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En finir avec la mort

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En finir avec la division marxienne des différentes sphères du réel. Nous restons marqués par la grande séparation et le grand ordonnancement marxien qui affirme que le système économique doit être placé en source première de l'explication du monde contemporain à la fois pour sa genèse -c'est la grande histoire de la lutte des classes- et pour son fonctionnement. De ce fait, nous avons tendance à essayer de voir dans le système économique capitaliste la raison de tous nos maux, tandis que nos gouvernants ne perçoivent de "progrès" ou de solutions qu'à travers lui. Il faut cependant apprendre à concevoir les sphères du Social dans leurs interactions, leurs interdépendances et le système cohérent qu'elles forment. J'entends par là qu'il faut prendre la société comme un système dans lequel tout se répond : l'économique, la technique, les individus, etc. sont tous corrélatifs les uns des autres. Par exemple, notre rapport technique à la nature qui conçoit celle-ci comme un ensemble de ressources dont nous pouvons réaliser une exploitation pseudo-rationnelle et illimitée pour satisfaire nos besoins doit être contextualisée, ancrée, pour être expliquée. En effet, comment, d'autre part, tant de sociétés se sont-elles toujours refusées à exploiter leur ressources minérales ? Le point de vue eskimo, par exemple, nous invite à penser que le bois n'est pas nécessairement à utiliser pour le chauffage : ceux-ci préfèreront toujours garder une maison close dans sa partie supérieure que d'en utiliser. Autre exemple parmi d'autres : telle société d'Amazonie

n'appliquera pas l'élevage des pécaris alors qu'elle en a les techniques. Le saut à faire pour élever les animaux remettrait en fait en cause ce sur quoi se fonde le mode de vie de cette société. L'apparition d'une technique, comme institution d'un nouveau rapport avec la nature et entre les hommes,

a besoin d'être expliquée par l'espace que

lui accorde la totalité sociale. Il en va sûrement de même pour l'économie comme gestion de la survie matérielle de la population. Comment, en effet, expliquer les différences fondamentales qui existent entre les pays qui ont formellement le même système économique ? Le Capitalisme ne s'intègre pas partout de la même manière. Toujours bureaucratique, ici, il sera "sauvage" ; là, il sera étatique ; ailleurs, il sera ultrahiérarchique ; autre part, il sera "managerial" ; etc. Il prend différentes formes car il s'adapte : cela ne signifie-t-il pas son immense porosité au

reste du Social ?

Le XIXème siècle a été celui de la construction de la sphère économique comme centrale pour comprendre la société et le déroulement de l'histoire. Il nous appartient aujourd'hui de revoir ce paradigme théorique et pratique, et sûrement d'en changer.

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Revenir à la Totalité. Je vis dans un monde social. Je parle une langue créée par ma société, je vis sous des institutions qui sont le produit de ma société. Mon monde

a été créé par mes semblables, il ne vient ni

de Dieu, ni de la Nature, ni d'une quelconque production extra-terrestre. Nous sommes plus ou moins reliés. Reliés dans l'interdépendance pour la survie, reliés par une histoire, reliés par des choses vécues en commun, reliés par des projets, reliés par une langue ; reliés par des lieux, par des airs, par une même indifférence, par les mêmes symptômes ; reliés par de l'amitié, de l'amour. J'appréhende presque automatiquement le monde avec les schèmes que me donnent ma société par le biais de ses institutions, de ses orientations, de l'ethos commun. Le Social, c'est la totalité : j'en suis un produit et je le reproduis. Je peux aussi le produire, l'orienter. Car il est mouvant, historique. Des brèches s'ouvrent sans arrêt, relançant une dynamique, un processus, une reconstruction, une ré-institution. Le téléphone apparaît, introduit une communication orale sans la présence du corps ; un lien se réalise entre des travailleurs de différents secteurs ; un amour se réalise ; un homme met une bombe que l'on avait pas prévue ; des élèves décident de décimer leurs camarades, des individus font la commune de Paris ; la monnaie apparaît ; la machine à vapeur surgit. Tout se réorganise constamment : des processus, plus ou moins importants, s'enclenchent. La totalité va plus ou moins s'en imprégner ; parfois seules certaines couches vont être touchées. Qui sera touché par la découverte d'une nouvelle bactérie ? Quels effets, sur quelles institutions, un nouveau décret opérera-t-il ? Ce qui surgit est filtré, emboîté, grossi, ignoré, etc. Il modifie parfois au-delà de son domaine, de sa couche d'apparition. Il faut concevoir la création comme un virus pouvant potentiellement, selon sa puissance propre, refonder tout le Social ou n'en modifier que certains domaines.

