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Hank Vogel

La dernière goutte

Hank Vogel La dernière goutte

I

Sur la terrasse d’une petite auberge, assis sous un parasol aux couleurs défraîchies, deux hommes sont en train de contempler le désert.

C’est le début de l’après-midi.

James

- C'est le début de la fin tôt la fin.

Ali

Oui, c'est bien-

- Fin: f, i, n ou f, a, i, m?

James

- Les deux.

Ali

- Moi, si j'étais à votre place, je ne serais pas aussi pessimiste.

James

- Évidemment, toi! Mais le problème n'est pas le même pour nous autres Européens.

Ali

- Qu’en savez-vous?

James

- Je sais

Je sais parce que j'ai sérieuse-

ment étudié le problème.

Ali - Je comprends

Mais en réfléchissant

bien, vous ne trouvez pas que tout ce vous avez étudié n’a servi à rien? À quoi ça sert maintenant?

James

(Subitement)

Bon sang! C’est vrai, tu as raison, l'affaire a raté à cause de la dernière hypothèse. (Il

réfléchit) C'est une question de carbone. Si les molécules d'hydrogène avaient la possi- bilité de se transformer en molécules de

carbone

Non, non, ce n'est pas possible.

Il faudrait pour cela un grand pouvoir

- Ali, il y a des moments

Ali

- Ça ne sert à rien, monsieur James. Vous

vous fatiguez pour rien. C'est trop tard. Tout est trop tard. Vous autres scientifiques,

vous auriez dû y réfléchir avant. Maintenant, c'est trop tard. Maintenant, il ne reste plus une seule goutte.

James

- Je ne sais pas

Bon Dieu! Où pourrait-

on trouver une goutte?

Ali

- Nulle part, monsieur James.

James

- C'est impossible. Une goutte doit bien se trouver quelque part.

Ali

- Je vous dis que tous les puits sont à sec.

Les déserts sont redevenus des déserts. Et les mers des océans d'eau coagulée.

James - Qu'est-ce que tu me chantes là?

Ali

- La vérité, monsieur James. Tout Ali que je suis, je suis réaliste.

James

- Tu dis n’importe quoi.

Ali

- Vous dites ça lorsque ça vous arrange.

James (il regarde sa montre)

- Viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas?

Ali

- Il viendra. Mais il viendra normalement.

James

- Qu'est-ce que tu veux dire par normale- ment?

Ali

- Un chamelier ne peut pas courir plus vite que son cheval.

James

- Que son cheval?

Ali

- Oui, pas plus vite que son cheval.

James

- Mais un chamelier monte un chameau et non pas un cheval.

Ali

- Je sais.

James

- Et alors?

Ali

- Alors

si son chameau meurt en cours de

route et il décide de prendre un cheval, est-

ce que le trajet change?

James

- Non, évidemment.

Ali

- Vous voyez, c'est clair et net.

Un silence.

James -Et si son cheval meurt aussi?

Ali

- Il ne viendra plus.

James

- En effet

venir à pied.

Ali

- Possible.

(Il réfléchit) Mais il peut aussi

James

- Donc, j'ai de l'espoir.

Ali

- Non.

James

- Et pourquoi donc?

Ali

- Parce que son cheval risquerait de venir sans lui.

James

- Je ne comprends pas.

Ali

- C'est simple. S'il tombe de son cheval et

que celui-là prend la fuite, il y a de forte chance que l’animal arrivera avant lui.

James

- C’est aussi possible.

Ali

- C’est même certain.

James

- Pourquoi certain?

Ali

- Parce qu'un chameau n'est pas un cheval.

James

- Alors?

Ali

- Alors, il y a de forte change qu’un cha-

melier ne soit pas habitué à courir avec un cheval. Question de bosse.

James

- Question de bosse?

Ali

- Chacun sa bosse. Vous, vous avez bien la

le

chamelier, lui, n'a que la bosse de son cha-

meau. Et un cheval ça va trop vite.

bosse pour le travail, les hypothèses

James - Je comprends même attendre Franz.

Mais je vais tout de

Ali

- Bien entendu. D’ailleurs, ce serait impo- li de ne pas attendre votre ami.

James

- Bien entendu.

Ali

- Bien entendu.

James

- Bien entendu.

Un silence.

James

- Et dire que nous étions les plus forts.

Ali

- La roue tourne.

James

- Nous n'avions qu'à appuyer sur un bou-

ton et tout nous était servi sur la table, au

lit, à nos pieds, devant nous comme des miracles. Tous les matins des miracles se présentaient à nos yeux. Mais nous étions aveugles. Aveugles parce que trop habi-

tués

Et les routes, comme elles étaient

belles! Toutes noires, toutes grises, pleines

de tâches d'huile

seroles! Et tout le reste!

Et les habits! Et les cas-

Ali

- La roue tourne.

James

L'air des champs sen-

tait bon le gaz des voitures. C'était du plomb. C'était lourd. Pas comme mainte- nant où l'air ne reste pas parce qu’il est tel- lement léger.

- Quelle richesse!

Ali -La roue tourne, monsieur James.

James

- Les oiseaux mouraient en plein ciel. Et

les poissons en pleine mer. C’était la vie.

Ali

- C'est une question d'habitude.

James

- Non, nous ne nous habituerons pas. Nous

mourrons les uns après les autres de déses-

poir

En pilules! Pas besoin d'utiliser un couteau. Ni une fourchette. C'était vraiment le bon

vieux temps. Le temps du moindre effort. Le temps où tout nous tombait dans la gueule sans avoir

Et les steaks, comme ils étaient bons!

Ali (subitement)

- Un homme à l'horizon!

James (tout affolé, il se lève)

- Où ça, où ça?

Ali - Fausse alerte. C'est le vent. Un tour- billon.

James (il se rassied)

- Dommage

Un de ces jours, tu vas me

faire claquer.

Ali - C'est impossible, vous êtes un dur à cuire.

James

- Pourquoi dis-tu ça?

Ali

- Parce que vous êtes ainsi.

James

- C'est vrai?

Ali

- Parfaitement vrai.

James

- Puisque tu le dis.

Ali

- Ce sont les steaks en pilules qui vous ont rendu ainsi.

James

- Vous croyez?

Ali

- Puisque je vous le dis.

James

- En effet.

