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Terrain 59 (2012) L'objet livre Marcel Mauss Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel

Terrain

59 (2012)

L'objet livre

Marcel Mauss

Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

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Référence électronique Marcel Mauss, « Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France », Terrain [En ligne], 59 | 2012, mis en ligne le 28 septembre 2012, 02 octobre 2012. URL : http://terrain.revues.org/15006 ; DOI :

10.4000/terrain.15006

Éditeur : Ministère de la culture / Maison des sciences de l’homme http://terrain.revues.org http://www.revues.org

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Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France Présenté par

Un inédit :

la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

Présenté par Jean-François Bert

La rédaction remercie chaleureusement Étienne Lévy et Robert Mauss qui lui ont fourni et autorisé à reproduire ce tapuscrit inédit de Marcel Mauss.

Marcel Mauss, Meyer-Miron Kodkine, 1935. (coll. Robert Mauss, cliché Chr. Langlois)

Terrain 59 | septembre 2012, pp. 138-151

C’est le 23 février 1931 que Mauss prononce sa leçon inaugurale au Collège de France 1 . De celle-ci, il ne reste que des évocations éparses de plusieurs auditeurs, dont Jacques Soustelle et Lucien Finot. Dans sa biographie, Marcel Fournier (1994) regrettait ne pas avoir retrouvé le texte, surtout pour y voir Mauss faire l’éloge de Jean Izoulet 2 , « tâche pas facile pour le neveu de Durkheim ». En effet, la chaire de philosophie sociale d’Izoulet a été créée par le ministre de l’Instruction publique Alfred Rambaud, qui avait alors toute liberté pour choisir son premier titulaire. Impressionné par la lecture de La Cité moderne et la métaphysique de la sociologie, où Izoulet propose un nouveau fondement philosophique de la société et de l’État, Rambaud décida de confier la chaire à Jean Izoulet contre Émile Durkheim sur la base de leurs idées politiques et sociales 3 . L’humiliation fut cuisante pour Durkheim et pour beaucoup d’autres, car cette nomination signe la fin de l’expansion de la sociologie positive et scientifique 4 . Célestin Bouglé, dans une lettre à Henry Michel, ne se faisait plus aucune illusion : « Les sociologues sont dans le marasme et ils ont raison. On crée une chaire pour Izoulet au Collège de France. Finis sociologiae. Elle va périr dans cette exhibition foraine, dans le ridicule. Il serait sage à vous de penser à faire de la littérature 5 . » Comme le pressentait Fournier, l’exercice qui consiste à rendre hommage à son prédécesseur a été compliqué pour Mauss. C’est en tout cas ce que confirme la récente découverte d’une partie du texte de sa leçon, à la suite d’un inventaire effectué dans les archives familiales, encore inédites, de Marcel Mauss 6 .

Un parcours difficile

Cette élection de Marcel Mauss au Collège de France peut se lire de plusieurs manières. Replacée dans un mouve- ment plus long, elle est une conséquence de la stratégie mise en place par les durkheimiens afin d’acquérir une plus grande légitimité scientifique et institutionnelle. Bien que titulaire, depuis 1901, d’une chaire à l’École pratique des hautes études, Mauss ne jouit alors pas d’une très grande notoriété en dehors du cercle de ses étudiants. Son enseignement est circonscrit, technique, et le nombre de ses étudiants réguliers oscille entre une dizaine et une vingtaine. En 1907, après la mort d’Albert Réville (1826-1906), titulaire de la première chaire d’histoire des religions

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du Collège de France, Mauss dépose une première can- didature. Il est alors soutenu par l’indologue Sylvain Lévi qui sollicite pour le neveu de Durkheim la seconde place (Fournier 1994 : 320-331). Le décès de Jean Réville (1854-1908), qui avait succédé à son père deux ans auparavant, permet à Mauss de tenter une nouvelle candidature en 1909, cette fois en position de favori. Toujours soutenu par Lévi, Mauss peut aussi compter sur le linguiste Antoine Meillet et sur Charles Fossey. Cependant, son ambition pâtit de l’éparpillement des voix qui s’ensuit de la multiplication des candidatures (telles celles de Paul Foucart et de Jules Toutain). C’est l’abbé excommunié Alfred Loisy (1857-1940) qui devancera finalement Mauss. L’anti-durkheimisme était encore très représenté au sein de l’assemblée des enseignants du Collège. En 1930, la situation est différente. Mauss a acquis un statut national et international bien plus important. Il dirige l’Institut d’ethnologie et la publication L’Année sociologique. Il est aussi président de la Société de psychologie… Cette troisième campagne s’annonce pourtant difficile (ibid. : 563-581, 584-590) 7 . Il faut d’abord changer le titre de la chaire d’Izoulet en chaire de sociologie. Contre la « sociologie » maussienne, d’autres propositions émergent, telle celle de Charles Blondel – disciple d’Izoulet –, mais aussi celle de l’historien de la philosophie Étienne Gilson ou encore de Lucien Febvre, qui finalement renoncera. Une fois le titre accepté – même si l’abbé Breuil aurait préféré voir créée une chaire de « sociologie ethnique » ou d’« ethnologie sociale » –,

