Pour la t rad uc ti on j ap onais e de Zi na Wey ga nd , Vi vr e sa ns v oir , Cr éap hi s , 2 003 .

Pos tfac e av ec no tes e t co mm e n tair es d e l a trad uc tric e

I. Q uell es ont é té l es « c o ndi ti ons d e pos sibili t é » d’ une pr e mi ère his toir e d es av e ug les en Fra nc e ? – e ntre His toire et E th nol og ie

Ce présent livre, Histoire des aveugles en France, est la première histoire diachronique du pays en la matière, et reste jusqu’à présent l’unique. Il s’intitule de son titre original Vivre sans voir – les aveugles dans la société française du Moyen

Âge au siècle de Louis Braille ; son auteur, Zina Weygand, avait d’abord présenté ce
travail comme thèse de doctorat du troisième cycle à l’université Paris IV en 1998, avant de le publier en 2003, sans modification majeure au contenu ni à la forme, avec un tirage assez limité. Cette année, cela fait exactement 10 ans que le livre est sorti.

Ceux qui l’ont lu en français et en anglais (sa traduction anglaise parut en 2009 aux soins des Presses universitaires de Stanford) depuis ces dix ans, auront sans doute été, dans leur majorité écrasante, des professionnels de l’enseignement supérieur en sciences sociales, sinon des amateurs dits intellectuels,

particulièrement intéressés par les lectures de ce genre. Aussi auront-ils été des lecteurs non seulement bien aise vis-à-vis des détails fastidieux relevant de l’histoire politique et institutionnelle de France, mais aussi très au courant des récentes tendances des recherches en sociologie historique française, depuis qu’elles se réclament de l’Ecole des Annales et de l’anthropologie de Lévi-Strauss. Soyons réalistes. Le sort qui attendra ce livre, sorti aujourd’hui en japonais, n’en sera pas si

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éloigné. Avant qu’il ne parvienne entre les mains de lecteurs « ordinaires », il devra passer par bien des mains d’« experts », puis peut-être, sera compulsé par des théoriciens des études du handicap, en plein essor actuellement au Japon, sous l’impulsion américaine, à titre d’exemples de recherche historique relevant d’un tel domaine. Il n’en demeurera pas moins incertain qu’il puisse parvenir jusque dans le monde des travailleurs réels auprès des personnes handicapées, pour qui, rien ne paraîtrait plus fantaisiste que de lire un livre savant étranger appartenant à un monde académique, et quant aux personnes aveugles elles-mêmes, étant donné qu’elles n’ont pas forcément toutes besoin de se définir à partir de leur cécité, puisque leur existence est tout à fait mêlée à celle de la « société des gens ordinaires », elles semblent pour l’instant séparées de nous de mille barrières1.

L’expectative n’est donc guère optimiste pour un livre pourtant écrit dans le but de « contribuer à l’édification d’une société plus accueillante aux personnes aveugles » (Introduction) ; il risque de rester encore à circuler au sein de petits cercles d’universitaires, bien que ces cercles soient aujourd’hui internationaux. Mais d’un autre côté, ce n’est pas aussi étonnant que cela, si l’on considère que depuis près de deux cents ans, l’Histoire reste, en France, prisonnière dans sa forme universitaire. C’est une situation qui vient, de loin, de l’ambition initiale des

sciences humaines, fondées partout en Europe au début du XIXe siècle, alors qu’on
ne séparait pas encore le savoir encyclopédique et la science expérimentale. C’était une ambition visant à la totalisation systématique des « faits » par universalisation de leurs valeurs rationnelles, et nationales dans le domaine d’histoire en particulier ; et cette démarche des savants entraîna en conséquence l’évacuation du champ des recherches historiques, de toutes les dimensions du passé subjectif et singulier, appartenant aux traditions orales ou aux coutumes, bref à la mémoire collective « inconsciente d’elle-même… sans passé2 » (Pierre Nora). En passant, rappelons le fait que la langue française, à la différence de l’allemande, n’a que le mot “histoire” pour désigner à la fois “Histoire” au sens de la

A ce propos, on précisera que quelques quatre-vingts pourcent des aveugles et mal-voyants au Japon actuel ont perdu la vue avec la vieillesse et n’en ont jamais eu le courage ni le besoin d’apprendre le braille par la suite. 2 Pierre Nora, « Histoire et mémoire », Les Lieux de mémoire, préface au tome I : « République », Gallimard, 1983, p. XVIII.
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discipline universitaire, scientifique, unique et référentielle, et “histoires” au sens de récits et discours mis dans un ordre chronologique et narratif particulier, ayant commencement et fin. Le fait qu’il n’y ait qu’un mot eût dû faire naître, déduction faite, la nécessité d’une séparation consciente et permanente, bien plus appuyée, sans doute, qu’il ne l’eût fallu, entre les contextes différents où il était employé. D’où, également, le dégagement si prudemment opéré du champ historique en France, par rapport aux données relevant de la mythologie et des contes. Quoi qu’il en soit, la grande entreprise occidentale de création des sciences humaines, qui date du début du XIXe siècle, commença sous l’emprise de deux obsessions : celles du positif et de l’universel. Cette tendance doublée était particulièrement forte en France, pays où la bourgeoisie sous la Monarchie tentait à tout prix de s’emparer des héritages des Lumières. Sans doute, tous ces produits du Verbe en cette période, livres et périodiques, rigoureux et massifs, chaque jour s’entassant les uns sur les autres, renforçant, tels des défilés de soldats, la Garde de la Civilisation, auront-ils pu procurer aux bourgeois d’après la Révolution, la plus forte protection

matérielle

de

leur

statut

de

civilisés.

Sinon,

que

comprendrions-nous à la passion des monuments d’un Guizot, à la fièvre du système d’un Comte, ou à la manie de la schématisation chez un Taine, de tant soit peu différent des balivernes fourierriennes ? Il semble qu’il y eût d’abord chez eux un objectif qui continuât d’alimenter leur moi social : celui d’investir la Civilisation. S’y ajouterait aussi, quand il s’agit des historiens, l’obsession de la « reproduction perpétuelle ». En effet, le fantasme de l’« immortalité » a souvent hanté des historiens du XIXe siècle en Europe (de Macaulay à Michelet), suite, probablement, à une longue exposition à l’influence pathologisante sur leur image de soi, exercée par l’idéologie de l’« Histoire unique », démesurée, capable d’assimiler et d’absorber des archives allant indéfiniment grossissant. Evidemment, la situation n’est pas restée immuable. Dès les années 1920, la discipline historique universitaire a enregistré quelques changements de méthode. Mais il faut encore attendre les années 1970 pour que le regard de l’historien s’élargisse, que bon gré, mal gré, la majorité d’objets historiques se trouvent mêlés aux objets les plus banals de la vie quotidienne présente, et que, pour reprendre les mots de Pierre Nora, « le mode même de la perception

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historique » se soit « prodigieusement dilaté 3», aussi bien qu’à partir de la deuxième moitié des années 1970, tout un cortège d’objets d’intérêt ethnographique, jadis méprisés comme du folklore, entra progressivement dans l’intérêt des historiens institutionnels. Tout cela, c’est bien connu, diront les spécialistes de la « pensée contemporaine française » dont on compte un contingent important au Japon. Mais cela ne me désengage pas du devoir de la contextualisation d’un nouveau travail d’histoire française, à la fois institutionnelle et particulière, que je présente ici. Voilà donc que le paradigme lavissien de l’« unique Histoire authentique de l’Etat-Nation français », ayant longtemps exercé une influence massive et décisive sur les normes historiographiques de ce pays, en était arrivé à une fin de cycle. En plus, après la seconde guerre mondiale, c’est évident, les choses ne pouvaient plus demeurer, pour personne d’ailleurs, là où elles étaient auparavant. Ensuite, un deuxième temps de réflexion pendant les années 1960-70, quand Foucault, Lévi-Strauss et la sémiologie revisitée ont bouleversé toutes les réflexions de l’ordre des sciences humaines à l’échelle européenne, a définitivement amené à l’histoire sociale française un tournant anthropologique. Il y avait eu, par ailleurs, une rencontre déjà consommée entre l’histoire et l’ethnologie en France, à travers les aventures des Annales. Ce souvenir à l’appui, l’histoire sociale universitaire en France a donc pu se lancer dans un nouveau défi, afin de se renouveler à la vertu du comparatisme structural offert par l’anthropologie culturelle. Rappelons que déjà en 1928, Marc Bloch se donnait le but de réaliser un comparatisme méthodique « interne » pour ses enquêtes historiques. Le « comparatisme interne » signifiait pour lui une attitude qui met en perspective « des contextes différents au sein d’un même ensemble »4. Alors pourrait-on dire que la discipline historique universitaire de France, ayant mené depuis longtemps la recherche d’une nouvelle méthode interdisciplinaire, et n’en ayant ainsi cessé de preparer, tout au cours du XXe siècle, un terrain pour les « contextes différents » à l’intérieur de son enceinte, s’en est trouvée tout à fait capable d’accueillir, à la fin du siècle, le nouveau champ d’histoire parallèle que proposait Zina Weygand ?

