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PRÉFACE

LA NON-VIOLENCE – UNE UTOPIE ?

« L’homme a réalisé de formidables progrès scientifiques et techniques et pourtant il est resté le même que celui qu’il était il y a des milliers d’années : batailleur, avide, haineux et plein de douleur. » (Jiddu Krishnamurti)

Dans une société hiérarchisée voire autoritaire, parmi des individus employés à leurs intérêts propres, un homme non- violent et adepte de la « participation » a-t- il une chance de se faire entendre ? Vivre hors de la violence, c’est bannir de sa vie quotidienne toute forme de mépris et d’agressivité, et cela implique une posture intérieure dont le principal trait est le respect d’autrui. Aux antipodes, la haine et l’égocentrisme détruisent tout sur leur passage et ne connaissent aucunes limites. En quelques instants ces fléaux peuvent réduire à néant un travail de reconstruction de plusieurs années. La haine abolit toute règle.

La non-violence en revanche demande un long processus d’apprentissage : il faut d’abord se convaincre de son bien- fondé, s’en imbiber, apprendre à s’en servir et l’appliquer. La principale difficulté réside dans la pénurie d’environnements adaptés. Les problèmes commencent souvent dans la famille, ils se poursuivent à l’école, lieu qui ne contribue guère à la non- violence au contraire puisque c’est là que les rivalités préfigurant les querelles de carrière se mettent en place. Dans de telles circonstances, un adulte progressant seul avec ses intentions non-violentes devra repartir de zéro. Ce «drôle de type » s’entendra dire puis apprendra à ses dépens qu’on n’a que faire des empêcheurs de penser en rond de son genre, et que d’ailleurs son comportement est franchement déplacé. Il fera l’expérience de la pitié ou de l’agressivité verbale de son proche entourage. Son ascension sociale sera mise en péril, bientôt ce «redresseur de torts », cet utopiste, sera marginalisé. Nous devrions tous nous demander, comme dans En attendant Godot de Samuel Beckett ce ce qu’il adviendrait de Ki s’il revenait. Les choses se passeraient-elles autrement qu’il y a 2000 ans ? Toutes les paroles de Jésus sont passées à la postérité. Et pourtant il serait aujourd’hui comme autrefois un empêcheur de tourner en rond, un redresseur de torts, un écolo, un assembleur de nuées dans notre monde dominé par le matérialisme. Certes, nous ne le tuerions pas, ce serait trop voyant et nous n’avons pas besoin de martyres : nous ferions en sorte qu’il ne soit pas crédible, nous le déclarerions fou. Le problème se réglerait ainsi de lui- même.

Tant qu’on refusera systématiquement d’écouter et de respecter ceux qui refusent l’agressivité et la violence, aucune culture de la tolérance ne pourra s’établir et s’épano uir. Pourquoi refuse-t-on d’écouter ? Par pure intolérance, par ignorance, sentiment de culpabilité ? À vous de juger

Certains lecteurs trouveront le présent ouvrage trop théorique, ou utopique, ou irréaliste. Mais j’avais envie de faire briller le soleil malgré la pluie et de peindre un arc-en-ciel. Que ceux qui veulent bien me suivre dans cette exploration ouvrent leur cœur et cherchent leur soi. La nature est une source d’inspiration intarissable.

Deux itinéraires principaux s’offrent à celui qui part à la recherche de soi : l’illumination mystique et le renoncement à toute domination sur ses semblables. J’ai choisi la deuxième voie. La première étape de ce voyage révolutionnaire est le respect dévolu à tout être humain, porteur comme moi d’une étincelle divine. Je vous passe le relais.

INTRODUCTION

« Au fond, ma propre ‘sphère de conscience’ ne me renseigne en rien sur la réalité elle-même : ma connaissance du monde se réduit aux idées que je m’en fais » (Jean Guitton).

Le monde où je vis est une réalité personnelle qui ne vaut que pour moi. Il m’influence et me façonne, me fait ce que je suis et ce que je deviendrai. En moi comme en tout homme sommeillent des forces insoupçonnées qui me permettent d’affronter mon destin et de peser en bien et en mal sur le cours des choses, d’apprendre à apprendre, d’explorer mes dons et de les cultiver, d’observer et d’essayer de comprendre les mécanismes de base du comportement humain.

Les réflexions que je soumets ont pour ambition d’apporter aide et inspiration dans un environnement sans certitude. Je ne propose pas une démonstration scientifique ou théologique parfaite qui tiendrait compte des plus récentes découvertes. Je tiens seulement à exposer des idées, des principes, mon vécu dans un univers qui ne cessera de me surprendre. L’origine et le sens primaire de la vie se révèlent à quiconque n’a pas encore désappris en toute modestie à s’étonner, à se remettre en question, à quiconque n’a pas encore perdu sa capacité de discernement à force de gesticuler autour du Veau d’or. L’action d’une entité originaire se perçoit intuitivement mais il faut que les yeux voient, que les oreilles entendent et que l’esprit comprenne. Ce « mystère suprême » est toujours et partout perceptible, dans la chaleur du rayonnement solaire, dans la magie d’une sonate pour piano, dans les rouages complexes du système immunitaire de l’organisme, mais aussi dans le regard d’un être humain.

« Je suis la lumière, celle qui est sur eux tous. Je suis le Tout, et le Tout est sorti de moi et Tout est revenu à moi. Fends le bois : je suis là ; soulève la pierre et tu m’y trouveras ! » (Thomas 81)

2000 ans après sa mort, la personne de Jésus nous fascine encore à tel point qu’il fait la une des magazines. Pas une semaine sans la sortie d’un nouvel ouvrage sur l’un ou l’autre aspect de sa vie, de son enseignement, de son rayonnement. Mais souvent c’est sur le personnage historique que ces écrits se focalisent, on s’efforce de découvrir la preuve de son existence. Comme si seules les paroles de celui dont on peut démontrer la présence sur terre ont un poids. Mais comment retrouver les traces réelles et matérielles de quelqu’un qui a vécu il y a vingt siècles et a été exécuté comme un criminel ? Que changeraient de telles preuves à la parole écrite ? Fait-on tort au message d’un homme si c’est un autre qui le couche sur parchemin ? Même si la parole écrite ne correspond pas exactement à la parole dite, n’est-ce pas le sens du texte qui importe ? Tout ce qui a été écrit et sera écrit a sa propre valeur, il suffit de distinguer le bon grain de l’ivraie.

« Par les choses que je vous dis, ne reconnaissez- vous pas qui je suis ? » (Thomas 48) Jésus lui- même nous donne la clé. Et le débat sur l’historicité de Jésus ne répond pas aux nostalgies et aux craintes de nos contemporains.

L’Église elle- même est-elle claire dans son interprétation de la «Bonne nouvelle » ? Elle semble ne pas être en mesure de délivrer de manière convaincante l’essentiel de l’enseignement du Christ. Elle attribue une importance disproportionnée à des choses

accessoires telles que la consécration de 44 nouveaux cardinaux et leurs somptueux habits.

Mes réflexions portent directement et indirectement sur l’impact du message de Jésus le Christ au XXI e siècle. Je m’efforce d’interpréter les paroles du Christ dans leur relation à notre monde d’aujourd’hui et de ressentir leur sens profond par une approche systémique et globale. 2000 ans plus tard, elles représentent la quintessence de la révélation,

ne

commandements et des interdictions mais d’un engagement consenti et de libre-arbitre. Jésus n’en appelle pas à la résurrection des morts, il dit la joie de vivre parmi ses semblables, il soutient les pauvres et ouvre sa communauté aux exclus. Jésus montre de la compassion pour les pécheurs et dans le même instant indique une solution pour sortir de l’erreur. Il ne menace pas le « pécheur » de damnation éternelle. Il s’exprime rarement sur les péchés « humains », ceux de la «chair ». Pour le Christ, le plus terrible blasphème est celui contre l’esprit, l’hubris qui consiste à se prendre pour Dieu, à se révolter contre l’Esprit Saint. Le Christ ne parle pas de religion ni de spiritualité mais d’amour et de transcendance : l’amour parce qu’il est la quintessence de son message et la transcendance parce qu’elle est une voie permettant à l’homme de s’élever vers son père en esprit.

des

l’essentiel

du

christianisme.

Le

Christ

parle

d’une

Église

pas

régie

par

Personne qui ne s’éprouve en toute honnêteté ne pourra ignorer l’égocentrisme auquel il est en proie au tréfonds de son être. Dans la conscience de l’homme occidental prends corps un dévoiement des valeurs, certes lent mais en progression. Nos objectifs ne sont plus aujourd’hui liés à des modèles séculaires, le matérialisme domine de plus en plus. Nos canaux de perception visuels et auditifs sont sursaturés d’informations les unes utiles, les autres, et c’est la grande majorité, superflues, qui nous obligent à opérer constamment une sélection des plus compliquées. Naturellement, parmi cette foule d’informations qui nous submergent, les images et les modèles vains, les icônes simplistes ou radicales pullulent, et la probabilité que nous n’en retenions, consciemment ou non, que la partie la plus régressive est élevée. Ce processus a pour conséquence larvée que les nouveaux modèles se superposent aux anciens ou les refoulent. Et les nouveaux « idéaux » de notre monde occidental sont de plus en plus souvent l’appât du gain et du pouvoir, l’égomanie, le rêve d’une réussite facile, rapide, même éphémère, d’un succès d’esbroufe. Dieu était déjà mort pour ceux qui ne croyaient pas en Christ, et voilà que maintenant le Christ disparaît progressivement de la conscience des chrétiens eux- mêmes - le lien à la transcendance s’étiole. La relatio n «personnelle » au Christ est moribonde, cachée sous une épaisse couverture matérialiste, la dimension spirituelle est étouffée. Qui aspire encore à la transcendance ? Et pourtant de mémoire d’homme on en appelle à Dieu, à un Dieu « personnel », et les adeptes d’autres religions ne sont pas épargnés… La guerre en Irak en est l’une des plus récentes péripéties : le Dieu de Bush contre l’Allah de Saddam. Évidemment, ces dieux « personnels » sont la chasse gardée des hommes d’Etat

En réaction à la polarisation du matérialisme exclusif, nombreux sont encore ceux qui éprouvent un puissant désir d’une vie autre, d’une vie où s’appliquerait une nouvelle échelle de valeurs dont les maîtres mots seraient la solidarité, la tolérance, l’humanité et l’amour. Eric Fromm distingue ces deux sphères comme celle de l’avoir et celle de l’être.

Le monde de l’être est- il la manifestation visible du royaume de Dieu ? L’homme d’aujourd’hui est- il capable de trouver un chemin vers ce monde de l’être ? Les hommes de l’être seront-ils pris au sérieux dans un univers matérialiste, ou seront- ils traités de fous ?

Le Nouveau Testament et toute une série de textes apocryphes relatent, avec quelques variantes, les paroles de Jésus le Christ, son message, son appel aux hommes. Trois notions fondamentales s’en dégagent, trois domaines essentiels. Toujours d’actualité, ils se réfèrent à la volonté de Dieu d’étendre pour les hommes et avec eux son royaume sur terre et peuvent se résumer ainsi :

- Apprendre à comprendre le sens et la fina lité du scénario divin sur terre

- Apprendre à reconnaître et à percevoir le rôle qui est le nôtre dans le « monde de l’être »

- Chercher le chemin de la connaissance en engageant un processus de renouvellement spirituel.

À Nicodème lui demandant comment un homme peut- il voir le royaume de Dieu, Jésus répondit : À moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Le Christ exige donc de l’homme ni plus ni moins qu’une seconde naissance, une re-naissance en l’esprit qui permettra de comprendre ses paroles et de les suivre.

La théorie de l’évolution décrit le processus de l’évolution physique des êtres vivants. Une théorie de l’évolution de la conscience pourrait ouvrir des perspectives sur l’avenir de l’humanité. En effet, le potentiel mental de l’homme est immense et de récentes publications indiquent qu’une infime partie seulement des capacités du cerveau humain est utilisé. Les avancées scientifiques et techniques de notre ère de l’information sont inouïes :

c’est un facteur déterminant de l’extension de nos capacités mentales. Le réseau Internet accroisse d’une manière inédite les possibilités d’un accès facile au savoir stocké et aux informations de toutes sortes. L’homme futur pourra délaisser l’accumulation de savoir et s’adonner davantage à la réflexion qualitative.

Au fil des discussions que j’ai pu avoir en préparant mon sujet sur la seconde naissance, j’ai régulièrement constaté l’intérêt que les femmes lui portaient. L’univers masculin y était beaucoup moins réceptif ; prisonniers d’une culture plus orientée sur leur carrière (« Men no longer have jobs, but jobs have men »), les hommes tiennent le plus souvent ce

genre de préoccupation pour accessoire, superflu et par conséquent inintéressant. Les qualités plus intériorisées de la femme, leurs aptitudes innées, intuitives sont davantage en éveil que l’homme habitué à raisonner. Néanmoins, c’est à deux, en « duo » et non chacun

doivent chercher dans un respect mutuel leurs chemins

de

son

côté

qu’ils

complémentaires.

Il n’existe pas de recette standard ni de formule miracle qui ouvre la voie vers le soi et la seconde naissance : à chacun de trouver la sienne. « La sagesse est rayonnante et immuable, quiconque l’aime la découvre vite, et quiconque la cherche la trouve. Elle se montre aussitôt à ceux qui la désirent » (Weish 6, 12-13). Pourtant, quiconque est en quête devrait s’appuyer sur des principes fondamentaux, chercher le chemin de la source, de l’origine, et non pas se complaire dans l’évidence, l’accessible aux sens, le superficiel. Il doit constamment se remettre en question, apprendre à être libre et à respecter la liberté d’autrui. Et surtout, il doit s’éduquer dans l’art d’aimer, sans cesse se redresser et progresser sur la voie des valeurs vraies, développer aussi une saine confiance en soi, faute de quoi il ne pourra faire confiance à ses semblables. Il doit être incorruptible, dans tous les sens du terme, aux choses matérielles comme aux séductions intellectuelles.

L’homme en quête de soi doit passer par l’école de la vie, s’éduquer soi- même à discerner l’essentiel, à éliminer le superflu, à reconnaître son soi, à se cultiver en tant qu’individu autonome. La plupart de ceux qui cherchent, et tout être est à un moment ou à un autre de sa vie confronté à ce défi, échouent devant la complexité de la tâche : ils se satisfont d’un dolce farniente intellectuel. Quiconque n’est pas capable de tirer la leçon des revers essuyés, et de se corriger, ne saura pas lancer au moment venu le processus d’apprentissage décisif.

Nous avons tous besoin des autres pour les aimer et en être aimés, besoin de compagnons qui, passant outre leurs intérêts égoïstes, nous soutiennent en toutes circonstances, croient en nous et nous donne foi en nous- mêmes, et pour lesquels nous pouvons faire de même. Accompagner, c’est simplement être présent et proposer son aide et son soutien, sans rien attendre en retour. Celui qui est en quête doit donc aussi être pour un autre guide et compagnon.

À l’aube de l’ère de l’information, les signes d’une évolution de la spiritualité se multiplient : il semble que l’humanité se trouve à la veille d’une seconde naissance en esprit, au seuil d’un nouvel univers de potentialités. Et c’est la femme qui donne la vie et elle aussi qui détient la clé de la naissance spirituelle.

Le présent ouvrage a été écrit spécialement pour celles qui, au fond d’elles- mêmes, ont toujours su intuitivement quelle était leur mission. À mon avis, elles en sont toutes conscientes.

PREMIER THEME

OÙ EN SOMMES-NOUS AUJOURD’HUI EN MATIÈ RE D’ÉCONOMIE ET DE SCIENCE, D’ÉGLISE ET DE FOI ?

Nous sommes confrontés à d’innombrables défis économiques, environnementaux et sociaux ; pour les relever, il n’y a pas d’autre solution que de substituer à l’ordre économique actuel, à croissance linéaire , un ordre écologique. La croissance n’est toutefois pas le seul facteur de risque : il arrive que certains responsables d’entreprise, tenus de présenter des résultats mirobolants de trimestre en trimestre, aillent jusqu’à publier des bilans falsifiés et conduisent leur société à la faillite. Les PDG sont des monarques absolus qui s’octroient des revenus prestigieux quelle que soit l’issue de leur action, voire que l’on dédommage de leur incompétence par des indemnités vertigineuses. Les grands patrons manquent d’éthique et de morale. Un ordre économique fondé sur des principes écologiques et non plus seulement sur le profit pourrait rééquilibrer la balance. La société de l’avenir devra se fonder sur une philosophie écologique et non plus sur l’économie sociale de marché. Il faut qu’à l’économie de marché sociale et écologique succède une écologie sociale de marché : ce seul changement de point de vue contribuera déjà pour beaucoup à objectiviser le débat sur l’avenir de la planète. Tous les acteurs de l’économie doivent être convaincus de la nécessité de recentrer leur industrie sur l’écologie. Il incombera aux gouvernements de surveiller les activités économiques en fonction des nouveaux critères, non par le truchement d’une administration pléthorique, mais au moyen d’organes de contrôle adaptés, internes et externes.

Le « combustible » de l’économie est la recherche, qu’elle soit fondamentale ou appliquée, ainsi que l'innovation le développement de nouveaux produits et de nouvelles méthodes. On oublie trop souvent que ce sont les ingénieurs et les hommes de science qui bâtissent l’avenir, et non les juristes, médecins, hommes d’affaires, juges, commerçants ni généraux. Les enseignants et les éducateurs, tous ceux qui encadrent la formation des jeunes et des adultes, sont également les piliers de l’avenir. Les scientifiques étudient les lois de la nature et en décrivent toute la rigueur. D’évidence, les constantes naturelles sont les pierres angulaires de l’univers. L’étude des sciences nous a permis d’établir les principes de la transformation de la matière en énergie. Nous savons maintenant quelles sont les incroyables quantités d’énergie potentielle qui dorment dans la matière brute. Si les décideurs politiques se sont servis de l’énergie atomique à des fins militaires, cela n’en amoindrit pas pour autant le mérite des chercheurs qui ont découvert ces principes et les ont correctement formulés. Depuis toujours, l’Église entretient avec la science un rapport difficile. Giordano Bruno, Galileo Galilei, et plus récemment Hans Küng Teilhard de Chardin ne sont que quelques- uns des noms sur lesquels la position hostile de l’Église catholique s’est cristallisée. Aujourd’hui enfin, après des siècles de désaccords entre la Science et la Foi, une trêve était en vue. La croyance en un Dieu créateur et la confiance en la science ne semblaient plus mutuellement s’exclure. Dans l’Encyclique « Fides et Ratio », l’Église a tenté un compromis : « La Foi et la Raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité. » Pourtant, à l’analyse, il apparaît que cette Encyclique n’est, elle aussi, qu’une déclaration du bout des lèvres. La curie aurait pu intégrer dans sa position conservatrice certaines réflexions d’Albert Einstein sur la question de Dieu, peut-être en aurait-elle tiré plus de raison. L’attitude négative de la curie dans le conflit entre la foi et la raison pose problème à ceux qui sont engagés dans la science et la technique. L’écart croissant entre l’Église d’une part et d’autre part la réalité du monde

d’aujourd’hui conduit à une diminution constante de l’intérêt pour les questions de la foi. Les écrits de Jean Guitton, de Jean-Marie Pelt, d’Ilya Prigogine et de Luc Ferry, mêmes s’ils partent de points de vue différents, traitent de la relation entre la foi et la technique.

En tant qu’institution, l’Église s’est maintenue pendant deux millénaires. Le Pape, représentant de Dieu sur Terre, est aujourd’hui encore une référence de poids en matière de morale. Pourtant, la foule des fidèles se réduit, les catholiques croyants vieillissent, on croit assister à la fin d’une ère. L’amélioration drastique des conditions matérielles de la population ainsi que les progrès vertigineux des sciences et des technologies ont mis Dieu et ses « représentants » sur la touche. La «grande » réforme de l’Église se fait attendre et restera probablement un vœu pieux. Le péché, la souffrance, la mauvaise conscience ne se vendent plus. A l’inverse, précisément à notre époque, le message de Jésus est espérance, motivation et joie. Il est porteur de richesse et de délivrance pour peu qu’on essaie de le comprendre.

LE MONDE OÙ NOUS VIVONS

Dans notre hémisphère, les événements de la Deuxième Guerre mondiale ont été à l’origine d’une profonde césure. Leur impact ne s’est pas limité à l’espace politique : ils ont eu des répercussions dans tous les domaines.

L’héritage du conflit armé s’est soldé à l’instant zéro par des champs de ruines au plan matériel, et un profond désarroi au plan idéologique. Vu la situation initiale, les prémisses ne semblaient pas vraiment favorables à la reconstruction. Pourtant, on constate rétrospectivement que la remise en état des régions sinistrées a été étonnamment rapide et efficace, grâce notamment à l’aide des Alliés.

Ces phénomènes, qui se sont déroulés à l’échelle mondiale, ne sont pas restés sans effet sur le nouvel ordre économique qui émergea dans les années d’après-guerre en Europe de l’Ouest. Deux alternatives se présentaient : une économie dirigiste ponctuée par des « plans » d’une part, et d’autre part une économie libérale. Le processus de décision devait pourtant s’avérer plus difficile que prévu parce qu’il soulevait des oppositions de caractère idéologique. Dans les démocraties occidentales, le camp socialiste d’obédience marxiste n’était pas prêt, à l’époque, à reconnaître les lacunes de l’économie dirigée ou planifiée.

1. Au commencement était l’économie sociale de marché

A l’Ouest, on était réticent à l’encontre de l’économie de marché de tendance libérale. L’entière liberté de contracter, la concurrence illimitée, le libre jeu de l’offre et de la demande et le refus de toute intervention de l’Etat dans la vie économique semblaient relever de la doctrine du « laisser faire ».

C’est à l’économiste allemand Walter Euken que l’on doit d’avoir réconcilié des points de vue fondamentalement opposés en donnant, en 1948, une impulsion décisive. Représentant de l’école de Fribourg, il est considéré comme le père de l’ « économie sociale de marché ». D’autres initiatives venant de l’environnement démocrate chrétien (CDU), et en particulier des professeurs Ludwig Erhard et Muller-Armack ont, à la même époque, apporté des correctifs déterminants. L’économie sociale de marché prenait une valeur nouvelle. Elle ne reposait plus seulement sur une affirmation des libertés. Le législateur l’insérait dans un cadre prédéfini, visant à limiter les distorsions de la concurrence induites par les ententes, monopoles ou cartels. Des ajustements comme la répartition de l’impôt et la couverture sociale lui conféraient en outre une dimension politique ; l’institution de ces garde-fous garantissait une plus grande justice de l’économie libérale.

Le signal de départ de ce qui allait devenir le miracle économique allemand était donné. Pourtant, dans un premier temps, l’économie sociale de marché a rencontré une résistance acharnée de la part des partisans de l’économie planifiée et de l’économie dirigée, tant sur le plan politique que syndical. Sa mise en œuvre déclencha des conflits très durs allant jusqu'à la grève générale – et puis la raison prit le dessus.

2. Le développement vers une économie sociale et écologique

Au fil du temps, les structures du pouvoir économique se sont profondément modifiées. Autrefois les propriétaires des usines, parfaitement identifiés, étaient aussi les détenteurs du pouvoir de décision et ils dirigeaient leur entreprise ; aujourd’hui ces compétences sont aux mains du management de grands groupes industriels.

On voit dès lors quels sont les problèmes et les difficultés inhérents au passage de l’économie sociale à l’économie écologique. Les entreprises et les gestionnaires sont, comme les effectifs, intégrés dans un vaste environnement qui, de fait, n’englobe pas seulement l’air, l’eau, le sol et la nature, mais aussi les hommes. La pensée écologique est donc nécessairement complexe. Elle concerne le long terme, elle vise non pas des résultats immédiats mais des objectifs plus lointains.

Il y a là matière à conflit. Le management moderne pense le plus souvent à court terme, veut des résultats immédiats. Avant tout, le profit doit être rapide : les projets de longue haleine sont repoussés, les sources potentielles de risques sciemment refoulées, les contraintes environnementales souvent négligées. Les industriels espèrent que les conséquences de pollutions temporaires passeront inaperçues ou qu’on ne pourra les obliger à les corriger. L’autorégulation est, selon eux, incompatible avec les principes économiques et technologiques dont le seul but est, à brève échéance, l’augmentation des bénéfices. Ils considèrent la croissance comme une fin en soi.

Le fait que le progrès ait jusqu'à maintenant été mesuré uniquement à l’aune du produit national brut est tout à fait symptomatique de la légèreté avec laquelle les questions cruciales sont traitées. Fritjof Capra, physicien nucléaire américain, dit avec raison que la richesse d’une nation ne doit pas être mesurée seulement par le PNB car « toutes les activités économiques liées d’une manière ou d’une autre à une valeur monétaire sont additionnées tandis qu’on oublie les aspects non monétaires de l’économie. Les coûts sociaux qu’engendrent les accidents, les litiges et les dépenses de santé sont portés à l’actif du PNB. La formation est encore souvent considérée comme une dépense et non comme un investissement ; les travaux domestiques et les biens qu’ils génèrent ne sont pas comptabilisés. »

Pour être encore plus clair : un accident de voiture se produit au Luxembourg, le véhicule est fortement endommagé mais réparable - les coûts

de la réparation sont portés à l’actif du PNB luxembourgeois. Si en revanche il faut acheter un nouveau véhicule, que celui-ci est importé, de France par exemple, le prix d’achat du véhicule est porté à l’actif du PNB français. Ces exemples montrent combien arbitraire est le choix des critères de calcul.

Ce type d’écriture comptable est encore plus aberrant si on le considère du point de vue écologique. Le progrès n’est pas que la seule addition de prestations monétaires. De nombreuses valeurs, sentiments, services, sont disponibles gratuitement, voire sans contrepartie. Pourquoi exclure arbitrairement ces actifs du produit national s’il est avéré sans contestation possible que la richesse d’une nation ne se mesure pas seulement à ses biens économiques mais aussi à ses femmes et à ses hommes, ainsi qu’à son environnement ?

Pourquoi ne serait -il pas possible d’établir un bilan écologique puisque d’autres données très diversifiées peuvent être saisies par des mécanismes complexes ? Le fait que de nombreux pays industrialisés n’aient pas encore été capables d’établir un inventaire des nuisances ne signifie nullement que l’entreprise est impossible.

Il en va de même de notre engagement envers les populations vivant à l’extérieur de nos frontières géographiques, et plus particulièrement dans les pays du Tiers et du Quart Monde. Les obligations que nous avons en tant que pays riche sont quantifiables, et nous ne pouvons nous y soustraire.

Les données économiques et sociales ne fournissent qu’une vague idée de la réalité et elles resteront lacunaires tant que les termes de notre engagement solidaire seront éludés. Le tableau de la réalité ne peut être complet que si les secteurs étudiés sont intégrés dans leur environnement. Il ressort de ces observations que, de par sa nature, l’écologie doit régir l’économique et le social, et non l’inverse.

3. L’écologie sociale de marché rétablit la situation.

Les progrès réalisés sont considérables. L’opinion publique, surtout dans les pays industrialisés, est très sensibilisée aux questions environnementales. Elle réagit de plus en plus vivement non seulement aux nuisances mais encore au gaspillage des ressources. Grâce à elle, des ministères de l’environnement ont été créés, le principe pollueur payeur a été institué, les contrevenants doivent s’attendre à des sanctions plus sévères ; les citoyens sont responsabilisés, ils commencent à utiliser les matières premières avec circonspection et à les recycler. Aujourd’hui, les entreprises mettent d’importants moyens financiers en œuvre pour éliminer et neutraliser la pollution.

Il n’en reste pas moins que dans la hiérarchie des valeurs du système économique mondial, la composante écologique, autrement dit l’homme et la nature, perdent constamment du terrain. Or, il faut que l’homme et la nature soient des partenaires à égalité avec le capital, il faut qu’au XXI e siècle le chemin choisi soit celui de l’écologie sociale de marché. Sinon, le capital restera le facteur déterminant des processus économiques.

Dans Der ökologische Jesus (« Jésus l’Ecologiste ») publié récemment en Allemagne, Franz Alt défend une thèse selon laquelle la survie de l’humanité dépend d’un renversement radical des valeurs intellectuelles et spirituelles, de l’avènement d’une écologie éthique. Un tel comportement présuppose un revirement complet de notre mode de pensée, la volonté de chacun d’agir en conséquence, dans tous les domaines : énergies solaire et éolienne, réorganisation des transports, ressources hydrauliques, et enfin une agriculture adaptée à la création. Franz Alt fait confiance à la création et à toutes les forces vives qui lui sont inhérentes ; il décrit ce processus comme une « re-naissance » de la conscience – à un autre niveau, c’est quelque chose de similaire à la « seconde naissance ».

Nicolas Hulot (HN) quant à lui définit l’éthique écologique comme un mouvement de solidarité avec l’avenir. La production industrielle écologique doit être liée à l’idée d’un recyclage permanent permettant de réduire le volume des matières premières mises en œuvre. Le défi du XXI e siècle est de redéfinir le progrès, «pour léguer aux générations qui viennent une Terre agréable à habiter ».

Il faut donc que les décideurs économiques soient les chefs de file d’une pensée renouvelée et orientent leur action sur des principes éthiques qui fournissent effectivement l’indispensable schéma d’orientation.

Le gestionnaire de l’avenir doit être capable de penser « en réseaux connectés ». Il incombe à l’homme politique de le guider : dans l’écologie sociale de marché, ils sont l’un et l’autre responsables. L’écologie implique le lien indéfectible de l’homme et de la nature, la coexistence dans le respect mutuel. Il faut contester à l’économie sa priorité sur l’écologie. N’est-ce pas une utopie qui mérite bien d’être tentée ?

4. L’éviction des non-adaptés est dans la logique de la mondialisation

Tant que l’homme n’était pas capable de se mesurer aux forces de la nature,

de modifier ou d’inhiber leurs effets, la coexistence homme-nature se déroulait dans une certaine harmonie. Il y a certes toujours eu des guerres et des tueries mais les maux que ces conflits généraient étaient réparables,

l’anéantissement de vies humaines n’attentait pas à l’existence du globe

force de régénérescence de la nature, sa capacité à lutter efficacement contre les défaillances, et à les éliminer, suffisait à contrôler toute erreur d’évolution interne ou imposée par l’activité humaine.

La

Or bientôt la science et son attribut, la technique, toutes deux associées à la soif de profit sans scrupule d’individus isolés et d’entreprises nombreuses, sont parvenues à dérober à la nature une niche après l’autre, soit en mettant les lois de la nature « hors jeu », soit en en « élargissant » les applications. Le génie de l’esprit humain est étonnamment inventif, ne serait-ce que pour défendre son « bon droit » à exploiter les « niches naturelles ». L’argumentaire ainsi exposé doit effectivement être à toute épreuve car n’importe quel homme sensé pourrait, dans la plupart des cas, percevoir intuitivement que l’exploitation prévue ne peut aboutir qu’à une aberration. Ce que notre situation a de dramatique, c’est que le nombre de niches définitivement détruites progresse en permanence, et leur étendue aussi. Beaucoup d’hommes et de femmes courageux prennent la parole pour avertir d’un risque d’envergure planétaire faute de mettre en place une nouvelle éthique politique, économique, scientifique et technique.

Cette actuelle évolution de la société, fondée sur la croissance permanente, mène notre civilisation au déclin. De nouveaux modèles apparaissent mais les uns sont encore en phase d’expérimentation, les autres sont considérés comme marginaux, assimilés à des tendances extrémistes, d’autres encore, que leurs supporters font passer pour la panacée, essuient le refus des masses qui les trouvent inacceptables. Quant aux solutions intéressantes, elles pêchent par leur incohérence, très souvent aussi par manque de tolérance envers les approches concurrentes. Tant que le monde était dominé par deux blocs, les hommes politiques avaient beau jeu de motiver tout et n’importe quoi, d’imposer leur point de vue en agitant l’épouvantail du camp opposé. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de la domination communiste, une situation inédite apparait. L’heure de la vérité a sonné, il est temps de présenter le bilan. Mais une fois de plus, les hommes politiques tentent de se soustraire à leurs responsabilités. La nouvelle mondialisation des marchés donne aux

chevaliers de l’industrie prétexte à demander toujours plus aux travailleurs, à dégraisser les effectifs avec la bénédiction des hommes politiques impuissants. On est bien obligé d’admettre que leurs arguments sont plausibles, toutes les branches d’activité étant également touchées ; mais les causes de ces tentatives de rationalisation désespérées résultent d’une lutte de concurrence sans merci qui les opposent tous, les uns aux autres.

L’origine du mal est liée au syndrome totalement aberrant de la croissance des profits dans tous les secteurs de l’économie et en particulier dans le système bancaire. La maximisation des profits est devenue le « must » de toute activité économique. Le pouvoir et l’influence des « gestionnaires de bilan » se généralise, la valeur d’une entreprise est mesurée à la hauteur de ses dividendes. L’importance croissante des résultats trimestriels évince les aspects stratégiques du long terme. L’exploitation impitoyable des sources d’énergie naturelles non renouvelables est un exemple de cette activité humaine dénuée de tout scrupule.

La réponse universelle à ce défi mondial se lit dans les déclarations finales des réunions au sommet du G7 : beaucoup de bruit pour rien. Les hommes politiques des grandes nations industrielles n’ont pas de réponse et, surtout, pas de réponse face aux risques apocalyptiques induits par notre civilisation. Les chefs de gouvernement pensent d’abord et avant tout à leur propre pays, font par-ci par-là quelques déclarations de principe contre la faim dans le monde, sur la nécessité de sauver les forêts tropicales, de lutter contre la mafia des stupéfiants, tout en continuant de soutenir les dictatures en Afrique et d’exporter des armes vers les pays du Tiers Monde. La mondialisation des marchés financiers et l’interaction planétaire des marchés nationaux font vaciller toutes les structures économiques. La pression exercée sur les politiques budgétaires nationales a été renforcée et accélérée par l’introduction de l’euro. Nous sommes arrivés au bout des possibilités offertes par les moyens traditionnels et éprouvés de lutte contre le mal social et économique de la société actuelle. En plein désarroi, quelques individus se manifestent et en appellent à des voies et à des solutions nouvelles. Qui est capable de montrer le chemin vers de nouveaux horizons, qui doit le faire ? Qui est capable de redonner du courage aux gens, qui doit le faire ? Les hommes ont perdu le contrôle du « système », les entreprises sont faites et défaites par la Bourse, le pouvoir est aux mains de l’argent - jamais encore l’individu n’a eu aussi peu d’importance.

Une citation de Heinrich Heine résume de façon pertinente le pouvoir de l’argent : « L’argent est plus fluide que l’eau, plus aérien que le vent. La

religion d’aujourd’hui consiste-t-elle à thésauriser Dieu ou à déifier l’argent ? »

L’ère de l’information et son corollaire, la mondialisation des processus économiques, devient le fondement d’un nouvel ordre mondial. Le modèle de l’économie sociale de marché, cet ordre économique et social à la fois libéral et orienté sur les principes de la justice sociale, a fait long feu. L’homme n’est pas le maître de sa vie, l’argent détient les pleins pouvoirs.

La force des marchés financiers exerce une contrainte sur le système économique mondial. La valeur de l’argent n’est plus le reflet de la valeur économique réelle des entreprises. La valeur boursière de MICROSOFT ou de NOKIA n’est plus un multiple de leurs bénéfices annuels mais un multiple de leur chiffre d’affaires annuel. Le politique semble avoir abdiqué et être constamment sur la défensive. Ce ne sont plus les hommes politiques qui tracent la voie à suivre, ce sont les marchés mondiaux qui dictent les règles du jeu. Ce n’est pas pour rien qu’un spéculateur comme Georges SOROS plaide vigoureusement pour une réglementation plus sévère des marchés financiers, et il sait de quoi il parle.

L’individu a-t-il les moyens de faire face au « village global » de l’ère informatique, est-il préparé à la mondialisation des marchés ? Est-il suffisamment souple pour s’adapter à une évolution technique et sociale d’une ampleur inégalée ? Un citoyen « normal » d’aujourd’hui est-il en état de comprendre, ne serait -ce qu’approximativement, les enjeux de la politique locale, régionale ou nationale, sans parler de l’échelle européenne ou mondiale ? Soit il « surfe », soit il rentre dans sa coquille. On respecte le conformiste, celui qui agit selon les règles du système, le velléitaire qui tente de faire bouger les choses aussi peu que possible. Autrement dit, à l’ère de l’informatique, le citoyen « normal » devient « anormal ». Le système financier, social et politique évolue tout seul, sans intervention centrale.

« Le veau d’or est toujours debout ! On encense sa puissance. D’un bout du monde à l’autre bout ! Pour fêter l’infâme idole, Rois et peuples confondus, au bruit sombre des écus, dansent une ronde folle autour de son piédestal et Satan conduit le bal ! » (Faust I,3 de Charles Gounod)

5. Les technologies de l’information sont le moteur du progrès

Les avancées phénoménales de la technologie en matière de conversion, de stockage, de traitement et de transmission des données numériques permettent de passer à l’univers fantastique de l’ère informatique. Et rien ne peut arrêter cette évolution. La découverte du transistor et celle du LASER (Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation) ont posé les fondements du traitement de l’information numérique. Avec le stockage numérique du son (disques compacts), de l’écriture et de l’image (cédéroms), et la définition d’une norme numérique pour les images télévisuelles (DVD), la voie vers la société de l’information et du tout numérisé est ouverte. Le vaisseau amiral de la révolution numérique a pour nom le « terminal multimédia ». Il est à la fois ordinateur, téléviseur, magnétoscope, radio, téléphone, télécopieur, boîte à lettres électronique, terminal Internet, etc. La prochaine étape sera le « tout sans fil » : nous pourrons surfer à x mégabits par seconde sur Internet depuis l’ordinateur via notre téléphone cellulaire nous en sommes déjà à la prochaine étape : le terminal multimédia de l’avenir est le téléphone portable lui-même.

La rapidité des processeurs double presque tous les ans, la capacité des supports de données croît de manière exponentielle, des réseaux d’autoroutes de l’information de plus en plus performantes surgissent à travers le monde, reliées par câble ou sans câble, les prix baissent malgré l’augmentation des prestations, et nous pouvons dès aujourd’hui être sûrs d’une chose : les limites techniques des terminaux multimédias seront sans cesse repoussées tandis que leur prix restera à la portée de l’homme de la rue. Pour la première fois de l’histoire, la planète est devenue un « village global ». N’importe quelle information est disponible simultanément à tout endroit du globe. L’avènement du terminal multimédia interactif permet dès aujourd’hui, du moins en théorie, de réaliser une démocratie participative à tous les niveaux :

quartier, village, département, région, pays, Europe ainsi qu’à l’échelle mondiale.

Dans le domaine de l’éducation, en particulier, les terminaux multimédias permettent de travailler avec des méthodes pédagogiques entièrement nouvelles. Il en va de même des loisirs et des divertissements : les terminaux multimédias proposent là aussi des solutions révolutionnaires. A l’ère de l’information, les obstacles à la transmission du savoir sont définitivement tombés, les connaissances sont transférées à la vitesse de l’éclair en tout endroit du globe grâce au progrès des techniques d’acheminement, le nombre de bases de données professionnelles et scientifiques augmente de jour en

jour. A l’homme avide d’apprendre s’offre un univers sans limite, l’esprit peut s’ébattre sur un terrain de jeux où s’inscrit tout le savoir du monde.

L’ère de l’information permettra à l’homme de booster ses connaissances tout en jetant un regard nouveau sur ses capacités de compréhension, son comportement, ses motivations. Elle sera sans nul doute à l’origine de nouveaux réseaux de solidarité. Nous disposerons de terminaux multimédias en réseaux interactifs à distance, nous consulterons les livres sur Internet, nous enverrons en temps réel nos commentaires et nos propositions à l’auteur. L’offre, la transmission, le stockage et le traitement de l’information libérera l’être humain d’une contrainte lourde, la manipulation élémentaire de l’information : il pourra enfin se vouer à des obligations plus nobles, à condition qu’il le veuille.

La société de l’information sera caractérisée par certaines propriétés jamais encore observées dans une telle ampleur. « Dans l’économie et la société, les valeurs immatérielles jouent un rôle de plus en plus important. Les échelles de valeurs et les règles économiques qui nous sont familières perdent leur signification. En effet, une économie dont le produit essentiel est constitué d’informations facilement reproductibles, fonctionne selon d’autres règles qu’un système qui fabrique et commercialise des biens matériels par le biais de matières premières, de capital et de travail. Bien que le commerce des valeurs non saisissables (informations et prestations de services) dépasse largement, entre temps, toute autre forme d’échanges, l’économie traditionnelle ne dispose même pas encore de notions pour les ressources sur lesquelles se fonde le processus de création des valeurs, et encore moins de modèles et d’un début d’explication valables pour ce type d’économie (de l’information) » (Ulrich Klotz, dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung). C’est de la nouvelle économie, encore appelée économie numérique ou « net-economy » qu’il est ici question.

L’accès à l’information fait un puissant bond en avant, un progrès comparable à celui induit par la découverte de l’imprimerie. L’information est disponible chez soi, peu importe le lieu où elle est stockée. Notre vie s’en trouvera transformée comme jamais encore elle ne le fut, de nouvelles possibilités s’ouvrent à nous en faveur d’une démocratie ouverte, d’une solidarité planétaire et d’un développement de notre intellect. Les techniques de la société de l’information ouvrent la voie à un nouveau type de développement mental dont elles stimulent résolument la créativité.

LES CONSTANTES NATURELLES

« Plus on tentera de s’approcher de Dieu par la science, plus on s’en éloignera. » (Louis Pasteur)

Depuis toujours, l’homme tente de trouver des réponses aux questions qui le préoccupent en tant que philosophe, scientifique, croyant, agnostique ou curieux.

- Quelle est l’origine de l’univers ?

- Quelle est l’origine de la vie ?

- Quel est le sens de l’existence ?

L’homme tente de répondre à ces questions et à beaucoup d’autres par la philosophie, la science ou la religion. Dans notre monde dominé par la science et la technique, les réponses théologiques semblent progressivement perdre pied. Dieu et la science évoluent dans des sphères tellement différentes qu’une tentative de les rapprocher paraît presque hors de portée. Il devient de plus en plus difficile d’établir des liaisons entre elles, les progrès de la physique menacent de se noyer dans les questions de détail et la complexité de l’infiniment petit est aussi difficile à appréhender que l’immensité de l’univers.

6. Des lois strictes sont le garant de la cohérence de la création

Pourtant, des limites apparaissent, qui peuvent être mesurées ou estimées. La plus petite quantité d’énergie est la constante de Planck dont la valeur est :

h = 1,05457266·(10) -34 Joule · seconde.

Cette constante permet de calculer la plus petite unité de temps et le plus petit écart possible entre deux objets séparés.

Il faut 4 éléments stables (outre quelques centaines d’éléments instables) pour composer un atome : les protons et les neutrons sont les principaux éléments du noyau, auxquels s’adjoignent les électrons et les photons. Le rapport de la masse d’un proton (m p ) à la masse d’un électron (m e ) est constant, soit :

m p /m e = 1836,152701

Si ce n’était pas le cas, les noyaux n’existeraient pas sous la forme que nous leur connaissons et il n’y aurait pas d’atomes stables.

La constante de gravitation a été découverte en 1666 par Isaac Newton. « Tous les corps ayant une masse s’attirent ». La force d’attraction entre deux corps est proportionnelle à leur masse et inversement proportionnelle à la distance qui les sépare. Connaissant la constante de gravitation, il est possible de calculer la force qu’ils exercent l’un sur l’autre :

G = 6,67259·10 -11 Nm 2 kg -2

Aucune autre constante naturelle n’a été déterminée avec autant d’exactitude que la vitesse de la lumière. Mesurée en mètres par seconde, sa précision dépend de la mesure du mètre. Les physiciens ont donc pris le parti inverse et ont déterminé la longueur du mètre à partir de la vitesse donnée pour la lumière. Un mètre correspond à la longueur que la lumière parcourt en 299 792 458 ème de seconde.

C = 2,99792458·10 8 mètre/seconde

La constante de Planck, le rapport entre la masse du proton et la masse de l’électron, la constante de gravitation et la vitesse de la lumière sont quelques exemples de la précision des constantes et des règles qui fondent la cohésion du monde physique. Les recherches sur le noyau atomique conduisent au

développement incessant de théories inédites qui, en fonction des méthodes de mesure appliquées, vont toujours plus loin dans la compréhension des mystères nucléaires. Le chercheur est confronté à des constantes immuables cependant qu’il découvre continuellement de nouveaux processus d’une grande régularité.

Les notions de constance et de régularité sont le garant de la cohérence du monde physique : rien n’est laissé au hasard ; plus l’homme pénètre les mystères de la nature, plus l’ordre devient subtil, plus l’interdépendance devient étroite.

« L’ordre universel, l’invariabilité des constantes naturelles, augmente de manière exponentielle la probabilité d’une existence divine » (R. Swinburne).

7. Que signifie l’équivalence entre matière et énergie ?

Le noyau d’un atome comporte deux types de nucléons stables : les protons et les neutrons, dont les masses diffèrent à peine.

m p = 1,007 267 63 unité de masse atomique (u) m n = 1,008 665 44 unité de masse atomique (u)

L’unité de masse atomique correspond à 1,66·10 -24 g, soit le douzième de la masse d’un atome de carbone. La charge électrique positive d’un proton est égale à celle, négative, d’un électron.

