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Année 2003-2004

HI 904 : 1 er semestre : La France et les Français sous l’Ancien Régime (fin XV e -fin XVIII e siècle)

Cours de Jean-Marc Moriceau

Le cours portera sur les grandes structures socio-économiques qui ont constitué le cadre de vie des 15 à 28 millions de sujets qu’a comptés le royaume de France, de la fin du XV e siècle à la Révolution de 1789. Seront ainsi examinés le territoire, la population, les grands éco-systèmes, les cadres institutionnels fondamentaux (communautés et seigneurie), les principaux traits de l’économie, l’organisation sociale, le poids des paysans, la place des villes. Tout en insistant sur les grands facteurs de stabilité, on pointera quelques éléments d’évolution, notamment à partir de 1750.

Orientation bibliographique

La bibliographie qui suit est volontairement large (encore qu'il ne s'agisse évidemment que d'une sélection) afin de donner aux étudiants un éventail de choix suffisant pour tenir compte de leurs ressources, de leurs centres d'intérêts et du degré d'approfondissement qu'ils jugeront souhaitable. Les titres à conseiller en premier, et les plus accessibles sont précédés d'un ou deux astérisques. Parmi les ouvrages généraux (première partie), on s'en tiendra à un manuel de référence, parfaitement assimilé et d'usage régulier (indiqué par **) et à un ou deux autres ouvrages, utilisés à titre de complément et de comparaison. Parmi les monographies (seconde partie), il est vivement conseillé de choisir un titre pour établir une fiche de lecture et d'en consulter seulement un ou deux autres à partir de la table des matières. Ce sont ces monographies qui charpentent notre histoire rurale.

Les sources indiquées (troisième parti e) ne sont aisément accessibles que dans les éditions récentes, qui rassemblent souvent de larges extraits commentés. De lecture facile et agréable, ces ouvrages — souvent courts — fourniront une connaissance plus directe des réalités, indispensable pour comprendre les anciennes sociétés rurales. On en retiendra un ou deux titres, que l'on ne consultera que partiellement.

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I. OUVRAGES GÉNÉRAUX

- **AUDISIO (Gabriel), Des paysans, XV e -XIX e siècle, Paris, Colin, 1993, coll. « U », 367 p. [ouvrage commode par sa date et l'étendue de ses perspectives mais rempli de coquilles]

- *BAYARD (Françoise) et GUIGNET (Philippe), L'économie française aux XVI e -XVII e -XVIII e siècles, Gap, Ophrys, coll. Synthèse-histoire, 1991, 264 p. (avec bibliographie spécialisée, p. 252-

254).

- *BLOCH (Marc), Les caractères originaux de l'histoire rurale française, 3 e éd., Paris, Colin, 1988 (1 re éd. Oslo, Institut pour l'histoire comparative des civilisations, 1931).

- *BRAUDEL (Fernand), L'identité de la France. Les Hommes et les choses. Espace et histoire, (en particulier, t. II : « Une économie paysanne jusqu'au XX e siècle »), rééd. Flammarion, 1990, 3 vol. (1 re éd. Arthaud, 1986).

- **BRAUDEL (Fernand) et LABROUSSE (Ernest) éd., Histoire économique et sociale de la France, t. I/2, De 1450 à 1660 par Emmanuel Le Roy Ladurie et Michel Morineau, Paris, PUF, 1977 ; t. II, De 1660 à 1789, par Ernest Labrousse, Pierre Léon, Pierre Goubert et al., Paris, PUF, 1970 ; rééd. en format de poche, Quadrige-PUF, 1993.

- DUPÂQUIER (Jacques), La population française aux XVII e et XVIII e siècles, Paris, PUF, coll. Que Sais-Je?, 2 e éd. refondue, 1993, 128 p.

- **GOUBERT (Pierre), L'Ancien Régime. I. La société. II. Les pouvoirs. Paris, A. Colin, 1969 et 1973, 232 p. et 262 p.

- **GOUBERT (Pierre) et ROCHE (Daniel), Les Français et l'Ancien Régime. Paris, A. Colin, 1984, 2 vol.

- HOUSSEL (Jean-Pierre) éd., Histoire des Paysans français du XVIII e siècle à nos jours, Roanne, Horvath, 1976.

- *Les XVI e et XVII e siècles. Histoire moderne, sous la coordination de Robert MUCHEMBLED, Rosny- sous-Bois, Bréal, 1995, en particulier chap. 7 : « Les paysans », par Serge Dontenwill (Grand Amphi). *Le XVIII e siècle. Histoire moderne, sous la coordination de Robert MUCHEMBLED, Rosny-Sous-Bois, Bréal, 1994, en particulier chap. 3 : « Agriculture et vie rurale dans la France du XVIII e siècle », par Jean-Marc Moriceau (Grand Amphi). *LACHIVER (Marcel), Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi, Paris, Fayard, 1991, 573 p. LE ROY LADURIE, Emmanuel, Histoire des Paysans français. De la peste noire à la Révolution, Paris, Le Seuil, 2002, 816 p. [rassemblement des contributions de l’auteur dans l’Histoire économique et sociale de la France et dans L’Histoire de la France rurale, avec actualisation]

- *MANDROU (Robert), Introduction à la France moderne (1500-1640), Paris, Albin Michel,, 2 e éd. 1974, 412 p. (L'évolution de l'humanité, 36).

- **MÉTHIVIER (Hubert), L'Ancien Régime. Paris, PUF, coll. Que sais-je?, 12 e éd. 1994.

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- * SOBOUL (Albert), La France à la veille de la Révolution. Économie et société, 2 e éd., Paris, SEDES, 1974, 286 p.

II. MONOGRAPHIES

- *ANTOINE (Annie), Fiefs et villages du Bas-Maine au XVIII e siècle, Mayenne, Éditions régionales de l'Ouest, 1994, 541 p.

- * BOUCHARD (Gérard), Le village immobile, Sennely-en-Sologne au XVIII e siècle, Paris, Plon, 1972, 386 p.

- ** DONTENWILL (Serge), Une seigneurie sous l'Ancien Régime : l'Estoile en Brionnais, du XVI e au XVIII e siècle (1575-1771), Roanne, Horvarth, 1973, 293 p.

- GALLET (Jean), La seigneurie Bretonne (1450-1680). L'exemple du Vannetais, Paris, publ. de la Sorbonne, 1983, 647 p.

- **GOUBERT (Pierre) Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à l'histoire sociale de la France au XVII e siècle. Paris, 1960, LXXII-653 p. + un vol. cartes et graphiques, 119 p. (rééd. Paris, EHESS, 1982) ; éd. abrégée : **Cent mille provinciaux au XVII e siècle, Paris, Flammarion, coll. Science-Flammarion, 1968, 439 p.

- **LEBRUN (François), Les hommes et la mort en Anjou aux XVII e et XVIII e siècles, éd. abrégée, Paris, Flammarion, coll. Science-Flammarion, 1975, 382 p.

- *LE ROY LADURIE (Emmanuel), Les paysans de Languedoc, Paris, SEVPEN, 1966, 2 vol., 1034 p. (rééd. Paris, EHESS, 1985) ; éd. abrégée : **Les paysans de Languedoc, Paris, Flammarion, coll. Science-Flammarion, 1969, 383 p.

- *SAINT JACOB (Pierre de), Les paysans de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de l'Ancien Régime, Dijon, 1960, 644 p. ; rééd. Rennes, Association d'Histoire des Sociétés Rurales, 1995, LXVIII-644 p. (Bibliothèque d'Histoire Rurale, 1).

III. SOURCES IMPRIMÉES

- *BERCÉ (Yves-Marie), Croquants et nu-pieds. Les soulèvements paysans en France du XVI e au XIX e siècle, Paris, Gallimard-Julliard, coll. « Archives », 1974, 240 p.

- *GOUBERT (Pierre) et DENIS (Michel), 1789 : Les Français ont la parole, Paris, Gallimard-Julliard, coll. « Archives », 1964, 270 p.

- LE ROY (Eugène), Jacquou le Croquant (1 re éd. 1899), éd. Presses Pocket, 1978, avec préface d'Emmanuel Le Roy Ladurie.

- *PLATELLE (Henri), Journal d'un curé de campagne au XVII e siècle (Rumégies), Paris, Le Cerf,

1965.

- *RÉTIF DE LA BRETONNE (Nicolas), La vie de mon père, Paris, éd. Garnier, 1970, LV-305 p.

- *SOLNON (Jean-François) éd., Sources d'histoire moderne, XVI e -XVIII e siècles, Paris, Larousse,

1994, coll. « Textes essentiels ».

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- YOUNG (Arthur), Voyages en France en 1787, 1788 et 1789, éd. critique par Henri Sée, Paris, 1921, 3 vol. (rééd. Paris, Colin, 1976).

- *Dossiers de sources publiés chaque semestre par la revue Histoire et Sociétés Rurales (depuis

1994).

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« Quand nous commençons à avoir peur d’un monde qui va trop vite, quand nous nous affligeons de voir croître comme des champignons des banlieues tristes, nous sommes tentés de nous réfugier dans le passé, comme si le monde pouvait revenir en arrière, et nous rêvons d’une époque où la vie était plus calme, plus lente, où les choses restaient à leur place, où les changements étaient si imperceptibles qu’on avait l’impression de vivre dans un monde immobile, où le fils succédait au père, où on cultivait toujours le même blé pour manger le même pain, où les moissons restaient à la même place, les forêts aussi. Nous construisons alors un monde sans changements, mais en ne retenant que ce qui nous convient, un monde que nous ne datons pas, un monde qui s’appelle « jadis » et qui est généralement celui de la jeunesse des hommes. »

Marcel LACHIVER, Les Années de misère, 1991, p. 21.

Les Français du début du xxie siècle, pour la plupart gens des villes et des banlieues, pressés entre le bitume et les ordinateurs, de moins en moins dépendants des contraintes naturelles et des réalités agricoles, policés par des siècles d’égalité civile et de consommation capitaliste, sont assez éloignés des réalités dans lesquelles ont vécu leurs ancêtres, notamment jusqu’à la césure majeure de leur histoire sociale et politique, à savoir 1789. De la société qui a précédé la Révolution, et qui pour certains pans, lui a survécu, ils sont de moins en moins bien armés pour comprendre la nature et le fonctionnement. Dès les derniers mois de 1789, on l’a baptisée, de manière posthume « Ancien Régime », expression qui disait clairement le souci de répudiation du proche passé. Dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856), Alexis de Tocqueville soulignait déjà que « la Révolution n’a pas eu seulement pour objet de changer un gouvernement ancien, mais d’abolir la forme ancienne de la société ». L’Ancien Régime n’est donc pas seulement une armature juridique et institutionnelle mais aussi une manière de vivre, un type de rapports sociaux et même certain état de l’économie. Les historiens parlent ainsi volontiers d’Ancien Régime politique, d’Ancien Régime économique et social. C’est à cette seconde acception que nous nous attacherons surtout. De la fin du Moyen Age (milieu XVe) à la fin du xviiie siècle, dans ce qu’il est convenu l’époque moderne, les 15 à 28 millions de sujets qu’a comptés le royaume de France ont vécu sous l’Ancien Régime. Nous retiendrons ainsi les grandes structures socio-économiques qui ont constitué le cadre de vie des de la fin du XV e siècle à la Révolution de 1789. Seront ainsi examinés le territoire, la population, les grands éco- systèmes, les cadres institutionnels fondamentaux (communautés et seigneurie), les principaux traits de l’économie, l’organisation sociale, le poids des paysans, la place des villes. Tout en insistant sur les grands facteurs de stabilité, on pointera quelques éléments d’évolution, notamment à partir de 1750.

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Le besoin d’un retour aux sources, le fétichisme de l’épithète « médiéval », la prise de conscience de la fragilité et des héritages de ce qu’on appelle l’environnement, la nécessité d’un contrepoint aux modes de vie très urbanisés et très normalisés conduisent souvent à idéaliser le passé. Cette idéalisation est particulièrement forte autour du petit patrimoine rural, chapelles, manoirs, fermes anciennes, maisons fortes sans cesse colonisées comme lieux de villégiature. Un patrimoine qui, pour l’essentiel a été édifié, agrandi ou consolidé aux xvie, xviie et xviiie siècles. Dans cette réappropriation, bien des idées reçues font recette. Notamment ce mythe du « bon vieux temps » que seules des sociétés comme celles de l’Ancien Régime auraient su faire fructifier. Écoutons l’exergue qu’un des meilleurs connaisseurs de la société des xviie et xviiie siècles, Marcel Lachiver, a donné à son ouvrage Les Années de misère. La famine au temps du Grand roi (Louis XIV) :

« Bien clos dans sa maison de campagne du dimanche, les pieds sur les chenêts, un grand feu de bois flambant dans la cheminée, notre adepte du repos dominical contemple le carrelage de tommettes qui brille, pense avec délices au repas qui se prépare, au pain de seigle (ah ! le pain de seigle avec les huîtres), à la poularde qui cuit, à la bonne bouteille et au gâteau frais acheté chez le pâtissier. Loin de la ville, loin du bruit, il imagine vivre dans un autre monde, il arrive à croire que, pour un temps, il a renoué avec le passé. Il oublie que, dans le passé, on mourait de froid devant le feu parce qu’il n’y avait pas de chauffage central, que le sol était le plus souvent de terre battue, la couverture de chaume et non pas de tuiles anciennes au petit moule, que le pain de seigle ne faisait les délices de personne et que tous les pauvres paysans regardaient avec envie le pain blanc des bourgeois, que la poule au pot du dimanche n’a pas nourri grand monde, et qu’on était bien aise quand on pouvait manger du pain tous les jours » Marcel Lachiver, p. 21-22). Donc la vie quotidienne de ces siècles était rude. Beaucoup de Français ne faisaient que survivre, à la limite de la misère, tenaillés par la faim et le froid. C’est sur cette autre image aussi que le cours entend donner quelques éclairages.

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I.

