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alain touraine COMMUNICATION POLITIQUE ET CRISE DE LA REPRÉSENTATIVITÉ 1 — La crise de la
alain touraine
COMMUNICATION POLITIQUE ET CRISE DE
LA REPRÉSENTATIVITÉ
1 — La crise de la représentativité.
Le thème de la communication politique doit être abordé d'abord, non pas à un niveau
général, mais à partir d'une observation concrète, partout présente: l'insistance mise sur la
communication est corrélative de la crise de la représentation politique. Les hommes politiques
se soucient de plus en plus de leur image et de la communication de leurs messages dans la
mesure même où ils ne se définissent plus comme les représentants soit du peuple, soit d'une
partie de celui-ci, d'un ensemble de catégories sociales. On peut préférer ici la notion de
politique de masse, venue surtout des Etats-Unis, mais sa signification est la même. Des hommes
politiques s'adressent, sinon à l'ensemble des électeurs, du moins à un grand nombre de groupes
divers, ce qui donne à l'homme politique une autonomie plus grande.
En effet, un élément essentiel de la démocratie moderne fut la représentativité des élus.
La politique démocratique s'est longtemps définie comme étant au service d'idées ou de
catégories sociales, et mieux encore des deux à la fois. Le langage politique s'est défini d'un côté
par rapport à la modernité — ou inversement à la tradition — le plus souvent réinterprétée
comme libération nationale, et de l'autre comme la défense des intérêts de certaines catégories
économiques. En termes plus simples, l'activité politique a été dominée par deux grandes
notions : la nation et la classe. Les hommes politiques étaient au service de la nation ou d'une
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classe. Nation et classe avaient une valeur générale, c'est-à-dire que la plupart des problèmes étaient
classe. Nation et classe avaient une valeur générale, c'est-à-dire que la plupart des problèmes
étaient considérées comme des « fronts » où devaient être défendus dans un contexte particulier
les intérêts généraux de la classe ou de la nation, qu'il s'agisse de l'éducation, de l'urbanisme ou
même de la religion.
C'est pourquoi l'expression la plus forte de cette conception de la politique fut celle qui
mit celle-ci au service à la fois de la libération d'une classe et de la libération d'une nation. Ce
qu'on a nommé le marxisme-léninisme, c'est-à-dire l'action conjointe de défense et de libération
d'un peuple défini comme classe populaire et en même temps comme nation eut plus de force
mobilisatrice que n'importe quelle autre conception politique.
Plus on s'approche d'un modèle ou d'un autre de la démocratie représentative et moins
les problèmes de communication politique ont d'importance. Les hommes politiques recourent
même à un langage objectif, pour bien indiquer qu'ils sont au service d'une réalité et de
demandes qui sont définies indépendamment d'eux: on cite des chiffres et des données
économiques ou on rappelle des faits historiques, comme par exemple l'usage d'une langue.
L'homme politique ne doit pas apparaître comme construisant la scène et les choix politiques,
mais au contraire comme se soumettant à des choix qui s'imposent d'eux-mêmes. La notion
même de leader charismatique va dans le même sens car le leader charismatique n'est pas celui
dont la personne exerce un effet d'entraînement, mais au contraire celui dont la personne
s'efface derrière la cause servie.
Cette conception de la politique représentative repose donc sur l'idée de la priorité des
problèmes sociaux sur les réponses politiques, ce qui peut être interprété en termes eastoniens,
l'offre politique répondant à des demandes sociales et étant séparée d'elles.
Or, les fondements mêmes de la politique représentative sont aujourd'hui ébranlés.
D'abord et avant tout parce qu'aucun groupe social ne semble être le porteur d'intérêts
généraux. La multiplication des groupes d'intérêts et de pression détruit la notion de classe
sociale. Rien n'est plus caractéristique à cet égard que le déclin du syndicalisme : on voit se
multiplier les actions syndicales qui défendent des groupes particuliers plus ou moins efficaces,
mais qui n'en appellent pas à des principes généraux de légitimité. L'opinion publique française
a pu être favorable ou non aux revendications des cheminots ou des électriciens ou des
contrôleurs aériens: personne ou presque n'a essayé de faire apparaître ces luttes comme
exemplaires, comme défendant le peuple contre le grand capitalisme ou les monopoles, d'autant
que ces revendications se situaient dans le secteur public. Parallèlement, la corrélation entre
l'appartenance sociale et le vote politique a diminué dans beaucoup de pays.
