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Reportage photo : Benédicte Kurzen /VII Mentor pour La Vie Texte : Anne Guion

Kurzen /VII Mentor pour La Vie Texte : Anne Guion Derrière l’arc- en-ciel Carnet de route

Derrière

l’arc-

en-ciel

Carnet de route dans la nouvelle afrique du sud

n Comment rendre compte de la réalité de ce pays sans tomber

dans les clichés ? Nous avons décidé de prendre la route du Cap à Pretoria, en suivant l’itinéraire du Grand Trek, ce grand mouvement de migra- tion, mythique pour les Afrikaners. Entre 1835 et 1840, des milliers de Boers, les colons hollandais, quittent la colonie du Cap, pour s’étendre vers l’est. Point de départ de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui. Résultat : 2 500 km à travers le pays, quelques sachets de biltongs, des chips de viande séchée, des climats et des paysages qui défi- lent, pins et palmiers au Cap, plantes

succulentes du Karroo, puis savane du Kwazulu-Natal. Et surtout quel- ques poncifs mis à mal. La nation arc-en-ciel, d’abord, concept forgé par le Prix Nobel de la paix Desmond Tutu. Les lois de l’apartheid ont beau avoir été abrogées, elles ont laissé des traces. La violence ensuite. Il y aurait autant de meurtres en Afrique du Sud qu’aux États-Unis, pour une population dix fois moins impor- tante. Mais on a tendance à y voir l’expression des tensions « raciales », en oubliant que les premières victi- mes de l’insécurité sont les habitants des townships. En route, donc.

sont les habitants des townships. En route, donc. Swazi (à droite), 34 ans, policier à Soweto,

Swazi (à droite), 34 ans, policier à Soweto, s’est offert son rêve, une réplique de Harley- Davidson. Il incarne la nouvelle classe moyenne noire.

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1 re étape

le cap

Surf et townships

n C’est ici que tout commence et tout continue. Lorsque les pre-

miers Hollandais arrivent au cap de Bonne-Espérance au XVII e siècle, ils sont juste en transit. La ville est alors une étape vers les Indes néerlandaises. Pourquoi sont-ils restés ? Sans doute la douceur du climat. On s’attarderait bien sur la plage de Camps Bay, le Saint-Tropez local. Deux jeunes Blancs font du surf. Le sable y a la texture du sucre glace. À quelques kilomètres, voici Nyanga, l’une des townships de la ville. Nyanga concentre toutes les affres des bidonvilles : un fort taux de criminalité dû notamment au trafic de tik – une drogue ultra-addictive dérivée de l’héroïne – et le sida, qui décime les familles. Où ailleurs dans le monde passe-t-on aussi brutalement de la douceur de vivre au bidonville ?

Dix minutes. Il aura suffi de quitter la voiture des yeux dix minutes pour retrouver la vitre arrière explosée. Disparu, l’objet de valeur laissé imprudemment sur la banquette arrière. Premier contact, bénin, avec ce qu’on appelle ici le « crime ». Au commissariat, la policière rédige lentement la plainte, en anglais, bute parfois sur l’orthographe d’un mot. Sur le formulaire à remplir, il faut cocher A (Afrikaner), BR (Brown), BL (Black) W (White). La classifica- tion de l’apartheid… « C’est pour les statistiques », dit-elle.

« C’est pour les statistiques », dit-elle. 38 La Vie - 10 juin 2010 Dix-neuf ans

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Dix-neuf ans après la fin de l’apar- theid, ces catégories sont encore bien dans les têtes. Étrange d’ailleurs comme celles-ci nous contaminent peu à peu. On débarque, en bon Fran- çais universaliste, qui refuse de clas- ser les personnes selon la couleur de leur peau. Et quelques heures plus tard, on se surprend à caser tout le monde dans des boîtes. Selon le teint, les traits, on émet des hypothèses :

celui-ci, noir ou coloured, un terme anglo-sud-africain qui désigne les populations mélangées ? Comme pris par la névrose commune, cette obsession de ranger les hommes, comme on trie le linge. D’ailleurs, la ville garde encore les stigmates de ce classement par zones instauré en 1950 par le Group Areas Act, l’une des principales lois du régime de sépara- tion. Les Coloureds sont à Cape Flats, les Noirs dans les townships de Nyanga, Gugulethu et Khayelitsha. Aujourd’hui, dans chaque township, les petites maisons des employés côtoient les shaqs des plus démunis, abris en tôles ondulées. Au classe- ment « racial » s’est substitué un autre, social, celui-là.