Un espace immense et contrasté

La France de l'époque moderne n'avait pas de commune mesure avec celle d'aujourd'hui. Unité de taille médiocre en 1993, l'hexagone -— si l'on compare dans le cadre des frontières actuelles, acquises en 1860 — était aux XVe-XVIIIe siècles un

espace immense, difficile à maîtriser, à traverser et à surveiller. Vers 1450 Gilles Le Bouvier, héraut de Charles VII, définissait ainsi la France : « De long vingt-deux

journées

Bordeaux. Le territoire du royaume de France représentait un monde bien plus vaste que le nôtre. Alors que les conditions de transports ne changent guère, l'espace se dilate

jusqu'à la fin du XVIIe siècle, au fur et à mesure des conquêtes. Ce n'est qu'à la faveur des améliorations du XVIIIe siècle (la « grande mutation routière ») qu'il commence à se rétrécir. En fait, les réalités variaient selon les conditions sociales : l'espace de l'aristocrate ou du grand marchand, sujets à de longs et fréquents voyages est bien plus large que celui de la plupart des ruraux, même si leurs horizons ne se limitent pas

toujours aux clochers du voisinage

dans laquelle les voyages et les télécommunications abolissent les distances, l'espace français paraissait à la fois plus cloisonné et infiniment plus large. Si les grandes découvertes ont ouvert le monde aux dimensions de la planète à la fin du XVe siècle, pour la plupart des hommes, l'espace est resté le domaine familier à l'intérieur duquel se situaient leurs activités, c'est-à-dire le canton, le petit pays qui retient la mémoire collective, regroupe la famille proche, circonscrit les échanges et les relations. D'autant plus que la société est restée très majoritairement rurale.

et de large seize » 1 . En 1581, Montaigne met 15 jours pour aller de Lyon à

Mais par rapport à notre civilisation industrielle,

1 Gilles Le Bouvier dit Berry, Le Livre de la description des pays

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éd. E. T. HAMY, 1908, p 30-31

I. UN ESPACE MAL MAITRISÉ

1. L'immensité en raison de la longueur des distances

La mesure de l'espace est d'abord tirée du corps humain : pied (32,48 cm pour le pied de roi) pouce, coudée ; puis du déplacement ou du travail : ainsi les mesures de

superficie : contenance que peut travailler un homme en une journée ("journal", arpent c'est-à-dire 30 à 50 ares) ou attelage de chevaux ou de boeufs en une année

("charrue", "bovée"

dans le cadre du terroir.

).

Ces étalons marquent la prégnance de la vie rurale traditionnelle,

L’espace quotidien, qui est celui du travail, correspond aux horizons du village et des clochers voisins, mais il diffère un peu selon les catégories sociales : exemple de Toury-en-Beauce qui révèle 2 rayons d’action ordinaires (2 km pour la culture attelée et 5 km pour le déplacement des troupeaux).

Les nouvelles circulent lentement et irrégulièrement. Sur les grands itinéraires routiers, et en ne considérant que le transport à cheval, le plus rapide, le voyage de Paris à Lyon exigeait 10 à 11 jours en 1664. Rouen était alors à 3 jours de Paris et Bordeaux à

15.

En 1638, lors de la naissance du Dauphin à Saint-Germain-en-Laye, le dimanche 5 septembre, les « premières nouvelles » qui en viennent à Langres arrivent le jeudi suivant par le courrier spécial du duc de Longueville « qui attendait exprès le susdite naissance pour porter ces heureuses nouvelles à son dit maître » (Journal de Clément Macheret, p. 98).

La vitesse quotidienne des coches et des carrosses, qui n'ont que 8 places, est de 40 à 50 km/jour selon les conditions météorologiques. Mais à l'extérieur des grands itinéraires, à dos de mulet, les distances étaient encore plus longues : en avril 1648, le curé Aulanier, parti soutenir des procès, met plus de 6 jours pour aller du Brignon (au sud du Puy) à Toulouse avec un « fort mauvais temps de neige » mais, pour le même trajet, il en met encore 5 en octobre 1648. 5/6 jours pour 140 km soit 25 km/jour en moyenne : nous voilà ramené à la vitesse du piéton (Moi, Hugues Aulanier. Journal de l'abbé Aulanier, curé du Brignon (1638-1691), t. 2, 1641-1650. Le Puy, Éditions de la Borne, 1987). Le réseau routier est embryonnaire, pavé seulement autour de Paris cf réseau des routes de postes ne 1632 et en l'an V (Hist. écon. et sociale de la France, t. II, p. 168-170 et Atlas de la Révolution Française. Routes et communications, cf. documents 1 et 2). Au début du XVIIe siècle, la France ne possède qu'un réseau de

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routes sans cohésion et sans unité. La largeur des chemins varie à l'infini avec les

provinces : à Senlis, le chemin royal doit avoir 40 pieds ; dans le Valois, 30 ; dans le

La carte des routes françaises dessine une mosaïque aux pièces

disjointes, aux réseaux mal ajustés, au travers desquels se dessine le réseau encore

élémentaire des chemins de poste, une France encore aux trois quarts féodale 2 . Pour les

particuliers, les transports inter-régionaux sont une aventure.

La voie d'eau est plus sûre mais plus lente : ici encore on retrouve les chevaux

qui halent les bateaux sur les rivières et les canaux et leur servent de renfort aux

passages difficiles. Mais l'état de ce réseau est déplorable : canaux longtemps peu

nombreux (Briare, Canal des Deux Mers) et rivières coupées d'endroits dangereux et de

péages multiples. En septembre 1675, la marquise de Sévigné prend des bateliers à

Orléans pour aller à Nantes : "Ah! quelle folie, écrit-elle à sa fille en cours de route, les

eaux sont si basses et je suis si souvent engravée que je regrette mon équipage qui ne

s'arrête point et qui va son train".

Boulonnais, 60 etc

Ces nombreux obstacles ralentissaient les déplacements. Ils ne les annulaient pas.

A pied, par les cols Alpins, les grandes routes et les chemins de traverse, des dizaine de

milliers de travailleurs saisonniers se déplaçaient sur 100, 200, 300 voire 400 km. Ainsi

en était-il des colporteurs savoyards, des scieurs de long du Livradois, des maçons du

Limousin et surtout des moissonneurs qui partaient pour le Bassin Parisien assurer les

récoltes : de Basse Normandie, du Perche et du Val de Loire des équipes gagnaient ainsi

la Beauce et le Hurepoix ; de Picardie et de Haute Normandie, d'autres se dirigeaient

vers le Valois ou la plaine de France ; de Champagne, de Bourgogne et de Comté,

arrivaient les moissonneurs de la Brie

De nombreux péages, seigneuriaux et royaux, interrompaient les transports (5688

au début du XVIIIe siècle). Enfin les moulins établis en travers des cours d'eau, les ponts

dont le franchissement nécessitait de longues manoeuvres et les mauvaises conditions

météorologiques (comme le gel lors des grands hivers) créaient des obstacles répétés.

2. Des progrès néanmoins

Le XVIIIe siècle instaure une amélioration (en 1724, 3634 péages sont

supprimés) et marque un véritable développement du réseau routier grâce à une

politique d'ensemble, à laquelle sont attachés les noms d'Orry et de Trudaine (carte p. 4

du polycopié).

2 Henri CAVAILLES, La route française. Son histoire, sa fonction. Etude de géographie humaine, Paris, Colin, 1946, p. 50.

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1738, plan général des travaux (qui établit une hiérarchie entre "grandes routes" qui relient la capitale du royaume aux capitales provinciales, "routes", qui doivent assurer les liaisons inter-régionales, "grands chemins" et simples chemins de traverse en organisant le calendrier des travaux suivant ce classement) et extension de la "corvée royale" (obligation pour la population des campagnes riveraines des chantiers de travailler gratuitement un certain nombre de jours par an à la construction et à l'entretien des grands chemins pavés, ponts, etc )

« J’ai vu aligner la grande route du Mans à La Flèche à travers les champs, les prés et les landes. Ce fut le

peuple qui fit cette route à la corvée, les fermiers charroyaient les pierres et les autres les cassaient et

tiraient de la terre, puis les plaçaient sur la route. Elle a été commencée à la fontaine, l’an 1750. Cela ruina

le peuple, les domestiques des nobles, des moines et moinesses, et des prêtres en étaient exempts aussi

bien comme de la milice. La route n’a été finie que dix ans après son commencement ; ceux qui manquaient

à

leur

corvée au

mois de

mars et d’avril de

chaque année, on les mettait en prison à

leurs frais et

dépens »

« Ce

sont

les

grandes routes qui ont facilité

le commerce et qui

nous ont procuré les

marchandises étrangères

mais si ces chemins nous procurent de l’aisance, nous devons en savoir bien de

l’obligation à nos ancêtres, car il leur en a bien coûté »

« Avant que la grande route fut faite, il n’y avait

aucun voiturier ici que les fermiers. On ne voyait à la campagne ni chevaux ni charrette, c’était les ânes qui

portaient et faisaient tout le service à la campagne. Comme il n’y avait pas de rouliers, c’était les métayers

qui approvisionnaient les villes et les bourgs pour le bois et les boissons » (Louis Simon, étaminier dans son

village du haut Maine au siècle des Lumières, 1984, éd. par Anne FILLON, p. 66-67, cf. Sources d’histoire

moderne, p. 759-761)

1747, création de l'École des ingénieurs des Ponts et Chaussées. Résultats :

la France est en avance sur toute l'Europe (cf. carte des routes de poste en l'an V, document 2) . Avec la « grande mutation routière », la France inaugure sa révolution des transports (en attendant le relais du chemin de fer au XIXe siècle à compter de la loi de 1841). Le « pavé du roi » est à l'origine du dispositif en étoile du réseau ferré. La route nouvelle modifie déjà la géographie humaine des pays qu'elle traverse. Un exemple, parmi bien d'autres, pris dans une région que vous connaissez bien : la route de Cherbourg entre Évreux et Caen. Avant 1770 l'ancien tracé passait au Neubourg, à l'intersection de la route Rouen-Alençon. Chaque année, 35 à 40 000 bovins, venant surtout du Pays d'Auge et 80 à 100 000 moutons provenant de tous les coins de Normandie la défonçaient en faisant halte au Neubourg avant de gagner les marchés parisiens (Poissy et Sceaux). Le nouveau tracé passe plus au sud, de nombreux marchands désertent le Neubourg qui perd une grande partie de son activité économique. Passé 1770, le déclin du bourg est irrémédiable (André Plaisse, 1961 et carte repRoduite par Pierre Chaunu, La Civilisation de l'Europe classique, p. 277).

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Ces reclassements locaux sont sla rançon d'une réorganisation routière qui réduit les frais de transport pour tous les produits. Mais cet effort profite surtout à quelques grands axes stratégiques et laisse de côté les liaisons locales. L'hiver, les chemins vicinaux sont impraticables et bien des régions restent isolées. En 1789, les cahiers de doléances sont nombreux à se plaindre de l'insuffisance des chemins locaux. Parallèlement, une accélération des transports de voyageurs se produit : à la fin du XVIIIe siècle, les diligences ou les voitures des Messageries Générales de France, qui contiennent une quinzaine de places, roulent à 75/80 km par jour ce qui place Lyon et Bordeaux à 5 jours et demi de Paris et Rouen à un jour et demi. Prenez les cartes du poly. p. 27 : de 1765 à 1780, les temps de parcours par diligence ou messagerie se reccourcissent singnicativement, notamment vers de Paris à la périphérie du royaume :

Toulouse passe de 15 à 7 jours, Marseille de 11 à 8 jours, Strasbourg de 10 à 5 jours. Mais il ne s’agit que des routes de poste. En dehors des routes de poste, les vitesses restent celles du passé et surtout les marchandises ne roulent pas à plus de 3 à 4 km/h soit d'une trentaine à une quarantaine de kilomètres par jour et les transbordements allongent les délais : les toiles de Laval mettent 15 jours pour parvenir à Lorient et au Havre et 20 à 25 jours pour arriver à Lille. Localement, les chemins vicinaux sont détestables. Dans les régions de bocage, les chemins creux deviennent de véritables fondrières lorsqu’ils sont gorgés d’eau. Dans les régions à champs ouverts, les charrettes ne peuvent plus passer dans les chemins boueux et coupent à travers champs, détruisant les récoltes. En 1789 encore, les plaintes relatives au mauvais entretien du réseau vicinal sont innombrables. Dans un mémoire de 1788, les habitants de Camembert, dont le fromage n’a pas encore la réputation universelle qui est la sienne, font un tableau particulièrement représentatif de cette situation :

« Pour ce qui est des chemins de communication aux villes les plus prochaines, comme sont Argentan, Orbec et Falaise ; il est certain que la plupart sont très mauvais et même quelques-uns impraticables, tant parce qu’ils sont trop étroits que parce qu’ils sont défoncés, surtout ceux qui sont à la sortie de la paroisse ; il en est de même de ceux qui tendent aux bourgs et lieux voisins, tels que sont Trun, Livarot, Vimoutiers. L’accès de ce dernier, en particulier, ou se tient tous les lundis un des plus forts marchés qu’il y ait à plus de dix lieues à la ronde, est très mauvais, pour ne pas dire impraticable ; plus de quinze paroisses comme la nôtre en sont d’autant plus à plaindre qu’elles n’arrivent, et ne peuvent sans beaucoup allonger leur chemin, arriver à ce bourg que par cet endroit, toujours couvert d’eau, et ou se trouve quelquefois des molières (terres humides et marécageuses où il est dangereux de s’aventurer l’hiver), dans lesquelles on a la douleur de voir souvent tomber des chevaux chargés de différentes marchandises, au grand préjudice du particulier auquel ils appartiennent, au détriment même de leur santé, puisque pour retirer leurs

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chevaux de ces espèces de précipices et sauver leurs marchandises, ils sont obligés, dans les temps même les plus froids, comme en hiver, de se mettre à l’eau jusqu’à la ceinture ; aussi on a déjà présenté des requêtes à l’effet d’obtenir la réparation de cette entrée impraticable au bourg de Vimoutiers. Nous espérons, Messieurs, que vous voudrez bien les appuyer de votre crédit, le représenter vous-mêmes à l’Assemblée provinciale et nous faire obtenir, par quelque voie que ce soit, la justice que nous sollicitons. »

Il faudra attendre la loi de 1836 pour que l’État définisse les responsabilités en mettent à la charge des communes l’entretien des chemins vicinaux, et le Second empire pour que les travaux soient réalisés dans la plupart des régions. Sous l’ancien Régime il n’en était pas ainsi et, une fois encore, la météorologie, et donc les facteurs naturels, pesaient très lourdement sur les transports.

