateur permanent des revues Aurora (Porto) et A sementeira [“L’Ensemencement”] (Lisbonne). Dans cette dernière il maintient une activité intense, surtout entre 1911 et 1920, y divulguant l’œuvre de Malatesta, encore peu connue au Portugal. Il intègre aussi le groupe responsable du périodique Terra Livre (titre identique à celui qu’il a lui même créé au Brésil en 1905). Au Portugal, il sera le fervent diffuseur de la révolution mexicaine, entretenant une correspondance assidue avec des membres de la Junta Liberal Mexicana, en particulier avec les frères Flores Magon ; en Europe, Neno Vasco devient un des noms les plus connus de la divulgation de la cause anarchiste mexicaine. Dans les périodiques A sementeira, Aurora et O sindicalista [“Le Syndicaliste”] il fera publier des manifestes et des appels à la mobilisation de la Junta. Au moment de la Première Guerre Mondiale, il s’affirme comme un anti-interventionniste résolu, entretenant une forte polémique avec les anarchistes espagnols, partisans de l’intervention. En 1920, à l’âge de 42 ans, il meurt de tuberculose, à Trofa, une petite ville du nord du Portugal. La Conception anarchiste du syndicalisme, son œuvre la plus importante sera publiée en 1923 – parmi des pièces de théâtre, farces, essais et autres comédies – par la maison d’édition du journal anarcho-syndicaliste A Batalha [“La Bataille”] ; cette œuvre, rééditée en 1984, reprendra une bonne partie de ses articles écrits en qualité de correspondant brésilien. Sans aucun doute, Neno Vasco est, avant tout, un homme de presse. Il livre exclusivement son combat de militant à travers la presse, comme la plupart des anarchistes portugais, dont le mouvement n’a pas su produire d’importants théoriciens. Dans le périodique A sementeira (mensuel, 1908-1919), Neno Vasco écrit sur des thèmes les plus variés, depuis l’amour libre jusqu’aux positions de l’Église catholique face à la guerre. C’est en mai 1917 qu’il publie cet article sur Mirbeau, trois mois après la mort de l’écrivain dont le nom était déjà connu ; en effet, les lecteurs de la revue avaient déjà pu lire la traduction de la pièce L’Épidémie – parue dans les numéros de mars, avril et août 1917 – et, plus tard, Horrível crime (Interview), parue de mars à juin 1918. Notons au passage que la parution d’articles d’écrivains français, tels Romain Rolland, Courteline, Barbusse ou Anatole France était fréquente dans cette revue. Au moment de la publication de cet article, la révolution russe occupe tous les esprits (d’ailleurs, dans ce même numéro il y a un article de Gorki sur la révolution russe) et Neno Vasco s’excuse d’emblée de ne pas pouvoir se consacrer totalement à l’écrivain, tâche qu’il remet à plus tard, lorsque les troubles révolutionnaires se seront apaisés et auront laissé le chemin plus libre à d’autres réflexions. Malgré cet aveu émis tout au début de l’article, Neno Vasco évoque avec passion l’écrivain, qui représente, pour lui, l’incarnation de l’art

révolutionnaire. Qu’est-ce, à son sens, que l’art révolutionnaire ? Pour Neno Vasco, il s’agit d’un art imprégné de vie, plus que de soucis pédagogiques, ce qui le mène à mettre en évidence la force de Mirbeau par rapport à Zola, ce dernier sacrifiant souvent, toujours selon lui, la puissance romanesque au profit du devoir didactique. Cela ne veut pas dire que Neno Vasco fasse ici exclusivement un panégyrique de Mirbeau, tant s’en faut. D’ailleurs, il avoue ne pas avoir réussi à finir la lecture du Jardin des supplices, et reconnaît le fréquent malaise que sa lecture provoque et même le sentiment d’accablement qui en découle. Pourtant, il lui reconnaît une sincérité tout artistique, c’est-à-dire, distante du dilettantisme et du but pédagogique ; la dimension révolutionnaire de l’art de Mirbeau est, pour Neno Vasco, le résultat parfait de sa profonde sincérité, car, dit-il, un artiste ne doit pas être un militant, ni un théoricien, mais un être sensible aux injustices et à la souffrance, quelqu’un qui bâtit une œuvre sur des convictions réelles et profondément vraies. Malheureusement Neno Vasco subira la lourde épreuve de la mort de sa femme (de la tuberculose), suivie de sa longue maladie à l’issue fatale (tuberculose aussi). La rédaction de l’article qu’il avait promis sur Mirbeau n’aura donc pas été possible. Cependant, son texte sur la mort de Mirbeau, qui n’en reste pas moins un remarquable témoignage de sa connaissance de l’œuvre de l’écrivain français, révèle par ailleurs la sensibilité et la vaste culture d’un homme qui est, sans aucun doute, la figure de proue de l’anarchisme luso-brésilien. Maria da Conceição CARRILHO-JÉZÉQUEL Université du Minho, Braga