« Et vous, dans quel tiroir êtes- vous ? » « Coloured », répond Zaineh Higgins, jeune femme voilée qui nous guide à Bo-Kaap, un quartier sur les hauteurs de la ville. Descen- dants des esclaves venus d’Indonésie et de Malaisie au XVII e siècle, les Malais du Cap sont musulmans. Désormais, le quartier est un endroit prisé par les touristes. « Sous l’apar-

theid, il était interdit de peindre les façades. Peu après l’élection de Nelson Mandela, en 1994, nous avons repeint les maisons avec des couleurs vives en

C’était comme un

défi. » Bleu électrique, vert éme- raude, jaune fluo, ou rose pastel. Les couleurs se mélangent, contrastent,

s’entrechoquent dans un joyeux désordre parfois criard. Un nouvel arc-en-ciel, fragile aussi

une seule nuit

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Un nouvel arc-en-ciel, fragile aussi une seule nuit 1 2 1. Scène de rue à Nyanga,
Un nouvel arc-en-ciel, fragile aussi une seule nuit 1 2 1. Scène de rue à Nyanga,

1. Scène de rue à Nyanga,

une township du Cap.

2. Ambiance dans un bar

huppé de Camps Bay,

point de ralliement de la jeunesse dorée.

3. Jeunes surfeurs sur la plage

de Camps Bay, l’équivalent de notre Saint-Tropez.

4. Bo-Kaap, le quartier malais

à dominante musulmane.

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la plage de Camps Bay, l’équivalent de notre Saint-Tropez. 4. Bo-Kaap, le quartier malais à dominante

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la plage de Camps Bay, l’équivalent de notre Saint-Tropez. 4. Bo-Kaap, le quartier malais à dominante

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2 e étape

le cap/Beaufort WeSt

la malédiction des « sans-couleur »

n Drôle d’endroit pour une ren- contre. Le rendez-vous est fixé

face à la prison, installée sur un rond-

point à l’entrée de la ville. Bienvenue

à Beaufort West ! Cité de western

comme posée au milieu de nulle part. EunaWentzel,unetravailleusesociale qui nous guide ici, est coloured, comme la majorité des habitants de Beaufort West et environ 9 % des Sud-Africains. Descendants des premiers mariages mixtes entre colons et peuples indigè- nes, les Coloureds, qui parlent afri- kaans, sont ce que les autres ne sont pas : ni blancs, ni noirs, ni asiatiques. « Pas assez blancs, au temps de l’apar- theid, pas assez noirs aujourd’hui, précise Euna, nous sommes les oubliés du BEE. » BEE, pour Black Economic Empowerment, le nom du programme de discrimination positive instauré en 1994 pour corriger les disparités sociales créées par l’apartheid.

À Beaufort West, les Coloureds font partie des plus pauvres, telle la famille Baadjies que l’on rencontre à Nieuwveld, le quartier qui leur était réservé sous l’apartheid. Jaffa et Griet travaillaient dans une ferme, comme de nombreux Coloureds. Aujourd’hui

à la retraite, tous deux trompent leur

ennui en sirotant la nqomboti, une

bière artisanale. Euna n’a pas échappé

à cette malédiction. « Mon père était

alcoolique, ma mère travaillait dans une grande ferme. Quand ils n’ont plus voulu d’elle, les fermiers l’ont congédiée avec quelques rands. » Aujourd’hui,

l’ont congédiée avec quelques rands. » Aujourd’hui, 40 La Vie - 10 juin 2010 elle fait

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elle fait partie de ceux qui ont gagné un peu de confort depuis la fin de l’apartheid et vit dans une zone qui était auparavant réservée aux Blancs.

La chaleur dessine des flaques d’eau irréelles sur le bitume. Voilà le Karroo, le « pays de la soif », dans la langue des Bushmen, les Khoï, la population autochtone chassée par les colons hol- landais et mise en scène dans Les dieux sont tombés sur la tête, le film culte des années 1980. Venir s’installer ici, c’est Dieu, justement, qui a soufflé l’idée à

Nelia et Marcus Fourie. Il y a six ans, ils

y ont créé une ferme avec des chambres

d’hôtes à 70 km de Beaufort West. Elle, brushing impeccable. Lui, très gentle- man farmer. Rien à voir, à première vue, avec le cliché du fermier afrikaner raciste, tel Eugène Terreblanche, le leader du mouvement de résistance afrikaner (AWB), dont l’assassinat en avril avait ravivé les tensions raciales. D’ailleurs, dans quelques jours, Mar- cus va accueillir bénévolement des Coloureds bénéficiaires de la réforme agraire pour une journée de forma- tion. « Il faut bien s’entraider », dit-il.