1775, effort de développement du réseau navigable : 1 000 km sont réalisés en 1789 avec les canaux de Briare (le premier xviie siècle achevé en 1642), d'Orléans, du Charolais, de Bourgogne, de Luçon à la mer, du Midi et le système des canaux de la mer du Nord. Il s'y ajoutait environ 7000 km de rivières navigables mais l'état de ce réseau restait généralement déplorable. En la matière, certaines régions étaient particulièrement défavorisées (Est, Centre, Basse-Normandie, Bretagne).

3. En fait, la maîtrise de l'espace reste géographiquement et socialement très différenciée

Dans l'espace, l'effort principal a porté au nord d'une ligne St-Malo-Lyon où la densité du réseau est plus forte (700 m/10 km2 contre 450 m au sud) et la qualité de son revêtement meilleure (pavage plus fréquent). Les raisons sont à la fois économiques et stratégiques (défense des frontières du nord-est et poids de la capitale). Dans le Centre et le Midi, subsistent de nombreux isolats. Mais dans le Nord, les réseaux régionaux ne communiquent entre eux que par Paris. Socialement, on distingue plusieurs seuils. Le premier est marqué par la détention d'une bête de selle, âne, bidet, mulet (dans le Sud-Est) et surtout cheval, en général un animal qui sert à la fois au trait et à la selle ; le second correspond à l'accès aux transports publics dont la vitesse varie du pas (pour les carrosses et coches où s'entassent petits bourgeois, prêtres de campagne, employés) au galop (privilège de la poste aux chevaux réservés aux communications officielles et aux transports des particuliers les plus aisés). La diligence Paris-Bordeaux revient ainsi à 125 livres en 1789 contre 50 livres pour le simple fourgon, mais dans ce dernier cas, il faut 15 jours de

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route. Plus généralement, le rayon d'action est variable en fonction de la position sociale : inter-paroissial (petite paysannerie), régional (notables, travailleurs spécialisés), international (négoce, aristocratie).

La longueur des distances s'accroît de l'imprécision de la mesure du temps :

Longtemps les horloges furent réservées aux hôtels de ville alors que les campagnes se contentaient des cloches de l'église paroissiale ; ce n'est qu'au XVIIe siècle et surtout au XVIIIe que les horloges se répandent dans le monde rural (dans les régions favorisées). Il faut attendre les années 1660 pour qu'apparaissent les pendules, d'abord dans l'aristocratie urbaine. Chez les notables ruraux (gros fermiers, marchands, maîtres de poste, riches curés), la pendule n'est adoptée qu'au cours des dernières décennies de l'Ancien Régime et la montre est un luxe, réservé à une petite élite. À la fin du XVIIIe siècle, la majorité des ruraux écoutaient toujours les heures sonnées au clocher paroissial. Jusqu'à la fin du XIXe siècle les "cloches de la terre" (Alain Corbin) rythment toujours la vie des paysans (cf. l'Angélus de Millet).

D'autre part, il faut tenir compte de la relative brièveté de l'existence . Un grand voyage comme un pèlerinage (au Mont Saint-Michel, à Saint-Jacques de Compostelle mais aussi, en cas de maladie à Notre-Dame de Liesse ou à Saint-Hubert) marquera toute une vie. Il en est de même des campagnes militaires, d’abord celles des miliciens recrutés dans les villages comme armée de réserve depuis 1688, et surtout à compter des levées militaires de la Révolution et de l’Empire. Les souvenirs des grognards de Napoléon Ier, au début du XIXe siècle, introduiront dans les campagnes une expérience des grands espaces tout-à-fait inhabituelle.

Les privilèges locaux créaient enfin des obstacles aux communications intérieures: l'Ancien Régime était le paradis des privilèges, c'est-à-dire des droits particuliers qui reconnaissaient à leurs détenteurs des avantages honorifiques ou fiscaux par rapport au droit commun. Ces privilèges ou « libertés » n'étaient pas propres aux seuls groupes sociaux (ordres, corporations, etc.) mais aussi aux différentes provinces (et à de nombreuses villes). Ils étaient facteurs de cloisonnement, ainsi en matière de circulation des marchandises soumises à un régime de douanes intérieures (les "traites" dont la multiplicité entrave le commerce, même après la simplification due à Colbert en

1664).

Mais la situation était particulièrement vive pour le sel, produit de première nécessité, non seulement pour conserver les aliments, notamment la viande et le poisson de carême (hareng) mais aussi pour l’élevage des animaux, la fabrication des fromages. Or,

15/37

depuis la généralisation de la gabelle par François Ier l’espace français est coupé en 6

morceaux, codifiés par l’ordonnance de 1680 (ce. Carte) :

- la majeure partie (Ile-de-France, Orléanais, Berry, Bourbonnais, Nivernais,

Bourgogne, champagne, Picardie, hqute Normandie, Maine, Anjou et Touraine) est

soumise à la grande gabelle : le sel venant de Brouage et du comté nantais y est

fortement taxé et les habitants sont obligés d’en acheter une qsuantité minimum

dans 230 à 250 greniers royaux.

- Dans les régions de petite gabelle (Lyonnais, Beaujolais, Mâconnaisa, Bresse, Velay,

Forez, Provence, Languedoc, Roussillon et élections de rodez et Millau), le sel vient

de Peccais. Il est moins onéreux mais la consommation imposée y est supérieure.

- Les pays de salines (Franche-comté, Lorraine, Alsace) produisent leur sel et le

paient moins cher mais en absorbent davantage.

- Il en va de même des pays rédimés qui ont racheté l’impôt après une sévère révolte

en 1548 (Poitou, Aunis, Saintonge mais aussi Guyenne, Angoumois, Limousin, Marche

et une partie de l’Auvergne).

- Un tarif préférentiel « le quart bouillon » distingue les régions d’Avranches, de

Coutances et Bayeux : on y fabrique du sel en faisant bouillir du sable imprégné d’eau

de mer et les sauneries remettent, gratis, dans les greniers du roi, un quart de la

fabrication.

- Enfin, les provinces tardivement rattachées au royaume et dont l’annexion a pu être

négociée sont exemptées : Boulonnais, Artois, Flandre, Hainaut, Cambrésis mais

aussi pays de Gex, Navarre, Labour et surtout Bretagne) : le commerce y est libre et

le prix du sel bas.

Ce régime de très forte inégalité fiscale (impôt de la gabelle opposant les provinces exemptes comme la Bretagne ou l'Artois et les pays faiblement taxés comme le Sud- Ouest aux régions de grande gabelle, où l'on paye le prix fort ainsi dans le Bassin parisien. Un telle inégalité ne peut conduire qu’à la fraude et la contrebande — le faux- saunage —, sévèrement réprimée, est un véritable sport national au voisinage des frontières intérieures.

Un sport qui conduit aux galères et à la corde mais qui reste très populaire comme le montre l’exemple de Mandrin qui leva une véritable bande – les Mandrins – pour dévaliser les greniers à sel et les bureaux de tabac et libérer les contrebandiers en Dauphiné, en Vivarais, en Rouergue, en Auvergne et en Franche-Comté en 1754-1756. Il mène 6 campagnes à la barbe de la maréchaussée, dispersée en brigades trop peu nombreuses et trop distantes est impuissante… avant d’être capturé en Savoie par 500 soldats et employés des fermes.

Le 26 mai 1756, Mandrin roué vif à Valence mais son souvenir, transmis par la littérature de colportage, se maintient jusqu’à aujourd’hui : « La complainte des Brigands »…

En fait, les frontières extérieures n'étaient souvent pas plus étanches que les

frontières intérieures. L'échelle de déplacement très majoritaire correspondait au petit

"pays", rassemblant quelques dizaines de paroisses rurales liées par une commune unité

géographique (vallée montagnarde, ex. Le Pays de Bigorre dans les Pyrénées ; plateau

16/37

de grande culture comme le Pays cauchois en Haute Normandie ou le Pays de France au

nord de l'Ile-de-France; régions de landes ou de marais, Dombes, Brière, Sologne )

souvent autour ou à côté d'une ville. Le royaume en comptait peut-être 700.

4. Une insécurité permanente

L'ordre public n'est assuré sur les grands chemins que par des effectifs dérisoires (la maréchaussée ne compte que 3000 à 4000 gendarmes sous Louis XIV). Vols et brigandages sévissent continuellement.

On connaît les exploits de la bande d’Orgères sous la Révolution, qui chauffaient en Beauce les pieds des riches campagnards pour leur faire avouer l’emplacement de leur magot. Cette pratique était déjà signalée sous l’Ancien Régime. Dans le sud du Perche, dans les campagnes du Dunois en 1757, le curé de Thiville signale :

« en avril et mai, des fripons s’attroupaient, perçaient les maisons de nuit, surtout chez les personnes qui avaient la réputation pécunieuse, faisaient griller les personnes à petit feu pour leur faire déclarer leur argent ; ils en voulaient encore plus aux curés qu’aux autres. Mr le curé de Chapelle-Guillaume au Perche (près de la forêt de Montmirail) fut rôti auprès d’un grand feu et réduit en tel état qu’il mourut deux jours après ».

Autour de Dreux, en mai 1757, deux mendiants qui avaient assassiné un laboureur sont roués vif à Évreux. On prétendait que ces brigands étaient des déserteurs d’une garnison de Tours qui, sous la conduite d’un nommé Ficher, pillaient la campagne (E sup Eure-et-Loir, V, Thiville).

D'autre part, malgré les grandes battues organisées par la louveterie de France,

les campagnes sont périodiquement ravagées par les loups et les sangliers. Au XVIIe

siècle, les loups rôdent encore autour de Paris (en allant à la messe de minuit une petite

fille de Villejuif est mordue par un loup enragé en 1691) et en Anjou comme en Orléanais

des loups enragés font des dizaines de victimes dans les années 1690.

9 novembre 1692 : le marquis de Seignelay ordonne à l’intendant de Creil de faire une battue

aux loups aux environs de Pontgouin (Eure-et-Loir, vallée de l’Eure près des forêts de Champrond

et de Senonches, sud du Thymerais). “ Le roi a été averti que cette bête qui mange les enfants

a encore paru à Pontgouin ; sur quoi, SM m’ordonne de vous écrire de faire assembler les

habitants de 4 ou 5 paroisses des environs pour tacher de la tuer ” (Depping, Correspondance, IV, p. 764).

Chaque grande forêt a sa "bête" :

la Bête du Gâtinais, dans les années 1650, un siècle avant la bête du Gévaudan,

aurait fait 300 morts (dévorés par des loups) entre 1652 et 1655 .

« Premièrement, de mon jeune âge et de mes premières années, l’on parle de la Beste du Gâtinais »…. « Depuis, un loup prit un enfant à Blaise Bienvenu dans sa cour, un peu devant soleil couché, âgé de 2 ou 3 ans, et un à Jean Morin, de Maincy, aussi dans le même temps, sans pouvoir rien sauver » (Livre de raison de J-B.

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Vincelet, vigneron à Vaux-le-Pénil près de Melun, commencé en 1664, d’après Gauthier, 1938, p. 34).

Au lendemain de la Fronde, entre Montereau et Pont-sur-Yonne, un grand loup cervier ( ?) – sans doute y en avait-il plusieurs « causait par tout le pays une si grande consternation qu’on ne parlait que de la bête du Gâtinais comme d’une chose effroyable… Cette misérable bête y dévorait tant de gens… qu’elle en avait déjà fait mourir plus de 600 de compte fait. Elle en voulait particulièrement aux femmes et aux filles, et leur mangeait les deux mamelles et le milieu du front, puis les laissait là » (Mémoires de Madame de la Guette, p. 161-164).

la bête du Limousin en 1699-1699 qu’on appelle vulgairement la « mal bête »

la fameuse bête du Gévaudan au moins 101 morts de 1764 à 1767.

Que l'on songe encore au début du XIXe siècle, aux loups du Périgord qui faisaient

tant peur à Jacquou le Croquant. Il y aura encore la bête des Cévennes de 1809 à

1817 (60 à 80 morts dont 32 identifiés).

L’armement est insuffisant (fusil à un coup au xviiie siècle et surtout armes

blanches) le droit de chasse réservé aux seigneurs haut-justiciers, les rivalités de

compétences et de juridictions multiples. Tout cela faire les loups. Les guerres civiles et

étrangères multiplient les cadavres qui accoutument les loups à la chair humaine.

« Ce qui attire aussi quantité de loups en un pays, ce sont les guerres : car les loups suivent toujours un camp, à cause des carnages des hommes, chevaux, et autres animaux qu’on y trouve morts. Et quand ils sont accoutumés à manger chair d’hommes, à peine en veulent-ils manger d’autre, et en sont fort friands ; et s’ils n’en trouvent de morts, courent sus aux vivants : comme à quelques jeunes laquais, fillettes ou petits enfants, et pauvres simples gens, quand ils les trouvent à l’écart, et les tuent et les mangent ” (111v°).

Périodes de guerres : Guerres de Religion (1592-1598), Guerre de Trente ans (1618-

1648) suivie de la guerre franco-espagnole (1648-1659), guerre de Hollande (1672-

1678), guerre de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697), de la succession d’Espagne (1701-

1714), de la succession de Pologne (1733-1738), de la succession d’Autriche (1740-

1748), Guerre de 7 ans (1756-1763), Guerre civile et étrangère (1792-1802).