Ali - Et les boissons gazeuses

J'ai toujours

dit à ma femme que les boissons gazeuses rendaient l'homme impuissant. La preuve.

James

- La preuve?

Ali

- C’est vous-même qui me l'avez dit, non?

James

- Peut-être, mais je ne crois pas que c'est à cause de ça.

Ali

- Alors, à cause de quoi?

James

-

C’est le soleil.

Ali

 

-

Le soleil? Mais vous divaguez! Au

contraire, le soleil est un aphrodisiaque.

James

- Pas pour tout le monde.

Ali

- Pour tout le monde.

James

- Pas pour les Européens.

Ali

- Les Européens? Encore plus que les autres.

James

- C'est une race à part.

Ali

- De dégénérés.

James

- Je t'en prie!

Ali

- C'est pourtant la vérité.

James

- Je ne te croyais pas aussi raciste.

Ali

- Mais non, mais non! Je plaisante.

James

-

Vraiment?

Ali

- Puisque je vous le dit.

James

- En effet.

Un silence. James

- J’ai soif, Ali.

Ali - Je trouve que vous avez assez bu pour

aujourd’hui. En une heure de temps vous avez descendu cinq gazeuses, ne trouvez- vous pas que c’est assez?

James

- Ce n'est pas de ma faute si l'alcool est interdit dans ton pays.

Ali - Heureusement.

James

- Pas pour moi.

Ali

- Oh, je sais! Vous, vous ne pensez qu'à vous.

James

- Quel rapport?

Ali

- Pour les rapports.

James

- Quels rapports?

Ali - Les rapports intimes

Le soleil n'est-il

pas déjà un aphrodisiaque? Et en plus, vous voulez rendre les gens fous avec votre

alcool. Vraiment, vous ne pensez qu’à vous.

James

- Ce n'est pas vrai. Si je suis ici pour les autres que je suis ici.

Ali

c’est bien

- Non, ce n'est pas pour les autres mais uni- quement pour vous.

James

- Je proteste! Je suis ici pour

Ali

pour

- Au fait, pourquoi êtes-vous ici?

James

- Tu as raison, pourquoi suis-je ici?

Ali

- Je vous le demande.

James

- Franchement, je ne le sais pas.

Ali

- Eh bien, moi je vais vous le dire

James

- Non, non, je sais

Ali

Non, je ne le sais pas.

- C'est pour votre conscience.

James

- Ma conscience?

Ali

- Oui, pour votre conscience.

James

- Qu’est-ce que j'ai encore fait?

Ali

- Justement rien.

James

- Rien?

Ali

- Vous aimeriez faire quelque chose.

James

- Par exemple?

Ali

- La goutte.

James

- La goutte?

Ali - La dernière goutte. Vous êtes à la recherche de la dernière goutte de ce dieu noir qui vous a rendu esclave de bien des choses.

James

- Je vois. En somme, tu m'accuses.

Ali

- Je n’accuse personne, je constate seule- ment.

James

- Tu m'en veux, n'est-ce pas?

Ali

- Non.

James (il s'énerve)

- Alors qu'est-ce tu cherches donc?

Ali

- A te guider sur le bon chemin.

James

- Le bon chemin! Il n'y a plus de chemin, nous sommes tous au bord de précipice.

Ali

- C'est du rêve.

James

- Non, c'est la réalité.

Ali

Fausse

illusion

- homme à l'horizon.

(Subitement)

Un

James (il se lève, tout affolé)

- Où ça, où ça?

Ali (il montre du bras)

Entre la troisième et la septième

dune à partir de la quatrième dune qui se trouve à gauche de la deuxième dune.

- Là

James (il compte)

- Trois est à pied!

sept

deux

Parfait!

Mais il

Ali

- En effet.

James

- C'est sûrement Franz

Un silence.

James

- Si je raisonne juste

s’il est à pied, c’est

qu’il n'est pas avec son cheval.

Ali

- Pas forcément.

James

- Comment ça?

Ali

- On peut dire aussi: s’il est à pied, c'est qu’il n'est pas avec son chameau.

James

 

-

En effet

Allons à son secours.

Ali

-

Non.

James

 

- Mais il risque de mourir!

Ali

S’il est à pied, c’est qu'il

n'est pas avec son cheval, ni avec son cha- meau. Il peut donc faire le dernier kilo-

mètre sans son cheval ou son chameau et,

Et

puis, si nous allons l’aider à venir ici, il n'y

aura plus personne pour l'accueillir.

encore mieux, sans l’aide d'un homme

- Impossible

James

- Tu as raison.

Ali

- Attendons-le dignement. Avec le sourire.

Comme dans le bon vieux temps où tout le monde venait avec sa voiture.

James

- Tu as raison, avec le sourire.

Franz tombe d'épuisement en arrivant. James et Ali l’installent sur une chaise.

Franz

- J'ai soif.

Ali court chercher un verre d'eau.

Franz (après avoir bu le verre d'eau)

- Vous aurez pu venir à mon secours.

James

- C’est que

c’est que

que c'était toi.

Franz

- Qui d’autre alors?

On ne savait pas

James

- Il n’y a plus que des fous qui viennent ici.

Franz

- Peut-être. Mais tu aurais pu faire un effort.

James

- Je ne fais que ça.

Un silence.

James

- Alors, quelles nouvelles?

Franz

- Le néant.

James

- Rien?

Franz

- Strictement rien

J'ai tourné en rond

pour rien. Pour du sable et du vent.

Ali

- C'est déjà pas mal.

Franz

- Moi, je trouve que ce n'est pas assez.

Ali

- C'est une question d'ambition.

James

- C'est vrai, c'est une question d'ambition.

Franz

- Je trouve tout de même que ce n'est pas

assez. La situation est catastrophique.

James - Plus que ça

moi, je dirais que nous

sommes au bord du précipice.

Ali -Moi, je trouve que vous vous cassez la tête pour rien. Il n'y a plus d'espoir.

Franz

- On s'en fout de l'espoir. Ce qui compte,

c'est le résultat. Et nous devons coûte que coûte arriver à un résultat. L’humanité

compte.

Ali

- Ça doit être très lourd à supporter.

James

- Quoi donc?

Ali

- Votre humanité.

Franz,

- Aucune importance

Nous devons trou-

ver quelque chose, il le faut.

Ali

- Moi, je ne vous comprends pas très bien.