Pourtant, personne ne nous a pré- senté les deux familles de Coloureds qui travaillent ici. Ce sont des ombres. Il y

a aussi ce mot, soufflé par Nelia, au

cours d’une conversation. « Mon fils ne supporte plus la vie à Pretoria, il ne supporte plus les Cafres ! » Cafres, Kaf- fer, équivalent de nègre, en afrikaan. Marcus et Nelia sont baptistes et créa- tionnistes. « Chaque peuple a un rôle à jouer, explique Marcus. Les Blancs amènent la civilisation. Les Noirs pos- sèdent la force physique. » Accepte- rait-il que son fils se marie avec une femme noire ou coloured ? « Non, dit-il, le métissage nous éloigne de notre rôle premier. » Ils ne sont pas si éloignés des voortrekkers qui, il y a un, deux siècles traversaient le Karroo, bible à main. Certains d’avoir été choisis par Dieu.

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1.

Jaffa Baadjies, un Coloured

(de type ni noir ni blanc, selon

 

la classification de l’apartheid), ancien ouvrier agricole.

2.

Stephan De Klerk, agent

de sécurité de l’antenne

 

sociale de Beaufort West.

3.

Yolanda Baadjies, la fille

de Jaffa, au chômage comme tous ses enfants. La famille

 

vit de prestations sociales.

4.

Suzan Van Reenen, mère

d’une famille de fermiers, baptiste et créationniste, éduquée dans l’esprit de

 

l’apartheid. 5. Paysage du Karroo, le « Grand Vide ».

6.

Handres Hendricks,

un Coloured, jardinier chez des fermiers blancs.

 

7.

Brian Zinchler, retraité

des chemins de fer, a choisi

 

de rester dans son quartier

aujourd’hui devenu interracial.

8.

Nelia Fourie, propriétaire

d’une ferme avec son mari Marcus. 9. Euna Wentzel, une Coloured, travaille dans une ONG de protection de l’enfance.

 

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9. Euna Wentzel, une Coloured, travaille dans une ONG de protection de l’enfance.   5 6

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9. Euna Wentzel, une Coloured, travaille dans une ONG de protection de l’enfance.   5 6

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9. Euna Wentzel, une Coloured, travaille dans une ONG de protection de l’enfance.   5 6
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9. Euna Wentzel, une Coloured, travaille dans une ONG de protection de l’enfance.   5 6

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9. Euna Wentzel, une Coloured, travaille dans une ONG de protection de l’enfance.   5 6
Wolf, un supporter des Celtics, club de foot de Bloemfontein. Scène de rue dans Bloemfontein,

Wolf, un supporter des Celtics, club de foot de Bloemfontein.

Scène de rue dans Bloemfontein, capitale judiciaire du pays et ville d’affaires.

Préparatifs pour la coupe du monde. À gauche, Mandela brandissant le trophée.

coupe du monde. À gauche, Mandela brandissant le trophée. 3 e étape Beaufort WeSt/Bloemfontein le plat
coupe du monde. À gauche, Mandela brandissant le trophée. 3 e étape Beaufort WeSt/Bloemfontein le plat

3 e étape

Beaufort WeSt/Bloemfontein

le plat pays de la vuvuzela

n C’est lui qui vient ouvrir la porte. Ses cheveux blancs dres-

sés d’un côté de la tête, aplatis de l’autre. Donieclignedesyeux,réprime un bâillement. Il est 14 h 30 ce diman- che, heure de la sieste. Une torpeur s’est abattue sur Hanovre, un bourg de 2 000 habitants à 300 km de Beau- fort West. Pas un chat dans les rues, à

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part quelques enfants qui jouent en soulevant des nuages de poussière. Donie et Tossie ont fui Johannesburg il y a dix ans pour venir passer leur retraite ici. Ils y ont racheté une mai- son d’hôtes. Le parquet craque, les lits sont en ferronnerie, et les petits nap- perons, en crochet. On se croirait dans une vieille demeure irlandaise.