Ibid. Cité par Jean-Claude Schmitt, « L’anthropologie historique », Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, Hors série, No. 2, 2008
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Cela dit, est-ce qu’il s’est en effet opéré un renouveau aussi radical que l’historien interdiscipinaire y prétend souvent, dans les majeures manières de reconnaissance des discontinuities historiques en France ? – Non, évidemment. Au contraire, on remarque constamment jusqu’à present dans des livres d’histoire produits et professés en France avec autorité, une divergence certaine entre les vues du relativisme culturel originaire de l’anthropologie sociale et les valeurs unitaires du bon vieux républicanisme. L’histoire des aveugles selon Zina Weygand, en est un exemple de plus : elle est très souvent dirigée par une sensibilité alimentée de valeurs traditionnelles et conservatrices, adoptant une historiographie assez conventionnelle qui puise tout son sens aux sources des pensées des Lumières, du “progrès de l’esprit humain”, et qui attribue le point d’achèvement de l’“évolution des mentalités” à l’avènement des systèmes étatiques d’éducation et de services sociaux, et par là même, à la modernité occidentale, placée au-dessus des autres époques et cultures. Même si on parle en France aujourd’hui, avec enthousiasme et entrain, de l’interdisciplinarité ou de la mondialisation, il est indéniable que l’histoire du XIXe siècle en tant que discipline d’enseignement supérieur, bâtie sur l’idéologie de la modernité, institutionnelle dans son fondement même, ne puisse devenir du jour au lendemain une oeuvre de sagesse transcendant les impératifs de l’inclusion et de l’assimilation, et que les règles disciplinaires et les valeurs dites universelles qui soutiennent cet édifice, qu’on n’est autorisés à observer de l’extérieur qu’en bons élèves soumis, ne cèdent pas facilement leur droit à l’absolu fictif. D’autre part, il semble presque relever d’un mystère qu’en France, patrie de Louis Braille, père de l’alphabet des aveugles, de renommée mondiale, on n’ait pas pensé, jusqu’à la fin des années 1990, à écrire une histoire des aveugles, d’autant qu’on sait qu’au Japon même, une histoire des aveugles complète, du Moyen Âge au temps contemporain de l’auteur, avait été écrite « dans un intérêt ethnographique », dès les années 1920. (Encore au début du XXe siècle, mais plus tôt, le ministère de l’Education faisait éditer et publiait un recueil chronologique de notices biographiques des « aveugles notoires de l’histoire ».) Sans doute est-ce parce que le Japon avait pu alors garder, du moins jusqu’à cette époque-là, une certaine liberté d’esprit vis-à-vis de l’idéologie de la

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Civilisation, même si sous la Restauration de Méïji, la société japonaise, à l’instigation de l’Etat, n’avait cessé de reprendre et de reproduire tous les systèmes scientifiques occidentaux (allemands, en l’occurrence), afin de se transformer à une vitesse éclair en un empire constitutionnel moderne ? Nakayama Tarô, ethnologue et auteur de l’Histoire des aveugles du Japon (achevée en 1920 et publiée en 1934), dit ainsi à propos de son dessein à réaliser une histoire mineure en regard de l’histoire institutionnelle : « ceux qu’on appelle historiens sont si occupés à considérer les faits relevant de l’histoire authentique qu’il ne leur reste pas de temps à consacrer à une question aussi dérisoire que l’histoire des aveugles5. » Et pourtant, lui s’y est mis. Le fait même que Nakayama ait pu concevoir la possibilité d’une histoire des aveugles, bien que de façon marginale, ne dit-il pas assez qu’au Japon d’alors, l’« histoire authentique » n’avait pas finalement réussi à s’octroyer une si grande puissance de normalisation et de cohésion sur les pratiques historiennes, en tant que savoir d’Etat ? Même dans le feu de l’urgence qui gagnait le pays à devenir « moderne » sur tous les plans, les Japonais n’avaient pas perdu pour autant la saine curiosité envers les « contextes différents » au sein de leur quotidien, et les « étrangers » leurs voisins, tels que les aveugles. L’idée aussi saugrenue, aux yeux des sciences humaines de France de l’époque, que d’écrire une « autre histoire » du point de vue des gens « différents », avec force détails sur leurs modes de vie à travers les âges, ne semble pas avoir soulevé la moindre opposition au Japon, alors à la veille du fatal Coup d’Etat de 1936, tenté par la jeunesse militaire. Citons encore la parole de Nakamura datant de 1934 : « nous avons déjà une histoire des paysans, une histoire des marchands, une histoire des rônins (guerriers perdants et vagabonds), alors il n’y a aucune raison qu’on ne puisse faire une histoire des aveugles6 ». Ce n’est pas seulement un jeu d’association d’idées qu’on lit là. Les mots de Nakamura semblent nous dire précisément ceci : l’intérêt ethnographique ou ethnologique est par sa nature destiné à s’ouvrir à la diversité, à la variation infinie et sans retour. La tradition orale aussi est de nature à singulariser, non pas le contraire. En effet, les thèmes d’ethnologie n’expriment pas

Nakayama Tarô, Nihon Môjin Shi (Histoire des aveugles du Japon), an 9 de l’ère Shôwa (1934), Tokyô, Seikô-kan Editions, « avant-propos ». 6 Ibid., « Préface ».
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autre chose que le plaisir de rencontrer les diverses façons de vivre, aussi singulières les unes que les autres, qu’ont les hommes. Il n’est pas étonnant que les aveugles, catégorie de gens qui avaient dû, depuis la nuit des temps, s’ingénier à inventer des moyens de survie devant la nature sans merci et devant la société sans sécurité sociale, aient paru à Nakamura, en qualité de représentation de la diversité humaine par excellence, un champ d’enquête ethno-historique irrésistible.

On peut dire que la rencontre qui s’est produite entre l’histoire et l’anthropologie (ethnologie) en France dans les années 1970 pour des raisons diverses, relève d’une certaine nécessité intérieure liée à la situation

macro-historique où se trouvaient alors les cadres disciplinaires et méthodologiques des sciences sociales en Europe en général. Mais on peut dire aussi, sous un autre angle, que les auteurs de l’histoire nationale de France, unique et référentielle par définition, commençait enfin à donner raison à une très naturelle et ancienne inclination psychologique commune. Elle consiste dans une curiosité naïve pour les phénomènes singuliers et atemporels, qui donnent du sens à la vie subjective de tout un chacun, et dans un désir-souvenir collectif, omniprésent du reste, de retour à une temporalité mythologique contenue dans le cours du temps rationnel, telle qu’en sont chargées les traditions orales. Ces très archaïques mobiles de recherche historique, ne s’étaient jamais effacés de la Raison japonaise, dans sa partie la plus imperméable à l’enseignement de la Civilisation. Il ne s’agit pas de se demander si le retour à l’inspiration ethnologique –

bien que présentiste – de l’histoire sociale française a eu lieu avec avance ou retard, ou bien encore à temps. Les circonstances qui ont amené des changements internes dans la conscience historique institutionnelle, ne concernent que celle-ci. Seulement, il ne nous serait pas interdit d’imaginer que c’est ainsi que cette discipline, établie et consacrée comme forteresse de l’idéologie nationale, aura trouvé des solutions à ses problèmes, dont elle était consciente depuis longtemps, problèmes d’écart de plus en plus irrémédiable par rapport aux sources de joies et tristesses du peuple français vivant au présent. En outre, il est de règle générale que les idées et idéaux d’une grande puissance morale ou politique, se découvrent comme un majeur obstacle, sinon le « handicap », à la juste intelligence du réel, quand la Crise advient. Pour l’idéologie de l’Etat-Nation d’Occident, la seconde moitié du XXe siècle a été, à