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Neno Vasco : « Octávio Mirbeau »
Le virulent pamphlétaire et caricaturiste du roman et du théâtre vient de nous quitter à un mauvais moment. Moment confus, trouble, moment de régression et d’“ancestralité”. Pourtant, c’est au cœur du mal que se trouve son propre correctif. L’immense préoccupation du présent, encore dominée par la récente tragédie aurorale de la révolution russe, empêche notre attention anxieuse et fatiguée de s’attacher aux autres événements. Mieux ainsi. Plus tard, on reconsidérera avec calme l’immortelle œuvre de vie de Mirbeau. Laissons les corbeaux des batailles s’acharner sur le cadavre inerte de l’iconoclaste et gardons de lui juste son âme ardente de grand artiste révolutionnaire. Grand artiste révolutionnaire comme peu d’artistes le sont. En général les littérateurs s’adonnent à un dilettantisme plus ou moins sincère dans la mesure où les idées avancées ne les intéressent que par leur côté esthétique, leur fertilité en sensations nouvelles, la fraîcheur rare du motif, la facilité de les embellir par des formes imprévues et originales. À peine le filon épuisé, les voilà insouciants, à la recherche d’un nouveau sujet, d’un nouveau public, en voyage d’explorateurs vers un autre pôle. Le mal que les littérateurs, avec leurs excès littéraires intentionnels et leurs palinodies élégantes d’esthètes, font subir à la cause passionnée et honnête de l’émancipation prolétarienne et sociale, présente un bilan écrasant en comparaison des bienfaits qu’ils ont pu apporter ; et, même s’ils offrent une voie d’accès à l’art, ils en habillent les idées, les aspirations et les objectifs du manteau rarement diaphane de la fantaisie. Voilà pourquoi j’ai l’humeur chagrine quand je lis dans d’ingénieux articles de la

presse ouvrière et “avancée” une liste des gens en vue où, aux côtés de militants assumés, de simples propagandistes et vulgarisateurs et de théoriciens de bureau, s’affichent les noms de romanciers et de poètes – d’artistes, ces enfants gâtés et terribles de tous les partis et de toutes les écoles. Parce qu’enfin, dans la meilleure des hypothèses, les littérateurs aiment par dessus tout leur art et observent tout à travers leur mentalité particulière, dans un déséquilibre issu d’une constitution sociale où l’art et la science sont des formes exclusives d’activité, séparées du travail productif. Mirbeau n’est certainement pas exempt de ces défauts, pour ainsi dire, professionnels, il n’échappe sans doute pas au péché du dilettantisme ; mais au moins, dans son œuvre puissante, on sent clairement vibrer l’urgence, la rage de blesser les supports de la société rapace et violente qui gouverne le monde. Ses romans et ses drames, plus que des nouvelles et des pièces de théâtre, sont des caricatures féroces. C’est une sarabande infernale de filous de la finance, de requins de la politique, de prêtres pédérastes et voraces, de prostituées de haute société, de valets abjects, de psychologues de bidet, style Bourget, de gandins et de merdicoles, de jongleurs et de voyous. Mirbeau, au milieu de la ronde, faisant claquer sans arrêt la cravache, un rire sarcastique et implacable aux lèvres, excite, fouette, agace. La ronde tourne, tourne, sautille, au son de glapissements, d’éclats de rire, aux rythmes de contorsions épileptiques et sanglantes, Mirbeau fait relever la jupe jusqu’au nombril pour fouetter sans retenue le derrière, s’arc-boutant, s’échinant pour montrer l’âme sordide et lubrique dans ses plus immondes recoins. Et la cravache claque sans arrêt aux