Mauss s’engage dans la campagne. Il peut désormais compter sur la voix de Charles Andler, son principal avocat, ainsi que sur la présence de Paul Langevin, de Louis Finot et d’Henri Maspero 8 . Mais Mauss doit encore faire face aux conservateurs, aux antisociologues et à ceux qui sont personnellement contre lui, ou plutôt contre ce qu’il représente. Charles Andler défend ses titres et ses travaux en le présentant comme mieux outillé que Durkheim, connaissant les langues anciennes, et maîtrisant aussi bien l’ethnographie que la muséographie. Mais pour Andler, surtout, cette élection doit permettre à Mauss de parachever son œuvre et de créer un nouveau groupe de chercheurs. L’élection se clôt au premier tour, le 29 novembre 1930. Marcel Mauss est élu. Maurice Halbwachs est le candidat de seconde ligne (Mucchielli & Pluet-Despatin 1999).

Les enjeux d’une leçon

Les récents travaux de Françoise Waquet montrent combien une leçon inaugurale est d’abord un rituel extrêmement codifié. Le texte de Mauss décrit principalement trois enjeux forts de sa nomination. L’exercice de la leçon, qui dure environ une heure, suit un plan standard par lequel le candidat exprime sa gratitude, évoque son prédécesseur et défend l’utilité de sa nomination. Il doit montrer aussi les progrès que son enseignement apportera à la discipline (Waquet 2010). Tout d’abord, et comme de rigueur pour chaque leçon inaugurale, Mauss prend le temps de rendre hommage à son prédécesseur ainsi qu’à ses maîtres.

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1. Le texte de Marcel Mauss ainsi que cette pré-

sentation seront publiés dans l’ouvrage Faire un travail savant, l’atelier de Marcel Mauss, à paraître en novembre 2012 (CnRS éditions). Les notes et la bibliographie qui l’accompagnent sont toutes de Jean-François Bert.

2. Jean Izoulet-Loubatières (1854-1929), nor-

malien, agrégé de philosophie, élu en 1897 à la chaire de philosophie sociale. Il est le traducteur des Héros, le culte des héros et l’héroïque dans l’histoire de Thomas Carlyle (1888) et des Hommes représentatifs. Les surhumains de Ralph Waldo Emerson (1895). Sa leçon inaugurale au Collège de France a été publiée en 1898 sous le titre « Les quatre problèmes sociaux » dans le Mercure de France (Izoulet 1898).

3. Le livre d’Izoulet n’a pas été remarqué par ses « qualités sociologiques ». Les comptes rendus, tel celui de la Revue de métaphysique et de morale, sont même sévères : « Ton oracu- laire et apocalyptique, singularités typogra- phiques, etc. […] La conception de M. Izoulet

est une conception éclectique, inspirée à la fois de Leibniz et de Spencer, qui réconcilie le matérialisme et le spiritualisme, l’univers et l’homme, l’individu et la société, en intro- duisant partout l’enthousiasme de l’opti- miste – et sa facilité à se satisfaire. C’est en définitive, rendre service au grand public que de vulgariser une doctrine animée d’un esprit large et d’où émane “une belle espérance” » (Revue de métaphysique et de morale, t. 3, n° 5, 1895, pp. 1-2).

4. Durkheim se présenta une seconde fois au

Collège de France en 1905. Bergson appuya sa candidature, mais ses efforts n’ont pas suffi

à éviter que les historiens et les littéraires décident de créer une chaire d’histoire et des antiquités nationales qui sera confiée à Camille Jullian.

5. Lettre de juillet 1897.

6. Le texte a été découvert en mai 2012.

7. Voir aussi Marcel Fournier (1996) ;

Christophe Charle et Christine Delangle (1987).

8. « Je dois ma victoire à l’EFEO [École française

d’Extrême-Orient] », écrira-t-il à Georges Coèdes le 24 juin 1930. Lettre citée dans Fournier (1994).

Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

Il revient sur le travail et la personnalité d’Izoulet, ainsi

que sur sa sociologie qu’il juge plus proche de la littérature que d’une véritable recherche scientifique : « Son art de généraliser toutes les questions, et en même temps de les simplifier, lui avait acquis un public qui lui reste fidèle par-delà la mort. » Mauss rappelle aussi la place de Durkheim, son maître et son second père, « sa tête forte et pensive, ses beaux yeux bleus myopes et sa voix passionnée ». Il cite Auguste Comte, mais il est plus étonnant de le voir ouvrir sa généalogie intellectuelle à des figures secondaires et aujourd’hui presque totalement oubliées, telles que John Wesley Powell ou Béatrice Potter

et son mari. La plupart des noms qu’il cite sont pourtant

les garants d’une certaine manière de travailler et de

penser la science sociale : interdisciplinaire et engagée. Mauss reste l’un des plus grands promoteurs de cette tendance aux échanges et à l’abandon de la revendication de la sociologie comme système. En cela, il contribua aussi à la désintégration du groupe des durkheimiens, fortement affaibli après la mort de Durkheim en 1917 et la perte de nombreux collaborateurs pendant ou peu après la Première Guerre mondiale. La leçon vise quelque chose de plus profond. En effet, en insistant longuement sur le fait que la sociologie

a été soumise à des réinterprétations sélectives par

plusieurs auteurs ou disciplines, y compris par ceux qui ont refusé l’impérialisme de Durkheim, Mauss fait état de la situation de semi-échec des durkheimiens dans leur tentative d’acquisition de positions importantes dans le champ universitaire. Au Collège de France, ils ont été tout bonnement exclus 9 , la totalité des chaires parasociologiques ayant été confiées à des adversaires déclarés de l’école sociologique. Izoulet en premier,

mais il faut également évoquer la chaire de géographie, histoire et statistique économiques d’Émile Levasseur, celle d’histoire du travail de Georges Renard, ou encore celle de sociologie et sociographie musulmanes d’Alfred Le Chatelier et celle de prévoyance et assistance sociale d’Édouard Fuster. Il faut encore ajouter celle concernant

les faits économiques et sociaux de Marcel Marion (Karady 1976 : 267-311). La nomination de Mauss met un coup d’arrêt à cette situation où la discipline sociologique, quoique ayant été introduite dans l’enseignement supé- rieur par Durkheim, l’a souvent été d’une façon camouflée sous la forme d’un enseignement de science sociale et de pédagogie, de philosophie sociale ou, dans le cas de Mauss, d’histoire des religions des peuples sans civilisation 10 . Un dernier enjeu ressort de cette leçon inaugurale. Mauss insiste lourdement sur l’importance de la trans- mission du savoir sociologique, qui doit passer selon lui par un travail éditorial patient. Mauss avait témoigné de la portée de cette question dans la nécrologie collective qu’il consacra, en 1925, aux nombreux disparus du groupe, Émile et André Durkheim, Henri Beuchat, Maxime David, André Bianconi, Robert Hertz, Jean Reynier, Paul Huvelin, etc. : « Tâchons de faire quelque chose qui honore leur mémoire à tous », écrivait-il alors, quelque chose « qui ne soit pas trop indigne de ce qu’avait inauguré notre Maître 11 ». Ce que Mauss cherche à démontrer, c’est que la transmission de ce savoir n’est pas une simple reproduction, mais un premier pas qui conduit à l’invention et au travail personnel.

« N’attendez pas ici, un cours complet de sociologie, et encore moins un système complet. »

Il manque au texte reproduit ici sa dernière partie, où Mauss présentait vraisemblablement son programme d’enseignement, et ce qu’il entendait apporter à cette « nouvelle » chaire de sociologie. nous pouvons néanmoins essayer d’en dresser les contours généraux à partir d’un texte qu’il publia en 1927 (Mauss 1927 ; repris dans Mauss 1969 : 178-245) et qui lui permit de réfléchir à ce qu’il appelle alors une « sociologie générale ». Une sociologie qui est à la fois une histoire des idées, des méthodes et des théories générales, une analyse des systèmes sociaux et une réflexion sur les origines de la raison à partir des

9. François Simiand sera nommé à la chaire d’histoire du travail en 1932. 10. Célestin Bouglé faisait un constat similaire en 1927, rappelant que le centre de la socio- logie n’était nulle part et la circonférence partout. La sociologie spontanée est omni-

présente, ajoutait-il, alors que la sociologie méthodique est encore sous-représentée (Bouglé 1935 : VI).

11. Marcel Mauss,

« In memoriam. L’œuvre

inédite de Durkheim et de ses collaborateurs », 1925. Repris dans Mauss (1969 : 473-499).