Dans ce cadre, plus aucun domaine du réel n'a de primauté a priori pour expliquer la totalité sociale ou la modifier. Il y a des faits majeurs comme le Capitalisme, la

Machine, la Séparation des individus, le Pouvoir. Mais il faut désormais retrouver l'alchimie du social-historique, retrouver les interférences entre le local et le global, le régional et la totalité, afin de pouvoir tout bouleverser.

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Revenir à la Subjectivité. Le militantisme nous a appris à nous intéresser à tous les problèmes, à s'infiltrer dans toutes les causes, à s'offusquer de tout, à réagir à tout. Nous connaissons tous le militant épuisé par son "travail politique", enfermé dans sa mono-activité, se battant pour des problèmes qui ne le touchent que très faiblement. Poursuivant une Cause qui n'est autre que la recherche d'un remède à la crise qui l'entoure, il va s'attaquer aux problèmes plus comme des symptômes que comme la crise elle-même. Quand je dis que le militant est souvent "faiblement touché", je ne dis pas que son intérêt au sens restreint et économique n'est pas touché. Ca, je m'en fous : il n'y que les cons qui jugent qu'on ne peut être pris par un problème que quand celui-ci est une affaire de survie personnelle. J'affirme qu'il est "faiblement touché" au sens où il ne perçoit pas au fond de lui-même l'importance, la gravité de ce qu'il juge n'être qu'un symptôme de la grande Maladie. C'est ainsi qu'il ne va pas s'élancer avec toute son énergie dans les problèmes (fait renforcé par la diversité des problèmes qu'il se donne), qu'il ne va pas y voir un enjeu vital. Une défaite ne sera pas pour lui une amputation, tout au plus une nouvelle raison pour traîner une mélancolie rampante ; la victoire sera tout au plus une étape, mais pas une source de joie. C'est que s'attaquant souvent à des problèmes beaucoup plus gros que lui et sur lesquels son action n'a aucune incidence effective, il ne sera renvoyé qu'à

sa propre impuissance. Il se réfugiera alors dans sa communauté militante, celle des "avertis", des "éclairés", et de ce fait perdra son caractère d'être-semblable-aux-autres, et perdra conséquemment les ressources pour toucher les autres.

Le militantisme de gauche croit depuis longtemps avoir fait sa critique de l'individualisme, rapidement assimilé à de l'égoïsme et à un produit du Capitalisme. C'est pourquoi le militantisme peut souvent être légitimement critiqué comme relevant de la bonne conscience, voire de la "bonne cause" au sens chrétien. Il y a une perte de soi dans la Cause, un oubli de sa propre vie et de ses propres désirs. Le militant se donne à la Cause et se perd aux autres. C'est que le militantisme n'a pas vu, n'a pas voulu voir, ou a refoulé les deux versants de l'individualisme --au nom peut-être de la pitoyable culpabilité de n'être pas pauvre ou de ne pas relever des minorités directement opprimées par le Pouvoir. D'un côté, en effet, l'individualisme correspond à la Séparation des individus, qui peut être grossièrement ramenée à de l'égoïsme, et correspond plus sûrement à un repli sur la sphère privée. D'un autre, l'individualisme, c'est la pleine positivité de la Subjectivité agissante, à la recherche d'une augmentation de sa puissance d'agir. Je me bats avant tout pour moi, pour la réalisation de mes désirs, parce-que je ne peux concevoir ma vie hors de cette lutte et de ce qu'elle peut m'apporter. Voilà pourquoi je ne me focalise que sur ce qui me touche au fond de moi, ce qui constitue une réserve d'énergie pour me pousser et assurer mon action. Quand je dis que suis "touché", c'est que l'enjeu est celui du maintien et du renforcement ou non de ce que je suis, de ce à quoi je rêve, de ce qui me fait me mouvoir et ressentir de l'allégresse (on pourrait parler de forme-de- vie). Mon action politique a un enjeu fondamental : ce que je veux être et ce que je veux faire : à travers mon action, j'affirme un choix de vie, un choix pour la vie.