La masse et l’énergie étant équivalentes, la masse peut aussi s’exprimer en énergie :

1 u = 931,16 MeV (mégaélectronvolt)

Proton et neutrons sont liés par des forces d’une extrême puissance. On suppose qu’il s’agit de forces de compensation entre des nucléons de masse infiniment plus petite, les mésons. La question du « pourquoi » ne se pose pas dans le présent contexte et il est d’ailleurs impossible d’y répondre.

Il faut une certaine énergie pour fractionner un noyau en ses différents composants. Inversement, la liaison des protons et neutrons pour former un noyau libère de l’énergie. L’énergie moyenne de cohésion varie entre 8 et 9

MeV par nucléon. La déperdition de masse du noyau se calcule en divisant l’énergie moyenne de cohésion par c 2 (c = vitesse de la lumière). La fission totale d’un gramme d’uranium, par exemple, produit une énergie de 8,2·10 7

kJ (1g = 25·10

10

kWh).

L’équivalence de l’énergie et de la matière permet d’exprimer la matière en énergie. Les quantités d’énergie libérées sont énormes. La transformation intégrale d’un seul gramme de matière générerait quelque 25·10 10 kWh. La consommation annuelle moyenne d’un ménage étant de 8000 kWh, on pourrait théoriquement fournir de cette manière de l’électricité à 30 millions de ménages pendant un an. Malheureusement, nous ne connaissons pas la pompe qu’il faudrait actionner pour accéder à ces immenses réserves énergétiques, il faut nous contenter des méthodes de fission nucléaire, imparfaites et fort dangereuses, qui ne libèrent qu’une fraction de l’énergie de cohésion.

Les faits précédemment décrits en relation avec la matière et l’énergie confirment la puissance emmagasinée dans l’atome sous forme d’énergie de cohésion du noyau, autrement dit la transformation de matière en énergie - un processus qui a lieu continuellement dans le soleil par fusion nucléaire. Ils témoignent des énormes réserves d’énergie non seulement dans l’univers mais encore sur Terre.

Comment se fait -il que la matière puisse se transformer en énergie ? D’où proviennent ces gigantesques quantités d’énergie ? Pourquoi certains noyaux atomiques sont-ils stables et d’autres pas ? (Radioactivité)

8. Ce n’est pas l’un OU l’autre mais l’un ET l’autre

En physique, l’étude de la lumière a sonné le glas d’une approche purement dualiste. Cela signifiait en même temps la nécessité inéluctable d’une révision en profondeur du dualisme de la matière et de l’esprit dans la philosophie et la religion. La double nature de la lumière, phénomène à la fois ondulatoire et corpusculaire, a pour conséquence que l’un ou l’autre aspect apparaît selon le point de vue de l’observateur. Cette approche brise également avec l’opposition, actuellement encore de mise, entre l’esprit et la matière : tous deux sont complémentaires au sein d’une seule et même réalité. La pensée dualiste « l’un ou l’autre » est aujourd’hui encore à l’origine de la plupart des conflits entre les hommes. Cet enseignement de la double nature de la lumière devrait pourtant ouvrir la voie vers un nouveau mode de pensée : passer de « l’un ou l’autre » à « l’un et l’autre ». S’il était systématiquement appliqué, ce principe pourrait éviter bien des problèmes, rendre nombre de discussions superflues et épargner beaucoup de souffrance.

La nature nous a montré le chemin, il serait salutaire d’y réfléchir et d’appliquer ce principe : ne pas opter pour l’un ou pour l’autre mais pour l’un et l’autre.

9. L’effet photo-électrique : lumière, matière et énergie

La lumière est un rayonnement électromagnétique d’une nature particulière, une manifestation visible à l’œil humain. Il existe également les rayons X, le rayonnement de freinage et les rayons gamma qui proviennent directement du noyau de l’atome. L’énergie des photons (w p ) est définie par l’équation :

w p = h·n

où « n » est la fréquence et h la constante de Planck. L’énergie du noyau ne peut donc s’échapper que sous forme de quanta d’énergie. Il en va de même pour l’absorption d’énergie. Si l’énergie photoélectrique est supérieure à l’énergie de cohésion d’un électron (b e ), ce dernier est éjecté de son orbite. L’énergie cinétique (v c ) est égale à la différence de l’énergie photonique et de l’énergie de cohésion de l’électron.

v c = w p – b e

Les électrons d’un atome peuvent absorber toute l’énergie d’un quantum gamma et quitter l’atome, chargés d’une énergie cinétique correspondante. Un quantum gamma sans masse se transforme en un électron qui, lui, possède une masse et est éjecté de l’atome à une certaine vitesse. Le quantum gamma a cessé d’exister, l’électron « prisonnier » est devenu un électron « libre » porteur d’énergie cinétique.

Cet exemple est particulièrement approprié pour caractériser symboliquement les trois états fondamentaux de l’univers.

- Matière ou masse de l’électron

- Energie, sous forme d’énergie cinétique de l’électron

- Esprit, sous forme d’un quantum gamma dépourvu de masse

La nature peut prendre au choix l’un ou l’autre de ces états fondamentaux et, comme le montre l’effet photo-électrique, muter dans l’une ou l’autre forme. Si la transformation matière-énergie est connue de tous depuis la fission de l’atome, les autres formes de transformation le sont moins.

Matière Æ

Matière Æ Lumière

Énergie

Énergie Æ

Matière

Énergie Æ

Lumière

Lumière Æ Matière

Lumière Æ Énergie

L’effet photo-électrique concerne les deux dernières transformations : la lumière devenant matière ou énergie. Au moins l’un, sinon deux voire les trois états fondamentaux de la matière sont présents dans tout processus, dans toute chose. Ces états peuvent passer de l’un à l’autre sous l’effet d’un facteur externe. Ces phénomènes nous enseignent quelque chose de très profond dont nous pouvons tirer profit par analogie avec l’existence humaine. En effet, l’homme fonctionne également avec trois composantes de base :

La matière, ou corps L’énergie, sans laquelle il n’y a pas de vie La lumière, ou esprit en tant que composante « spirituelle ».

Dans les médias, on parle aujourd’hui de diverses manières du génome humain. Il est enfin décrypté et l’on veut tout expliquer par les gènes, composants cellulaires de tout être vivant. Or ce ne sont pas les gènes mais les protéines qui sont les fondements et les principes actifs des cellules. Elles jouent un rôle fondamental dans l’expression des propriétés liées au principe vital. Quelle stupéfaction lorsqu’il fut établi qu’un homme avait à peine deux fois plus de gènes qu’un ver de terre ! Chez les organismes pluricellulaires, les gènes sont beaucoup moins nombreux que les caractères héréditaires. En réalité, l’adéquation « un gène, un caractère » est trop simpliste.

Le découpage de l’homme en ses éléments infimes donne des informations sur sa composition physique et chimique, sur la matière qui se manifeste à nos sens. Il ne nous apprend rien sur les fonctions et les influx de la vie, sur cette intelligence qui d’élements épars fait un tout, qui guide le développement, dont l’absence signifie la mort. Une autopsie a-t-elle jamais révélé le caractère ou la pensée d’un être humain ?

L’homme, être doué de vie et d’esprit, sort du néant et grandit grâce à un système complexe d’alimentation en énergie. Quelle peut être la source non- matérielle de cet être complexe ?

FOI ET RAISON

« Dieu se voile d’une beauté mystérieuse, d’une sagesse qui échappe à tout entendement » (Cabaliste du XVI e siècle).

En hébreux le monde ou l’univers se dit olam, mot dont la racine signifie « caché » : Dieu est caché dans le monde, mais Il permet que l’on reconnaisse sa « signature » dans les formes les plus diverses, transcendantales ou immanentes, corpusculaires ou ondulatoires, dans la charité ou la mystique, dans la science ou la foi.

Claude Allègre, ancien ministre de la recherche du gouvernement Jospin, pose dans son livre « Dieu face à la science » la question suivante : la science, par ses acquis révolutionnaires, ne signifie-t-elle pas la fin de Dieu ? Dieu ne devient-il pas un mythe superflu et inutile ?

Dans la question de Dieu, il existe fondamentalement deux positions possibles, deux thèses opposées : les mythes et les religions nous apportent l’une, la science est le chemin qui nous conduit à l’autre. Les religions livrent leur « vérité » globale, immanente, éternelle et totale, qui vaut également pour la nature et pour l’homme. La science au contraire ne donne aucune réponse définitive mais des solutions provisoires et sectorielles où l’homme est un élément de la nature dont il est le produit.

10. La foi et la raison, opposées ou complémentaires

Avant d’oser se lancer dans une problématique aussi complexe, il faut bien sonder le terrain. Entre théologiens et scientifiques, peu de symbioses ont réussi, ce qui était valable hier l’est encore aujourd’hui ; l’homme de science est souvent mal informé en matière de religion, et une posture antireligieuse viscérale fournit suffisamment de préjugés pour couper définitivement le cordon qui aurait encore pu le lier au religieux. De l’autre côté, le caractère antiscientifique de l’Église est éloquent. Les noms de Giordano Bruno, de Galileo Galilei ou de Teilhard de Chardin témoignent de son incompréhension face aux questions de la science. On le voit, la liste des péchés est longue chez les uns et les autres.

Les réactions aux assertions de Claude Allègre ne se firent point attendre. Même si l’argumentation était convaincante sur le seul plan scientifique, la leçon administrée au ministre fut des plus sévères (Pierre Grelot « La science face à la foi », Lettre ouverte à Monsieur Claude Allègre - GP). La confrontation avec la religion s’affichait d’emblée, Dieu étant déclaré superflu. Cet exemple illustre bien que le débat contradictoire, objectif et synthétique, n’est pas encore entré dans nos mœurs. Pourtant, la confrontation peut être positive si les deux parties conviennent qu’un dialogue de sourds ne mène à rien. La vérité absolue n’existe pas, on ne recherche pas les preuves de l’existence de Dieu sans y croire. Quant à l’homme de science, il est tenu par la thèse, l’antithèse et la synthèse.

N’a-t-on pas toujours de part et d’autre prêché avec force l’incompatibilité de la foi et de la science en avançant d’excellents arguments ? Les affirmations

péremptoires, les excommunications, les condamnations à mort contre les hérétiques ne sont pas faites pour étayer la « crédibilité » de l’Église. Celle-ci discerne-t-elle mieux aujourd’hui les signes du temps ? Dans l’encyclique

« Fides et Ratio », le thème de l’interaction entre la foi et la raison devait être approfondi et analysé. En réalité, elle porte davantage sur la relation entre la théologie et la philosophie, et sur le contrôle de l’une et de l’autre par le magistère de l’Église. La complexité du sujet fait que même en ayant quelques connaissances, il est difficile de suivre, ne serait-ce qu’approximativement, les arguments pénétrants du texte. Pourquoi n’est-il pas possible de présenter le lien entre la foi et la raison d’une manière plus intelligible ? Pourquoi un catholique que cette matière intéresse est-il obligé de lire une cinquantaine de pages avant d’en arriver à la conclusion qu’il n’en

a pas saisi le sens profond, submergé qu’il est par d’innombrables réflexions

fondamentales et des détails sans importance ? Serait-ce intentionnel ? Peut-

être une phrase résume-t-elle à elle seule le message essentiel de l’Encyclique : « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ». Cette reconnaissance de l’égalité et de la complémentarité des deux voies serait une percée dans la pensée religieuse. Mais n’est-ce pas en quelque sorte en contradiction avec la doctrine de la justification, selon laquelle il n’y a de salut que dans et par la grâce de Dieu ?

Cette Encyclique laisse un arrière-goût amer. Elle refuse toute liberté à la recherche hors du contrôle du magistère et en même temps elle veut empêcher la tenue d’un débat général entre la philosophie et la science. Pourquoi ce dogmatisme stérile, pourquoi ne pas reconnaître les signes du temps, rendre hommage aux acquis de la démocratie et aux droits de l’homme ? L’Église devrait dès aujourd’hui organiser des pèlerinages pour se faire pardonner ses fautes actuelles dans la question de la « foi et de la science », comme elle l’a fait pour les erreurs commises au Moyen Age.

La science, la religion et la philosophie proposent chacune leurs voies pour aborder les grandes questions existentielles (PP). La philosophie a perdu beaucoup de sa force originelle face aux sciences et aux nouveaux modèles scientifiques. Elle est en train de perdre le contact avec le monde réel, vécu. Abscons, le langage philosophique vit en autarcie ; le volume des écrits, la variété des thèses et la complexité des raisonnements en font une matière réservée à une minorité spécialisée. Au mieux, on « découvre » la philosophie en vieillissant.

11. La fin des certitudes

Le développement des sciences et des technologies a souvent affaibli des thèses que la religion avait établies au fil du temps : Dieu a été évincé par des explications scientifiques. Pourtant, l’heure semble venue d’explorer de nouvelles voies grâce aux connaissances acquises. Le monde objectif n’existe pas en dehors de la conscience que l’individu en a et qui détermine sa représentation. Les frontières entre l’esprit et la matière ne sont plus clairement discernables. Ilya Prigogine nous apprend la « fin des certitudes ». Enfoui dans le chaos, un nouvel ordre nous attend, et au-delà du savoir, l’océan de l’ignorance continue de s’étendre. La réalité en soi n’est pas saisissable, elle reste cachée à l’homme. La science et la religion sont confrontées à la même problématique alors que leurs méthodes de travail sont très diverses.

Les sciences tentent d’expliquer les phénomènes visibles et mesurables et de les saisir mathématiquement sous forme d’équations, par le biais d’une théorie. À défaut d’explications, on peut se tourner vers Dieu. Mais le dieu tout-puissant que les hommes vénéraient perdit de sa conviction dès que la science permit de comprendre au moins une partie des phénomènes jusqu’alors impénétrables ; Dieu fut renvoyé dans les cieux, déclaré « mort » ou non existant. La science demande le « comment » des choses parce que les hommes ont besoin de savoir et de comprendre.

La foi quant à elle se préoccupe de phénomènes dont l’influence peut être attribuée à un dieu créateur et régulateur. A l’opposé de la science analysante, la foi opère par la synthèse. La foi demande « pourquoi ? », le croyant accepte. Il n’essaie pas de comprendre, il offre sa confiance à Dieu. Il accepte que le sujet dépasse ses compétences.

La synthèse entre la raison et la foi conduit à un nouvel entendement de la « conscience cosmique » et fait apparaître sous un jour nouveau l’origine et le sens de la création. Plus la science tente d’élucider la structure de la matière, la genèse et le développement des êtres vivants et les lois de la nature, plus les manifestations deviennent complexes, plus les phénomènes s’imbriquent les uns dans les autres. Le sens de la création, dans l’univers incommensurable comme dans le microcosme, n’est pas un « hasard » ni une « nécessité », il y a à l’origine et dans le devenir de la création un sens profond. L’esprit, fondement dynamique et créatif du monde, est en perpétuelle évolution vers plus de complexité, nous apprend Teilhard de Chardin. L’ère du numérique procure à l’homme des possibilités inédites

pour traiter l’information, la stocker et la communiquer, et constitue de ce fait la condition nécessaire à une expansion inouïe des performances qualitatives de l’esprit humain.

Dieu n’est plus le vengeur de l’Ancien Testament, ni le vieillard à la longue barbe blanche. L’incarnation de la toute-puissance suscitant le respect et la peur est devenue une conscience cosmique qui manifeste sa présence là où les lois de la création deviennent intelligibles, où quelque chose de nouveau surgit du néant. Tout ce qui vit peut comprendre, réagir et se réorganiser, et du chaos émerge un ordre nouveau.

Tout homme a la capacité de se développer, de se prémunir contre les maladies, de former son esprit et de s’améliorer, de cultiver son jardin. Tout homme a le choix entre deux objectifs : aspirer à l’esprit, à l’être et à la sagesse, ou au matériel, à l’avoir et au pouvoir. Sagesse ou pouvoir : le choix dépendra des perspectives ou des philosophies de chacun.

Erwin Schrödinger (SE) croyait en la possibilité d’une métamorphose de l’esprit en la matière et vice-versa. Les théories scientifiques d’Albert Einstein ont permis de réaliser la transmutation de la matière en énergie. Einstein était convaincu que le monde était une immense pensée plutôt qu’une grosse machine. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » : c’est l’un des grands principes de la physique. On pourrait formuler la chose autrement : tout pourrait être issu d’une pensée et finalement redevenir pensée. Les trois principaux composants de l’univers :

l’esprit, la matière et l’énergie ont la même origine et peuvent, selon les besoins, se transformer et se retransformer.

12. Einstein et la question de Dieu

Rabbi Herbert Goldstein ayant mit Einstein au défi de décrire Dieu en 50 mots, celui-ci lui répondit : « Je crois au dieu de Spinoza qui s’exprime par l’harmonie régulatrice de tout ce qui est Être mais je ne crois pas à un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des hommes ». Pour Einstein, Dieu n’est ni un père ni un refuge. Il n’est pas non plus l’origine de la morale. Le fondement de la morale ne doit pas dépendre d’un mythe ni être lié à une autorité ; la mise en doute du mythe ou de la légitimité de l’autorité pourrait en effet saper les assises du jugement et de l’action. « Le comportement éthique doit reposer sur la compassion, l’éducation et les liens sociaux. Une base religieuse n’est pas nécessaire ». Einstein est donc d’avis que la morale et le comportement éthique ne doivent pas être recherchés à l’extérieur, mais bien à l’intérieur de l’homme. C’est le résultat de ses recherches sur le monde physique, sur la création et l’énergie, c’est ce qu’il a compris de la vie et de l’homme.

En 1926, Einstein écrit à Max Born, professeur de physique théorique et spécialiste de la physique quantique : « La physique quantique nous a certainement beaucoup apporté mais elle ne nous a pas rapprochés de l’Un. Je suis convaincu qu’Il ne joue pas aux dés ». Et pourtant l’on pourrait aujourd’hui, en l’état actuel de la science, affirmer que les dés semblent être le jeu favori du créateur. Il n’existe pas de dogmes mais l’univers est quand même rationnel parce que le jeu de dés est soumis à des règles.

Einstein ne croyait pas aux miracles car si les miracles étaient possibles, disait-il, alors la connaissance de la vérité serait impossible puisqu’il n’y aurait plus de vérité authentique. Il avait le plus grand respect pour un Dieu « à visage humain » dont les lois qui permettent à l’univers d’évoluer sont d’une géniale simplicité. « Celui qui a vécu cette expérience bouleversante consistant à faire progresser la science dans un sens positif est saisi d’un profond respect pour la rationalité de tout ce qui est Être ». Son respect allait au « sentiment religieux d’ordre cosmique qui ne connaît aucun dogme et aucune image de Dieu imaginée par l’homme ». Cet esprit « qui surpasse démesurément l’activité intellectuelle de l’homme apparaît dans les lois universelles ».

UN CHANGEMENT PROFOND À L’INTÉRIEUR DE L’ÉGLISE ?

En tant qu’institution, l’Église a survécu aux siècles. Elle a su, autrefois

surtout, contrôler son organisation et fidéliser les croyants. Politiquement parlant, l’Église était et est encore du côté du bras séculier, des chefs d’Etat,

des monarques, des princes, des dictateurs, de l’armée

longtemps que la formule « Par la Grâce de Dieu » a disparu des formules de prestation de serment. Les intérêts du pouvoir laïque et ceux du pouvoir

clérical sont depuis Constantin intimement liés, une tradition millénaire encore vivace.

Il n’y a pas si

Selon une enquête récente, presque la moitié de l’humanité croit en Dieu ou en un Être suprême. Même dans les pays occidentaux, le chiffre est encore impressionnant. Or, la plupart de ces hommes et de ces femmes ne veulent rien savoir de l’Église ni de ses sacrements. D’autres se disent chrétiens mais non catholiques parce qu’ils refusent d’enfiler le corset dogmatique : l’Église n’est plus crédible. En son sein-même, il arrive que les croyants aient l’impression d’être seuls avec leurs problèmes et leurs questions. La communauté pastorale n’est pas homogène, le « peuple de Dieu », en quête de consolation et de vérité, erre dans un désert religieux. Le nombre des croyants qui participent à l’office dominical ne cesse de diminuer. L’âge moyen de ceux qui vont encore à l’église est en continuelle augmentation : le vieillissement progressif des catholiques pratiquants laisse entrevoir la fin du peuple des fidèles.

13. La curie n’est plus que façade

En ce XXI e siècle, le pouvoir moral du Pape, représentant du Christ sur Terre, comme celui de l’Église catholique, est encore reconnu dans le monde entier. L’organisation interne de l’Église, en curie, conciles épiscopaux et diocèses, est strictement hiérarchisée. Le centre suprême du pouvoir est sans nul doute la curie de Rome. L’Église étant dépourvue de toute légitimation démocratique, la structure décisionnelle est à l’avenant. Les décideurs ne sont soumis à aucun contrôle hormis le « droit divin » - et le niveau hiérarchique supérieur auquel il ne peut être fait appel qu’en dernière extrémité. Le contact avec la base, avec les croyants, a lieu au sein du diocèse par le biais de diverses organisations. Il va de soi que les expertises ou rapports établis « en bas » n’ont qu’une valeur consultative : le pouvoir de décision est conféré par Rome à l’évêque ou à l’archevêque. Cette structure pourrait, en tant que modèle, être parfaitement viable si l’ensemble des dignitaires de l’Église se vouait exclusivement à l’héritage du Christ, comme on pourrait s’y attendre de la part des défenseurs de la « propagatio fide » (propagation de la foi).

Un exemple tout récent du pouvoir encore actif et visible de la curie est la réémergence, en Allemagne, du débat sur le système de consultation proposé aux femmes enceintes dont la grossesse est problématique. Jusqu'à l’intervention de Rome, ces consultatio ns avaient lieu dans le cadre d’une organisation soutenue par l’Église, et qui pouvait se prévaloir de résultats positifs. En outre, elle permettait à l’Église de collecter d’innombrables informations pratiques. En janvier 1998, le Pape attira l’attention sur le dilemme soulevé par ces consultations. Il conviendrait de trouver le moyen d’éviter la délivrance d’attestations permettant aux femmes enceintes de se faire avorter, d’une manière illicite il est vrai, mais en toute impunité. Vu de l’extérieur, on aurait pu croire que l’Église parlait un double langage. Les tentatives de l’Église allemande de se montrer plus humaine furent inexorablement stoppées par le porte-parole de Rome, le nonce apostolique Giovanni Lajolo. Le seul à avoir élevé la voix contre cette décision, l’évêque de Limburg Franz Kamphaus, a été prié de se consacrer à une autre mission. Il s’agit donc bien, dans ce conflit, d’une question de pouvoir - pouvoir réel et pouvoir symbolique. Il fallait définir ce qui était catholique et ce qui ne l’était pas.

La complexité de cette problématique est d’abord inhérente à l’être humain et, en conséquence, il ne peut y avoir de solutions théoriques. Il aurait fallu humaniser le magistère chrétien. Il fut convenu que le législateur ne pénaliserait pas l’avortement, en contrepartie il ne l’autoriserait pas non plus.

L’avortement est une question de conscience, éminemment personnelle et tragique, et ne peut faire l’objet d’une décision judiciaire prise par un tribunal interprétant purement et simplement la loi.

L’organisation particulière de la curie crée un type de comportement « sui generis » chez les nombreux candidats aux plus hautes charges cléricales. Plus la position est élevée au sein de la hiérarchie, plus la tentation est grande d’étendre davantage encore son influence en investissant une charge encore plus prestigieuse : la pourpre cardinalice est sans nul doute l’objectif auquel on aspire le plus ardemment. Les sommets de la curie se gravissent en groupes compacts, soudés, guidés par un chef de cordée, ainsi que le relate un ouvrage très critique, « Le Vatican mis à nu ». Les collaborateurs cooptés sont solidement attachés à leur guide qu’ils servent en permanence. Au sein du groupe, la hiérarchie est mouvante, le chef de cordée distribue ses préférences selon son bon vouloir. La règle du « Tous pour un, un pour tous » prévaut, comme à Cosa Nostra. Au Vatican, il faut être carriériste ou rester dans la masse. À peine une nouvelle fonction est-elle conquise que déjà commence la campagne pour le poste suivant. Le choix ne se fait pas en fonction de critères intellectuels ou religieux : le vainqueur sera celui qui saura le mieux s’adapter à la structure du pouvoir curial. Au Vatican, l’individu est catalogué une fois pour toutes. S’il est convenu que quelqu’un ne doit pas gravir les échelons, serait-il un génie qu’il sera systématiquement ignoré et que l’on n’aura de cesse qu’il ne quitte définitivement la place. S’il refuse ce schéma, il fera connaissance avec les méthodes d’élimination de la curie. Ses condisciples prendront leurs distances, ses amis se feront rares. Le Cardinal Commendon, secrétaire de Paul IV (1555-1559) et futur Pie IV (1559-1565), écrivit à propos de la curie romaine que par sa bonne administration, chacun pouvait avoir le sentiment d’une chance réelle d’atteindre aux plus hautes dignités en son sein pourvu qu’il fût suffisamment souple. Apparemment, les « règles fondamentales » n’ont pas évolué depuis 4 siècles quand il s’agit de la pratique et des méthodes de nomination de la curie.

Toujours selon les mêmes sources, la curie serait infiltrée par la maçonnerie. À peine était-il promu à la dignité archiépiscopale que Mgr Montini choisit comme conseiller financier le franc-maçon Michele Sindona. Plus tard, sous le nom de Paul VI, il confiait les finances de l’Institut pour les œuvres de religion aux maçons Michele Sindona et Roberto Calvi (retrouvé pendu sous le pont des Frères noirs à Londres) qui s’appuyaient eux-même sur deux fidèles de la loge P2, le vénérable Licio Gelli et Umberto Ortolani. On connaît aujourd’hui les scandales et les tribulations de ces éminents

personnages. Le journaliste maçon Pier Carpi confirmait en 1987 que des cardinaux et des prélats appartenaient à cette fameuse « loge ecclésiastique ». Même Jean-Paul II se trouverait aujourd’hui sous leur influence que sa maladie et de fréquentes amnésies favoriseraient.

Cette critique très rude d’une hiérarchie ecclésiastique dont les rouages fonctionnent excellemment depuis des siècles nous porte à croire qu’un renouvellement de l’intérieur est très improbable. « Extra ecclesiam nulla salus » - hors de l’Église point de salut. Ce verdict a été récemment communiqué solennellement au monde entier dans « Dominus Jesus », une publication de la Congrégation romaine de la foi. La grande majorité muette des catholiques n’était pourtant pas d’accord avec le contenu de Dominus Jesus, et au Luxembourg le Vicaire général en personne a pris la plume. Sur le fond, la stratégie de l’Église catholique, seule « détentrice » de la Vérité en matière de foi, n’a pas changé, et ne changera pas plus à l’avenir. En outre, la situation se complique du fait que tous les hauts dignitaires ont été formés dans les mêmes écoles, dans les mêmes cercles. Pour qu’une réforme puisse s’installer, il faudrait que l’organisation hiérarchique se dépossède elle-même de son pouvoir et se laisse inspirer par l’Esprit Saint. L’Histoire mondiale ne nous a donné que très peu d’exemples de réformes venues « d’en haut ». Au siècle dernier, le régime démocratique s’est imposé dans la plupart des Etats. Une légitimation démocratique requiert une prise de décision démocratique. Il n’y a pas grand-chose à attendre sur ce point de la part d’une organisation aussi structurée que la curie. Tout ce que l’on pourrait espérer, c’est un bouleversement amené par le peuple de Dieu. En 2000 ans, on n’a assisté à aucune révolution de la « base » qui ait réussi, l’Église disposant d’un arsenal d’armes dissuasives suffisamment puissant pour étouffer toute tentative dans l’œuf. D’ailleurs les croyants, pour la plupart, n’ont pas une mentalité de révolutionnaires, ni la volonté de se révolter. En conséquence, le cordon ombilical qui les relie à l’Église se dessèche et meurt. Que reste-t-il de Jésus ou de Dieu en chaque croyant ? Nul ne le sait.

14. La charpente de l’Église est vermoulue

Il est de tradition dans l’Église d’établir des directives auxquelles le « pécheur » doit se soumettre : les «bons » croyants dépendent largement, aujourd’hui encore, des règles et des interdits promulgués par l’Église. Ceux qui pensent autrement, qui cherchent, sont de plus en plus nombreux à quitter les structures ecclésiastiques, les non-conformistes restés en son sein sont amenés à la raison. L’Église n’a pas éduqué, et encore moins incité les croyants à se prendre en charge. « Fais paître mes agneaux, fais paître mes brebis » - il semble bien que cette devise soit restée le fondement essentiel d’une transmission paternaliste de la foi. Les questions de détail et les questions de principe sont mises dans le même sac, le contrôle des naissances est placé au même niveau que l’avortement. Quant aux prises de position de l’Église sur la vie de couple, sur le mariage des prêtres ou l’accession des femmes à la prêtrise, c’est à désespérer. Comment l’Églis e peut-elle parler de parité entre les hommes et les femmes alors que nulle part ailleurs la discrimination n’est plus grande que dans ses propres rangs ? Combien de prêtres souffrent de leur misère sexuelle, combien d’entre eux ont des tendances homosexuelles ? Dans notre hémisphère, l’âge moyen des curés est proche ou au-delà de celui de la retraite.

Certes, la vie d’un prêtre n’est pas simple. Mais jamais la pitié n’a fait progresser les choses. Si le sens profond du message de Jésus Christ n’est pas transmis sous une forme radicalement nouvelle, l’Église catholique n’échappera pas au dépérissement. Tout ceci ne contribue pas vraiment à accroître sa crédibilité. La déréliction de la plupart des hommes d’église aggrave leur aliénation, les plonge de plus en plus hors de la réalité, accroît leur profond désespoir.

Même Giancarlo Collet, catholique, expert des missions et professeur à l’Université de Munster, se montre très sceptique quant à la néo- évangélisation de l’Europe : « Jean Paul II part du princip e que l’Occident peut redevenir chrétien. Pour y croire, il faut être nostalgique d’un rêve irréalisé auquel nous devons dire adieu ».

A l’aurore de ce XXIe siècle, le christianisme est devenu pure théorie, sujet de polémique réservé à un petit nombre d’experts. Il est de bon ton d’organiser des débats contradictoires pseudo-intellectuels sur la personne de Jésus. L’impact sur la vie quotidienne est aussi pratiquement nul. Existe-t-il encore une différence perceptible entre chrétiens et non-chrétiens ? A quelle distance sommes-nous de cette phrase du Christ « À ceci tous reconnaîtront

que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » ?

Heureusement, Jésus enthousiasme encore les jeunes. Un feu de paille, un mouvement superficiel, ou un besoin de spiritualité, une quête sur le vrai sens de la vie ? La fine fleur de l’Église catholique ne devrait pas se laisser leurrer par le succès des Journées internationales de la jeunesse, l’enthousiasme a toujours été l’apanage de l’adolescence.

Qu’y a-t-il de plus important : prouver historiquement où et quand Jésus à vécu, ou savoir quelle philosophie peut être attribuée à une personne nommée Jésus ? Prouver l’authenticité des sources bibliques ou apocryphes, ou prendre à cœur ce que ces textes nous révèlent sur Jésus ? « Par les choses que je vous dis ne reconnaissez-vous pas qui je suis ? » (Th. 48 1 ). Il serait intéressant d’analyser la convergence des divers textes relatant le message du Christ. La forme du message ne peut prévaloir sur son contenu.

Dans la religion catholique, la crainte est une vertu plus haute que le foi. La crainte est mise en opposition à l’orgueil et au désespoir. Or le Christ enseignait : « Soyez sans crainte ». Si elle est considérée comme une vertu, c’est parce qu’elle jugule l’orgueil et la fierté.

En juin 1996, à l’occasion de la visite du Pape en Allemagne, Eugen Drewermann écrivait : « A l’intuition s’est substituée l’institution. Vous avez remplacé l’extraordinaire d’un individu par le surnaturel de vos charges. Là où je soulevais un enthousiasme prophétique, où je voulais des êtres conscients et libres, vous avez érigé un clergé qui se gave des sentiments de culpabilité et de crainte de ceux qui dépendent de vous. Vous avez ôté Dieu

du cœur de l’homme en propageant la méfiance et la crainte Jésus à l’Église d’aujourd’hui).

» (Paroles de

« Jésus dit : ‘Les pharisiens et les scribes ont pris les clés de la science et les ont cachées : ils ne sont point entré et ils n’ont pas, non plus, laissé [entrer] ceux qui voulaient entrer. Mais vous, soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes ! » (Thomas 44)

« Ils ont volé ma chanson » pourrait dire Jésus aujourd’hui. La mélodie est mal orchestrée, le texte est devenu incompréhensible, les instrumentistes

1 Toutes les citations de l’évangile de Thomas sont données dans la traduction et selon la numérotation de France Quéré, Evangiles apocryphes, Editions du Seuil 1983

dirigés par un chef qui n’a pas la bonne partition jouent devant des chaises vides des accords grinçants.

15. Dieu est mort et Satan bien vivant

Sur la couverture de son édition de Noël 1996 le magazine DER SPIEGEL titrait « Le diable divin – le plaisir du mal ». L’homme ne pouvant pas, semble-t-il, se passer du diable alias Satan, il faut trouver un nom au mal pour le bannir. Mais Satan est-il l’adversaire de Dieu ou son serviteur ? Selon la tradition de l’Église, Satan est un ange déchu, l’ange sublime qui voulait être l’égal de Dieu. Les anges s’opposent aux démons qui ont eux-même été des anges. La thèse selon laquelle Dieu utilise le démon pour mettre l’homme à l’épreuve est étayée par différents passages de l’Ancien et du Nouveau Testament :

« ‘Soit, dit Yahvé au Satan, il est en ton pouvoir mais respecte pourtant sa vie’. Et le Satan sortit de devant Yahvé. Il frappa Job d’un ulcère malin, depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête » (Job, 2, 6-7).

Même Jésus a été mis à l’épreuve. « Jésus, rempli d’Esprit Saint, revint du Jourdain et il était mené par l’Esprit à travers le désert durant quarante jours, tenté par le diable » (Luc 4, 1-2).

L’homme qui pense en termes dualistes partage le monde entre le bien et le mal, le divise en catégories opposées. Il se forge une image de l’ennemi dont il se sert ensuite pour motiver les guerres, la haine et l’assassinat. Il semblerait qu’il ne puisse penser ni agir sans bouc émissaire. Cette attitude le conduit, l’oblige même à se prononcer pour ou contre quelqu’un ou quelque chose. La vie serait beaucoup plus compliquée sans ce manichéisme simplificateur. Il suffit d’être compté parmi les partisans d’une philosophie pour qu’aussitôt les adeptes d’une autre vision du monde vous attaquent. Les frictions entre partis politiques en sont un exemple vivant.

Combien d’hommes ont été combattus, persécutés ou tués au nom de Dieu ? Combien de ceux qui considèrent avoir le sens de la justice condamnent sans hésitation leurs concitoyens pour peu que ceux-ci aient, à leur avis, quitté le « droit » chemin ? Combien sont-ils chaque jour à montrer leur intolérance et leur mépris envers leurs congénères alors qu’ils militent dans des associations antiracistes et qu’ils déclarent être des amis des arts ? Que reste-t-il de la culture ? « La plus belle ruse du Diable est de nous persuader qu’il n’existe pas » écrit Baudelaire dans « Les Fleurs du mal ».

16. La haine conduit au suicide de l’esprit

L’illustration la plus flagrante du mal est sans conteste la haine. Arme secrète du totalitarisme, la haine intoxique l’esprit de l’homme et lui ravit sa dignité. Or, par cette violence haineuse, l’homme finalement s’autodétruit.

« Il n’existe rien dans la haine qui ressemble à de la solidarité, ceux qui éprouvent de la haine ne se lient pas d’amitié du fait qu’ils ont un ennemi commun, qu’ils haïssent. Sauf quand ils le combattent directement, ils restent étrangers les uns aux autres, sinon ennemis : la haine conduit à la longue au suicide spirituel de l’homme. »

Leszek Kolakowski tente de définir quelques principes récurrents de toutes les doctrines morales des philosophes de la religion ou des prophètes :

- Il n’existe pas de droit à la haine, quelle que soit la situation.

- Il est absurde de dire que quelqu’un mérite d’être haï.

- Il est possible de vivre sans haine.

- Renoncer à la haine ne signifie aucunement renoncer à la lutte et nous devons apprendre à combattre sans haine.

- On peut même aller jusqu'à dire que le bon droit disparaît dès lors qu’il est chargé de haine. Mettre la haine à contribution pour étayer « son » droit est destructeur et autodestructeur.

La haine est l’opposé de l’amour, la haine divise, elle est rancune et

méchanceté, égoïsme et despotisme. La haine conduit au refus radical et résolu d’autrui. Tout comme il existe une grande variété de formes d’amour,

il existe des degrés et des variétés de haine. Un homme qui hait peut en

même temps être déterminé, prêt à se sacrifier, et éprouver de la compassion.

A

la longue, la haine que quelqu’un porte en soi grandit et l’empoisonne, lui

et

son entourage ; elle empêche l’amour et aboutit au suicide spirituel. Il est

essentiel de tenter par tous les moyens de vivre « sans haine ». Chacun de nous est appelé à observer, à étudier et à conscientiser le phénomène de la haine, chez lui-même et ses proches. Cela aussi, c’est un pas sur la voie de la connaissance de soi. On reconnaît l’arbre à ses fruits, l’homme à ses actes.

17. Chatah et téchouba

« Jusque dans les années 60, la catéchèse catholique s’est efforcée d’installer solidement dans l’esprit et le cœur des croyants un message raccourci du Dieu d’amour, limité à la peur de la sexualité. La foi en dieu y tenait moins de place que la morale chrétienne » (Mill Majerus, Forum). L’arme décisive pour maintenir l’ homme assujetti, est sans nul doute de l’abreuver à la source de la culpabilité. Pécheur, il doit admettre son infériorité envers l’Église, pécheur, il dépend de l’Église pour être délivré de ses péchés. Or depuis toujours, le prototype du péché est celui contre la « chair », la sexualité en dehors de sa fonction originaire, la procréation au sein du couple marié. La sexualité est interdite même entre époux si elle est « abusivement » pratiquée pour le seul plaisir.

Les grands débats sur le péché tournent tous autour du «péché de chair ». N’est-ce pas surprenant ? Quel ne serait pas le gain d’une Église qui pourrait se délivrer de cette vision de la sexualité assimilant au péché tout ce qui est d’ordre sexuel. La satisfaction des besoins physiques est liée à des sensations de plaisir plus ou moins intenses. Même le souvenir d’un bon repas peut éveiller des sensations de plaisir. La consommation d’alcool nous envoie dans les nimbes, un beau concert nous met en extase, un film palpitant nous distrait. Personne n’envisagerait sérieusement de nous interdire ces plaisirs. Mais la chose la plus merveilleuse qui puisse se passer entre un homme et une femme est grevée d’hypothèques, d’interdits et de conditions. La « diabolisation » de la sexualité est à l’origine de souffrances incommensurables, elle a conduit au désespoir une foule innombrable de gens et a engendré des sentiments de culpabilité autodestructeurs.

« Le péché n’est pas en premier lieu dans la mauvaise action ou l’omission mais dans les dispositions intérieures de l’individu dont il porte la responsabilité, dans son manque d’amour » (Albert Keller SJ). C’est donc la capacité potentielle à se pardonner soi-même de ses péchés qui est essentielle, ou plus précisément à rayer les péchés de la liste en faisant amende honorable, sans l’intervention de l’Église. Seul un être qui, sur la voie de la connaissance, a mûri et est devenu adulte, est en mesure de « faire le ménage », de prendre ses distances par rapport à l’Église et de retrouver son équilibre psychique. Ce processus ne se fait pas sans une réflexion approfondie sur les causes de la faute et sur ses conséquences,

- en prenant connaissance de la faute en tant que telle

- en évaluant les dégâts

- en mettant en œuvre un processus de réparation

- en regrettant la faute en son for intérieur

- en prenant toutes précautions pour ne pas recommencer.

Cette même générosité, il convient aussi de l’exercer envers les autres, pour faire barrage à la haine et à la vindicte. Le chemin qui mène à la connaissance de soi commence par l’acceptation de ses propres défaillances, par les œuvres que l’on s’impose pour se pardonner et libérer sa conscience de la faute. Paul écrit dans son épître aux Galates : « Vous avez été appelés à la liberté ». « Correctement comprise, toute théologie chrétienne est donc une théologie de la délivrance » (Albert Keller SJ).

Le « chatah » de l’Ancien Testament est généralement traduit par « pécher » mais signifie en fait « manquer », autrement dit, sortir du droit chemin. Il n’est pas associé dans l’Ancien Testament à un jugement de valeur, comme dans les notions de « pécheur » et de « péché ». Le mot hébreux « téchouba »,

porteur d’une idée de repentir, signifie « retour » à Dieu, retour à la droiture ;

ce n’est pas une condamnation de soi.

Dans le Nouveau Testament aussi, l’on parle souvent de « retour », de quitter

le mauvais chemin, de le prendre à rebours. Dans la littérature talmudique, on

connaît le pécheur repenti. Les notions de « bon » et de « méchant » sont plus faciles à comprendre que « le droit chemin », ce dernier devant être défini ou décrit, alors que « bon » et « méchant » n’exigent aucune explication supplémentaire. Ce n’est pas tant avec les péchés que l’homme a des problèmes, il pèche par faiblesse, le plus souvent. Mais son talent, ses ambitions le poussent à mettre son ego en avant, à brouiller sa vision des méfaits commis.

« Jésus dit : qui a blasphémé contre le père [au ciel], on lui pardonnera, et qui

a blasphémé contre le Fils [l’homme], on lui pardonnera : mais qui a

blasphémé contre l’Esprit Saint, on ne lui pardonnera point, ni sur la terre, ni dans le ciel » (Thomas 49).

Tous les péchés peuvent être pardonnés sauf ceux de l’esprit humain contre l’Esprit Saint. Les « péchés mortels » sont donc ceux contre l’esprit car ils

Tous les autres péchés

sont « véniels », ils peuvent être remis par un prêtre, effacés par des indulgences ou pardonnés par la contrition du pécheur. Les manquements contre les « Dix commandements » peuvent tous, sauf l’assassinat, être rangés dans la catégorie « vénielle ». Les péchés contre l’Esprit Saint ne sont

apportent la mort du soi, ils sont impardonnables

« possibles » qu’à partir du Nouveau Testament, Dieu assurant lui-même dans l’Ancien la bonne marche du monde.

Comment l’homme peut-il aller contre la volonté de Dieu ? Comment est-il possible de pécher contre l’Esprit Saint ? « Quis ut Deus » (qui est l’égal de Dieu ?) peut-on lire sur le bouclier de l’archange Michel. Ce même archange garde les portes du ciel, soupèse et compare les bonnes et les mauvaises actions. Personne n’est comme Dieu, et les péchés contre l’Esprit Saint fermeront à l’homme les portes du ciel, le retour au Père.

18. La doctrine ecclésiale de la justification

« La doctrine de la justification est la mesure ou la pierre de touche de la foi chrétienne. Aucune doctrine ne doit contredire ce critère ».

Le 31 octobre 1999 à Augsbourg, les Églises catholiques et protestantes parviennent à un consensus et font une déclaration conjointe sur la doctrine de la justification. Relevons que plus de 200 théologiens protestants proclament publiquement leur désaccord et que des voix critiques s’élèvent aussi dans les milieux catholiques. Dans cette déclaration, la querelle sur le péché tient une place prépondérante, et je vais en donner quelques exemples. Les auteurs citent d’abord l’épître aux Romains (6,12), « que le péché ne règne donc plus dans vos corps mortels de manière à vous plier à ses convoitises », puis rappellent encore une fois le danger permanent que représente le pouvoir asservissant du péché.

« Nous confessons ensemble : c’est seulement par la grâce au moyen de la foi en l’action salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l’Esprit Saint qui renouvelle nos cœurs, nous habilite et nous appelle à accomplir des œuvres bonnes ».

] [

à la personne humaine et que simultanément, en sa vie, il la libère du pouvoir asservissant du péché en lui offrant la vie nouvelle en Christ ».

« Nous confessons ensemble que, par la grâce, Dieu pardonne son péché

Pour les luthériens, la concupiscence est la recherche de son propre accomplissement, considéré à la lumière de la spiritualité comme un péché. Pour les catholiques, la concupiscence est un penchant qui subsiste après le baptême, venant du péché et poussant au péché. La personne humaine connaît une inclination à s’opposer à Dieu tant le pouvoir du péché est grand. La concupiscence est une notion théologique chrétienne qui, dans une acception plus générale, désigne l’attachement aux plaisirs sexuels consécutif au péché originel.