De l'autre côté, l'appel à l'histoire s'est affaibli car nous ne croyons plus à la succession de
formes historiques ; nous ne pensons plus que le socialisme vienne après le capitalisme. Nous
croyons davantage à la pluralité des voies de développement qu'à la succession des étapes de la
croissance économique.
Mais la transformation la plus fondamentale est celle qui a poussé plus loin qu'avant la
dissociation de l'État et de la société. La politique ne pouvait être considérée comme
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représentative que dans la mesure où la « politique intérieure » s'identifiait presque complète- ment
représentative que dans la mesure où la « politique intérieure » s'identifiait presque complète-
ment à la politique, où les déterminants internes de la situation économique et sociale étaient
prédominants. Or, il n'en est plus ainsi aujourd'hui. A nouveau les problèmes de « politique
extérieure » semblent les plus importants. Les vieux pays industriels en particulier n'ont plus
comme principal problème la répartition de leurs richesses, mais leur capacité de résister à de
nouveaux concurrents et aussi leur aptitude à maîtriser de nouvelles technologies. Ainsi, les
déterminants externes du niveau de vie semblent plus importants que ses déterminants internes.
L'État se sépare du système politique, si on entend par celui-ci l'ensemble des institutions
représentatives. Dans tous les pays, le chef d'État est moins celui qui assure l'unité intérieure du
pays ou qui émet des arbitrages entre les demandes des groupes sociaux que celui qui défend
son pays sur la scène internationale. L'État n'est plus au centre de la société mais aux frontières.
Ceci a été rendu surtout visible par l'importance de la concurrence militaire et surtout nucléaire
entre les deux super-puissances. Les problèmes de la paix et de la guerre dominent aujourd'hui
l'avenir de tous les pays. Parallèlement, ceux de la faim, de la famine et du sous-développement
s'imposent si absolument dans certains parties du monde que la politique représentative semble
presque un luxe lorsque la misère s'élève dangereusement.
On ne peut donc pas réfléchir sur les problèmes de la communication politique en termes
purement généraux, seulement conceptuels. L'origine d'une telle réflexion est historiquement
concrète. Elle se trouve dans la crise de la représentation politique, et plus précisément de la
politique comme représentation. A condition d'ajouter aussitôt que cette crise peut être
interprétée de bien des manières. On peut y voir un danger, le développement d'une politique
de masse dans laquelle les détenteurs du pouvoir ou, plus largement, des moyens de
communication, auraient la capacité d'imposer des idées et surtout des candidats, comme on
diffuse n'importe quel produit de grande consommation. Et ce n'est pas par hasard qu'on a
parlé de marketing politique au cours des dernières années et que partout l'attention a été attirée
par l'importance des dépenses que représente une campagne. Certains soulignent même que
plus les campagnes sont massives et coûteuses et plus leur contenu s'affaiblit, jusqu'à ce que les
candidats ne fassent plus appel qu'à des symboles extrêmement vagues, inspirant la confiance,
suggérant la sécurité ou le redressement plus qu'un ensemble de propositions concrètes.
Mais d'autres sont portés à donner une interprétation plus favorable à cette fin de la
soumission de l'action politique à des demandes sociales. N'est-ce pas au nom des démocraties
réelles ou populaires qu'ont été commis les grands crimes contre la démocratie ? N'est-il pas
indispensable de réaffirmer l'autonomie de l'action politique et surtout des règles qui consti-
tuent la démocratie : n'est-il pas bon que l'appel à des referents historiques perde de sa force
pour qu'on attache plus d'importance au respect des règles constitutionnelles et institu-
tionnelles ?