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notions de classe, de genre, de temps ou encore d’espace. Un autre phénomène fait son entrée dans cette sociologie générale, et cela à partir de la théorie de l’État : le politique. Dans cet article programmatique, Mauss affirme aussi sa volonté d’ouvrir la sociologie à la psychologie et à l’analyse des pratiques sociales que propose la biologie ou physiologie sociale. Cette sociologie doit permettre de ne jamais isoler « les comportements collectifs des états de conscience correspondants ». Il est important pour Mauss de mieux décrire les rapports entre différents ordres de faits sociaux qui étaient jusque-là séparés, et de cette manière, d’aller au-delà de l’analyse des faits pour s’occuper des rapports qui s’établissent entre eux. Juste après sa nomination, Mauss poursuit l’élaboration d’une telle sociologie « concrète ». Il s’interroge sur trois types de phénomènes : ceux nationaux de cohé- sion sociale, autour des problèmes classiques, pour la sociologie durkheimienne, d’éducation et de tradition ; ceux internationaux, relatifs au commerce et à l’inter- mariage, c’est-à-dire les phénomènes qui forment des points de contact entre les civilisations ; enfin, tout ce qui a trait à la psychologie collective, à la mentalité, aux rapports sociaux qui existent à l’intérieur d’une société (sexe, âge…). L’enjeu de cette démarche concrète, que Mauss mettra en place dans chacun de ses cours du Collège sur les Germains, sur les travaux inédits de Robert Hertz ou encore sur les jeux, est finalement de « condenser ce qui constitue l’essence distinctive, le caractère, le tem- pérament, l’idiosyncrasie de chaque société, de chaque moment d’une vie sociale » (Mauss 1934 ; repris dans Mauss 1969 : 303-354). D’une certaine manière, cette élection arrive trop tard. La voix de Mauss – pourtant puissante en ethnologie et auprès des sciences religieuses – n’arrivera pas à percer en sociologie. Mauss ne parviendra pas à développer sa sociologie générale. Un projet rendu d’autant plus

difficile que son entrée au Collège de France coïncide avec la génération du refus, incarnée d’un côté par Paul nizan et ses Chiens de garde (1932), et de l’autre par le développement d’un marxisme théorique et engagé qui devient une option envisageable dès 1928 pour des auteurs comme Georges Politzer, Henri Lefebvre ou Georges Friedman.

Jean-François Bert

Laboratoire d’excellence Histoire et anthropologie des savoirs, des techniques et des croyances (HASTEC) / Institut Religions, Cultures, Modernité (IRCM), université de Lausanne.

( HASTEC ) / Institut Religions, Cultures, Modernité ( IRCM ), université de Lausanne. Marcel Mauss.

Marcel Mauss. (coll. part.)

Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

La leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

[Page 1 manquante.]

[…] dont quelques-uns avez été mes camarades d’études et d’autres même mes élèves, et m’avez précédé ici pour m’amener enfin parmi vous, j’ai des raisons bien particulières, comme vous voyez, d’être ému et affectueusement touché. Votre présence à tous, ce cercle si nombreux d’amis si fidèles, et qui manifestent si chaleureusement leur amitié, tout cela m’émeut, et même m’entraînerait peut-être bien loin du sujet, si la vue du travail à accomplir ne me faisait presser ces préliminaires. Accordez-moi seulement un instant encore, je voudrais rendre hommage en ce moment à la mémoire de deux de mes amis et patrons ici même, qui eussent [été] probablement parmi vous ce soir et qu’une mort récente a enlevés au Collège de

France et à mon affection : M. Renard 12 , dont la vie belle et longue fut consacrée à une fine littérature,

à une gigantesque enquête sur le travail humain,

à une action politique aussi pure qu’efficace. Et

puis, M. Gley 13 , qui était pour moi l’ami d’enfance et de toujours de Durkheim, dont les siens furent toujours les amis des miens, qui, élève lui-même comme je le fus ensuite, grand savant et homme simple, dominait tant de voies de la science et de la philosophie. La disparition de ces deux maîtres ne doit pas m’empêcher de manifester en ce jour ma reconnaissance envers eux. La chaire que m’assigne M. le ministre succéde