De ces liens, les contemporains étaient bien conscients :

Avant la guerre de Sept Ans, il n’y avait pas de loups en Allemagne, après ils s’y sont multipliés : “ Ces bêtes féroces… se repaissent des chevaux qui périssent en si grand nombre dans les campements de l’arrière-saison ; souvent elles dévorent, comme je l’ai déjà observé, les cadavres des soldats tués en détachement et qui n’ont point la sépulture militaire, comme à la suite des grandes batailles ” (Delisle de Moncel, 1768, p. 47-49).

cela crée une

véritable psychose dans les esprits. De là vient la croyance aux loups garous et l’essor

du fantastique :

Sans exagérer ce phénomène, il est clair que dans certains régions

Les effets strictement démographiques sont difficiles à mesurer faute d’études exhaustives et

surtout en raison du nombre important de blessés non indiqués. Seuls les décès sont enregistrés.

De ces ravages qui désolaient plusieurs mois de suite toute une province, voici un exemple, en plein milieu du règne de Louis XIV :

18/37

février 1693-juin 1694 : en Touraine, une bande de loups sème la panique dans la région de Bourgueil ; en juin plus de 70 personnes ont été tuées et autant de blessées. Au total plus de 200 personnes auraient été tuées, dont 12 femmes et enfants à Benais, 7 à Bourgueuil, 12 à Continvoir, d’autres à Varennes-sous-Montsoreau (Lebrun, 290). Voici le décompte de 102 victimes dûment recensées dans les registres paroissiaux

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La « Bête de Touraine » :

66 victimes mortes sous la dent du loup en 1693

19

février 1693

Saint-Patrice

Pierre Boiron

9

ans

 

« dévoré par une beste inconnue »

24

février 1693

Courtinvoir

Antoinette Boriaut

7

ans

« trouvée dans les landes … dévorée par une beste féroce »

01

mars 1693

Avrillé-St-Symphorien

René Baupix

13

ans

 

« dévoré par la beste »

01

mars 1693

Avrillé-St-Symphorien

Cath. Baunier

13

ans

 

« dévoré par la beste »

17

mars 1693

Benais

Silvine Quische

28

ans

 

« dévorée par les bestes féroces »

29

mars 1693

Benais

Fleurant Serraut

3

ans

« dévoré et mangé par les bestes féroces »

13

avril 1693

Les Essards

Marie Bresseau

17

ans

« sépulture d’ossements que la beste avoit dévorée… près la Rapinerie »

15

avril 1693

Restigné

Fille

   

« dévorée par la beste farouche »

01

mai 1693

Restigné

Louis Abraham

   

« dévoré par une beste farouche »

04

mai 1693

Courtinvoir

Cath Guignard

   

« dévorée par lad. beste qui fait des ravages continuels »

08

mai 1693

Avrillé-St-

Urbanne Baudnier

10

ans

« mangée par la beste, ne restant plus que les entrailles »

 

Symphorien

 

28

mai 1693

Benais

Marg. Gaucher

20ans

 

«

dévorée par les bestes féroces »

30

mai 1693

Avrillé-St-Symphorien

Charlotte Tupin

   

« étranglée par la beste »

03

juin 1693

Benais

Urbain Moriceau

13

ans

 

«

dévoré par la beste »

03

juin 1693

Courtinvoir

Urbain Guibert

7

ans

«

estranglé et à demi-mangé par une beste

   

féroce faisant quantité de semblables ravages

 

dans les campagnes icy »

05

juin 1693

Bourgueil

Nicolas Boudri

2

ans

 

05

juin 1693

Bourgueil

Marie Delacroix,

48

ans

« tous deux dévorés ce matin, au lieu de la Coudraie, par une beste féroce »

 

épouse Boudri

 

09

juin 1693

Rillé

Frse Nuard

50

ans

« dévorés par une beste cruelle en forme de loup »

09

juin 1693

Rillé

André Lallemand

17

ans

09

juin 1693

Rillé

Michèle Beldent

18

ans

 

«

dévorée par la mesme beste »

10

juin 1693

Continvoir

André Mercier

7

ans

« demi-mangé par cette même beste féroce qui fait tant de ravages »

17

juin 1693

Benais

Marg. Arrault

60

ans

 

« dévorée par les bestes féroces »

17

juin 1693

Continvoir

Marie Audebert

11

ans

 

« le corps trouvé dans les bois où la bête

   

l’avait dévorée, gardant les bestiaux […] où elle était en condition »

26

juin 1693

Avrillé-St-Symphorien

Marie Godefroy

55

ans

 

«

avait été dévorée par la bête »

28

juin 1693

Continvoir

Marie Chasteau

22

ans

étant en condition en cette paroisse, laquelle a été trouvée demi étranglée, gardant des bestiaux, par cette même bête féroce, continuant ses mêmes cruautés »

«

5

juillet 1693

Continvoir

Cath. Forest

22

ans

« servante de Jean Mercier […], dévorée par cette même bête féroce »

9

juillet 1693

Avrillé-St-Symphorien

Marie Grange

12

ans

« avait été mangée par la bête, il ne restait que la tête et un bras »

10

juillet 1693

Ingrandes-de-

René Épinard

50

ans

 

«

étranglé par une bête féroce »

Touraine

   

10

juillet 1693

Ingrandes-de-

Renée Épinard

11

ans

 

« dévorée et mangée »

Touraine

   

17

juillet 1693

Continvoir

Pierre Fillon

 

-

« dévoré le jour précédent par ladite même bête »

23

juillet 1693

Avrillé-St-Symphorien

Martin de Larçay

5

ans

« avait été mangé presque tout de la bête »

24

juillet 1693

Avrillé-St-Symphorien

Renée Moriceau

27

ans

« avait été presque entièrement mangée par la beste »

24

juillet 1693

Benais

Urbanne Faucher

10

ans

 

«

dévorée par les bêtes féroces »

28

juillet 1693

Les Essards

Madeleine Baron

55

ans

« sépulture d’ossements » « a été dévorée »

2

août 1693

Avrillé-St-Symphorien

Madeleine Turpin

14

ans

 

« avait été étranglée par la bête »

8

août 1693

Avrillé-St-Symphorien

Vincent Chauveau

12

ans

« avait été presque tout mangé de la bête »

22

août 1693

Langeais

Jean

13

ans

« lequel ayant été attaqué par la mauvaise

   

bête, vers Les Mortiers, et étant à demi mort,

20/37

       

comme on le conduisait dans l’hôpital de Luynes, il a expiré devant l’église de ce lieu »

24

août 1693

Benais

Jeanne Faneuvau

64

ans

 

«

dévorée par les bêtes féroces »

28

août 1693

Bourgueil

Femme d’Élie

   

« mort funeste » « dévorée par les bêtes »

 

Matherion

 

30

août 1693

Benais

Marie Bedoit

12

ans

 

« dévorée par les bêtes féroces »

8

sept. 1693

La Chapelle-sur-

Catherine Parfait

17

ans

 

« étranglée par une bête féroce »

 

Loire

   

27

sept. 1693

Saint-Patrice

Marie Fair

34

ans

« dévorée et étranglée par une bête féroce »

29

sept. 1693

Saint-Patrice

Urbanne Dardeau

25

ans

 

« étranglée par la bête carnassière »

19

nov. 1693

Bourgueil

Marie Mutin

18

ans

 

« mort funeste » « étranglée par une chose féroce »

22

nov. 1693

Coutinvoir

Fille

15

ans

«

dévorée par la mauvaise bête à Moligeon où elle était en service »

23

nov. 1693

Bourgueil

Fils

   

« mort funeste »

25

nov. 1693

Restigné

Fils

   

« les restes… par la bête »

27

nov. 1693

Bourgueil

Fille de Louis Beragnard

7

ans

 

« mort funeste » « étranglée par la bête fauve »

28

nov. 1693

Langeais

Françoise Auger

22

ans

 

«

plus de demi mangée par une mauvaise bête »

29

nov. 1693

Langeais

Françoise Feruillet

   

« étranglée et à demi mangée par la mauvaise bête »

29

nov. 1693

Mazières-de-

Martin Cramblay

9

ans

 

«

dévoré par un loup »

 

Touraine

   

30

nov. 1693

Langeais

George Peprigne

   

« mort étranglé et à demi mangé de la mauvaise bête »

1 er déc. 1693

Langeais

François Ride

 

«

mort étranglé et les deux tiers mangé de la mauvaise bête »

2

déc. 1693

Mazières-de-

Urbain Barier

17

ans

 

«

dévoré par un loup »

 

Touraine

   

3

déc. 1693

Langeais

Florent Galnier

   

«

mort étranglé et presque tout mangé de ladite mauvaise bête »

3

déc. 1693

Mazières-de-

Étienne Chanier

16

ans

 

«

dévoré par un loup »

 

Touraine

   

3

déc. 1693

Mazières-de-

Marie Depeigne

17

ans

 

« dévorée par un loup »

 

Touraine

   

13

déc. 1693

Langeais

Anne Sinlon

 

« morte étranglée et son corps les deux tiers mangé par la mauvaise bête »

13

déc. 1693

Langeais

Catherine Dupin

   

« morte étranglée et son corps demi mangé par la mauvaise bête »

13

déc. 1693

Langeais

Fille de Jean Grenier

25

ans

 

« morte étranglée et son corps tout mangé par la mauvaise bête »

17

déc. 1693

Les Essards

Anne Lalemanet

9

ans

 

« sépulture d’ossements » « dévorée de la bête féroce »

18

déc. 1693

Langeais

Marie Bretonneau

   

« morte étranglée et son corps demi mangé par la mauvaise bête »

20

déc. 1693

Saint-Patrice

Fille

20

ans

 

« dévorée par la bête carnassière »

27

déc. 1693

Langeais

Anne Basson

 

« morte étranglée de la mauvaise bête et son corps demi mangé »

30

déc. 1693

Langeais

Gervais Duvan

   

« mort étranglé et son corps demi mangé »

30

déc. 1693

Langeais

Jean Dupin

   

« mort étranglé et son corps les deux tiers mangé de la mauvaise bête »

21/37

1694

Touraine: 36 victimes mortes sous la dent du loup

13

janvier 1694

St-Michel-sur-Loire

Marie Despeigne

24

ans

 

« mangée par la beste »

3

février 1694

St-Michel-sur-Loire

Thomas Girard

 

-

 

« mangé par la beste »

13

février 1694

Hommes

Jean Marechaux

15

ans

 

« estranglé par le loup »

20

février 1694

Hommes

Jean Aubry

13

ans

 

« estranglé par le loup »

24

février 1694

Langeais

Pierre Porcheron

 

-

« mort estranglé et son corps à demi mangé de la mauvaise beste »

27

février 1694

Hommes

Susanne Charpentier

24

ans

 

«

estranglé par unloup »

2

mars 1694

Benais

Michel Moriceau

6

ans

 

« dévoré par les bestes féroces »

5

mars 1694

Continvoir

René Gaucher

14

ans

 

« estranglé »

7

mars 1694

Continvoir

Marguerite Fontaine

6

ans

 

« estranglée par la beste »

8

mars 1694

Langeais

Michelle Berger

 

-

 

« morte blessée par la mauvaise beste »

18

mars 1694

Continvoir

Etiennette Tessier

6

ans

 

« estranglé par la beste »

24

mars 1694

Langeais

Françoise Chaumin

 

-

«

morte estranglée par la mauvaise beste et son corps demi mangé »

8

avril 1694

Hommes

Urbaine Fourmi

55

ans

 

« dévoré par un loup »

10

avril 1694

Les Essards

Marie Chaumin

16

ans

 

« dévoré des bestes »

15

avril 1694

Hommes

Perrine Lejaudry

66

ans

 

« dévoré par un loup »

26

avril 1694

Langeais

Innocent Bauge

 

-

 

« estranglé et à demi mangé par lesdites mauvaises bestes »

3

mai 1694

Les Essards

Jacques Besnard

16

ans

 

« dévoré »

5

mai 1694

Continvoir

Perrine Bretonneau

13

ans

 

« dévorée par la mauvaise beste,

   

autour de la maison de Noël Mercier où elle estoit en service »

16

mai 1694

Les Essards

Marie Proust

12

ans

 

« dévorée »

20

mai 1694

Les Essards

Urbain Gauffier

15

ans

 

«

trouvé mort dans les bois »

24

mai 1694

Benais

Louis Arnault

16

ans

 

«

dévoré par les bestes féroces »

28

mai 1694

Hommes

Jean Huet

15

ans

 

«

dévoré par un loup »

3

juin 1694

Bourgueil

Fille de Pierre Moriceau

24

ans

« mort funeste » « estranglée par la mauvaise beste »

10

juin 1694

Hommes

Urbain Janvier

12

ans

 

«

dévoré par un loup »

12

juin 1694

Continvoir

Jean Baudrier

9

ans

 

«

dévoré par la mauvaise beste »

14

juin 1694

Continvoir

Jacques Basnan

11ans

« domestique de Jean Charesseiner, dévoré par la mauvaise beste »

22

juin 1694

Mazières-de-Touraine

Anne Momy

43

ans

 

«

dévorée par un loup »

28

juin 1694

Benais

Urbain Ory

15

ans

 

«

dévoré par les bestes féroces »

29

juin 1694

Benais

Anne Basse

28

ans

« dévorée par les bestes féroces »

9

juillet 1694

Hommes

Marie Gilbert

10

ans

 

«

demi dévorée par un loup »

14

juillet 1694

Les Essards

Marie Laurent

20

ans

 

« dévorée des bestes »

14

juillet 1694

Hommes

Fille en nourrice

1 an

 

« par un loup emporté »

14

juillet 1694

Hommes

Fille

10

ans

 

« il l’a estranglé »

17

juillet 1694

Langeais

François Gaudin

 

-

« tué par une mauvaise beste et son corps demi-mangé »

17

juillet 1694

Mazières-de-Touraine

Marie Leproz

27

ans

 

« dévorée par un loup »

4

août 1694

Hommes

Urbanne Lune

34

ans

 

« dévorée par un loup »

Enfin les guerres civiles et les luttes féodales (que révèlent en Auvergne les Grands Jours tenus par le Parlement de Paris en 1665 et relatés par Fléchier) sèment la terreur dans l'intérieur du royaume. Les provinces frontières, de l'Est en particulier

22/37

(Champagne, Lorraine, Alsace, Bourgogne) sont mises à feu et à sang pendant les

guerres de Religion et pendant la Guerre de Trente ans.