Que cherchez-vous exactement? La derniè-

re goutte? Ou un moyen extraordinaire pour multiplier cette goutte?

James

- Les deux.

Ali

- Je me disais bien, vous êtes trop ambi-

tieux et trop conditionnés par votre culture.

James

- Quel rapport?

Ali

- Rapport, rapport! Il n’y a que ça qui

compte?

conditionnés. La multiplication, ça ne vous

dit rien?

Parfaitement, vous êtes trop

Franz

- Pas plus que la division.

Ali

- Et la multiplication des petits pains?

James - Tu es ridicule.

Ali

-Évidemment!

Mais en réfléchissant

bien, je ne suis pas loin de la vérité.

Franz - Tout ça c'est bien joli, mais ça ne nous mènera nulle part.

Ali

-Peut-être bien

tables, mes chaises, le désert et tout le reste. J’ai du travail à l'intérieur.

Bon! Je vous confie mes

Et il entre dans l’auberge.

James

- J’aimerais te poser une question, puis-je?

Franz

- Mais qu'est-ce qu'il te prend? Ne sais-tu pas que l’on peut toujours me poser n’im- porte quoi?

James

- Je ne le savais pas.

Franz

- Eh bien, tu le sais maintenant.

Un silence.

Franz

- Alors! Tu accouches ou quoi?

James

- Ton slip.

Franz

- Eh bien, qu'est-ce qu'il a? Ce ne sont pas des questions que l’on pose. Mais je vais

tout de même te répondre pour satisfaire ta curiosité primitive. Mon slip a un élastique comme tous les autres slip et porte

James

- Mais non, mais non, ce n'est pas ça que je

voulais te demander. Ton slip, pourquoi es- tu venu en slip?

Franz

- Tu veux dire pourquoi je suis venu en slip?

James

- Revenu ou venu! C'est la même chose

lorsqu'on tourne en rond dans le désert.

Franz

- Je ne suis pas de ton avis. Bref, on ne va pas commencer à se disputer pour des choses sans importance. Tu veux vraiment savoir pourquoi je suis en slip?

James

- Oui, j'aimerais le savoir.

Franz

- C'est très simple, on m'a volé tout le

Tu ne vois pas

reste. Et tu sais pourquoi? pourquoi?

James

- Parce que tu avais de beaux habits.

Franz

- Aussi. Mais c'est surtout parce que mes

issues

habits étaient matière synthétiques du

James

- Pas possible! En est-on arrivé là?

Franz

Tout ce qui

est rare, c'est du luxe. Et le luxe a toujours rendu l'homme voleur.

- Eh oui, on en est arrivé là

James

- C'est vraiment la fin.

Franz

- Pas encore. Ou jamais car nous sommes

là au sein même du désert, le coeur de notre

civilisation

James. On trouvera.

On trouvera quelque chose,

James

- J'aimerais bien. Surtout pour les femmes. Pour leur confort. Pour leurs habits.

Synthétiques

les camions, les avions et le chauffage cen- tral

Et pour les voitures,

Franz

- Et pour nos enfants.

James

- Et pour nos petits enfants.

Franz

-

Il le faut.

James - Oui, mais comment faire? Comment extraire des carottes avec des machines dont les moteurs ne peuvent plus fonction- ner?

Franz

- Avec notre cervelle.

James

- Ma cervelle est trop fatiguée. Elle est

comme ces milliers de puits qui sont à sec.

Franz

- La guerre n'est pas perdu. Il y a sûrement quelque part dans notre cervelle un petit

coin qui n'a jamais été exploité. Une étin-

celle et voilà

et voilà

James

- Et voilà?

Franz

- Et c'est le miracle.

James

- C'est trop facile.

Franz

- Rien n'est plus facile que l'impossible.

Seul les idées possibles deviennent impos-

sibles. Et dans ce monde impossible tout est possible. Surtout les miracles. C'est pourquoi, il ne faut pas désespérer.

James -C'est très confus tout ça.

Franz

- Je le pense aussi.

James

- Alors, tu aurais dû te taire.

Franz

- Jamais! Seul les philosophes se taisent.

Mais jamais un scientifique. Et encore moins un scientifique qui est à la recherche

de la dernière goutte.

James

- Pourtant, j'ai l'impression, ces temps, que plus personne n'ose ouvrir sa bouche.

Franz

- C'est une question de pudeur. La misère rend l’homme prude. Et nous nous trou- vons dans une situation misérable.

James

- Jusqu'à quand?

Franz

- Jusqu'à notre prochaine découverte.

James

- Laquelle? La découverte de la dernière

goutte? Ou la multiplication de celle-ci?

Franz

La multiplication, c’est

de la rigolade, une question de quelques

heures. Quelques heures de concentration et le tour est joué.

- La découverte

James

- Que le ciel t'écoute!

Franz

- Il m’écoute, il m’écoute! Et si allions

nous reposer un peu avant de reprendre nos recherches?

James

- Très bonne idée.

Et les deux homme entrent dans l’auberge.

II

C’est la nuit. Les étoiles brillent. Quelques bougies sur les tables. Franz, James et Ali, éclairés par la lune, sont en train de fumer et de boire du thé.

Ali - C’est dans le silence de la nuit que les rêves de la journée s'estompent. Seul l’in- compréhension demeure et cherche, comme une folle, une porte de sortie dans les labyrinthes de notre conscience. C’est pourquoi, j'ai toujours dit à ma femme:

mieux vaut être un incompris, le jour et des hommes, qu'un homme compris qui ne comprend pas les autres et passe des nuits sombres à voir clair. La blancheur d'une étoile, on ne peut la voir que la nuit lors- qu'on a les pieds sur terre.

Franz

- Quelle philosophie!

Ali

- Simple constatation.

Un silence.

James

- Ça sent drôlement. Ali

- Ça sent la bougie

Des bougies faites à

la main et avec de la vraie cire d'abeille.

James -Ça sentait meilleur lorsqu'elles étaient fabriquées en usine et avec de la paraffine.

Franz - C’est une question d'odorat. Moi, je ne sens rien.

Ali

- C’est parce que vous parlez parfois trop.

Franz

- Quel rapport?

Ali

- Les gens qui parlent trop n'ont souvent

pas de goût et encore moins d'odorat. Le

goût et l'odorat sont étroitement

liés

comme deux frères qui ont pour mère

les bonnes choses.

James - Mais qui donc t’a appris toutes ces choses?