Il vaut la peine de lire et même de relire l’extrait suivant de la Déclaration conjointe :

« Cette opposition à Dieu est en tant que telle véritablement péché. Cependant, par le mérite du Christ, le pouvoir aliénant du péché est brisé : le péché n’est plus péché « dominant » le chrétien car il est « dominé » par le Christ auquel le justifié est lié par la foi ; ainsi, tant qu’il vit sur terre, le chrétien peut, du moins partiellement, mener une vie dans la justice. Malgré le péché, le chrétien n’est plus séparé de Dieu car, né de nouveau par le

baptême et le Saint-Esprit, il reçoit le pardon de son péché par le retour quotidien à son baptême ; ainsi son péché ne le condamne plus et n’entraîne plus sa mort éternelle. Lorsque les luthériens affirment que le justifié est aussi pécheur et que son opposition à Dieu est véritablement péché, ils ne nient pas que, malgré le péché, le justifié n’est plus, en Christ, séparé de Dieu et que son péché est un péché dominé. En cela ils s’accordent avec le partenaire catholique-romain malgré les différences dans la compréhension du péché du justifié. »

Seules donc, la grâce, la foi et l’exégèse peuvent conduire l’être humain vers Dieu. La doctrine de la justification est choisie comme stratégie de rapprochement des Églises catholiques et protestantes sur des points essentiels de la foi. En fait, il s’agit d’autre chose : rétablir l’influence ou le « pouvoir » des Églises sur les croyants, entreprendre une ultime tentative conjointe de sauvetage. Ce genre de textes ne rend pas la vie plus facile aux derniers fidèles et ne contribue pas à en attirer d’autres, bien au contraire. Les réflexions sur le péché renforcent l’enseignement prêché avec beaucoup de ferveur et de véhémence par l’Église à propos de son pouvoir asservissant - enseignement qui contribue à nous détacher de Dieu - et elles aggravent le sentiment de culpabilité latent du croyant. La Déclaration conjointe ne définit pas, ne serait-ce qu’allusivement, la notion de « péché ». Elle évoque la convoitise et attribue une place essentielle au plaisir de la « chair ».

L’Église affirme de manière irrévocable que l’individu succombe à la concupiscence et à travers elle au péché, sans en être responsable, et que tout ce qu’il tente pour mieux se connaître et connaître le monde équivaut à s’opposer à Dieu : ce n’est pas très éloigné d’une forme spirituelle d’inquisition, et cela en pleine ère informatique. Il en sera ainsi tant que l’Église n’acceptera pas l’être humain tel que Dieu l’a créé, à savoir libre avant tout, doté d’un droit à l’autodétermination, adulte enfin. Cette mise sous tutelle sépare l’homme de l’Église et sape toute relation de confiance. Il faudra bien qu’un jour, l’Église prenne conscience de ce que ses agneaux et ses brebis sont devenus adultes et responsables.

A la source de Jacob, Jésus dit à la Samaritaine : « Mais l’heure vient - et c’est maintenant - où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer » (Jn 4, 23-

Cette formule positive donne du courage, elle incite à faire face à la nature, à l’environnement, aux autres. Une « philosophie de la survie » axée sur l’idée traditionnelle du péché, sur la concupiscence de la chair, est oppressante et ouvre nécessairement la voie à une morale hypocrite. Tant que le principe essentiel des questions de foi se fonde sur des principes accusatoires, la foi du croyant ne progressera pas, et sera même freinée dans son élan. Des forces neuves ne pourront s’épanouir que le jour où le message du Christ sera proclamé dans la joie et non sous forme de commandements et d’interdictions, de péché et de contrition.

19. La « seconde naissance » est une renaissance en esprit

Qu’il me soit permis, à l’aube de ce nouveau siècle, de m’interroger sur le devenir de l’individu, sur les espérances qu’il est en droit de formuler, sur ce qui le motive à agir, sur sa capacité d’adaptation aux ahurissants progrès technologiques, bref, sur l’avenir de l’homme. Voudra-t-il persévérer sur la voie d’un matérialisme rassurant, de la recherche de l’argent et de ses avantages personnels, continuera-t-il à vouloir trouver son bonheur dans une optique purement individualiste et égocentrique, et faire taire sa mauvaise conscience en distribuant l’aumône, en participant à de « bonnes œuvres » ou en s’engageant généreusement dans l’action sociale ? Aura-t-il suffisamment de courage et de conviction pour se mettre au service d’une éthique nouvelle et quitter les sentiers battus ? Repu à satiété de biens matériels, n’aura-t-il pas envie de consommer toujours davantage ? Se découvrira-t-il un intérêt pour les biens immatériels, et consacrera-t-il peut-être même quelques pensées à la question de Dieu ?

Avant que l’homo « sapiens » ne devienne homo « ecologicus », il doit passer par de nombreux stades, se relever de biens des échecs et surmonter maintes déceptions. L’homme en tant que connaissant, ou plus précisément en tant que comprenant, évolue au fil d’une spirale de la conscience avec des schémas comportementaux de plus en plus complexes et ramifiés avant de devenir un être nouveau, convaincu au plus profond de soi. En symbiose avec la nature, il pourra devenir un « homo ecologicus ».

Le niveau suivant est de nature transcendantale, c’est l’ouverture sur le non communicable, l’incompréhensible, auquel aspire originairement tout être humain. Les paroles de Jésus annoncent le royaume des cieux sur Terre. Ce royaume est indubitablement celui de l’amour. À la question demandant quel est le plus haut commandement, Jésus répond :

« Tu dois aimer le seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, c’est le premier des commandements, mais ton prochain, tu dois l’aimer comme toi- même. »

La clé de la révélation est sans nul doute dans l’entendement que l’on a de l’amour dans toutes ses formes et variantes. L’amour peut se développer dans l’ « avoir » mais si l’on veut qu’il dure, qu’il s’épanouisse, qu’il s’adapte et se renouvelle, il faut chercher autre chose. La loi de l’amour s’articule en trois temps qui sont, par ordre de priorité : l’amour de Dieu, l’amour d’autrui et l’amour de soi, cette dernière forme étant considérée comme innée.

L’amour est d’abord amour de soi. Beaucoup ne dépassent jamais cet amour initial, égocentrique et narcissique ; ils restent leur vie durant prisonniers de leur ego. S’aimer soi-même, c’est accepter son corps tel qu’il est, découvrir ses talents et les développer, étendre son savoir et assurer son équilibre psychique. L’évolution qui conduit vers l’« homo ecologicus » est difficile. À l’issue de ce processus, la conscience sexuelle et la conscience écologique s’intègrent dans la conscience globale de soi. L’ « homo ecologicus » est en pleine possession de ses moyens intellectuels et physiques. Il a atteint son équilibre psychique en développant ses qualités anima/animus et en les stabilisant. Il est devenu ce qu’il est - telle pourrait être la courbe idéale de son évolution. Le plein épanouissement de l’homme en « homo ecologicus » est la condition sine qua non de son accès au niveau de conscience suivant.

Pour le Christ, le Prochain est l’ensemble des hommes que tout être rencontre sur son chemin. On a beaucoup écrit sur l’importance de l’amour parental (à ranger dans la structure de l’avoir) mais l’étude des liens de parentèle n’est pas notre propos.

Il existe aujourd’hui de nombreux exemples d’individus qui se mettent entièrement au service des autres et dont l’aide est efficace. Chaque époque a eu ses bienfaiteurs charismatiques. La dévotion d’une mère Teresa pour les plus humbles de Calcutta fait l’objet d’une admiration et d’un respect unanimes. Mais son influence reste limitée au secteur caritatif et il s’agit d’une expérience individuelle, difficilement reproductible sans une nouvelle mère Teresa.

Aider les autres, les respecter, tout le monde est capable de le faire dans sa vie, même si c’est d’une manière beaucoup moins spectaculaire : il existe d’innombrables organisations caritatives. L’amour du prochain dans la sphère de l’avoir s’exerce le plus souvent envers les marginaux, les malheureux dont la souffrance est évidente. Cet amour du prochain s’arrête au plus tard lorsque l’intérêt personnel entre en jeu, lorsque certains aspects de la structure de l’avoir sont touchés. Le prochain devient alors un concurrent, que ce soit dans la vie professionnelle, dans les compétitions sportives, dans l’aménagement de la maison ou du jardin, à l’école, au club de loisirs.

L’amour du partenaire est une position clé dans le développement individuel. L’art de l’amour consiste à constamment renouveler et revitaliser cette relation. Mais il faut que les deux partenaires y soient prêts. L’attirance sexuelle est une composante inséparable de l’amour entre deux personnes et l’objectif

inconscient, transcendant, de l’union sexuelle est la création de la vie, qui procède de la création divine.

L’Église réglemente les rapports sexuels par des commandements et des interdictions. Elle assimile l’acte sexuel à tout ce qu’il y a de bas, culpabilise les croyants. Une « repentance » générale telle que celle qui fut proclamée en l’an 2000 par l’Église catholique au début du Carême n’annule pas le mal qui a été fait par le passé : ce n’est rien d’autre qu’une lueur d’espoir pour la génération montante.

En diabolisant la sexualité, l’Église a rendu pratiquement impossible au chrétien croyant d’évoluer naturellement vers l’ « homo ecologicus ». Sans une intégration en soi de sa conscience d’être sexuel et écologique, l’évolution de l’ « homo sapiens » en « homo ecologicus et amore divinus » a peu de chance d’aboutir. Le chrétien en quête doit, qu’il le veuille ou non, se détourner des principes catholiques pour ne serait-ce qu’oser espérer trouver « Dieu en soi ». L’Église n’aurait certes pu trouver un meilleur gardien que le Diable devant la porte de la connaissance de soi.

Dans le processus de maturité conduisant à l’ « homo ecologicus et amore divinus », la femme a un rôle essentiel à jouer. Son approche intuitive et émotionnelle de la connaissance peut faire d’elle une conseillère inestimable. Même si le principe actif est prioritairement attribué à l’homme, l’action de la femme peut l’aider à se stabiliser spirituellement et émotionnellement.

« Le Royaume, il est à l’intérieur de vous. Quand vous vous connaîtrez vous- mêmes, alors vous connaîtrez que vous êtes en Dieu et Dieu en vous. Et vous serez la cité de Dieu » (papyrus d’Oxyrhinque - Égypte).

Si c’était le cas, une question brûlante se poserait : l’homme est-il capable de détecter la trace ou le signe de la présence de Dieu en lui et, si oui, comment ? Peut-il même Le rencontrer en lui, ainsi que le rapportent les mystiques ? On est alors en droit de demander au lecteur l’image qu’il se fait de Dieu. Est-ce ce vieillard à la barbe blanche tel que Michel-Ange l’a éternisé dans la chapelle Sixtine ? Est-ce Celui que les musulmans ne représentent ni ne nomment ? Est- ce le bon père qui est dans les cieux et qui, par-delà les nuages, commande aux destinées terrestres ? Dieu peut-il seulement être compris, l’homme peut-il s’en faire une image concrète ? Les taoïstes diraient ici que celui qui croit connaître le Tao ne le connaît pas. Tao est l’Autre, que jamais on ne peut reconnaître. Tao est et reste toujours Tao.

Les hommes savent s’élever au-dessus de leur niveau de conscience normal et

atteindre des sphères supérieures. L’extase des mystiques, les illuminations de Bouddha, les visions des saints sont autant de signes que des liens peuvent être établis avec la conscience cosmique. Des expériences paradisiaques vécues sous l’influence des substances hallucinogènes ont été verbalisées, des personnes qui sont parvenues aux portes de la mort ont raconté la lumière intense par laquelle elles s’étaient senti happées, etc. Leurs expériences ont toutes une chose en commun : elles n’avaient rien à voir avec notre image courante du monde, c’était un « ailleurs ».

Il doit donc être possible, à l’issue d’une préparation longue et difficile, d’atteindre un niveau de conscience supérieur en partant d’un état normal. C’est ce que font les maîtres et les gourous, qui possèdent cette extraordinaire maîtrise – malheureusement ces expériences n’ont aucune valeur pratique pour les autres. Le mode de vie d’un maître ou d’un gourou peut servir d’exemple mais il est difficilement imaginable que le monde de demain puisse être bâti sur de tels principes, ni même amélioré. De tous temps, les mystiques se sont efforcés de trouver le chemin de Dieu par l’ascèse et la méditation. L’Église catholique n’a pas seulement toléré les mystiques, elle les a parfois même consultés. La voie mystique vers Dieu a toujours été et reste encore une exception.

Il reste donc cette question cruciale : pourquoi certains êtres extraordinaires parviennent-ils à entrer en contact avec l’univers spirituel, et d’autres pas ? Je pense que cette possibilité est en nous tous, quelle qu’en soit la forme. Beaucoup de chemins mènent à la « conscience cosmique », la voie mystique en est un, très personnel et très particulier, je suis certain qu’il en existe d’autres.

Mon intention, en écrivant ce livre, est de donner au lecteur quelques idées d’ouvertures possibles vers une nouvelle « réalité virtuelle », mais c’est à chacun de trouver sa propre voie. «Quand l’homme se retrouve lui-même, comprend qu’il est fils de Dieu, et sait que tous les pouvoirs de Dieu résident en lui-même, il est une intelligence de maître » (Levi 2 92, 6).

2 Levi H. Dowling, L’Évangile du verseau, Editions Leymarie 1991, traduction de Louis Colombelle (1939)

DEUXIEME THÈME

LE RÔLE « ÉTERNEL » DE LA FEMME LES SOURCES MYTHOLOGIQUES REMONTENT À LA NUIT DES TEMPS

Si le premier thème était un aperçu du monde où nous vivons, le deuxième est le retour vers un lointain passé, celui de la mythologie grecque. Il nous permettra de comprendre le rôle

« éternel» et éminent de la femme, compagne de l’homme sur le chemin d’une nouvelle

conscience. Les légendes, les récits et les mythes sont les messages cryptés que les « Dieux » communiquent aux mortels. Les hommes d’aujourd’hui ont désappris leur étude. Or, les vérités intemporelles que ces récits véhiculent restent toujours valables.

Conquise de haute lutte par un mouvement féministe actif, la parité des hommes et des

femmes dans la vie professionnelle, l’égalité de droit des femmes dans un monde d’hommes,

a be aucoup progressé. Là où s’appliquent les lois et les règles, le traitement paritaire est un objectif commun qui a sa pleine justification. Mais la vie de couple ne peut être réglementée

à force d’ordonnances et de décrets. C’est là que les enseignements du passé prennent toute leur signification, qu’il importe de comprendre et de savoir appliquer les signes et les messages des mythes.

Les femmes véritablement mythiques et conscientes d’elles-mêmes ne sont-elles pas aujourd’hui en voie de disparition ? La femme moderne ne s’est-elle pas elle -même démythifiée ? Est-ce pour cela qu’il n’y a plus de héros ? Pourtant, une grande majorité des femmes croient encore au prince charmant de leur enfance, incarnation virtuelle de l’homme idéal. Les rédactions des magazines people le savent bien, elles qui ne manquent pas de rapporter les faits et gestes des familles royales, mariages, séparations, naissances ou

funérailles, n’importe, pourvu qu’il s’agisse de têtes couronnées. De temps à autre, on entend pourtant résonner dans le désert le cri isolé de celles qui appellent les femmes à relever le défi qui leur est lancé, à ne pas choisir le chemin de la facilité. Peut-être de nombreuses

Il est temps de clore cette stupide

femmes sont-elles mariées à leur « prince » sans le savoir guerre des sexes.

Ne faut-il pas à ce prince charmant une princesse charmante ? Pour l’homme, sa mère est et

reste toute sa vie une personne de référence, peut-être la plus importante de toutes, mais elle ne peut, pour des raisons évidentes, tenir la place d’une princesse de conte. Se pourrait-il que l’homme préfère se vouer simultanément à plusieurs princesses ? La femme et l’homme auraient-ils besoin d’un personnage idéal commun, d’une sorte de mère spirituelle commune

à toute l’humanité ? Sans retomber dans un culte marial exagéré, Marie, modèle et vecteur

de la transcendance, pourrait représenter cette figure idéale. La femme retrouverait par son intervention la place qui lui revient dans notre société. En même temps, mère virtuelle, elle

comblerait l’imaginaire masculin. Cette alternative serait-elle vraiment la plus mauvaise ?

LES CHEMINS MYTHIQUES VERS LA SECONDE NAISSANCE

« Faute de mythe, pourtant, toute civilisation perd la saine vigueur créatrice qui est sa force naturelle : car seul un horizon circonscrit par le mythe peut assurer la clôture et l’unité d’une civilisation en mouvement. »- (Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie).

Le langage des « Dieux » a toujours été crypté, il se révèle aux mortels dans les légendes et les mythes mais pour l’homme moderne, la mythologie est lettre morte, reliquat des temps anciens. A l’ère de l’informatique, l’étude des mystères et de leur sens est depuis longtemps passée de mode, ce sont des sujets antédiluviens - bref, ils ne nous concernent plus. Et pourtant nos ancêtres, de tous temps, ont tenté de lire l’avenir dans les signes du zodiaque, de décrypter la volonté des « Dieux » dans les récits mythologiques.

Nous avons totalement occulté l’importance fondamentale du rôle de la femme, décrit dans les mythes. Pourtant, les messages et les images que délivrent les mythes et les légendes sont essentiels. S’il n’y a plus de « héros », c’est peut-être qu’il n’y a plus d’héroïnes mythiques. Les femmes ont oublié leur mission première, celle qui est inscrite au « scénario » de la Genèse. Je veux essayer de montrer qu’en absence d’un soutien mutuel il y a peu d’espoir qu’aboutisse la quête de la connaissance dans la confiance et l’amour, en illustrant mon propos par quelques exemples de récits mythologiques. Seuls, ni l’homme ni la femme ne peuvent remplir leur mission respective.

Le succès de l’opération « Nouveau Monde » dépend de l’engagement de la femme. Ce ne sont pas les gros titres de la presse qui changeront le visage de notre société mais la contribution personnelle de chaque femme dans son propre univers. Quant à l’homme, il est bien obligé de constater, certes non sans amertume, qu’il ne détient pas la clé de la connaissance – celle-ci est aux mains de la femme. « Prêtresse de l’amour » et initiatrice, la femme est son guide sur le chemin du soi mais il faut pour cela qu’elle puisse oublier sa passivité, son égocentrisme, qu’elle l’accompagne de toute sa conviction au lieu de s’affairer à des futilités.

Deux légendes ont été choisies parmi d’innombrables récits : celle des argonautes et de la Toison d’or parce qu’elle illustre magistralement le rôle de la femme et de l’homme, et celle d’Œdipe parce qu’elle est la métaphore cryptée du cheminement de l’homme vers la connaissance.

20. Ce que nous enseignent les mythes

Dans la mythologie, les «Dieux » parlent aux hommes par métaphores. Les hommes mythiques sont presque toujours des héros combattant pour délivrer les hommes des dangers qui les menacent. Ils sont placés sous la protection d’un ou de plusieurs dieux, tant il est vrai que les conflits célestes ont leur équivalent sur terre. La mission « transparente » du héros est sous -tendue par le rôle complexe et souterrain d’une ou de plusieurs femmes.

On tentera dans ce chapitre de tracer le chemin de la naissance spirituelle à partir de quelques récits de la mythologie. Le point de départ est le « héros », poussé par l’urgence d’accomplir un acte héroïque. Ce n’est pas lui qui en a décidé ainsi, ce sont les « Dieux » qui lui en ont confié la mission. L’homme est libre de choisir la voie du pouvoir ou celle de la sagesse. Optant pour le pouvoir, il se révolte contre la loi des dieux, c’est l’hybris.

Depuis des temps immémoriaux, l’homme cherche à se connaître pour s’accomplir pleinement. « Connais-toi toi-même » nous enseigne Socrate, et Nietzsche nous dit : « Deviens qui tu es ». Le chemin de la sagesse, décrit dans d’innombrables ouvrages, mis en vers par les plus grands poètes et en musique dans de magnifiques cantates, est depuis toujours « le » défi que se lance à soi- même tout homme tourné vers les valeurs spirituelles. La quête de la Toison d’or, pour d’autres celle du Graal, est une aventure excitante, c’est l’exploration de soi, de son univers intérieur ; le soi est la partie la plus interne de l’homme, son « noyau », mystère si proche et pourtant si lointain. Le voyage se termine toujours à Utopia, c’est-à-dire dans un univers autre où les hommes sont semblables aux dieux, raffermis et motivés par le désir de connaître la vérité.

Entreprise seul, la quête de soi a peu de chances d’aboutir ; les mythes nous le montrent, les légendes nous le content. Ce n’est pas de gourous ni de directeurs de conscience qu’il est ici question, mais d’hommes « comme toi et moi ». Jamais Jason et ses compagnons n’auraient trouvé la Toison d’or sans l’aide de Médée, ils auraient échoué dès le premier obstacle. Sans le fil d’Ariane, jamais Thésée ne serait sorti du labyrinthe. Sans l’aide d’innombrables femmes, jamais Ulysse ne serait revenu à Ithaque. Sans le soutien physique, émotionnel et spirituel de « sa » compagne, l’entreprise du héros est vouée à l’échec.

Au cours de sa vie, l’homme en quête rencontrera des femmes, il tombera amoureux, il sera déçu ou il prendra son envol, selon la présence féminine qui sera à ses côtés et selon sa propre conception des choses. Mais il n’est pas dans l’intention de toute femme d’accorder avec amour aide et soutien. Toutes les

femmes ne sont pas prêtes à suivre leur héros au purgatoire et en enfer, telle Béatrice aux côtés de Dante.

Parmi toutes ces femmes que le héros rencontrera sur le chemin du Graal, il devra faire un choix en freinant ses pulsions, en développant son intuition. L’homme redoute les forces secrètes de la femme parce qu’elles font naître en lui la peur. Mais sans accéder à l’énergie féminine intérieure le héros ne peut pas être guidé par la femme.

Un homme qui cherche, un « héros en devenir », percevra ces risques et leur fera face avec ruse et détermination. Il sera ouvert aux femmes qui croiseront son chemin et il tentera de les comprendre. S’il a de la chance, il trouvera un jour « sa » compagne. Saura-t-il la reconnaître, la comprendre et l’aider à devenir une vraie « femme solaire » ? Quant à elle, saura-t-elle en faire un héros ? Comment, ensemble, s’y prendront-ils ?

Toute femme peut devenir « solaire », c’est un potentiel qu’elle a reçu au berceau. Au cours de son évolution, elle posera les prémisses de la voie sur

laquelle elle entrera en contact avec son « prince charmant », le reconnaîtra ou tentera de le posséder. Presque toutes les femmes avouent dans l’intimité qu’elles se sentent secrètement comme la Belle au bois dormant, en attente de

« leur » prince, qu’elles souffrent en quelque sorte du « syndrome de la Belle au

bois dormant ». La femme n’a pas d’influence sur la «haie d’épines » mais bien sur le prince. Pour être libérée par « son » prince, elle doit tout entreprendre pour faire de son bien-aimé un « héros », un amant en quête. Si elle se contente de biens matériels et du statut social de son compagnon, si elle se concentre par trop sur sa propre progression et sa carrière, elle sera peu encline à faire de son bien-aimé un « héros », il lui suffira de trouver un époux cossu.

Un baiser du prince réveille la Belle au bois dormant, et avec elle toute la cour, tout le château. La signification de ce baiser symbolique est très complexe. C’est la deuxième épreuve du prince, après le passage de la haie de ronces - une épreuve qui ne requiert pas de qualités physiques mais des connaissances en amour. L’amour réciproque donne à la femme une chance de prendre conscience de son propre pouvoir. Eveillée, elle peut dès lors mener ses

« capacités solaires » à leur plein épanouissement. L’amour de son partenaire

lui donne accès à ses forces intérieures. La femme solaire a rétabli le lien

originel avec le créateur, elle est capable d’appréhender intuitivement le

« scénario ».

Pourtant, ce n’est pas l’amour seul qui aplanit le chemin mais la conjonction d’au moins trois phénomènes complexes. La mise en place progressive de la confiance entre l’homme et la femme est le facteur essentiel. Cette confiance originelle affermit le sentiment amoureux, une communauté physique et spirituelle s’installe, mais bientôt de nombreuses épreuves attendent le couple. L’entourage social, hostile, est en permanente activité – la force et la ruse sont nécessaires pour le désamorcer. L’homme et la femme doivent être absolument libres sans quoi l’opération est vouée à l’échec. Le jeu infiniment compliqué de ces trois facteurs que sont la confiance, l’amour et la liberté exige pour être maîtrisé une grande expérience et beaucoup de sérénité. L’amour est un art, affirme Erich Fromm. Seuls deux « maîtres » de l’art d’aimer sauront trouver la solution à cette quadrature du cercle.

Après avoir surmonté victorieusement toutes les épreuves qu’il a rencontrées sur le chemin menant à sa princesse, et lui avoir ouvert la voie solaire, un troisième défi attend l’homme en quête, et il ne peut réussir qu’avec l’aide de la femme solaire. Le héros doit se transformer en « homme lunaire » : il doit se laisser guider par la lumière de la femme rayonnante. Il existe dans l’histoire de nombreux exemples de l’influence des femmes sur des hommes au gouvernement autoritaire, en bien et en mal. Ce mécanisme est bien connu mais dans presque tous les cas, les femmes ont utilisé le pouvoir à leur avantage. Or ce n’est que par le don de soi et non la possession que l’on peut progresser dans la quête.

Pour le héros, la plus haute récompense est la découverte de la Toison d’or. Tout d’abord, la récompense paraît cocasse ; le prix de tant de souffrances et de privations serait un bien matériel ? La signification profonde de la Toison d’or ne se comprend qu’en ce qu’elle symbolise le parcours du héros et de la princesse. Tous deux mènent le même combat, tous deux poursuivent le même but. La récompense ne peut donc être que la même pour l’un et l’autre : la connaissance qu’ils sont acquise ensemble. Cette fois ce n’est pas le serpent qui convainc Eve, ce n’est pas Adam qui est séduit par elle : Adam et Eve trouvent tous deux par leurs propres moyens le chemin du retour vers l’unité, la fusion spirituelle, le paradis.

Pourquoi n’y a-t-il plus de « héros » ? Peut-être parce qu’il n’y a plus de femmes solaires. On pourrait inversement se demander pourquoi il n’existe plus de femmes solaires : probablement parce que l’homme n’est plus capable d’héroïsme.

21. Œdipe, le dénoueur d’énigmes

« Quel est l’être, le seul parmi ceux qui vivent sur terre, dans les eaux, dans les airs, qui a une seule voix, une seule façon de parler, une seule nature, mais qui a deux pieds, trois pieds et quatre pieds, et dont la vitesse des membres est la plus lente dès qu’il s’appuie sur le plus grand nombre de pieds ? » (énigme de la Sphinge).

Prévenus par un oracle que leur fils tuerait son père et épouserait sa mère, Laios et Jocaste bannissent Œdipe. Devenu adulte, celui-ci tue un inconnu qui lui dispute le passage et dont il ne connaît pas l’identité. Après avoir trouvé la bonne réponse à l’énigme de la Sphinge, il délivre Thèbes et il est couronné roi. Il épouse la reine veuve dont il saura plus tard qu’elle est sa propre mère et lui donne quatre enfants, parmi lesquels Antigone. Lorsqu’il apprend la tragique vérité, il se crève les yeux et, accompagné d’Antigone, erre par le monde jusqu'à ce qu’il en soit mystérieusement soustrait.

Le drame se déroule en trois lieux et en trois phases. La femme de la première phase est sa mère physique, c’est le temps de l’éducation, du retrait dans le giron de l’ « être ». La figure féminine est celle de sa mère protectrice qui tient à distance tout ce qui pourrait lui être fatal et qui lui donne son amour sans condition, sans rien exiger en retour.

Au cours de la deuxième phase, la femme est partenaire et adversaire. La mère devient épouse. Le conscient masculin se développe, le conflit éclate lorsque la femme n’est plus identifiée à la mère. Avec Jocaste, Œdipe adulte vit l’élément féminin dans sa conflictualité mère-épouse. «La féminité se révèle être très ambivalente, elle engendre la vie et tue, elle soutient et détruit, elle attire et repousse. » Les deux extrêmes se cachent sous une seule et même représentation physique.

La troisième phase est la mort de Jocaste, « l’élimination du dragon », autrement dit la libération de l’aspect dévorateur de la grande déesse. Le chemin est libre, la conscience de soi du héros est centrée, cristallisée, il peut rencontrer la femme sans risque, et donc sans crainte. L’inceste appartient à la deuxième phase de la vie et il est inévitablement lié à un effroyable sentiment de culpabilité. Or, la culpabilité est toujours un gage de connaissance : Œdipe re-connaît sa mère en Jocaste, sa culpabilité lui est révélée. L’inceste ne devient fécond que par la connaissance - en d’autres termes : « Notre vie dans le monde reste stérile tant que nous n’en discernons pas la structure réelle ». La troisième figure féminine est Antigone : « Elle

s’occupe d’Œdipe et le soutient sans être sa mère, elle l’aime sans être objet de désir. Elle réunit ainsi en elle divers aspects de la féminité et devient une véritable compagne, une anima qui ne menace pas l’animus mais lui donne les impulsions nécessaires pour se trouver. Le conscient masculin du soi doit pouvoir s’en remettre à la force féminine qui le guide, à l’inconscient, de même que notre conscient a besoin de se frotter aux réalités de la vie pour se développer. » (DT).

Il convient ici de bien discerner les notions de « moi » et de « soi » (K66- K70). C. G. Jung écrit que le « soi » est la totalité, l’harmonie parfaite. Le « moi » aux multiples couches symbolise l’écartèlement, les polarités. L’homme qui se laisse écartelé par la polarité perd l’accès à l’unité, il tue son soi en développant son moi. Le moi commence à jouer le rôle du soi, à vouloir devenir omnipotent pour être l’égal du soi. Dans toutes les mythologies, les récits et les légendes où il est question d’un vrai et d’un faux roi, il faut entendre le « moi » et le « soi », le « moi » étant l’usurpateur et le « soi » le souverain « légitime ».

Si le « moi » se met au service de la quête du « soi », il ne sait pas que la connaissance du soi conduira à sa propre mort. L’aveuglement d’Œdipe signifie symboliquement qu’il ne peut plus porter son regard ailleurs que sur soi, vers l’intérieur. Aux trois phases du mythe œdipien correspondent trois regards : le regard vers l’extérieur, le regard « discernant », et le regard vers l’intérieur. De façon analogue, trois niveaux de conscience peuvent être distingués : l’ inconscient, le conscient et le « surconscient ».

La troisième étape est celle durant laquelle le « soi » se substitue au « moi ». Concrètement, c’est l’automutilation d’Œdipe. Dès lors, le destin d’Œdipe est indéfectiblement lié à celui d’Antigone, il s’en remet volontairement à une femme « du troisième type » (mère, fille, femme solaire). La connaissance du « soi » a donné à Œdipe la force de se détacher du monde et de se laisser guider par sa fille Antigone. « Œdipe a trouvé la réponse à l’énigme (de la Sphinge), il a dévoilé le mystère de l’être humain. Le monde des immortels s’ouvre à lui et le rend lui-même immortel. L’humain devient divin ».

« C’était un messager des dieux, la terre s’est ouverte et doucement l’a pris en son sein. L’Homme est soustrait du monde sans souffrances, sans maladies, il est dans la béatitude comme jamais homme ne le fut. Cela peut paraître fou à certains et je ne peux pas convertir ceux qui se croient plus sages. »

Thorwald Dethlefsen est persuadé que la tragédie grecque peut être un moyen utile à l’homme d’aujourd’hui « et je ne saurais en nommer d’autre dont l’effet me semblerait plus fort ni même équivalent. »

Un mythe est une métaphore. Prise au pied de la lettre, la tragédie d’Œdipe est sans conteste une triste histoire. Aussi faut-il en chercher le sens non dans ce qu’elle a de superficiel mais dans le message ; un message des dieux qui n’est pas transmis en clair et dont les images doivent être décryptées, l’homme doit essayer de comprendre les images qu’il véhicule. Le sort d’Œdipe n’est certes pas enviable, c’est peut-être pour cela qu’on ne se donne pas la peine de déchiffrer l’énigme de la Sphinge, alias Œdipe. Pourtant, tout homme en quête marche sur ses traces. Beaucoup d’entre nous abandonnent dès que surgissent les premières difficultés, ils ne veulent pas franchir toutes les étapes. Ce n’est qu’au bout du périple qu’Œdipe atteint à la connaissance, symbolisée par un acte d’automutilation. Un acte a priori incompréhensible qui symbolise l’inversion des valeurs au moment de son passage du monde physique au monde spirituel. C’est aussi l’instant où Œdipe renaît dans le monde de l’être en compagnie de son épouse solaire, Antigone.

Œdipe, c’est le combat existentiel de l’homme, sa tentative permanente d’atteindre à la connaissance, à la vérité du créateur, pour pouvoir revenir vers Lui. Tout chercheur est un Œdipe.

22. Les argonautes et la Toison d’or

Sans revenir sur les origines et les péripéties de ce mythe, nous allons étudier le rôle de la femme aux côtés d’un héros en quête.

Pour recouvrer le trône de son père, Pélias l’usurpateur exige de Jason qu’il ramène la Toison d’or en Grèce, pensant que jamais il n’y parviendrait. La perspective de devoir accomplir une mission quasiment impossible décuple les énergies de Jason qui réussit à persuader les plus vaillants des Grecs de le suivre dans cette aventure : Hercule, le plus grand de tous les héros, Orphée le poète enchanteur, Castor et son frère Pollux, Pélée le père d’Achille et bien d’autres encore.

Héra, épouse de Zeus, leur prépare un philtre qui les rendra plus courageux encore, et elle les incite à partir. Héra veut prouver à Zeus, le père des dieux, que les hommes sont capables de l’impossible et peuvent se mesurer aux dieux. Mais sans l’aide des femmes point de héros. Le plan de Héra est sans nul doute extrêmement osé mais apte à démontrer que les femmes, inspirées par les déesses, peuvent contrebalancer le pouvoir des dieux – sans pour autant le briser.

Face à la difficile mission des Argonautes, Héra peaufine sa stratégie : elle pactise avec Aphrodite, déesse de l’amour. Eros, fils d’Aphrodite, s’arrangera pour rendre Médée, la fille du roi Colchos, amoureuse de Jason. Médée est une magicienne puissante et son amour pour Jason décuplera encore ses pouvoirs. Médée remet à Jason une huile magique qui le rend invincible. Puis elle aide Jason, en charmant par son chant le dragon gardien de la Toison d’or, en l’endormant par ses sortilèges. Lorsque son frère Apsyrtos tente de lui couper le chemin, elle n’hésite pas à le tuer de ses propres mains pour affaiblir la force de l’armée, ainsi privée de son général. Et ce sont encore des femmes, Thétis et ses nymphes, qui guident la nef Argo à bon port entre Charybde et Scylla. Médée règne aussi sur les forces de la nuit : le monstre crétois succombe aux chiens de Hadès, dieu des enfers. Le dernier acte héroïque de la belle Médée selon la légende de la Toison d’or est la punition exemplaire de Pélias qui avait été à l’origine du périple : elle persuade les filles de Pélias de le dépecer pour qu’il « redevienne un jeune homme ». Médée connaissait aussi le bain et l’élixir de la jeunesse éternelle. Las, Jason la remercie mal de son dévouement et en épouse une autre : la fille du roi de Corinthe. La vengeance de Médée est terrible : elle tue l’élue de Jason et les enfants qu’elle avait eu de lui, puis disparaît sur un char tiré par des dragons volants. Jason survit mais il n’a aucun pouvoir, il est à jamais brisé.

La légende de la Toison d’or illustre bien la façon dont l’homme et la femme accomplissent chacun leur mission. La conquête de la Toison symbolise l’acquisition de la connaissance que l’homme chassé du paradis a perdue. L’amour libère les pouvoirs de Médée, Jason dérobe la Toison avec le soutien de sa bien-aimée. Mais la force surnaturelle de Jason n’a d’effet que pour ce à quoi elle est destinée. En dérobant la Toison, Jason et Médée attirent sur eux la punition. Les pouvoirs de Médée ne peuvent plus aider le héros, ils lui deviennent même funestes. L’amour ardent se change en haine destructrice. Les dieux ont vaincu, le secret de l’immortalité n’a pas été dévoilé, Héra a perdu. Le rôle éminemment décisif de Médée s’éprenant du héros Jason à la demande de Héra et par l’intercession d’Aphrodite est la pièce maîtresse, l’enseignement essentiel de la légende de la Toison d’or. Médée n’est pas seulement une femme belle, elle possède des pouvoirs occultes, elle est pourvue d’une intelligence extrême, son charme la rend capable d’endormir les monstres les plus terribles. Son amour pour Jason décuple des pouvoirs qui, au départ, sont bénéfiques. À l’instant le plus critique, la malheureuse Médée va jusqu’à tuer son propre frère pour permettre à Jason et à ses compagnons de s’enfuir. Par amour pour Jason, Médée devient capable de tout, du meilleur comme du pire : elle le protège d’abord et se venge ensuite ; après l’avoir aimé, elle va dans son désespoir jusqu’à tuer ses propres enfants parce qu’ils sont aussi les siens.

La légende peut se résumer en trois points : la mission première de Jason est la quête de la connaissance. Sa conviction, sa persévérance et son courage obstiné lui viennent de sa foi. Le destin de la femme est déterminé par l’amour. Pour être prête à jouer son rôle, elle doit guider l’homme et le conseiller, sans le dominer ni l’induire en erreur. Seul l’amour libère toutes les forces potentielles qui lui permettent de remplir sa mission, qui est de soutenir Jason dans son entreprise. Le sort commun de l’homme et de la femme est entre leurs seules mains : unis par l’amour, ils peuvent ensemble gagner un combat que l’on pourrait croire perdu d’avance. Mais l’amour déçu transforme la femme en furie, elle va se venger et finalement tout détruire.

La légende de la Toison d’or, récit mythologique, comporte donc sous forme cryptée le message des dieux aux hommes. Même si des forces divines sont en jeu, même si les dieux peuvent, indirectement seulement, intervenir, ils ont toujours besoin des hommes pour réaliser leur objectif. L’homme et la femme doivent être conscients de leurs rôles, fondamentalement différents, pour pouvoir s’accomplir, unis dans l’amour.

LA RENAISSANCE DE LA FEMME « ETERNELLE »

Aujourd’hui, les parlements et les gouvernements de nombreux pays veillent à ce que la parité soit respectée entre les hommes et les femmes. Cette longue guerre émotionnelle des sexes paraît prendre fin. Les partis politiques affirment de concert que la femme est l’égale de l’homme, qu’elle a droit au même salaire pour le même travail, que la maternité ne peut être un prétexte à la discriminer. Dans le cadre privé, dans les relations entre partenaires, les avis divergent dès lors que le problème du travail et de la famille est soulevé. L’égalité des sexes est garantie par la loi dans les domaines économiques et professionnelles, mais qu’en est-il de l’égalité des partenaires dans une relation éminemment complexe, celle de l’homme et de la femme ?

23. Les forces et les faiblesses féminines

Les forces dont disposent les hommes et les femmes peuvent être schématiquement affectées à des plans différents : la physis, l’apprentissage, le visible sont des qualités viriles. La spiritualité, la connaissance, l’invisible caractérisent la nature féminine ; c’est parce qu’elle est cachée que la féminité est empreinte de mystère. Bien que l’homme et la femme excellent dans des domaines particuliers, les limites peuvent être floues et autorisent des chevauchements et des exceptions.

Pour mieux illustrer cette thèse, prenons l’exemple de la religion et de la spiritualité. La religion est du côté de l’ordre, de la société et d’une hiérarchie institutionnalisée. La spiritualité est purement individuelle, intuitive, insaisissable. On pourrait aussi dire que la religion est temporelle et la spiritualité intemporelle. Les religions monothéistes que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam ont été fondées par des hommes. Aujourd’hui encore, il n’y a pas de prêtres femmes dans l’Eglise catholique. La spiritualité quant à elle ne peut être pressée dans un moule, ni hiérarchisée ou incorporée à un système. Elle est une écoute de la voix intérieure, elle se passe de dogmes, de cérémonies, de prêtres. Elle s’exprime sous des formes diverses, la transe, le délire divin ou l’état mystique. La spiritualité est l’univers des initiés, des saints, de l’occulte dont les manifestations visibles sont profondément bouleversantes et difficilement compréhensibles.

Tandis que les hommes fondent les religions et en sont les dignitaires, les femmes se vouent à différentes formes de culte comme celui d’Isis dans l’ancienne Egypte ou celui de Dionysos, elles ont des visions mystiques comme Catherine de Sienne ou Hildegard de Bingen, elles participent à la gnose ou aux traditions ésotériques. Les femmes sont moins enclines à fonder quelque chose, à consolid er ce qui existe déjà ou à laisser des traces visibles pour la postérité. Elles ont la capacité de donner la vie, elles sont par nature liées à la force créatrice : pourquoi ne pourraient-elles pas redevenir conscientes de leur fonction « éternelle » de passerelle, de transition, de lien avec l’origine ?

Dans la société, bon nombre de femmes sont prêtes à assumer des fonctions bénévoles. Aujourd’hui encore, l’éducation de leurs propres enfants n’est pas considérée comme une profession, elle n’est pas rémunérée, et pourtant beaucoup d’entre elles sont prêtes à renoncer à leur carrière pour se vouer à leurs enfants. Les femmes qui suivent leur voix intérieure savent les problèmes qu’elles rencontreront au moment de leur réinsertion dans le

monde professionnel. Elles sont innombrables à consacrer leur existence aux autres, elles travaillent pour aider les nécessiteux : pour elles, la dévotion peut donner un sens à la vie. Il est notoire que le bénévolat n’est pas en priorité une affaire d’hommes.

Le monde actuel est un monde masculin où seules les réalités, le visible et le temporel ont une valeur reconnue. La voie de la femme s’est rapprochée de celle de l’homme. La femme est devenue un objet, elle s’est laissée dégrader en consommatrice : beaucoup se complais ent dans ce rôle. Elles ont choisi la facilité, la reconnaissance par le biais du statut social de leur conjoint. Elles considèrent leur éventuelle activité professionnelle comme une activité secondaire lucrative. Certaines entrent dans la lice et se battent sans armure, d’autres se voient dans la nécessité financière de contribuer aux besoins du ménage, elles cumulent leurs activités professionnelles, la tenue de la maison et l’éducation des enfants. Qu’y a-t-il de mythique dans tout cela ? La femme d’aujourd’hui est totalement intégrée dans le processus de production et de consommation, il ne lui reste pas le temps de faire l’expérience de sa véritable mission et de la vivre, ni de développer ses potentialités féminines. Les initiatrices d’antan sont gourous ou directrices de sectes : la spiritualité se réduit au profane, elle est devenue un élément du pouvoir. Ceux qui ont perdu leurs repères cherchent refuge dans les sectes, les églises bien souvent ne sont plus que des réminiscences, des monuments visités par les touristes.

24. Le rôle mythique de la femme

Où sont ces femmes extraordinaires, ces forces vives des mythes, ces quasi- déesses ? Dans le mythe de Gilgamesh, c’est l’amour d’une femme, d’une courtisane, qui éveille Enkidou : d’un sauvage elle fait un être humain qui serait capable de cueillir la fleur de l’immortalité s’il faisait seulement confiance à sa maîtresse. La mythologie grecque nous montre Ariane qui détient le fil, le chemin de l’intuition ou de l’initiation – fil qui permet à Thésée de trouver l’issue du labyrinthe, de sortir de son obscurité intérieure et de se diriger vers une vie nouvelle. Quant à Ulysse l’avisé dont le périple symbolise le voyage initiatique, il s’allie à Circé, à Nausicaa et à Calypso, femmes mythiques qu’il rencontre au gré de ses aventures. Et c’est une autre femme, Pénélope, qui l’attend au bout du chemin. Dans la Divine Comédie, Béatrice guide Dante vers le paradis à travers l’enfer et le purgatoire. Les peintres et les poètes représentent généralement la sagesse, ou l’âme du monde sous les traits d’un personnage féminin.

Combien de couples célèbres ne nous sont-ils pas révélés par les mythes ? Couples de mortels et d’immortels tels Isis et Osiris, Aphrodite et Adonis, Tristan et Iseut. Les femmes symbolisent le pouvoir de la vie et de l’amour, elles défient le temps et la mort. Elles n’ont pas choisi les solutions de facilité, elles ne sont pas passives, elles sont allées jusqu’au bout de leur chemin, de la souffrance, de l’obscurité et de l’espoir, pour en fin de route retrouver leur fils ou leur bien-aimé, et lui donner la vie une seconde fois.

Pourquoi ces femmes sont-elles en si étroite relation avec la spiritualité, avec la gnose, pourquoi sont-elles les conseillères et les guides de celui qui est en quête d’immortalité ?

Le corps de la femme, qui recèle le mystère de la vie en gestation, la met en relation avec le sacré, les forces souterraines ou cosmiques, choses dont elle a aussi le goût. L’homme, dépourvu de cette antenne, a du mal à comprendre et la suspecte de sorcellerie, d’occultisme, de satanisme. Aujourd’hui encore, une femme ayant des aptitudes mystiques passe pour bizarre, dérangée ou hystérique. Il faut bien avouer qu’il n’y a pas si longtemps, la femme était tenue éloignée de l’univers des penseurs et des artistes, de la politique et du pouvoir.