Les soldats désorganisent la vie économique : travaux des champs, industrie,

commerce…

Un exemple parmi bien d’autres : la région de Langres pendant la guerre de

Trente ans :

Le 5 janvier 1641, la foire des Rois à Langres est perturbée par des pillards Croates et comtois, venus de gray qui tiennent les grands chemins, font quantité de prisonniers et enneiger le bétail « ce qui a causé la ruine à une infinité de pauvres marchands » (Macheret, I, p. 148).

La soldatesque s’empare des chevaux de labour.

Le 6 avril de la même année 1641, « la nécessité du labourage a été si grande en ce

pays que l’on a vu 6 hommes attelés à la charrue en forme et place de bêtes et la

tirer pour labourer au finage de Torcenay » (Macheret, I, p. 153).

En 1643, conclut le curé Macheret, après de fastidieuses relations de ravages de

soldats qui volent le bétail de tous les villages : « Faut savoir que nos garnisons que nous

avions dedans nos châteaux de France faisaient la guerre aux pauvres paysans et

aux bestiaux du comté, et les Croates, Espagnoles et comtois qui tenaient les places

du comté », faisaient pareille guerre aux paysans et bestiaux de France, ce qui a

grandement ruiné le pays et n’a rien profité aux deux couronnes et tous les

libertins de par et d’autre se faisaient soldats pour voler plus hardiment et impunément :

les villes et les laboureurs payant tout le coût de cette guerre, se sont épuisés jusqu’au

sang pour ainsi parler car ils ont tiré jusqu’à la dernière pièce et on fait des emprunts

qu’ils ne paieront peut-être jamais » (Macheret, I, p. 271).

Conclusion : destruction du capital économique, de la population, et endettement… le

long terme est aussi compromis que lze court terme.

Jusqu'à l'encasernement des troupes à partir de Louvois, la peur des "gens de

guerre" est une réalité quotidienne qui explique la grande vague de fermeture des

villages (fin XVIe-début XVIIe s.) et le rôle refuge joué longtemps par les châteaux

(jusqu'à la Fronde, en 1652).

Les contemporains se rendent compte après coup de l’arrivée de ce fléau

En Brie, en 1559, Henri II,, une fois mort, est célébré par le prieur Claude Haton comme le “ père des laboureurs ” :

“ Il avoit bien pollicé la gendarmerie, et en telle façon y avoit mis ordre que les gens de guerre n’eussent osé rien prendre des biens du laboureur, sans le payer de gré à gré ; et a ceste ordonnance esté observée toute sa vie, c’est-à-dire le temps de son règne, qui a esté de treize ans non entiers (1547-1559), …

Non seulement lesditz gens de guerre n’eussent osé prendre aulcune chose sur les laboureurs sans payer, mais aussi ne les eussent osé desteler de leur harnois et charrue (préservation de l’attelage), ni les destourner de leur labourage pour se faire

23/37

guider, eux ni leur bagage… ni prendre leurs chevaux, harnois ni charrettes (véhicules de transport), sinon en cas de nécessité et en payant.

Cest ordre fut tout son règne si bien observé que les laboureurs n’eussent daigné fermer les huis de leurs caves, celiers, garniers, coffres et aultres serrures de leurs maisons pour les gens de guerre, tant ilz se gouvernoient honnestement, selon laditte ordonnance. Les poulles, poullets, chapons et aultres volailles estoient parmi les jambres desditz gens de guerre ès maisons des laboureurs quand ilz y estoient logez, et si n’en eussent pas tué une seule sans demander congé à l’hoste et pour l’argent.

Ils ne faisoient bruict ni insolence ès maisons desditz laboureurs, non plus qu’en leurs maisons propres ; et pour ces causes, les laboureurs et gens des villages ont bien occasion de pleurer et regretter sa mort, car avec grande difficulté y aura-il roy au royaume de France de longtemps qui les gourverne si doulcement et en telle façon, et ”

pour ce a-il esté appellé le père des laboureurs

(HATON, 111)…

Ce temps béni ne revint pas… Les ordonnances royales se succèdent, interdisant aux gens de guerre de piller et de voler…

Il faut attendre le règne personnel de Louis XIV pour que la sécurité progresse, mais incomplètement grâce à l’appel de l’armée de ligne.

L'insécurité est aussi celle d'une insuffisante protection à l'égard des

conditions naturelles : mauvaise isolation des maisons, insuffisance des vêtements,

faiblesse des moyens en chauffage (on prend soin la nuit de conserver des braises sous

la cendre pour rallumer le feu dans des cheminées ouvertes qui diffusent très mal la

châleur) et en éclairage (maigre lueur des chandelles). Les rythmes d'existence (à

commencer par la durée du travail) dépendent étroitement des cycles climatiques.

Constatation banale, mais qui doit sans regret balayer le mythe du "bon vieux temps"

(cf. Robert Mandrou, Introduction à la France moderne, 1961, chap. I, et Marcel

Lachiver, Les Années de Misère

Ainsi donc, bien des Français témoignent d'une sensibilité particulière à l'égard

des forces naturelles, résignation, superstitions, favorable à des pratiques de protection

comme la sorcellerie.

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II.

UNE DIVERSITÉ EXTRÊME

Le royaume de France :

« un agrégat inconstitué de peuples désunis » (Mirabeau) ?

1. Diversité géographique :

Par rapport à aujourd'hui, elle était accentuée par l'étroite dépendance à l'égard

des conditions naturelles.

Du poids plus ou moins fort de chacun des facteurs physiques (relief, climat, eau,

sols) il ressort une constatation impérative : même à l'échelle du pays, et a fortiori à

celle de la province ou du territoire tout entier, les inégalités sont multiples.

Ainsi dans les montagnes dauphinoises étudiées par Bernard Bonnin : selon les

différences d'altitude et de relief, l'emprise et les aspects du climat, la suffisance ou

l'insuffisance de l'eau, les caractères des sols, il y a une variété très large de hautes

terres dauphinoises, en chacune desquelles les conditions de l'élevage étaient très

différentes. Au point que l'auteur distingue par massifs, et même par vallée 3 . Semblables

remarques pourraient être faites dans les régions céréalières du nord du Royaume.

Il n'est pas jusqu'au terroir où les arpenteurs de l'Ancien Régime ne distinguent entre

toute une hiérarchie de classes de terre selon l'exposition, la richesse en limon etc

Avant l'agriculture industrielle des XIXe-XXe s., ses engrais et ses puissants moyens

mécaniques et chimiques, la diversité des conditions locales était extrême.

On ne saura trop le rappeler. Ceci étant, cette diversité ne doit pas cacher

l'homogénéité propre à différents types d'espace selon leur appartenance aux grands

écosystèmes (atlantique/continental/montagnard/méditerranéen) ou selon leurs

caractéristiques locales : (littoraux/bordures forestières/banlieues urbaines).

UN PRODUIT DE LA GEOGRAPHIE HISTORIQUE : LES ECOSYSTEMES

Les paysages façonnés par l'homme depuis l'époque médiévale au moins, n'ont subi que de légères retouches.

De la répartition inégale entre champs labourés (ager), pâturages (saltus) et forêts (silva) selon les écosysèmes dérivent quatre grands modes d'organisation de l'espace qui

3 L'élevage et la vie pastorale dans les montagnes de l'Europe au Moyen Age et à l'époque moderne

267.

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, p. 263-

tous, mais à des degrés variables, accordent la première place à la production céréalière, base de l’alimentation.

A/ Le système du Nord-Est

Au Nord et dans le Bassin parisien, voici les vastes horizons des plaines et des plateaux limoneux, où les prés et les bois se cantonnent sur les sols pauvres. Ici la culture

des blés est reine.

Pays de champs ouverts (openfields), où règne la charrue tirée par de puissants chevaux, terre bénie de l'assolement triennal.

À l’intérieur des cantons de chaque terroir, les terres labourables se répartissent en trois grandes soles, de surface à peu près équivalente : jachère travaillée et fertilisée, emblavures de la sole d'hiver pour les hommes (essentiellement le froment), cultures fourragères de printemps pour les bêtes (les « mars », c'est-à-dire l'avoine, mais aussi l'orge et les légumineuses). C’est l’assolement triennal (figure).

La priorité frumentaire n'exclut pas d'autres orientations productives telle la vigne, qui prospère sur les moindres côteaux entre Somme et Loire, les cultures industrielles (chanvre, lin, osier, etc.), les jardins vergers ou maraîchers aux portes des villes. Si le manque de fourrage réduit l'importance du gros bétail (les bêtes à cornes), jachère et éteules entretiennent les bêtes à laine, surtout l'été au moment du parcage : pays de grains, pays de moutons et la laine alimente les industries drapantes.

Ces terroirs monotones vont souvent de pair avec un habitat groupé qui n'exlcut pas quelque ferme au champs disposant ses bâtiments autour de sa cour fermée et parfois fortifiée.

Le bâti rural signale les inégalités sociales qui traversent une société fortement hiérarchisée entre gros laboureurs, détenteurs d'attelages et d'un train de culture, locataires des grandes fermes (les « censes » dans le Nord), petits laboureurs réduits souvent à s'associer pour avoir une charrue complète (demi-laboureurs, « suitiers » ou « saussons ») et simples manouvriers, salariés ici ou là dans les grandes exploitations. Se maintenir dans la classe intermédiaire est toujours une prouesse ; assez vite on retombe dans le prolétariat ou dans le petit artisanat et il est bien rare de se hisser chez les fermiers-laboureurs, monde clos qui sait tirer profit de la gestion des seigneuries et de la levée des dîmes.

B/ Le système atlantique

Là où le ciel est moins favorable aux grains, les sols moins fertiles, les bois et les landes plus étendus, un autre système de culture s'est imposé.

Les animaux occupent une place plus importante et les pâtis le disputent aux emblavures. Même si les grains sont toujours essentiels, les prés d'embouche et les

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terrains de parcours assurent l'essor de l'élevage. Grâce à l'humidité des régions de l'Ouest, lins et chanvres abondent.

Plus au sud, la vigne s'étend. Dans les cours, au milieu des champs, des arbres fruitiers sont plantés.

Des haies vives entourent les parcelles, parfois montées sur des levées de terre (les « fossés »). En dehors de quelques enclaves de champs ouverts (les « méjous » en Bretagne), c'est le domaine du bocage, construit patiemment depuis le XVe siècle.

L'habitat éclate en petits groupes de maisons, isolées dans le bocage ou séparées par les bois.

Ici le manque de capitaux, l'éloignement des grands marchés, la faible productivité du sol maintiennent la petite culture dans le cadre du faire-valoir direct ou, plus fréquemment, dans celui du métayage.

Les chevaux cèdent le pas restreinte.

aux bœufs, dans des pays où la circulation est plus

Aussi, l'avoine peut disparaître du cycle cultural qui devient biennal sur les bonnes terres tandis que des friches durables signalent le plus souvent des assolements à plus long terme (figure).

La charrue fait place parfois à l'araire, mieux adaptée aux sols maigres et en pente. Seule entorse à cette médiocrité économique, l'essor du maïs aquitain, arrivé vers 1630, qui se répand au début du XVIIIe siècle, culture vivrière qui réduit la jachère et contracte même la part du froment.

Dans cette France moyenne, la grande richesse n'existe guère, la médiocrité est très générale et la misère multiplie les migrations. À l'extrême, replié sur lui même, comme Sennely-en-Sologne, le village paraît « immobile ».

C/ Le système méditerranéen

En bordure de la Méditerranée, un troisième écosystème, hérité de l'époque antique et toujours dominé par les contraintes naturelles engendre un autre type de paysage, tout en contrastes.

Pays de soleil, parfois trop généreux, pays aux eaux capricieuses, tantôt trop abondantes, ravinant les sols et emportant les terres, tantôt si parcimonieuses que la végétation en souffre.

Pays de terres pauvres, où la roche n'est jamais très loin, où le labour doit seulement griffer la maigre couche de terre arable. Pays de relief et de pentes à l'assaut desquelles monte l'agriculture, grâce aux terrasses qu'il faut aménager (« oulières » ou « restanques » provençales, « bancels » cévenols, etc.) pour en assurer la mise en valeur. Seules ne sont donc cultivées que les meilleures parcelles.

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Le reste de l'espace est abandonné au « saltus », à la garrigue, au maquis, à une forêt toujours menacée mais plus vaste qu'aujourd'hui, terrain d'élection d'un élevage extensif et transhumant.

Le paysan est ici en conflit permanent avec le berger dont les parcours sont jalonnés pour tenter d'éviter les dégâts causés par chèvres et moutons.

Sur les champs irréguliers, fermés de murets de pierre sèche, l'araire permet les semailles de blé dur ou d'orge, un an sur deux sur les bonnes terres, beaucoup moins sur les autres.

L'arbre marque le paysage, installé souvent en culture complantée dans les parcelles emblavées : la vigne bien sûr, l'amandier, mais aussi l'olivier et le mûrier.

Une vieille tradition méditerranéenne, renforcée par l'insécurité médiévale et le danger barbaresque, a concentré l'habitat en gros villages fortifiés, perchés sur les pitons rocheux à l'abri des eaux torrentielles et des ennemis éventuels.

D/ Le système montagnard

Le dernier écosystème correspond aux régions de montagnes. Ici, les conditions naturelles ne laissent que de faibles possibilités d'action sur le milieu.

Le froid hivernal, avec ses gels et son enneigement prolongés, oblige hommes et bêtes à s'enfermer plusieurs mois de l'année; le relief multiplie les pentes difficiles à utiliser et réduit la circulation aux caravanes muletières ; l'exposition oppose adret ensoleillé et ubac ombreux, versants herbeux et versants forestiers ; enfin, le cours indécis des torrents, n'est jamais régularisé.

Isolés dans leurs vallées, les montagnards ont dû organiser une économie presque fermée, en s'efforçant de produire sur place l'essentiel. Quelques champs bien situés assurent le pain quotidien d'une population relativement nombreuse qui vit de l'élevage, qui fournit laitages, fromages, viande séchée. La forêt assure le bois de chauffage et le bois de construction.