à celle qui avait été fondée pour M. Izoulet. Je ne

prétends pas cette nouvelle chaire tout à fait dif- férente, ni succèder à M. Izoulet et encore moins rivaliser avec lui-même. Je saurai difficilement lui rendre tout l’hommage qu’un héritier plus direct aurait pu faire de lui. Une longue carrière, brillam- ment parcourue, dans l’enseignement secondaire d’abord, puis supérieur, des intermèdes d’action

politique à côté des fondateurs de la République, une vie mondaine et une influence correspondante, l’imposent à bien des mémoires. Son œuvre, son enseignement, son action, sa puissante vitalité lui ont conquis de bonne heure une célébrité, une popularité difficiles à égaler. Mais je crois avoir été un assez fidèle témoin pour pouvoir vous dire pourquoi il obtint ces succès. Il avait un talent de parole extraordinaire. Son art de généraliser toutes les questions, et en même temps de les simplifier, lui avait acquis un public qui lui reste fidèle par-delà la mort – il suit encore ses doctrines et son impulsion. D’ailleurs les questions qu’il posait étaient plutôt de l’ordre de la pratique que de celui de la théorie. Mais son goût de la politique réussissait à s’exprimer sous une forme si purement philosophique que les idées les plus hardies, les solutions les plus idéales et les plus lointaines y perdaient tout caractère contentieux. Mais le style et la pensée de M. Izoulet avaient deux autres caractères qui expliquent cette action. D’abord ils étaient poétiques au plus [mot manquant] sens du mot, ensuite ils étaient prophétiques. D’abord c’était une envolée nouvelle à chaque idée, et à cette exaltation celle-ci gagnait une poésie, quelquefois très haute mais qui en même temps réussissait à s’exprimer encore autrement, car non seulement la prose de M. Izoulet était naturellement rythmée, mais encore sa pensée elle-même s’équilibrait en dyades, triades et décades. Ce n’était pas là simplement des moyens d’enseignement, mais c’était aussi un moyen de donner du nombre, une harmonie à la pensée elle-même. Les thèses, les antithèses, les éléments, les antinomies, les synthèses et les visions de la Cité moderne 14 et des derniers livres de M. Izoulet sont scandés tout comme des strophes. Et cette forme et cette composition corres- pondaient à un trait profond de cette philosophie sociale. Elle était avant tout visionnaire : elle était

12. Georges Renard (1847-1930), titulaire de la chaire d’histoire du travail. Il fut par ailleurs directeur de La Revue socialiste en 1898. 13. Marcel Eugène Émile Gley (1857-1930), physiologiste et endocrinologiste français.

Il est devenu professeur au Collège de France en 1908. 14. Il s’agit de La Cité moderne et la métaphy- sique de la sociologie (Izoulet 1895).

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pleine de rêves et de divinations magiques. À la Wartburg [sic 15 ], sur un bord de mer, ici même, M. Izoulet avait ses révélations. Il voyait le passé, sondait l’essence du présent, sentait déjà l’avenir de nos sociétés, de toutes sociétés, et tout cela d’un coup. Le transport philosophique et poétique était chez lui celui du voyant. Il était lui-même, plutôt qu’un philosophique, un prophète. Mais prophéties, visions, poésie, philosophie n’étaient, croyons-nous, pour M. Izoulet que des moyens d’action. Il était avant tout, au fond, un homme politique, comme tout prophète digne de ce nom. Il pensait qu’on peut ainsi conduire le peuple. C’est le but qu’il s’assignait avant tout dans ses derniers ouvrages qui furent d’abord éprouvés par leur enseignement ici. Ces ouvrages ne traitent guère que de pure politique. Mais cette politique est générale et idéale, éloignée de toute administration indivi- duelle des hommes ou des choses particulières. Mais elle prétend lancer le plus fort possible les plus grands mouvements de législations et de mœurs. Dieu dans l’École 16 , ses autres livres, sont les documents d’une façon de penser qui, avec tout le respect que nous avons pour la mémoire de M. Izoulet, nous paraissent plutôt ceux d’un homme isolé que ceux de ce temps. En tout cas, cette façon de penser, de parler et d’écrire est inimitable. Nous ne suivrons pas M. Izoulet. La sociologie que je suis appelé à enseigner ici est une chose plus austère, plus terre à terre, et en même temps moins dirigée vers la pratique, que cette philosophie sociale ; elle est plus dénuée de poésie, mais aussi de passion. C’est cette froide science que nous devons pratiquer. Messieurs, vous vous attendez peut-être en ce moment à un manifeste en faveur de la sociologie, vous attendez peut-être une défense et illustration