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proprement parler, une période de crise perpétuelle, dont on n’est pas encore sorti. Ainsi, l’histoire des aveugles par Zina Weygand, n’en a pu être vierge dès sa conception. En elle, sont bien gravés les conflits et tâtonnements, les forces et faiblesses de l’Histoire en France de ces dernières décennies. Alors, maintenant que nous sommes sur le point d’envoyer cette nouvelle histoire sociale française à l’adresse du « public ordinaire » (admettons qu’il y ait un tel public) du Japon contemporain, nous devrions l’informer exactement du caractère complexe de la constitution disciplinaire de ce qu’on appelle histoire en France. Car pour les lecteurs japonais, il est important voire indispensable, nécessaire et vital, pour ne pas s’égarer dans la vaine idéalité du discours de service du fonctionnaire d’un pays étranger, de prendre connaissance de l’incantation toujours aussi puissante de l’Histoire unique qui motive les pratiques historiennes en France afin, au terme, de mesurer la force et nature de l’intérêt qui va au-delà, pour tout ce qu’il y a d’« humain » au monde. De là, la voie nous serait ouverte de comprendre assez correctement l’attitude institutionnelle qu’on voit en France vis-à-vis des minorités sociales et culturelles, ainsi que sa caractéristique « logique de l’inclusion » qui la fonde. Encore faut-il préciser que si jamais ce livre parvient aux mains de personnes aveugles qui sont des citoyens parmi les citoyens ordinaires, il est clair qu’il aura été d’abord présenté, commenté, vulgarisé, par des experts japonais en histoire française, ne serait-ce que pour un minimum de lisibilité. Il nous incombe donc d’entrée de jeu d’inclure dans la notion de « traduction » les responsabilités qui vont au-delà du travail de transposition inter-grammaticale des signifiants, ou même de transmission de connaissances convenues. Accomplir une « traduction », c’est bien plus que ça. Désormais, le traducteur devra se responsabiliser jusque dans la tâche intégrale d’interprétation des valeurs culturelles et institutionnelles étrangères en tant que valeurs, c’est-à-dire, à la fois rattachées à leur propre environnement de subsistance et d’évolution, et remises dans un parallélisme vivant avec nos propres catégories. Parce que les langues ne sont, ni ne peuvent être en aucun cas, des « systèmes de signes », quoi qu’en disent les anthropologues culturels d’Occident, encore moins des « structures » interchangeables. Si au terme, les lecteurs japonais « éclairés » en arrivent à contempler l’édifice de l’Histoire

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installée en France, sous l’aspect des contradictions et errances, si caractéristiques à l’existence humaine – peut-être ce jour-là, une histoire des aveugles au Japon, délivrée de ses étrangetés ethnographiques, que chacun de nous puisse considérer comme nôtre, deviendrait-elle enfin possible, ainsi l’espérons-nous.

II . R ep èr es p our la l ec tur e d e l ’ His toir e des av eugl es en Fr a nc e II-1 . Gra nd es li g nes de l’ his to ir e d e Fr ance p o ur l a p éri od e d e la s ec o nd e moiti é d u XVII I e si èc le a u déb ut d u XI Xe s iècle (1 785- le s a nn é es 1 830) C’est sur le fond de l’histoire générale de la société française que l’histoire des aveugles se déroule, dont la « période la plus importante » est celle « de la deuxième moitié du XVIIIe siècle aux années 1830 » (« Préface »). Cette période occupe, de ce volume, les derniers deux tiers, allant du 5e chapitre de la IIe Partie (« La philanthropie et l’éducation des déficients sensoriels ») au dernier chapitre de la dernière partie, où Louis Braille en vient au devant de la scène avec son système d’écriture (les années 1820-30), passant par l’intégralité de la IIIe partie qui contient plusieurs points culminants de ce long récit romanesque. Pourquoi la période susmentionnée est-elle la plus importante ? C’est parce que c’est la période de la Révolution française et de ses conséquences et réactions. C’est en cette période que l’Institut des jeunes aveugles lui-même se révèle « comme un miroir reflétant fidèlement les divers mouvements sociaux » (IIIe partie, 8e chap.). C’est en cette période que le problème de la prise en charge par l’Etat des personnes handicapées commence, en vertu de la Déclaration des droits de l’Homme, à faire partie intégrante des mesures politiques que désormais le gouvernement séculaire français allait prendre. C’est en cette période enfin que les aventures des aveugles en France rejoignent pour la première fois l’« Histoire » de la nation française. Je préciserais en passant, à titre d’anecdote, que cette périodisation que Zina Weygand a retenue est originairement celle opérée par Gladys Swain, dont le célébrissime article, « Une logique de l’inclusion : les infirmes du signe » (1982)7 est

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Gladys Swain, « Une logique de l’inclusion : les infirmes du signe », Esprit, No. 5, 1982.

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à deux reprises cité dans ce volume aussi. Cela étant dit, si Weygand a repris cette périodisation pour mieux présenter l’histoire des aveugles pendant ce laps de temps comme une étape fondatrice de la « Modern Wellfare State » en la matière du handicap, qui allait se réaliser du XIXe au XXe siècle, sur le socle de la nouvelle « anthropologie » moderne, le propos de Swain, conforme à sa critique de la modernité, semble être tourné plutôt dans le sens contraire. Mais cela ne concerne évidemment pas l’histoire en soi.

D’ici quelques pages, on présente la période révolutionnaire (1785-1800) retracée à grands traits. Le 5e chapitre de la 2e partie de l’Histoire des aveugles s’ouvre sur des gestes énergiques de Valentin Haüy qui s’affaire pour présenter sa pédagogie et pour collecter le fonds nécessaire à ouvrir son école, en « exposant » ses élèves, de salles de réunion de grands instituts en salons individuels d’aristocrates, de palais de Versailles en halls de concert ; cela se passe sur le fond de paysages d’un Paris sous l’Ancien Régime. La musique qu’on entend derrière leur démarche enthousiaste, c’est du Mozart. On entend aussi des « bavardages sans fin » de Diderot, qui n’a rien à envier à ses personnages quant à son excellence dans la performance du « bel esprit » et de la légèreté bouffonne. Haüy et ses élèves ont encore, à ce temps-là, une mine épanouie. Rien de la bonne humeur et de l’enthousiasme plutôt superficiel des philanthropes et des journalistes autour des phénomènes d’Haüy, ne fait présager l’orage de l’histoire qui menace déjà depuis un certain temps l’absolutisme royal. A peine quatre ans après l’ouverture de l’Institut des Jeunes Aveugles en 1785, c’est la prise de Bastille, qui constitue la fin symbolique de l’Ancien Régime. Au mois d’août 1789 déjà, la Déclaration des droits de l’Homme est adoptée officiellement par l’Assemblée constituante, première forme du gouvernement révolutionnaire. Le gouvernement révolutionnaire, du reste, va se maintenir en place, en changeant de noms et de dirigeants, jusqu’à l’avènement de Napoléon en 1799. Les historiens de la Révolution semblent aujourd’hui avoir adopté la vue que

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la « période révolutionnaire » dans l’histoire de France couvre les 10 ans qui vont de 1789 à novembre 1799 (le 18 brumaire). Pendant ces dix ans, ce n’est pas uniquement la dénomination des assemblées nationales qui a changé, mais aussi pratiquement toutes les institutions sous l’Ancien Régime firent l’objet d’une radicale transformation. Le système féodal est aboli ; les « provinces » sont réaménagées sous la répartition du territoire en

« départements » ; les biens des églises sont « nationalisés » ; le Code civil sécularisé ; les normes d’éducation scolaire (« l’instruction publique ») sont refaites fondamentalement. Dès 1792 jusqu’en 1805, on désigne les années et les dates selon le calendrier républicain qui introduit dans la vie quotidienne du peuple français une temporalité nouvelle. Entre-temps, des émeutes se répètent dans des régions, des guerres éclatent aux frontières, ce qui donne beaucoup d’importance à l’armée nationale réformée, et de l’urgence aux débats sur la détermination du territoire et des frontières de France. Au sein du gouvernement révolutionnaire, à travers les périodes successives, sont placés des comités spécialisés pour traiter des problèmes sociaux, dont les plus célèbres jusqu’à présent sont peut-être, « comité du salut public », « comité de la mendicité », « comité de l’instruction publique ».