L'habitat groupé marque la solidarité des hommes. Souvent, la famille élargie, formée de plusieurs ménages, cohabite sous le vaste toit de la maison avec le bétail pendant les mois d'hiver.

Et l'émigration saisonnière des hommes (scieurs de long du Livradois, limousins de la Marche, charbonniers, colporteurs du Dauphiné) procure des rentrées d'argent. Pour les gens des plaines, ces paysages austères sont l'objet d'effroi ou d'étonnement.

Mais les civilisations montagnardes présentent une originalité certaine.

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2. Diversité linguistique

Le Français ne s'impose dans la langue administrative qu'en 1539 (Ordonnance de Villers-Cotterêts, art. 111 qui ordonne de rédiger en français tous les actes de justice, de procédure, de notaires). Alors la pénétration administrative du français est rapide dans le Midi. Mais il n'en est pas de même du domaine parlé pour lequel le français ne conquiert le territoire que sous la IIIe République. D'où un dualisme culturel nord-sud: langue d'oïl/langue d'oc (séparés par une zone Bordeaux-Genève) et centre-périphérie en raison de la vitalité des langues régionales des provinces frontières (basque, breton, dialectes flamand du nord et allemand de l'est, provençal, catalan). En dehors, l'abbé Grégoire ne recensait pas moins de 30 patois différents en 1790. Et à l'intérieur de ces parlers locaux, de bourg à bourg, de village voisin à village voisin, chaque patois se déformait qu'il s'agisse du gascon, du bourguignon ou du breton. Une certitude donc : dans la langue parlée, le français n'est pas majoritaire, en dehors du Bassin parisien et de ses marges occidentales. Il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que, grâce à la conscription militaire et à l'instruction publique, il le devienne (sur cette question, cf. Eugen WEBER, La fin des terroirs, 1983). Encore dans la France des années 1820, le Tour de France qu’accomplit le compagnon menuisier Agricol Perdiguier, souligne l’importance des patois et des langues régionales :

« À Marseille, à Nîmes, à Montpellier, à Béziers, à Toulouse, le patois ou langue d’oc, avec quelques variations, est le langage naturel… à Bordeaux, on parle patois dans les faubourgs, français dans la ville, à l’exception de quelques rues… à Chartres, à Paris, à Auxerre… on ne parle que le français, la langue d’oïl améliorée, avec des accents particuliers… Dans les pays du patois, le peuple s’abstient le plus qu’il peut de parler français, il a peur de faire ce qu’on appelle vulgairement des cuirs et de s’attirer quelques railleries… Dans le midi du Vivarais, du Dauphiné, dans tout le Comtat d’Avignon, on retrouve le patois. Il en est de même dans le centre de la France, l’Auvergne, le Limousin, la Marche, le Périgord et autres provinces. Les Bretons parlent breton, les Basques, basque, les Alsaciens, un patois allemand ; au levant des départements du Jura et de l’Ain, on se sert d’un patois qui n’est ni la langue d’oc ni la langue d’oïl : c’est du savoyard, de l’allobroge… Les Marseillais appellent Francio l’étranger à la ville qui ne parle que français. Eux, ils parlent lez patois, peu le français. Cependant ils sont Fran çais, ils en conviennent ; mais ne leur dîtes pas qu’ils sont des Francios : ils se fâcheraient peut-être » (Agricol PERDIGUIER, Mémoires d’un compagnon présentés par Maurice Agulhon, Paris, Impr. Nat., , 1992, p. 409-410).

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3. Diversité juridique

Elle correspond à un foisonnement de coutumes Les sujets du royaume de France étaient soumis à un droit civil d'une extrême variété et d'une grande complexité territoriale. La raison essentielle tient à l'origine féodale du droit local. On distingue classiquement, un Nord, où règne le droit coutumier (longtemps oral puis mis par écrit dès le XIIIe siècle dans certaines provinces comme la Normandie dotée de son Grand coutumier vers 1240 et même d'un très ancien coutumier dès 1198-1200, puis rédaction générale à partir de Louis XII et tout au long du XVIe siècle lors de la « Réformation » des coutumes) et un midi, marqué par le droit « écrit » (c'est-à-dire codifié à l'époque romaine), mais ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de coutumes. Dans ce cas, le droit romain n'y est utilisé que comme un recours, en cas de silence des coutumes, considérées comme simples usages locaux : ainsi en va- t-il des ressorts des Parlements de Bordeaux ou de Toulouse. A l'intérieur des coutumes régionales, qui correspondent souvent (mais pas toujours) aux bailliages et aux sénéchaussées (l'équivalent administratif de nos arrondissements en un peu plus petit, il y en avait plus de 500), subsistaient des coutumes locales, parfois limitées à une paroisse voire à une rue : Anne Zink, dans son étude sur la géographie coutumière du sud-ouest de la France, cite le cas de la coutume de Bidache, qui ne porte que sur une paroisse, de la coutume générale de Saint-Sever où chaque seigneurie conserve sa coutume particulière (il en a plus d'une centaine), de la Soule qui, tout en portant sur 69 paroisses accorde des dérogations à quelques maisons nobles ; de la coutume de Dax divergent plus de trente juridictions et celle du Lavedan dont l'article 8, relatif à l'aînesse masculine, ne concerne qu'une seule rue de Lourdes 4 . Il y a donc la coutume du pays, mais aussi la coutume de la ville et même la coutume du lieu car au moment de la Réformation, la rédaction des coutumes n'a réalisé souvent qu'une juxtaposition des usages locaux. Au début du XVIIIe siècle, dans son Nouveau coutumier général « ou corps des coutumes générales et particulières de France », Bourdot de Richebourg ne consigne pas moins de 506 coutumes différentes. Ceci étant, la plupart des oppositions observées correspondent à des variantes secondaires et les historiens du droit distinguent ainsi plusieurs aires coutumières (égalitaires ou préciputaires, suivant le type de dévolution successorale). En fait les coutumes avaient une grande importance en matière familiale (communauté de biens, succession et avances d'héritage), contractuelle (locations, prêts) et patrimoniale (réglementation des biens nobles, inventaires, partages, donations, testaments).

4 Anne ZINK; L'héritier de la maison. Géographie coutumière du Sud-Ouest de la France, Paris, EHESS, 1993, p. 29, 34, 35.

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4. Diversité métrologique.

En matière de poids et mesures, la variété est infinie. Voltaire déclarait qu'il changeait de mesure à chaque fois qu'il changeait de relais de poste. Pour les seules mesures de superficie, l'abbé Tessier, dans l'Encyclopédie méthodique (section Agriculture, article « Arpent ») mentionnait pas moins de 92 dénominations différentes en 1787. Rien que pour le Hainaut (313 communautés), il enregistrait 123 mesures différentes! L'actuel atlas historique des mesures agraires mentionne, pour les 692 localités du département du Nord pas moins de 999 mesures différentes. Mais en réalité, 915 parmi ces 999 mesures découlent seulement de deux dimensions du pied (29,34 et 29,77 cm). C'est en effet la dimension du pied qui détermine la logique de la métrologie ancienne : chaque perche correspond à un certain nombre de pieds et chaque mesure agraire correspond à un certain nombre de perches carrées. Ainsi cette diversité apparente n'est pas toujours synonyme de chaos : il n'y a que 7 pieds dans le Nord et 3 dans le Pas-de-Calais. En Franche-Comté, le système de mesures est relativement simple : certes, il existe 6 types de pieds mais 5 d'entre eux sont peu utilisés. À l'intérieur d'une même région, derrière la même appellation (ex. arpent en Ile- de-France, baccino en Corse, sétérée en Languedoc, etc.) les contenances variaient selon les lieux. Mais, assez souvent, la plupart des mesures n'étaient que des variantes d'une mesure principale. Pour l'essentiel, cette diversité tenait à la géographie administrative de la féodalité : les limites de châtellenies, de bailliages, de comtés déterminant l'emploi de tel ou tel système métrologique. Nous retrouverons ce lien dans l'étude de l'institution seigneuriales. Notons enfin qu'un effort de simplification s'amorce au XVIIIe siècle, sous l'impulsion de l'administration et en raison du développement des échanges. La pénétration de l'arpent du roi (51,07 ares) et du pied du roi (32,48 cm) s'accentue. Pour les mesures de capacité, les volumes déterminés par les grandes villes tendent à éliminer, de facto, de nombreuses petites mesures locales : ainsi en va-t-il du setier de Paris (1,56 hl pour le froment) qui, sous le nom de setier de rivière, tend à supplanter de nombreuses mesures concurrentes. Ceci étant, en 1789, l'unité métrologique est fort loin d'être réalisée. Chaque région conserve son propre système. Et l'adoption du système métrique en l'an III ne sera juridiquement obligatoire, dans les transactions, qu'en 1840. Pendant plus d'un demi-siècle l'Ancien Régime allait donc ici survivre à lui-même. Et, dans les mentalités, il faudra attendre le début du XXe siècle pour que les anciennes mesures disparaissent effectivement.

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III.

Une nation de paysans

Aujourd'hui, avec 25 % de ruraux, la France fait figure de pays moyennement

urbanisé en Europe de l'ouest : sous l'Ancien Régime, la proportion de ruraux y était

comprise autour de 85 %. Cette proportion était encore de 75 % en 1841 et il a fallu

attendre le recensement de 1931 pour que la population urbaine dépasse la population

rurale.

I. 20 MILLIONS DE RURAUX

1. Problèmes de définitions

En fait, il y a un problème de définition : à la définition statistique (2000 h.

agglomérés au chef-lieu), une analyse des variations interdépartementales par taille des

communes conduit à situer aux alentours de 4000 h le seuil qui sépare le "mode urbain à

l'état pur" de la situation plus compliquée où se mêlent gros villages, bourgs et très

petites villes. Sous l'Ancien Régime est ville toute agglomération entourée de remparts et

dotée d'une organisation de défense (milice "bourgeoise") : en 1556, des lettres patentes

royales exemptent d'une contribution levée sur les villes la communauté de Saint-Tropez,

parce qu'elle n'est qu'un « simple village, non du tout clos ni fermé » 5 .; en 1659, au

traité des Pyrénées le gros bourg de Llivia obtient de rester sous allégeance espagnole en

raison de ses murailles qui le distinguent de tous les villages voisins cédés au Roi de

France (c'est l'origine de l'enclave actuelle dans les Pyrénées-Orientales).

Mais la différence entre ville et campagnes n'est pas seulement démographique ou

juridique. De très humbles agglomérations disposent d'une enceinte fortifiée. D'autre

part, dans la plupart des villes, il se trouve dans les faubourgs et même à l'intérieur des

remparts, une population importante qui vit du travail de la terre. A Draguignan, on

accumule le fumier contre les murailles. A Auxerre, des milliers de vignerons vont et

viennent de part et d'autre des portes de la ville. A Paris même, le Luxembourg n'est

qu'une ferme de 80 ha exploitée par l'Hôtel-Dieu avant que Marie de Médicis y fisse

5 René PILLORGET, Les mouvements insurrectionnels de Provence entre 1596 et 1715, Paris, Pedone, 1975, p.

44.

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construire son palais. Ici et là on élève des pourceaux en pleine ville et il n'est pas de cité qui ne bruisse du sabot des chevaux d'attelages apportant récoltes et fermages. Entre la ville et la campagne, les modes de vie s'interpénètrent. Mais ils ne se confondent pas. Et la structure de la ville est bien plus diversifiée que celle du plat pays : l'armature administrative et la spécialisation commerciale y éclipsent les activités agricoles. Aussi préférera-t-on une acception économique large : est rural tout territoire où l'activité agricole fait vivre la majorité des habitants. Ainsi, Saint-Maxime de Beaufort constitue la première paroisse rurale du duché de Savoie avec 3172 habitants dont 95 % de paysans en 1561) ; Argenteuil, malgré ses 5000 habitants, n'est que le plus gros village de l'Ile-de-France dans un terroir qui comprend 1000 ha de vignes en 1790.

2. Des villes noyées dans les campagnes

Les villes : pour la plupart, héritage des XIIe-XIIIe siècles (et même antérieur, quand on souligne, à propos des cités épiscopales, la stabilité du réseau urbain depuis la fin de l'Empire romain). Elles restent très proches de leur plat pays, comme on vient de le souligner. Elles ont tendance à concentrer les pouvoirs : politiques (sièges de l'administration royale) religieux (sièges épiscopaux), économiques (comptoirs des négociants, maisons de banque, grosses études notariales, etc.), culturels (collèges, universités, académies). Mais elles ne commandent directement qu'un espace limité (avec banlieues maraîchères et viticoles) sauf au nord du Royaume (civilisation flamande). A l'époque moderne, la plupart des villes sont avant tout des centres administratifs en dehors de quelques métropoles, à commencer par Paris qui vient très largement au premier rang (300 000 h vers 1560 ; 412 000 en 1637 ; 510000 en 1700 ; plus de 600 000 en 1780) et les grands ports du royaume qui prennent une importance nouvelle (Rouen aussi puissante que Lyon au XVIe siècle, Caen, Saint-Malo, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne, Marseille et Toulon). Au XVIIIe siècle, la croissance des villes est plus soutenue que celle de la population rurale (24% au lieu de 8 % et en dehors de Paris 3 villes dépassent 100 000 h : Lyon 15000 h, Marseille et Bordeaux 110 000 h) mais de très loin, cette dernière reste la réalité majoritaire. L'essentiel du territoire : semis de bourgs-marchés, villages, hameaux établis au Xe siècle, complété par les centres de défrichement (XIe-XIIIe siècles), quelque peu modifié durant la Guerre de Cent Ans (villages désertés dont certains n'ont jamais été réoccupés). L'espace agraire est contrôlé par ces communautés rurales.