Nous n'entrerons pas directement dans un tel débat. Il faut en effet d'abord définir plus
précisément les nouvelles conditions de l'action politique.
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2 — Les communicateurs Ce qui vient d'être dit peut être résumé de la manière
2 — Les communicateurs
Ce qui vient d'être dit peut être résumé de la manière suivante : au lieu d'une relation
directe de représentativité entre des demandes sociales et des offres politiques, on assiste au
développement simultané et indépendant de trois ordres de réalité: des demandes sociales,
économiques et culturelles de plus en plus diversifiées ; les exigences et les contraintes d'un Etat
défini surtout par son rôle international : des règles institutionnelles sur lesquelles reposent les
libertés publiques.
Ces trois composantes de la vie publique ne s'organisent plus d'une manière unique. Il
n'est plus possible de parler d'un système politique qui constituerait, comme le voulait Parsons,
un sous-système social. L'ordre de l'État, celui des demandes sociales et celui des libertés
publiques, n'appartiennent plus au même ensemble. Ce qui est une conséquence de la
séparation croissante de l'État et de la société civile, inaugurée au xvm e siècle, et qui a été
complétée par la différenciation croissante de la société civile et de ce que je nomme, en un sens
restrictif, le système politique, c'est-à-dire l'ensemble des institutions représentatives et des
mécanismes publics de décision.
La communication politique est l'ensemble des instrumentations qui permettent de
passer de l'un de ces ordres à un autre. Les communicateurs sont donc avant tout des
médiateurs. Dans la mesure même où l'ordre de l'État, celui des demandes sociales et celui des
libertés publiques sont séparés les uns des autres. Il est inévitable que les médiateurs disposent
d'une grande autonomie, qu'ils constituent même leur pouvoir en s'écartant le plus possible des
trois pointes du triangle. Le rôle des médiateurs est exactement opposé à celui des hommes
politiques qui personnalisent leur pouvoir et leur action en affaiblissant les referents socio-
politiques auxquels était soumise une politique représentative. C'est un individu qui s'affirme
alors comme étant seul capable de combiner les intérêts supérieurs de l'État, les demandes de
groupes sociaux diversifiés et le respect des libertés publiques. La France a produit un cas
extrême de personnalisation du pouvoir puisque le Général de Gaulle est apparu simultanément
comme le restaurateur de l'État, le défenseur des libertés publiques et l'agent de reconstruction
de l'économie en même temps que d'installation du premier grand système national de sécurité
sociale.
Lorsque n'existe pas de personnalité capable d'intégrer les trois ordres d'exigences qui
commandent la vie publique, la communication politique triomphe; le médium devient le
message. Ce qui suppose que les messages soient aussi faibles que possible. La politique
française est passée progressivement de la personnalisation gaulliste à un extrême affaiblisse-
ment des messages, réduits à l'évocation vague d'un clocher de village, de dirigeants en bras de
chemise ou d'autres messages publicitaires qui ont tous en commun de chercher à diminuer la
distance entre l'intérêt dit général et les demandes ou aspirations particulières.
Il est difficile de s'interroger sur l'efficacité de telles campagnes car elle est d'autant plus
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grande que les fondements mêmes de la politique représentative sont plus affaiblis. Les circonstances peuvent
grande que les fondements mêmes de la politique représentative sont plus affaiblis. Les
circonstances peuvent faire que toute référence à une politique représentative ait des effets
négatifs ; inversement, il est constamment possible que l'opinion publique se polarise autour de
certains choix considérés comme fondamentaux. Peut-être est-il prudent de dire qu'il n'existe
pas d'évolution générale de la représentation vers la communication politique ou inversement,
mais une discontinuité dans les systèmes de représentation politique et par conséquent une
alternance entre des formes de vie politique dominées par le thème de la représentation et
d'autres qui le sont par celui de la communication. Il est en tout cas peu contestable qu'on
assiste dans beaucoup de pays à une crise profonde d'un mode particulier de représentation
politique. Les démocraties occidentales pendant un siècle ont reposé sur leur capacité de
représenter l'opposition des classes sociales principales formées par l'industrialisation, les
salariés dépendants étant dans l'ensemble identifiés à la gauche, tandis que les possédants
étaient dans l'ensemble identifiés à la droite. Ce schéma fondateur de la vie politique a perdu
aujourd'hui presque toute sa force. C'est en France qu'il s'est maintenu le plus longtemps et
pour des raisons plus idéologiques que sociales. C'est peut-être la raison pour laquelle la crise de
la représentation politique est particulièrement aiguë en France, ce qui semble donner au
problème de communication politique une autonomie extrême. Alors que certains grands
débats semblent encore dominer la vie publique en Allemagne Fédérale ou aux États-Unis, il ne
semble y avoir aucune différence de fond entre les programmes de la droite et ceux de la gauche
en France, ou plus exactement droite et gauche semblent faire des efforts analogues pour
réduire au minimum leurs programmes et pour remplacer ceux-ci soit par la personnalisation
des candidats, soit plus encore par un marketing politique soucieux surtout de rassembler le
plus grand nombre possible de consommateurs sur des thèmes rassurants.