Franz

- Oui, c'est vrai, qui donc t'a appris tout ça?

Ali - L'observation. J'observe. J'observe comme un enfant tout ce qui se passe autour de moi.

Franz

- En somme, tu es resté un enfant.

Ali

- Si vous voulez. Mais ça ne me gêne pas.

Ce qui me gêne dans la vie, c'est de consta- ter que les autres ne sont pas comme moi. Ils visent toujours trop loin. Et tombent vite

au milieu de leur trajectoire .

James

- Je ne comprends pas.

Ali

- C'est très simple, imaginez la trajectoire

d'une balle. Vous avez bien beau viser le plus loin possible, mais si la puissance de votre balle et la qualité de votre fusil ne sont pas à la hauteur, votre tir est limité.

Franz

-

C'est clair.

James

- Si l'on veut.

Un silence.

Franz (subitement)

- J'ai trouvé!

James

- Où ça?

Franz - Où ça, où ça! Mais dans ma cervelle, James!

James

- Raconte alors.

Franz. - Voilà, si on chercherait à diviser cette goutter au lieu de la multiplier. James -A la diviser?

Franz

- Oui, à la diviser. A la diviser infiniment en petites gouttes.

Ali

- On aurait alors du gaz.

James

- En effet, on aurait un gaz.

Franz

- C'est scientifique?

James

- Certainement.

Ali

- Et après?

Franz - Après? Mais le début de tout!

Ali

- Mais il a un os. Franz

- Un os?

Ali

-Un grand os. A la fin de la division, il y a

et puis plus rien.

Tandis que votre théorie de la multiplica-

tion

aura une dernière goutte

Franz (vexé)

- Ça va, ça va! J'ai compris.

James

- Ne te vexes pas! Nous sommes là pour

chercher. Nous sommes payés pour ça.

Ali ,

- Et très bien payés.

Franz (à Ali)

- Toi, ne te plains pas.

Ali

- Je me plains pas, je constate seulement.

James

- Eh bien, garde tes constatations pour toi.

Ali

- Si vous voulez.

Un silence.

Ali

- Regardez comme les étoiles sont belles.

Elles sont là et elles sont à des années- lumière de nous. Comme nos désirs. Le temps, les distances nous séparent d'eux. Il

faudrait pouvoir affranchir le temps, les dis tances pour atteindre en une fraction de seconde la réalité. Mais nous sommes

Les femmes ont plus de chan-

ce que nous. Car elles sont limitées

trop

trop

Franz - Les femmes? Au contraire, elles ont le pouvoir d'engendrer plus de choses que nous. L’humanité n’est-elle pas engendrée par elles?

Ali

- Il ne s'agit pas de ça.

James

- De quoi alors?

Ali

- Du reste. La poésie par exemple.

Franz -Dans ton pays peut-être pas chez nous.

Ali

- Chez vous, elles sont la cause de bien des troubles.

James

- Je reconnais là tes origines.

Ali

- Question de constatation.

Franz - Avec les constatations, on ne fait pas tout. Il faut aussi voir plus loin pour aboutir à un résultat.

Ali - Moi, je trouve que vous perdez votre temps. Au fait, ça fait combien de temps

que vous êtes ici?

James

- Oui, c'est vrai, ça fait combien de temps? Des semaines? Des mois? Des années?

Ali

- Des siècles.

Franz

- Le temps n'existe pas pour un chercheur.

Ali

- Et pourtant, il faut que ça aille très vite.

James - En effet, il faut que ça aille très vite

autrement ça sera la fin de tout

civilisation. Les atomistes ont dû cesser leurs travaux faute de moyens. Et les moyens dépendaient de ce que nous avions dans nos puits. Au fait, as-tu trouvé

quelque chose quelque part?

de notre

Franz

- Mais bien sûr que non! Je te l'aurais dit.

Entre chercheurs, on ne cache jamais rien.

Ali

- C'est nouveau ça.

Franz

- Ce n'est pas vrai. Nous nous sommes tou-

pas

jours tout dit entre James?

nous,

n'est-ce

James

- Parfaitement.

Ali

- Alors, pas depuis longtemps.

Franz

- En tout cas depuis que nous sommes ici.

Ali

- Les hommes s'unissent toujours dans le malheur. Jamais dans le bonheur.

Franz

- Encore une de tes constatations?

Ali

-

Forcément.

Un silence.

Ali -Et si nous parlions de sexe?

James.

- Ici?

Ali

- Pourquoi pas?

Franz

- Jamais sans la présence d'une femme. Ça serait de la pornographie.

Ali

- Moi, j'aime ça.

Franz

Non, nous sommes

ici pour travailler et non pas pour nous perdre dans des rêves absurdes.

- Je n'en doute pas

Ali

- Mais qui parle de rêves absurdes?

Franz

- Parler de sexe sans femme, c’est comme

jouer du violon sans violon. A moi, il me

faut de la musique

James

- Et si nous parlions d'autre chose?

Franz

- Bonne idée!

James

- Et si nous parlions de notre avenir?

Ali

- Il n'y a plus d'avenir. Votre avenir s'arrê- te ici, dans le désert, cimetière de votre civilisation.

James - Notre avenir dépend de nous. De nos recherches. Du résultat de nos recherches.

Franz

- Bien parlé.

Ali

- Oh! Je sais bien, vous avez une dent

contre moi. Parce que je ne crois pas à vos théories insensés, à vos rêves d’enfant gâté.

Franz

- Nous, des enfants gâtés?

Ali

- Oui, vous. Gâtés par une civilisation

matérialiste. Gâtés par la machine. Gâtés

par le confort. Gâtés et esclaves. Vous êtes des esclaves encore enchaînés à votre passé

confortable

de jour et nuit car, pour vous, elle est votre dernier espoir de faire revivre ce passé qui vous a gâtés.

La dernière goutte vous obsè-

Franz

- Mais tu nous insultes!

James

- Tu n'as rien compris. C'est l'avenir qui nous préoccupe, n’est-ce pas, Franz?

Franz

- Parfaitement!

James - Notre passé avait un grand avenir. Seulement l’homme a fait un mauvais cal- cul. Il n'a pas prévu qu’un jour les puits seraient à sec.

Ali

- Pour des gens qui ne pensent qu'à l'ave- nir, je trouve que c'est lamentable.