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Or ces communautés rurales étaient pour la plupart composées d'unités de peuplement de petite ou moyenne importance. L'analyse menée par Jacques Dupâquier pour l'époque de Louis XIV souligne que 56 % des sujets du roi (au moins pour un grand Bassin parisien) résidaient dans des villages de moins 900 habitants et 80 % habitaient des communautés de moins de 1300 habitants. Certes, sort-on du Bassin parisien qu'on rencontre des provinces où la taille des communautés rurales est plus élevée :

considérable en Provence, pays des "villages urbanisés" (la dimension moyenne est de 1200 habitants environ contre 800 habitants environ dans le Bassin parisien) et en Bretagne (mais ici on distinguera entre communauté de hameau et communauté de chef lieu). En revanche, les dimensions sont tout aussi médicres dans les provinces du Nord et de l'Est. On en arrive à une constatation fondamentale : la majorité des sujets des Valois et des Bourbons demeuraient dans de petites communautés rurales. Ainsi les Français, pour leur plus grande part, vivaient-ils en interconnaissance ; ils pouvaient mettre un nom sur le visage de tous ceux qu'ils rencontraient.

3. Un espace social différencié

La campagne française aurait pu devenir un agrégat de petites molécules isolées, si trois nécessités combinées n'avaient contraint les villageois à regerder plus loin que leur clocher : se procurer du numéraire pour régler impôts, fermages et produits de consommation complémentaires ; trouver du travail pour les jeunes en surnombre et assurer la reproduction économique par une certaine diversification extra-professionnelle (en particulier en dehors de l'agriculture) ; épouser des femmes qui ne fussent pas leurs cousines (Jacques Dupâquier, La population rurale du Bassin parisien à l'époque de Louis XIV, 1979, p. 204). Les relations sociales passaient donc d'abord par l'espace local, qui, le plus souvent était un territoire rural. Pour autant, cet espace était depuis longtemps socialement fortement différencié. En dehors des contrastes économiques qui opposaient plus ou moins fortement les ruraux selon les régions (oppositions sur lesquelles on reviendra dans l'étude sociale de la paysannerie), on n'oubliera pas leur grande diversité :

- Seigneurs locaux résidant au château ou au manoir (ex. Bretagne, Normandie du

sire de Gouberville) ou représentés par un intendant - Curés, vicaires et prêtres autour de l'église et des chapelles ; moines et religieuses dans les monastères (abbaye cisterciennes , prémontrées, etc.)

- Agents administratifs locaux (procureurs, notaires, greffiers, huissiers, sergents,

etc. que l'on reverra en particulier dans l'érude de la seigneurie)

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- Nombreux marchands (grains, toiles, bois, vin, cabaretiers, hôteliers, etc.)

- Quelques transporteurs (voituriers, muletiers, maîtres de poste, passeurs, etc.) - Quelques professions liées aux services (arpenteurs, maîtres d'école, chirurgiens, domestiques, etc.)

- Artisans agricoles : (meuniers, maréchaux, charrons, tonneliers, bourreliers,

cordier etc.) très nombreux

- Artisans non agricoles, les plus diversifiés, dans le bâtiment (scieurs de long,

charpentiers, menuisiers, maçons, couvreurs, tuiliers, serruriers), l'alimentation (bouchers, boulangers), le textile (cardeurs, fileurs, sergers, tisserands, etc. très nombreux), l'habillement (chapeliers, cordonniers, sabotiers, savetiers, tailleurs d'habits, etc.), la poterie, la vannerie, la métallurgie - Paysannerie, numériquement majoritaire (surtout si l'on tient compte des paysans en même temps artisans ou agents administratifs). En 1717, dans le cadre de la généralité de Paris, les professions (on aurait dit alors "vacations") agricoles regroupaient 77% de la population active.

4. Une majorité d'exploitants

Au sein de la paysannerie, individuellement ou collectivement, à temps plein ou à

temps partiel, les sujets du roi de France participent à la production agricole, végétale ou animale. Très diversifiés, suivant la nature et l'importance de leur activité agricole (nous les retrouverons dans une analyse ultérieure), ils peuvent se regrouper en quatre grandes catégories :

- chefs d'exploitation rurale ou aides familiaux (fermiers, laboureurs, éleveurs alpagistes)

- régisseurs, intendants et métayers, étroitement surveillés par le propriétaire

- cultivateurs à bras (vignerons, petits laboureurs, maraîchers, etc.)

- ouvriers agricoles à l'année (charretiers, bergers, vachers, velets de cour, etc.) ou saisonniers (moissonneurs, vendangeurs, sarcleurs, batteurs en grange, etc.)

- exploitants à temps partiel (manouvriers et journaliers occupés dans l'artisanat ou la marchandise).

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II. LES GRANDES ETAPES DE L'ÉVOLUTION DÉMOGRAPHIQUE

Pour l'essentiel, la croissance des populations pré-industrielles est d'origine rurale. C'est dans les campagnes qu'on observe une nuptialité et une fécondité plus grande. Le plat pays constitue le réservoir démographiques des villes qui profitent de courants continus d'immigration. Quelles sont les grandes étapes de cette évolution? Le royaume enregistre de fortes densités relatives dès le XIIIe siècle : à l'issue de la dernière vague de défrichements, de nombreuses régions appartiennent au "monde plein" (Pierre Chaunu), celui de l'Europe du nord-ouest où les densités dépassent 40 habitants/km2 et où l'espace rural est occupé sans discontinuité : un atout pour la France par rapport à ses voisins de l'est (Saint Empire), du sud (péninsule ibérique) et jusqu'au XVIIIe siècle, du nord (Angleterre). Mais l'équilibre démographique est fragile : on mesure des oscillations cycliques entre un plancher supérieur (environ 20 à 22 millions d'habitants dans le cadre des frontières actuelles) et un plancher inférieur (15 millions) en raison du rapport population/subsistances et de la vulnérabilité épidémique de la population. Ce plancher n'est crevé qu'à partir de 1730 pour des raisons que nous reverrons.

Ceci étant, quelques grandes phases peuvent être dégagées, avec des chiffres indicatifs données dans le cadre des frontières actuelles (cf. Jacques Dupâquier, Histoire de la population française, t. II, p; 65-68) :

1. Restauration 1450-1530 (reconstruction agraire après la guerre de Cent Ans et

repeuplement des campagnes après les grandes épidémies) 15 à 18 millions d'habitants

2. Expansion 1530-1560/90 (jusqu'aux guerres de Religion) 19 à 20 millions d'habitants (dont 16 à 17 millions de ruraux)

3. Stabilisation 1590-1640 (effondrement puis récupération et même reprise de la

croissance dans les années 1630 puis essouflement) 18 à 22 millions d'habitants

4. Récession et récupération 1640-1730 (conséquences de la Guerre de Trente

ans en Champagne, Alsace, Lorraine ; grandes crises de subsistances du règne de Louis XIV) 21 à 24 millions d'habitants (environ 20 millions de ruraux)

5. Expansion à partir de 1730 : le Royaume passe de 23 à 28 millions d'habitants

(et les ruraux de 20 à 23).

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Conclusion: une singularité française? non . Ce sont les sociétés à forte

D'autre part, les

composante urbaine qui sont l'exception (Provinces Unies, Angleterre) campagnes ne vivent pas en autarcie mais en symbiose avec les villes

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IV.

La solidarité familiale :

le feu

Dans les sociétés pré-industrielles, où la dépendance à l'égard de l'environnement est très forte, l'individu compte peu, en dehors du salut. Pour tous les actes de la vie sociale et économique, il se réfère à des solidarités proches, plus ou moins institutionnalisées, qui forment les cadres quotidiens de son existence. Le premier, sanctionné par la christianisation, correspond à la famille domestique.

I. LE FEU : UNITÉ SOCIALE FONDAMENTALE

1. La notion de "feu"

Point d'établissement économique sans mariage ou insertion dans une communauté familiale. A la campagne, la règle veut que ménage et exploitation coïncident. Quelle que soit la position dans la société rurale, et en dehors de l'état ecclésiastique, le célibat ou le concubinage ne débouchent que sur la marginalité. La réalité économique et juridique de base sous l'Ancien Régime, c'est le « feu », c'est-à-

dire l'ensemble des personnes, unies par divers liens de parenté ou d'alliance, qui vivent

à pot commun autour d'une même cheminée (d'où l'expression « à pot et à feu »). Le feu c'est aussi l'unité administrative de base, que l'on prend d'abord en compte dans les dénombrements (qui sont rarement des recensements par individu) et dans la fiscalité (pour les « fouages » ou les rôles de la taille royale). Le feu c'est donc le ménage, mais un ménage dont la nature et la composition sont très variées.

2. Les types de ménages

Encore faut-il distinguer plusieurs types de famille. L'historien anglais Peter Laslett

a proposé une grille d'analyse de la famille d'Ancien Régime qui a servi de référence pour un grand nombre de travaux d'anthropologie historique (Peter Laslett, « La famille et le ménage : approches historiques », Annales ESC, 1972, p. 847-872) :

- ménage de célibataires (très rares)

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- ménage conjugal : très majoritaire en France du Nord (Normandie, Ile-de-

France, Artois, Lorraine etc.) et dans les villes là où l'établissement des enfants passe par le départ de la famille d'origine - ménage conjugal élargi aux ascendants et à quelque parent : fonction du cycle familial (retraite du parent survivant) et des pratiques coutumières

- ménage multiple avec cohabitation de deux générations ou de plusieurs

ménages de collatéraux, modèle répandu dans le Centre et le Midi rural. Sous une forme assez simple (communauté de deux ménages sur deux générations, c'est la famille- souche), on la retrouvait dans les pays de Montagne (l'« ousta » du Gévaudan, la « maison » pyrénéenne, la « domus » de Haute Provence). La forme la plus complète

(affrairements ou frérêches + communauté patriarcale) était très représentée dans la France du centre (Nivernais, Bourbonnais, Auvergne). Elle y avait une longévité très grande : cas extrême, la communauté des Quittard-Pinon, près de Thiers, dont

1819) . Les feux les plus

étendus sont ainsi ceux des grandes communautés du centre de la France qui combinent toutes les formes de complexité familiale : elles rassemblent plusieurs couples avec enfants, plusieurs générations, plusieurs collatéraux, 20 à 30 personnes, parfois davantage, sous l'autorité d'un chef 1 .

D'une manière générale, plus l'exploitation coïncide avec la propriété familiale, plus les formes complexes sont importantes. Préserver le domaine exige de mettre en

place des stratégies de protection familiale à long terme, qui passent par le modèle de la famille-souche ou celui des grandes communautés. A l'inverse, plus grand est le décalage entre les deux, et le recours à la location (bail à ferme ou à métayage) ou aux activités complémentaires, plus forte est l'emprise du ménage conjugal. Dans le temps, ces différents types d'organisation familiale ne sont pas restés statiques : fin XVe-XVIe s., temps de la cohabitation (cf. partage des grandes fermes entre ménages de frères laboureurs en Ile-de-France ; modèle de la famille de Martin Guerre en Gascogne où l'oncle travaille avec ses neveu et nièces dans les années 1550) ;

mais tout ceci reste largement

fin XVIIe-XVIIIe s., effritement des formules complexes une piste de recherches.

l'existence serait déjà attestée en 780 et qui fut dissoute en

II. LE ROLE SOCIAL ET ECONOMIQUE DU FEU

Dans le monde rural, la formation et l'apprentissage relèvent d'abord de la famille. L'école du village, réservée d'abord aux garçons, couteuse et hors-saison, existe

1 Henriette DUSSOURD, Les communautés familiales agricoles du centre de la France, Paris, 1978.

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souvent dès le XVIe s. et la Réforme catholique en étend le réseau aux XVIIe et XVIIIe s. En dehors de quelques enfants de catégories favorisées (marchands, gros laboureurs)

l'éducation et l'orientation socio-professionnelle sont le fait de la famille. Du ménage lui- même à l'intérieur duquel filles et garçons servent comme aides familiaux (fillettes

envoyées pour garder les troupeaux, garçons employés pour aider à la charrue)

aussi de la proche parenté : un oncle marchand ou maître artisan recevra un neveu comme apprenti, un cousin établi dans un autre village ou dans la ville voisine facilitera une installation. Dans ce système, les évasions sociales sont rares. La reproduction familiale débouche sur la reproduction économique. C'est à la fois une garantie face à un avenir toujours incertain et un certain cloisonnement.

mais

Au moment de l'installation, la famille fournit les moyens nécessaires : terres,

outils, cheptel, cautions auprès des propriétaires

ménage à l'intérieur de l'exploitation initiale. Dans les régions du nord du royaume, point d'établissement sans mariage : minutieusement débattu entre les deux parentés, le contrat de mariage fournit le capital de démarrage (fonds de boutique, train de culture, matériel artisanal). Prenons l'exemple de deux laboureurs de l'Ile-de-France mariés en 1642, Nicolas Thérouënne et Marie Berson : pour installer les deux futurs conjoints, les parents tous deux fermiers des environs de Roissy fournissent chacun 4500 livres. La somme représente l'ensemble du capital d'exploitation nécessaire à une grande ferme :

chevaux, bétail, matériel, récoltes et droit au bail. On aboutit alors à une association économique, distincte des familles d'origine. La famille fournit l'aide nécessaire au départ mais il faut la quitter pour s'installer. Il n'en est pas de même dans le cas des structures familiales complexes. L'exemple le plus net est celui des grandes communautés du centre de la France. Là, la famille s'efforce de vivre en circuit fermé : les parsonniers fournissent les artisans nécessaires à l'exploitation ; les mariages s'effectuent dans les cousinages pour éviter toute réduction de patrimoine ; le maître gère les finances communes, représente la communauté à l'extérieur et assure à l'intérieur l'ordre public. Ceci étant, la survie de ces communautés patriarcales a été rendue possible par la préservation d'un secteur privé :

si l'exploitation du domaine est collective, chacun y a sa part de propriété et dispose à son profit personnel, d'un espace domestique (une chambre), de quelques meubles, d'un

à moins d'intégrer le nouveau

peu de bétail et d'un lopin de terre. Au moment du décès, la famille joue le rôle de caisse de retraite (les parents âgés abandonnant à leurs enfants tout ou partir de leurs biens contre une pension alimentaire, le "bail à nourriture"). Dans une société où l'héritage est reconnu depuis l'abolition du servage aux XIIe-XIIIe siècles (à l'exception de quelques régions de mainmorte dans l'est du Royaume), de la famille dépend enfin la dévolution patrimoniale qui s'exerce de manière différente selon les coutumes : voie testamentaire ou avantage à l'aîné

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(préciput) au Sud, quitte à choisir l'héritier préférentiel (on « fait l'aîné ») ; ou partage égalitaire au Nord (avec ou sans rapport des avantages donnés avant l'ouverture de la succession).