3 — Expression et médiation
Nous pouvons maintenant nous éloigner du thème précis de la communication politique
et nous interroger sur celui, plus général, de la société de communication. Mais tirons d'abord
quelques conclusions générales de ce qui vient d'être dit. Les hommes politiques nous
apparaissent aujourd'hui moins comme les défenseurs de certains intérêts que comme des
médiateurs, des agents de rééquilibrage entre des ordres séparés d'exigences. Il existe des
personnalités publiques qui s'identifient à un ordre d'exigence, mais ce sont de plus en plus
rarement des « hommes politiques ». D'un côté en effet, les demandes sociales sont défendues
par des personnalités « expressives », des leaders non proprement politiques qui représentent
les sentiments pacifistes ou antinucléaires ou encore féministes ou, dans une direction opposée,
protectionnistes, d'une partie de la population. D'autres personnalités en appellent à la
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nécessité de l'effort collectif. En France ce fut pendant de longues années le rôle de
nécessité de l'effort collectif. En France ce fut pendant de longues années le rôle de Pierre
Mendès-France dont l'influence n'était qu'en partie politique. D'autres enfin parlent à nouveau
au nom du droit, des libertés publiques. Parfois même sont créés des organismes chargés de
veiller à la défense des libertés individuelles et publiques face aux méthodes d'information de
masse, voire même aux progrès de la biologie moderne. Mais les hommes politiques s'identifient
de moins en moins à ces leaders expressifs, à ces veilleurs de nuit. Ils doivent au contraire
rééquilibrer une vie politique constamment déséquilibrée par des appels concurrents à la survie
de l'État national, à la défense des principes du droit ou à celle d'intérêts particuliers. Le
discours politique ne peut plus être un discours tribunicien ou même populiste. L'homme
politique ne peut plus parler au nom de ceux qui n'ont pas la parole, il doit, comme on aime le
dire, tenir un discours responsable, c'est-à-dire parler à la fois au nom de la défense de
sous-privilégiés, de l'efficacité de l'État et des principes de la démocratie.
La communication politique n'est importante que parce qu'elle consiste à combiner des
demandes contradictoires.
En réalité, les contradictions sont plus profondes encore qu'on vient de le dire car un
homme politique ne peut être important que si, en même temps qu'il rééquilibre entre eux des
sous-systèmes d'exigences, il apparaît comme étant fortement situé lui-même. Il faut qu'il
apparaisse comme le sauveur du pays, comme le défenseur des libertés et comme le protecteur
des faibles, et non pas seulement comme celui qui, de manière purement instrumentale,
combine ces trois ordres d'exigences. Il faut qu'il soit convaincu en même temps qu'habile.
Difficulté presque insurmontable et qui définit les conditions de la réussite ou de l'échec de
chaque homme politique. Nous n'avons jamais été jamais plus éloignés de la Real Politik et
pourtant nous n'avons jamais été aussi loin de la politique représentative. Aux États-Unis, le
président Reagan a été nommé le grand communicateur ; à juste titre, au moins pendant sa
première présidence, puisqu'il a réussi alors à apparaître comme le défenseur de l'honneur et de
la puissance nationale, comme celui qui relevait l'économie de ses ruines, et aussi, de manière
plus surprenante, comme celui qui, sans le dire, menait une sorte de politique néo-keynésienne.