Les parents de Tossie ont été tués en 1993, assassinés, parce que blancs, au plus fort des luttes contre l’apartheid, lorsque le pays semblait au bord de la guerre civile. « Si leur mort a pu contri- buer à en finir avec ce régime, alors…, confie-t-elle, les yeux soudain rouges. Il ne faut plus regarder en arrière… »

Devant, une ligne droite. La route pour Bloemfontein est monotone. Une plaine sans fin, traversée par la N1 qui file. Interminable. Au couchant, lorsque les contours s’estompent, les clochers pointus donnent aux paysages des airs de plat pays flamand. Une Flandre afri- caine. Voici bientôt Bloemfontein, la « fontaine aux fleurs » en néerlandais. Les voortrekkers s’établirent d’abord

près de la ville à Thaba Nchu, à 60 km. C’est ici qu’eut lieu la seconde guerre des Boers, de 1899 à 1902. Les Anglais, victorieux, y inventèrent les premiers camps de concentration. 27 000 fem- mes et enfants boers, ainsi que leurs domestiques noirs, y périrent. Blancs contre Noirs. Noirs contre Blancs. Mais aussi Blancs contre Blancs. La violence ne date pas d’hier

attendue pendant six ans, pour beau- coup la coupe du monde fait figure de trêve. À Bloemfontein, la capitale judi- ciaire du pays, l’heure est aux prépara- tifs. Au Waterfront, un centre commer- cial qui jouxte le Free State Stadium, un ancien terrain de rugby transformé pour l’occasion, des hommes fixent

sur une rambarde les drapeaux des pays engagés dans le tournoi. Un match France-Afrique du Sud aura lieu ici le 22 juin prochain. Mais, à deux semaines de la cérémonie d’ouverture, il reste pas mal de détails à régler, comme ces herbes folles aper- çues sous les panneaux publicitaires

herbes folles aper- çues sous les panneaux publicitaires qui surplombent le stade. Pas de quoi troubler

qui surplombent le stade. Pas de quoi troubler Wolf, 32 ans, qui a déjà acheté son billet pour la rencontre. Pour la photo, il pose avec sa vuvuzela, cette corne de brume typique des suppor- teurs, et le maillot aux couleurs de son club, le blanc et le vert des Celtics, l’équipe de Bloemfontein, dont il est fan. Wolf a suivi son équipe sur tous les matchs de la saison, à domicile et à l’extérieur. Une passion plutôt coû- teuse pour cet ouvrier. Chaque dépla- cement lui coûte 500 rands, soit le tiers de son salaire mensuel. « Le foot est le sport des townships, dit-il. Les Blancs préfèrent le rugby. Mais ils viennent de plus en plus au stade. Désormais, nous sommes tous ensemble, Noirs et Blancs, dans une seule tribune ! »

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ePa/Zwide Photo/nelson mandela foundation

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4 e étape

Bloemfontein/DunDee

Gandhi chez les Zoulous

n Monsieur Soni, 83 ans, garde plutôt des bons souvenirs des

années d’apartheid. « Nous étions heu- reux ensemble, dans notre commu- nauté. Comme un oiseau, bien dans son nid », confie-t-il. Heureux, comme un Indien au temps de l’apartheid ? 3 000 Indiens, hindous et musulmans, vivent à Dundee, une petite ville du Kwazulu-Natal, que nous rejoignons après un long parcours sur la R26 qui épouse les contreforts du Lesotho. C’est l’une des plus anciennes commu- nautés indiennes du pays, qui compte 1,2 million d’Asiatiques. En 1930, lors de son séjour en Afrique du Sud, Gandhi a passé quelques jours ici, en plein cœur du pays zoulou, hébergé chez les Soni, installés à Dundee depuis cinq générations : « Mon grand- père, un orfèvre, raconte monsieur Soni, est arrivé en 1905 du Gujerat, un État de l’ouest de l’Inde, dans un bateau plein d’ouvriers venus travailler dans les mines de charbon de la région. Il a ouvert un atelier d’orfèvrerie. »

aujourd’hui, monsieur soni gère le commerce familial, une bijouterie qui n’a pas changé depuis les années 1950, avec ses boiseries en contreplaqué et ses vitrines vieillot- tes. Mais, depuis quelques mois, tous les clients ne sont plus les bien- venus. En janvier, la boutique a été cambriolée deux fois. « Les cambrio- leurs, des Noirs, avaient des pistolets, raconte Ravi, le fils de monsieur Soni. L’un d’entre eux a pointé son