En revenant à ma Subjectivité, je ne pense pas revenir à ce que j'ai en propre, ce qui fait ma différence. Bien au contraire. Je souhaite ainsi revenir à ce que j'ai de commun avec tous. Mes problèmes, mes ressources d'?nergie sont aussi ceux de tous. L'individu contemporain est construit comme un ensemble de couches sédimentées : la dernière couche offre l'apparence d'une extrême diversité, et cela va s'atténuant jusqu'aux profondeurs. C'est à ces profondeurs que je veux retourner, pour trouver à l'intérieur de moi ce qui pourrait engendrer le mouvement de tous. C'est une hypothèse que je lance, mais une hypothèse qui pourrait s'avérer fructueuse.

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La Disconvenance commune. Je ne veux plus m'oublier dans la Lutte, dans la Cause. Je ne veux pas demeurer un de ces robots programmés pour travailler, pour diffuser des tracts, pour se lever à sept heures du matin. Je ne veux pas non plus oublier ce qui me pousse, ni ce qui me détruit. Cela fait partie de moi : le refouler serait prendre le risque de ne pas agir pleinement, de ne pas relier la "lutte" que je mène à ma propre lutte. Je pars de ce qui me détruit grâce à la force qui me pousse ; ce qui me détruit est une condition de base qu'il est inutile de nier. Je souhaite désormais affronter la/ma réalité dans sa positivité comme dans sa négativité. Ce qui me détruit, diminue ma puissance d'agir sur le monde et m'empêche de me réaliser pleinement, tient dans ce que nous nommerons la Disconvenance. Cette Disconvenance, je la ressens comme tous, je la vis comme tous et je la reconnais plus ou moins, comme tous les autres. Tout en affirmant plein d'assurance et d'oubli aux sondeurs que nous sommes "heureux", nous consommons des millions d'anti- dépresseurs, des centaines de milliers

d'heures de "psychologues" et d'astrologues ; beaucoup d'entre nous ne rêvent que de fuir ou de mourir ; nous finissons parfois par voter pour nos bourreaux ; nous cherchons à nous vider devant nos écrans ; pour un peu nous nous ferions curetons. La Disconvenance commune est vécue sous la forme d'une tristesse collective, un sentiment de "passer à côté de sa vie". Comme si ce monde tel qu'il est ne pouvait, en aucune manière, nous permettre de nous réaliser pleinement, de vivre vraiment.

Pour moi comme pour tous, cette Disconvenance se décline en quatre sentiments fondamentaux : l'incommunication (je ne sais pas quoi dire à mes proches, aux inconnus), la peur (je ne sais pas ce que l'autre peut me faire, je ne sais pas ce qui pourrait m'arriver), l'inadéquation à soi (je ne sais pas qui je suis, ce que je vaux, où je dois être), l'impuissance face aux problèmes qui m'entourent (je me sens comme dépassé par ce qui arrive que ce soit à mon niveau ou à un autre).

L'incommunication et la peur relèvent d'un même sentiment d'absence de communauté, qui correspond à ma séparation vis-à-vis des autres. Je vis dans l'absence de monde commun avec les autres, le sentiment qu'il n'y a pas d'entre-nous, que nous n'avons rien à partager. Que je souhaite partager mes désirs, j'ai l'intuition que l'autre les réprouve ou simplement ne les partagera jamais. Je souhaite vraiment discuter, parler de choses qui me concernent vraiment : je me retrouve très vite à "causer" sur des sujets insignifiants. Je souhaite évoquer un malaise, et l'autre ne me renvoie qu'à ma singularité. Sentir l'incommunication, c'est sentir son propre vide, son manque de ressource pour continuer à faire exister un vrai lien ; c'est sentir l'approche du néant fondamental de l'interaction ; c'est retourner à la futilité dont on espérait s'échapper. Sentir la peur, c'est sentir la différence ultime, la différence de nature de l'autre. Il semble mené par d'autres finalités et détenir une singularité insurmontable : je ne lui suis pas semblable. Il contient de la vie, il est soumis à des humeurs, des colères, des emportements, des folies : il est tout entier danger. La peur est entièrement liée à l'incommunication (et inversement) en tant que tous deux relèvent d'un même sentiment d'écart irréductible entre moi et les autres, faisant de

nous des êtres radicalement différents. Du point de vue de la subjectivité, l'humanité n'existe pas comme communauté de fait :

l'humanité, le fait d'être semblable reste toujours à renégocier, ? ré-instituer. La Séparation des individus signifie subjectivement l'absence totale a priori de toute communauté, et le sentiment de solitude au milieu de la foule. Même au milieu du monde, nous vivons l'isolement.