(Explication et diagramme du calendrier républicain ici. ) En septembre 1791, la Constitution est adoptée. La Constituante se dissout et la Législative se rassemble. Ceux qui dirigeaient celle-ci étaient appelés « Girondins », appartenant pour une grande majorité à la bourgeoisie montante, détenteurs d’idées modérées et partisans de la monarchie constitutionnelle. Selon les vues du socialisme radical qui repensera au XIXe siècle la Révolution française, les deux premières assemblées ne formeraient pas vraiment le début de la Révolution. Pour Louis Blanc, par exemple, c’est à partir de 1792 que La Révolution commence. En effet, la Convention Nationale qui démarre en septembre 1792 et qui prend véritablement le pouvoir, idéologiquement parlant, après la « purge » des Girondins en 1793, c’est le premier gouvernement républicain à part entière. C’est sous la Convention aussi, que la « Terreur » jugera et tuera au nom de l’« esprit public » et de la « vertu ». La Convention Nationale fut rassemblée le 21 septembre 1792. Le

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lendemain, le royaume se termina. Ce jour-là, la ligne du premier article de la Constitution de 1791, qui disait « le royaume est un et indivisible », a été remplacée par celle « la République est une et indivisible ». La première République française est alors née. Elle sera effective à partir de ce 22 septembre 1792 jusqu’au fatidique jour où éclatera le conflit interne de la Convention, au 9 thermidor an II (juillet 1794) et que sera liquidé du gouvernement le groupe de Robespierre le jacobin. (Aujourd’hui, la France est à sa 5e République.) Sans doute, les deux longues années de la première République furent celles où la société française avait été le plus gravement agitée. Au début et à la fin de l’année 1792, les époux royaux furent respectivement décapités. A l’époque à Paris, des « sans culottes », bien plus à gauche et bien plus enragés que les Jacobins, régnaient. Le choc de l’assassinat de Marat ne dura pas longtemps. Le tribunal révolutionnaire, installé au sein de la Convention, dirigé par les montagnards et le Comité du Salut public, continuait de faire décapiter chaque jour davantage de « contre-révolutionnaires » et de « royalistes ». Entre-temps, les émeutes en Bretagne et dans le centre de France se poursuivaient en sourdine. Le peuple était épuisé, l’inflation atteignait un degré insoutenable, et la nourriture manquait partout. Ces quelques années, ce sont celles où les élèves de Valentin Haüy dans l’enceinte de l’école devenue « nationale » au même moment que l’Institut des Sourds-Muets (7e chapitre, 3e partie), souffraient de la faim et du froid, d’année en année plus sévères (8e chapitre, 3e partie). Mais c’était aussi le sort de tous les

Français des classes ouvrières. Après le 9 thermidor, la Convention nationale se dissout en fin de 1795. A la place, se rassemble « Le Diretoire ». La période du Directoire (1795-fin 1799), on voit revenir au pouvoir des survivants de la première période révolutionnaire, issus de la bourgeoisie pour la plupart. Dans le 8e chapitre de la 3e partie de ce livre, on peut deviner en filigrane derrière les descriptions des actions d’Haüy, la figure de ce gouvernement à la fois libéral et élitiste. C’est le chapitre où Haüy en bon « activiste démocrate » invente divers moyens de sensibilisation du public à la cause de l’éducation des aveugles. Au centre du gouvernement, à l’Institut de France, siégeaient alors des savants appelés « Idéologues » qui se considéraient comme les authentiques héritiers des Lumières. Une personne comme Haüy, typiquement homme du XVIIIe siècle, et les gens comme les Idéologues, n’auraient pas eu de

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peine à s’entendre sur beaucoup de plans, on imagine. En même temps, la période du Directoire fut celle où les bourgeois se mettaient, sans plus aucune gêne vis-à-vis de personne, à s’enrichir effrontément, comme on devine dans la conversation entre Talleyrand et Benjamin Constant fraîchement arrivé à Paris dans la valise de Mme de Staël. Un historien nous rapporte une curieuse scène parisienne où les mœurs libérales proches de l’indécence répandaient comme une suave odeur captieuse8. Les députés du Directoire étaient unis par une réaction de rejet par rapport à la gauchisation extrême qui a marqué la période de la Convention. Ils se sont donc mis d’accord pour abolir la plupart des lois à tendance communisante votées lors de la Convention, notamment celles qui touchaient les propriétés privées. Mais c’est aussi le Directoire qui a adopté pour la première fois une législation concernant l’éducation des enfants handicapés, sous le nom de « loi du 10 thermidor », assez révolutionnaire en la matière. Entre-temps, en 1794, l’école d’Haüy s’était séparée de l’institut des sourds-muets, afin de se faire nommer « Institut national des jeunes aveugles travailleurs » (8e chapitre, 3e partie). Par ailleurs, la période du Directoire est également celle où l’armée française enregistrait victoires sur victoires dans des guerres des frontières et à l’étranger. Le peuple français, affamé à l’intérieur du pays, rêva au lointain où les soldats des généraux divins combattaient vaillamment pour lui. Bientôt, c’est le retour en France du jeune général Bonaparte, plébiscité par le peuple ; il entreprend avec le vieux et subtile Sieyès de renverser le Directoire et au dernier moment, se donne la place en tête de la nouvelle formation gouvernementale, en plantant Sieyès. Celle-ci s’appelle le « Consulat », avec pour le premier consul le général Bonaparte. Sous le Consulat, les élèves d’Haüy sont forcés à déménager aux Quinze-Vingts (9e chapitre, 3e partie). A l’époque, la place du premier ministre passe de François de Neufchâteau à Lucien Bonaparte, et en moins d’un an, à Jean-Antoine Chaptal, un chimiste originaire du Midi, doté d’un esprit de grand industriel déjà. Ces trois noms sont souvent mentionnés à travers la troisième partie de ce livre. Le Consulat qui resta au pouvoir de 1800 à 1804 était un

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Godechot, La Vie quotidienne en France sous le Directoire, Hachette, Paris, 1977.

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gouvernement qui sommait tous les citoyens à la « discipline » quasi militaire, suivant l’esprit de bureaucratie du nouveau siècle.

Voici donc le second volet des repères historiques où on va passer en revue en grandes lignes les périodes du Consulat (1800-1804), du premier Empire (1804-1814), de la Restauration (1815-1830), et du début de la Monarchie de Juillet (1830-1848). Dans ce présent livre d’histoire des aveugles, le Consulat et le premier Empire forment une seule période. D’une part, c’est parce que le séjour de l’Institut des Jeunes Aveugles à l’enceinte des Quinze-Vingts, commencé en 1801, dure pratiquement jusqu’en 1814, où l’Empereur Napoléon déchoit, et qu’une nouvelle page s’ouvre pour les élèves d’Haüy. Cela dit, c’est presque des habitudes de l’histoire sociale qu’on traite le Consulat et le premier Empire de période ininterrompue et à part. De toute façon, le « XIXe siècle », ne commence qu’après 1815, dans la quasi totalité des manuels d’histoire. L’époque napoléonienne dans l’histoire moderne française, c’est un temps à part qui n’appartient ni au XVIIIe ni au XIXe siècle. En 1797, Bonaparte, le jeune héros de la République, impressionnait même Germaine de Staël, dont l’altière prétention au sang-froid de noblesse était à l’abri de tous les enthousiasmes ; elle reconnut en lui une « figure héroïque à la Plutarque 9 ». En 1804, il achevait de dévoiler sa véritable nature d’un « Napoléon ». La monarchie absolue revint en France, accompagnée d’une Grande Armée éternellement triomphante, et enrobée d’étendards et décors aux couleurs pompeuses et vulgaires, propres à plaire à la sensibilité populaire. Se qualifiant de fruit de la Révolution, l’Empereur réprima cependant les pensées des Lumières et prit les Idéologues en haine dans tous les domaines. En même temps, il renoua le peuple français avec l’Eglise catholique. Et encore, sans paradoxe aucun, Napoléon favorisa les recherches scientifiques de pointe (Laplace, par exemple). Ce fut un tyran aussi. Ceux qui ne bénéficiaient pas la grâce de Napoléon (Madame de Staël,

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Paul Gautier, Madame de Staël et Napoléon, Plon-Nourrit, Paris, 1903, Chapitre premier.