mains crispées et nerveuses de Mirbeau, qui ne ressent pas la moindre pitié envers cette horde vile, haletante de fatigue et luisante de sueur. Le spectacle finit par déranger. Certains spectateurs, livides, quittent la salle, chancelants. J’avoue que je n’ai pas pu lire jusqu’à la fin l’horrible Jardin des supplices. Le style se prête à la violence des sentiments. Ce sont des poignées d’encre, jetées avec rage sur la toile. C’est un torrent impétueux, aux flots bouillonnants et agités, qui parfois s’étire et murmure sur la grève. Pourtant, dans l’œuvre de Mirbeau, des plus achevées de notre point de vue, la préoccupation de la thèse n’est pas trop marquée, récif où tant d’essais d’art révolutionnaire viennent échouer. L’artiste se limite, semble-t-il, à peindre le tableau fidèle de la vie sociale, même s’il met en évidence les tares sous des traits caricaturaux d’une extrême violence, notamment dans le roman, vu que le théâtre le contraint naturellement à adopter des formes plus modérées. Aucun autre écrivain n’a ébauché comme lui des personnages aussi proches de l’anarchiste militant. Jean Roule, l’agitateur des Mauvais bergers, est une belle figure révolutionnaire représentative de l’action directe. En comparaison, les anarchistes de Zola – dans Germinal, Paris, Rome, Travail – paraissent incomplets, exceptionnels, ou bien sonnent faux. Dans cette même revue j’ai déjà présenté quelques-unes de mes idées sur la valeur révolutionnaire de l’art. Tant qu’il n’est pas voué à glorifier impudiquement le crime et la monstruosité, l’art, même dépourvu de prétentions de propagande et d’endoctrinement, quand il est mis à la portée du peuple et de ses meilleures couches, appuie l’action des militants révolutionnaires. En nous émouvant, en nous perfectionnant le sentiment, l’art nous rend plus sensibles et plus sociables, crée de nouvelles nécessités supérieures, délicats et fins

succédanés des plaisirs animaliers et brutaux, déclenche la révolte contre une organisation sociale où ces besoins ne peuvent pas être pleinement assouvis. Or, si le souci excessif de la “thèse” vient perturber ce but, en produisant un moyen terme entre l’œuvre d’art et la science, entre le roman et le traité, au détriment de la beauté artistique et de la profondeur scientifique, alors je me permets de préférer les deux choses... plus ou moins séparées. Je ne sais pas si j’offenserai l’opinion dominante de mes amis et si je baisserai dans leur estime en avouant franchement que je ne ressens pas un enthousiasme excessif pour beaucoup de livres de Zola, auxquels je préfère décidément Mirbeau ou Anatole France, qui, bien que fort différents l’un de l’autre, possèdent tous les deux, entre autres vertus, les sublimes vertus artistiques de la sobriété évocatrice et profonde. Cela ne veut pas dire que j’adhère entièrement à la philosophie qui se dégage ou peut se dégager de l’œuvre de Mirbeau. Mirbeau exagère les tares et la proportion dans laquelle elles se trouvent. La cruauté, la violence, la sadisme, la cupidité, l’hypocrisie apparaissent souvent dans son œuvre comme des vices indélébiles, instincts primaires de la bête humaine. D’où, pour le lecteur, un sentiment d’amère désespérance, le sentiment décourageant et antirévolutionnaire de l’irrémédiable. Par contre, le militant révolutionnaire a confiance dans le pouvoir de la volonté et dans l’éducation de cette force transformatrice, il comprend que l’homme n’est ni bon ni méchant, qu’il est bon ou méchant selon les circonstances, le milieu où il vit, les conditions de vie, la situation où on le place ou qu’on lui laisse occuper. Pourquoi lutterions nous, en effet, s’il n’en était pas ainsi ? Cela prouve que Mirbeau n’était pas un militant, ni même un théoricien, mais bien un littérateur, un artiste malgré tout, au regard et à l’âme d’artiste, un homme d’idées aux sentiments nobles, et un artiste assurément. Un artiste des plus parfaits et des plus complets, sans doute, et l’on ne peut que regretter qu’il y ait pas plus d’artistes comme lui parmi nous. A Sementeira, n° 17, mai 1917 (Traduction de Maria da Conceição Carrilho-Jézéquel)