L'inadéquation à soi et l'impuissance face aux problèmes qui nous entourent relèvent du sentiment que tout m'échappe. Compte-tenu de ce que nous avons brièvement dit sur la complexité du Social-historique (2), on pourrait dire que cela relève simplement de la condition de base de l'Agir. Mais ce que je ressens est tout différent. Je m'échappe à moi- même. Je me recherche. La société instituée, l'Institution, me renvoie à un mérite, à une place, à un poste. Cette position, elle-même, a une valeur. Une valeur économique, au sens ou cette position implique une rémunération ; une valeur sociale aussi, bien souvent relative à la valeur économique. Je perçois, au fond, que cette position n'a de valeur que relative, qu'elle ne reflète en rien ce que je vaux. Mais qu'est-ce que je vaux ? Selon quels repères ? L'inadéquation à soi est tout d'abord cette recherche perpétuelle de sa valeur au-delà de ce que propose l'Institution. Elle est aussi la recherche d'un lieu où être au-delà de ce que propose l'Institution. J'ai le sentiment que l'Institution ne me permet pas d'utiliser toutes mes capacités, je sens que je pourrais créer. Toutes les places que l'on m'offre sont interchangeables : ce sont toutes les mêmes et elles pourraient être occupées par n'importe qui. Je sens pourtant que je détiens une créativité, une énergie en propre. L'Institution ne m'offre pas de lieu où être pleinement. L'inadéquation à soi, c'est ce sentiment que ma pleine réalisation m'échappe sans que je ne puisse y faire quoi que ce soit. L'impuissance face aux problèmes qui m'entourent n'en est que l'autre face. De la même manière que je m'échappe à moi-même, le monde s'échappe à moi. Je sens au fond de moi, malgré moi, la coupure stoïcienne. Il y a des choses qui, semble-t-il, dépendent de moi : ma vie quotidienne, tout ce qui relève de la gestion de ma survie, de mon monde d'objets. Mais, au- delà, tout devient trop grand, tout m'échappe. Je me sens agi par des processus. Je me sens

dépendant du Marché (de la "conjoncture"), du bon vouloir du Pouvoir, deux choses qui semblent avoir des lois qui me sont extérieures. Je suis ramené à mon impuissance, à ma faiblesse. Je suis aliéné à une partie du monde

qui me surdétermine, et ceci de manière, semble-t-il, inéluctable ; je lui appartiens sans pouvoir m'en libérer. Je sens pourtant le lien entre mon activité quotidienne et ce qui se joue comme au-dessus de moi. Mais rien n'y fait. Comme il parait y avoir un écart irréductible entre ce que je suis et ce que m'offre l'Institution, il y a aussi un écart entre ce que je veux faire et ce que l'on me "montre" que je peux faire. Sentir que tout m'échappe, c'est sentir

ma fondamentale, c'est sentir tout l'écart entre mes rêves et ma réalité sordide. Sentir que tout m'échappe, c'est surtout se confronter à ce monde merdique qui nous est proposé, c'est être blessé tout en ressentant en soi l'énergie d'une guérison.

faiblesse

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Les mécanismes du Dressage. Tous ces sentiments ne viennent pas d'une nature éternelle de l'homme. L'homme se construit avec son monde. La base anthropologique est cohérente avec le reste du système. Nous sommes les produits d'une institution dont nous ne sommes pas la source, puisque nous l'héritons. La société instituée nous configure selon ses envies afin d'assurer son propre maintien. Ce sont ces "envies/tendances" qu'il s'agit maintenant d'évoquer. L'Institution nous juge, nous assigne des places, tout ceci afin que nous y restions. L'Institution se charge de

tout, afin que ce "tout" nous laisse indifférent. L'objectif semble être de faire que nous nous tenions "tranquille" : le bonheur factice du sage n'est pas loin.