Le corps de la femme est sacré, il engendre, il est lieu de métamorphose et de transition. Dans cette fonction, la femme a un accès direct au créateur, à la source de la connaissance, de la sagesse. Son corps est l’ « instrument » de la

première naissance, physique celle -ci. Son intuition est le berceau de la seconde, spirituelle celle-là. Dans le scénario divin, la naissance physique et la naissance spirituelle sont liées, le rôle de la femme est clairement défini dans le « que Ton règne arrive » du Nouveau Testament. Avec son corps et son intuition, la femme peut tout : donner la vie physique et aider à la naissance spirituelle. C’est elle qui guide la main de l’homme vers les fruits de l’arbre de la connaissance, sans l’aide du serpent tentateur.

Initialement, rien ne sépare la vie biologique de la vie intellectuelle, et la femme, au plus profond d’elle-même, n’a jamais vraiment accompli la séparation de ces deux fonctions. Il n’y a pas d’un côté l’amour qui serait réservé au féminin et de l’autre le savoir cultivé par l’homme. La dualité naît

de la séparation des qualités et la contradiction naît de la dualité. L’analyse apporte cette vérité douloureuse pour l’orgueil masculin : la femme, creuset de l’amour possède aussi la connaissance, celle -là même dont l’homme en

Elle ne donne pas seulement la vie, elle est

incontournable aussi sur le chemin de la naissance spirituelle. Une vision d’horreur pour l’homme « supérieur ». Et parce que le sentiment de sa supériorité l’empêche de demander le conseil et l’aide de la femme, celle -ci a investi ses forces dans d’autres activités, plus proches de la vie quotidienne, concrètes et lucratives. Tous deux, l’homme et la femme, ont échoué, ils ont oublié l’appel du mythe, ils ont perdu leurs qualités transcendantales.

quête a tellement besoin

Il n’existe plus de « héros mythiques » parce que les femmes n’ont plus conscience de leur force originaire. Dans un univers d’argent, de pouvoir et de violence, il n’y a pas de place pour les femmes « mythiques ». Les mythes vivent encore dans notre inconscient mais nous ne comprenons plus leurs métaphores ou nous en refoulons la signification.

Pour la femme d’aujourd’hui, l’enjeu consiste à redécouvrir ses forces mythiques. Quant à l’homme, il doit reprendre conscience de sa mission éternelle et, dit Jacqueline Kelen, faire confiance à la femme mythique.

Pourtant, le rôle de la femme dans les mythes n’est pas toujours clair, il convient d’être prudent. La femme n’a-t-elle pas souvent un double visage, oscillant entre le bien et le mal, l’amour et la haine, l’espoir et la défaite ? Parfois elle est guérisseuse, parfois sorcière, ici alliée et là ennemie, généreuse aujourd’hui et ogresse demain. La femme mythique ne serait-elle pas une invention de l’homme pour l’homme ? N’est-elle pas profondément associée aux espoirs et aux peurs ancestraux de l’univers masculin ?

Elle-même ne chercherait-elle pas à masquer par son attitude équivoque les conséquences d’un amour déçu, d’un bonheur manqué ?

25. Des chemins initiatiques différents

C’est avec pertinence que Paule Salomon (SP ) parle de « Femme solaire » dans son ouvrage du même nom. Elle cerne un nouveau type féminin dont elle décrit les caractéristiques historiques, mythiques, mystiques et philosophiques, nous incite à relire l’histoire des civilisations au moyen de cette clé et tente d’en extrapoler la signification à la crise que traverse notre société. « Toute femme est enceinte d’un soleil » parce que les forces et les mystères de la femme solaire ne sont pas réservées à une élite : toute femme est potentiellement une femme solaire. Pourtant, cette vision rappelle la femme mythique, celle qui n’a pas de double visage mais qui est androgyne, intégrée et non différenciée.

La femme solaire possède un rayonnement particulier, elle a la capacité de trouver intuitivement son héros. Elle a le pouvoir de former et d’initier l’élu à tout ce dont il a besoin pour accomplir sa mission. Elle lui donne la force, le feu intérieur qui lui permettent de dominer les autres hommes, et l’aura d’un séducteur pour attirer les autres femmes. Pourtant, le héros doit être en permanence dans le discernement et mettre à profit toute la ruse dont il est capable pour savoir ce qu’il peut accepter et ce qu’il doit éviter. Les rayons ambivalents de la femme solaire peuvent donner la vie ou la mort.

Parmi toutes les légendes celtiques, celle de Tristan et Iseut illustre le mieux le rôle de la femme dans la société et sa position clé dans le cours et le contenu de l’histoire. L’importance de la féminité sur le plan psychologique et sur le plan social est sans nul doute l’un des éléments qui en fondent le sens. Iseut est la « femme solaire » par excellence tandis que Tristan, doté pourtant de tous les atouts, n’a aucune existence hors de la lumière de la « femme solaire » qui le nourrit et le porte vers la maturité. Le « mythe de la femme solaire » vient probablement des traditions pré-indoeuropéennes, des légendes issues des civilisations matriarcales. La lune est étroitement liée au soleil qui l’éclaire. Le soleil est la source de la conscience lunaire.

Sans Iseut, Tristan est dans un état de conscience indifférenciée, il est en attente. Avec Iseut, il devient un homme nouveau qui doit constamment défendre sa spiritualité naissante contre un environnement hostile. La lumière

d’Iseut la Solaire est au cœur de l’initiation. Or, bien que Tristan sorte presque « divinisé » de cette épreuve, Iseut est tenue responsable de tous les

maux

la femme solaire, qui initie et dévoile, sans laquelle l’humanité, représentée

dans le mythe par l’homme actif, ne pourrait émerger de l’inconscient obscur.

!

Ève et Iseut sont les deux visages d’une seule et même personne, de

Chez les héros celtiques, l’amour n’est pas tant le désir sexuel qu’une étincelle divine ou une flamme spirituelle.

Dans la Genèse, la « tentation » d’Adam par Ève est en effet le passage à un niveau de conscience supérieur. D’où l’importance du couple mythique Tristan et Iseut parce qu’il exprime le retour à l’unité originelle, à l’androgénéité antérieure au « prélèvement de la côte ». Ces deux être fusionnent comme lors de la conception, quand de la double hélice naît un être humain totalement nouveau et singulier. Le yin-yang, étreinte du principe masculin et du principe féminin, symbolise l’unité retrouvée, l’être nouveau.

Le chemin vers l’unité peut aussi être vu sous un autre angle : celui de l’interdépendance entre l’homme et la femme. La lutte pour la libération de la femme va de pair avec la libération de l’homme. La liberté de l’un ne peut être obtenue au détriment de celle de l’autre. Depuis que la femme peut choisir d’avoir ou non un enfant, elle peut être, physiquement, l’égale de l’homme dans ses rapports sexuels. Elle peut enfin vivre sa sexualité sans angoisse, sans la crainte d’une nouvelle grossesse. À l’homme maintenant de faire face à une sexualité féminine épanouie, complexe et profonde. À une relation superficielle et physique peut, avec le temps, se substituer une relation forte, spirituelle et stable sur le plan affectif, si l’homme et la femme le souhaitent tous deux, ce qui n’est pas toujours le cas, loin s’en faut.

Il faut au fond de soi rester conscient d’une chose : le parcours initiatique, à l’inverse de la carrière professio nnelle, ne peut être planifié ni balisé. Les lois du monde spirituel sont à l’inverse de celles du monde physique. Les forces de la femme y font face aux « faiblesses » du monde « réel ». L’homme « fort » y est plus faible que la femme, un trait que peu d’hommes avoueront franchement sans une pointe d’hésitation.

Le héros solaire, le prince, devient dans le monde de l’être un homme lunaire et, inversement, la femme lunaire se transforme tout au long de son parcours initiatique en héroïne, en femme solaire mythique.

En dernière analyse, le problème de la femme n’est pas la sexualité, qui n’est rien d’autre qu’un moyen, mais la transcendance, le chemin vers la conscience cosmique, autrement dit vers le soi. La progression de la femme vers le niveau de conscience plus élevé, qui lui est inhérent, passe par les abîmes d’une sexualité féminine insondable pour l’homme, une sexualité liée à un profond amour et motivée par lui. Schématiquement, le parcours

initiatique de la femme est de nature à la fois physique et émotionnelle puisqu’il passe par la sexualité et l’amour. Le problème fondamental de toute femme est l’amour. Dans son inconscient, elle est en attente de son « prince charmant » dont un baiser la fera renaître à une seconde vie. La seconde naissance de la femme est donc un éveil, une prise de conscience de quelque chose qui existait en elle depuis toujours.

Le parcours initiatique de l’homme est de nature spirituelle et émotionnelle. À la différence de la femme, l’homme doit apprendre à apprendre. Quand il a surmonté le démon de minuit, s’il n’a pas enterré tout espoir, il peut renaître à une vie nouvelle. A cinquante ans, il a la maturité nécessaire pour donner à son existence un sens nouveau, plus profond. Mais sa quête dépendra de la voie qu’il aura suivi jusqu’alors : le chercheur continuera de chercher, mais en empruntant d’autres chemins ; l’homme de pouvoir sera encore plus avide de puissance, l’homme d’argent sera encore plus assoiffé de luxe.

La nouvelle génération est différente. Les jeunes d’aujourd’hui sont en quête de nouvelles valeurs, ils n’acceptent pas la philosophie, ou plutôt le matérialisme de leurs pères bien qu’eux-mêmes soient imprégnés d’une civilisation matérialiste. Nés dans un monde sans guerres, sans destructions massives, du moins dans notre hémisphère, ils sont les enfants du bien-être, du numérique et d’une inexorable progression technologique. Elle et lui travaillent, chacun gère ses comptes, ils profitent de la vie, ils ont le goût du débat. Ils n’ont plus confiance dans ce que leur lèguent leurs parents, la génération de la guerre n’est pas crédible. Ces jeunes seront-ils à leur tour happés par le matérialisme ou celui-ci sera-t-il seulement utilisé comme le moyen de parvenir à leur fin ? Un idéal non matérialiste pourra-t-il s’affirmer dans un monde de l’avoir ? Pour ma part, je crois en la nouvelle génération.

26. Où sont les prêtresses d’antan ?

Prisonnier de ses fantasmes de pouvoir, l’homme a emprisonné la femme dans le rôle d’une soumission passive. Il se retrouve seul face à ses angoisses, sans la présence protectrice d’une compagnie, sans la confiance d’une femme puisque lui-même ne lui offre plus la sienne – tout en continuant d’espérer secrètement qu’elle lui fasse don de soi et de sa force. La femme d’aujourd’hui quant à elle se révolte contre la loi paternelle qui lui barre la voie de la mission dont elle se sent investie au plus profond d’elle-même. Si elle ne retrouve pas son authenticité originelle, elle ne pourra pas redevenir libre et tout le monde y perdra. Il doit pourtant être possible que la femme trouve sa propre voie, son soi le plus authentique. Non pas cette pseudo féminité chétive et ostensible dans laquelle la femme est éduquée depuis des générations, ni cette féminité phallocrate des militantes de l’égalité des sexes. La femme libérée et se libérant peut renouveler le monde et le féconder par les valeurs qu’elle garde en son cœur depuis la nuit des temps.

Les légendes celtiques montrent un inversement des rôles féminins et masculins. Dans le mond e physique, la femme est le réceptacle de la vie et l’homme le fécondateur. Dans le monde spirituel, la femme féconde et l’homme reçoit. Dans l’île de Mona, lieu druidique sacré, les prêtresses étaient les maîtresses et les initiatrices des héros celtes, et ceci dans tous les domaines. L’art de la guerre était enseigné au même titre que l’univers de la pensée philosophique. Les prêtresses initiaient aussi les élus dans la religion et leur apprenaient tous les arts, même la magie. L’amour et les mystères de la sexualité faisaient partie des disciplines fondamentales, ils étaient en effet considérés comme sacrés. Rencontrer une femme prêtresse constituait une initiation, une renaissance : l’homme s’en trouvaient renouvelé, transformé et re-généré.

C’est la femme qui donne à l’homme l’énergie divine, qui lui permet de se surpasser. En se liant à la femme, l’homme obtient l’accès aux forces qu’elle- même ne peut utiliser mais qu’elle peut offrir comme elle offre la vie. La femme entremet, initie et accompagne, elle est tout à la fois amante, fille, sœur et mère.

« La femme est l’avenir de l’homme » (Aragon)

27. Poème de la prêtresse cosmique

Je suis l’arc tendu Le pont Je suis le mouvement de l’énergie Et l’immobilité de la création Je suis le signe et le symbole La mère la sœur et l’épouse De tout ce qui est Je connais le chemin Des mondes souterrains Et le secret des labyrinthes Je connais le Nom qui ouvre la Porte Du fond du puits des ténèbres Dont l’au-delà est la lumière Mon nom à moi, les hommes l’ont oublié Comme ils ont oublié l’éclat de l’essentiel Je suis seulement celle qui fut Quand le monde balbutiait encore Qu’un autre âge retrouvera peut-être Quand l’ordre mâle et guerrier Achèvera son règne.

Joëlle Sicart

L’ENJEU DE LA FÉMININITÉ

En l’espace d’une semaine, le monde entier faisait le deuil de deux femmes très différentes mais également populaires : Mère Teresa, qui soignait les indigents mourant dans les rues de Calcutta, et Lady Di, « reine des cœurs ». Le hasard voulut que toutes deux aient au même instant touché les foules, chacune dans sa symbolique propre. Deux figures de femmes que tout opposait se retrouvaient puissamment associées par un lien surprenant en ces temps matérialistes, celui du cœur. Jamais encore, de nos jours, une telle déferlante de sympathie ne s’était manifestée. Il faut dire que les médias y furent aussi pour beaucoup.

28. Mère Teresa et la princesse Diane

La mort de la « mère des cœurs » et de la « reine des cœurs » a bouleversé des millions de femmes et d’hommes. C’était la victoire du cœur sur la raison, de l’affect sur l’intellect. Ces deux femmes liées dans la mort ont chacune été des mythes vivants. Mère Teresa et la princesse Diane ont été des icônes impérissables en des temps incertains, dans un environnement matérialiste oppressant. Toutes deux avaient rendu à beaucoup l’espoir d’un monde pas uniquement dominé par la logique froide et calculatrice du profit, d’une possible solidarité entre les hommes dans un élan du cœur. C’était un cri du peuple qu’il était difficile d’ignorer même s’il était éphémère, une mise en garde à l’adresse des dirigeants et des monarques. Ces deux femmes, si différentes et pourtant si semblables, sans pouvoir réel et pourtant objets de dévotion et d’amour, ont par leur mort ouvert une voie inexplorée.

A 86 ans, Mère Teresa était certes arrivée au terme de sa vie et elle avait, au

service des plus démunis, appliqué l’injonction du Christ : « (

mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Elle a rendu leur dignité à bon nombre de désespérés. Son autorité morale était reconnue de tous et les grands de la terre, Pape inclus, aimaient à se faire photographier en sa compagnie - c’était en quelque sorte une bonne image de marque. A sa mort, les indigents, les pauvres, les démunis l’ont amèrement pleurée.

dans la

)

Après sa séparation du prince Charles, Lady Diana, faisant fi du protocole, avait répondu à l’appel du cœur. Beaucoup de femmes avaient vu en elle la Belle au bois dormant que le prince Charles avait, d’un baiser, éveillée à une

nouvelle vie. Le rêve d’innombrables femmes s’était incarné dans cette jeune fille « simple ». Combien cruelle fut la chute lorsque le prince lui préféra une autre dame de cœur. Dès lors, toutes les sympathies étaient acquises à Diane

et l’identité de son nouvel élu comptait peu : ce qui importait, c’était qu’elle

ait encore une fois écouté son cœur. La princesse trompée, la Belle au bois dormant abandonnée devint le centre d’intérêt des médias et la photographie

d’un baiser devint le cliché le mieux payé de l’année. Quel allait être le dénouement de ce conte ? On attendait une réponse de la princesse, on espérait que tout finirait bien. Elle mourut en « héroïne » tandis que naissait un mythe. On ne connaîtra jamais la réponse de la vraie princesse au mauvais prince : Lady Diana a emmené son secret dans la tombe. Celui ou celle qui écoute son cœur vit en pleine harmonie avec ses sentiments, il irradie et dégage quelque chose d’authentique, et toute personne suffisamment ouverte

le sent. Celui ou celle qui suit sa voix intérieure et sent avec son cœur est

capable de discerner le vrai du faux. Ce n’est chose facile ni pour le roi ni pour la dame de cœur, tant il est vrai que les sentiments et la confiance sont des mots rares. Au fil du temps, des déceptions, d’une confiance trop souvent trahie, le cœur s’est endurci, les sentiments se sont émoussés ou sont devenus indésirables. Et pourtant il faut à nouveau croire en l’autre, faire confiance à l’autre pour avoir aussi confiance en soi – ce qui ne doit pas être assimilé à l’orgueil ni à l’égocentrisme.

Mère Teresa et Lady Diana étaient au propre et au figuré aux antipodes l’une de l’autre. À chacun de décider en son for intérieur quelle était la « meilleure » des deux. Le destin de la princesse est probablement plus proche de la plupart d’entre nous parce qu’il concernait les relations entre hommes et femmes. Tous, nous aspirons profondément à l’amour, à un amour heureux – c’est peut-être une utopie, ou le Paradis perdu. Rien n’est plus chanté que l’amour, c’est le sujet de prédilection des poètes, tout homme est un jour ou l’autre troublé et emporté par ce plus beau des sentiments. Mère Teresa a montré que se sacrifier pour son prochain, et surtout pour les plus démunis, n’est pas seulement motivé par la pitié. Aimer son prochain, aimer ceux que la société a oubliés ou rejetés, c’est une force qui incite au respect de tous. La devise de Mère Teresa « Mon Dieu, je suis sur le chemin qui mène à Toi » se passe de commentaire. On ne pourrait en imaginer de plus bouleversante.

29. « Le Défi féminin »

Claire Evans Weiss (EWC) n’était plus opérable. Avant sa mort, elle voulait pourtant dire à toutes ses sœurs ce qu’elle avait appris de plus important. Le Défi féminin est un cri au secours, non qu’elle ait eu peur de la mort mais pour appeler, du plus profond de son âme, toutes les femmes du monde à réfléchir enfin sur l’influence qu’elles pouvaient exercer, sur leur vraie mission. Elle disait qu’il appartenait aux hommes d’agir et aux femmes d’être. Trop nombreuses sont les femmes qui veulent se mesurer à l’homme, qui usent de leurs avantages féminins pour atteindre leur but, et qui se muent en égocentriques sans scrupules.

Selon elle, il n’existe pas une guerre au monde, pas une injustice auxquelles les femmes n’aient pas aussi leur part de responsabilité ; elles ne les ont pas déclenchées, non, mais elles n’ont pas su les empêcher. Il n’y a pas de maux, pas d’injustice, pas de malheurs sur terre auxquels elles n’aient pas un tant soit peu contribué.

Elle cite à charge Constance M. Wishaw qui, dans son ouvrage Being and doing écrit que les femmes détiennent le pouvoir et le « devoir » de régénérer la société, pour le bien des générations futures. La femme préfère s’entendre dire qu’elle est habillée à la dernière mode. Hélène Guisan, épouse du général et homme politique helvétique, est également citée à la barre : la femme doit de toutes ses forces mettre en jeu ses qualités affectives et spirituelles. Au lieu d’essayer de dépasser l’homme dans sa course au profit, à la science et au pouvoir, elle devrait s’efforcer de favoriser l’émergence d’un monde plus humain en mettant dans la balance l’invisible, l’impondérable, le superflu, le gratuit : toutes ces choses en l’absence desquelles la survie de l’humanité est menacée.

Le grand problème est la nature humaine. Les femmes ne peuvent être à la hauteur du rôle qu’elles ont à jouer dans la société moderne tant qu’elles ne se sentent pas responsables de l’avenir et n’acceptent pas une profonde métamorphose de leur actuelle nature féminine. Comment pourraient-elles trouver les vrais remèdes aux graves maux de notre société si elles-mêmes ne se guérissent pas de leur jalousie, de leurs sempiternelles chamailleries, de leur goût de la domination, de leur perfectionnisme, et si elles veulent avoir raison sur tout. Les femmes devraient arrêter de se sentir supérieures et devraient s’engager dans le sens inverse, mettre toute la force de leur amour pour la « mission » éternelle qui est la leur.

La question que l’être humain doit se poser ne concerne pas le sens qu’il doit donner à sa vie, car c’est de lui-même qu’il s’agit. Il ne sera pas heureux parce qu’il fait ce qui lui plaît – il doit au contraire aimer ce qu’il fait : les femmes détiennent un immense pouvoir quotidiennement mis en œuvre pour le meilleur ou pour le pire, c’est là l’essence même du défi féminin.

Cet appel d’une mourante à toutes les femmes de la terre fait trembler les fondements de la féminité actuelle : ce cri ne doit pas sombrer dans l’indifférence par manque d’intérêt des femmes d’aujourd’hui. « De profundis. Des profondeurs je crie vers toi, Yahvé : Seigneur, écoute mon appel, que ton oreille se fasse attentive à l’appel de ma prière ! ». Un psaume (130) de l’Ancien Testament le confirme, les conflits sont restés les mêmes, le désespoir aussi. L’intensité de l’appel du Défi féminin est trop dramatique pour être ignoré.

30. La mission féminine dans la Genèse

Le rôle de la femme est important sinon primordial sur le chemin long et difficile du renouvellement spirituel : elle est l’accompagnatrice et le guide. Les mythes montrent que l’homme ne peut avancer seul, il a besoin du soutien actif d’une compagne : l’intuition féminine donne à ses pas la sécurité nécessaire. Les mythes nous enseignent qu’à l’issue de l’itinéraire initiatique, à l’instant de la seconde naissance, la femme incarne le but, elle est l’accoucheuse spirituelle.

La femme est-elle en mesure d’accomplir cette mission quasiment irréalisable ? Qu’en est-il de son propre cheminement vers la naissance spirituelle ? A-t-elle toujours été, sans le savoir, investie de ce pouvoir ou a-t- elle besoin, de son côté, du soutien de l’homme pour en devenir consciente ?

Dans la Genèse, le rôle de la femme sur Terre a été clairement établi, comme d’ailleurs celui de l’homme. Nous avons vu au chapitre précédent que l’homme a reçu en partage la capacité d’apprendre et la force physique tandis que la spiritualité, l’émotion et la psyché sont les domaines féminins. À l’homme il incombe de cultiver la terre, de l’étudier et de poursuivre la création dans ce qu’elle a de matériel. Il doit apprendre à combattre et à conquérir. La mission principale de la femme est de donner la vie, de protéger et d’éduquer ses enfants ; elle est responsable de la pro-création de l’humanité. C’est d’elle que dépend la réussite ou l’échec du système. Cette vérité première n’a pas été prise très au sérieux, aujourd’hui pas plus qu’hier. De par son savoir in tuitif et son influence sur le devenir de ses enfants, la femme joue un rôle clé dans l’évolution de la civilisation.

Son influence s’étend aussi à un autre domaine : elle concentre sur elle tous les faisceaux de l’amour, qu’il soit de nature émotionnelle, spirituelle ou physique. La vue d’une femme charmante, et toute femme peut l’être à sa manière, produit les effets que l’on connaît sur l’homme. La force de séduction de la beauté féminine, figurée dans le récit du paradis, est une tentation permanente. On le sait si bien que la publicité a massivement recours à ce réflexe élémentaire. La nature a donné à la femme le pouvoir de captiver l’homme et les lois l’autorisent à le posséder – à disposer de ses richesses, de ses diplômes et de son statut social. Le mariage donne à ce contrat unilatéral une base légale. Il en était souvent ainsi par le passé et à l’époque de l’égalité des sexes, la femme n’a rien perdu de son pouvoir féminin potentiel, bien au contraire.

« La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir et qu’il était, cet arbre, désirable pour le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea. […] C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre, et j’ai mangé ! […] Et la femme répondit : c’est le serpent qui m’a séduite, et j’ai mangé ! » (Gn 3,6-13)

Le récit biblique de la tentation par l’arbre de la connaissance caractérise la relation entre l’homme et la femme, et dit ce qu’est la première mission des deux sexes. Dieu interdit l’accès simple et direct à la connaissance : l’homme et la femme doivent se partager la quête de la vérité, de la connaissance.

Le serpent séduit la femme qui séduit l’homme. Dans une affaire aussi existentielle que celle de l’accès à la connaissance, Adam se fie aveuglément

à Ève qui de son côté voulait acquérir le discernement et était attirée par la

beauté des fruits de l’arbre. La femme est séductrice par son attrait physique, et elle est séductrice sur la voie de la connaissance la plus directe et la plus facile.

Il est surprenant de constater la rareté des écrits sur la mission essentielle de la femme, inspiratrice au plan spirituel et séductrice avisée : dans cette fonction, elle est considérée comme la muse des artistes. La femme idéalisée devient la compagne de l’homme dans sa quête du « Graal ». Mais la femme peut aussi barrer ce chemin. Elle connaît intuitivement son rôle, elle est consciente de son pouvoir : elle peut être une aide ou une entrave.

L’influence et le soutien de la femme peuvent permettre à l’homme d’accéder

à la liberté spirituelle et émotionnelle dont il a besoin sur le chemin de la

seconde naissance. La femme de son côté court le risque de ne plus dominer l’homme intellectuellement et spirituellement. Il faut pourtant qu’elle sache que l’acte libératoire de l’homme lui permettra de trouver aussi la voie de la naissance spirituelle.

Chez la femme, l’inspiration d’ordre spirituel est associée à une dépendance physique. Chez l’homme, il n’y a pas de progression possible sur le chemin de la spiritualité sans le soutien de la femme. Sa supériorité physique ne lui est ici d’aucun secours. Ce jeu du yin et du yang est très complexe. Si les deux contractants connaissaient la finalité du « scénario », ils ne s’entredéchireraient certes pas dans d’épuisantes querelles.

Il ressort de ces réflexions que la seconde naissance conduit à un niveau de conscience supérieur. Mais il faut avant tout que l’homme veuille partir en quête et s’y prépare. La femme, faible ou forte, est-elle bien consciente de sa responsabilité ou tire-t-elle seulement profit de sa supériorité psychique et spirituelle ? Peut-être son rôle de tentatrice lui suffit-elle ? Peut-être est-elle effrayée par cette entreprise immense au résultat incertain ? À moins qu’elle ne refuse de renoncer à sa position dominante ? Est-elle trop dépendante pour pouvoir être guide ? L’homme est-il décidé à entreprendre cette quête ou est- il trop faible et immature pour faire face à la femme ? Est-il peut-être tombé dans les rets du pouvoir, dans les embuscades du gain ? A moins que tous deux, l’homme et la femme, ne soient pas maîtres dans l’art de l’amour ?

31. Le culte marial : archétype ou anachronisme ?

Dans aucune autre religion il n’existe de figure féminine aussi éminente que celle de Marie. Le dogme associé à la foi n’a pas favorisé, notamment en dehors de l’Église, la compréhension du rôle de guide joué par Marie sur le chemin de Jésus. S’il était possible de faire abstraction des dogmes, Marie pourrait être une médiatrice pour tous les chrétiens, sinon même pour tous les croyants.

Aujourd’hui, le culte marial est souvent considéré comme anachronique. Pourtant, il est évident que les pèlerinages de Lourdes, Fátima ou Notre- Dame de Luxembourg n’ont rien perdu de leur attraction, au contraire. A l’ère de l’information totale, certains pensent qu’il n’y a plus de place pour le sentimentalisme. Il n’empêche que de nombreux croyants gardent vivante en eux l’espérance de la foi salvatrice en Marie. Un monde sépare ces deux attitudes et leur rapprochement paraît improbable.

Alors pourquoi tant de gens sont-ils si fortement attirés par la figure de Marie ? Mère de Jésus, elle est symboliquement la mère spirituelle de l’humanité tout entière. Marie est, en quelque sorte, le lien entre les hommes et le Christ. Elle est notre intercesseur et celle qui nous guide vers Jésus. Ce rôle de Marie symbolise aussi la mission de la femme dans le processus du développement spirituel, sur le chemin de la seconde naissance.

Par ce triple rayonnement de Marie, mère corporelle de Jésus, mère spirituelle de tous les chrétiens et guide vers Jésus, un rôle fondamental lui revient dans l’évolution vers le « point Oméga » (K38). L’Église catholique a très tôt compris l’importance de ce rôle. Elle a réservé à Marie, une femme, une place privilégiée dans la hiérarchie des saints. Elle l’a définitivement élevée au ciel, c’est-à-dire hors de portée de l’homme en quête, en lui donnant une image « asexuée » (la Vierge) et en instituant trois dogmes :

celui de l’immaculée conception, celui de l’enfantement du Christ par une vierge, et celui de l’assomption (élévation corporelle). Pour faire revenir Marie vers les hommes, il n’est certes pas besoin de lancer un nouveau « sex- symbol », il n’en manque pas – il conviendrait plutôt de réfléchir et de se souvenir du triple rayonnement de la mère de Dieu.

32. Marie, mère spirituelle de tous les hommes

Mère du Christ : dans la foi catholique, l’être humain le plus révéré n’est pas un homme mais une femme. Marie, la première de tous, jouit d’une position tout à fait à part. Un état de chose qui souligne aussi l’importance du devenir homme du Christ et du devenir homme tout court. Dieu confie son fils, l’amour, à une femme. Les femmes sont la condition d’une pro-création perpétuelle, elles sont en contact avec la puissance du créateur.

Mère spirituelle de tous les chrétiens : Marie, mère de Jésus, est aussi la mère à qui nous pouvons nous confier. La confiance est source de consolation et de motivation. Personne ne nous est plus proche que notre propre mère, que Marie représente symboliquement. La confiance faite à Marie se poursuit naturellement dans la confidence des soucis quotidiens. Une mère sait toujours consoler et redonner du courage. L’image de Marie, mère spirituelle, est très choyée et fortement soutenue par l’Église catholique. Ce sont surtout les femmes qui sont sensibles à cette représentation parce qu’elles compatissent avec Marie et qu’elles la comprennent.

Marie, guide sur le chemin du Christ : à chaque étape de l’évolution de sa conscience, l’homme a besoin de s’appuyer sur quelqu’un (K58). Marie, incarnation de la femme, accompagne le quêteur sur son chemin spirituel. Cette symbolique est sans doute la plus forte expression de l’interdépendance de l’homme et de la femme marchant vers leur « Tao » individuel.

Marie est aussi médiatrice de Jésus, son fils. On peut lire à l’entrée du sanctuaire Notre-Dame de Fatima érigé sur le « Bässent », à Wiltz (Luxembourg) : « Avec Marie vers Jésus ». En 1945, pendant la bataille des Ardennes, quelques croyants avaient fait sermon de construire un lieu de pèlerinage. Le culte marial connaît toujours un regain d’intérêt dans les périodes de danger ou de crise. Chaque année, la communauté portugaise du Luxembourg se rend le jour de l’Ascension à l’autel de la Vierge de Fatima.

Dans l’amour yin-yang, la femme est partenaire, conseillère et inspiratrice spirituelle sur le chemin menant à l’ « homo ecologicus amore divinus ». Même l’homme qui a depuis longtemps quitté l’avoir et concentre toute son activité sur l’être n’est pas pour autant arrivé au bout de sa quête transcendantale. A la recherche de son origine divine, il a besoin de se préparer, d’évoluer, d’atteindre à une certaine maturité intellectuelle, spirituelle et émotionnelle.

Tout homme possède les qualités qui lui permettent de renaître à la vie spirituelle, tous les hommes naissent égaux. Marie a été élue mère transcendantale de toute l’humanité par la conscience cosmique. Elle a reçu pour mission de guider tous les hommes hors de cette vallée de larmes, vers le Christ.

« Salve Regina, mater misericordiae, vita, dulce et spes nostra, salve. Ad te clamamus, exsules filii Evae (notre mère à tous). Ad te suspiramus, gementes et flentes in hac lacrimarum valle. Eia ergo, advocata nostra (intercède pour nous), illos tuos misericordes oculos ad nos converte. Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exsilium ostende (montre nous le chemin vers Ton Fils). O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria. »

TROISIÈME THÈME

LE SCÉNARIO DE LA GENÈSE LA BIBLE ET AUTRES TEXTES

La pensée occidentale et la sagesse orientale partent de principes opposés : une approche dualiste et polarisante pour l’une, un principe unique réunissant des éléments contraires pour l’autre. Il me paraissait donc intéressant de mettre certains penseurs occidentaux en regard du Tao et j’ai choisi parmi beaucoup d’autres auteurs ou domaines de réflexion des textes de Teilhard de Chardin, de C. G. Jung et d’Einste in. Qu’ils nient ou qu’ils affirment, la toute première question est toujours celle de Dieu. L’homme a-t-il le droit de représenter Dieu? Comment aimer Dieu sans s’en faire une représentation ? Les taoïstes disent de Dieu qu’il est le Principe, l’origine des « dix mille êtres ». Et le Principe est à la fois l’Un et son contraire, l’Autre : je ne peux donc rien contraindre, car combattre l’Un revient à éliminer l’Autre ; seul le juste milieu tient compte des deux. De l’unité procède le « qi », origine de l’énergie et de la matière. L’harmonie et la maîtrise du corps sont obtenues par une répartition harmonieuse du qi sur les centres d’énergie.

Teilhard de Chardin, Albert Einstein et C. G. Jung ont révélé au monde occidental certains aspects de la pensée de l’Un, du Principe unique. Toute chose a un dedans et un dehors. Les structures non-matérielles se manifestent quand elles ont atteint un certain degré de complexité : la matière comme les être vivants est habitée de forces psychiques. Si nous parvenons à harmoniser le dedans et le dehors, alors nous pourrons maîtriser les problèmes qui sont aujourd’hui les nôtres.

Selon Ilya Prigogine, le potentiel créatif d’un ensemble se manifeste d’autant plus que le système est plus complexe et plus éloigné de l’équilibre (théorie du chaos ou principe de l’auto organisation de la matière). Teilhard de Chardin quant à lui place la notion de transformation au centre de ses préoccupations : l’énergie évolue vers la matière, la matière vers la vie, la vie vers la conscience, et la conscience vers la conscience de conscience. L’étape ultime serait la conscience cosmique. Ces deux théories ne sont pas contradictoires, elles ont toutes deux leur propre cohérence, chacune d’elles décrit à sa manière un processus de transformation. Teilhard de Chardin oppose à la thèse généralement admise d’une croissance linéaire, voire exponentielle des valeurs matérielles, l’hypothèse d’une intériorisation progressive et d’un accroissement qualitatif de la complexité de la conscience. Une complexité croissante signifie plus de conscience, et plus de conscience nous rapproche du « point critique supérieur » vers lequel tend l’ensemble de la création. Un niveau de conscience nouveau serait alors atteint, non pas progressivement mais à la manière d’une seconde naissance, celle de l’esprit

La foi, telle que l’Église la professe, repose sur l’Ancien et le Nouveau Testament. Outre les quatre évangiles canoniques, des évangiles apocryphes complètent le message du Christ, l’éclairent différemment ou lui apportent quelque chose de fondamentalement autre. L’Église catholique ne reconnaît pas les textes apocryphes qui sont pourtant intéressants sous bien des aspects pour peu qu’on les lise avec le nécessaire « sel de la terre ».

Le « scénario » de l’avènement du royaume de Dieu sur terre est écrit dans la Genèse. Les hommes ont besoin de Dieu, Dieu a besoin des hommes pour la réalisation de son plan. Un contrat lie donc les deux parties. Dieu fixe aussi les principes selon lesquels ce plan doit être exécuté. L’homme et la femme sont chacun dotés d’un équipement spécifique de base, il y a

égalité «sui generis » des sexes. Le plan ne peut aboutir que si tous les éléments sont pleinement observés.

La comparaison de différents passages de l’Évangile selon Saint Jean et de l’évangile apocryphe de Thomas donne matière à réflexion.

Les notions de «seconde naissance » et de « royaume de Dieu», qui revêtent une place centrale dans le présent ouvrage, sont observées à la lumière de l’évangile de Jean. L’entrevue de Jésus avec la Samaritaine à la source de Jacob est un élément essentiel de la compréhension du message du Christ.

SAGESSE ORIENTALE ET THÉOLOGIE OCCIDENTALE

À tous ces philosophes qui, en quête de Dieu, se voient obligés de reconnaître la complexité de leur entreprise, il reste une consolation : même ceux qui croient inconditionnellement en Dieu, de par leur foi et leur conviction, ont bien du mal à prouver son existence. Les intellectuels athées, les agnostiques et les perpétuels négateurs sont confrontés à des difficultés du même ordre. Personne ne peut se prévaloir d’une réponse satisfaisante en tous points à la question de Dieu. D’ailleurs, y a-t-il une explication universellement acceptable ? Face aux capacités limitées de son cerveau, l’homme semble s’être grossièrement surestimé en se lançant pareil défi. Comment identifier ce dont on n’a ni une vision ni même une notion ? Quant aux représentations traditionnelles de Dieu, elles ne se prêtent guère à notre enquête.

Chez les musulmans, la représentation de Dieu est interdite, Dieu se soustrait à notre intelligence. Dans le taoïsme, Dieu ou quel que soit le nom que l’on donne à cet « être », est caractérisé par la notion d’unité ou Tao. De l’unité procède le qi, du qi procèdent la matière et l’énergie. Dans l’Église catholique, Dieu est banni au ciel, loin des hommes, hors de leur portée, à une distance respectable. Il arrive, et c’est fréquent chez les non-croyants, que Dieu soit interpellé dans le malheur ou à l’occasion de catastrophes :

comment un Dieu bon peut-il accepter la mort des enfants et des innocents !?

33. « Tu dois aimer le seigneur ton Dieu »

Le concept de Dieu est une affaire strictement personnelle. A chacun de trouver une réponse satisfaisante, adaptée à sa représentation du monde. Dieu de charité pour soi, Dieu vengeur pour les autres. Mais comment aimer un « être » que l’on ne peut même imaginer ? Comment aimer « quelque chose » hors de toute relation personnelle ? Faut-il être un grand mystique pour y parvenir ? Et pourtant combien de prêtres n’exhortent-ils pas les fidèles à aimer Dieu !

Le premier des dix commandements dit : « Je suis Yahvé ton Dieu… » « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi ». La relation entre Dieu et les hommes est de type hiérarchique. L’homme doit reconnaître l’autorité de Dieu et agir en conséquence. Les deux commandements suivants indiquent un lien de même nature. Le Dieu de l’Ancien Testament était en relation directe avec le peuple élu. Dans le Nouveau Testament, Dieu s’adresse à chacun d’entre nous en particulier, encore une fois sur un ton autoritaire :

« Tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme… ». « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». La notion d’amour est ici aussi reliée à Dieu. Nous nous retrouvons devant le même problème :

comment un « quelque chose » que je ne peux ni comprendre ni voir peut-il prendre la première place dans mon cœur ? Dieu veut-il nous imposer une mission impossible ? Jésus serait-il un intercesseur entre Dieu et nous ?

Si Dieu est dans le ciel, la quête de l’homme ne s’en trouve pas facilitée, la difficulté reste insurmontable. Il est le Tout-Puissant, l’Invisible, l’Inconnaissable dont l’esprit flotte sur le monde et sur les hommes. Sa présence imperceptible tout au long du jour en fait un être mystérieux qui inspire la crainte. Une situation peu propice à l’amour, prédisposant plutôt au respect sinon à l’effroi. Et pourtant Dieu demande qu’on l’aime. Les exigences divines auraient-elles un sens caché ? L’amour de Dieu envers les hommes doit-il être compris autrement ?

34. Tao, yin-yang, wou-wei et tê

« Sans franchir le pas de la porte connaître tout sous le ciel » (Lao-Tseu)

Erich Fromm distingue quatre phases dans l’évolution de l’humanité. La première est celle de la survie, dans laquelle les premiers hommes durent investir toute leur énergie. La deuxième est celle de la sédentarisation qui permit aux hommes de vivre et non plus seulement de survivre. La troisième, nous la connaissons aujourd’hui, c’est celle d’une société matérialiste fondée sur l’avoir. La quatrième est celle de l’être, elle sera traitée au dernier thème. De tout temps, le défi de l’homme a été de s’approprier le savoir grâce auquel il peut survivre, vivre, avoir ou être. Cette appropriation du savoir est un enjeu essentiel. Les « écoles de pensée » sont issues de la différence d’appréhension et de mémorisation de ce savoir. Pour un homme à la pensée dualiste, il est extrêmement compliqué d’unir des approches apparemment contradictoires, et de les assimiler à un seul et même système. Dans l’occident chrétien, l’éducation se fait depuis des siècles à partir de concepts d’exclusion et la mémoire collective est saturée de modèles manichéens ; l’homme occidental n’est pas très à l’aise dans la synthèse. La séparatio n masculin-féminin en est le modèle le plus prégnant qui est incompatible avec le concept d’unicité.

Il est un autre modèle que nous avons érigé en principe et que nous appliquons avec beaucoup de persévérance : voir en l’autre un ennemi. Il suffit déjà d’appartenir à un parti politique pour être en butte aux attaques de ses adversaires politiques. Il est donc éminemment important, à l’ère de l’information globale, de comprendre la philosophie orientale : tant que nous restons fidèles à la maxime romaine selon laquelle l’homme est un loup pour l’homme (homo homini lupus), l’ère nouvelle sera placée sous le signe de la séparation et non de l’unité, de l’adversité et non de l’amitié, du conflit et non de la paix.

Les réflexions qui vont suivre ne sont pas d’un accès facile pour un Européen « moyen ». Le Tao est le principe du deux en un : le yin et le yang unis dans l’amour. Nous changerons radicalement notre façon d’agir dès lors que nous sentirons que nous faisons un avec la nature, que nous serons conscients de ce que le soi et la nature participent du même processus, le Tao. Le cosmos dans son intégralité s’exprime dans chacun de ses éléments constitutifs et chaque élément peut être considéré comme le centre du cosmos. Chaque cellule de notre corps ne contient-elle pas l’ensemble de nos informations génétiques ?

« À qui a la Voie, tout vient naturellement ; à qui l’a perdue, rien ne réussit

plus » 3 .

« Le sage suit les mouvements de la nature et leur obéit ». Il ne peut être le serviteur de rien ni de personne.

Celui qui tente d’arriver à quelque chose par la contrainte est celui qui n’a pas compris qu’il est impossible de quitter le « cours de l’eau ». Peut-être s’imagine-t-il être hors du Tao ou séparé de lui et avoir ainsi la possibilité de le suivre ou non. Or, même cette pensée suit le courant car il n’y a pas d’autre voie que celle-ci. Que nous le voulions ou non, nous sommes nous-mêmes la Voie, notre Voie, notre Tao. Le Tao est à la fois la Voie et l’origine de la création, ce qui revient à dire que Dieu est ma voie et que ma voie est Dieu. Il n’y a pas de relation à Dieu qui ne soit plus claire et ce concept a un sens, même pour un occidental.

« La Grande Voie périclita Alors régnèrent Bienveillance et Justice

Intelligence et Savoir-faire apparurent Ce fut la Grande Hypocrisie

Les Six relations 4 sont-elles désaccordées On ne voit plus que piété filiale et amour paternel

Les pays sont-ils dans l’anarchie On ne voit plus que ministres fidèles » 5 Lao-Tseu (18)

Le wou-wei (non-agir) est le mode de vie d’un adepte du Tao, et il doit être considéré comme étant avant tout une forme d’intelligence. Il importe de ne plus être esclave de l’avenir ni victime du passé. Les principes, les structures et les aspirations des choses humaines et naturelles sont alors tellement bien intégrés que le « sage » n’a plus besoin d’investir qu’un minimum d’énergie

3 Le Monde des livres du 19 mars 2004, la traduction est probablement de J-.F. Billeter. NdlT.

4 Les six parentés : père-fils, frère aîné-frère cadet, mari-femme, et la réciproque. « La Voie et sa vertu », Editions du Seuil, 1979, note 55. NdlT.

5 Traduction de Claude Larre in Lao Tseu, Tao Te King, Desclée de Brouwer Bellarmin 1977

dans ses rapports avec elles. Mais ce savoir n’est pas purement intellectuel. Une intelligence « inconsciente » de l’organisme dans son ensemble, une sagesse inhérente au corps (intelligence du système) en sont le fondement. Le wou-wei ou principe du « non-agir » ne signifie pas inertie, paresse, laisser- faire ou passivité, mais absence de contrainte, ouverture, réceptivité, impartialité, compréhension. Un homme vrai n’est pas un modèle de droiture ou de vertu, il sait que l’erreur est aussi nécessaire à la nature humaine que le sel à notre nourriture. Il n’y a qu’avec les vertueux que la vie commune est impossible parce qu’ils manquent d’humour et n’acceptent pas la vraie nature humaine, et même l’inhibent. Ils veulent avec violence soumettre le monde à des règles linéaires et logiques. Il m’est difficile de faire confiance à quelqu’un qui ne reconnaît pas ses faiblesses. Celui qui n’a pas confiance en soi ne peut faire confiance à autrui.

« Par le non-faire rien qui ne se puisse faire » 6 Tao Tê King, Lao-Tseu (48)

Le non-agir (wou-wei) signifie que l’homme ne doit rien faire qui aille contre la voie naturelle. La pensée chinoise gravite autour du retour de l’individu et de la société à l’unité originaire qui s’appelle dans le langage occidental le paradis ou le royaume de Dieu.