Mais cet exemple, comme beaucoup d'autres, rappelle à quel point est fragile le pouvoir et
surtout la popularité d'un homme politique obligé d'unir dans son action et son discours des
exigences aussi séparées les unes des autres. Plus que jamais la Roche Tarpéienne est près du
Capitole car le travail de rééquilibrage, rendu possible par certaines circonstances, devient
impossible dans une conjoncture différente. Les cartes semblent brusquement tomber des
mains de celui qui détenait tous les atouts.
La propre d'une politique de communication plus que de représentation est la brièveté de
ses réussites et de ses carrières. On ne peut plus imaginer aujourd'hui une carrière politique
comme celle de Jean Jaurès, c'est-à-dire définie pendant plusieurs décennies par la même
orientation générale, la volonté d'unir la République et le socialisme, les libertés publiques et la
justice sociale. En France en particulier mais également en Allemagne et en Italie, il semble
impossible de définir une position politique centrale, une conception ou une école définie par
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une modalité particulière d'association de défense de l'État, de défense d'intérêts sociaux et de
une modalité particulière d'association de défense de l'État, de défense d'intérêts sociaux et de
respect ou d'extension des libertés publiques.
La vie publique contemporaine apparaît à première vue dominée plus que jamais
auparavant par des personnalités politiques d'importance centrale. Mais ce n'est probablement
qu'une illusion et l'importance croissante de la communication politique, parce qu'elle n'est que
la contrepartie de l'affaiblissement de la représentativité politique, pourrait bien signifier
surtout la spécialisation de l'activité politique et sa séparation croissante par rapport à des
demandes sociales, aux intérêts de l'État et à la défense des libertés publiques. En d'autres
termes, les mouvements sociaux qui expriment des demandes sociales sont de plus indépen-
dants de la politique ; de la même manière, la défense des intérêts de l'État face à la concurrence
étrangère et aux défis technologiques nouveaux est de plus en plus le fait d'hommes qu'on
appelle d'État, de dirigeants économiques plus que politiques. Et enfin, on assiste à la
renaissance d'une pensée et d'une action proprement juridiques. La vie politique ne constitue
plus qu'une partie de la vie publique et celle-ci est dominée par un pluralisme qui nous apparaît
même comme la définition de la démocratie. Il ne nous suffit plus que l'action politique soit
représentative d'intérêts sociaux : il faut que la défense des intérêts sociaux, celle de l'État et
celle des libertés publiques soient indépendantes les unes des autres, ce qui donne aux hommes
proprement politiques un rôle à la fois spectaculaire et limité de médiateurs, de go-between.
4 — Une société de communication?
Ces remarques peuvent être généralisées. Les sociétés contemporaines sont de plus en
plus souvent définies comme des sociétés de communication et non plus comme des sociétés de
production. Une telle expression est pour le moins confuse et peut entraîner des contresens. On
peut dire au contraire que le degré de modernité d'une société se définit par « l'affaiblissement »
de ses normes d'échanges, tandis que ceux-ci correspondent à des sociétés de reproduction,
c'est-à-dire de faible changement. Plus les codes de communication sont forts, plus les locuteurs
se correspondent, de telle sorte que l'unité de base de la vie sociale est constituée par la
transmission d'un message d'un émetteur à un récepteur. Dans de telles sociétés, les messages
peuvent être transmis avec une faible redondance et le moins de bruit possible. L'importance
des rites traduit cette importance centrale de l'échange, fortement codé. Pendant une brève
période nous avons eu l'illusion que nous pouvions nous débarrasser de ces formes sociales de la
communication et nous en remettre à l'argumentation rationnelle, de telle sorte que la
rhétorique pouvait remplacer les rites.