fils de monsieur Soni. L’un d’entre eux a pointé son 60 La Vie - 10 juin

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arme sur ma tempe. » Depuis, les Soni ont peur. Une grille actionnée de l’intérieur barre l’entrée. Un

client s’approche de la grille et, tout de suite, un silence un peu pesant se fait. Monsieur Soni l’éconduit dou- cement. « Il voulait une chaîne, expli- que-t-il, les nôtres ont toutes été volées. » Il y en a pourtant quelques- unes encore dans la vitrine. « Quand ils sont noirs, nous sommes plus anxieux », reconnaît Ravi. « Le gou- vernement ne fait rien contre l’insécu- rité, se défend-il, soudain amer. Le vol est une façon comme une autre de

» Alors,

redistribuer les richesses

Ravi veut partir. Quitter l’Afrique du Sud avec sa famille, pour vivre en Inde, son pays, même s’il n’y est allé qu’une seule fois, en vacances.

Perdus au milieu de nulle part, des chariots en bronze forment un cercle presque parfait. Le monument à la gloire des Boers commémore la bataille de Blood River. Le 16 décem- bre 1838, 500 voortrekkers y ont affronté 15 000 Zoulous. Les premiers avaient des fusils, les autres, des lan- ces : ce fut un massacre. 3 000 Zoulous furent tués. Leur sang a coloré la rivière Ncome, rebaptisée par les Boers Blood River, la rivière san- glante. Il y a quelques années, un mémorial zoulou a été construit de l’autre côté de la rivière, toute proche, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau. Mais impossible d’y aller à pied : des barbelés séparent ces deux visions de l’Histoire. Celle des vain- queurs contre celle des perdants. « J’ai lutté pendant des années pour qu’on construise un pont entre ces deux sites, au-dessus de la rivière, déclare Patricia McFadden, la conservatrice du musée de Dundee. Peine perdue. Politiquement, ce n’est toujours pas possible. » Si cette histoire, vieille de deux siècles, ne passe pas, qu’en sera- t-il de l’apartheid ?

ne passe pas, qu’en sera- t-il de l’apartheid ? mandela, une absenCe n Cette photo de

mandela, une absenCe

n Cette photo de Nelson Mandela portant le maillot l’équipe de foot sud-africaine renvoie bien sûr à un autre cliché : en 1995, le premier président noir d’Afrique du Sud remettant la coupe du monde à l’équipe sud- africaine de rugby, les fameux Springboks. Une image

sud- africaine de rugby, les fameux Springboks. Une image devenue le symbole de la naissance de

devenue le symbole de la naissance de la nation arc- en-ciel. Clint Eastwood en a même fait un film, Invictus, sorti sur les écrans en janvier dernier. Mais cela ne se reproduira pas. Nelson Mandela n’assistera pas au match d’ouverture de la coupe du monde. C’est son petit-fils qui a annoncé le 4 juin qu’il « serait difficile de le faire sortir ainsi un soir d’hiver » (c’est l’hiver en Afrique du Sud). La santé du premier président noir de l’Afrique du Sud, âgé de 92 ans, se fait de plus en plus fragile. Début mai, Desmond Tutu avait eu des mots alarmants le concernant. Dans une interview, il s’était dit « content, dans un sens, que Madiba (le nom de clan de Nelson Mandela) ne soit plus toujours conscient de ce qui se passe en Afrique du Sud ». Une page se tourne. l

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qui se passe en Afrique du Sud ». Une page se tourne. l 1 1. Femmes

1. Femmes zouloues aux alentours de Nqutu, dans le Kwazulu-Natal. 2. Les chariots de bronze du monument de Blood River, à la gloire des voortrekkers, les pionniers hollandais. 3. M. Soni, 83 ans, bijoutier indien, et sa belle-fille. Son grand- père a émigré du Gujerat au XIX e siècle. 4. Une scène campagnarde, sur la route entre Dundee et Johannesburg.

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XIX e siècle. 4. Une scène campagnarde, sur la route entre Dundee et Johannesburg. 2 3

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XIX e siècle. 4. Une scène campagnarde, sur la route entre Dundee et Johannesburg. 2 3

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XIX e siècle. 4. Une scène campagnarde, sur la route entre Dundee et Johannesburg. 2 3

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1. Maison typique de Soweto, le haut lieu de la lutte contre l’apartheid.