Sur un plan déiste, le « » est ce qui arrive « par la grâce de Dieu », et non par l’action de l’homme, mais sans la notion d’une in tervention surnaturelle sur le cours naturel des choses. « Tê » peut être considéré comme l’intelligence inhérente à tout être vivant. Il n’y a pas de règles pour le « tê », il n’y a pas de manuel qui donne au juge le sentiment de ce qui est juste. C’est pourquoi l’homme du « tê » enfreint les règles édictées, non par esprit de contradiction ou manque de sociabilité ou parce qu’il est mal intentionné, mais parce qu’il n’y a pas d’activité créatrice sans remise en question intelligente. La notion de « tê » est donc un pouvoir qui s’exerce sans violence et sans intervention superflue.

« La vertu supérieure ne possède pas la Vertu et par là même la possède La vertu inférieure ne perd pas la Vertu et par là même la perd La vertu supérieure n’agit ni ne calcule et pourtant tout s’accomplit

6 Traduction de François Houang et Michel Leyris

La vertu inférieure et agit et calcule et pourtant rien ne s’accomplit 7 (148c Lao-Tseu)

7 Traduction de François Houang et Michel Leyris sauf les deux vers en italique.

35. Qi est esprit, matière et énergie

La pensée taoïste repose sur la préexistence d’une unité indifférenciée dont procède la force matérielle, le qi. Le qi est l’origine de la matière et de l’énergie. Le caractère chinois « qi » peut se traduire aussi bien par « matière » que par « énergie », et désigne aussi le flux de l’énergie corporelle ou spirituelle qui circule à l’intérieur du corps humain. Le t’ai-chi- ch’uan, proche du taoïsme, désigne un ensemble d’exercices ayant pour but l’harmonie et la maîtrise du corps. La répartition du qi sur nos centres vitaux rétablit l’équilibre entre l’esprit et la matière. Bien avant les avancées de la physique moderne, la pensée taoïste connaissait déjà les différentes formes du qi, matière, énergie ou esprit, ce qui dénote une profonde connaissance intuitive de la nature. Mencius disait, quatre siècles avant J.-C., que « Les dix-mille êtres sont présents dans leur totalité en moi ».

Pour les philosophes taoïstes, tout est lié - c’est une idée unique dans la pensée orientale. La Terre, l’homme et le cosmos sont les parties interdépendantes d’un tout caractérisé par son unicité et son ordre. Une unicité et un ordre que l’homme peut reconnaître en lui-même.

« Connais en toi le masculin adhère au féminin Fais-toi Ravin du monde Être Ravin du monde C’est faire corps avec la Vertu immuable C’est retourner à la petite enfance » 8 Lao-Tseu, Tao Tê King (28)

8 Traduction de François Houang et Michel Leyris, op. cit.

36. Teilhard de Chardin et C.G. Jung

Teilhard de Chardin et C.G. Jung, eux aussi, ont établi une relation entre l’énergie psychique et l’énergie cosmique. Jung est parti de l’hypothèse que dans l’homme les processus psychiques sont liés à un ensemble complexe de facteurs interagissant au niveau de l’inconscient collectif, de l’inconscient individuel et du conscient. Ce sont des processus énergétiques sans origines précises qui interfèrent les uns avec les autres à l’intérieur d’un vaste système.

La dynamique des processus transformant la Terre, l’homme et le cosmos est celle d’un système fermé. Il faut beaucoup étudier les mystères de la nature pour connaître l’unicité de l’univers. En termes de concept, la Voie et le divin sont semblables au-dedans et en dehors de l’homme puisque l’homme et la Terre participent du même processus cosmique.

Selon Teilhard de Chardin, l’énergie est l’élément originaire et le plus intimement lié à l’univers, à notre planète et à la vie elle-même. L’énergie est, à l’origine, de nature psychique, se différenciant ensuite en énergie physique et en matière. La matière contiendrait donc l’esprit de manière immanente. Teilhard part du principe que l’immatériel se manifeste d’autant plus que la composition de la matière se complexifie. La vie, la conscience et la conscience de conscience sont nées de l’interaction du matériel et du spirituel dans des îlots de complexification de notre univers, au sommet duquel l’homme culmine. L’énergie humaine, le plaisir de vivre, le besoin de créer, l’esprit aspirant à sa propre organisation doivent, plus que toute autre chose, être stimulés pour que l’homme puisse jouer son rôle dans le processus évolutif.

Le monde occidental est dominé par la superficialité et la technologie. La stratégie des entreprises est axée sur la réussite immédiate, sur le profit. En conséquence, la croissance détermine le progrès. La société est fortement orientée vers le dehors, la richesse est mise en exergue, elle est devenue le seul objectif de la majorité des citoyens. Les penseurs taoïstes comme Lao- Tseu et Tchouang-Tseu étaient animés par l’intime conviction que les sources essentielles d’une vie harmonieuse sur terre jaillissent de la nature. La société humaine ne peut s’organiser en absence d’une compréhension intime de la nature et des liens entre l’homme et la nature. Le décalage du dedans vers le dehors conduit au chaos.

« Si le Tao est perdu, la vertu est perdue

si la vertu est perdue, l’amour est perdu si l’amour est perdu, la justice est perdue si la justice est perdue, la coutume est perdue ; la coutume est l’écorce de la sincérité et de la fidélité et le commencement de la sottise » (Tao Tê King, 38)

Selon Teilhard de Chardin, toutes les choses n’ont pas seulement un « dehors », elles ont aussi un « dedans » mais le potentiel intérieur et les structures immatérielles ne se manifestent qu’à partir d’un certain degré de complexité. L’évolution est une montée spirituelle qui a sa source dans la « puissance spirituelle de la matière ».

Nous ne pourrons maîtriser les problèmes de notre société que si nous sommes capables d’établir une harmonie entre le dedans et le dehors. En ne respectant pas la nature, nous détruisons les fondements de la vie humaine. Le volume des ressources naturelles diminue, le nombre d’espèces vivant sur notre planète se réduit par un processus irréversible qui n’a rien à voir avec l’extinction naturelle des espèces durant les périodes géologiques : la sélection naturelle était compensée par la restauration de l’équilibre. Le socle sur lequel notre société repose est fissuré, entraînant le grippage de nos structures industrielles, sociales et politiques : nos institutions sont figées, et avec elles l’éducation et la religion à qui toute envie, toute volonté de changement font défaut.

Le physicien Albert Einstein et le psychologue C.G. Jung insistent, chacun dans son domaine, sur l’interdépendance des parties d’un tout. Ils soulignent la valeur relative de chaque facteur à l’intérieur d’un système dès lors qu’il est observé isolément, c’est-à-dire sans tenir compte de l’interaction avec les autres facteurs. L’interaction entre les corpuscules, les ondes, le temps, la conscience, l’inconscient, l’individu et la nature a été reconnue comme une dimension jusqu’alors inédite de notre perceptio n de l’univers. Il est de plus en plus évident que tout ce qui existe forme un tout indissociable, et ceci reste valable aussi pour les objets les plus éloignés.

37. Transformations et mutations

Ilya Prigogine (Prix Nobel de chimie en 1977) a découvert au cours de ses recherches dans le domaine de la chimie physique qu’il existait dans un système un potentiel créatif d’autant plus important et manifeste que ce système était plus complexe et plus instable, ce qui revient à dire qu’il interagit étroitement avec son environnement : il y a absorption d’énergie et de masse en grande quantité et dissipation d’entropie (la partie de l’énergie calorique non transformée en énergie mécanique). Ce phénomène est aussi appelé « principe d’auto organisation de la matière ». Le même effet peut se produire dans l’organisme vivant, dans les relations sociales - et il pourrait être à l’origine de sauts de l’évolution. Selon Prigogine, un environnement chaotique peut donner naissance a une structure totalement nouvelle n’ayant pratiquement rien de commun avec la structure précédente.

Les transformations isolées et artificielles que l’homme introduit sont très risquées. Selon Prigogine en effet, les mutations résultant d’une réorganisation naturelle sont d’autant plus probables que le degré de complexité et d’instabilité sont plus élevés. La dynamique de la transformation est toujours en phase avec son environnement proche et lointain.

L’idée de la perpétuelle transformation des choses est un élément essentiel de la pensée taoïste et le sujet du « Livre des mutations » (Yijing). Si « l’unité est dans la diversité », c’est bien parce que tous les objets de l’univers sont liés – les penseurs Chinois ont été les premiers à avoir cette extraordinaire intuition.

L’évolution est au centre de la pensée teilhardienne pour qui elle est une montée spirituelle prenant sa source dans l’énergie qui devient matière, puis vie, conscience et enfin conscience de conscience, dans un processus incluant le cosmos, notre planète et l’homme. Des hommes talentueux et conscients de leur conscience peuvent maintenant construire à l’échelle universelle un réservoir d’informations et de conscience spirituelle de plus en plus concentré, prémisse de la noosphère (conscience globale ; de nous = esprit en grec). C’est la troisième phase de l’évolution qui suit celle de la Terre (géosphère) et celle du vivant (biosphère). La force vive de cette évolution est l’énergie psychique du cosmos, entraînant en permanence toutes les espèces vivantes dans son sillage et tendant vers le point Omega (le retour du Christ).

La perception progressiste et évolutionniste du temps s’oppose à celle, cyclique, de la pensée taoïste ; elle a conduit à un comportement linéaire, axé sur l’avenir et le dehors. La conscience intime d’un être-présent dynamique, source d’énergie indispensable à une vie sociale sensée, a été graduellement évincée par un besoin d’extériorisation et de projection. L’homme ne sait plus adapter ses actes à son environnement naturel. Or le progrès, dans le sens de l’évolution, ne peut être que global. L’actuel mode de progression de l’humanité ne va-t-il pas à l’encontre de l’évolution naturelle ? L’homme transforme et manipule les ressources naturelles que sont la vie et l’énergie, et les éléments de base que sont l’eau, l’air, et la terre. Il faut qu’il choisisse :

anéantir la planète ou initier une nouvelle phase de la cosmogenèse.

C’est à Teilhard de Chardin que nous devons d’être conscients de cette alternative dramatique.

Je dois certains développements du présent chapitre aux réflexions d’Allerd Stikker exposées dans l’ouvrage « Tao, Teilhard und das westliche Denken » [Le Tao, Teilhard et la pensée occidentale]. (SA)

38. La vision de Teilhard de Chardin

Teilhard de Chardin s’intéresse à l’évolution de la conscience humaine et à ses implications sur la foi chrétienne. L’évolution de la conscience passe en chacun par différentes phases, depuis sa plus tendre enfance jusqu’à l’âge adulte. Pour Teilhard, la conscience d’un adulte n’a pas de niveau défini : elle recèle d’immenses potentiels évolutifs, elle est en permanente évolution. L’évolution est définie comme une suite de transformations allant dans le même sens : le niveau de conscience atteint par l’être humain n’est pas stationnaire, il se transforme pour, selon Teilhard, être de plus en plus complexe et intériorisé. Teilhard ose opposer à l’hypothèse, généralement admise, d’une croissance linéaire à exponentielle des valeurs matérielles, l’hypothèse d’une intériorisation progressive et d’une complexification qualitative de la conscience. D’après Teilhard, la conscience n’est donc pas soumise aux lois linéaires ou exponentielles mais à des lois qualitatives et de plus en plus complexe.

La création dans son ensemble est prise dans un processus de croissance permanent et tend vers un point final, le point Oméga, l’homme-Dieu Jésus Christ. « Il est la force qui pousse le développement de l’intérieur vers une unité toujours plus grande (cf. 1 Co 15, 28 ; Col. 1,15-18) et l’amène à sa perfection. Ce processus est en même temps celui de la divinisation de l’être humain. Au point Oméga, l’humanité divinisée sera une avec l’être-Dieu. » (P. Marcel Oswald, OP).

La création du monde est l’Alpha, point de départ de l’évolution, et le retour du Christ est le point Oméga, son aboutissement.

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Genèse,1,31). Teilhard en conclut que tout ce que Dieu a créé est bon au plus profond de son essence. « Aucune chose n’est mauvaise, aussi matérielle qu’elle soit ; tout est l’œuvre de Dieu. »

Le Créateur est insaisissable, Il est « Tout en tous », à la fois dedans et dehors, origine de tout ce qui est, et ce qu’Il touche atteint l’essence même. Mais les hommes ne perçoivent pas son action et leurs lois L’ignorent. Dieu ne se reconnaît pas dans le cours des choses, Il agit sur nous à travers l’évolution.

Toute matérialité tend immanquablement vers sa forme supérieure : le plus haut degré d’humanisation est la conscientisation. « Non seulement l’homme

sait, mais il sait qu’il sait. » D’où découle le libre-arbitre de l’être humain, antithèse de la toute-puissance de Dieu !

Saint Augustin écrit que rien ne peut être opposé à Dieu. La volonté de Dieu est l’expression de Son essence la plus profonde : ce que Dieu crée est la reproduction fidèle de Soi. On pourrait donc dire que la création est l’épanouissement de l’Être-Dieu. L’ensemble de la création est en définitive Dieu, et en dehors de Dieu il n’y a que néant. La notion chinoise du Qi recouvre la matière, l’énergie et l’esprit, c’est-à-dire les principes. La conscience cosmique de Teilhard est le champ de force qui guide le qi sur la Voie. En dehors de la création, il y a le néant. C’est ce que Jean-Paul Sartre, existentialiste athée, a formulé avec justesse dans son ouvrage « L’Être et le néant », même si la fin qu’il poursuivait était une autre.

L’évolution physique de l’être humain s’est stabilisée depuis des millénaires à un stade adapté à l’environnement. Mais au plan spirituel et mental, l’homme se trouve encore en plein processus évolutif. L’éducation et la formation ont permis d’ajouter une nouvelle dimension à l’héritage génétique. Cet héritage « éducatif », qui n’est plus lié à l’individu, favorise maintenant une évolution fulgurante du mental. Les acquis d’une génération se lèguent à la suivante.

Vers un point critique supérieur »

Au cours des trente dernières années, le volume des connaissances globales a doublé, ce qui revient à dire que pendant ce laps de temps, deux mille ans de savoir ont été absorbés. Ce mouvement ira en s’accélérant de manière dramatique avec la société de l’information. Ces connaissances n’ont pas toujours été utilisées à bon escient, elles l’ont aussi été à des fins lamentables, primitives voire destructrices, elles ont servi à l’amoncellement de richesses matérielles aux dépens de la nature et des hommes. L’ « apprenti sorcier » n’est pas maître de la situation qu’il a créée, la croissance permanente et chaotique menace de faire imploser la planète.

C’est précisément à notre époque pourtant que les effets d’une intériorisation et d’une complexité croissante de la conscience humaine deviennent perceptibles. Selon Teilhard, le point Oméga apparaît à l’horizon spirituel de chacun d’entre nous. Nous nous dirigeons vers un « point critique supérieur ». « Toujours plus de complexité (…) parce que toujours plus de conscience ». Tout semble indiquer qu’un niveau de conscience nouveau est atteint par un changement abrupt, par un « saut » de la conscience, et non par un changement progressif et linéaire, et qu’arrivé là, l’homme, plongé dans une lumière différente, aurait de l’univers une vision différente. Cette conscientisation ne serait pas individuelle mais partagée par tous les hommes (dit Teilhard de Chardin). Ne serait -ce pas là une seconde naissance collective de l’humanité ? Non pas la fin, l’asphyxie de la conscience individuelle mais, au contraire, le zénith de notre évolution.

Le passage d’un état de conscience à l’autre ne se fait pas spontanément. Cette mutation requise par l’évolution nécessite que l’environnement soit en phase avec l’intériorisation et le degré de maturité de l’être humain. L’ « homo ecologicus » peut atteindre une très haute maturité spirituelle sans pourtant être capable d’activer cette mutation spirituelle. La dimension transcendantale du développement de l’homme par lui-même sur la voie de l’ « homo ecologicus et divinus » ne peut se réaliser sans qu’il perçoive, connaisse et intériorise en esprit l’action de Dieu au cœur de la création.

Jésus dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père sinon par moi ». La cérémonie de la sainte messe est, dans l’Eglise catholique, la communion symbolique et sans cesse renouvelée avec le Christ. La transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ est le lien éternel unissant le Christ à l’homme. La communion est l’union physique

et spirituelle de l’homme et du Christ préfigure l’union avec le « point Oméga ».

Le chemin qui conduit à la connaissance transcendantale de soi est celui du Christ. Teilhard parle d’une rencontre avec le Christ, d’une ouverture à lui. Point Oméga de l’évolution, le Christ est le point final de la conscientisation. Teilhard décrit une troisième « nature » du Christ qui serait à la fois Homme, fils de Dieu et conscience cosmique. Jamais l’Eglise n’a accepté ces thèses. La conscience cosmique serait à la fois le noyau de la création et l’énergie qui la contient tout entière. La rencontre avec le Christ est l’extension de la conscience individuelle, la conscientisation tend vers la conscience cosmique.

Le visible (la matière) et l’invisible (l’esprit) sont liés par des processus qui permettent à l’énergie de transiter dans les deux sens sous l’effet de la conscience cosmique.

Pour Teilhard, la création tout entière est conscience cosmique.

LA GENÈSE, LES ÉVANGILES APOCRYPHES ET AUTRES TEXTES

L’Ancien et le Nouveau Testament sont, aussi surprenant que cela puisse paraître, une fantastique histoire d’amour entre Dieu et les hommes :

- l’Ancien Testament décrit les relations entre Dieu et le peuple élu. - le Nouveau Testament est l’offre faite par Dieu à tous les hommes et révélée par les actes de Jésus Christ.

Dieu serait-il passé dans sa relation d’amour avec l’humanité par un processus d’apprentissage ?

40.

L’Ancien et le Nouveau Testament, une histoire d’amour

L’Ancien Testament présente un Dieu tout-puissant, redoutable et justicier qui peut aussi être généreux, miséricordieux et charitable. Dieu n’hésite pas à intervenir par la parole et par les actes dans le cours des choses. Il parle aux hommes par l’entremise des prophètes et s’adresse directement à ceux qui Lui tiennent particulièrement à cœur. Il punit les pécheurs, les condamne à mort et n’hésite pas à détruire des villes entières, voire à plonger le monde d’alors sous les flots du déluge. Des miracles sauvent le peuple élu, des anges suppriment ses ennemis et la manne céleste le nourrit. Le Dieu de l’Ancien Testament est un père aimant mais c’est lui qui tient les rênes. Cette relation d’amour orageuse se transforme dans le Nouveau Testament en une liaison purement spirituelle.

Le Dieu du Nouveau Testament est incarné dans son fils. Il n’intervient plus dans le cours du monde, Il charge son fils Jésus Christ de délivrer le message libérateur. L’amour de Dieu pour les hommes est devenu « adulte » : dans la relation d’amour mutuel, Dieu voit en l’homme un partenaire à son égal. L’homme garde son entière liberté, condition sine qua non d’une union véritable et durable dans l’amour. On pourrait qualifier l’amour de l’Ancien Testament d’« humain » et celui du Nouveau Testament de « divin ».

L’antithèse de la toute-puissance divine est le libre-arbitre de l’être humain qui est seul dans sa quête de Dieu. Il ne peut trouver le Père que par et avec le Christ, symbole d’amour. Autrement dit : l’amour a aussi une double origine. L’amour spirituel élève l’homme vers Dieu, l’amour humain est lié à la chair. L’homme est attiré par deux pôles opposés entre lesquels il est tiraillé. Doit-il renoncer au désir charnel pour accéder à l’amour pur et spirituel de Dieu ? Le but de l’art d’aimer n’est-il pas de réunir en une seule et même entité l’amour charnel et l’amour spirituel, de les faire fusionner ?

41. Le royaume de Dieu est inscrit dans la Genèse

Si l’on pouvait supposer que l’histoire de l’humanité se déroule selon un scénario, une idée, un dessein, une stratégie, l’avenir serait plus facile à comprendre. Et de fait, nous connaissons le but de l’opération : « répandre » le royaume de Dieu sur terre. Dans le « Notre Père », nous prions pour que Son règne arrive. Autrement dit, l’homme, après avoir été chassé du Paradis, doit tout seul en retrouver le chemin. Dieu met le joyau de Sa création à l’épreuve, non sans lui fournir de précieux indices sur la façon dont il convient de s’y prendre. Néanmoins, le Nouveau Testament établit de nouvelles règles : la toute-puissance de Dieu fait face au libre-arbitre de l’homme – à qui est ainsi lancé un immense défi.

Comment ce scénario de Dieu doit-il être réalisé ? Quel pacte Dieu conclut-Il avec l’homme ? L’homme peut-il sans l’aide immédiate de Dieu trouver le chemin de la connaissance ? Adam et Ève ont été ensemble chassés du paradis. Doivent-ils chercher ensemble le chemin du retour ou chacun de son côté ?

Le « scénario » suit des règles élémentaires :

1. L’homme et la femme sont chacun dotés d’un équipement spécifique de base

2. Les principes selon lesquels le scénario doit être exécuté sont donnés

3. L’homme et Dieu sont liés par un pacte.

« Dieu dit au serpent : ‘Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il (Jésus) t’écrasera la tête et tu (Marie) l’atteindras au talon À la femme Il dit : ‘Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi.’ »

La mission de la femme, bouclier contre le serpent (le mal) est claire :

atteindre le mal au talon, c’est-à-dire l’immobiliser, le mettre hors de combat, dire publiquement la vérité à son propos. Le rôle essentiel de la femme est de confondre le serpent. Avec ses connaissances innées, elle est en mesure de démasquer la stratégie du mal. Elle peut aussi, avec la même puissance de persuasion, étayer les machinations du serpent.

Pour la femme, la punition est double : elle enfante dans la douleur, elle est poussée vers son mari mais lui la dominera. On a peine aujourd’hui à

comprendre ce que cela signifie et cette affirmation nourrit l’actuel débat sur l’égalité des sexes. Il ne faut pas s’y méprendre pourtant et la replacer dans le contexte du scénario divin.

Le sort de l’homme n’est pas plus enviable et lui aussi doit payer pour ses fautes : « Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi ! À force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise. » (Genèse 3, 14-19)

L’homme n’a donc pas seulement pour mission de pourvoir au « pain quotidien », il doit aussi se mesurer aux forces de la nature, essayer de les comprendre, de les dominer. « Emplissez la terre et soumettez- la ». Un programme déjà bien rempli auquel s’ajoute la noble mission de trouver une femme forte qui lui donnera des enfants, qu’il aimera et qu’il dominera pour qu’elle lui soit soumise. Tel est le scénario.

Le drame de cette histoire, c’est qu’elle a peu de chances sinon aucune chance de se réaliser si chacun agit pour son propre compte, sans coordonner son action avec celle de son partenaire. Or comment trouver le dénominateur commun à deux missions fondamentalement différentes et souvent même opposées ? Les deux partenaires doivent intimement et totalement comprendre, accepter et exécuter leur mission respective, le défi est là.

Pour des raisons proprement conservatoires, la nature a doté la femme d’un savoir inné : un déséquilibre que l’homme supporte mal. Tant que la femme passait son temps aux tâches ménagères, l’homme pouvait se concentrer sur « ses » conquêtes, ses combats et sa force physique – et celle-ci, justement, lui permettait aussi de régler ses problèmes de couple. Néanmoins, l’homme se trouvait dans une situation délicate sinon désespérée : « elle » disposait de tout le temps nécessaire pour se consacrer aux choses de la vie les plus essentielles, les plus fondamentales ; elle pouvait ainsi sans difficultés « diriger les affaires ». Intrigues et esquives faisaient partie de la panoplie standard en cas de pertes de pouvoir ou d’influence. A bout de ressources, elle avait encore ses larmes et pleurait à fendre le cœur du plus endurci. Même les coups reçus devenaient un atout tactique si la « vérité » féminine avait au bout du compte une chance de vaincre.

La position de force de l’homme dans notre société est une évidence et nombreux sont les représentants du sexe fort à en être convaincus. C’est pourtant la partie invisible du pouvoir qui domine : dans la lutte pour la survie, la femme a reçu les meilleures qualités en partage.

Selon la Genèse, la mission première de la femme est de donner la vie. Une condition cependant y est assortie : accepter d’être dépendante de l’homme. Le bonheur le plus complet est lié à une condition devenue insupportable pour un nombre croissant de femmes, la « soumission » à l’homme « idéal » qui probablement n’existe pas. En d’autres termes, bien que la mission essentielle soit confiée à la femme et que la nature l’ait dotée des qualités essentielles, elle doit se soumettre à une « autorité ». Une femme qui ne peut ou ne veut pas comprendre cette vérité fondamentale sera sa vie durant désespérément en quête de son identité et de son indépendance, tout en cherchant l’homme idéal, le prince, qui n’a jamais existé ni n’existera jamais (syndrome de la Belle au bois dormant).

La répartition des rôles entre l’homme et la femme ne saurait être mieux décrite que dans l’histoire de la « Belle au bois dormant » et de son prince. La mission fondamentale ressemble à celle décrite dans la Genèse : le rôle actif et combatif de l’homme s’oppose à la fonction de la femme, la connaissance. Animé par l’amour, le prince parvient au bout de sa quête et gagne le cœur de l’aimée en gage de gratitude. Le rôle de la Belle au bois dormant n’est pas totalement passif puisqu’elle a semé dans le cœur du prince le germe de l’amour. Elle l’accompagne donc dans son acte héroïque, non pas physiquement, mais par l’âme et l’esprit. L’amour de la Belle motive le prince, elle lui donne l’endurance nécessaire et pour finir, elle lui fait don de soi.

Le parallélisme avec les textes de la Genèse est frappant. La femme peut être à la fois tentatrice et guide, selon son bon vouloir. Seule, elle ne peut s’accomplir ; il faut qu’ils soient réunis dans l’amour pour que l’homme et la femme puissent atteindre au but qui leur est imparti en suivant le chemin de la connaissance. La clé est aux mains de la femme, à la fois compagne et guide.

Le scénario de la Genèse va cependant au-delà des seules apparences ; il comporte une dimension spirituelle, cachée, dont l’impact est essentiellement stabilisateur. La femme donne la vie à son enfant et elle est dotée de toutes les connaissances permettant le plein épanouissement de cette vie. Elle

participe à la création permanente et a donc une relation privilégiée au Créateur.

Le rôle de l’homme est dans l’action et l’entreprise : il est fort, il a la capacité d’apprendre, d’inventer, d’abstraire. Même si la femme est physiquement plus faible, elle a beaucoup plus de constance dans ce qu’elle entreprend. La survie de l’espèce est entre ses mains, elle détient les connaissances fondamentales nécessaires à protéger la vie naissante et l’espace vital. La femme est l’épicentre de l’amour et la nature lui a donné la beauté. Elle « convoite » l’homme mais lui la dominera physiquement. Néanmoins, elle lui est supérieure au niveau spirituel et donc en état de compenser cette supériorité physique.

Un homme amoureux d’une femme entreprendra tout pour la « conquérir ». Mais après la conquête, la femme est la gardienne du « feu ». L’attirance physique et l’attirance spirituelle sont étroitement liées. Au plan spirituel, la femme est le guide. Le lien entre l’homme et la femme ne sera fort et résistant qu’en présence d’une union de l’amour physique et de l’amour spirituel. Il importe cependant que l’homme et la femme restent tous deux libres et indépendants, qu’ils se respectent l’un l’autre et soient tolérants.

Si la femme se donne à l’homme dans la confiance, le plaisir qu’elle en retire peut être d’une grande intensité mais il peut aussi la rendre dépendante – pourtant, c’est un cheminement nécessaire pour découvrir sa propre puissance spirituelle. L’univers physique et l’univers spirituel sont liés comme le sont des vases communicants. Le « nouvel être humain » tel qu’on peut se l’imaginer aujourd’hui devra re-naître en esprit. Le miracle de la naissance physiq ue a été confié à la femme, et elle joue de même un rôle clé dans la naissance spirituelle de l’homme. Quant à l’homme, il doit éveiller la femme de son sommeil de Belle au bois dormant pour qu’elle prenne conscience de sa « fonction solaire ». La femme doit donc partir à la découverte de son pouvoir spirituel pour vivre sa seconde naissance. Alors, et alors seulement, elle sera en mesure de guider son partenaire vers sa propre seconde naissance.

L’alliance entre un être humain et Dieu est de nature immanente. Il ne s’agit pas d’un de ces contrats que les hommes concluent, avec ses clauses et ses obligations, et il n’est pas résiliable. Un tel pacte ravirait à l’homme sa liberté. Dieu veut que l’homme reste totalement libre et qu’il trouve de son propre fait le chemin de la connaissance. La liberté est le principe fondamental d’un amour vrai et pérenne. La liberté accordée par Dieu est

pour l’homme une preuve de confiance stupéfiante, un immense défi. Quel homme est vraiment et profondément conscient de cette situation ? Son mode de vie s’en trouverait sans doute bouleversé. Frappé au plus intime de son âme, l’homme fort de cette conviction ferait tout pour mettre sa liberté au service de l’alliance. Car seul un homme libre est capable de s’engager sur la voie de la transcendance.

42. L’évangile de Thomas

Durant l’hiver 1945-1946, plus de 50 rouleaux coptes sont découverts à Nag Hammadi, en Haute Egypte. Ces textes sont en bonne partie de source gnostique et ce qu’on appelle l’évangile de Thomas est l’un des plus importants. L’avis des exégètes quant à leur valeur n’est pas unanime.

Pour France Quéré (« Les Evangiles apocryphes »), le gnosticisme prône une connaissance philosophique réservée à quelques initiés, et rédemptrice. Ce système reposerait sur une opposition de la « matière mauvaise » et de la

« semence spirituelle », ce qui justifierait la Providence. La révélation produite par le Christ permettrait à l’âme de se délivrer du monde «souillé » et de rejoindre la sphère du divin par l’ascèse et la connaissance. La gnose serait accusée d’hérésie parce ce qu’elle ferait dépendre le salut non pas de la grâce

de Dieu mais de la découverte par l’homme seul de son essence.

Dans «Jésus et la Gnose », l’approche d’Emile Gillabert est très différente. S’appuyant sur un grand nombre de textes, il tente, après 2000 ans d’injustice et de fausses interprétations, de réfuter la thèse dualiste de la gnose. Ce serait la religion chrétienne qui, selon lui, serait fondamentalement dualiste parce que l’homme est séparé de son vivant du créateur et qu’il ne peut espérer de délivrance que dans l’au-delà. Le diable posé en adversaire de Dieu est l’exemple type de la pensée dualiste.

A la lecture des textes de la gnose, on ne cesse de constater combien ils sont

proches des évangiles reconnus par l’Église ; ce qui les en différencie profondément, c’est leur approche philosophique. Bien que l’Église ne tienne pas les textes apocryphes pour authentiques, il est intéressant d’examiner la force de leurs arguments pour savoir s’ils peuvent apporter des indices étayant l’hypothèse de la seconde naissance.

D’où suis -je venu ? Qui suis -je ? Quelle est la signification de ce monde matériel ? Où irai-je après ma mort ? se demande tout homme. Et Jésus Christ lui répond :

« Je suis la lumière, celle qui est sur eux tous. Je suis le Tout et le Tout est sorti de moi et Tout est revenu à moi. Fends le bois : je suis là ; soulève la pierre et

tu m’y trouveras » (Thomas, 81).

On pourrait évidemment déclarer que le gnostique en quête est solitaire, qu’il ne se sent bien dans aucune communauté religieuse docile. Il considère que

l’homme est étranger au monde, il pense être en communion directe avec Dieu. Il reste incompris des autres, il veut se connaître soi-même, sans l’aide ni l’enseignement d’autrui. Pour le gnostique, l’essentiel n’est pas dans l’au-delà, il est ici-bas et c’est de son vivant qu’il veut trouver en soi l’essence divine.

Par son attitude, le gnostique remet en question l’Église en tant qu’institution. Cherchant lui-même sa voie, il n’a que faire de son « aide » et son dieu n’est pas au ciel mais dans son cœur. Il ne conçoit pas la mort du Christ sur la croix comme une œuvre rédemptrice avant tout mais comme la fin d’une conscience dont le corps transcendé meurt, comme l’accession à un niveau de conscience supérieur. Jamais l’Église n’a reconnu la gnose comme une voie de salut possible, elle l’accusait d’hérésie pour son mysticisme de prégnance orientale.

43. Les évangiles confrontés aux textes gnostiques

Les sources de la gnose et des évangiles canoniques sont les mêmes ; seule la formulation de points essentiels diverge. Les points de convergence les plus surprenants se trouvent dans l’évangile de Jean et les textes gnostiques de Thomas.

L’homme surmontera la mort dans le Christ

« En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort » (Jean 8,51).

« Celui qui parvient à l’interprétation de ces paroles ne goûtera point la mort » (Thomas 1).

Celui qui garde la parole du Christ ou qui en comprend la signification ne mourra pas (en esprit). Entre « garder », notion statique, et « parvenir à », notion dynamique, il y a un monde : ce sont deux conceptions totalement différentes de la catéchèse. Le texte de Thomas encourage les hommes à chercher leur véritable identité, il leur donne la foi nécessaire pour trouver le chemin qui est le leur. L’approche gnostique est en concordance avec la liberté de la relation entre Dieu et les hommes. On y retrouve la toute-puissance de Dieu face au libre-arbitre de l’homme.

Par le Christ, l’homme accomplira les œuvres du Christ.

« Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera même de plus grandes, parce que je vais vers le Père » (Jean 14, 12).

« Que celui qui cherche ne cesse point de chercher jusqu’à ce qu’il trouve :

lorsqu’il trouvera, il sera ému ; et lorsqu’il sera ému, il admirera, et il régnera

sur l’univers ! » (Thomas, 2).

Une fois encore, la différence fondamentale entre ces deux textes réside dans la situation statique (croire) du premier et l’action dynamique (chercher) du second.

Christ et l’homme seront un

« Celui qui boira de ma bouche deviendra comme moi ; quant à moi, je

« De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » (Jean 6, 57).

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous

viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui » (Jean 14, 23).

« Devenir comme Dieu » - voilà bien ce qui fait aujourd’hui encore scandale

dans l’Église catholique. « Quis ut Deus » se lit sur le bouclier de l’archange Michel ; un homme, un pécheur, jamais ne peut devenir comme Dieu. Ces deux passages, celui de Thomas (112) et celui de Jean (6, 57), sont étonnamment proches : l’homme de Thomas devient comme le Christ, l’homme de Jean vivra par le Père et le Christ qui tous deux l’habitent. Le Christ vit par le Père et l’homme par le Christ. Nous avons chez Thomas l’identification au Christ et chez Jean une communauté entre l’homme et le Christ.

La foi : réunir deux en un

« Car, je vous le dis en vérité, si vous avez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera » (Matthieu 17, 20).

« Lorsque vous ferez que les deux soient un vous deviendrez fils de l’Homme

et si vous dites : ‘Montagne, déplace-toi’ - elle se déplacera. » (Thomas 110) et ailleurs : « Et si vous faites le mâle et la femelle en un seul, afin que le mâle ne soit plus mâle et que la femelle ne soit plus femelle, […] alors vous entrerez dans le [Royaume] ! » (Thomas 27). Comment ne pas penser à Lao Tseu qui écrit :

« Connais en toi le masculin, adhère au féminin, fais -toi Ravin du monde. Être

Ravin du monde, c’est faire corps avec la Vertu immuable, c’est retourner à la

petite enfance 9 » (Lao Tseu, 28).

La confiance ou la foi, qui est une attitude face à la vie, est placée ici en opposition à l’action – réunir deux en un. Faire que les deux soient un met en branle un processus de transformation dont la fin reste difficile à saisir. C’est pourtant ce qui se produit à l’apparition d’une nouvelle vie (fusion d’une cellule femelle et d’une semenc e mâle). Thomas (27) et Lao Tseu évoquent l’androgyne, à la fois homme et femme, royaume et vertu éternelle. L’être

9 Traduction de François Houang et Michel Leyris

humain, de nature dualiste, doit retrouver l’unité. L’origine terrestre et l’origine divine de l’homme doivent se fondrent en un, l’homme doit passer de la conscience du moi à la conscience du soi, puis à l’unité dans la conscience cosmique.

Le royaume de Dieu est en vous

« Le Royaume de Dieu est au milieu de vous » (Luc 17, 21)

« Si ceux qui vous entraînent vous disent : ‘voici, le Royaume est dans le ciel !’

- alors les oiseaux y seront avant vous. S’ils vous disent : ‘ il est dans la mer’ - alors les poissons y seront avant vous. Mais le Royaume est au-dedans de vous et il est au-dehors de vous ! » (Thomas 3).

« Le Royaume du Père est répandu sur la terre et les hommes ne le voient point » (Thomas 117).

Dans ces deux passages, le royaume de Dieu signifie la présence de Dieu, un

lieu où Dieu se manifeste. Mais il existe une différence fondamentale entre être

« au milieu » des hommes ou « au-dedans » de l’homme. L’être humain doit

prendre conscience de l’action de Dieu dans tout processus créatif, de sa présence invisible, de ce que l’homme, par sa créativité, prend part en permanence à la création. On peut reconnaître dans la créativité humaine une manifestation visible de Dieu dans le monde. Par sa créativité, l’homme peut contribuer à « répandre » le royaume de Dieu sur terre.

« Veillez à ce que personne ne vous égare en disant : ‘Le voici, Le voilà’. Car

c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Homme. Allez à Lui. Ceux qui Le cherchent Le trouvent. » (Evangile de Marie).

Jésus est le chemin

« Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père sinon par moi » Jean 14, 6).

« Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il

vivra pour toujours. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair [je la donne] pour la vie du monde » (Jean, 6, 51).

« Celui qui boira de ma bouche deviendra comme moi ; quant à moi je

On ne peut venir au Père que par et avec le Christ. Les métaphores utilisées, celles de la nourriture et de la boisson, ont la même signification : incorporer le Christ, devenir comme lui, suivre le chemin du Christ et avoir foi en lui. Chez Jean, l’homme peut obtenir la vie éternelle par le biais de la nourriture, donc du dehors. Chez Thomas au contraire, l’homme se transforme sur terre, le Christ prend possession de lui. Ce que Jean propose (après la mort), Thomas le réalise du vivant de l’homme.

Comment reconnaître les enfants de Dieu ?

« Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ;

comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jean 13, 34-35).

« Si les gens vous demandent : ‘D’où êtes-vous venus ?’ - dites-leur : ‘Nous

sommes venus de la Lumière, du lieu où la Lumière s’est produite […] hors de lui-même [ou : d’elle-même ?]. Il […] … jusqu’à ce qu’ils manifestent […] leur image.’ Si l’on vous dit : ‘Qu’êtes-vous ?’ – dites : ‘Nous sommes ses fils et nous sommes les élus du Père qui est vivant.’ Si [les gens] vous demandent : ‘Quel signe de votre Père est en vous ?’ – dites-leur : ‘C’est un mouvement et un repos » (Thomas 55).

On reconnaîtra les enfants de la lumière à ce qu’ils s’aiment les uns les autres. Leur attitude n’est pas celle du « soit l’un soit l’autre » mais du « l’un et l’autre », notion fréquente chez Lao Tseu. La lumière est l’origine, ils sont nés de la lumière, ils retourneront à la lumière. À la lumière de l’amour ils s’efforcent de vivre, de rencontrer d’autres hommes, de façonner leur environnement. Ces textes précisent la proximité étonnante des évangiles canoniques et des textes apocryphes : ils pourraient avoir les mêmes sources - et pourquoi les seconds ne seraient-ils pas plus proches de la parole du Christ que les premiers ?

« Les images apparaissent à l’homme, mais la lumière qui est en elles est

cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle [= cette lumière] se révélera, et son image 10 sera voilée par sa lumière » (Thomas 87).

10 celle de l’homme. FC.

44. L’évangile de Jean

« Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu […] et le Verbe s’est fait chair et il a campé parmi nous ».

Nicodème et la seconde naissance

Dans l’évangile de Jean, Nicodème pose à Jésus la question cruciale : que faut- il faire pour entrer dans le royaume de Dieu ? Jésus répond : « A moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn 3, 3). Comme Nicodème pense à une seconde naissance physique, Jésus lui dit : « A moins de naître d’eau et d’esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit ».

Le Christ sait que ses paroles sont de nature à troubler Nicodème et il ajoute :

« Ne t’étonne pas, si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit (Jn 3, 4-8).

Le royaume de Dieu est donc caché, tel le vent que l’on ne peut voir mais que l’on reconnaît à ses effets. L’homme ne sait pas non plus quand ni pourquoi soufflera l’esprit, dans son cœur il doit toujours être prêt à l’accueillir.

Dieu et le Christ donnent un nom différent au « nouveau né » dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament. Abram devient Abraham, Jacob devient Israël, Saül devient Paul et Simon devient Pierre.

La nouvelle naissance s’oppose à la première, de nature physique, celle « de la chair ». « Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de dieu, à ceux qui croient en son nom, eux qui ne furent engendrés ni du sang, ni du vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu »(Jn 1,

12-13).

Donc l’enfant de la seconde naissance est engendré de Dieu. L’homme doit ouvrir d’abord son cœur à la parole de Dieu transmise par le Christ, Verbe fait chair qui a séjourné parmi nous. Les disciples nés une seconde fois de l’Esprit à la Pentecôte « entendent » les paroles du Christ, ont foi en lui et le suivent sur son chemin pour proclamer la bonne nouvelle. Celui qui est né de l’esprit est non seulement prêt à suivre le Christ mais encore il le suivra, ne pouvant s’y

soustraire en son for intérieur et, le suivant, il verra sa vie bouleversée, il sera entré dans une Vie Nouvelle.

Le royaume de Dieu

Naître une seconde fois, c’est se connaître soi -même. C’est prendre connaissance, par les yeux de l’âme, de ce que tous les hommes sont les enfants de Dieu et vivent dans le royaume invisible de Dieu.

« La lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les

ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. Quiconq ue en effet commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables, mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses œuvres sont faites en Dieu » (Jean 3,

19-21).

Les notions d’eau, de feu, de lumière et d’esprit sont toujours employées en relation avec le royaume de Dieu et la seconde naissance. Dans l’évangile de Thomas, Jésus dit : « Celui qui est près de moi est près du feu, celui qui est loin de moi est loin du Royaume » (Thomas 86).

« Mais le Royaume est au-dedans de vous et il est au-dehors de vous. Lorsque

vous vous connaîtrez, alors on vous connaîtra, et vous saurez que c’est vous les

fils du Père qui est vivant. Mais si vous ne vous connaissez point, alors vous serez dans un dénuement, et c’est vous [qui serez] le dénuement ! » (Thomas 2-

3).

« Jésus dit : Je ne peux pas vous montrer le roi à moins que vous ne le

perceviez avec les yeux de l’âme, car le royaume du roi est dans l’âme. Toute âme est un royaume, et il y a un roi pour chaque homme. Ce roi est l’amour, et quand cet amour devient le principal mobile de la vie, c’est le Christ. C’est ainsi que Christ est roi. Ce Christ peut habiter l’âme de chacun comme Christ habite mon âme. […] «Quand [l’homme de Dieu] s’élève à la conscience christienne, il sait qu’il est lui-même un roi, qu’il est amour, qu’il est Christ, et donc qu’il est fils de Dieu » (Levi 71, 2 et 6) 11 .

« Le Dieu sauveur habite vos âmes. Il se manifeste en se servant de vos propres pieds, de vos jambes, de vos bras, de vos mains » (Levi 46, 4).

11 L. H. Dowling, L’Évangile du verseau, Librairie et Éditions Leymarie, 1991, traduction de Louis Colombelle (1939)

Le royaume, « il ne viendra pas quand on l’attendra. On ne dira pas : ‘voici il est ici !’ ou : ‘Voyez, il est là !’ mais le Royaume du Père est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient point » (Thomas 113).

« La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas :

‘Voici, il est ici !! ou bien : il est là !’ Car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous » (Luc 17, 20-21).

« Jésus répondit : Ce royaume n’est pas lointain, mais l’homme ne peut pas le

voir par les yeux de sa chair. Il est à l’intérieur du cœur » (Levi 29, 9).

« Jésus dit : Le royaume de Dieu est dans l’âme. Il est invisible aux yeux de la chair. Il est incompréhensible aux hommes malgré toutes leurs facultés de raisonnement. C’est une manière de vivre profondément cachée en Dieu. Le travail de la conscience intérieure consiste à le reconnaître. Les royaumes du monde sont des royaumes visibles. Le royaume de Dieu est celui de la foi, et son roi est l’amour » (Levi 75, 8).

La rencontre au puits de Jacob : la source de la vie éternelle

Jésus parle à la Samaritaine de « l’eau vive ». Quiconque boira de l’eau du puits aura soif à nouveau. « Mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jean 4, 14). La métaphore de l’eau est riche : sans eau les plantes se dessèchent, aucune vie nouvelle n’apparaît. Sans nourriture, l’homme peut survivre quelques jours, sans eau seulement quelques heures. Pour la nourriture spirituelle, il en va de même. L’eau de Jésus, ce sont ses paroles, et il promet à celui qui les comprend et qui vit selon elles qu’il pourra accéder à une source qui jamais ne tarir a. Cette source est la vérité, l’ un qui est profondément enfoui en nous. Krishna dit : « Je suis le noyau originaire et éternel de tout être vivant » (Bhagavad Gita 7, 10). La notion d’unicité, c’est-à- dire non la polarité mais l’union des couples de contraires peut être identifiée au noyau originaire, au «soi », à la semence divine présente en l’homme. L’eau vive, processus dynamique, est la preuve évidente de l’action divine.