Franz

- Simple erreur de calcul.

James

- Et puis, nous ne sommes pas les seuls

responsables. Nous nous sommes trop fiés à la nature.

Ali

La nature fait bien les

choses. C’est aux hommes de se mettre au rythme de la nature, et non pas à la nature

de se mettre au rythme des hommes. C'est la danseuse qui suit l'orchestre et non pas

- À la nature!

l'orchestre qui suit la danseuse.

James - Pas forcément. C'est une question de vedettariat.

Ali

- Chez vous peut-être, pas chez nous.

Franz - Nous le savons, nous le savons! La femme ne compte rien pour vous. Simple objet pour amuser la galerie.

Ali

- Et chez vous? Le plus grand nombre de

boîtes de nuit, où l'on pratique le streap-

tease, ne se trouve-t-il pas chez vous?

Franz

- Chez vous, ce sont les hommes qui se mettent à danser tout nus.

Ali

- Tiens! C’est nouveau. Je n'en ai jamais entendu parler.

James - Car toi, dans ton désert, tu ne sais pas tout. Il y a des choses qui t’échappent.

Franz

- Sans télévision, sans radio, sans télépho- ne, comment peux-tu te mettre au courant de tout?

Ali - Sachez mes amis, que le tam-tam est une invention africaine et non pas européenne.

James

- Tu te trompes de siècle, Ali.

Ali

- Et vous de désert.

James et Franz se regardent.

James

- Qu'est-ce que tu veux dire par là?

Franz

- Oui, qu'est-ce que tu veux dire par là?

Ali (avec un sourire) - Ça vous inquiète, hein?

Franz

- Ça nous intrigue.

James

- Car nous avons une mission à accomplir.

Ali

- Pas convaincu.

James

- Aide-nous. Si tu sais quelque chose, dis- le nous.

Franz

- Que sais-tu?

Ali

- Mais je ne sais rien! Je plaisantais.

James

- Une plaisanterie cache toujours une véri- té.

Ali

- C'est une simple hypothèse.

Franz

- Raconte alors!

Ali

- J’ai vaguement entendu parler

James

- Par qui?

Franz

- Quand ça? Où ça?

Ali

- Allez-vous me laisser parler tranquille- ment?

Franz

- D'accord, d'accord! Nous t'écoutons.

Ali

- Je disais, j’ai vaguement entendu dire

qu'il y aurait quelque part un puits où l'on

pourrait encore extraire une dernière gout- te.

James

- Où ça?

Ali

- Mais je ne sais pas! Quelque part dans une autre désert.

Franz

- Quel désert?

Ali

- Un désert.

James

- Comment s'appelle-t-il?

Ali

- Je n'ai pas bien entendu son nom.

Franz

- Mais qui te l'a dit?

Ali

- J'ai vaguement entendu

James

- Mais où ça?

Ali

- À la télévision.

James et Franz

- À la télévision?

Ali

- Oui, à la télévision.

James et Franz

- Mais quelle télévision?

Ali -Mais à la mienne!

James et Franz

- Tu as une télévision maintenant?

Ali

- Oui, mais elle ne marche plus.

Franz

- Et quand as-tu entendu cette nouvelle?

Ali

- Cet après-midi, quand vous dormiez.

James -Mais tu aurais dû nous réveiller.

Ali -Jamais! Je pars du principe qu'il ne faut jamais réveiller un homme qui dort car il est en communion avec son âme.

Franz

- C'est très bien, mais tu aurais pu tout de même faire une exception. Surtout dans de pareilles circonstances.

Ali

- Un principe est un principe. Si l’on fait

une fois une exception alors ce n'est plus un principe.

Un silence.

James

- Est-ce que tu bois de l'alcool, Ali?

Ali

- Jamais de la vie!

James

- Es-tu certain?

Ali - Plus que certain questions?

Mais pourquoi ces

James

- C'est juste pour savoir.

Ali

- Non, je ne crois pas que c'est juste pour

vous avez une idée derrière la tête.

savoir

James

- Moi? Et pourquoi j'aurais une idée der- rière la tête?

Ali

- Parce que vous êtes un scientifique.

Franz

- Habituellement, les scientifiques ont une idée devant leur tête.

Ali

- Jusqu'au jour où elle passe derrière.

Franz

- C'est-à-dire?

Ali

- C’est-à-dire, jusqu'au jour où il décide de se l'approprier.

James

- Devant, derrière, je trouve ça absurde. Et

puis, ça dépend de la position de votre tête. Toutes les têtes n'ont pas la même orienta- tion. Par exemple, celle du religieux vise le ciel, tandis que celle du non-croyant vise la terre.

Franz - Oui, c'est vrai. Celle du futuriste vise l'avenir, tandis que celle du nostalgique vise le passé.

Ali

- Jusqu'au jour où elles se croisent.

James

- Qui ça?

Ali

- Mais les têtes! Tous les jours, il y a des têtes qui se croisent dans les rues, non?

Franz

- Et après?

Ali

- Eh bien, lorsqu'il y a croisement de têtes,

il n'y a pas forcément échange d'idées. Vous

êtes d’accord avec moi, non?

Franz,

- En effet, tu as raison. Mais quel rapport par rapport aux visées?

Ali - Mais c'est essentiel! Sans échanges d’idées, il ne peut y avoir d'accord pos- sibles. La direction de vos visées, plus exactement le sens de vos visées, doit être décidée en un commun accord. Qui a déci- dé que le passé se trouve derrière votre épaule? Et l'avenir devant vous? Et puis, il ne faut pas oublier que la terre est ronde. Ceux qui reculent finissent toujours par arriver à la hauteur ou au point de ceux qui

avancent, non?

avancent, non?
Franz

Franz

-

Certainement.

James

James

- Moi, je trouve ça très confus.

Ali - Je ne vous le fait pas dire.

Un silence.

Ali (à James) -Vous ne m’avez toujours pas répondu, James

- À quel sujet?

Ali

- Pourquoi m'avez-vous posé d'insultantes questions?

James

- Moi?

Ali - Oui, vous

Car tout le monde ici sait

qu’Ali n'a jamais bu une goutte d'alcool de sa vie. Et vous, vous vous êtes permis d'en

douter.

James

- C'est une question de mémoire.

Ali

- Une question de mémoire?

James

- L'alcool fait perdre la mémoire.

Ali

- Je ne comprends pas.