Nous vivons ainsi le drame du jugement par l'Institution. L'Institution, par le biais du système éducatif, commence par me donner une valeur, un ensemble de qualification.Elle se dit fondée sur les critères du mérite, c'est-à-dire sur l'assiduité et la régularité du travail. Pourtant, intégré dans ce système, je constate mes échecs, bien que mes efforts n'aient pas été négligeables. L'institution scolaire me laisse alors le choix entre être deux options : être un crétin ou ne pas avoir assez travaillé. J'aurais alors tendance à choisir la deuxième option, touchant moins à mon essence. La paresse préférée à la stupidité. Mais au fond de moi, je sais avoir travaillé et ne pas être en tort de ce point de vue ; je me retourne sur moi- même : ne serais-je pas stupide ? l'institution scolaire actuelle est une machine à produire des individus qui se sentent limités, inadaptés, des individus peu sûrs des choix qu'ils font, des individus peu aptes à se lancer dans un Agir véritable, c'est- à-dire un Agir qui vienne de soi et dont on est assuré de la légitimité et de la nécessité. Et par là, peu aptes à la construction collective de mondes.

Ce jugement porteur de réification se voit aussi dans le travail. Nous mourons de notre transformation en objets, en instruments qui permettent d'assurer le bon fonctionnement du système de survie. Nous mourons de notre maintien dans une tâche que notre "qualification" surpasse, nous mourons de la présence des petits chefs : nous mourons d'accepter leurs ordres parce qu'ils sont "au-

dessus", sans aucune autre légitimité. Nous mourons d'ennui, de répétition, nous mour(r)ons de devenir des robots. La société du service est une société de serviteur : ce n'est pas en sortant de la chaîne que l'on perd ses chaînes. Nous mourons au sens où nous perdons toute une énergie utilisée à pure perte, nous mourons aussi pour l'Institution qui ne voit en nous qu'un instrument de plus et interchangeable. La société travailliste avec sa "valeur travail" et ses relents esclavagistes dresse à mener une activité salariée et à l'envisager comme le destin de tous. Et nous serions prêts, selon le "bon sens", à l'accepter. Nous sommes déjà morts dès lors que nous acceptons le travail comme une fatalité.

Dresser pour mieux résigner. La logique du Pouvoir se donne à voir. L'Institution construit des individus passifs, résignés à leur sort, tandis que le Pouvoir offre de lui-même l'image d'une Mégastructure autosuffisante et autonome. Il a ses "experts" du monde contemporain qui délibèrent entre eux des destinées de tous. Ils offrent l'image d'un réel complexe, qu'ils complexifient pour être seuls en mesure de le comprendre. Le Pouvoir est le spécialiste de l'avenir, celui qui voit à l'horizon et sait prévoir, celui qui donne ses oeuvres comme une fatalité. Ses erreurs doivent encore être effacées par lui. Nous sommes dressés à le laisser faire, à le laisser opérer dans l'indifférence car il est composé de "spécialistes" consacrés comme plus intelligents par leurs succès scolaires et professionnels (que l'on se souvienne de Valéry Giscard d'Estaing, "l'homme le plus intelligent de France"). Ils raisonnent bien souvent d'un point de vue "scientifique" (que nous permettra la science, que nous offrira l'économie, que nous dit la démographie) pour rendre des "vérités" indiscutables. On ne parle pas de ce que l'on ne connaît pas : "laissez nous faire et tout ira bien", voilà ce que nous dit le Pouvoir. Il nous offre un avenir technique, celle-ci se donnant également comme autosuffisante et autonome. Nous retrouvons là d'autres "experts", apôtres du progrès et de la modernité, qui nous offrent depuis deux siècles le paradis sur terre pour bientôt, à condition d'être prêts à faire des sacrifices. Comme le Pouvoir, la Technique semble s'orienter d'elle-même, répare ses propres erreurs, et trace notre avenir : on n'arrête pas le progrès.

Le Pouvoir nous enferme et tue notre créativité à travers l'?cole puis le travail et se donne comme seul détenteur de la clef de l'avenir. La Technique semble dotée d'une direction propre et inquestionnable. Le Pouvoir dresse la Subjectivité à se tenir à sa place et, avec la Technique, "se charge de tout". Que l'on s'attarde un peu, pouvons-nous vraiment aujourd'hui imaginer le monde dans vingt ans différent d'aujourd'hui, en dehors de nouvelles technologies "encore plus prometteuses pour l'avenir" ?