Tout homme se trouve un jour devant une décision cruciale : opter pour la voie

du moi au « soi » ou pour celle du moi au « super-moi ». Il est difficile de tout soupeser et la voie qui mène à soi est jalonnée d’impondérables. Jésus dit au

« jeune homme riche » de vendre ce qu’il possède et de le suivre. Le jeune

homme s’en va et pleure. Jésus n’exagère-t-il pas ? Le chemin vers soi est-il réservé aux seuls pauvres ? Peut-être Jésus veut-il par cette parabole souligner la « gratuité » de son action ? On reconnaît l’arbre à ses fruits mais le royaume de Dieu, on le reconnaît à ce que les choses essentielles et précieuses n’ont pas de prix : elles sont gratuites. Cette déclaration fondamentale est au cœur du message christique. La foi dans le Père et le détachement, voilà le chemin de la sagesse, celui du Christ.

La rencontre au puits de Jacob : comment aimer Dieu ?

Une deuxième thématique est soulevée ici, et elle est la quintessence de la nouvelle pensée, que l’on peut qualifier de révolutionnaire. Ce n’est pas seulement au Temple de Jérusalem que l’on prie Dieu mais dans son for intérieur. « … l’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer » (Jean 4, 23-24). Dieu n’est plus une statue, un culte, un mythe. Dieu est une composante de ma vie, la principale. L’Église n’a plus seule le monopole de la rencontre, Dieu est en permanence en moi, il m’accompagne dans mes actes, dans ma joie et dans mes peines. Dieu est une partie de moi, il est mon confident, mon partenaire, mon conseiller. Je ne peux pas me cacher de lui, il dialogue avec moi. « Dieu dans le ciel » est devenu « mon Dieu en moi ». Il faut que j’apprenne à penser autrement pour relever ce défi véritablement révolutionnaire. L’heure de la vérité a sonné, il n’y a pas d’échappatoire, pas de prétexte ni de diversion qui tiennent. C’est un changement tellement radical que l’on peut déjà parler d’une nouvelle naissance en esprit. La seconde naissance est la prise de conscience intime de la présence en moi du divin.

45. Le pacte entre le Créateur et l’homme

Le Christ nous enseigne le « Notre Père », une prière qui scelle l’alliance entre le Créateur et l’homme. Elle est composée de deux parties : la première expose les intentions du Père. La seconde enjoint l’homme à contribuer à la réalisation du projet « Création ».

LE DIEU CRÉATEUR

« Notre Père qui es aux Cieux, que Ton nom soit sanctifié »

Dieu est le créateur de l’univers, c’est lu i que nous devons adorer. Il est dit dans les Dix commandements : Je suis Yahvé ton Dieu, tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. Dieu exige de l’homme qu’il a créé un respect et une reconnaissance totale, n’en déplaise aux athées et aux agnostiques. Mais Dieu dans sa toute-puissance laisse à l’homme son libre-arbitre. L’homme peut opposer à Dieu son refus.

LE PROJET DU CRÉATEUR

« Que Ton règne arrive »

Le royaume de Dieu doit se répandre sur la Terre, tel est le scénario. La création de Dieu est suffisamment riche pour qu’il soit réalisable. Le message de Jésus Christ est dans son essence utile à l’expansion du royaume de Dieu sur Terre. Mais pour entrer au royaume de Dieu, l’homme passera par un long processus à l’issue duquel il renaîtra en esprit, accédant ainsi au seuil d’un monde nouveau.

LA VOLONTÉ DU CRÉATEUR

« Que Ta volonté soit faite sur Terre comme au Ciel »

Nous devons apprendre à lire la volonté de Dieu, la confiance profonde en son commandement nous donnera le calme et la sérénité nécessaires. Tout homme doit chercher sa voie, son Tao personnel, connaître sa mission, apporter sa contribution, pour aussi négligeable qu’elle puisse paraître à autrui. Il faut apprendre à écouter notre voix intérieure car elle nous guidera dans les instants décisifs.

L’HOMME DOIT ÊTRE ET NON AVOIR

« Donne-nous notre pain quotidien »

Dieu nous déchargera de nos soucis matériels, l’homme doit se délivrer de la société de l’avoir et porter son attention sur les principes du monde de l’être - car ce sont les principes du royaume de Dieu.

AIMER SIGNIFIE AUSSI PARDONNER

« Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »

Combien d’agressivité, combien de haine l’homme porte-t-il en lui parce qu’il refuse d’apprendre à pardonner, ce qui le ronge et finit par le détruire ? Combien de discussions et de disputes parce que l’homme ne peut ni pardonner ni oublier ? Il a cent prétextes pour s’excuser mais n’a que reproches envers autrui.

NE QUITTE PAS TON CHEMIN

« Ne nous induis pas en tentation et délivre-nous du mal »

L’homme doit apprendre à démasquer le tentateur : la parole du Mauvais est suave, elle n’est pas diabolique au sens péjoratif du terme. « Timeo Danaos et dona ferentes » - l’hypocrite te flatte et te caresse, ton ami te dira la vérité, même si elle est désagréable. « Après avoir déclaré : Telle est l’alliance que je contracterai avec eux après ces jours-là, le Seigneur dit : Je mettrai mes lois dans leur cœur et je les graverai dans leur pensée » (Paul, épître aux Hébreux 10,16).

QUATRIÈME THÈME

LE DÉVELOPPEMENT DE LA CONSCIENCE LA MONTÉE ARDUE VERS L’HOMO ECOLOGICUS

Avant que nous n’arrivions à l’âge adulte, notre conscience aura dû franchir toutes les étapes par lesquelles est passée l’humanité au cours de son histoire. Ces différents états de notre conscience se succèderont les uns aux autres jusqu’à la maturité : un processus qui met en jeu des éléments d’une extrême diversité. Et pour chacun des états de conscience qu’il traverse, l’homme a besoin d’un guide spécifique. L’incalculable potentiel intellectuel et psychique d’un individu tend à s’organiser en une structure qui ne cesse de se complexifier et dont l’aboutissement provisoire est l’ « homo ecologicus » : celui-ci aura appris à vivre dans son environnement social et naturel en s’y adaptant de manière optimale. À cet aspect « phylogénétique » du développement de notre conscience s’ajoute l’aspect ontogénétique :

s’il est un lien dont les marques s’impriment profondément dans le paysage émotionnel et psychique de l’individu, c’est bien celui qui l’unit à sa mère. Le développement de la psyché masculine est particulièrement marqué par ce lien, ce « cordon ombilical » qui, s’il n’est pas coupé avec soin, peut être pour l’homme une source de problèmes dont jamais il ne pourra se délivrer.

Schématiquement, la conscience humaine est ternaire, avec un niveau vie et corps, un niveau environnement et sensibilité écologique, et un niveau moi ou sphère individuelle. Le moi rend l’individu apte à comprendre avec s a raison, à observer son univers intérieur, à accéder à la pensée fonctionnelle, à avoir des concepts fondamentaux en matière d’éthique, qu’il reconnaît comme un ensemble de règles de conduite, bref, à être un individu. Le «super- moi 12 » fera tout pour renforcer, étendre et protéger ces aptitudes. Le super-moi inhibe à la fois la source et la finalité du développement de la conscience et se positionne au centre de son propre univers. La pulsion d’immortalité, une variante égocentrique de la transcendance, est la plus forte tentation d’une conscience recroquevillée sur elle -même. Son obsession est d’échapper à la mort. Elle s’exprime dans l’art monumental, les chef-d’œuvres, les décisions des grands hommes politiques et celles des matadors locaux ; de transce ndance, point n’est question et c’est bien dommage. Le thème principal de la « Seconde naissance » porte sur les changements de structure de la conscience. La conscience de l’ « homo ecologicus » peut-elle se transcender et évoluer vers le soi ?

Le soi n’est pas seulement le centre, écrit Jung, mais aussi ce qui contient le conscient et l’inconscient ; c’est le centre de cette totalité

12 Aberration dangereuse du moi : le « super-moïque » est un ou une « macho ».

VERS LA MATURITÉ : UN CHEMIN SEMÉ D’EMBÛCHES

Le présent chapitre mettra en lumière les rôles spécifiques de l’homme et de la femme dans leur complémentarité. Dès la conception, toutes les caractéristiques et les qualités de l’être en devenir sont en place. Un long et difficile développement peut commencer. Toute nouvelle vie passe par l’ensemble des étapes de l’évolution de l’humanité. Personne encore ne sait si un « homo ecologicus » naîtra jamais de ce nouvel être vivant. Conditionné par le lien maternel, il tentera avec l’aide de son sens de l’équilibre psychique, émotionnel et spirituel d’accéder à son identité et à sa liberté. Il n’existe pas de méthode, pas de recette qui garantisse d’atteindre à cette finalité supérieure. Pourtant, bien des égarements et des déceptions pourraient être évités si les « lois éternelles » de la Création étaient reconnues et respectées.

46. La genèse d’un être humain

Pour mieux comprendre le rôle fondamental des sexes, il est intéressant de regarder comment se passe la conception. Les cellules de l’homme et de la femme ont des fonctions très différentes. La cellule femelle est extrêmement complexe et, en principe, un seul ovule est disponible par cycle. Cet unique gamète femelle peut, lors de la fécondation, choisir de candidat parmi une multitude de concurrents mâles. Les critères de cette sélection restent l’un des innombrables mystères de la nature. Face à cette unique cellule femelle de qualité supérieure, une grande quantité de cellules mâles qui, si elles ne sont pas choisies, deviennent superflues : un stupéfiant gaspillage de la nature qu’il nous est difficile d’imaginer dans toute son ampleur.

Watson et Cricks ont expliqué la combinaison des patrimoines héréditaires de l’homme et de la femme à l’apparition d’une vie nouvelle par le déploiement de la « double hélice », ce qui leur a valu le Prix Nobel. Par sa fonction et son contenu, la cellule reproductrice femelle ressemble à la cellule fécondante mâle : toutes deux comportent la totalité du patrimoine génétique. Le nouvel individu, issu de la fusion de ces deux cellules, est doté de la moitié du patrimoine génétique de chacun de ses deux parents. Comment se fait-il alors que le nouvel être puisse hériter « davantage d’un parent que de l’autre » ? Nous n’avons pas ici besoin de le savoir.

La fusion de la cellule fécondante mâle et de la cellule reproductrice femelle engendre un nouvel être vivant qui est le produit de ses deux « géniteurs ». Dans des conditions normales, la cellule fécondée devient en neuf mois un être humain viable. Il est important de savoir, dans le contexte du débat sur l’avortement, que dès la fusion des cellules reproductrices mâle et femelle, le nouvel être vivant est un être humain en devenir, avec toutes ses caractéristiques physiques, psychiques et spirituelles : à l’instant où la double hélice se déploie, une vie commence.

L’homme et la femme contribuent chacun à part entière à l’apparition de la vie. Tout ce qui fera la spécificité de l’être humain est le fruit du mélange de deux patrimoines génétiques : l’égalité homme femme est parfaitement respectée.

47.

La cellule reproductrice femelle et la cellule reproductrice mâle

La cellule fécondante mâle est, chez l’homme, une cellule patrimoniale : elle comprend la totalité de l’information génétique nécessaire à la création de la vie. La cellule reproductrice femelle, l’ovule, est des centaines de fois plus grande. Ainsi qu’on l’a vu à propos du transfert de l’information génétique, le patrimoine contenu dans les cellules mâles et femelles est le même. Une question capitale se pose : pourquoi la cellule reproductrice femelle a-t-elle des dimensions aussi considérables par rapport à la cellule mâle ? Pour un informaticien, la réponse est simple : la cellule fécondante mâle ne porte « que » les informations paternelles alors que la cellule femelle contient, outre les informations génétiques de la mère, l’ensemble du programme de fabrication d’un être humain.

Des informations génétiques spécifiques veillent à ce que celle qui porte l’enfant dispose de ce qu’il faut pour donner amour, éducation, protection et soins au nouvel être, avant et après sa naissance. La nature fournit donc à la femme les connaissances qui lui permettront de garantir un bon développement physique, psychique et mental de l’enfant qui lui est confié. Ce n’est pas un savoir appris, c’est une connaissance intuitive pour le bien de l’enfant. Le scénario divin a assigné des tâches différentes à l’homme et à la femme, la nature a doté la mère et le père d’informations différentes.

La mission essentielle de la femme est de donner la vie pour le maintien de l’espèce et la nature lui fournit ce dont elle a besoin à cet effet. Aux mêmes fins, l’homme a pour mission d’assister la femme en la protégeant et en lui prodiguant ses soins : la famille est sans nul doute une communauté élémentaire importante pour la sauvegarde du genre humain.

La différence considérable entre les cellules reproductrices femelle et mâle est donc en relation avec le programme de fabrication d’un être humain. Ce programme est « responsable » du processus individuel d’évolution et de développement de la vie dans le ventre maternel. Quel peut donc être un tel programme, conçu pour mener à bien, sans autre intervention extérieure, le processus générateur de l’être humain ?

Par le biais de la genèse d’une nouvelle vie, la femme et l’homme, qu’ils l’aient voulu ou non, qu’ils en aient été conscients ou non, participent à la Création permanente. Ce n’est ni un hasard ni une nécessité mais l’effet d’une force primale.

48. Le lien particulier unissant le garçon et sa mère

Le problème de l’amour-transfert prend chez Eugen Drewerman (DE) une position clé. Ce dont il s’agit ici est le transfert de l’amour parental. À qui l’être humain se liera-t-il en « quittant son père et sa mère » ? (Gn 2,24). C’est l’un des enjeux majeurs dans la vie de l’homme qui part de chez ses parents pour devenir adulte et indépendant.

Avant de naître, l’enfant est exclusivement lié à sa mère, physiquement et psychiquement. Sans elle il ne peut devenir un être humain physiquement indépendant, et pendant plusieurs mois encore après la naissance il ne peut survivre sans l’aide maternelle. L’amour, le don de soi de sa mère permettent à l’enfant de devenir un adulte qui un jour se sentira assez fort pour prendre son destin en main. Non pas que le rôle du père soit négligeable mais il interviendra plus tard.

L’amour maternel est le premier et le plus fondamental des liens. Sans cet amour inconditionnel, on observe dès les premières années des troubles graves du comportement qui, à l’adolescence mais surtout plus tard, peuvent conduire aux problèmes les plus divers s’ils ne sont pas reconnus, compensés ou dominés par le sujet. Sans l’amour de sa mère, l’enfant ne peut devenir un adulte confiant qui saura évoluer dans un environnement social, familial et professionnel, et qui sera capable aussi de s’engager sur le chemin du soi.

Il est démontré que l’environnement familial est beaucoup plus important que le statut social de la famille. L’enfant est entièrement conditionné par l’énergie du lien qu’il a connu dans ses toutes premières années. L’ambiance familiale et plus encore l’amour attentionné et omniprésent de sa mère est sa première fenêtre sur le monde. Il est livré pieds et poings liés à sa mère, bonne ou mauvaise.

Une future mère reçoit en cadeau des qualités particulières : elle les découvre en elle sans y être préparée ni formée, elle en prend conscience au fur et à mesure de l’avancement de sa grossesse. Elle note que son corps change, que son psychisme évolue, que tout en elle se tourne vers ce nouvel être. Le père, (s’il vit avec la mère), est stupéfié de cette métamorphose qu’il doit accepter sans vraiment la comprendre. Ainsi naît, apparemment sans l’aide de personne, un petit être qui requiert toute l’attention de sa mère et ne cesse d’étonner son père. Il plonge ses parents dans un bonheur indicible et eux feront tout pour qu’il grandisse dans les meilleures conditions. Le « scénario » le prévoit ainsi.

Rien d’étonnant à ce que cet enfant voie le monde et se voie par les yeux de son père et de sa mère : ils lui offrent tout ce qui constitue son essence, son devenir et son espoir. Cette dépendance de l’enfant par rapport à ses parents, cette attention focalisée sur ces deux êtres crée un lien d’une telle force que l’homme qui, à un moment ou à un autre de son existence, tenterait de le détruire se mettrait en péril. De la qualité ou des défauts de ce lien dépend le développement ultérieur de l’enfant, positif ou négatif.

Le lien parental jouera plus tard un rôle décisif, il déterminera l’évolution psychique de l’être. « Tout amour entre adultes est aussi la poursuite et le prolongement de l’amour parental ». C’est de leurs parents que les enfants apprennent l’amour et en conséquence, l’amour ressenti par quelqu’un qui n’est pas encore affectivement mature est marqué par l’amour que ses parents lui ont porté. C’est en fonction de la ressemblance avec sa mère qu’un homme trouvera une femme fascinante ou « inquiétante » (au sens freudien) car sa mère continuera d’agir dans son inconscient ; et c’est par le souvenir qu’elle a des traits de son père qu’un homme paraîtra « charmant » ou « détestable » à une femme. L’amour ou la haine, conditionnés par l’imago parental, peuvent être considérés selon Freud et Drewermann comme un amour ou une haine de transfert, sorte de répétition inconsciente de l’amour ; l’individu fera tout pour éviter un « amour » heureux ou traumatisant vécu pendant l’enfance. L’amour de transfert renvoie l’adulte à son enfance. L’angoisse de ne pouvoir se libérer d’un amour parental tentaculaire est aussi puissante que la peur de devoir vivre sans lui. « Dès la genèse de l’amour de transfert, l’angoisse est le facteur le plus prégnant » (DE).

La haine de transfert conduit également à une impasse. Dirigée contre le père ou la mère, elle contraint l’adulte à mettre tous les moyens en œuvre pour éviter que l’imago parental n’apparaisse chez son partenaire : il exige alors de celui-ci des comportements excluant l’apparition de situations chargées de douleur et de tristesse qui lui rappelleraient son enfance. Son partenaire, ne se doutant de rien, se voit confronté à un problème pratiquement insoluble. Dans les deux cas de transfert, l’individu est victime de son enfance : son comportement face à autrui est déterminé par des forces psychiques inconscientes. Lorsque l’éros se manifeste, la capacité à aimer se développe en fonction du schéma vécu. Au sortir de l’ivresse amoureuse, état de griserie émotionnelle prévue par la nature, le réveil est brutal. La majorité des « heureux » mariés se retrouvent dans cette position car pour la plupart, au moment du mariage,

ils n’ont pas ni ne peuvent avoir déjà atteint leur majorité émotionnelle, ils ne sont pas encore « libres ».

La situation n’est pas sans issue si tous deux font preuve de tolérance mutuelle dans leur difficile quête de soi. Néanmoins, cette crise est à l’origine de la séparation de nombreux couples. Si le processus de maturité n’a pas lieu, la liaison suivante ne sera pas plus heureuse. Le risque d’un égarement émotionnel est particulièrement important lorsqu’au moment de la séparation, les partenaires sont très jeunes ou que le couple est récent. En cas de comportement régressif de l’un, la liaison ne peut durer parce que le « travail » psychique de l’autre ne peut s’accomplir tranquillement.

49. L’amour doit s’apprendre

L’aptitude à aimer s’apprend : celui qui n’a pas connu l’amour parental n’est pas capable de donner de l’amour parce qu’il ne l’a pas vécu sous sa forme la plus belle, la plus gratuite, la plus désintéressée. Ne dit -on pas que la plus mauvaise famille vaut mieux que tout jardin d’enfants ? Les valeurs fondamentales de la famille sont passées de mode et pour peu que l’on s’y intéresse, l’on se voit vite déclassé, l’on passe pour un partisan de la femme au foyer, des familles nombreuses et des dimanches à l’Église. Dans notre société moderne, les modèles conservateurs ne sont plus bons qu’à être mis au rebut. Je n’ai pas, moi non plus, l’intention de faire revivre ces vieux modèles éculés. Il n’empêche qu’il faut se demander si la criminalité, la violence ou un égoïsme délirant ne sont pas les conséquences involontaires d’une enfance en mal d’amour. L’absence d’amour parental peut être à l’origine de troubles irréparables.

Interrogeons-nous : où le travail de la femme est-il le plus important ? auprès de ses enfants en bas âge ou au bureau ? Au niveau financier, le travail de bureau est la bonne réponse parce que l’éducation des enfants n’est pas rémunérée (ni rémunérable) ; au niveau de la politique sociale, la réponse est simple aussi parce que les crèches et les jardins d’enfants créent des emplois. Mais au niveau humain ? Ce bilan-là n’est jamais tiré parce qu’il n’est pas quantifiable. L’homme n'est-il pas au centre de tous les programmes politiques ?

Les enfants ne peuvent vivre sans l’amour de leurs parents. Chacun d’entre nous a fait la même expérience dans son enfance. Les hommes politiques seraient-ils les seuls à l’avoir oublié ? Peut-être cet oubli vient-il de ce que les enfants ne sont pas des électeurs ? Les parents s’occupent de leurs enfants – existe-t-il des mères qui les négligent délibérément ou qui ne les aiment pas ? Le « scénario » est organisé de manière optimale mais nous ne connaissons que nos contraintes financières, budgétaires, politiques. Nous l’ignorons alors que la nature nous donne de le connaître.

La transition entre l’adolescence et l’âge adulte est une période très difficile. Théoriquement, le jeune homme, fort de corps et d’esprit, devrait se séparer de sa mère et partir seul à la recherche d’une compagne. Dans son comportement amoureux et rela tionnel envers les femmes, l’homme dépend pour beaucoup, sinon pour tout, du lien qui l’unissait à sa mère. Le jeune est profondément marqué par la relation mère-fils, que ce soit positivement ou négativement.

Le modèle schématique fondamental de l’homme est clairement orienté vers l’apprentissage. Pour remplir son rôle d’ « Adam », il ne doit pas seulement apprendre pour acquérir des connaissances intellectuelles (la femme le doit aussi), mais également pour acquérir des « connaissances » de type émotionnel. Il doit faire ses expériences, parfois dans la douleur, sans dévier de son chemin. La jeune fille, futur objet d’amour à découvrir, est sans doute plus douée pour ce type d’apprentissage émotionnel. Son lien à la mère, très étroit dans l’enfance, rend la séparation plus facile, c’est du moins ce qu’un homme se permet d’en penser.

La mère a aussi une influence décisive sur l’aptitude du jeune homme à tomber amoureux d’une personne de l’autre sexe. Une mère égoïste ne permettra pas à son fils de s’éloigner ou de partir. Elle croit qu’il est incapable de s’imposer sans son amour dans un monde hostile et elle lui transmet ses propres angoisses existentielles.

Le rapport des hommes à la sexualité est aussi directement lié à l’éducation maternelle. Les fantasmes et les attentes des hommes se forment à l’adolescence et s’enracinent profondément dans leur inconscient. Si l’amour maternel a été défectueux, ou si le petit garçon a été « couvé », la sexualité de l’adulte peut facilement prendre des tournures agressives voire brutales. Ces hommes sont incapables de ressentir la sexualité comme le complément de l’amour : leur compagne doit payer les fautes de leur mère… Quant à l’amour maternel égoïste, il peut faciliter l’éclosion d’une homosexualité latente. En soi, la sexualité est un jeu purement physique et mécanique. Dénué d’amour, elle peut devenir avilissante et dangereuse. Là encore, la mère occupe une position clé dans la vie de l’adolescent. Celui qui n’aura pas connu l’amour dans son enfance, ou qui en aura reçu trop, ne pourra en donner, ou sera en permanence dans l’expectation : dans les deux cas, il est dans l’incapacité d’aimer et de connaître le bonheur.

L’amour maternel, parce qu’il est un don gratuit et non un investissement sur l’avenir, est le fondement absolu d’une vie sentimentale et sexuelle équilibrée. Un homme ne pourra avoir de relation vraie et durable avec une femme que lorsqu’il aura définitivement coupé le cordon ombilical. Ce cordon n’est pas une attache physique mais une dépendance émotionnelle et spirituelle. Le paradoxe, c’est que l’homme ne peut à lui seul réaliser cette coupure. C’est la mère, et elle seule, qui est en mesure de lâcher l’enfant de son étreinte protectrice ou destructrice. Si la mère refuse en son for intérieur de lib érer son fils, l’homme cherchant à s’en délivrer se trouve dans une

position délicate. La confiance originelle qu’il a envers sa mère lui voile la réalité, et ce sera sa compagne qui en pâtira. Non seulement la mère tentera de punir la femme qui lui a ravi son fils, mais encore elle chargera son fils d’exécuter la punition. Le conflit est programmé. La jeune femme amoureuse ne saura d’abord plus à quel saint se vouer, mais très vite elle comprendra intuitivement qui tire les ficelles. Ce n’est pas en adoptant une position de défense ou d’attaque envers la mère que la vérité se révélera. Avant de se marier, toute femme devrait faire une étude approfondie de la relation qui unit son « promis » à sa mère.

L’être humain est-il victime du lien mère-enfant ? Peut-être pas victime, mais l’enfant tant qu’il grandit est fortement façonné par ce lien. Et la nourriture essentielle de l’enfant est sans nul doute l’amour inconditionnel que sa mère lui voue. Il faut bien le savoir : les valeurs primordiales dans la vie d’un homme n’ont aucune signification financière ni économique, elles ne peuvent être qu’offertes en cadeau.

50. À force d’essayer sans relâche

En hiver 1945-1946, des textes des premières communautés chrétiennes sont découverts en Haute Égypte, à Nag Hammadi. En grande partie de source gnostique, ils sont rédigés en copte et témoignent d’une expérience humaine hors du temps. Ils renseignent sur les grands principes de l’existence humaine, la vanité et l’absurdité des coutumes et des usages mais donnent aussi une réelle possibilité d’accès à une nouvelle forme d’existence. En voici pour preuve un extrait de l’évangile de Thomas, assez représentatif :

« Que celui qui cherche ne cesse point de chercher jusqu’à ce qu’il trouve :

lorsqu’il trouvera, il sera ému ; et lorsqu’il sera ému, il admirera, et il régnera

sur l’univers ! » (Thomas 1).

Le sens de cette phrase, la fin surtout, est incompréhensible. C’est la récompense de la quête, l’aboutissement symbolique d’un processus de

délivrance spirituelle. Les textes bibliques emploient souvent la parabole, c’est aussi le cas ici, ne nous y méprenons pas. À l’endroit de ceux qui ne cherchent pas, arguant que cette quête n’a jamais de fin et que la

« récompense » de l’heureux explorateur est tellement démesurée qu’aucun

être doué de raison n’envisagerait ne serait -ce qu’une seconde de participer à

l’aventure, Jésus dit : « ils voient sans voir et entendent sans entendre ». Goethe se rapproche beaucoup plus du véritable sens de la quête dans son

« Faust » lorsqu’il déclare « Celui qui ne cesse de se redresser et avance,

celui-là nous pouvons le délivrer ». « Régner sur l’univers » est remplacé par

« délivrer ». La délivrance ou rédemption est associée à la quête personnelle,

comme dans la plupart des textes religieux quelle qu’en soit l’obédience. Point de rédemption sans permanente remise en question. À chacun de trouver sa voie sur terre et la quête est la recherche de cette voie unique qui est la mienne : mon Tao individuel. « Celui qui ne cesse de se redresser et avance » - le vers de Goethe prend alors tout son sens.

L’homme, dans sa logique par trop humaine, hésite à s’engager dans une entreprise au but incertain dont le prix ne se mesure ni en espèces sonnantes et trébuchantes, ni en nature.

L’art de vivre consiste donc à relier deux univers : celui dans lequel nous vivons et celui auquel nous aspirons. S’ils ne parlent pas de Dieu ou même s’ils n’y croient pas, les hommes politiques nous promettent pourtant un monde plus juste d’où la misère aurait disparu et où tous les hommes vivraient heureux. La solidarité vaincra la souffrance, nous serons tous égaux

et libres, disent-ils. Sur ce point, tous les programmes politiques se ressemblent. Se plagient-ils les uns les autres ou ont-ils une source d’inspiration commune ? Peut-être existe-t-il en chaque homme un imaginaire et des désirs issus du plus profond de son être, témoins d’une connaissance ou d’un inconscient collectifs. Mais chaque parti politique prône que "sa" façon d'agir est la meilleure.

On peut aussi s’interroger sur la cause de cette inextinguible soif de justice, sur nos motivations. Si nous ne croyons pas à l’existence de forces métaphysiques, il faut trouver à ce phénomène étonnant une explication plausible et logique. Tout notre système éducatif repose sur des critères unanimement acceptés. Personne ne niera qu’il faut enseigner à tous les enfants les principes fondamentaux de la morale. Un individu sans éducation éthique peut faire beaucoup de mal. La question qui se pose est en effet celle-

ci : comment un système social peut-il perdurer en absence de cours de

morale ou d’éthique ? Des règles de conduite n’ont-elles pas été fixées dans

le but de favoriser une vie sociale ? D’où nous viennent ces « instincts » ? Il

faut savoir qu’en matière de procréation, l’instinct humain est très fort. Cet

instinct doit-il être réduit aux seules qualités « animales » de l’homme ? L’instinct vient de la nature et permet de survivre physiquement. Pourquoi la partie « non animale » de l’homme ne recevrait -elle pas à la naissance une information initiale lui permettant de survivre spirituellement ?

Reprenons. L’homme est doté au départ d’instincts naturels assurant la survie animale de l’espèce. Notre unité centrale, à savoir le cerveau qui nous permet de voir, de parler, d’entendre, de sentir, de goûter et de mémoriser doit posséder un savoir inhérent à notre être pour pouvoir fonctionner. Tous les hommes (mais la nature aussi commet des erreurs) sont équipés des mêmes logiciels et des mêmes matériels. C’est un fait dont nous devons toujours être conscients.

La nature donne à tous les hommes un physique similaire, les mêmes possibilités d’enregistrer et de traiter les informations. Chez tous les hommes, l’ordinateur et les capteurs d’émotions ont les mêmes capacités et les mêmes volumes de traitement – voilà pour le « matériel ». La différence n’apparaît qu’après la naissance, au niveau des « programmes ».

Il

est donc tout à fait possible que l’équipement de base pour la partie morale

et

éthique de l’être humain soit inné et que chacun découvre le sien au fur et à

mesure de son développement, sans avoir nécessairement besoin d’un mode

d’emploi. C’est ce qu’Immanuel Kant désigne par « le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ».

Le patrimoine génétique des deux parents joue évidemment un rôle déterminant mais, comparés à l’équipement de base du système, les caractères héréditaires sont influençables et corrigibles, ce qui n’est pas le cas des programmes systémiques.

51. Programmé et pourtant libre

La grande aventure commence à la naissance et s’achève à la mort. Tout ce qui advient dans l’entre-deux est inédit, tout est possible. « L’homme devient à travers ce qu’il crée » : la plus haute ambition de l’homme est la création d’œuvres nouvelles. Mais si l’homme se construit par ce qu’il crée, il est aussi responsable de ses faits et gestes. Tant qu’il est scolarisé, on peut en appeler à ses parents et à ses éducateurs ; adulte, il doit répondre de ses actes. « L’homme est créé libre, il est libre, et même s’il était né dans les chaînes » (Friedrich Schiller).

L’homme est-il programmé ou libre ? La réponse n’est pas si simple. Il est libre tant que sa conscience et sa raison guident son action. Il dispose pour ses décisions de «mécanismes » qui fonctionnent exactement de la même façon pour tous. En revanche, les informations acquises et stockées dans les bases de données varient d’un individu à l’autre. Il y a les images, les sons et les sensations, toutes ces impressions saisies par les organes sensoriels, les émotions, les réflexions qu’elles ont suscitées, les réactions de l’inconscient. Si l’individu prend ses décisions à partir de ses informations subjectives, alors on peut affirmer qu’il n’est pas libre. L’homme est perpétuellement soumis à la pression de besoins, physiques entre autre, qu’il doit satisfaire pour rester équilibré ; les plaisirs sont plus facultatifs mais à la longue il faut en combler l’envie. On ne peut pas non plus éternellement refouler ses sentiments. L’amour et la sexualité sont aussi nécessaires au bon développement d’un être humain que le pain quotidien. Enfin l’exercice d’une activité intéressante compte parmi les besoins essentiels de l’homme.

En absence de satisfaction il est possible de compenser, beaucoup de choses peuvent l’être, sauf les processus vitaux. Certains font même de la compensation une véritable mission et s’en trouvent très heureux. Pourvu qu’elle se solde par l’équilibre de la personne, elle ne nuit pas à l’entourage.

Selon Alfred Adler, il en va tout autrement en présence de surcompensation. La conduite du sujet extroverti devient agressive ; le sujet a un sentiment de supériorité qui peut le pousser à tyranniser son entourage. Il devient revêche, se plaît à humilier son prochain et projette ses sentiments de culpabilité sur autrui. Le sujet introverti quant à lui s’entête, s’obstine, devient méchant jusqu’à la névrose.

D’autres personnes réagissent au manque en refoulant à l’arrière-plan, dans l’inconscient, les besoins élémentaires ne pouvant être satisfaits. Le sujet

inassouvi est souvent imprévisible et difficile à vivre. Il a peine à contrôler son agressivité qui peut devenir un risque pour ses proches. Les processus dynamiques de la nature tendent toujours vers l’équilibre. Si des forces contraires ne permettent pas de l’atteindre, des mécanismes de compensation complexes se mettent en œuvre pour remédier à cette asymétrie.

52. Pourquoi n’y a-t-il pas d’école de la vie ?

Le développement intellectuel est objectivement sanctionné par des certificats et autres diplômes, et on peut choisir de se former à divers niveaux dans une multitude de disciplines. Les offres de formation continue sont de plus en plus diversifiées et spécialisées, de plus en plus pointues. S’il est vrai que notre intelligence et notre logique se sont formées et affinées au cours des années, il n’en est pas moins vrai que nous ne comptons plus le nombre de fois où nous avons pris une décision sous le coup de l’émotion ou de l’intuition. Même si le prix d’un article, par exemple, peut être un facteur de choix, l’apparence, la couleur ou la forme du produit jouent un rôle non négligeable. Notre comportement est bien davantage déterminé par nos sensations que par la raison pure.

Malheureusement, il n’existe pas d’école, pas de cursus spécifique pour faire d’un être immature un être mature. L’école de la vie a pour chacun de nous un contenu différent. Dans notre éducation, c’est sans aucun doute la mère qui, dès le début, est la plus influente, puis plus tard le père et enfin, plus généralement l’entourage familial. L’enfant a surtout besoin d’un amour désintéressé. L’amour qu’il reçoit dans son enfance est en quelque sorte le terreau qui alimentera son comportement ultérieur : l’amour de l’adulte envers autrui est le prolongement de l’amour parental qu’il a connu. L’amour doit donc s’apprendre avant de pouvoir être donné. La mission spécifique et essentielle de la mère est prévue par le scénario de la Création. Lors du processus de socialisation, des éducateurs, des prêtres, des psychologues sont là pour prêter main forte à celui qui en aurait besoin. Mais ce n’est malheureusement qu’en présence de troubles du comportement que l’on commence à se pencher sur le développement psychique et émotionnel d’un individu.

Aujourd’hui encore, il est impossible de se faire une idée correcte de l’état psychique d’un être « normal » et de l’attester par certificat. Il n’est pas rare qu’un jeune, à l’issue de ses études supérieures, ne soit jamais allé à un cours de psychologie ni ne se soit sérieusement donné la peine d’étudier ou au moins de comprendre les principes de base de cette science « ésotérique ». Bardés de diplômes scientifiques, techniques ou juridiques, ils sont rares ceux qui hésitent à exercer dans une entreprise des fonctions responsables alors qu’ils n’ont pas la moindre notion de psychologie. Il est notoire que le diplôme est généralement la seule attestation factuelle nécessaire et suffisante pour confier aux cadres dits dirigeants des fonctions de gestion. L’expérience acquise précédemment garantirait que l’impétrant est apte à exercer son

« job » de directeur conformément aux missions de la société. Il est très rare que l’on demande au candidat d’être un bon connaisseur de l’âme humaine et d’avoir du doigté. Il arrive même que ces qualit és soient rédhibitoires.

Les choses se passent de manière similaire au moment de conclure le contrat qui pourrait bien être le plus important de tous : l’union de deux personnes pour la vie. Nul diplôme, nul baccalauréat, nulle connaissance théorique n’est requise quand il s’agit de relever un défi aussi difficile. La plupart du temps, la vie commune hors mariage est la seule préparation à une entreprise semée d’embûches. Le mariage devient un jeu de pur hasard. Même après une période « probatoire » de plusieurs années, le succès est loin d’être garanti à terme parce que la vie à deux est conditionnée par la prédisposition intérieure de chacun.

Il est donc éminemment important que les notions et les mécanismes de base de la psyché des jeunes adultes non encore totalement matures soient étudiés.

N’oublions pas : « Celui qui ne cesse de se redresser et avance, celui-là nous pouvons le délivrer » (Goethe - Faust) : c’est la sentence inscrite à l’entrée du chemin vers soi. Comment faire pour discerner son chemin, cette voie semblable à nulle autre puisque le destin de chacun de nous est unique ? L’homme est-il programmé ou est-il apte à prendre lui-même ses décisions ? Comment peut-il corriger ses fautes ? Existe-t-il des erreurs de comportement impardonnables ? L’homme en quête de soi est livré à lui-même, seul dans sa lutte pour la recherche de la vérité. Personne ne peut l’aider sauf l’amour désintéressé d’une personne compréhensive.

Le long et dur cheminement vers soi, vers la « conscience de conscience », est animé, compliqué voire barré par la guerre des sexes. Tout tourne autour du thème de la lutte ou de la synergie des sexes.

La Création attribue à l’homme et à la femme des rôles différents, complémentaires et de valeur égale. Les contes et les légendes en font grand cas et rivalisent de finesse dans l’exposition de cette «guerre des sexes ». L’une des plus belles métaphores est certainement celle de la Belle au bois dormant. Dans son sommeil encore, c’est bien la femme qui détermine le cours de l’his toire.

Outre ses connaissances intuitives, la femme possède d’autres aptitudes ; elle est maître dans l’art subtile de la séduction, elle est l’épicentre de l’amour, ce qui en fait un guide et une compagne unique pour convaincre et inciter

l’homme à partir en quête de soi, puis pour naître une seconde fois à la vie spirituelle - si elle le veut et si lui le peut…

53. L’équilibre dans le dynamisme

Le symbole du yin-yang représente l’équilibre des forces complémentaires et opposées, le yin d’une part et d’autre part le yang. Le yin ne peut exister seul non plus que le yang. Yin et yang sont une unité inséparable, la fin de la dualité, l’effacement de la polarité. Le concept yin/yang est, exprimé en d’autres termes et par un symbole différent, le thème central du message du Christ.

Le noir ou yin symbolise le féminin Le blanc ou yang symbolise le masculin Tous deux sont unis dans la forme parfaite d’un cercle, les entités Noir et Blanc s’unissent harmonieusement dans le cercle, Le passage du yin au yang et du yang au yin est continu, Le yin contient en lui le yang Le yang contient en lui le yin.

Le yin et le yang sont les différents aspects d’un seul et même système. La psyché aussi contient les principes masculin et féminin. La nature de l’être humain est androgyne, elle est une synthèse de ces principes. Selon Jung, la santé et la sagesse résident dans l’abolition du déséquilibre entre la psyché masculine et féminine.

L’équilibre dynamique entre le yang « masculin » et le yin « féminin » agit à trois niveaux.

1. le yang domine dans le monde visible – niveau physique

2. le yin domine dans le monde immatériel – niveau spirituel

3. le yin et le yang sont unis dans l’amour – niveau émotionnel.

Un équilibre global n’est possible que par le jeu de ces trois niveaux. Pour que les deux pôles fusionnent en une entité unique, il faut apporter à chacun de ces niveau ce qu’il lui faut de yin et de yang. Alors les trois niveaux seront chacun en équilibre et l’énergie vitale ou QI pourra circuler au-dedans de chacun d’eux.

Néanmoins, dans la nature, l’équilibre n’est pas un état statique mais un état dynamique. Le symbole statique du yin -yang représente un état idéal de fusion de deux pôles dans un champ d’énergie circulaire. Trouver aux plans physique, spirituel et émotionnel l’équilibre dynamique entre le yin et le yang est le défi permanent lancé à l’homme et à la femme.

54. Vue schématique de la conscience

Sur le plan purement théorique, les domaines d’activité susceptibles d’exercer une influence sur la conscience peuvent être subdivisés en trois niveaux qui fonctionnent selon des règles et des procédures qui leur sont propres. Plus le temps passe, plus ces niveaux ont tendance à se connecter.

La conscience corporelle : le niveau « vie »

Le premier de ces domaines a quelque chose à voir avec la survie physique. La mission principale des bases de données et des circuits intégrés est d’assurer un fonctionnement optimal du corps et la survie de l’espèce. Le corps dispose donc d’un système totalement autonome de commande et régulation qui entraîne et contrôle toutes ses fonctions. Cette « conscience du corps » fonctionne indépendamment de la conscience du moi, mais elle peut, comme on l’a appris récemment, s’en trouver influencée positivement ou négativement. La conscience sexuelle vit une existence autonome. La conscience du corps donne à la conscience du moi des signaux d’alarme très clairs comme la faim, la soif, la fatigue, le sommeil ou le désir sexuel. Les activités inconscientes, exactement comme les signaux du corps, forment une unité. Le refoulement des besoins signalisés perturbe donc le physique et le mental.

La conscience écologique : le niveau « environnement »

Les informations du deuxième niveau permettent de survivre dans la nature et d’avoir des contacts sociaux avec des individus de la même espèce. La « conscience écologique » est en relation avec l’ensemble de notre environnement naturel et personnel. Elle contient aussi l’inconscient collectif des ancêtres et le patrimoine génétique culturel. La nostalgie des mythes et de la patrie perdue vient d’une sorte d’ « instinct primal », du désir de revenir dans le monde de nos origines, le « paradis ». Le sens de la justice, la pitié, la compassion ou le sens de la justice sociale sont des qualités typiques du niveau écologique. La conscience écologique contient principalement deux secteurs séparés, l’un dont la structure est liée à la nature et l’autre dont la structure est en relation avec le domaine socia l.

La conscience individuelle – le niveau « moi »

Le troisième niveau est celui de l’expérience individuelle, il sert à stocker les informations conscientes et inconscientes. Les données saisies ici ont aussi

un caractère évolutif. Plus l’homme avance dans la vie, plus étendue est sa

conscience des choses et de son vécu. Les données de base standard du moi, innées, sont de nature transcendantale et peuvent être désignées aussi comme

la conscience morale ou l’âme.

La conscience écologique et la conscience de vie sont donc en étroite relation avec le troisième niveau, celui du moi. Pour simplifier, on peut dire que la conscience du moi, unité centrale de décision, influence deux systèmes : le

physique, qui commande toutes les fonctions vitales du corps, et le psychique qui gère les activités mentales et les émotions (K86). Avec et au travers de la conscience du moi, l’homme a une vie individuelle en tant que MOI, sujet

« unique ».

La conscience de l’homme progresse par étapes depuis la naissance jusqu’à la

maturité sexuelle. Puis vient l’éclosion et la délivrance. « Lorsqu’un individu

a acquis une profonde connaissance du propre contenu de son moi, il a la

possibilité, par rapport à son propre moi, d’évaluer les autres tout en étant bien conscient que le moi évolue sans cesse, le sien comme celui d’autrui »

(Dr H. Olsen). Dans l’idéal, l’étape finale est celle de l’ « homo ecologicus », de l’être humain donc, qui fait progresser ses talents et vit en harmonie avec

la nature et ses semblables.

L’intégration de la conscience écologique et de la conscience physique dans la conscience du moi est la condition préalable à une nouvelle éclosion, à un pas franchi en direction de la prise de conscience du moi capable de se transcender. La « seconde » naissance, c’est en quelque sorte commencer à appréhender le caractère transcendantal de la conscience du moi, c’est l’advenir d’une nouvelle existence.

55. La conscience sexuelle

La conscience écologique a autant d’effet chez l’homme que chez la femme, elle est asexuée. Au commencement du développement de la conscience corporelle, le corps se comporte également de manière asexuée, depuis la naissance jusqu’à l’âge de la différenciation sexuelle. Quand la conscience commence à évoluer, il se forme au-dessous du niveau écologique une conscience liée aux organes génitaux, la « conscience du sexe ». Au moment de prendre une décision, le conseiller écologique est d’abord consulté. Si le capteur écologique peut recourir, pour les questions de principe, à une mémoire de données fournie par la nature, la conscience sexuelle est puissamment activée par des stimuli optiques et tactiles. Le capteur sexuel est alimenté par des perceptions sensorielles susceptibles d’ébranler provisoirement le niveau écologique et celui du moi.

Il ne faut donc jamais oublier que l’activité sexuelle se passe dans un univers à part où les règles de conduite « normales » et logiques ne s’appliquent plus. Les personnes que les manifestations de leur propre sexualité effraient sont d’ailleurs nombreuses, elles ont alors tendance à refuser leur sexualité, voire à la refouler – et ce refoulement est la cause de bien des difficultés, non seulement pour le sujet mais encore pour son partenaire, nécessairement amené à en souffrir.