2. Un marché dans le centre-ville de Johannesburg. Beaucoup de migrants africains y travaillent.

3. Le Voortrekker Monument à Pretoria. Tous les ans, le 16 décembre, date de la bataille de Blood River, en 1838,

des centaines d’Afrikaners viennent se recueillir devant la frise en marbre relatant l’épopée des Boers.

devant la frise en marbre relatant l’épopée des Boers. 62 La Vie - 6 décembre 2010

62 La Vie - 6 décembre 2010

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l’épopée des Boers. 62 La Vie - 6 décembre 2010 3 l’afrique du Sud population :

l’afrique du Sud

population : 49 millions d’habitants.

taux de croissance : 0,820 %.

Densité : 39,94 habitants/km 2 .

pnB/habitant : 5 713 dollars US.

espérance de vie : 49,2 ans. taux de prévalence du Vih : 18,1 %. taux de chômage : 24 %. population vivant sous le seuil de pauvreté : 50 %.

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5 e étape

DunDee / JohanneSBurG / pretoria

le chariot et le stade

n Joburg est proche. La lumière a changé. Les volutes de fumées

crachées par les cheminées des usi- nes de la périphérie se mêlent aux vapeurs des braï, les braseros des townships. La mégapole de 4 millions d’habitants a surgi de nulle part à la fin du XIX e siècle. Une ville minière poussée comme un champignon sur une pépite d’or. Joburg traîne aujourd’hui une sale réputation. Le jeu de mot en vogue ici : les plaques d’immatriculation arborent l’ins- cription GP, comme Gauteng Pro- vince, mais aussi comme gangsta paradise, le « paradis des gangsters. » De gangsters, point, mais de la ten- sion, oui. De l’électricité dans l’air, comme avant la tempête.

Tendus, Vusimusi, 21 ans et Harrison, 20 ans, deux garçons coiffeurs rencon- trés à China Square, dans le centre de Joburg, le sont assurément. L’un vient du Zimbabwe, l’autre du Malawi. Tous les deux craignent l’après-coupe du monde : « La xénophobie va réappa- raître, c’est certain. » En mai 2008, 50 migrants africains, accusés de voler le travail des Sud-Africains, avaient été tués lors d’émeutes. Inquiète aussi, Matakisi, 23 ans, jeune femme noire au décolleté profond, rencontrée à Mapo- nya Mall, le centre commercial de Soweto, où les membres de la nouvelle classe moyenne noire viennent faire du shopping. « Les rôles s’inversent, il y a désormais davantage de racisme chez les Noirs envers les Blancs que le

davantage de racisme chez les Noirs envers les Blancs que le contraire, dit-elle. Malgré la réconci-

contraire, dit-elle. Malgré la réconci- liation, il y a un désir de vengeance, sur lequel prospère quelqu’un comme Julius Malema. » Le chef de la ligue de jeunesse de l’ANC, qui a fait récem- ment scandale en chantant lors d’un meeting une chanson incitant à « tuer les Boers », fait figure de « mini- Mugabe », le dictateur du Zimbabwe. L’antithèse de Nelson Mandela.

Ici, Blancs et Noirs semblent vivre en parallèle, comme branchés sur deux circuits différents. « Où sont les Blancs ? » La question surprend un peu Given et Kennedy, deux étudiants, qui prennent en photo les touristes locaux à Church Square, la place cen- trale de Pretoria. « La journée, ils travaillent dans les bureaux, le soir, ils repartent dans leur town house », explique Given. Les town houses (maisons de ville) sont les résidences sécurisées, avec gardes, qu’on aper- çoit entre Joburg et Pretoria. Mais, à y regarder de plus près, en voici une, de Blanche : une femme allongée sur la pelouse, ivre. Autour d’elle, des jeunes jouent au foot, comme si elle n’existait pas. Un homme arrive. Il titube, visiblement soûl lui aussi. Il la hisse sur son épaule. Elle se redresse et vocifère. Exemples de « pauvres Blancs », une nouvelle catégorie socialeapparueilyaquelquesannées, composée des Afrikaners les moins qualifiés. Visibles, mais minoritaires comparés à l’écrasante majorité des Noirs et Coloureds des townships.

avant de partir, un dernier coup d’œil sur soccer City, le principal stade de cette coupe du monde, revêtu d’une mosaïque de couleurs. En forme de nid, il accueillera la céré- monie d’ouverture, le 11 juin. Coup d’envoi du grand raout mondial, sur lequel l’Afrique du Sud a fondé tant d’espoir. C’est ici que tout commence et tout continue. l

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