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Constant) étaient acculés au silence et à l’exil. Rappelons qu’en 1801, l’Institut d’Haüy, transporté aux Quinze-Vingts, sous les ordres de Chaptal, n’avait pas tardé à devenir un assemblage d’usines et d’ateliers pour faire travailler les élèves. Souvenons-nous encore qu’alors, les restrictions budgétaires très sévères ont mis à la porte plus que la moitié du personnel enseignant de l’Institut, et au terme, le fondateur de l’école lui-même s’est trouvé dehors, destitué de ses fonctions (12e chapitre, 5e partie). A propos, la période du Consulat et du premier Empire est l’une des périodes les plus glorieuses de l’histoire médicale française. Cette période est désignée tantôt comme celle de l’Ecole de Paris ou tantôt comme celle des grands hôpitaux. En effet, c’était exactement en ce début du XIXe siècle que l’on voit sortir du paradigme de l’histoire naturelle du XVIIIe siècle, et prendre un envol prodigieux, certains domaines biologiques, comme l’anatomie pathologique, la physiologie, et la médecine clinique. Dans les premières décennies du XIXe siècle, la méthode descriptive fut répandue jusqu’au fond des « cimetières des pauvres », comme les hospices de Salpêtrière et de Bicêtre. Ainsi des centaines de « cas » décrits s’accumulaient tous les ans, renforçant de plus en plus leur caractère statistique et numérique. Sans doute les choses avaient-elles la même allure aux Quinze-Vingts. Si la médecine clinique avait dès son commencement un caractère administratif, on la verra pleinement s’épanouir dans cette nature, dans les années 1830, lors du lancement de la médecine légale. Par exemple, Dr. Esquirol, médecin aliéniste à la Charité et à Salpêtrière, a fait des descriptions raisonnées d’une quantité massive, des années 1800 aux années 1810, auprès d’enfants qu’on disait « atteints d’idiotisme »10. En 1809, Dr. Franz Gall a publié la première recherche de phrénologie où il faisait une analyse détaillée de la constitution cérébrale d’un enfant arrêté dans le développement 11. A la lumière des discours médicaux de l’époque vis-à-vis des déficiences de toutes sortes de l’enfance, on voit bien qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce que des commissaires de l’Empire aient traité les élèves d’Haüy d’ouvriers potentiels et à ce que Dr. Guillié, sous la Restauration, se soit comporté en bon expérimentateur scientifique auprès des enfants qui lui étaient
Etienne Esquirol, Des Maladies mentales, Baillière, Paris, 1838., 2 vol Franz-Joseph Gall & Johann-Gaspar Spurzheim, sRecherches sur le système nerveux en général et celui du cerveau en particulier, Paris, 1809.
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confiés (12e chapitre, 14e chapitre, 5e partie). Par ailleurs, pour des raisons émotionnelles, l’époque napoléonienne resta longtemps inoubliable pour les premières générations du XIXe siècle en France. Les spectacles des soldats, les bruits de leurs bottes et sabres, l’ivresse des victoires, le tremblement devant l’autorité spartiate, et surtout, la figure emblématique de l’Individu héroïque se découpant sur le fond noir, à l’éclairage incandescent, dramatique à souhait, laissèrent dans la vie émotionnelle des Français une profonde et durable impression. Le court règne de Napoléon 1er fit naître le romantisme artistique et littéraire d’une aussi courte durée. Sans la personnalité de Napoléon, et surtout sans le choc de sa chute, il n’y aurait pas eu les romans de Stendhal ni les peintures de Géricault. Louis Braille était aussi un enfant du siècle, exact contemporain de Nerval et de Musset, de Schumann et de Schubert, si l’on s’en tient à la date de naissance. Même étant enfermé derrière les murs sombres de l’ancien couvent, rue Saint-Victor du morose cinquième arrondissement parisien, l’atmosphère de l’Europe romantique devait parvenir jusqu’à Louis, par des produits culturels et à travers la nouvelle sensibilité, dite romantique, propre à élever l’ascèse et le stoïcisme mental au rang des sensations de suavité. En passant, il ne nous serait pas inutile de noter : dans ce présent livre, l’auteur se réfère plus d’une fois au roman de Victor Hugo, L’Homme qui rit (1869), comme une sorte de quintessence du symbolisme des « ténèbres », renvoyant à la fois à la cécité et aux secrets de l’âme humaine ; pourtant, si on doit rapporter le symbolisme de la cécité à l’essence de l’imagination romantique, nous citerions plutôt un autre texte, qui semble infiniment plus abouti, ou du moins plus précis, dans sa représentation du romantisme moral, que le roman d’Hugo – c’est L’Homme

au sable d’E.T.A. Hoffmann (1817). Bien que le théâtre populaire soit un volet
important du romantisme littéraire, les sources mêmes du désespoir moderne qu’on appelle romantisme se trouvent sans conteste dans l’égocentrisme incontrôlable de l’individu à une époque sans Dieu, ainsi que dans l’inconscient de plus en plus turbulent et démoniaque. Les tourments existentiels, capables d’être allégés par des moyens sociaux comme l’« éducation », l’« amour » ou la « famille », auront à l’origine été tout sauf romantiques, c’est ce qui, en France en particulier, échappe souvent aux commentateurs du romantisme littéraire, pour des raisons que j’ignore. Enfin, après quinze ans de règne napoléonien, avec son cortège de rêves de

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gloire et d’illusions de grandeur, et après un instantané passage de la passion romantique en France, la société se découvrait, dans le fade de la vie quotidienne, avec une aristocratie, d’un côté, plus ridicule que jamais, reprenant et répétant sans se lasser les coutumes surannées, et des bourgeois, de l’autre, qui entamaient de lancinantes guerres d’avidité et de mesquinerie. En nous référant aux descriptions et analyses de cas de différentes maladies mentales, faites par ledit Esquirol pendant les années 1810-1830 à Salpêtrière, il semble que l’un des plus grands problèmes sociaux des années 1820, ait été le « suicide » suite à la « mélancolie » et à l’oisiveté, qui s’emparait de la jeunesse12. Sainte-Beuve, critique de la civilisation qui fera son apparition à l’extrême fin des années 1820, appellera la maladie de l’époque contemporaine, « ennui »13. Revenons un peu en arrière. Au printemps 1814, l’Empereur Napoléon 1er avait été forcé à abdiquer ; entre mai et juin 1815, il revint reprendre le pouvoir, jusqu’à la défaite de taille sans précédent à Waterloo, laquelle l’enfonça dans la chute finale. Napoléon à Sainte-Hélène, Louis XVIII, appuyé par une sainte alliance des cours européennes, fut couronné. La France entra dans la période de la Restauration. Pendant cette période (1815-1830), les membres de la famille royale et les royalistes, exilés depuis la Révolution, regagnèrent la patrie. Et les résiduels du Directoire, comme d’anciens Idéologues, se virent de nouveau investis de pouvoir. Dans ce présent livre, c’est le 13e chapitre de la 5e partie, qui décrit à merveille des scènes de la vie quotidienne aux Quinze-Vingts, anachroniques et génialement drôles. Allons maintenant dans « la rue », Au début de la Restauration, les premiers diplômés des écoles de formation des élites républicaines, fondées par le gouvernement révolutionnaire et par Napoléon, rejoignaient le monde du travail. Premières élites du peuple, ils étaient l’espoir de la Nation. L’un d’entre eux, le plus brillant et le plus conscient de sa vocation, enfin bien plus déterminé que tous les héros de Balzac ou de Stendhal, Auguste Comte venait lui aussi du peuple. D’ailleurs, on remarque qu’en cette époque de la Restauration, un changement notable semble s’opérer dans l’image populaire des « grands hommes ». A l’Institut

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Esquirol, Des Maladies mentales, éd. cit., t. I. Sainte-Beuve, Vie, poésie et pensées de Joseph Delorme, Paris, 1829.

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des Jeunes Aveugles même, le type de héros qu’incarna Haüy, non seulement « généreux, enthousiaste, imprudent » (8e chapitre, 3e partie), mais surtout d’un individualisme et d’une versatilité intellectuelle propres à l’homme du XVIIIe siècle, était passé de mode. Il y avait longtemps que sa « défaite » (9e chapitre, 3e partie) et sa disparition avaient marqué le tournant de siècle. L’Institut aura attendu jusque dans les années 1830, quand Louis Braille en est venu à renouveler son histoire. Braille semble avoir été un héros typique de l’époque de la Monarchie. Issue du peuple, incarnant toutes les vertus des « petits », élevés au rang des citoyens, telles que discipline, capacité de travail régulier, mode de vie et goût sobres, parfaitement correspondant au portrait de l’excellence d’école démocratique (en passant, les Japonais pourraient très bien comprendre et s’assimiler ce type de héros), il nous apparaît en effet tout à fait contemporain de certains héros de Balzac, ou mieux, d’Auguste Comte. Ce dernier, d’ailleurs, ouvrait ses premiers « cours de philosophie positive » chez lui, rue Saint-Jacques, dès 1826. Quant à Braille, c’est à peu près à ce moment-là qu’il se mettait à travailler pour une amélioration du système Barbier (14e chapitre, 3e partie). Le tout jeune Braille présentera son propre système d’écriture en 1829. Or, dans les années 1820, sous la Restauration, des Idéologues revenaient au gouvernement. Dégerando, par exemple, était l’un de ceux-là. En bon Idéologue et en qualité de ministre de l’Education sous Charles X, il s’intéresse à la langue des signes. Le livre qu’il en sort en 1827, intitulé De l’Education des sourds

et muets de naissance, se réfère, évidemment, aux topoï de l’ancienne conception
« anthropologique » de l’éducation sensorielle, héritée du Directoire. Mais en même temps, ce livre n’est qu’une frappante preuve du fait que ce qu’on appelle le temps, ou l’époque, sinon l’actualité, n’était plus du côté des « instituteurs » du siècle précédent. Entre-temps, un nouveau Coup d’Etat était préparé contre la monarchie de Charles X, par les bourgeois enrichis grâce à la révolution industrielle qui débarquait en France. Mais ils ne s’y prenaient pas eux-mêmes ; ils utilisaient des jeunes gens, des étudiants à Paris pour une grande partie, rompus aux idées romantiques de l’héroïsme. Le meilleur manuel d’histoire de cette période, ce serait incontestablement Les Misérables de Victor Hugo ; l’intrigue de ce roman se déroule du temps de la Restauration jusqu’aux premières années des années 1830, quand