Un mécanisme associé au sexe dispose logiquement d’une information de nature spécifique. On peut supposer, pour simplifier, que par principe l’inconscient sexuel considère que la mission essentielle de l’homme est de trouver une femme avec laquelle il peut avoir des rapports sexuels. Il n’existe aucun critère absolu : l’image de la femme dans l’inconscient de l’homme est chargé positivement ou négativement par la mère. Certes, la beauté et le charme exercent un attrait puissant, en particulier la vision des attributs féminins sensibilise la conscience sexuelle de l’homme. Le principal critère, de ce point de vue, est la puissance, la capacité de performance de l’organe génital mâle. Plus l’homme conquiert de femmes, plus sa conscience sexuelle le récompensera. Aujourd’hui, Thornhill et Palmer, tous deux biophilosophes appartenant à l’école de la psychologie dite évolutionnistes, déclarent que l’être humain est l’esclave de la biologie. « Les pulsions et le désir sexuels ne sont pas autre chose que des stratégies de procréation inconscientes ».

Pour ce qui est de la femme, et toujours en simplifiant les choses, sa conscience sexuelle lui insuffle que sa mission principale est l’accueil de cellules reproductrices mâles. La nature l’a dotée de toutes les propriétés

adéquates. Si la sexualité masculine est orientée vers la conquête, celle de la femme est plus effacée, pourtant c’est elle qui mène la ronde. Elle est maîtresse dans les arts de la séduction qui agissent directement sur la conscience sexuelle masculine. Son comportement est dic té par la perspective d’une hypothétique nouvelle vie. Les critères de sélection financiers ne sont pas notre propos mais en réalité, pour les adultes matures, leur rôle ne doit pas être négligé.

Entre l’homme et la femme, la relation érotique est placée sous le signe de l’amour mais la conscience sexuelle demande aussi satisfaction. L’homme et la femme sont confrontés à deux finalités différentes : une évolution conflictuelle, difficile à appréhender, voire à contrôler, est programmée. L’érôs n’est-il qu’attirance physique ? Est-ce qu’au contraire la composante spirituelle, platonique, prédomine ? Peut-être ces deux éléments sont-ils en perpétuelle compétition ? L’amour tend à puiser dans la relation tant d’énergie psychique que possible tandis que la sexualité veut à toute force placer le principe de plaisir en tête – Françoise Giroud a écrit que l’agressivité sexuelle de l’être masculin semble être un trait spécifique au genre humain mais qu’elle n’en croyait pas moins au miracle d’un échange égalitaire nourri par l’amour.

La nature donne la priorité au sexe à chaque fois qu’il s’agit de la sauvegarde de l’espèce : c’est prévu au « cahier des charges ». En effet, dès qu’un point de non retour est atteint dans le « jeu de l’amour », tout se déroule selon un modèle préétabli. Tout le reste est oublié, le programme se réalise à la lettre, toute stratégie individuelle devient vaine et toute résistance pourrait être lourde de conséquences. De là cette peur si répandue de la sexualité. Il importe pourtant de reconnaître, d’accepter son importance et sa fonction, et de ne pas la refouler. L’homme doit apprendre à vivre avec elle et à découvrir ses aspects positifs. Une sexualité mature n’est pas une activité purement « animale », elle est aussi essentielle que l’ amour pour l’équilibre psychique et physique des êtres humains. En présence d’amour, l’acte sexuel peut mener au comble du plaisir, et tous les sens y sont conviés.

La sexualité est quelque chose de naturel, et nous l’avons oublié ; la prolifération dans la presse, au cinéma et à la télévision, des images d’actes sexuels de mauvais goûts en sont la preuve. Exceptés la pornographie infantile, la zoophilie et autres variantes délétères, l’union sexuelle d’un homme et d’une femme qui s’aiment ne devrait connaître aucun tabou. Une telle relation ne peut s’épanouir que si chacun respecte l’autre dans son

essence. Une pornographie maladive, anormale et avilissante est porteuse d’agression, de brutalité, elle est humiliante pour la femme.

Les « contraintes » de la sexualité sont loin d’être désagréables, pourtant l’influence de l’amour est fondamentale. La sexualité seule est égoïste alors qu’en présence d’amour elle est harmonieuse. Le rapport sexuel sans amour n’est pas idéal mais tant que la liberté du partenaire est respectée, il peut avoir un effet bénéfique, libérant l’agressivité et la frustration accumulées. L’amour sans relation sexuelle, l’amour idéalisé, est un sentiment élevé extrêmement motivant à la longue, mais il peut aussi conduire à des chemins dévoyés. Si les conditions sont équilibrées, la sexualité peut favoriser le bien- être physique et consolider la communion spirituelle du couple.

56. Sexualité féminine et sexualité masculine

L’image suivante est, certes, simplificatrice et caricaturale mais elle n’en est pas moins une représentation assez « réaliste » de la sexualité de la femme et de celle de l’homme. Le sourire initial de la lectrice se changera vite en un point d’interrogation. À chacun d’en tirer sa propre conclusion.

Soit, pour figurer la sexualité féminine, un tableau de cinq mètres de long sur deux mètres de haut, chargé de voltmètres, ampèremètres, potentiomètres, oscilloscopes, claviers d’ordinateurs et autres régulateurs (il n’y a vraiment qu’un ingénieur pour inventer pareilles choses…). L’orgasme de la femme exige que tous les indicateurs, affichages et diagrammes correspondent à un réglage particulier, mais différent pour chacune. À « l’homme de peine » de trouver la configuration optimale. On conviendra qu’il faut beaucoup de tact et de doigté pour réussir cet exploit.

Il en va autrement de la sexualité masculine. Le tableau est de la même dimension mais il comporte un seul interrupteur avec deux positions possibles : marche/arrêt. S’il est sur « marche », il ne faut surtout pas tenter de le mettre sur « arrêt », les conséquences seraient désastreuses.

Les choses étant posées, pourquoi tant de femmes n’acceptent-elles pas, ou ne veulent-elles pas comprendre la sexualité masculine ? Pourquoi des femmes aussi intelligentes que, par exemple Hillary Clinton, refusent-elles de saisir pourquoi leur « Bill » va voir ailleurs ? L’homme « faible » est rabaissé dans la catégorie des coureurs de jupons et un tel énergumène ne saurait être pris au sérieux. Un homme « normal », et je pense que l’ex président des Etats-Unis l’était, n’irait pas courir après une relation sexuelle extra- conjugale, avec tous les risques et les dangers que cela implique dans la position qui était la sienne, s’il avait été comblé sous son propre toit. Mais peut-être qu’une intellectuelle ne s’abaisse pas à une vraie sexualité physique – « You know my daughter it’s disgusting, just close your eyes and think of England » (Les carnets du Major Thomson).

Acceptons la puissance libératrice de l’amour physique. Affranchi de toute culpabilité et de tous préjugés, il consolide le lien entre deux êtres qui s’aiment. Les énergies vitales se dégageant d’un rapport sexuel positif renforcent les échanges et donc la relation. L’amour est tolérant, l’amour recèle des forces incommensurables, l’amour donne des ailes. Mais pour vivre et grandir, et pour durer, l’amour a besoin de respect mutuel. Il vaut

mieux aimer qu’être aimé, dit Diane de Beausacq. Et pourtant, mieux vaut être haï pour ce que l’on est, qu’aimé pour ce que l’on n’est pas.

57. Le développement de la conscience écologique

« Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon les lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes. […] Vous serez mon peuple et moi je serai votre Dieu » (Ezéchiel 36, 27-28).

Avant d’être adulte, le moi doit suivre un itinéraire compliqué. Le défi est de taille puisqu’il s’agit en définitive d’explorer l’entourage écologique et social ; pourtant, ce n’est pas en dehors mais au-dedans de lui que l’homme trouvera les réponses aux questions qu’il se pose sur le sens de l’existence. À chaque fois qu’il échouera dans sa quête, l’amour sera le moteur indispensable à la reprise de son cheminement.

L’enfant découvre peu à peu son environnement : c’est un long processus d’apprentissage. L’entourage familial est le mieux à même de favoriser l’éclosion de cette première prise de conscience au cours de laquelle il a besoin de l’amour attentionné de sa mère et de l’autorité compréhensive de son père.

La deuxième phase du développement de sa conscience commence à l’apparition de sa sexualité. L’adolescence est une période de transition particulièrement conflictuelle entre l’enfance et l’âge adulte, et beaucoup ne parviennent pas à franchir le pas vers l’indépendance. Il n’est pas nécessaire d’insister sur les tensions auxquelles est soumis celui qui ne parvient pas à quitter le jardin de son père. Pour que l’homme mature puisse prendre sa sexualité en charge, il faut que le cordon ombilical qui le relie mentalement à son entourage familial et notamment à sa mère soit coupé – un processus qui, à mon avis, est plus difficile pour le garçon que pour la fille. Le jeune adolescent voit inconsciemment la femme dans sa mère. À la naissance, la femme donne la vie à son fils, en coupant le cordon ombilical, elle lui donne la liberté ; dans un cas comme dans l’autre, le comportement de la mère- femme est décisif et sa responsabilité est déterminante.

Fort de sa liberté ou non-liberté, l’homme aborde maintenant la troisième phase du développement de sa conscience. S’étant séparé de ses parents, il part à la recherche d’une partenaire, un lien affectif nouveau va se tisser. L’amour et la sexualité sont un moment d’intense expérience spirituelle, émotionnelle et physique.

Beaucoup trop d’entre nous se satisfont de ce troisième degré. Le travail, l’argent, les amis, toutes sortes de divertissements prennent le pas sur les

autres valeurs. Les occupations quotidiennes ne laissent pas de place aux réflexions d’ordre religieux ou métaphysique. Pour compenser, on se tourne, pour peu que l’on soit en quête de foi ou d’espérance, vers les Églises ou les sectes : l’être humain ressent profondément en lui la nécessité de se réaliser. Poussé par ses talents, l’individu tentera de trouver son chemin et d’étendre ses compétences.

L’attrait du pouvoir, tant au plan professionnel qu’au plan social, est puissant et rares sont ceux qui parviennent à se libérer du maelström ou à s’en protéger. Mais si l’on a le courage d’affronter les défis de la vie, on a aussi celui de s’affronter soi-même.

Sur le chemin de la sagesse, certains expérimentent leurs talents, tentent de les développer pour pouvoir aussi les mettre au service de leurs semblables. D’autres pensent pouvoir s’épanouir en briguant le pouvoir, ou en s’engageant pour faire valoir des principes ou des idées. Chacun prend le chemin qu’il croit être le sien. La voie de la sagesse ou celle du pouvoir n’ont de limites que dans les ambitions et les possibilités individuelles.

Néanmoins, la voie de la sagesse donne au créatif le don de creuser un sillon, de laisser une trace. « Seules restent les œuvres des artistes ». Le quatrième degré est celui de l’amour agapè. De tous temps, de grands hommes ont mené des luttes héroïques sous la bannière des valeurs humanitaires. Leurs objectifs étaient « extrovertis », portés par des idéaux. Ils ont placés tous leurs efforts et toute leur puissance créatrice au service de leurs semblables. Loin de se soumettre à des visées égoïstes, ils trouvaient leur motivation dans un idéal altruiste.

L’équipement socio -écologique de base comporte en son volet social le sens de la justice, la solidarité et l’envie de liberté, les trois aspirations primales de tout homme. Et comme nous avons tous le même logiciel de base, ce sont ces trois principes de « liberté – justice – solidarité » qui devraient permettre à tout être humain d’atteindre au plus haut degré de la conscience sociale.

La conscience écologique incite au respect de la nature et non pas à son exploitation excessive. Les jeunes sont particulièrement ouverts à tout ce qui concerne la nature et l’environnement. C’est le signe que la conscience écologique n’est pas seulement apprise mais qu’elle est potentiellement enracinée en chacun de nous. L’homme écologique vit en accord avec sa perception de la création, même si parfois cela reste fort théorique. Pourtant, il n’en a pris conscience qu’à l’issue d’un long processus d’apprentissage qui

l’a rendu apte à accepter la nature et ses semblables, à vivre avec et parmi eux, et à les respecter.

Sans objectif transcendantal, l’individu reste concentré sur l’étude de l’origine écologique, sociale et sexuelle de son moi : il finira peut-être par connaître le produit mais non le fabricant. La quête transcendantale commence soit par une profession de foi, soit par le refus du divin, selon qu’on est croyant ou athée. Le « théâtre » de cette lutte pour ou contre Dieu s’est déroulé des siècles durant loin de nous, au Ciel, dans ce ciel auquel les uns ne croient pas et que les autres ne peuvent prouver. Les preuves de l’existence de Dieu, comme les preuves de sa non existence ont toujours été réfutées. Jésus a dit avec force que tout homme doit chercher le royaume des cieux en lui-même. La quête de Dieu n’a pas lieu dans une bibliothèque ni en public, non plus que dans des univers inexplorés. Ce n’est pas un débat entre les hommes ou les théories, c’est un regard vers l’intérieur. La connaissance dont parle Jésus est la connaissance de soi, c’est aussi celle dont parle Socrate : « Connais-toi toi-même »…

« La foi en un Dieu est question d’instinct, c’est aussi naturel à l’homme que de marcher sur deux pieds, mais chez certains elle est modifiée, chez d’autres elle est même étouffée » (Georg Lichtenberg).

58.

L’importance du guide dans le développement de la conscience

Pour mûrir, l’homme a besoin d’aide. À chaque passage d’un niveau de conscience à un autre, supérieur, il lui faut un mentor, et lorsqu’il atteint le domaine transcendantal, une figure spirituelle. L’importance du « guide » est éminente, autant que la responsabilité de sa fonction. En absence d’un accompagnement adapté, individuel et très proche, le sujet peut développer des agressions dirigées contre lui ou contre son entourage. Nous en observons les effets de plus en plus fréquents dans la violence et l’autodestruction qui accablent notre civilisation déshumanisée. Le développement est un processus individuel complexe ; à ce moment précis, il faut absolument avoir des repères, être entouré, accompagné, reconnu, bref il faut avoir une identité sociale.

La mère porte son enfant neuf mois sous son cœur. Durant toute sa grossesse, elle lui est entièrement dévouée, toutes ses pensées vont vers cet être en devenir. Le lien à la mère n’est pas seulement une dépendance matérielle : la mère intervient déjà de manière déterminante sur son destin. La mère et l’enfant sont, pendant la période de gestation, deux personnes en une seule et même enveloppe charnelle, il ne peut y avoir guide plus proche.

À la naissance, la conscience du moi se met en place. La transition de l’inconscient au conscient est vécue par la mère. Pour tout individu, la mère est le tout premier guide et dans la petite enfance, elle joue un rôle prépondérant. L’amour maternel, que rien ne peut remplacer, est la nourriture affective et spirituelle qui sera le fondement d’un développement équilibré du jeune être.

À l’âge où l’adolescent découvre sa sexualité, les parents sont investis d’une mission spécifique : elle incombe à la mère si c’est un garçon et au père si c’est une fille. L’image parentale, positive ou négative, influencera le choix du futur partenaire et l’adolescent recherchera la figure paternelle ou maternelle, ou au contraire l’évitera. Dans cette deuxième phase, les deux parents ont un rôle de guide à remplir. Il est d’une importance fondamentale que s’approfondisse la relation de confiance entre l’enfant et le père, et/ou l’enfant et la mère. Cette confiance « originelle », qui souvent ne s’installe que dans l’inconscient, peut permettre d’éviter plus tard de nombreux problèmes.

Pour devenir adulte, il faut quitter sa famille, prendre son indépendance. Cette coupure, notamment de la mère, est le passage le plus délicat de

l’existence. Et là encore, c’est à la mère qu’il revient de le faciliter. Conscient de sa liberté, le jeune adulte se mettra en quête d’un ou d’une compagne avec qui partager sa vie.

L’objectif est atteint lorsque l’enfant s’est réalisé en tant qu’adulte réfléchissant, véritable « homo sapiens ». Le chemin vers l’ « homo ecologicus » est difficile et l’influence parentale moins évidente. Le fondement a certes été posé par les parents mais l’adulte doit poursuivre seul son chemin.

Sur la voie du pouvoir, l’homme n’a pas d’autre guide que soi-même, son propre ego mental, et son aboutissement est l’ « homo habens » ou l’ « homo potestans » qui attribue à sa nature d’ « avoir » une priorité absolue.

Sur la voie de l’ « homo ecologicus », il se laissera guider par sa conscience morale. L’ « alter ego » est en quelque sorte l’ « autre moi » stabilisateur, l’anima chez l’homme et l’animus chez la femme. Les qualités propres à l’homme sont équilibrées par les qualités complémentaires de la femme et inversement.

59. L’Église est-elle une voie possible vers la transcendance ?

L’Église catholique revendique pour elle -même d’être la seule capable de conduire l’homme vers « Dieu le père qui est au Ciel ». Hors d’elle, point de salut. Dieu étant installé au ciel, l’Église s’arroge seule le droit de gérer la figure de Dieu sur terre et de Le représenter. L’infaillibilité du Pape sur les questions de la foi ainsi qu’un nombre impressionnant de dogmes et de saints, d’ailleurs toujours croissant, ont pour fonction de fidéliser les croyants à l’Église. On ne peut nier que, par le passé, et aujourd’hui encore, beaucoup ont puisé dans leur foi et grâce à l’Église, le réconfort, l’espérance et un courage renouvelés. Néanmoins, on ne peut nier non plus que l’Église catholique, de par son pouvoir moral, met les croyants en difficulté et inhibe le développement de leur conscience.

La principale mission de l’Église catholique est le salut de l’âme des fidèles, et en ce sens elle a une éminente fonction de guide à remplir. On peut douter que cet objectif puisse être atteint par des commandements ou des interdits. Un homme accablé de culpabilité n’osera jamais chercher Dieu en soi. Le croyant devient alors en quelque sorte une victime de l’Église.

Nous sommes de moins en moins nombreux, à l’« ère de l’avoir », à croire en un Dieu catholique. Pourtant, l’homme d’aujourd’hui a besoin, comme autrefois, d’avoir un « père », un modèle ou un but. Le sentimentalisme d’un dieu hypothétique que personne n’a encore vu, dont personne ne peut vraiment prouver l’existence n’est pas une solution réaliste qui satisfasse aux besoins d’un moi pseudo-transcendantal ; les dieux de ce moi-là font aujourd’hui l’objet de stratégies de vente relayées par la presse, de plébiscites, de slogans percutants et vite éculés ; bref, ce sont des dieux de pacotille.

Au niveau de l’avoir domine depuis toujours un besoin réel d’une figure paternelle protectrice qui fournit au désir de transcendance une solution de substitution. Qui ne se souvient du « petit père » Staline ou du «Führer » Adolf Hitler ? Aujourd’hui aussi, on demande aux dirigeants politiques d’être forts et aux médias de vanter des qualités « viriles » souvent artificiellement gonflées.

Les costumes d’apparat des dignitaires de l’Église donnent aux cérémonies un caractère somptuaire mais sont aussi l’illustration de leur pouvoir. Sous le Pape Jean XXIII, l’Église catholique avait suscité beaucoup d’espoir à l’issue du concile Vatican II, même chez les non-croyants. Malheureusement, ces

bonnes résolutions n’ont pas duré et, en définitive, le « renouvellement » a échoué.

Il est intéressant aussi de constater l’existence d’un « saint » respect mutuel entre les dignitaires de l’Église et ceux de l’Etat. Le pouvoir qu’ils briguent les uns et les autres prend peut-être des aspects différents mais ils ont tous besoin de leur soutien réciproque.

Alors on invoque de nouvelles divinités : « les dieux du stade », les idoles de la pop, les créateurs de mode extravagants, les superstars du cinéma et de la télévision. Il faut bien adorer quelqu’un. Mais les individus conscients de leur moi n’ont pas besoin de dieux de substitution.

60. La créativité : une activité transcendante ?

« Si tu sors ce qui est en toi, tu seras délivré. Si tu ne sors pas ce qui est en toi, cela te détruira » Texte gnostique

Nous avons vu qu’un guide est nécessaire pour chacune des phases de conscientisation. Pour les artistes, ce sont les muses. Ne dit-on pas qu’elles sont la source d’inspiration du musicien ? Le pinceau du peintre n’est-il pas guidé par son modèle ? L’activité créatrice se nourrit peut-être à une impérieuse source intérieure. La musique, l’amour, le sexe peuvent mettre l’homme en transe, et le transporter dans un « ailleurs ». Pour échapper à la réalité, n’est-il pas tentant de se tourner vers les espaces transcendantaux ? L’une des clés ouvrant l’accès à cette aventure est certainement la créativité. Découvrir, inventer, créer, c’est profondément jouissif. L’homme connaît une pulsion créatrice qui l’incite à se réaliser, à se dépasser en faisant usage de ses talents. La créativité, le besoin de se représenter sont des motivations impétueuses sur la voie de la réalisation de soi. Souvent, l’artiste pour déployer plus librement sa créativité s’enferme dans sa « tour d’ivoire » et cette forme extrême de la concentration va jusqu’à produire des états de transe. « Au moment où les sentiments extrêmes sont en fusion au plus profond de l’être, au moment où ils éclatent, et que toute la pensée sort comme de la lave d’un volcan. N’y a-t-il pas là une éclosion de l’œuvre soudainement créée, brutale si on veut mais grande et d’apparence surhumaine. Les froids calculs de la raison n’ont pas présidé à cette éclosion, mais qui sait quand au fond de l’être l’œuvre a été commencée. Inconsciente peut-être ? » ( Paul Gauguin).

Créer, ce n’est pas forcément façonner quelque chose d’entièrement nouveau, c’est aussi user avec ferveur et constance des talents physiques ou mentaux dont nous sommes doués. C’est le sentiment d’avoir consciemment et intensément mis en œuvre ses talents personnels ou ses aptitudes. Une fois encore, l’essentiel reste caché : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux » écrit Antoine de Saint-Exupéry dans « Le Petit Prince ».

Il arrive qu’on applique aux grands artistes le qualificatif de « génial ». Un génie est un homme capable de mettre en œuvre l’intégralité de ses dons, pour le bien ou pour le mal. Tous les cerveaux humains sont constitués de la même matière mais les potentialités intellectuelles de chacun sont héréditaires. Tout homme est-il un génie qui s’ignore ? Existe-t-il des circonstances favorables ou défavorables à l’éclosion du génie ? Mozart était un enfant prodige et très tôt

conscient de ses extraordinaires dons musicaux. D’autres génies découvrent leurs talents à l’âge adulte. Quoi qu’il en soit, la plupart d’entre eux sont étroitement spécialisés, même si certains, comme Michel-Ange ou Léonard de Vinci, sont connus pour leur éclectisme. D’autres encore, tel que Goethe, ont fait jaillir de leur plume des myriades d’idées.

Le génie est souvent qualifié de « divin ». « Le divin Mozart » est une expression fréquemment employée par les critiques, une métonymie très juste parce que le génie répond à l’idée que l’on se fait de ce qui est hors de l’ordinaire, de l’accessible. Est-ce bien l’artiste génial qui a accompli telle œuvre ou est-ce Dieu par son entremise, ou Dieu qui l’habite ? Tous les hommes ne sont-ils pas des génies en puissance, ne portent-ils pas tous en eux le germe d’un génie, d’une divinité ? Que faut-il pour qu’éclose ce germe divin ?

61. La musique, une forme particulière de l’amour

Pour être heureux et transmettre aux autres le sentiment de bonheur, il faut savoir goûter la joie. Le bonheur n’est pas un état mais une attitude intérieure, une force. La musique et l’amour sont à la fois l’origine de notre liberté intérieure et le guide qui peut nous y conduire. Mais qu’est-ce que l’amour a de commun avec la musique et pourquoi la musique est-elle libératrice ? Et qu’est-ce que se libérer ou être libre ? De mémoire d’homme, la musique a toujours joué un rôle dans les activités sociales et rituelles, dans tous les événements importants de la vie. En toute occasion la musique renforce la joie, la solennité, elle réconforte, libère, tonifie, inspire, ravit, elle crée un lien entre les hommes. Langage universel, elle est le seul que les hommes comprennent d’un bout à l’autre de la planète, elle est tout simplement une composante essentielle de notre existence. Nous n’aimons pas tous la même musique mais nous aimons tous « la nôtre ». La musique influe sur notre vie sentimentale qui à son tour la nourrit.

Après cet hymne à la musique, qu’il me soit permis de revenir à ma question initiale : qu’y a-t-il donc de si libérateur dans la musique ? Il y a ce rythme entraînant, il y a peut-être de notre part une charge émotionnelle, un état d’esprit approprié, nous sommes vite pris par ce phénomène exaltant, fascinant et subjuguant : la musique est magie et séduction. En cela, elle est libératrice, elle donne du courage, du tonus en même temps qu’elle apaise. « Ma » musique me libère, me donne force et confiance : la musique est la vie, elle est l’amie de l’homme. Elle vaut mieux qu’un discours, elle ouvre mon cœur, elle joue avec mon âme, elle est un cadeau inestimable.

L’entourage culturel joue un rôle clé dans le développement harmonieux de la conscience. Selon le dictionnaire encyclopédique allemand « Brockhaus », la culture est l’ensemble des activités, des moyens et des produits ayant pour objet de développer, d’affiner et de former les aptitudes naturelles de l’homme.

62. Hors de la culture, point d’homo ecologicus

« Lorsque je vois, j’entends ou je sens quelque chose qu’un autre homme a fait et lorsque sur la trace qu’il laisse je peux découvrir un être, son intelligence, sa volonté, son désir, sa lutte : voilà ce que l’art est pour moi (Apollonius de Tyane, philosophe grec).

Par définition, la culture est une activité enrichissante pour l’âme et pour l’esprit. Souvent on la considère comme l’expression d’une élite qui en userait pour se démarquer, pour sortir de la masse. La motivation des activités culturelles peut donc être double : d’une part soutenir et faire progresser le talent, d’autre part produire un sentiment de supériorité. La culture n’a pas seulement un aspect spirituel, quand il s’agit d’art, de littérature et de musique, elle a aussi un côté physique quand elle est jouissance du corps sous forme de mets délicats, de bons vins ou de voyages inoubliables. Individuelle ou collective, la culture contient une notion de valeur très marquée. Il est humiliant de traiter une personne ou un peuple d’inculte. En soi, la culture ne se voit pas extérieurement mais dans nos sociétés matérialistes, l’habit ou la décoration sont volontiers mis au compte des valeurs culturelles – on affiche bien sa richesse… On reconnaît donc dans la « société de l’avoir » un décalage certain des valeurs culturelles. Pour l’égocentriste type, la culture est une source d’impulsions motivantes, un carburant permettant de sustenter le moteur de son ego.

La vraie culture est désintéressée, elle peut transmettre un sentiment de satisfaction, de joie, de recueillement. Elle est incommunicable par l’homme moyen ; loin d’être de la forfanterie, elle est un trésor que l’on porte en son cœur, un joyau qui émerveille. La vraie culture contribue au développement individuel de la conscience. Elle est le terreau idéal sur le champ d’un « homo ecologicus » en devenir, elle lui enseigne à apprécier le beau, à être tolérant et moins agressif. Avec W.B. Yates, nous pouvons donc en conclure : « A thing of beauty is a joy for ever ».

63. La plus grande tentation de l’être humain

La pulsion d’immortalité est présente dans l’inconscient de tout homme. D’une façon ou d’une autre, il a le désir de rester présent après la mort, que ce soit en mettant des enfants au monde, en écrivant des livres ou en créant des œuvres picturales, architecturales, monumentales ou sociales. Les « grands » de ce monde veulent rester les plus grands pour toujours. Ah, si la mort n’existait pas.

La mort était autrefois omniprésente : taux de mortalité infantile élevé, absence de médicaments efficaces contre d’innombrables maladies, conflits armés sans pardon pour les vaincus. La durée de vie moyenne était très inférieure à ce qu’elle est de nos jours. Au Moyen Âge, le pouvoir de l’Église catholique s’appuyait directement sur la permanente peur de la mort et les malheureux mortels ne connaissaient que deux alternatives : le ciel ou l’enfer. La clé du paradis était fermement tenue par l’Église, le chemin du paradis était pavé de commandements, d’interdits et d’obéissance, l’Église avait tous pouvoirs de sauver ou de condamner aux feux éternels. Le pécheur excommunié était livré à l’opprobre la situation du croyant n’était pas rose.

Aujourd’hui, les assassinats montrés dans leurs moindres détails dans les films policiers, les films de guerre ou autres histoires du grand et du petit écran ont donné à la mort un aspect presque «normal et acceptable ». Le meurtre est tous les soirs à l’affiche, avec sa kyrielle de balles mortelles, de strangulations, d’égorgements, de pendaisons, de brûlés vifs et de crânes assommés : qui dit mieux ? À dix ans, les enfants ont déjà « vu » des milliers de cadavres télévisuels – alors que très peu d’adolescent de 15 ans ont déjà vu un « vrai » mort. A cette époque de tous les contrastes, la génération montante a une vision de la mort différente : plus elle est réaliste plus elle est « cool », plus elle est subtile plus elle est captivante, plus il y en a mieux c’est. Comme « cela n’arrive qu’aux autres », l’image de la mort est intégrée au quotidien, assimilée et classifiée. L’idée de notre propre mort a cessé d’exister.

64. Survivre, entrer dans l’Histoire

Pourtant, la mort et la résurrection son indissociables. Quelle image de la résurrection peut être associée à celle de la mort dans l’imaginaire actuel ? Y a-t-il une vie après la mort et qu’est-ce que cette vie à a faire avec la résurrection du Christ ? L’attrait de la thèse paulinienne n’en souffre-t-il pas ? La résurrection a-t-elle encore un sens à notre époque, ne s’agirait-il pas plutôt de l’immortalité ? La résurrection des morts appartient aujourd’hui au domaine de la science fiction, après un séjour dans un cercueil de congélation spatiale ou à la suite d’une inspection globale de l’ « unité centrale » par des ingénieurs cybernéticiens. La résurrection est un motif fantastique pour un scénario de film futuriste. Il serait cependant plus simple que le héros ne meure pas et ramène sa compagne à la vie par un baiser, comme la Belle au bois dormant : l’imagination ne connaît pas de limites, les héros ne meurent plus et les résurrections sont passées de mode.

Le premier geste d’un Pharaon égyptien lors de son avènement au trône consistait à fixer le lieu de sa sépulture et à choisir son tombeau, le fondement pour ainsi dire et la garantie de sa gloire et de son immortalité. La monumentalité des pyramides de Kheops, Khephren et Mykérinos est littéralement écrasante. On peut aussi chercher à échapper à la mort grâce aux peintres et aux sculpteurs. Le buste de Néfertiti fait encore pâlir de dépit la plupart de nos reines de beauté. Les « grands » hommes d’Etat ont toujours voulu entrer dans l’Histoire. Louis XIV, Napoléon ou Mitterrand, pour n’en citer que quelques-uns, ont soutenu des programmes de construction faramineux. Ceux qui nous sont le mieux restés en mémoire sont ces empereurs romains qui ont réalisé des arcs de triomphe, des amphithéâtres, des aqueducs ou de vastes cités. Les papes n’ont pas été en reste. Avec Michelangelo Buonarotti, Jules II avait tiré le gros lot. Outre les architectes et les sculpteurs, les peintres aussi étaient les bienvenus, ou encore les chroniqueurs. Et… sans Flavius Josèphe nous ne saurions pas grand-chose du personnage historique de Jésus.

Les maisons princières d’Europe étaient particulièrement performantes en matière de « communication » : c’était et c’est encore leur principale activité et même leur raison d’être ; on imagine aisément le nombre d’informations inédites et magnifiées qu’un tel système peut générer. Heureusement, la règle d’or de ce type de « relations publiques » vaut ici aussi : « tout ce qui est excessif est insignifiant ».

65. La pulsion d’immortalité

Dans « Escape from Evil », E. Becker écrit : « L’homme veut ce que veut

tout organisme : la pérennité de l’expérience, l’éternité de soi en tant qu’être vivant. Pourtant l’homme a toujours conscience de sa finitude. Il a donc fallu qu’il imagine un autre moyen lui assurant la pérennité de son existence, un moyen de transcender le monde de chair et de sang. Il l’a fait en visant un monde impérissable, en inventant un ‘projet invisible’ lui garantissant

l’immortalité

hommes ont souhaité transcender leur destin terrestre, ont cherché la certitude

d’une forme d’existence sans fin. La culture leur a fourni des symboles d’immortalité ou des idéologies appropriées. Les sociétés peuvent être appréhendées comme des structures de la pulsion d’immortalité.

». Cette analyse est la clé de l’Histoire. À chaque époque les

Pour le dire avec Ken Wilber, à chacune des phases du développement de la conscience dans l’Histoire, les événements tournent autour de trois questions fondamentales :

1. Quelles sont les modes de vraie transcendance dont l’homme dispose ?

2. Quelles sont les modes mis en œuvre pour compenser les premiers ?

3. Que coûtent aux autres ces compensations ?

À ce jour, rares sont ceux qui ont choisi pour eux-mêmes la voie de la transcendance. La grande majorité, et en particulier les décideurs, n’a aucune envie de prendre le chemin de la « conscience cosmique ». Il n’en reste pas moins que l’on décèle aujourd’hui les signes avant-coureurs d’un renouveau, d’un vœu s’affermissant, poussant l’individu à se détacher de la sphère de l’avoir pour rejoindre celle de l’être. La transition sera progressive et des précurseurs comme Erich Fromm ont d’ores et déjà défini les lignes maîtresses de la nouvelle ère. Sans être directement transcendant, le niveau de l’être sera la première marche vers un saut de conscience qualitatif.

Au lieu de réfléchir à une hypothétique résurrection, les « grands » de ce monde et ceux qui voudraient l’être préfèrent la solution de l’ « immortalité temporaire ». Dans un monde d’abondance où rien n’est impossible, on n’accepte plus sa propre mortalité, on la refoule, on l’oublie. Les hommes se bercent de l’illusion de pouvoir survivre à leur temps et de rester dans la mémoire des siècles par le truchement de leurs œuvres artistiques, politiques, architecturales, sportives ou autres. Attachés à des valeurs matérialistes et dépendants de succès éphémères, ils sont infatués de leur importance et

veulent laisser une trace permanente. Le pouvoir tentaculaire des médias crée de nouveaux modèles, de nouvelles idoles qu’il convient d’imiter. Le sens des dimensions humaines se perd, les icônes de la société de l’information conditionnent les aspirations de chacun et toute transcendance est oubliée.

Réfléchir à la résurrection, quel luxe ! Nous sommes « ici et maintenant » et tout le reste est vaine théorie. D’ailleurs personne ne sait ce qu’il y a après, rien sans doute. Dans l’univers de l’Internet où l’argent, les vacances aux Caraïbes, les repas dans les restaurants étoilés et les succes stories des tabloïds sont devenus les critères de référence, reste-t-il encore vraiment le temps de se préoccuper du sens ou du non-sens de la vie ? La réalité des classes supérieures, celle des décideurs, est aux antipodes de celle des dépossédés qui, de toute manière, n’ont qu’à se taire. En outre, les pauvres n’ont ni le temps ni l’envie de se poser des questions existentielles et philosophiques, ils ont d’autres chats à fouetter. La génération montante n’a jamais connu la guerre, la solidarité est devenue un vain mot, seul compte la joie de vivre. Est-ce une dérive ou est-ce une évolution normale, dans l’air du temps ?

L’homme ne souhaite rien tant que survivre, rester sous une forme ou une autre dans la mémoire des générations futures, échapper à l’effroyable oubli. La descendance a toujours eu aussi une composante « historique » : l’homme survit dans ses enfants. C’est l’envie de ne pas mourir, le désir secret de continuer à exister, de produire tant qu’on est en vie quelque chose de permanent, de montrer aux générations suivantes de quoi l’on est capable. On prolonge le temps dans l’espoir d’obtenir un droit à l’immortalité. L’homme veut se surpasser et, tels les dieux de l’Olympe, rester inoublié, voire éternel.

Les plus égocentriques d’entre nous sont les plus menacés par la tentation d’une immortalité « assurée ». Or l’immortalité n’est pas seulement une envie de survivre mais aussi de jouer un rôle significatif dans la vie sociale, en politique, dans l’entreprise ou l’administration. D’autres essaient de se distinguer par la propriété, la richesse, la gloire, en tant que sportif, chef d’orchestre ou artiste ; le désir d’aller « toujours plus fort, plus vite, plus haut » est omniprésent.

Ce désir éperdu et primal d’immortalité s’enracine au plus profond du subconscient de l’homme. Tout le monde n’a pas la possibilité et les moyens de répondre à l’appel du soi inconscient. Pourtant tous entendent cet appel à un moment ou à un autre de leur vie, à l’occasion d’une phase créatrice, d’une situation de détresse ou au contraire de bonheur. D’où provient ce

désir, quel est son sens caché ? C’est comme si l’on entendait au plus intime de soi la voix d’un autre monde qui viendrait du noyau du moi, de la conscience cosmique.

DU MOI VERS LE SOI

« L’homme moderne ne peut supporter l’égalité économique parce qu’il ne croit pas à des symboles transcendant le moi, c’est-à-dire à une transcendance réelle. Les valeurs physiques palpables sont à son avis la seule chose qui lui procure la vie éternelle, par substitution ou symboliquement » (E. Becker – « Escape from evil ») (BE).

66. L’ego et la conscience de l’avoir

L’histoire du monde est le déploiement de la conscience humaine. Au sens de la « philosophia perennis », la conscience se développe en direction de la transcendance à des niveaux consécutifs et hiérarchisés le long de la « grande chaîne du soi ». Cet itinéraire part de la matière vers le corps (vie), du corps vers l’intellect (esprit), celui-ci aspirant au transcendantal (Dieu). Ce développement est aussi appelé évolution de la conscience et Teilhard de Chardin parle d’une conscientisation évolutive.

L’ « ego mental » de l’homme a évolué à partir d’un état dominé par la nature physique et le corps animal. La conscience du sujet est à mi-chemin entre l’inconscient de la nature et le « sur-conscient » du pur esprit. Pour Ken Wilber (WK(4)), il existe trois milieux de développement de la conscience, nettement distincts : l’inconscient (prépersonnel), le conscient (personnel) et le sur-conscient (transpersonnel).

Un tel milieu n’est pas assimilable à un climat ou à une région spéciale caractérisée par des conditions précises, mais à un environnement mental favorisant ou non le développement. L’homme s’extrait péniblement de l’inconscient ou de l’animalité et tend vers son ego. L’ego peut schématiquement se définir comme une conscience de l’avoir. La conscience de l’ego se structurant refoule le désir de transcendance. L’homme veut être l’égal de Dieu. Au lieu de chercher la globalité intemporelle, il lui substitue le désir d’une vie sans terme, la pulsion d’immortalité.

Les trois piliers du mode de l’ avoir dans la société marchande sont la propriété privée, le profit et le pouvoir. « Je n’ai pas de comptes à rendre sur la manière dont j’ai acquis ce que je possède, ni sur quand je l’ai acquis, ni sur ce que j’en fais. Mon droit est illimité et absolu – tant que je ne contreviens pas aux lois ».

L’ « ego habens » poursuit essentiellement deux objectifs : toujours plus de richesses ou toujours plus de pouvoir, ou toujours plus de l’un et de l’autre. Le syndrome du « plus » de richesses est un objectif largement répandu dans la société postindustrielle et rares sont ceux qui, ayant la possibilité d’y parvenir, ne succombent pas à la tentation. Il existe évidemment des individus qui réussissent mieux que d’autres mais, pour l’essentiel, le petit monde de l’ « ego habens » gravite autour de l’amassement et de la dépense d’argent ou de biens matériels. Le sentiment de pouvoir est souvent directement lié à l’opulence.

L’homme avide de pouvoir, l’ « ego potestans », est beaucoup plus dangereux. Le grand problème de notre époque, c’est que le plus souvent, seul le véritable homme de pouvoir détient une position influente au sein de la société, de la politique ou de l’économie. Et cette position une fois prise, tous ses efforts se concentreront sur la manière de la consolider.

La mentalité dominante au niveau de la conscience de l’avoir a pour corollaire le caractère accessoire de toute autre forme de quête qui prend des allures d’alibi – c’est courant dans le monde des affaires et de la politique.

Les conditions préalables au mode de l’être sont la liberté et la raison critique. Dans ce contexte, vivre signifie se renouveler, grandir, pratiquer l’amour du prochain, transcender l’univers carcéral de l’ego.

67. Les errements du « super-moi »

L’ego pris individuellement et séparément est mû par deux motivations pressantes : rendre éternelle sa propre existence (érôs), et éviter tout ce qui la détruirait (thanatos).

Krisnamurti l’exprime ainsi :

« L’individu sent à tout instant que sa pré-nature est infinie et éternelle, qu’elle est Tout et Totalité – il possède donc une intuition atman véritable. Néanmoins, la transcendance réelle le remplit d’effroi car elle exige la mort de l’ego ressenti isolément et séparément ».

Dans « Halbzeit der Evolution » ( WK(4)), Ken Wilber écrit que tous les hommes sont pris dans ce dilemme fondamental. Tous aspirent profondément à la transcendance véritable, à la conscience atman, à la plus haute forme de Totalité. Parce que tout homme désire ardemment la transcendance réelle mais qu’il ne veut pas la payer de la mort de son ego qu’il ressent comme son moi, il choisit un dérivatif qui l’amène à des solutions de substitution telles que la richesse, la gloire, le savoir, la notoriété, le pouvoir. Toutes choses qui ne sont en défin itive que des contrefaçons et ne conduisent pas à une véritable libération dans la Totalité. De là vient que le désir humain est insatiable, que l’individu aspire indéfiniment au plaisir : il ne cherche rien que l’atman mais il ne trouve que des symboles de substitution.

Le centre de tout individu est nécessairement son « moi ». Ses sensations, ses sentiments et ses pensées sont presque tous déterminés ou portés par le moi. La conscience progressivement croissante du moi est l’unité centrale d’information et de commande de l’ensemble de l’activité humaine. En même temps, la conscience du moi vit dans la dépendance du corps et des sens. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que tout individu pense d’abord à soi, prenne soin de soi et se défende. La structure moïque permet la pensé rationnelle, l’observation de son monde intérieur, l’accession à la pensée fonctionnelle, la mise en place de règles de conduites et leur application, bref elle donne à l’homme de se connaître en tant qu’individu. Elle est aussi source d’angoisses motivées par des périls réels ou imaginaires. Ces peurs donnent plus de force à l’ego et l’incitent à résister à l’univers complexe et imaginaire de ces périls , à le combattre. « Les satisfactions de substitution, la transcendance apparente et l’immortalité symbolique » sont typiques de la conscience du moi (Ken Wilber - Halbzeit der Evolution) (WK(4)).

La personnalité est ce que l’homme « possède » de plus précieux. Le super- ego entreprendra tout pour consolider cette possession, l’étendre et la protéger. L’homme sera prêt à souffrir, à se sacrifier, à lutter ; s’il la voit menacée, il pourra même aller jusqu’à opprimer, détruire voire tuer. Tant qu’il ne sera pas capable de remettre en question ou même d’abandonner ce domaine qui lui tient tant à cœur, il n’aura aucune chance de découvrir la voie de la transcendance, et encore moins de s’y engager.

Les symboles de son immortalité sont les biens matériels sentiments de supériorité évidente, autrement dit tous les accessoires d’un monde d’avoir. Sentiments exubérants, plaisirs orgiaques et mœurs dissolues servent de dérivatifs au besoin de transcendance. Pour mieux faire valoir son propre ego, on refuse à autrui de le reconnaître son égal. Certes, il s’agit là de formes extrêmes de l’égocentrisme mais de telles tendances « super-moïques » sont latentes chez chacun de nous : elles peuvent émerger n’importe quand. Même chez quelqu’un d’apparemment réservé, elles risquent de se manifester de manière plus ou moins virulente. Une personnalité au moi particulièrement puissant a tendance à exploiter autrui, à l’écarter, à le soumettre, et elle en a aussi la capacité. Bouddha nous enseigne que « la haine et l’agression apparaissent partout là où il y a Tenir et Saisir parce que l’homme mobilise tout pour défendre ce auquel il est lié ou ce auquel il tient ». En ce sens, l’agression est en réalité la défense de sa propriété, la lutte pour l’amour- propre, la « persona », la façade.

La dépendance et le caractère limité de la structure moïque doivent être mis en relation avec le vécu de chacun. Plus l’homme a souffert, plus il a été soumis par un monde qu’il considère injuste à des tensions et à des défis, plus il sera tenté de s’en retirer. Le processus individuel d’apprentissage se fait à l’école de la vie, il ne peut être remplacé par aucune théorie ni aucune doctrine. Extrapolé et simplifié à l’extrême, il n’existe de choix que celui entre le pouvoir et la sagesse ; le premier pousse la personne à s’enliser de plus en plus profondément et violemment dans sa tendance moïque, le second requiert le temps de la réflexion, du retour sur soi, du lâcher-prise. Pour la plupart des gens, ces deux notions contraires ne sont pas familières. Les options pratiques sont beaucoup moins différenciées : l’individu glisse plus ou moins consciemment vers l’une ou l’autre voie, par le jeu des circonstances ou des contraintes. C’est peut-être parce qu’il aura renoncé à résister qu’un jour il prendra position : son choix du « chemin de facilité » pourrait n’être que le produit de sa paresse intellectuelle, le résultat de l’indolence de son moi.