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La logique de consomation . Il reste l'énergie, la tendance à l'affirmation, dont nous sommes tous porteurs. Celle-ci ne peut être entièrement contenue par les mécanismes de dressage. Dans le tableau physiologique que nous dressons, c'est là qu'intervient la logique de consommation comme canalisatrice de nos énergies.

La logique de consommation a été bien souvent décrite. Je m'introduis dans le monde par la consommation. Je conçois ma consommation comme le moyen d'exprimer ma singularité. Je pense mes choix comme m'étant relatifs, conformes à ce je veux être. Les marques auront tendance, aujourd'hui à affirmer une identité, des valeurs. Acheter ces marques, c'est adhérer à l'esprit que montrent ces marques, c'est affirmer un ensemble de valeurs et de croyances. L'objet se fait révélateur identitaire, marqueur d'une appartenance à une certaine catégorie et aux pratiques correspondantes. Nous connaissons l'ostracisme dont sont victimes ceux qui ne détiennent pas les mêmes choses que les autres. Pas la même marque ou pas de marque du tout, pas les mêmes accessoires, pas les mêmes objets techniques (par ex. la console vidéo, l'ordinateur) : autant de principes de ségrégation. Je consomme pour exister aux yeux de tous, et ma consommation se fait le signe fondamental de ma différence. Mon identité se trouve dépendante de cette consommation comme celle-ci devient le seul moyen d'expression de ma Subjectivité. Au-

delà même de cette "nécessité" identitaire de la consommation, celle-ci devient le principal foyer d'investissement de mon énergie, de mes désirs, de mes envies. Plutôt que de tout quitter, je vais me faire quinze jours miteux à l'autre bout de la planète ; au lieu de parler à mon voisin, je vais dialoguer sur le web ; au lieu de m'occuper de mes enfants, je vais les emmener à l'école ou allumer la télévision. Je m'entoure de biens inertes, de moyens inertes pour lesquels je travaille comme un forcené. Je me sens dépendant de ma bagnole, du pétrole, de l'Etat, sans pouvoir un instant concevoir que ces dépendances font système, et que, parfois, ouvrir une brèche, c'est tout quitter. Par la consommation, et ma réduction au rang de consommateur, ma vie ne devient que l'amassement d'une foule d'objets résolument inutiles et de "moments de bonheur" qui ne sont là que pour me révéler mon ennui général ("je me suis vidé", "on oublie tout le reste",etc.) et la vacuité de mes investissements. A travers la consommation de biens ou de moments je cherche un lieu où être, un lieu où, enfin, je pourrais me séparer de mon mal-être, de ma disconvenance. Mais la facticité de ce que la consommation propose, et les désirs toujours renouvelés qu'elle "suggère" ne me ramènent qu'à mon inadéquation, à la fuite de ce que je suis.

Nous pourrions nous arrêter là, nous en tenir à critiquer la consommation comme goût pour le néant et l'insignifiant, telle qu'elle est largement décrite. Mais le réflexe de consommation dépasse le simple rapport à des objets ou à des moments. La consommation est une dimension fondamentale de notre rapport au monde. Nous sommes dans des stratégies d'attente, de choix selon des critères rationnels. Quand nous allons à la fac. Quand nous choisissons nos amis ou nos partenaires. Quand nous allons voter. Quand nous célébrons le service public. Comme des rôtis se demandant à quelle sauce ils vont être mangés. Nos relations amoureuses se résument à des échanges de service sexuel, nos engagements méritent toujours d'être revus selon la conjoncture, nos rêves se résument à un bout de sable chaud. Le réflexe de consommation entraîne dans des investissements auxquels nous ne tenons pas plus que nos chemises :

nous en changerons s'il le faut. Pour le Pouvoir, le consommateur, l'attentiste est une aubaine, ce qui lui permet de fonctionner. En