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des émeutes se perpétuaient dans des ghettos d’indigents au cœur d’un Paris soudainement enflé de population. Il y a évidemment d’autres livres très instructifs voire passionnants pour connaître cette époque de l’histoire de France, où les traits de la modernité s’accusent de façon crue sur le tableau ; entre autres, nous citerions une archi-célèbre étude d’histoire par Louis Chevalier14 et une référence en matière de l’histoire de l’hygiène publique européenne, traitant de l’épidémie du choléra en 1832 à Paris, par l’amie de longue date de Zina Weygand, Catherine Kudlick15. Il est vrai que le XIXe siècle, à travers l’Europe, était le siècle des maladies infectieuses, dont la contagion devenait particulièrement rapide et massive par rapport aux siècles précédents, du fait que les populations des grandes villes avaient triplé dans les premières décennies du siècle, notamment dans les quartiers pauvres et d’immigrants. L’insalubrité et les problèmes des mœurs dans ces quartiers commençaient alors à occuper la police, sanitaire et morale, à temps plein. Voilà pourquoi, aussi, cette période de l’histoire moderne française est l’une des plus visitées par des historiens sociaux. La Monarchie de Juillet qui suivit, de 1830 à 1848, est une monarchie constitutionnelle avec le « roi des bourgeois », Louis-Philippe. De cette période de l’histoire politique et culturelle, nous devons retenir le nom de François Guizot comme le majeur contributeur à la création de la France moderne. Guizot, historien de profession, servit le gouvernement comme le ministre des arts et lettres d’abord, et comme le premier ministre ensuite. Il donna de l’appui nécessaire pour faire fructifier davantage les industries françaises en plein essor à l’époque, et soutint le système de l’économie capitaliste à l’échelle nationale. Sous la gouvernance de Guizot, une civilisation matérielle, basée sur les moyens éducatifs et industriels, placés sur le même plan, se réalisera en France. C’est alors aussi que les chemins de fer, les compagnies par actions, les industries du textile et de l’acier, ont changé la société française. Par exemple, les financiers se mêlant à la politique à l’aide de leur capital, c’est un nouveau type de citadin de l’époque, dont Balzac fera une représentation magistrale. C’est donc sur le fond d’un affairisme cruel qui apportait

Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle , 1958, Plon, rééd. Perrin, 2002. 15 Catherine Kudlick, Cholera in Postrevolutionary Paris : a Cultural History, University of California Press, 1996, 293 p.
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des changements irrévocables à bien des repères des Français, que l’on voit exposés les outils créés par Louis Braille à maintes expositions industrielles organisées à Paris (14e chapitre, 5e partie). Par ailleurs, les expositions industrielles nationales étaient devenues en France des événements fréquents depuis le temps de Napoléon. Mais notre historienne des aveugles, après les années 1830, quitte la sphère de l’histoire institutionnelle de France, pour faire un point de

l’internationalisation du braille après la IIIe République. Aussi, pouvons-nous dire nous aussi, que nous en avons déjà assez, des repères historiques.

II-2 . A pr op os d e l a néc essi t é d e r ep èr es c ul ture ls p o ur ai der le s l ect eurs jap on ais à mi eux c omp rendr e l’ Hi stoir e des av eugl es : exe mpl e de l a noti o n d’« éd uca ti o n » Ensuite, il me semble obligatoire de laisser ici une explication succincte de la notion d’éducation qui traverse cette histoire, parmi un certain nombre de notions qui, du reste, en demanderaient autant de commentaires, si l’espace de la postface pouvait y permettre.

Ce livre offre sans doute une lecture facile et fluide, au niveau du sens des concepts clés qui dirigent l’historiographie de l’auteur, aux lecteurs nés en France, appartenant à une classe bourgeoise, et ayant fait des études en sciences humaines relativement poussées, sans avoir jamais quitté la France pour un temps prolongé. Il n’en est pas moins obscur, ou susceptible d’attirer des malentendus, justement au niveau des concepts clés, du point de vue des lecteurs japonais ordinaires. Disons que les « idées reçues » françaises, relatives aux valeurs nationales, sont une chose difficilement exportable et c’est exactement ce que les « spécialistes » japonais en études françaises continuent de se refuser à voir, contents uniquement de parler une langue de bois institutionnelle et irréfléchie venant d’un autre pays, qui se trouve doublement impénétrable dans la traduction. Par exemple, voici quelques notions de ce genre, qui sont presque des évidences pour les lecteurs français : « culture », « cultivé », « esprit éclairé », « Lumières », « société » (ne vous en choque, il est vrai que ce concept n’est pas

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universel), « liberté », « universel » pour citer des notions des plus positives ; d’autre part, « contrôle », « surveillance », « travail », « production », « capital », « pouvoir », etc. du côté des notions prises au sens négatif suivant la sensibilité contemporaine française très moyenne. Mais la « star » des idées reçues de la langue française contemporaine, c’est tout de même celle de l’« homme », sans conteste. Cette notion, surinvestie, renvoie aujourd’hui, dans une grande majorité des contextes, à une image si protéiforme, et à un éventail d’acceptions si large et si contradictoire les unes avec les autres, à l’intérieur d’un spectre, lié à ce mot, de fantasmes, de regrets et d’attentes, collectifs ou personnels, servant de prétexte ou d’écran, que l’on n’y comprend guère plus grand-chose. « Ce qui est humain », c’est un récipient de tout et de n’importe quoi. Mais ce qui nous importe, ce n’est pas la notion de l’homme elle-même au fond, mais plutôt un domaine de pensée qu’elle ouvre :

l’« anthropologie » qui en relève et qui s’y rapporte. Dire qu’on « fait de l’anthropologie », aujourd’hui non seulement en France mais partout en Europe, c’est d’abord dire, bien entendu, qu’on s’occupe d’une étude qu’on rattache à une des branches appelées de ce nom, de physique à sociale ; mais en même temps, c’est dire aussi qu’on adhère à un parfait relativisme culturel, au nom de la rationalité et en vue d’une pragmatique toujours mieux adaptée au cours des choses. De façon générale, les « évidences » dans une collectivité donnée, dessinent la vraie figure de celle-ci, mieux que n’importe quel discours officiel, mais c’est quand on les prend à rebours de ce qu’elles disent. La « culture », l’« éducation », et l’« homme » – dans la mesure où ces notions sont recyclées dans une grande inconscience, n’aurait-on pas droit, ou du moins, intérêt à se demander d’abord, si elles ne font pas que dévoiler des absences plutôt que d’indiquer des présences, dans le contexte social d’où l’auteur parle ? On aura d’autres occasions d’analyser la très complexe représentation de l’« homme », qui se reflète dans les usages actuels de la langue française. Cette représentation est au cœur même de l’identité culturelle de la classe moyenne française, et celle-ci est d’une complexité profonde. Ici, ce n’est tout simplement pas une occasion propice pour nous livrer à une étude si engageante. Alors, contentons-nous d’indiquer un minimum de repères avc la notion d’« éducation » :