III. LES DIMENSIONS DU MÉNAGE: UNE FAMILLE EN MIETTES?

1. Une fécondité pré-malthusienne

Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, les ménages ruraux accueillaient les enfants aussi longtemps que la nature permettait aux femmes d'être mères, soit jusqu'à un peu plus de 40 ans, en règle générale. Point de contraception par arrêt de la fécondité ni même par espacement des naissances tant que les rapports sexuels restèrent associés à la procréation. Ce n'est que dans les villes, et chez les grands notables, comme à Rouen, qu'apparut une volonté de restreindre les descendances à la fin du règne de Louis XIV :

pratiques timides dans l'art de tromper la nature, avec l'essor du coïtus interruptus, au détriment de l'enseignement de l'Eglise (cf. l'exemple de Rouen analysé dans la thèse de Jean-Pierre Bardet). Il faudra attendre plusieurs décennies pour que ces comportements touchent le monde rural et justifient la protestation de Jean-Baptiste Moheau, qui publie en 1778 l'un des premiers traités de démographie, Recherches et considérations sur la population de la France : « déjà ces funestes secrets inconnus à tout animal autre que l'homme, ces secrets on pénétré dans les campagnes ; on trompe la nature jusques dans les villages. » En reconstituant les ménages, les historiens démographes saisissent l'apparition et la diffusion de cette restriction que l'économiste anglais Malthus allait théoriser à la fin du XVIIIe siècle (Essai sur le principe de population, 1798) : dans les années 1760 ou 1770 en Normandie (ainsi dans la région de Pont-l'Evêque) ou en Ile-de-France, et généralisation sous la Révolution alors que les comportements démographiques s'affranchissent des principes religieux. Avant 1760/1770, on vivait dans un tout autre régime. Celui d'une fécondité "naturelle", encore que ce mot soit trompeur puisqu'on était rarement au maximum des possibilités biologiques. Tout d'abord l'âge au mariage des femmes, qui commandait le début de la fécondité, s'est élevé du XVe au XVIIIe siècle, passant de moins de 20 ans à plus de 25 ans, ce qui restreignit d'autant le nombre de maternités. Pour Pierre Chaunu, le retard de l'âge des femmes au mariage a représenté la "véritable arme contraceptive de l'Europe moderne". De fait, les mères ont évité ainsi au moins deux accouchements. Il restait une quinzaine d'années, un peu plus, un peu moins, pour les maternités. En

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dehors de la durée de gestation et du retour des règles, les femmes de la campagne allaitaient leurs enfants jusqu'à l'âge de 2 ans au moins. Or quatre fois sur cinq, l'allaitement s'accompagnait d'une période d'aménorrhée qui empêchait toute fertilité. Si l'on considère qu'en temps de gros travaux ou en période de difficulté alimentaire, ce phénomène pouvait se reproduire, on comprendra pourquoi, en règne générale, les intervalles entre naissances étaient de l'ordre de 2 ans à 2 ans et demi. Ce qui fait autour de 8 naissances par famille complète, lorsque les couples pouvaient traverser tout le cycle de fécondité. La mortalité des adultes, des femmes en couches, mais aussi des hommes au-delà de 40 ans, brisait un certain nombre d'unions. Des crises épidémiques, qu'on reverra en détail, fauchaient brutalement les ménages. A peine le tiers d'entre-eux fêtaient leurs noces d'argent. En moyenne, les unions ne donnaient donc naissance qu'à 4 enfants. Une moyenne qui comportait des écarts importants selon le groupe social et la résistance biologique des ménages.

2. Un renouvellement tout juste assuré

La moyenne des naissances ne correspondait pas pour autant à la dimension moyenne des ménages. Car de ces nouveaux-nés, un quart ne dépassaient pas la première année, un quart disparaissait avant 15 ans et il en restait à peine la moitié pour assurer le remplacement des générations. Le manque d'hygiène, l'inadaptation des régimes alimentaires aux nourrissons, la vulnérabilité physiologique aux maladies aux époques antérieures à la vaccination maintenaient des taux très élevés de mortalité infantile (jusqu'à 1 an) et juvénile (jusqu'à 5 ans) : coliques, varioles, coqueluches emportaient régulièrement les jeunes enfants. On reviendra sur les causes de décès dans une leçon spécifique sur la vie et la mort sous l'Ancien Régime. Pour aujourd'hui, il importera de saisir les conséquences générales d'une telle situation. En raisonnant sur 4,5 naissances/ménage et en tenant compte du célibat définitif, il n'y avait donc en moyenne guère plus de 2 enfants à s'établir à leur tour et à assurer la descendance. Que les conditions alimentaires ou climatiques soient favorables, et la croissance était possible. Qu'elles viennent à se détériorer et le remplacement des générations était tout juste assuré. Qu'elle tournent à la crise et des familles entières venaient à disparaître.

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3. De fortes variations internes

Les moyennes présentées ne sont qu'indicatives et très générales. Dans la réalité locale les situations variaient beaucoup selon l'environnement, l'époque et le milieu social. Certaines grandes épidémies, comme la peste (virulente aux XVIe et XVIIe siècle, présente en Provence jusqu'en 1720, on y reviendra), frappaient indistinctement même si la fuite en dehors des foyers de contagion, aisée pour les notables (gentilshommes, curés, bourgeois) favorisait une relative prévention. Les conditions sanitaires et alimentaires défavorisaient les plus démunis économiquement et culturellement. L'inégale variété des ressources locales et de la facilité des échanges avantageait

relativement certaines régions : les côtes bretonnes, qui profitaient de la pêche et importaient aisément des grains en temps de famine étaient davantage préservées que les régions du centre de la France, à l'écart des communications et aux faibles rendements agricoles. Des franges de relative prospérité tranchaient avec une médiocrité générale qui dans beaucoup d'endroits, confinait à la misère (cf. document 4, carte de F. de Dainville sur les niveaux de vie au XVIIIe siècle). A l'intérieur d'une même région, les oppositions étaient grandes entre les familles de "coqs de village", riches marchands, gros laboureurs, agents seigneuriaux qui vivaient mieux, souvent n'allaitaient pas et préservaient davantage leur progéniture, du commun peuple qui, inégalement, subissait les mortalités comme des fatalités naturelles : aux familles nombreuses et parfois très prolifiques s'opposaient ainsi les ménages étroits de petits, artisans, vignerons,

journaliers

Que l'on songe à la table bien garnie du domaine de la Bretonne, en

Bourgogne, où le père de Rétif de la Bretonne, gros laboureur du lieu, réunissait une

quinzaine d'enfants vivants (issus de deux lits différents) vers 1750 alors qu'au même moment les ménages des vignerons ou des journaliers étaient bienheureux d'en conserver deux ou trois. Cette démographie différentielle entre les riches et les pauvres opposait en général les villes aux campagnes. C'était parmi les couches supérieures de la société

urbaine qu'on rencontrait les plus grandes familles

se comptaient plus au plat pays. Ceci étant, les oppositions étaient loin d'être systématiques. Les conditions d'existence du petit peuple des villes n'avaient rien de plus avantageux que celles de la campagne et dans cette dernière, les marchands ruraux ou les gros fermiers, qui plaçaient leurs enfants en nourrice à l'extérieur et veillaient à la santé comme à l'éducation de leur progéniture, fournissaient des exemples de familles prolifiques comparables à ceux des parlementaires ou des aristocrates : dans le Bassin parisien, il n'était pas rare de trouver dans les fermes, 15 à 20 enfants dont une dizaine au moins survivaient à 20 ans.

alors que les familles en miettes ne

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La solidarité apportée par la famille variait en fonction de sa prolificité. Restreinte pour la majorité du monde rural dans le cas des familles conjugales, elle s'élargissait dans le cas des structures complexes (communautés taisibles) ou dans celui des élites rurales à hyperfécondité. Dans ces conditions, on comprendra que le champ des relations, dessiné d'abord par la parenté, variait d'une catégorie à l'autre. Pour certains il concernait toute une région, associant la ou les villes voisines aux différentes paroisses rurales : cas des marchands de bétail d'Auvergne ou de Savoie, des agents seigneuriaux ou des gros fermiers. Pour la plupart il ne concernait que le voisinage immédiat des quatre ou cinq clochers du canton. Pour tous, une fois franchies les portes du foyer, il s'inscrivait dans le cadre du village.

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V.

SOLIDARITÉ DU VOISINAGE :

TERROIR ET COMMUNAUTÉ VILLAGEOISE

I. LE TERROIR : CADRE GÉOGRAPHIQUE ET ÉCONOMIQUE

Depuis le Moyen Age, le regroupement des hommes dans le cadre du village s'est accompagné de la mise en valeur d'un territoire agricole associé : le terroir ou finage sur lequel sont reconnus les droits d'une seule communauté. Cette communauté peut-être chef-lieu de paroisse ou simple hameau. Le terroir regroupe l'ensemble des champs, des landes et des forêts attribués à une communauté, quel qu'en soit le type d'utilisation. Le terroir comprend donc l'ensemble du finage agricole, terres de culture, de pacage ou de friches, quelle qu'en soit la nature de propriété (seigneuriale, individuelle ou communale). Les terroirs varient en dimensions selon les aptitudes des sols et la disposition du relief (étroits dans les vallées, plus vastes sur les plateaux, immenses dans les montagnes). Ils varient aussi en fonction des types de paysages : terroirs d'openfield

terroirs de

(champs ouverts) dans le Bassin Parisien, les plaines du Nord, de l'Est

bocages ("bouchures" ) dans l'ouest et le centre/ terroirs de côteaux dans les régions

viticoles/ terroirs littoraux (polders flamands

/

)/

terroirs montagnards

Structure des terroirs

Au-delà de ces variations géographiques, le terroir rural associe en général trois éléments complémentaires, d'importance inégale :

1. la zone centrale des jardins autour du tissu villageois (hortus) : réserve alimentaire en fruits et légumes (les herbes et "racines" — raves, choux, etc. —, puis les pois, haricots, tomates, pomme de terre au XVIIIe s.) et cultures industrielles (chennevières et linières). Deux avantages essentiels : privilège fiscal (pas de dîme et droits seigneuriaux légers) ; privilège cultural (pas de contrainte collective et donc espace d'expérimentation agraire).

2. la zone des terres labourables (ager) : espace céréalier destiné autant que possible à la commercialisation et soumis à une organisation en matière d'assolement sur

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laquelle nous reviendrons. Retenons pour l'instant que l'ensemble de ces champs formait le domaine de la culture attelée (avec bœufs, chevaux ou mulets), des grains (froment mais aussi seigle, orge, avoine et à compter du XVIIe siècle, maïs en Aquitaine) et de la vaine pâture (dépaissance collective des bêtes du village, une fois les moissons enlevées). Une chose importante à retenir ici : après sa récolte, l'exploitant laisse, plusieurs mois durant, l'usage des chaumes à tous les villageois qui viennent y prendre la paille et y faire pâturer leur bétail. De même, après la première coupe, les prairies devenaient communes. Ce passage de l'usage individuel à l'usage collectif de l'ager n'est pas sans susciter de violentes frictions. Celles-ci augmentent au fur et à mesure de la concentration des exploitations (luttes entre les "gros", soucieux de liberté individuelle, et les "petits", attachés à leurs droits d'usage).

3. la zone de pâturage (saltus) : espace mixte, composé parfois de quelques

bonnes prairies de fauche (dans les vallées, offrant plusieurs coupes de foin) mais le plus souvent de mauvais sols, landes, alpages, broussailles, taillis, terres « vagues et

vaines », terres « gastes » (garrigues de Provence), etc

indispensable pour la nourriture du bétail (dépaissance des troupeaux durant l'été et l'automne) et des hommes (châtaignes du Périgord) et pour l'industrie domestique (bois de charpente, de chauffage ou de charronnage). Cette zone est l'enjeu de nombreux conflits en raison de la multiplicité, souvent économiquement contradictoire, des usages possibles. Ainsi de l'utilisation industrielle ou pastorale de la forêt. Des siècles durant, tant bien que mal, les deux formes d'exploitation ont coexisté. Tout change avec Colbert, lorsqu'il y a mise en "défends" des forêts royales et réduction du droit de glandée (réservée à la production de bois d'œuvre pour la marine, l'espace forestier fait l'objet d'une gestion rationnelle qui réduit la dépaissance du bétail, en particulier des porcs). Dans ce domaine, l'année 1669, date de l'ordonnance des Eaux et Forêts marque une rupture. D'autres tensions éclatent à propos de l'utilisation individuelle ou collective des pâturages : les pratiques de certains gros éleveurs, qui tendent à monopoliser à leur profit le pacage, entraînent la mise au point d'une réglementation limitative (nombre de

réservés à l'élevage. Appoint

têtes de bétail).

Donc trois éléments fondamentaux du terroir rural dont l'inégale répartition caractérise les oppositions régionales :

1. Grandes plaines du nord de la Loire : faiblesse du saltus, d'où l'importance des droits

d'usage sur les terres labourables

2. Bocages de l'Ouest et du Centre : relative égalité entre les trois éléments

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3. Montagnes du Centre et du Sud : exiguité de l'ager mais importance du saltus, clé de

voûte de l'économie rurale.

Trois éléments de base dont la maîtrise suscite des tensions multiples, ce qui imposait

une organisation communautaire.

II. LA COMMUNAUTÉ RURALE

1. Une institution médiévale

Le regroupement des hommes dans le cadre du village, stabilisé autour de l'an

mil, a débouché au XIIIe siècle sur l'émergence d'une institution locale représentative