position de fournisseur, il saura orienter la population, la changer selon ses propres besoins. L'Institution permettra aussi, sous les labels du commerce équitable ou les associations citoyennistes de consommer de la résistance, de se faire une bonne conscience face aux misères-du-monde-que-l'on-oubliera- bientôt-il-faut-que-jeunesse-se-passe. Canaliser les refus dans des structures inefficaces. Offrir le "sérieux" qui conduira à la trahison. En position de demandeur, l'individu consommateur ne pensera jamais à effectuer quelque chose par lui-même, si convaincu que l'on a besoin de moyens et de pouvoir pour réaliser ce que l'on désire. Attendre, toujours attendre. Oublier ces désirs, les vendre aux premiers patrons, retourner dans l'ordre normal des choses. Mourir comme subjectivité, mourir comme puissance. Renoncer à l'intensité pour se masturber devant Loft Story et la blondasse en train de se faire niquer. Crever d'ennui pour ne s'être jamais lancé. Se trouver un bon maître pour éviter d'avoir à penser, agir, construire. La consommation nous fait oublier tout questionnement, tout engagement, tout désir profond, toute la nécessité de tout mettre en danger, toute la rage qui s'étouffera devant un film violent, toute l'exaspération des sentiments, toute la misère qui ronge cette société. La consommation, en introduisant des médiations, est la puissance de renoncement, le renoncement même. Critiquer la société de consommation, c'est critiquer cette société de citoyens qui rêvent, veulent vivre intensément et toujours s'en remettent à un cureton, un politicard, un psychologue ou un grille-pain.

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Le Dressage intégré. Nous sommes à ce moment où le dressage se fait nature, où la misère générale (nous ne parlons pas de misère économique, évidemment) ne gêne plus. Au moment où l'on est fier d'aimer la République, d'avoir accès au dernier portable, d'être responsable, de n'avoir jamais trompé sa femme, d'avoir bien fait son boulot et d'avoir travaillé toute sa vie, d'avoir un président qui a si bien su s'opposer aux américains, d'avoir réussi ? arrêter de fumer, d'avoir un pavillon de

banlieue et une bagnole allemande, d'avoir gagné une coupe du monde de jeu de balle, de s'être fait tout seul, d'avoir voté pour Jospin ou Chirac. Nous sommes à ce moment où l'on souhaite vivre le plus longtemps possible, faisant de la quantité le gage de la qualité, à ce moment où l'on aime la salope policière. Le dressage et la logique de consommation ont su insuffler les désirs les plus faibles, les envies les plus insignifiantes, les attitudes les plus semblables, les scandales les plus éphémères, les goûts les plus fades. Nous assistons à la mort de la fureur, de la rage, de la lutte, canalisés dans les sports extrêmes ou les matchs de foot.

Il y a cette exigence de sécurité. Nous entendons les citoyens crier à la sécurité du travail, tandis que le gouvernement s'échine à faire passer la répression pour une lutte pour la sécurité. Nous avons fait remarquer que l'incommunication et la peurpouvaientêtre reliées dans un même sentiment de l'absence de communauté. La demande de sécurité est la conséquence (ou la cause, mais peu importe, car tout s'institue simultanément) de la Séparation des individus, qui génère le sentiment d'un écart radical par rapport à l'autre. L'individu sécuritaire est celui qui se conçoit comme une cellule libre dont la trajectoire ne doit être bouleversée par aucune autre. Tout doit être réglé pour que j'ais à supporter le moins possible les incidences des autres sur ma vie, pour que je puisse suivre "mon petit bonhomme de chemin". Le flic est censé m'éviter tout contact négatif avec les autres ; les caméras de vidéo-surveillance sont là pour m'indiquer que je dois rester séparé. L'individu sécuritaire peut ainsi "consommer sans entraves", sûr de ne jamais être en situation d'un Agir spontané injustifiable, sûr de pouvoir se complaire de lui-même et de sa misère, tout en plongeant les autres dans l'indifférence. La sécurité, c'est l'absence de surgissement, l'absence de déviation possible. L'individu sécuritaire a besoin de connaître les risques (prévisibles) afin de s'assurer, il souhaite abolir le danger comme surgissement toujours possible d'une catastrophe. L'idéal sécuritaire, c'est l'idéal d'un maintien du Même, de la Fin de l'histoire. L'idéal sécuritaire est un idéal mortifère. La vie est essentiellement surgissement de nouvelles directions, création, émergence de nouveau. La vie est un espace où des rencontres peuvent

avoir lieu, où des liens peuvent être ébauchés. Persister dans sa vie, c'est détenir la possibilité de tout changer, de tout reprendre, de tout refaire, c'est s'ouvrir et se jeter dans l'inconnu, l'immaîtrisable, l'incalculable. A l'inverse, l'idéal sécuritaire ne produit qu'absence de changement, il est négation de la vie.