James

- La télévision.

Ali

- La télévision?

James

- Parce que tu ne te souviens pas ce qu'ils ont dit à la télévision.

Ali

- Ah! C'est donc pour ça?

James

- Mais bien sûr.

Ali

- Je trouve que c’est déplacé ,

James

- Lorsque tout va de travers, tout est per-

mis. L'essentiel c'est de sauver la situation.

Al i

- Ça ne me regarde pas.

Franz

- Tout le monde en a profité. Même toi.

Ali

- Mais de quoi parlez-vous?

Franz

- De notre civilisation. C'est grâce à qui

que tu as pu te construire une petite auber-

ge et en plein désert?

Ali

- Grâce à la sueur de mon front.

Franz

- Peut-être. Mais sans nous, tu n'aurais

rien. Strictement rien. Et tu aurais la peau de tes fesses toute durcie par la chaleur et la dureté de ce sol.

Ali

- Et sans moi, vous auriez crevé de soif en plein désert.

James

- Ça c'est vrai.

Ali

- Alors?

Franz

- Alors, on s'excuse. N'est-ce pas que nous nous excusons, James?

James

- Bien sûr

nous excusons du fond de

notre coeur, Ali.

Ali

- Ça va, ça va! Effaçons tout. Imitons pour une fois le désert. Oui, effaçons tout et allons nous coucher.

Franz et James

- C'est une très bonne idée.

Et les trois hommes entrent dans l’auberge.

III

C’est le matin de bonne heure, le ciel est rouge. Sur la terrasse de l’auberge, James fait les cent pas

James - Où irons-nous?

Pas une seule goutte!

Quel est donc ce désert? Encore une histoi-

re politique sans doute pour éloigner l’en-

nemi

quelqu’un. Le fort est l'ennemi du faible. Et

le faible l'ennemi du plus faible

nous ces prochains jours, ces prochaines années années? Les pronucléaires ont dû cesser leurs travaux faute de moyens. Et les

adeptes du soleil leurs travaux sur l'énergie

Notre

civilisation avait pour base une base bien

Tout est à sec

maintenant. Tout est silencieux aussi. Les rues désertes. Les appartements obscures. Les habitats plus petits et moins chauffés. Les habits moyen élégants. Car le coton, ça

Les produits cos-

se détend, ça se détend

liquide, un océan noirâtre

solaire. Faute de moyens aussi

Où irons-

Nous sommes tous l'ennemi de

métiques plus gras . Car fabriqués avec des

graisses animales ou végétales. Quelle cruauté! Quelle civilisation dégradante! Tout était si beau avant. Les femmes étaient toutes blanches. De la tête au pieds. Maintenant, elles ont repris leur couleur primitive. Avant 1’homme et femme se res- semblaient comme deux gouttes d’eau. Maintenant, la femme et l’homme sont redevenus des êtres à part. La femme est femme et l' homme est homme. Quelle dis-

crimination!

vers un magnifique rideau atmosphérique

Avant le soleil brillait à tra-

de gaz

Où irons-nous dans quelques

années?

Plus de guerres! Plus rien! Tout

est trop calme

Arrive à ce moment Franz.

Franz

- À qui parles-tu?

James

- À ma conscience.

Franz

- Tu en a une maintenant?

James -Tu sais bien que lorsque tout ne va plus, l' homme a une conscience.

Franz - C’est vrai ça.

James

- Tu as trouvé quelque chose?

Franz

- Comment peut-on trouver quelque chose dans cette auberge d'occasion? Moitié

auberge, moitié café

J'ai mal dormi.

James

- La pleine lune sûrement.

Franz

- C’était la pleine lune hier soir? Je ne m'en suis pas aperçu.

James

-Tu étais sans doute trop préoccupé par le

Au fait,

problème de la dernière goutte

c’est vrai, c’était la pleine lune hier soir?

Franz

- Je n'en sais rien, c'est toi qui viens de me le dire.

James

- Je disais ça comme ça.

Franz

- Comme tout le reste d'ailleurs.

James

- Tu es méchant.

Franz

- Mais non! Je disais ça comme ça.

James

- Comme tout le reste d'ailleurs.

Franz

- Tu as un sacré culot!

James

- Moi?

Franz

- Oui, toi

Toi, parfaitement.

James

- Et pourquoi donc?

Franz - Parce que tu me piques toujours mes idées.

James

- Tes idées! Mais quelles idées?

Franz

- Surtout mes bonnes idées.

James

- Par exemple?

Franz - La multiplication de le dernière goutte. Ou la division.

James

- Elles ne valent pas un sous.

Franz

- Et pourquoi?

James

- Parce que sans la dernière goutte, on ne

peut rien faire, rien prouver. Il faut agir et non pas nous endormir sur nos lauriers.

Franz

- Ça c'est la meilleure! Tu oses me dire ça

à moi? Qui a failli crever en plein désert sous un soleil ardent, pendant que toi tu attendais à l'ombre en buvant des gazeuses,

toi ou moi ?

James -Toi, évidemment, mais d'après une idée de moi.

Franz

- Voleur!

Arrive en ce moment Ali en courant, un fusil dans les mains.

Ali

- Où ça? Où ça?

Franz (en montrant James)

- C'est lui.

Ali

- Lui? Et qu'a-t-il volé?

Franz

- Une de mes idées.

Ali (en baissant son fusil)

- Vous allez me rendre fou avec vos théo- ries.

Franz

- C'est tout de même un voleur.

Ali (à Franz) - Et vous, vous venez de troubler mon repos. C'est plus qu'un vol, c'est un viol.

Et il entre dans l’auberge.

James -Tu es content? Il est fâché maintenant. C'est fichu, il ne voudra plus essayer de se rappeler de quoi que ce soit. Je suis certain. Ali est comme ça. Un chameau, tout Ali qu'il est.

Franz

- Je suis vraiment désolé.

James

- À quoi ça sert de s'excuser maintenant? Le mal est fait.

Franz

- Et si on lui raconte quelques petites his- toires comme il les aime?

James

- Tu veux dire des histoires osées?

Franz

-

Oui.

James

- Et tu crois que ça va marcher?

Franz

- J’en suis sûr.

James -Oui, mais comment faire?

Franz se met à réfléchir. Puis subitement:

Franz

- Mets-toi à rire.

James

- A rire?

Franz

- Oui, mets-toi à rire.