Les sociétés complexes et à changement rapide sont au contraire de moins en moins des
sociétés d'échange, de communication et d'argumentation, et de plus en plus des sociétés
d'expression. L'unité de communication entre l'émetteur et le récepteur se brise. Nous avons
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affaire de moins en moins à des communicateurs et de plus en plus à des
affaire de moins en moins à des communicateurs et de plus en plus à des acteurs, de sorte que
ceux-ci donnent une importance croissante à la «pragmatique», aux formes d'expression
verbales et non verbales par lesquelles se manifeste ce qui n'est pas communicable, ce qui
n'appelle pas réponse, mais qui est expression unilatérale, manifestation d'une intention ou d'un
sentiment. C'est pourquoi les enfants acquièrent si difficilement le maniement des règles de la
langue écrite et en revanche apprennent si aisément à déchiffrer les communications les plus
expressives et celles dont les codes sont les plus faibles.
Que nous sommes loin des débats politiques dans lesquels chaque participant marquait
avec une précision ses distances par rapport à son partenaire ou à son adversaire ! Il existait une
société politique et un discours politique, pour ne pas dire un jeu politique. C'est cette
autonomie du discours politique qui disparaît de manière accélérée. Trop souvent, nous n'en
apercevons qu'une conséquence : la montée de la violence et de l'agressivité, au moins verbale,
mais, dans beaucoup de circonstances, c'est plutôt de montée de l'expressivité qu'il convien-
drait de parler et par conséquent aussi de montée des mouvements d'opinion, d'autonomie
croissante de l'opinion par rapport à la politique. Celle-ci était le Heu central, le lieu fort de la vie
publique ; elle en est aujourd'hui le lieu faible, alors que les lieux forts sont d'un côté, l'opinion
publique et les mouvements sociaux et de l'autre les stratégies économiques et militaires menées
par de grands appareils gérés de manière centralisée et autoritaire.
Faut-il aller jusqu'à affirmer que le propre d'une démocratie avancée est la faiblesse de sa
classe politique? Cette hypothèse semble paradoxale; elle correspond pourtant à la réalité
observable dans de nombreux pays, du Japon et des États-Unis à l'Italie, et maintenant à la
France. Car l'ouverture de l'espace public suppose que soit affaibli le lien qui unit l'opinion
publique à la gestion de l'État. Il faut donc conclure que nous assistons, dans les pays qu'on
nomme les plus développés, c'est-à-dire ceux qui sont soumis aux contraintes externes les plus
faibles et dont le développement est le plus endogène, à une différenciation croissante entre les
différents éléments ou niveaux de la vie publique. Ce qui disparaît avant tout est le concept
unitaire de politique. C'est ici aussi que gît le retard de la France, pays qui reste fasciné par le
modèle de l'État national, c'est-à-dire de la coïncidence entre les problèmes de l'État et les
demandes populaires. Prédominance du politique dont l'expression extrême est l'idée de
révolution qui identifie absolument mouvements sociaux et prise de pouvoir, c'est-à-dire
transformation de l'État. Nous assistons en fait au refus de la grande politique et surtout de
l'idée de révolution, à la dissociation croissante de l'État, du système politique, de l'opinion
publique et de demandes sociales qui peuvent être segmentaires ou au contraire s'intégrer en
mouvements sociaux de portée générale.
L'importance du thème de la communication politique vient de ce qu'il manifeste le
déclin et même la disparition des idéologies politiques et de la capacité de représentation de
l'ensemble de la vie sociale par les acteurs politiques. Les droits de l'homme ne peuvent plus être
identifiés à ceux du citoyen et l'État ne peut plus être considéré, sous le nom de République
comme le principal défenseur des libertés publiques ; enfin, le thème de l'État national,
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c'est-à-dire de l'État identifié à la nation, ne correspond plus à notre expérience. Si la
c'est-à-dire de l'État identifié à la nation, ne correspond plus à notre expérience.
Si la communication politique prend une importance croissante, c'est parce que la
politique n'impose plus aucun principe d'intégration, d'unification, à l'ensemble des expé-
riences sociales et que la vie publique déborde de tous côtés l'action politique.
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