de cette science dont d’excellents esprits contestent la portée, l’utilité, la valeur morale et pédago- gique. Pour d’excellents critiques, la doctrine de la sociologie semble encore incertaine. Peut-être espériez-vous en ce moment de ma part quelques réponses. Excusez-moi si je ne fais rien de tout cela. J’en serais honteux pour la sociologie elle- même. Il y a presque cent ans qu’à deux pas d’ici, Auguste Comte, le plus puissant des philosophes français du xix e siècle, en prononça le nom dans un cours fameux, non mal fait, je le veux bien, mais enfin centenaire, et dès lors même ; il savait poser quelques-uns des problèmes les plus généraux que nous avons encore à traiter. Les principes de sociologie, la sociologie descriptive de Spencer, ont soixante-cinq ans. Les « règles de la méthode sociologique » de Durkheim en ont trente-cinq. Sous le titre de philosophie moderne, Gabriel Tarde la professa ici expressément. Sa doctrine n’en faisait guère qu’une suite de développements psychologiques, je le veux bien. Mais il était par ailleurs un criminologiste distingué, et il sut répandre nombre d’idées suggestives 17 . Ici même d’ailleurs a professé, il y a bien longtemps déjà, Alfred Maury 18 , historien et théoricien de la magie, historien des institutions de l’Europe septentrio- nale ; ici M. Flach 19 eut une chaire d’histoire des institutions comparées. Ici Burnouf 20 fonda la mythologie comparée indo-européenne, et eut pour élève Max Müller 21 et Renan 22 . Ici M. Bréal 23 enseignait la même chose en plus de la grammaire comparée. Ici M. Meillet 24 enseigne, modèle à suivre en tout lieu de la sociologie non quantita- tives, la linguistique sociologique. Il a dégagé les principes d’une étude historico-généalogique des langues, et des principes loin d’être contradictoires à la méthode sociologique en découlent et en sont en même temps la plus parfaite expression. Car il est clair que non seulement les mots mais

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15. Mauss fait certainement référence à Aby

Warburg (1866-1929) et à sa tentative, lan- cée deux ans avant sa mort, de créer un atlas d’images intitulé Mnemosyne.

16. Il s’agit de La Rentrée de Dieu dans l’école

et dans l’État (Izoulet 1924).

17. Adversaire d’Émile Durkheim et inventeur

de la célèbre théorie de l’imitation, Gabriel

Tarde (1843-1904) est philosophe, psychoso-

ciologue et criminologue. En 1900, les élec- tions de Gabriel Tarde à la chaire de philoso- phie du Collège de France et à l’Académie des sciences morales et politiques confirment et concrétisent sa notoriété grandissante. Elles ravivent aussi la controverse avec Durkheim

sur la question de la place de la psychologie dans le social. À ce sujet, voir entre autres Massimo Borlandi (1994).

18. Alfred Maury (1817-1892), professeur au

Collège de France (1862) et directeur général des Archives nationales (1868).

19. Jacques Flach (1846-1919). Il succède en

1883 à Édouard Laboulaye (1811-1883) à la

chaire d’histoire des législations comparées.

20. Eugène Burnouf (1801-1852), linguiste et

indologue français, fondateur de la Société

asiatique.

Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

toutes les institutions, toutes les modes, toutes les façons d’agir, de penser et de sentir en groupes ne peuvent être compris que vus sous l’angle historique et dans la généalogie des sociétés et des phénomènes sociaux. C’est pourquoi il semble que nulle part mieux qu’ici, dans cette maison qui n’a peut-être jamais été fermée à cette science, si elle a été fermée au titre de cette science, où elle a toujours été professée sous des formes excellentes, il est inutile de légitimer l’étude scientifique des faits sociaux. Et puis. Pourquoi disputer, argumenter sur une chose quand elle est ? Pourquoi expliquer la bienveillance que le Collège de France vient de manifester à l’égard de la sociologie alors que depuis longtemps il fait figurer sur son affiche le titre de « sciences sociologiques » ? Il suffit sim- plement de comprendre à quel degré, partout et sur tous les points, la sociologie a cause gagnée. Il n’y a qu’à enregistrer simplement son intérêt. En ce moment, après le triomphe dans le monde catholique de Scheler 25 , philosophe et socio- logue allemand, les séminaires et les chaires de sociologie abondent en Allemagne, et même en Amérique les facultés de sociologie catholiques commencent à foisonner. C’est le cas de répéter avec la Bible : « Magna est veritas et prevalebit » (« La vérité est grande et prévaudra »). Le succès d’ailleurs est incontesté. Inutile d’en parler trop longuement. Le seul but de Durkheim, de ceux qui l’ont précédé : Saint-Simon, Comte, Stuart Mills, Spencer, Wundt, le seul but de ceux