James se met à rire.

Franz

- Plus fort.

James se met à rire plus fort. Arrive Ali.

Ali

- Que se passe-t-il?

Franz -Je viens de lui raconter une histoire osée.

Ali ( souriant)

- Non?

Franz - Une très salée. Et je n'ai pas fini.

Ali - Continuez, ça m’intéresse racontez

Racontez,

IV

C’est l’après-midi.

Franz

- Tu vois, avec un peu de volonté, on peut tout.

Ali

- Question d'intérêt.

Franz

- Et d'instruction.

Ali

- Peut-être aussi.

Franz - Enfin, cela n'a plus d'importance. L'essentiel est que l'endroit cité se trouve a quelques kilomètres derrière la dune que l'on aperçoit d'ici.

Ali - Comme c'est ridicule, je ne savais pas que l'on avait divisé ce désert en plusieurs

petits déserts et que chaque petit désert porte son propre nom.

Franz

- C'est scientifique. Pour mieux se repérer. Mieux se situer. Mieux discuter. Mieux échanger

Ali

- Mieux se disputer.

Franz

- Aussi.

Un silence.

Franz

- J'espère qu'il arrivera le premier.

Ali

- Je l'espère pour lui.

Franz

- Pour nous!

Ali

- Moi, à votre place, je me méfierais.

Franz

- Et pourquoi donc?

Ali

- Face aux richesses, l’homme oublie tous ses amis.

Franz

- Non, James ne ferait jamais une chose pareille.

Ali

- Votre ami James n'est pas différent des autres hommes.

Franz

- James est un scientifique. Et un scienti- fique est un homme d’honneur.

Ali

- Vous lisez trop de livres romantiques.

Franz

- C'est la vérité, James est plus qu'un ami pour moi, c'est un frère.

Ali

- Vous savez, moi je me méfie plus de mes frères que de mes amis.

Franz - C'est parce que ton père a plusieurs épouses.

Ali

- Quel rapport?

Franz - Eh bien, parmi tes frères, il doit y avoir aussi beaucoup de demi-frères et de faux frères.

Ali

- Je ne crois pas que c'est à cause de ça.

Franz

- Alors, à cause de quoi?

Ali

C'est à cause

à cause

de rien!

- L'homme est ainsi fait. Il ne changera

jamais.

Franz

- Chez vous peut-être. Mais chez nous, un

frère est un frère. Et un ami fidèle, un ami fidèle. Le divorce n'existe que dans le

mariage, chez nous.

Ali

- Vous en avez de la chance. Chez nous, la

fidélité n'existe que dans les légendes. Un

rêve de poète. Le rêve de tout poète.

Franz -Chez nous, la fidélité est une chose

concrète. Je dirais même scientifique. Par exemple, James et moi, nous nous sommes toujours tout dit. Même les plus grosses

Chez nous, la fidélité est synony-

insultes

me de mort. On est fidèle jusqu'à la mort.

Et, très souvent, même au-delà de la mort. Ali

- Quelle philosophie!

Franz

- Simple réalité, mon cher Ali.

Un silence.

Franz (il regarde sa montre)

- Ma montre doit fonctionner trop vite.

Ali

- Elle est suisse?

Franz

- Il n' y a pas de montre plus suisse que la mienne. Le cadran a été fabriqué à Hong- Kong. Les aiguilles aux Philippines. Le bracelet en Inde.

Ali

- Alors James ne viendra plus.

Franz

- Quel rapport avec ma montre?

Ali

- Aucun. Après tout si.

Franz

- Explique-toi.

Ali - C'est une simple théorie. Une montre

suisse fabriquée à l’étranger, dont les fabri- quants prétendent que c’est une montre suisse de Suisse, est une montre qui cache quelque chose.

Franz

- Elle cache quoi?

Ali

Laissez-moi un peu

de temps et je découvrirai ce qui cloche dans cette montre, soi-disant suisse.

- Question de temps

Franz -Et James entre temps?

Ali

- James?

Ah oui, James entre temps a

pris la fuite. Franz (affolé)

- La fuite, James?

Ali

- Pourquoi pas?

Franz

- Parce que James ne ferait jamais une

chose pareille. Question d’honneur!

Ali

- D'honneur ou de fidélité?

Franz

Non, James ne

ferait jamais une chose pareille. James est un homme aussi correcte que moi.

- C’est la même chose

Ali

- Et vous, êtes-vous vraiment correct?

Franz

- Que veux-tu insinuer par là?

Ali

- Mais rien, mais rien! C'est une simple

constatation. Non, une théorie de plus.

Franz

- Explique-toi.

Ali

- Voilà, une goutte divisée en deux pour

être multiplier ensuite risque de moins pro- duire qu'une goutte entière.

Franz (il se frappe le front) -Zut! Je n'y avait pas pensé. C'est très juste tout ça.

Ali

- Vous auriez fait comme lui.

Franz

- Evi

Ali

bien sûr que non!

- Un homme est un homme. Il est trop tard

maintenant. Trop tard. Il est parti avec la

dernière goutte pour sauver l'humanité. Car c'est bien ça que vous vouliez, sauver l’humanité, non?

Franz (en regardant autour de lui)

- Le salaud! Le salaud! Les salauds!

V

Quelques mois plus tard.

Ali, souriant, sort de l’auberge en se frot- tant les mains.

Ali - Encore une délégation aujourd'hui

Dans quelques jours, ça sera la retraite à trente ans pour tous les membres de ma

famille

(Il cherche quelqu'un) Mais ou

est-il allé?

(Il crie) Franz!

Franz (caché derrière l’auberge)

- Je fais pipi

J'arrive, j'arrive.

Arrive Franz.

Ali

- Tu fais pipi en plein désert maintenant?

Franz

- Et toi, tu me dis tu maintenant?

Ali

- Nous sommes associés, non?

Franz

- Ça va, ça va.

Ali - Une délégation de Japonais va bientôt arriver. Je viens de recevoir un appel télé- phone.

Franz

- Moitié, moitié?

Ali

- Un quart pour toi.

Franz

- Alors, je partirai avec eux.

Ali

- D'accord. Moitié, moitié.

Franz

- Non, un quart pour toi.

Ali

- Ah non! Tu ne vas pas recommencer? La

dernière goutte se trouvait dans mon sol après tout!

Franz

- Mais les idées?