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● L’Instruction VS. L’Éducation Dans le souci de lisibilité, j’ai employé le terme unique et générique d’« éducation » pour désigner ce qu’en français au moins trois termes, proches mais différents, expriment : l’instruction (apprendre à lire, écrire et compter, ainsi qu’un minimum de règles sociales), l’institution (organe d’instruction primaire), et l’éducation (formation d’une personnalité à part entière). Les différences de sens entre ces mots, ce sont les différences de contexte où ils sont employés. Or, Valentin Haüy est souvent désigné sous le titre de « premier instituteur des aveugles » et Haüy lui-même se plaisait à utiliser le titre d’instituteur. D’un autre côté, si l’abbé de l’Epée utilisait le mot d’« institution » pour nommer son ouvrage de 1776 (Institution des sourds et muets par la voie des

signes méthodiques), Haüy intitulait le sien Essai sur l’éducation des aveugles, dix
ans plus tard, sans doute pour nuancer sa conception de la pédagogie par contraste. L’opposition entre le mot d’institution et celui d’éducation n’est que superficielle. Il s’agit dans l’histoire des aveugles selon Zina Weygand plutôt de marquer la distinction fondamentale entre la notion d’instruction et celle d’éducation. La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 disait : « l’instruction est le besoin de tous les citoyens ». Suivant ce leitmotiv, les projets de loi au sujet éducatif, présentés et discutés devant les assemblés nationales qui se succèdent durant la période révolutionnaire (du projet Condorcet jusqu’à celui de Daunou, passant par la loi du 10 thermidor, très importante dans l’histoire de l’institut des aveugles), se concentrent sur la question de l’« instruction publique ». Aussi, pourrait-on lire dans le mot d’éducation sur lequel Haüy insistait alors, une intention de s’opposer aux vues générales du comité de l’instruction publique sur l’éducation des enfants pauvres, lesquelles se résumaient à l’idée qu’il suffisait à l’Etat tout juste de leur donner des moyens de lire, écrire et compter au niveau élémentaire. C’est à peine si Haüy ne disait pas que la question d’éducation relevait intégralement du projet de récréation des hommes, cher aux révolutionnaires. Il est certain qu’Haüy ait été un précurseur dans bien des domaines ; sa façon de mettre en avant la notion d’éducation dans le climat de rejet de toute sorte d’élitisme, pourrait en témoigner. Dès le Consulat, le mot d’éducation apparaît dans

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des documents officiels. Comme Zina Weygand la cite, une lettre de Lucien Bonaparte, alors ministre de l’Intérieur, qualifie Valentin Haüy de « seul à charge de l’éducation morale et de l’instruction des aveugles » (10e chapitre, 4e partie)16. D’autre part, une considération historique nous indique que le terme d’éducation telle qu’évoquée dans ce volume d’histoire des aveugles vient du projet d’« éducation nationale » antérieur à celui de l’instruction publique. Sans doute, est-ce dans l’esprit de ce projet que Condorcet a élaboré le premier plan d’instruction publique et que Zina Weygand a trouvé dans cet usage du mot une heureuse combinaison de la conception démocratique de l’éducation et de l’élitisme modéré et assez fantasmé qui caractérise la sensibilité de la classe moyenne française actuelle. Preuve, Weygand décrit en ces termes quelle était exactement la personnalité pédagogique qu’Haüy se voulait : « la figure idéale de l’instituteur révolutionnaire incarnant en sa personne l’unité fondamentale entre éducation nationale et instruction publique » (8e chapitre, 3e partie). Un idéal, sans doute, autant pour Haüy que pour Weygand. Le mot d’« éducation » dans cette histoire des aveugles, invoque donc à un système gratuit et collectif d’instruction suivant l’esprit public révolutionnaire, mais qui forme également des esprits dans leurs capacités « intellectuelles » et « artistiques ». On trouve d’ailleurs cet idéal d’éducation publique dans le projet Condorcet de 1792 que Weygand considère comme « l’expression la plus aboutie » de la pensée révolutionnaire de l’éducation. Ce projet dit : « cultiver dans chaque génération, les facultés physiques, intellectuelles et morales, et, par là, contribuer à ce perfectionnement général et graduel de l’espèce humaine, dernier but vers lequel toute instruction sociale doit être dirigée : tel doit être l’objet de l’instruction ». Comme il est aisé d’imaginer, ce projet à un étonnant contenu n’a pas été adopté. Après la Législative, les politiques ont laissé de côté les idées de ce projet inspirées par un élitisme national et en ont surtout discuté les aspects publics de l’éducation, du point de vue de l’Extrême Gauche. Pourtant, le projet Condorcet, s’il revient

Un bon exemple de ce tournant reste De l’Education de l’enfant sauvage par Jean-Gaspar Itard. Il s’agit de notes d’observations prises pendant des années (1802-1809) par un jeune médecin élève d’Esquirol, sur l’enfant sauvage Victor, trouvé par la « Société de l’observation de l’Homme » (1800-1804), emblème de l’« anthropologie » des Lumières, et rassemblant nombre d’Idéologues. Dans le cas de Victor, il est évident qu’il ne pouvait jamais s’agir d’une « instruction ». Il s’agissait vraiment d’une « éducation », au sens de constitution intégrale de la personnalité humaine.
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jusqu’à présent, rempli de mots et de sentiments propres à satisfaire les esprits républicains de la France contemporaine, c’est que son élitisme modéré et son

Education Principle nourrissent encore l’image d’êtres « cultivés » que la
bourgeoisie française projette sur elle-même. Si le mot et le phénomène de la culture personnelle suscitent encore une vive réaction en France d’aujourd’hui, à l’étonnement général des étrangers, c’est que le projet Condorcet reste toujours d’actualité quelque part, non seulement dans le domaine de l’éducation nationale. Voilà déjà, qu’une petite explication analytique du mot d’éducation, concept clé de l’Histoire des aveugles, nous en ramène un autre fil conducteur : c’est le mot de « culture », omni-présent dans la dernière partie de ce volume. Sa résonance imaginaire à l’oreille des Français depuis l’avènement de la bourgeoisie au XIXe siècle au centre des productions culturelles, a quelque chose qui à la fois satisfait leur besoin de conformité avec les règles de la démocratie républicaine et leur soif de distinction et d’exception culturelle.

Quoi qu’il en soit, ces notions jouent dans cette histoire, le rôle de vecteur du changement historique, tel que l’historienne le voit, probablement en référence à ce qu’elle considèrerait comme de la justice de l’histoire : l’éducation, la culture personnelle comme clé de la réussite sociale, la pyramide républicaine qui laisse apparaître en filigrane la silhouette d’une hiérarchie intellectuelle, et l’« Homme », notion qui couronne tout ce système de valeurs. Aussi nous sera-t-il d’une grande utilité, désormais, de les considérer dans leur contexte d’émergence et dans leurs fonctions d’usage au sein de la société occidentale contemporaine. Une chose est certaine. C’est que si cette histoire des aveugles a été écrite pour décrypter à travers les événements de l’histoire « les préjugés et

représentations de la cécité », qui font souffrir jusqu’à présent les personnes aveugles, cette histoire elle-même se fonde sur un certain nombre de préjugés et de représentations, dont l’auteure est en toute vraisemblance inconsciente. Ces représentations (que j’appellerais plutôt occurrences de valorisation unilatérale), procurent, dans le contexte social vivant, hors de la bibliothèque, des « évidences »

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collectives à une collectivité historique qui n’a pas vraiment transcendé le passé.

III . A pr op os de Zi na Wey ga nd Toutes les clés de l’interprétation de l’histoire, doivent alors se trouver dans la subjectivité de l’historien, voilà le principe. Aussi ce livre en constitue-t-il une splendide illustration.

Je voudrais terminer cette postface par une présentation succincte mais substantielle de Zina Weygand, auteure de ce livre. Pour que l’histoire des aveugles, ce « contexte différent » du temps historique, soit acceptée et intégrée parmi les thématiques de l’Histoire universitaire française, il n’aurait sans doute pas été suffisant que les défenses théoriques a posteriori d’une « anthropologie historique » soient établies ; encore aura-t-il fallu une personne capable de considérer la création de cette histoire comme sa mission, et de s’y investir totalement avec passion et désir de valorisation subjective du réel. En ce sens, Zina Weygand n’est pas seulement l’auteur de ce livre en particulier ; mais elle est la fondatrice de l’Histoire des aveugles en tant que domaine de spécialité au cœur de la discipline historique universitaire en général. Ainsi ne serions-nous jamais plus autorisés, désormais, de parler de l’histoire des aveugles en France, sans nous référer à Zina Weygand, et sans, supposons-nous, connaître son parcours de chercheur guidé par une passion exemplaire des archives.