qui l’ont suivi, c’est de donner à tous, le sens du social, le sens de la nouveauté et de la dignité du règne social, coïncidant avec la nouveauté et sans doute faisant la dignité du règne humain. Or, ce but est atteint. L’histoire est devenue sociale et ne reste plus qu’accidentellement roman- cée ou anecdotique 26 . La géographie est devenue humaine 27 ; l’économie est devenue sociale et historique 28 ; tous ces mots sont d’autres mots pour dire sociologie. Je ne parle pas de la démographie et de la statistique qui est tout à nous « quae tota nosta est ». Le droit et la religion sont d’un accord unanime soumis à l’interprétation sociologique. Et la seule discussion qui s’élève est de savoir si l’interprétation sociologique épuise ou n’épuise pas la matière. La linguistique depuis M. Meillet

a réussi à fixer cette dose du social qui est dans

les faits. La psychologie se joint à nous. Il est des

psychologues, comme M. Dumas 29 , qui, revenant

à Comte, ne voient guère d’intermédiaire psy-

chologique entre le social et le biologique dans le comportement humain. Même certaines sciences, de certains pays, arrivent par une déviation et une exagération sans bornes, dont Durkheim n’eût sans doute pas nié la paternité mais dont nous déclinons tout de même la responsabilité,

à n’apercevoir en tout qu’un problème de masse. Que nous faut-il de plus ? Nous sommes nobles de quatre quartiers. Quatre générations de savants sont déjà derrière nous et pour ne citer que l’avant-dernière, nous sommes riches des noms de Powell 30 , des Webb 31 , de Max Weber, de

21.Friedrich Max Müller (1823-1900), philo- logue et orientaliste allemand.

22. Joseph Ernest Renan, (1823-1892), philo-

logue et historien.

23. Michel Bréal (1832-1915), linguiste, fon-

dateur de la sémantique. Il suivit à Berlin l’enseignement de Franz Bopp, puis traduisit

Max Müller. Durkheim et Mauss citerons à plusieurs reprises ses Mélanges de mythologie et de linguistique (1877), en particulier sa thèse concernant le mythe indo-européen du combat d’Hercule et de Cacus.

24. Antoine Meillet (1866-1936). Sa théorie de

la linguistique, qui aura un fort impact sur les travaux de Mauss, en particulier dans l’esquisse d’une théorie de la magie, s’origine dans la conviction qu’il existe une relation spécifique entre le langage et la société. Celui-ci s’impo-

serait aux membres du groupe social comme une institution indépendante de la volonté

propre de chacun des membres de ce groupe.

25. Max Scheler (1874-1928), chef de file de

la phénoménologie allemande. Ses réflexions sur la connaissance marquent un tournant dans l’histoire de la sociologie en Allemagne. Considérée alors comme un commentaire sociologique de l’histoire des idées, cette

approche avait pour but de saisir les facteurs déterminants de l’existence de la pensée.

26. La revue Annales d’histoire économique

et sociale a été fondée en janvier 1929 par les

historiens Marc Bloch et Lucien Febvre. Si les Annales se réclament de l’histoire économique, Bloch et surtout Febvre reprendront dans certains de leurs travaux la thèse des faits sociaux que Durkheim défend depuis l’édition

des Règles de la méthode sociologique.

27. Mauss fait référence au travaux d’Emma-

nuel de Martonne (1873-1955), d’Albert Demangeon (1872-1940) qui participa à la fondation des Annales d’histoire avec Lucien Febvre, et de Pierre Desfontaines (1894-1978). 28. François Simiand (1873-1935). Il est le principal représentant de la sociologie économique d’influence durkheimienne. Il

publia, entre autres, Statistique et expérience. Remarques de méthode en 1922, ainsi qu’un

Cours d’économie politique.

29. Mauss, depuis le milieu des années 1920,

s’est rapproché de plusieurs psychologues

dont Georges Dumas (1886-1946), disciple de Théodule Ribot (1839-1916) que Mauss appréciait, mais aussi d’Ignace Meyerson

(1888-1983).