Ali

- Les tiennes évidemment.

Franz

- Parfaitement!

Ali. - Bon, je n'ai pas envie de recommencer mais sache que

Franz

- Tu ferais mieux d'aller chercher quelque chose à boire.

Ali

- Je trouve que tu bois trop. À ta place, je ne boirais pas autant

Franz

- Question de couleur de peau.

Ali

- Question de couleur de peau?

Franz

- Exactement. Les peaux blanches suppor-

tent moins bien le soleil que les peaux brunes, c'est connu. Elles ont donc plus

Le

blanc est une couleur pure, tandis que le brun

besoin d'eau pour résister au soleil

Ali

- Je connais, je connais

Franz

- Laisse-moi finir au moins.

Ali

- Non merci, je sais comment elles finis- sent tes théories.

Franz

- Comment finissent-elles?

Ali

- Par des claques et des coups de pied.

Franz

- Mais c'est grossier.

Ali

- Mais tu es grossier.

Franz

-Tu as de la chance que je ne suis pas racis- te, autrement Ali

- Autrement?

Franz

- Autrement, je t'aurais balancé une bonne paire de claques.

Ali

- Merci.

Franz -Va chercher à boire, si tu tiens vraiment à me remercier.

Ali entre dans l’auberge. Franz regarde

autour de lui.

Franz (rêveusement) -Sacré désert! Cimetière des cimetières. Lieu sacré et maudit. Temple des temples. Nudité des nudités. Champ de bataille des champs de bataille. Puits des puits. Sécheresse des sécheresses. Roi farceur et incompris. Royaume sans roi. Lieu d'inso- lites rencontres et de mauvaises ren-

Le silence est à tes pieds. Des

pieds qui s' étendent à l’infini

nous allés sans toi? Nulle part. Ou en

Amérique du sud comme a fait ce sacré

Maudit sois-

Où serions-

contres

voleur de James. Le salaud! tu! Chercheur infidèle!

Arrive à ce moment Ali deux bouteilles à la main.

Ali

- Mais à qui parles-tu?

Franz

- Je pense.

Ali

- A haute voix?

Franz

- Je pense toujours tout haut

Je suis un un

chercheur moi et non pas un politicien.

Ali - J'ai pourtant connu des politiciens qui pensaient tout haut.

Franz

- Et où sont-ils maintenant?

Ali

- Ils sont morts.

Franz

- Ça ne m'étonne pas.

Ali

- Pourquoi tu dis ça?

Franz

- Tu me donnes une bouteille ou quoi?

Ali

- Oh, pardon.

Les deux hommes se mettent à boire. Après quelques gorgées, Franz rote.

Ali

- Tu n'as pas honte?

Franz

- C’est toi qui m’as appris à faire ça.

Ali

- Moi?

Franz - Oui, toi.

Ali

- Je n'ai jamais fait ça de ma vie.

Franz

- Menteur!

Ali -Parfaitement, jamais.

Franz

- C'est pourtant une coutume des gens d'ici.

Ali

- C’était une coutume mon cher ami.

Franz

- Es-tu certain?

Ali

- Plus que certain.

Franz

La roue tourne,

- C'est dommage. Car je trouve que c'est très pratique.

Ali

- Pratique?

Franz

- Ça aide, quoi! Ça permet de se sentir

C'est fou de voir

mieux. C'est dommage

comme

notre civilisation vous a rendus

civilisés.

Ali

- C'est-à-dire?

Franz

- Pleins de complexes.

Ali

- Moi, je ne trouve pas

Franz -Toi, évidemment!

Ali (subitement en regardant à droite) Les voilà! Ils arrivent!

Franz

- Où ça? Ah, oui

Ali

on dirait une fusée.

- On n'arrête jamais le progrès.

Franz

- Seul les hommes régressent.

Ali

- Mais jamais le progrès.

Franz

- La civilisation de la dernière goutte a

cédé sa place à la civilisation des carbu- rants agrosolidoliquides.

Ali

- Mais comment ont-ils fait pour trouver?

Franz

- Les chercheurs?

Ali

- Oui, comment ont-ils fait pour trouver?

Franz

- Dans la nécessité, l'homme trouve tou-

La civilisation de la dernière goutte

n'a duré que le temps d'une évaporation. Je le savais.

jours

Ali

- Cela a tout de même permis à James de

s"acheter un château en Espagne, un chalet en Suisse et une somptueuse villa aux Bahamas.

Franz

- Il n'est pas le seul. Tout le monde en a profité. Surtout toi.

Ali

- Et toi alors?

Franz

- Moi, c'est normal, j'étais celui qui a eu l’idée.

Un autocar s'approche.

Ali

- Arrange ta chemise.

Franz arrange sa chemise. Les Japonais descendent de l’autocar.

Ali

- Bienvenus au coeur du désert. Je vous présente monsieur Franz.

Applaudissements. Et on photographie.

Ali - Monsieur Franz est, comme tout le

monde le sait, un des rares chercheurs qui ont permis au monde entier de jouir des pouvoirs de la dernière goutte. C'est le symbole même du chercheur désintéressé.

Il vit ici en mémoire d'une civilisation qui a

été la nôtre

jusqu'à la derrière goutte.

Applaudissements. Et on photographie.

Franz (il lève les bras) - La dernière goutte, on l'a eu

à la sueur

de notre front. Pour l'humanité! Elle a per- mis aux chercheurs paresseux d'avoir peur

afin qu’ils mettent un bon coup à leurs recherches. Elle nous a surtout permis de vivre comme avant, un certain temps. Car sans elle nous serions tous morts. Et les

chercheurs les premiers. La dernière goutte est sacrée. Elle doit représenter pour nous l'image d'une crise qui a failli se transfor- mer en une catastrophe. Nous étions tous au bord du précipice. Heureusement, nous avons réagi à temps. Car le temps, il faut s'en méfier. Il agit silencieusement quand

jusqu'à la dernière seconde,

tout va bien

jusqu'à la dernière goutte!

Applaudissements. Et on photographie.

Franz - Venez maintenant, mes amis. Je vais vous faire visiter l'intérieur de ce qui a été pour nous une laboratoire indispensable à nos recherches. Venez mes amis!

Applaudissements. Puis les Japonais sui- vent Franz et Ali qui entrent dans l’auber- ge.

© Le Stylophile, Hank Vogel, 1980, 2013.