Notre amie Zina Weygand avait serti au service de l’insertion des personnes handicapées à l’Institut des arts et métiers à Paris. Le monde des aveugles lui fut ouvert, quand elle rencontra une personne aveugle de naissance qui est aujourd’hui son mari. Comme elle le dit dans les remerciements de ce livre, son identité d’historienne est directement formée et nourrie de la présence affective de son mari. La mission d’écrire une première histoire des aveugles, dont elle s’est sentie investie, la conduisait pendant des années à des cours et séminaires de la Sorbonne, à d’autres instituts de recherche, afin de perfectionner ses connaissances

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de la méthodologie et des théories de l’histoire. Entre-temps, elle ne courait d’archives en archives et en exhumait des documents, restés ignorés et muets pendant plus de deux cents ans, auxquels elle donnait sens et vie. Et encore, lui incombait-il toutes les démarches de sensibilisation du public et du monde académique, qui demeuraient fermés à un sujet aussi mineur que l’histoire des aveugles. En 1989, on voit déjà sa première publication17, sans doute fruit d’un long et immense effort personnel. Cependant, le projet de travail d’envergure qui allait lui donner un aperçu de ce qu’elle voulait vraiment faire, devait arriver un peu plus tard. Ce travail sera publié en 2001 sous le titre de Reflections: the life and writings

of a young blind woman in post-revolutionary France, à New York, traduit en
anglais18. Il s’agissait de la transcription d’un document manuscrit déterré du fond des archives des Quinze-Vingts, annoté et commenté par deux éminentes historiennes, Zina et son amie américaine, Catherine Kudlick; c’est un essai laissé par une jeune femme aveugle, au nom de Thérèse-Adèle Husson, qui avait vécu en France au début du XIXe siècle. La publication s’avéra vite difficile en France où aucun éditeur ne s’intéressait à un petit essai fait par une jeune femme aveugle et inconnue du passé. Le livre sera ré-importé en France, et publié pour une fois dans sa langue d’origine, trois ans plus tard19. Il semble que Zina, alors en pleine rédaction de sa thèse de doctorat, qui demandait certainement un travail d’organisation bien plus considérable, quantitativement parlant, que ne le représentait le retraitement de l’essai de Thérèse-Adèle, ait trouvé dans ce travail-ci autant d’inspiration, si ce n’est pas davantage, pour sa propre vision du processus de création de l’histoire. J’ai l’impression qu’à travers son dialogue avec le temps passé autour du vieux papier laissé par Thérèse-Adèle, la méthode d’histoire qui lui est propre devint claire à ses yeux. Elle consistait à « laisser les textes parler d’eux-mêmes », et ainsi, à donner au lecteur « la possibilité de rencontrer Thérèse-Adèle », savoir, tous les pans de sa
Zina Wygand, Les Causes de la cécité et les soins oculaires en France au début du XIXe siècle, Centre technique national d’études et de recherches sur les handicaps et les inadaptation, 1989, 332 p. 18 Thérèse-Adèle Husson, Reflections: the life and writings of a young blind woman in post-revolutionary France, translated and with a commentary by Catherine J. Kudlick and Zina Weygand, New York, New-York University Press, 2001, 155 p. 19 Id., Une Jeune aveugle dans la France du XIXe siècle, commentaires de Zina Weygand et Catherine Kudlick, traduction de Lise-Hélène Trouillou, Erès, 2004, 122 p.
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personnalité

« pleine

d’ambiguïtés,

de

surprises,

et

de

stupéfiantes

contradictions » 20 . Ainsi, semble-t-il, se sera-t-il ouvert un chemin allant de la parole intime d’une jeune aveugle du XIXe siècle, passant par le cœur et l’esprit de Zina Weygand, jusqu’à la dernière phrase, significative, qui couronne la fin de l’Histoire des aveugles : « en matière de techniques compensatoires de la cécité, les aveugles sont forcément les plus clairvoyants. » (14e chapitre, 5e partie). Si l’intime conviction que seuls les aveugles peuvent parler de la cécité s’est installée en Zina Weygand, il semble que le dialogue intense et sans fard qu’elle conduisit avec Thérèse-Adèle Husson ait été pour beaucoup. 2003, c’est l’année mémorable de la publication de cette Histoire des

aveugles. La notoriété de Zina Weygand, d’abord en France, puis à l’étranger, s’est
accrue durant la seconde moitié des années 2000. Cependant, tout en organisant des symposiums internationaux et dirigeant des thèses, Zina semble alors s’être retournée à son point de départ, au travail de passeure pour la parole sur la cécité, qui vient de la vie réelle, vécue par une personne du passé. Ce travail se concrétise dans un livre de réédition après traduction et annotations du journal de l’épouse d’un homme aveugle célèbre, Taha-Hussein (1889-1973). L’épouse s’appelle Suzanne, et son journal publié d’abord en arabe, s’intitule Avec toi. La version française d’ Avec toi : de la France à l’Egypte fut sorti en 2011, sous l’auspice des bons soins de la grande experte de l’histoire des aveugles au monde, qu’est Zina Weygand. Cela faisait donc exactement 10 ans depuis la difficile publication de l’essai de Thérèse-Adèle Husson. Le travail sur le manuscrit de Thérèse-Adèle avait amené à Zina Weygand le sentiment que seuls les aveugles pouvaient parler d’eux-mêmes, de leurs conditions et de leur identité. Alors, sa rencontre d’avec la nouvelle héroïne, Suzanne, aurait-elle pu lui donner une occasion d’extrapoler cette conviction sur sa propre condition d’accompagnatrice de l’homme aveugle ? Cela, il n’y a qu’elle qui puisse nous le dire. Citons alors la phrase célèbre d’Edward Carr : « Before you study the

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Ibid., « Introduction », p. 21-22.

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history, study the historian21 ». Car elle me vient directement à l’esprit, de façon presque fulgurante, quand je pense à Zina en ouvrant l’Histoire des aveugles sous mes yeux.

Je vais clore la postface en présentant de brèves excuses et remerciements de ma part. Cela fait plus de cinq ans que j’ai présenté à la maison d’éditions japonaise le projet de traduction de l’Histoire des aveugles. Depuis ces cinq ans, il s’est passé bien des choses au monde comme au Japon, dont, évidemment, d’irréversibles. Or, il nous appartient de reconnaître, tôt ou tard, quand on a été témoins ou acteurs de tels événements, que ce qui doit rester du passé, individuel ou collectif, restera de toute façon, et ce qui doit vieillir vieillira irrécupérablement, quoi qu’on en dise et quoi qu’on y fasse. Le plus souvent, la tête est la dernière à reconnaître ce fait si simple, et à continuer de fonctionner comme d’habitude dans son automatisme mécanique, aussi longtemps que possible. Cependant, quelque chose en nous a déjà enregistré des changements et pris des dispositions pour une imminente remise à zéro des compteurs. Il suffit d’interroger son cœur à l’épreuve du temps. Pour moi, le projet de traduction et de publication de l’Histoire des aveugles n’a jamais paru une seconde une chose susceptible de vieillir. La publication avant la fin de l’année 2011 était d’abord prévue. Mais la détérioration des problèmes de santé de mon côté qui dura les deux années pleines de 2011 et de 2012, ne pouvait plus alors, à un moment donné, permettre de maintenir cet objectif. Je présente donc ici des excuses pour le retard dans l’exercice global du programme, produit involontairement à cause de ces circonstances, auprès de Zina Weygand tout d’abord, puis de tous ceux qui nous ont soutenus de France et du Japon depuis ces cinq ans. Aussi présenterai-je également mes plus chaleureux remerciements aux éditeurs qui se sont occupés de ce projet, M. Nishi Taïshi et Mme Koéda Tomomi,

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E. H. Carr, What is History ?, Cambridge Lecture, 1961.

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ainsi que monsieur Fujiwara, éditeur en chef lui-même, des Editions Fujiwara. A l’encontre des circonstances défavorables, ils n’ont jamais retiré leur crédit et confiance à l’égard de ce projet, pendant tout ce temps-là. Enfin, un respect intarissable va de ma part, en cette occasion, à M. Kinoshita Tomotaké, jeune historien de la culture de la surdité et de la vue, dont le premier mot de la rencontre fut décisif pour me décider à traduire ce livre, à M. Hirosé Kôjirô du Musée Natonal d’Anthropologie, présenté par Zina Weygand durant le premier temps de la traduction, qui m’a ouvert si chaleureusement tout un monde des handicaps visuels, et à M. Kishi Hiromi, professeur de l’Ecole des aveugles de la préfecture de Kyôto, que je surnomme secrètement « le docteur Pignier japonais ».

Le 9 mars 2013 Yukiko Kano

Cet ouvrage est publié avec le concours du Centre National du Livre de France.

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