La lutte pour la prise de possession du moi est exposée dans notre monde à toute une série d’influences matérialistes. Jamais encore dans toute l’Histoire de l’humanité, autant de gens n’avaient connu un tel bien-être, jamais encore les loisirs et les congés n’avaient joué une telle importance. La télévision, les ordinateurs, les jeux électroniques, l’Internet ont été popularisés sinon inventés au cours des 40 dernières années. Quelle aire de jeux pour les ébats d’une personnalité moïque… À l’inverse, la solidarité est devenu un sujet alibi, le bénévolat tombe en désuétude. Le moi est conforté en permanence, le sentiment du présent est magnifié. Le passé n’est plus de mode et personne ne sait ce que réserve l’avenir.

L’accentuation énorme, démesurée, du niveau conscient a pour conséquence une atrophie du subconscient : les mythes et les légendes qui sommeillent dans les profondeurs de l’inconscient collectif, les messages cryptés des dieux qui ne fournissent plus que des scénarios de science fiction ne sont plus pris au sérieux depuis belle lurette. Tout ce qui lui est désagréable au niveau du vécu et des sentiments, le conscient hyper-puissant le refoule dans la poubelle du mental, l’ego doit vaincre dans tous les domaines, dans toutes les activités, à chaque fois que c’est possible, puisque dans notre société les perdants n’ont pas la parole.

Le refoulement systématique du subconscient est orchestré par une hypothèse illusoire selon laquelle l’ego serait totalement indépendant et se suffirait à lui- même. « Cette erreur n’a été possible que parce que l’ego n’a pas seulement refoulé les couches profondes du conscient dont il était issu (ou a cherché à toute force à en détourner le regard) mais aussi ses couches plus superficielles qui pourtant auraient dû être ce à quoi il tendait. L’ego a tenu à distance l’inconscient et le sur-conscient. Cet ego s’est construit sur le refoulement de la terre nécessaire à son existence et sur celui du ciel factuel. Et, fort de ce conscient doublement paré, le nouveau moi s’est investi avec sa vision cosmocentrique dans la reconstruction du monde occidental » (WK4).

Le super-moi a opprimé à la fois sa source et la finalité du développement de sa conscience, il s’est autoproclamé le centre de son univers. L’homme qui « fonctionne » selon ces règles est rationnel, abstrait, isolé, ultra- individualiste, il prend ses distances par rapport à ses propres émotions, il se méfie de tout ce qui est surnaturel. Il est incapable de remettre ses idées en question, de prendre ses distances par rapport à son statut social ni de se détacher de ses biens matériels. Il résiste au lâcher-prise et se ferme à sa propre identité supérieure, il se dépouille de la possibilité de se développer vers la découverte de son soi. En grec, hybris signifie arrogance, suffisance,

sur-droit, c’est vouloir être l’égal des dieux. Le super-moi est tenté par cette pulsion blasphématoire mais heureusement tout le monde n’a pas le pouvoir de ses ambitions, et toutes les personnalités moïques n’ont pas l’occasion de gaver leur moi. Le petit cercle de ceux qui gravitent autour de ce genre de personnes n’a pas la vie facile : ils ne supportent aucun autre dieu dans leur parage.

68. À la recherche du soi

« Le soi est l’image du potentiel total de l’homme et de l’unité de la personnalité en tant que totalité. Principe synthétique, le soi est, dans la psyché humaine, l’autorité centrale de la vie psychique et donc le destin de l’individu (Wörterbuch Jungscher Psychologie [Vocabulaire de la psychologie jungienne], Editions dtv).

Le soi, écrit Jung, n’est pas seulement le centre mais aussi ce périmètre qui circonscrit le conscient et l’inconscient ; il est le centre de cette totalité comme le moi est le centre du conscient. Jung souligne à de nombreuses reprises que le soi est une structure une et polaire. Il est le centre de tous les contraires imaginables comme matière-esprit, conscient-inconscient, bon- mauvais ou masculin-féminin, considérés sous une forme qui en est la synthèse. Les contraires et la fusion des contraires sont simultanément présents.

Saint Augustin exprime la même chose en d’autres termes : Dieu (mon soi) est plus proche de moi (de la conscience que j’ai de moi) que moi (mon ego).

Nicolas de Cues (KN) se réfère souvent aux notions de « fini » et d’ « infini », à la relation entre l’Homme et Dieu. L’intellect veut les séparer parce qu’il est dualiste. Or dans l’homme est un sentiment de totalité, une propension à éliminer les contraires, à unir l’anima et l’animus. Certes, l’homme est différent de Dieu mais il n’en est pas séparé. L’homme est un « dieu humanisé ». Les qualités de Dieu sont la liberté, la créativité et l’amour. La présence divine retrouvée donne à l’homme sa dignité perdue, procure à chacun la reconnaissance qui lui est due et lui attribue sa valeur singulière.

La description la plus convaincante émane également de C. G. Jung : « J’ai désigné ce centre comme étant le Soi. Intellectuellement, le Soi n’est pas une notion psychologique, une construction destinée à exprimer une entité qui ne nous serait pas connaissable, que nous ne pourrions pas saisir en tant que telle car elle dépasse notre entendement, comme il appert de sa définition. Elle pourrait cependant être désignée comme ‘le Dieu en nous’ (moi). »

Le noyau le plus intime de l’homme est donc Dieu lui-même. Quel profond changement ne dois -je pas assumer pour traduire dans ma vie cette constatation révolutionnaire ! Cela signifie en même temps que tous les

hommes possèdent cette étincelle divine – reconnaître cette vérité déclenche nécessairement un terrible ébranlement dans mon appréhension du monde.

69. L’oracle de Delphes – l’unité malgré les contraires

Revenons à la mythologie grecque. On lit au-dessus du temple apollinien de Delphes «Connais-toi toi-même ». Apollon est le Dieu de l’ordre et de la clarté. Sa musique est enchantement, mise en ordre, mais non ravissement des sens. Archer, il préfère l’écart à la proximité. Bien que seigneur oraculaire, il attribue son don prophétique à son père, Zeus. Il est le dieu qui guérit les âmes et qui purifie les corps. Pour Mircea Eliade, Apollon révèle aux mortels le chemin qui conduit de la « vision » divinatoire à la pensée ; l’élément démoniaque que comporte toute science de l’occulte est effacé ; la gaieté apollinienne devient pour les Grecs l’emblème de la perfection spirituelle, et par là de l’esprit.

Or, pendant les trois mois hivernaux, Apollon étant absent, c’est Dionysos qui règne sur l’oracle. Dionysos est le Dieu du renouveau, mais aussi dieu chtonien familier des Enfers, de l’extase et des mystères sacrés, des défoulements et des errances. Ainsi opèrent alternativement sur le même lieu de culte deux fils de Zeus diamétralement opposés. Pour Helmut Barz, il est ainsi explicité avec une clarté inégalée ce que doit apprendre celui qui veut se connaître soi-même et entendre la parole des dieux, « la réconciliation des contraires qui ne génère pas le repos mais au contraire le mouvement ».

Le Christ nous demande d’aimer nos ennemis, de donner aux pauvres au lieu d’amasser, de pardonner à nos prochains et de ne pas être vindicatif. Le Christ relie les extrêmes, abolit les contraires, nous montre la voie du retour à l’unité.

Conscient de ses limites, l’homme essaie de se référer à un être supérieur, à un pouvoir qui le dépasse. La pratique de ce type de religiosité prend des formes diverses selon que s’exprime le moi égotique ou le moi en quête de réalisation. Deux possibilités de vivre le divin existent et s’opposent. Le Dieu qui est aux Cieux est soumission, dépendance et impuissance. La foi en la grâce divine et l’espérance de la résurrection donnent du courage et de l’endurance. C’est la foi prêchée par l’Église catholique : l’Église est la médiatrice de Dieu, ses sacrements remettent les péchés, sanctifient le mariage et incitent à lutter pour sa foi. La messe et la communion sont « sanctifiées ».

Vouloir se connaître, c’est ressentir le besoin de se rapprocher de ce qui est dans ce soi, de le laisser émerger, de mieux le voir pour mieux s’y conformer. La connaissance de soi dans sa forme la plus élevée est la conviction que la

réalisation de soi est une réalisation du divin, écrit Helmut Barz. La thèse du « Dieu en moi » recèle peut-être le risque de l’arrogance, de l’orgueil, voir de l’hybris si elle alimente l’égocentrisme. Dieu n’est plus distant, ni hors de portée, ni au ciel : tout homme est porteur d’un noyau divin.

70. Les chemins vers le soi

On peut lire dans la gnose : « La lumière et la vie, c’est Dieu le Père dont l’homme est issu. Si donc tu apprends que tu es fait de vie et de lumière et que tu en es issu, tu retourneras à la lumière ». Et Augustin enseigne de ne pas aller au dehors, mais au-dedans de soi, que la vérité habite l’intérieur de l’homme – et que si l’on cherche dans la Création, il faut d’abord se chercher soi-même. Maître Eckhart formule un peu différemment la même pensée :

« S’il est vrai que le Père dans sa nature simple a engendré son fils naturellement, il est aussi vrai qu’il l’engendre dans le plus intime de l’esprit, qui est le monde intérieur. Là le fond de Dieu est le fond de moi est mon fond et le fond de Dieu ».

Ken Wilber dit du soi qu’il est transpersonnel, qu’il transgresse l’individualité de l’être humain et qu’il le relie à un univers situé au-delà de l’espace et du temps conventionnels. La clé de cet univers inconnu est le rêve ou, selon Jung, la mythologie. Les représentations mythologiques ou archétypes sont donc communes à tout le genre humain. Elles n’appartiennent à aucun de nous en propre, elles sont individuelles à tous, collectives, transcendantes, elles émanent de l’inconscient collectif. Le soi de chacun transcende le corps et l’âme, il est donc en son essence le même dans tous les êtres doués de conscience.

En conclusion, qu’il me soit permis de citer un extrait de l’ouvrage de Ken Wilber « Wege zum Selbst » [Les chemins du Soi]. « En principe, votre soi transcendant est de la même nature que Dieu (quel qu’il soit pour vous). Car en définitive, au fond, tout au fond, c’est Dieu seul qui voit avec vos yeux, entend avec vos oreilles et parle avec votre bouche. Comment sinon Saint Clément pourrait-il affirmer que celui qui se connaît, connaît Dieu ?

Voilà ce qu’est le message de C. G. Jung, et plus encore celui des saints et des mystiques, qu’ils soient indiens, taoïstes, hindous, musulmans, bouddhistes ou chrétiens : au fond de votre âme est l’âme de l’humanité elle - même, mais une âme divine, transcendée, qui conduit de la servitude à la délivrance, de l’enchantement à l’éveil, de la finitude à l’éternité, de la mort à l’immortalité. »

CINQUIÈME THÈME

MOMENT CRITIQUE DE L’ÉVOLUTION ? L’AVENIR DE L’HOMME DIVIN

Il y a 2000 ans, l’ « atterrissage » de Jésus Christ signala le début d’une véritable opération non-militaire. Selon le dessein de l’Ancien Testament, une ère nouvelle advenait qui verrait l’extension du royaume de Dieu réalisée selon une méthode totalement inédite. L’humanité tout entière, et non plus seulement Israël, était appelée à devenir le « peuple élu ». Au modèle autoritaire allait se substituer un modèle participatif. Jésus Christ, à la fois homme et fils de Dieu, allait par sa parole et ses actions allumer un feu qui, en 2000 ans, ne perdrait rien de sa puissance de propagation, de sa force intérieure. Les livres d’histoire, les Évangiles et les textes apocryphes citent les paroles d’un homme hors du commun. Sur son enfance et son éducation, peu de certitudes et beaucoup d’hypothèses. Ses paraboles révolutionnaires restent gravées dans nos mémoires telles des images. Le sujet principal de son message n’est pas le péché, la croix ou la pénitence mais la liberté, la joie et la solidarité. Son but est l’extension du royaume de Dieu, sa motivation est l’amour. Il apprend aux hommes à rencontrer Dieu non pas seulement à la synagogue mais partout.

Penseurs ou philosophes, tous ceux qui tentent une approche critique de la notion de Dieu sont conscients de la complexité de leur entreprise. Les théologiens qui font profession de

l’étude de cette matière n’ont pas la tâche plus facile, non plus que les intellectuels, les athées, les agnostiques ou autres négateurs. La question de Dieu était et reste un défi. La notion de Dieu peut-elle même être appréhendée dans les limites de la pensée humaine ? La société de l’être décrite par Erich Fromm a de nombreux points communs avec le royaume de Dieu, je citerai quelques exemples à l’appui de cette thèse. Si le monde matérialiste de l’avoir pouvait être remplacé par une société fondée sur les principes de l’être, les hommes seraient plus heureux. Thomas nous montre la direction à suivre : « par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? » (Th. 43) ; dans ce cinquième thème nous nous interrogerons

ensemble

encore et toujours d’actualité. Les paroles du Christ sont le fondement d’un nouvel ordre social reposant sur des valeurs non matérialistes. La seconde naissance ouvre la voie à la transcendance, à la progression de « l’homo ecologicus » vers l’« homo ecologicus et amore divinus

sur la force de conviction et la puissance du message du Christ dans ce qu’il a

JÉSUS CHRIST, HOMME ET DIEU

Deux mille ans après sa mort, Jésus nous fascine encore tellement que régulièrement les magazines et les journaux consacrent au personnage de Jésus et à sa réalité historique des pages et des pages d’articles. Comment retrouver les traces matérielles d’un homme exécuté voici deux mille ans comme un criminel ? Et que changeraient de telles preuves à la parole écrite ? Fait-on tort au message d’un homme parce qu’un autre homme le couche sur un parchemin ? Même si la parole écrite n’est sans doute pas toujours identique à celle qui est dite, n’est-ce pas le sens de la parole écrite qui importe, le message christique ?

Depuis quelques dizaines d’années, un écart se creuse entre la vie quotidienne des gens et leur pratique religieuse, ouvrant entre ces deux domaines un fossé de plus en plus large. Citer des passages de la Bible à l’Église, c’est très bien, dire les paroles du Christ au travail ou pendant ses loisirs, cela paraît étrange sinon ridicule. Le Christ n’a plus grand-chose à voir avec notre vie quotidienne. Néanmoins, la croyance en Dieu ou en une entité supérieure est encore vivace. Où était-Il donc quand des catastrophes ont eu lieu, quand des vies innocentes ont été mises en péril, quand des crimes horribles ont fait des millions de mort ? Mais en temps de paix et de prospérité, Il peut rester là où Il est, trôner à distance sur son nuage. Notre Père qui es aux cieux, restes-y.

On ne peut pas accuser l’Église catholique d’être entièrement responsable de ce désengagement de la foi. Bien sûr, la papauté a en maintes occasions été incapable de remplir le rôle qui aurait dû être le sien. Mais aujourd’hui la question fondamentale est bien celle de la signification et de l’impact du message christique, ici et maintenant – message que l’Église n’a pas su actualiser, dont elle s’est avérée incapable de faire passer l’essentiel sous une forme convaincante. Ni le débat sur l’historicité de Jésus ni les fautes de l’Église ni la question du péché ne sont des préoccupations cruciales dans notre vie de tous les jours.

71. Jésus, une « réalité » mythique

Jésus n’ayant pas écrit, ce n’es t pas en qualité d’auteur que nous le connaissons, mais par ce qu’il a dit et qui a été relaté dans les évangiles et les textes apocryphes. Au bout de 2000 ans, la parole de Jésus écrite par des hommes et traduite dans toutes les langues ou presque, n’a rien perdu de son actualité.

Jésus est-il venu au monde en tant que fils de Dieu ou a-t-il progressivement réalisé qu’il avait une mission singulière à remplir ? Jésus a-t-il été éduqué et guidé par des maîtres pour recevoir à un moment donné l’oint qui le consacrait Christ ? On recherchera inutilement dans le Nouveau Testament une quelconque indication confirmant ou infirmant l’une ou l’autre de ces thèses. Jésus est venu au monde pour montrer aux hommes le chemin de la connaissance. Il fallait donc que Jésus soit aussi et totalement homme, avec toutes ses aptitues, ses forces et ses faiblesses, et tous les problèmes attachés à la condition humaine. Pour montrer la voie, il fallait d’abord que Jésus parcoure lui-même le chemin de l’homme.

Que voulait obtenir Jésus par son action ? Voulait-il fonder une nouvelle Église ? A-t-il publiquement affirmé être le fils de Dieu ? S’est-il désigné lui- même comme le Messie appelé à libérer le peuple juif ? Rien de tel. Quand il parlait de lui, il se disait le « fils de l’Homme ». Dans le Livre de Daniel (Dn 7, 13), il prophétise la venue du fils de l’homme. Selon un commentaire de la Bible catholique de Stuttgart, « dans l’Apocalypse juive, le fils de l’homme est une figure divine. C’est à lui que Dieu transmet la charge du jugement dernier. Mais en même temps, il signale que l’humanité sauvée sera glorifiée. Un certain mouvement a montré le fils de l’homme comme étant le messie, le sauveur du peuple d’Israël. (Cependant, jamais Jésus n’a affirmé cela de lui.) Jésus utilise ce terme à la troisième personne, signifiant ainsi à la fois son existence terrestre et sa future fonction de juge, pour montrer qu’il est glorifié. » (Katholische Bibelanstalt Stuttgart - Editions de la Bible catholique de Stuttgart).

Dans la traditio n hébraïque, le fils de l’homme est un prophète recevant ses visions de Dieu. Il n’est pas de nature divine mais se réfère à Dieu, Dieu est son inspiration, Dieu est son père. Le Livre des mystères d’Hénoch, écrit vers le premier ou le deuxième siècle avant Jésus-Christ, décrit la venue du fils de l’homme en ces termes : Je L’ai vu, le Principe. Sa tête était comme de laine blanche et avec Lui se trouvait quelqu’un à visage humain. Qui est ce fils d’un homme, demandai-je à mon compagnon, d’où vient-il, pourquoi est-il

en compagnie du Principe ? Il est le fils de l’homme, à lui appartient la justice, la justice est en lui, il découvrira le trésor des mystères 13 - et ailleurs :

L’ange vint vers moi et dit : tu es le fils de Dieu, tu es né pour la justice, la justice habite en toi, la justice du Principe (Yahvé) ne te quittera jamais 14 .

Dans la prière la plus connue, que Jésus lui-même nous a enseignée, Dieu est appelé « notre Père ». Nous sommes créés à l’image « spirituelle » de Dieu et Dieu est le père de tous les hommes. Jésus, le fils de l’homme, siège de la justice, du principe des principes, dit aussi « mon père » à Dieu. Ce qu’il veut nous dire par-là, c’est qu’il existe un parallèle entre lui et l’homme. Dans son enveloppe charnelle et mortelle, il est l’égal des hommes. Comme les prophètes, qui se nommaient aussi fils de l’homme parce qu’ils communiquaient directement avec Dieu dans leurs visions, Jésus est un témoin de la puissance divine qui est en lui.

Jésus enseigne que tous les hommes sont les enfants de Dieu et peuvent accomplir des actions similaires aux siennes. Jésus, siège de la justice, exhortait l’homme à aimer son prochain et lui demandait de croire, ce qui implique une forme de confiance absolue. Jésus prophète, Jésus messager de Dieu était le « premier homme », l’homme qui « plaît » à Dieu, l’homme tel que le Créateur le voulait. Il utilisait toutes les possibilités et les forces cachés en l’homme pour proclamer la volonté divine et révéler à l’humanité la toute- puissance et la gloire de Dieu.

13 Traduit d’après le texte allemand dont la référence est I 46, 1. NdlT.

14 Traduit d’après le texte allemand dont la référence est I 48, 2-3. NdlT.

72. Les lacunes de la biographie de Jésus

Hormis la scène du Temple, les évangiles ne rapportent rien sur la jeunesse de Jésus, jusqu’à sa trentième année. L’Évangile du verseau 15 relate ses années de formation. A chacun de se forger une opinion sur cet évangile dont la lecture, quoi qu’il en soit, présente un intérêt certain.

Selon Levi 16 , Jésus part d’abord pour l’Inde et étudie la religion des brahmanes. Puis il rencontre le bouddhisme. On le retrouve ensuite en Perse, après quoi il traverse l’Assyrie pour se rendre à Babylone. L’avant-dernière étape serait la Grèce et la dernière Héliopolis en Égypte où il passe la série de sept épreuves pour être consacré Christ.

L’évangile du verseau, dont les passages les plus significatifs sont cités à l’appendice 2, décrit métaphoriquement le chemin de Jésus vers la connaissance. Un chemin qu’il dut accomplir le premier et qui culmina dans la consécration du Christ à l’issue d’examens sévères. Jésus est devenu Christ fils de l’homme après être né de l’esprit et par l’esprit : il a fait l’expérience d’une re-naissance spirituelle et il a atteint un nouveau degré de conscience.

« Les hommes m’appellent Christ […]. Jésus n’est qu’un homme qui a été préparé par son triomphe sur les tentations et par des épreuves multiformes à devenir le temple à travers lequel Christ peut se manifester aux hommes. Écoutez donc, hommes d’Israël, écoutez. Ne dirigez pas vos regards sur la chair. Elle n’est pas reine. Tournez-vous vers le Christ intérieur qui se formera en chacun de vous comme il s’est formé en moi. Quand vous aurez purifié vos cœurs par la foi, le roi y entrera et vous verrez son visage. » (Levi 68, 5-6)

Jésus était un homme et le Christ est l’amour universel. En trente ans, l’homme Jésus a préparé son corps pour que l’amour de Dieu puisse en prendre possession à sa naissance spirituelle, lors de son baptême dans le Jourdain.

15 L. H. Dowling, L’Évangile du verseau – Avec l’admirable histoire de l’enfance et de l’adolescence de Jésus et de ses rapports personnels avec les détenteurs de la sagesse indo- égyptienne transcrite du Livre de la Souvenance de Dieu « Mémoire Akashique », Librairie et Éditions Leymarie 1991.

16 Levi H. Dowling.

73. « Opération JC »

La mission du Christ sur terre ne peut être estimée à sa juste valeur que si l’on a pleinement et entièrement compris quel est l’objectif et quelle est la finalité du dessein divin. Dieu a choisi d’imprimer une nouvelle direction au scénario de la Genèse en y inscrivant ce que l’on pourrait appeler en jargon militaire l’ « Opération JC ».

Dans quel but Dieu envoie-t-il Son fils sur terre ? Quel est le sens de la présence et de l’action de Jésus en ce bas -monde ? Une mission sans objectif n’a pas lieu d’être, une action non planifiée est vouée à l’échec. Jésus doit-il expier les péchés du monde, doit-il donner sa vie pour réconcilier Dieu et les hommes ? Ou doit-il montrer aux hommes un nouveau chemin vers le Père, les encourager, leur donner confiance et les inciter à s’engager dans la quête de la vérité ? Pour mieux appréhender le sens profond du christianisme, il faut découvrir la finalité de l’ « Opération JC », analyser l’objectif de l’ « atterrissage » de Jésus sur terre.

Le symbole de l’Église catholique est la croix, une croix sur laquelle le Christ est mort. Est-ce vraiment la crucifixion du Christ qui est l’événement déterminant ? Pourquoi le Christ est-il mort, pourquoi sur la croix ? « Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? » clame-t-il dans sa souffrance. Jésus n’aurait-il pas été mis au courant du « scénario » ou son seuil de douleur était-il dépassé ?

Ne chante-t-on pas pendant la semaine sainte : « O Haupt voll Blut und Wunden, voll Schmerz bedeckt mit Hohn, O göttlich Haupt umwunden, mit einer Dornenkron » 17 ? Quoi de plus désespéré que cette lamentation des Chrétiens ! Le sang, la douleur, le désespoir, le péché, la pénitence, la faute et la contrition sont des notions qui reviennent sans cesse. Le pécheur n’est pas étranger à la mort du Christ, tout croyant y a sa part de responsabilité. Comment ne pas y voir un moteur puissant qui pousse à l’autoflagellatio n et à la désespérance ! Et quel contraste avec la parole de Jésus qui dit oui à la vie !

« Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris » : souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière. À part la poussière que le vent éparpille, il ne restera rien de toi, absolument rien. C’est malheureusement bien la vérité mais on ne peut pas dire que ce soit une

17 Texte d’une cantate de Bach ? « O front plein de sang, de plaies et de douleur, livré aux sarcasmes, O front divin ceint d’une couronne d’épines ».

perspective agréable. Alors pourquoi ne pas vite oublier Jésus et son Dieu, vivre sa vie et jouir de la beauté, sans se soucier le moins de monde de ses congénères ?

Ne faut-il pas avoir une bonne dose de masochisme et vouloir à tout prix être humilié pour suivre le chemin tracé par l’Église ? Sans compter le pouvoir de l’Église en matière de catéchèse et de pardon. Hors l’Église point de salut, sans les sacrements point d’espoir de rédemption, sans la confession point de pardon. Métaphoriquement, l’Église octroie les billets à destination du Ciel et le diable est le contrôleur qui détient le pouvoir de jeter du train les brebis galleuses. Mais l’Église peut absoudre n’importe qui de n’importe quel péché, et même au tout dernier moment lui établir un billet pour le paradis. Jésus nous a-t-il enseigné cela ?

Cette construction presque « diabolique » est-elle voulue par le Christ ? Est-ce là le message de liberté, la « bonne nouvelle » ? Est-ce la mission de notre mère l’Église d’offrir la protection de son giron à tout pécheur ? Une position qui lui a d’ailleurs valu autrefois un immense succès – aujourd’hui, la « recette » ne prend plus que rarement. Certes, l’Église s’est beaucoup transformée depuis quelques décennies. Elle s’est écartée de prises de position trop absolutistes. Il n’en reste pas moins que l’acte de foi a beaucoup perdu en crédibilité. Les valeurs de l’Église n’ont plus cours, les hommes ont de nouveaux objectifs, la réalité tangible a mis au rebut les idéaux et le transcendantal. Même l’événement sidérant de la nuit de Pâques, la résurrection du Christ, ne bouleverse plus les esprits. La résurrection des morts, est-ce que cela existe ? N’est-ce pas encore une invention de l’Église pour mieux contrôler ses ouailles ?

Comment se fait-il qu’aujourd’hui encore la personne de Jésus nous fascine ? C’est la question cruciale du monde chrétien. Précisément parce que le Christ pondère différemment les valeurs que ne le fait l’Église dans sa proclamation du salut. Les paroles du Christ n’ont rien perdu de leur force. L’esprit et le cœur de l’homme ne peuvent être enchaînés, Schiller l’a écrit, l’homme reste libre pourvu qu’il le veuille…

74. La liberté de l’homme, un défi pour Dieu ?

« Liberté, Égalité, Fraternité » - telle est la devise inscrite au fronton de la République française. Trois notions qui sont également d’une importance fondamentale pour le Christ. Seul l’homme libre peut décider de son destin.

Libre de tout endoctrinement, de toute contrainte extérieure, de toute force qui

« Je suis libre, je peux enfin m’engager » affirme

le philosophe existentialiste Jean-Paul Sartre. L’homme doit choisir librement ce qu’il veut au plus profond de soi. La vraie liberté n’est pas l’anarchie mais un engagement pour une idée, une entreprise, pour peu que l’esprit reste libre. La liberté signifie aussi l’indépendance envers d’autres valeurs sans que des critères matériels influent sur les décisions ; l’esprit ne doit pas être corseté de principes intellectuels. Jésus associe à la notion de liberté la vérité, la connaissance de la vérité, la foi en l’apostolat christique. « Et vous connaîtrez la liberté et la liberté vous libérera » (Jn 8,32).

lui est étrangère…, LIBRE

Les paroles suivantes sont inscrites dans l’hymne luxembourgeois : « Du hues eis all als Kanner schons de fräie Geescht jo ginn » (« Enfants nous avons reçu de Toi l’esprit de la liberté »). Cette liberté, cette spontanéité, cette franchise, voilà ce qu’est la pensée du Christ, celle qui permet à chacun de suivre sa propre voie.

Dans le message du Christ, les deux extrêmes que sont la toute-puissance de Dieu et le libre-arbitre de l’homme s’opposent. Ce formidable défi est lancé à chacun de nous, et chacun de nous est appelé à trouver « sa » réponse et à vivre en conséquence. Dans son choix, l’homme est libre mais il porte aussi l’entière responsabilité de ses décisions.

L’ « esprit omniprésent » concèd e à l’homme dans sa contingence spatiale, temporelle et intellectuelle la liberté absolue. L’homme en est-il conscient ? Quel défi lancé aux aptitudes de l’homme à la recherche de soi ! Quel espoir inouï pour celui qui est en quête de son épanouissement ! L’homme conscient de soi accepte-t-il ce défi ? Dieu attend avec beaucoup de constance et d’amour d’être « découvert » par l’homme. « Dieu est devenu Homme pour que l’homme devienne Dieu » (saint Irénée). Est-ce là le sens de l’intervention de Dieu, le but de Son nouveau dessein ?

Mais où l’homme peut-il trouver les ressources pour affronter des épreuves pareilles aux travaux d’Hercule ? Où trouver chaque jour une motivation renouvelée pour accomplir les douze travaux du demi-dieu grec ? Où puiser une telle constance ?

Selon le Christ, cette source d’énergie a pour nom AMOUR… « Aime ton prochain comme toi-même », « Aimez vos ennemis », « Aime le seigneur ton Dieu de toutes tes forces, de tout ton cœur ». Le Christ incarne l’amour vivant de Dieu pour les hommes, pour tous les hommes sans exception. L’amour donne de la force, le vrai amour n’attend rien en retour, l’amour surmonte toute haine, l’amour est Dieu en l’homme. Le Christ est l’amour envoyé par Dieu sur terre, l’incarnation de l’amour divin. Serait-ce là le dessein de Dieu, le mystère de la connaissance, l’objectif de la Création ?

Mais aller vers Dieu n’est pas le fruit du hasard, ni une frivolité spirituelle, ni le fait d’une sensibilité supérieure. S’ « expliquer » avec Dieu requiert un engagement maximum ; prendre connaissance de ce noyau divin qui est en soi exige de vouloir de toutes ses forces suivre le chemin vers soi, de jeter tout le ballast inutile mais tellement humain, et de prendre le chemin vers l’intérieur, sans tergiverser, sans hésiter, avec courage et constance, en permanence. « Que celui qui cherche ne cesse point de chercher jusqu’à ce qu’il trouve : lorsqu’il trouvera, il sera ému, il admirera ». Voilà peut-être la méthode : le défi permanent est la condition de la connaissance de soi.

Si le Christ est parmi nous, il nous faut absolument le chercher chez nos semblables « avec les yeux de l’âme ». Si le Christ est ce noyau transcendant en nous, il nous faut tout mettre en œuvre pour le trouver, le comprendre. Oublions donc cette terrible mort sur la croix, bien des hommes connaissent une mort pénible, et concentrons-nous sur la joie que nous apportent les paroles du Christ. Oublions le pécheur, cette pensée décourageante, oublions la tutelle de l’Église et considérons le prêtre comme notre ami et notre guide.

Avons-nous encore le courage de nous jeter tête baissée dans cette aventure ? Ne sommes-nous pas prisonniers de l’argent, de la carrière, de la vie facile ? Avons-nous encore la force de nager contre le courant et les idées reçues ? Sommes-nous encore capables de tendre la joue droite après avoir été frappés sur la joue gauche ? On dit de ceux qui cherchent Jésus qu’ils sont dérangés parce qu’effectivement ils perdent la tête lorsqu’ils sont sur la voie. Et celui qui a attrapé le virus du Christ reste accroché, l’attraction est trop forte.

Il se mettra en chemin, en quête d’amour vrai, du Christ qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie ». Le Christ est la seule vraie patrie du soi, de la conscience transcendante du soi. Mon moi le plus profond est un avec le Christ, mon soi caché est une partie de lui, fils de Dieu fait homme.

En suivant le Christ, l’homme ne peut devenir Dieu mais Dieu peut en faire son fils. À chaque homme qui cherchera la vérité à la suite du Christ Dieu dira : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur ».

Même si cette thèse est proche de la gnose, elle n’exclut pas la grâce de Dieu. L’homme doit en permanence faire l’effort de chercher en soi une étincelle divine – et au même instant dans la vie de tous les jours rencontrer ses semblables à la manière du Christ, exercer son activité « en son âme et conscience » sans oublier d’être constamment critique envers soi. Il peut être avantageux de substituer à une certaine passivité, à de la retenue, voire de l’introversion une posture plus orientée vers l’action. Un dynamisme positif est une bonne préparation à la consécration christique, à l’entrée dans la communauté du Christ. La grâce de Dieu agit-elle en l’homme ? Ce n’est pas notre propos. L’homme décidé à suivre le Christ donne à sa vie un sens authentique et profond.

Quelles pourraient être l’environnement, les critères, l’inspiration susceptibles d’aider celui veut partir à la recherche du chemin tracé par le Christ ? C’est le sujet des chapitres suivants. Disons tout de suite qu’il n’existe pas de règle générale - à chacun de trouver son « Tao » ; pourtant trois principes sont essentiels : la foi, la liberté et l’amour.

Les bouddhistes distinguent le chemin de la sagesse (prajna) et le chemin du pouvoir (siddhi). Transposé dans le monde chrétien, c’est le chemin avec et le chemin sans le Christ. A chacun de décider.

75. La puissance révolutionnaire des paroles du Christ

« Jamais homme n’a parlé comme cela ! » (Jn 7, 46). Non, Jésus n’est pas un prophète « ordinaire », il n’est pas venu pour rendre les hommes plus religieux, il prêchait la joie dans l’attente du royaume de Dieu et la foi en le Père spirituel. Il offrait aux désespérés le réconfort, aux exclus l’espoir et aux malades le courage. Et c’est aux femmes et non aux hommes que Jésus annonçait les principes de son message. Les femmes lui sont restées fidèles jusqu’à sa mort sur la croix et lui ont publiquement témoigné leur attachement.

Le message de Jésus est comme ce vin nouveau qui fait éclater les « outres vieilles ». Il choque les penseurs traditionnels, les conformistes, les craintifs. Jésus ébauche l’image de l’homme nouveau, de l’homme authentique que chacun de nous porte en soi, dont l’épanouissement fait l’objet de nombreux passages bibliques. Les paroles de Jésus sont provocantes, elles remettent en question des principes éprouvés et pourtant ces paroles ont survécu à tous les orages et en deux mille ans n’ont rien perdu de leur actualité. Les paroles de Jésus s’adressent directement au cœur de l’homme et non à son intellect.

Unité,

extrêmes

absence

de

non

polarité,

abolition

des

contraires,

union

des

On peut lire dans l’évangile de Thomas un passage qui à première vue semble étrange (Th. 35) : « Jésus dit : là où il y a trois dieux, ce sont des dieux ; là où ils sont deux ou un, je suis avec lui », et que l’on pourrait interpréter ainsi : là où ils sont trois dieux (deux et un, soit l’homme et la femme unis dans l’étreinte), ce sont des dieux (profanes) ; là où ils sont deux ou un (quand le masculin et le féminin deviennent un), je suis avec celui-là. Et ailleurs (Th. 27) : « Lorsque vous ferez les deux [être] un, et que vous ferez le dedans comme le dehors et le dehors comme le dedans et le haut comme le bas ! Et si vous faites le mâle et la femelle en un seul, afin que le mâle ne soit plus mâle et que la femelle ne soit plus femelle, […] alors vous entrerez dans le Royaume ! »

C’est bien de l’unité retrouvée qu’il est ici question - de l’abolition des différences sexuelles, de la fin de la dualité, de l’union du bien et du mal :

l’homme ancien s’est dévêtu de ses oripeaux.

L’enseignement de Jésus ne nous apporte pas la dualité. À la lecture de ses paroles s’ouvre une dimension nouvelle, surgit une pensée totalement autre.

Notre vision dualiste habituelle se voit confrontée à une sorte de « choc culturel ». Au début, les paroles de Jésus nous semblent étranges puis au fur et à mesure, nous nous habituons à ce texte. Mais il faut s’en pénétrer avant d’en saisir tout le sens ; en attendant nous continuons dans notre vie quotidienne à raisonner « en noir et blanc ».

En grec, le nom de Satan est diabolos, « celui qui sépare », qui divise. La fonction essentielle de Satan est de détruire l’Unité – et ce faisant il la « repolarise » et éloigne Dieu. Jésus « court-circuite » la différence traditionnelle entre le bien et le mal. Le bien n’est pas le contraire du mal, le bien devient ce qui est ressenti naturellement, il se génère de lui-même. Dans « Aime ton prochain comme toi-même », il n’existe plus rien d’autre qu’un ressenti qui circonscrit également moi et mon prochain : la dualité est annulée. « Aimez vos ennemis » est un défi plus grand encore. Il faut éliminer l’image de l’ennemi et la remplacer par celle du prochain.

L’appel à l’Unité est le fondement du message christique : « Lorsque vous ferez que les deux soient un vous deviendrez fils de l’Homme » (Th. 110) et le fils de l’homme est celui qui suit le Christ. «… Faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. […] Il est bon, Lui (Dieu), pour les ingrats et les méchants » (Lc 6, 35). La logique habituelle est rompue : le bien n’est plus opposé au mal mais le mal apparaît sous un nouveau jour. Jésus ne crée pas de valeurs extérieures, il demande à chacun de faire sa révolution intérieure et d’abolir l’ancien système : les vraies valeurs sont au-dedans de l’homme, il faut apprendre à écouter cette voix intérieure.

Métaphores, images et paraboles

La puissance éclatante des paroles du Christ est là pour provoquer une métanoïa, une « conversion de l’esprit » permettant l’émergence d’un homme nouveau, ce qui implique un recommencement, une seconde naissance, spirituelle celle-là. La première, la naissance physique, est un processus douloureux pour la mère et l’enfant. La seconde est douloureuse pour le nouvel engendré par l’esprit parce qu’il doit se séparer de beaucoup de choses pour lesquelles il a travaillé et économisé sa vie durant. La naissance spirituelle n’est pas un processus limité dans le temps mais un déto urnement de la pensée dualiste et une formation progressive de l’esprit à une pensée nouvelle, unifiée. Il n’y a pas de signes extérieurs de ce nouvel état, pas de changements visibles, le « soi » prend petit à petit possession du dedans. Le « soi » se substitue au « moi ». Tout homme dispose donc des conditions lui permettant de prendre le chemin indiqué par le Christ. La décision nous appartient en propre, chacun de

nous est responsable de son itinéraire. Elle sera difficile à prendre pour celui qui n’a pas la foi en Christ et en son message et pour celui qui n’a pas la grâce. Mais « celui qui ne cesse de se redresser et avance » (Faust II, Goethe), celui qui a la volonté inébranlable de le faire trouvera son chemin. Dieu a donné à l’homme le libre-arbitre, à l’homme d’explorer la toute-puissance de Dieu, d’explorer Dieu.

Comme il sied à un oriental, Jésus a le style fleuri, émaillé d’images au contenu pédagogique qui favorisent la compréhension, incitent à la réflexion, sont parfois pleines d’humour. Une image, une métaphore ou une parabole se retient plus facilement qu’une formule abstraite vite comprise mais aussi vite oubliée. Et elles sont une source d’informations inépuisable. Une image porte à réfléchir ou à rêver, on peut la compléter, l’embellir, l’affiner selon son goût.

« Ne vend -on pas cinq passereaux pour deux as ? Et pas un d’entre eux n’est en oubli devant Dieu ! Bien plus, vos cheveux même sont tous comptés » (Lc 12,

6-7)

« Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on

vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; et à qui frappe on ouvrira. Quel est d’entre vous l’homme auquel son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre ? Ou encore, s’il lui demande un poisson, lui remettra-t-il un serpent ? » (Mt 7, 7-10).

« Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! » (Mt 7, 3).

« Oui, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » (Lc 18, 25)

« Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui purifiez l’extérieur de la coupe et de l’écuelle, quand l’intérieur est rempli par rapine et intempérance ! (Mt 23, 25).

« Guides aveugles qui arrêtez au filtre le moustique et engloutissez le chameau » (Mt 23, 24).

« Malheur à vos, scribes et Pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des

sépulcres blanchis : au-dehors, ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et de toute pourriture » (Mt 23, 27).

L’appel du Christ

Jésus invite l’homme à le suivre sans tergiverser. Il n’accepte aucune excuse, il parle un langage clair. À un notable qui l’interrogea afin de savoir que faire pour avoir en héritage la vie éternelle, il répondit : « Une chose encore te fait défaut : Tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi » » (Lc 18, 22). Franchement : qui suivrait cette injonction de gaieté de cœur ? Un autre s’excusant de devoir, avant de le suivre, enterrer son père, Jésus dit : « Laisse les morts enterrer leurs morts ; pour toi, va-t’en annoncer le Royaume de Dieu » (Lc 9, 60). Il faut s’engager totalement pour le Christ, il n’admet pas la tiédeur. « Il n’est pas possible qu’un domestique serve deux maîtres : sinon, il honorera l’un et l’autre le rudoiera » (Th. 52).

L’estime de Jésus pour les femmes

L’entretien de Jésus avec la Samaritaine, à la fontaine de Jacob (Jn 4, 1-26), est d’une portée fondamentale dans la compréhension de son message. Il prédit en effet que l’heure viendra où Dieu sera présent dans le Temple mais aussi dans toutes les activités humaines. Dieu est esprit et tous ceux qui désirent l’adorer doivent le chercher «en esprit et en vérité ». C’est une préfiguration de la venue du royaume de Dieu, une référence à la conversion intérieure parce que ces hommes d’un « nouveau type » portent Dieu dans leur esprit et se laissent entièrement guider par Lui. Ce message essentiel, Jésus le dit non pas à ces apôtres mais à une femme, et qui plus est à une femme dont les Juifs détournaient le regard.

Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et Salomé connurent également les faveurs du Christ lorsqu’elles se rendirent à la tombe après avoir acheté des aromates (Mc 16, 1-8). Elles virent dans le tombeau un jeune homme assis vêtu d’une robe blanche. À leur grand étonnement, il leur dit que Jésus était ressuscité. Mais les apôtres ne crurent pas ce que les femmes leur dirent, ils ne pouvaient comprendre que les femmes eussent été les premiers témoins de Jésus ressuscité.

Une femme adultère est prise en flagrant délit : selon la Loi de Moïse, elle doit être lapidée (Jn 7, 53 ; 8, 11). À la question que les scribes et les Pharisiens lui posent insidieusement, Jésus répond au bout d’un moment : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre ! » Puis Jésus se tait et écrit à nouveau sur le sol. Lorsque Jésus se redresse, tous ont disparu sauf la femme. Personne n’a eu le courage de jeter une pierre. Jésus laisse partir la

femme : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus » (Jn 8, 11). Ce passage de l’évangile témoigne de la générosité de Jésus qui ose invalider la Loi de Moïse sans que personne ne puisse l’en accuser.

Les enfants au centre de l’attention

C’est le plus souvent en relation avec le royaume de Dieu que Jésus fait intervenir des enfants : « Quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant n’y entrera pas » (Mc 10, 13-16). « …Si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Mt 18, 3). Même un vieillard ne devrait pas hésiter à « interroger un petit enfant de sept jours sur le Lieu de la Vie » (Th. 4).

L’homme dans sa totalité est tourné vers la rencontre de Dieu, rien n’est plus essentiel, tout le reste est accessoire. A la différence de l’adulte qui pense aux avantages qu’il peut tirer d’une situation, l’enfant est encore capable de s’émerveiller, de poser des questions, il est ouvert à tout. L’enfant n’a rien à cacher, il ne peut rien dissimuler, la pensée ne lui en vient même pas. « Rien de ce qui est caché ne manquera d’être révélé » (Th. 5-6), l’homme est nu face au ciel. Jésus remercie son Père en disant : « Je te bénis, Père […], d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt. 11,

25-27).

Le pardon

L’homme doit être prêt à pardonner, «non jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix-sept fois ». Cette exigence vient s’ajouter au « Notre Père » que nous enseigne Jésus : « Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs ». Ce principe fondamental est le préalable au « revirement ». Comment un homme peut-il trouver le chemin de Dieu s’il n’est pas en paix avec ses semblables, ses proches, ceux dont le parcours croise le sien ? En effet, « qui est mon prochain ? » demande le Juif à Jésus : c’est l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, l’homme qu’il ne connaissait pas et dont il croisa pourtant le destin. Mon prochain est donc celui que je rencontre, régulièrement ou par hasard, incidemment ou dans le feu de l’action. Essentiellement, c’est la reconnaissance de l’Autre en tant que mon semblable. Si l’on a compris une fois pour toutes l’origine du moi transcendant, et qu’on l’a pleinement « assimilée » au plan spirituel, cette exigence première de Jésus devient une évidence. Nous sommes tous, spirituellement, les enfants de la

conscience cosmique, de «notre Père qui es dans les cieux », nous sommes tous frères et sœurs.

Le salaire équitable

La parabole des ouvriers envoyés à la vigne (Mt 20, 1-16) est très controversée, notamment dans les milieux syndicaux - et pour cause. Comment se peut-il que des ouvriers qui ont passé contrat à la dernière heure soient traités à égalité avec ceux de la première heure ? Ces derniers ont travaillé tout