Cela se retrouve au niveau du rapport au corps. Ou nous devenons de grands réservoirs à frites ou nous nions sans arrêt nos besoins physiologiques, nos goûts, nos désirs pour atteindre cet horizon publicitairement tabassé de l'individu lisse, du corps beau comme une cuisse de poulet sous emballage plastique. Nous nions nos goûts alimentaires au profit d'une pseudo-maîtrise exclusivement rationnelle de notre corps, d'une peur du cholestérol ou de l'appel de la vitamine. Nous nous percevons comme des robots dont nous devons assurer l'entretien. Nous technicisons notre rapport au corps et remettons aux médecins et autres spécialistes le soin de juger de notre santé et des divers régimes qu'il faut que nous ayons. Nous pensons notre corps sous le mode d'un capital. Capital Santé, Capital Beauté : emmagasinons afin de ne pas perdre notre rang sur le grand marché des relations humaines. Devenons les managers de nos vies, vendons-nous sur le marché du travail comme nous nous vendons dans l'espace public auprès de tous. Le dressage a su nous séparer à ce point que l'espace social n'est devenu qu'un marché. Fin de la grande comédie du monde, place au grand marché du monde. Nous nions notre singularité, nos envies, notre vie, tout cela pour "vivre plus et plus longtemps". Autant dire qu'il s'agit de mourir avant la mort matérielle.

Nous pourrions, enfin, revenir au citoyen, la plus grande figure de la misère du monde contemporain. Il est la figure de l'acceptation du monde, la figure de l'inertie la plus totale, le but de l'abrutissement. Le citoyen s'engage pour le maintien du monde actuel, relaie le Pouvoir qu'il dit combattre. Il souhaite incarner la figure du petit contre le grand, celui qui, par sa voix (électorale ou non) compte dans la marche du monde et souhaite qu'on lui rende des comptes. Le citoyen est le comptable du Pouvoir, celui qui lui tire les oreilles quand il fait des écarts. Il recherche l'harmonie, le calme des passions et des puissances. Il recherche la fraternité, la paix, la victoire de

l'amour sur cette étrange catastrophe partout présente, partout active. Il est la figure de l'isolement et clame son pouvoir en tant qu'être isolé. Il assure le maintien médiatique de la dissymétrie Pouvoir/Subjectivité. Il incarne l'inefficacité totale, l'impuissance totale face à l'ordre des choses. Il est le plus puissant symbole de la nécessaire résignation devant la toute puissance de la société instituée. Il a intégré le devoir de légalité, l'ordre des choses, le fonctionnement du monde. Incarnant l'être raisonnable, usant du bon sens comme ses adversaires, il ne fait que leur montrer la voie pour mieux dominer. Que l'on pense aux 37,5 pour tous et au maintien du service public. Que l'on pense à "l'autre mondialisation". Que l'on pense aux indignations miteuses. Il faut attendre, changer les structures petit à petit, donner un visage humain au rapport Nord/Sud, profiter de luttes des générations précédentes et aller voter. Le réalisme est l'arme des faibles contre une réalité qu'ils ne veulent pas entamer, reconstruire. Justification du laisser- faire et de la vie pourrie. Renoncement à affirmer sa puissance et sa force.

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Avant la suite. Nous écrivons dans l'urgence. Nous voulons enfin vivre, tirer au clair notre participation au maintien de la société instituée pour y mettre fin. Sortir de la logique de survie, sortir de l'attente et de la consommation, sortir du marché des relations humaines, sortir de cette grande union négative et résignée vers le bonheur médicalisé, aseptisé et froid qu'on nous propose. Nous réaliser tout de suite, afin d'en finir avec la mort qui nous entoure, que l'on retrouve au fond de nous comme d'autres y trouvaient des flics à buter. En finir avec la mort, le renoncement, le dressage, l'ennui, pour préférer l'intensité. Nous sommes à ce moment où, de manière fragmentaire, la Communauté se construit. Elaboration de mondes strictement hétérogènes à l'Institution. Stratégies de désertion. De destruction. De création. Une communauté nouvelle dans laquelle je peux cesser d'attendre, et vivre intensément.

François et Vincent A.