145

rePères

Durkheim, et de tant d’autres. Sur tout la ligne la bataille est gagnée. Chez tous, le sens du social progresse, s’affine, se vérifie. La sociologie a plutôt maintenant à se défendre contre les entreprises des partis et des extrêmes parmi les partis ; elle a à se défendre contre une confusion entre elle et les dogmes d’action poli- tique et religieuse, entre elle et la philosophie de la connaissance et de l’action. Il y a des livres de Scheler sur ces questions. C’est plutôt contre des excès qu’elle doit protester. Elle doit refuser une partie de cette popularité car elle n’a qu’à prouver la valeur de son entreprise par son seul progrès et ce progrès elle l’obtient dans l’intelligence, dans la dénotation et la connotation des faits sociaux, dans le dénombrement des faits, dans l’analyse de plus en plus fine et de plus en plus profonde des faits sociaux. Ne perdons pas davantage de temps à calmer les préjugés ou même les animadversions. Elles sont sans fondement. Comme toute science, la sociologie est indifférente aux critiques des philo- sophes comme aux résistances de la politique et de la religion. Ne s’adressant qu’aux faits, et ne pensant qu’à l’aide de l’observation et par raison, elle se croit compatible avec toute métaphysique, pourvu qu’elle soit sensée, avec toute foi éclairée, pourvu qu’elle soit tolérante et respectueuse des faits. Elle ne voit aucune contradiction entre elle et des philosophies et des croyances de ce genre. Elle garde une attitude respectueuse vis-à-vis de toute résistance honnête, ne s’insurge que contre l’aveuglement et la mauvaise foi. Une dimension de méthode serait non moins aride et ennuyeuse. Un exposé, qui serait dans ce cas nécessairement dialectique, sur la valeur philosophique des résultats déjà atteints serait aujourd’hui une pure perte de temps. Il n’est plus besoin d’exposer les procédés de la sociologie.

Il n’est plus besoin de chercher des titres à une richesse acquise. Soumettons-nous aux disserta- tions des logiciens sur la méthode, aux dissertations des métaphysiciens sur la valeur de cette science. Mais n’y participons pas. Nous avons mieux à faire qu’à essayer de singulariser notre science et à essayer de l’opposer à tout ce qui n’est pas elle. Elle a vaincu, elle vaincra par la preuve, par le travail, par l’avance, par la marche… Si elle réussit à embrasser et à condenser en ce que Condillac, après d’Alembert et Leibniz, appelait un « langage bien fait », des nombres de plus en plus considérables de faits ; si elle réussit à les hié- rarchiser logiquement ; si elle réussit à en susciter l’observation de plus en plus détaillée, elle a fait son ouvrage. Ce va-et-vient de la théorie aux faits est continu ; l’intérêt théorique des faits pousse

à leur observation et celle-ci apportant des faits nouveaux, jusqu’ici incompris, oblige à son tour

à un effort théorique nouveau. Voilà la seule mais

immense matière de nos travaux. Vis-à-vis de cette richesse, de cette fertilité de la nature sociale, que nos disputes d’écoles paraissent faibles, quand ce ne sont pas celles de pédants et de simples rivalités de chaires ! Vite, mettons-nous au travail. D’ailleurs, ce sera pour moi ici une règle reli- gieusement observée que celle de n’apporter dans cette chaire et dans cette maison où se fait la science aucune redite, aucun lieu commun. Or, si je vous parlais de ces questions, je serais obligé de vous répéter l’une des dernières incursions que j’ai faites dans le domaine de la philosophie et de la sociologie. Permettez-moi de vous renvoyer à ce que je viens de publier dans L’Année sociologique, n° 11 (2), dans un volume dont malheureusement la parution est retardée par ma très grande faute 32 . Vous y trouverez ce que je crois qu’il faut penser sur les divisions de la sociologie, sur les limites de la sociologie 33 .

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30. John Wesley Powell (1834-1902), géologue

et ethnologue américain. Il termina sa carrière comme directeur du Bureau d’ethnologie de la Smithsonian Institution.

31. Il s’agit de Béatrice Potter (1858-1943)

et de son mari Sydney Webb (1859-1947). Beatrice Potter Webb contribua de manière importante aux théories politiques et éco- nomiques du mouvement de coopération dont Mauss est resté un adepte tout au long de sa vie comme le montre ses écrits politiques.

Sydney Webb a été directeur de la London School of economics. En 1921, Mauss leur consacre un article dans Le Populaire (voir Mauss 1997 : 407-409). 32. Plusieurs raisons expliquent ce retard. Mauss multiplia les activités scientifiques malgré ses problèmes de santé de plus en plus importants depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Il devint le premier président de l’Institut français de sociologie, de 1924 à 1927. En 1925, il fonda l’Institut d’ethno-

logie avec Lucien Lévy-Bruhl et Paul Rivet. Toujours durant les années 1920, il consacra une grande part de son temps à l’animation de la deuxième série de L’Année sociologique, à la publication des œuvres d’Émile Durkheim et de Robert Hertz. Outre ces travaux, le décès d’Henri Hubert, en mai 1927, fut pour Mauss un véritable choc. 33. Mauss (1927), repris dans Mauss (1969 :

178-245).

Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

: la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France Tapuscrit de la leçon inaugurale

Tapuscrit de la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France. (coll. part)

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rePères

Voici donc le plan de travail que nous allons suivre tant que force nous restera. Il a ses qua- lités et ses lacunes dont je vous dois aujourd’hui compte d’avance. Comme toute œuvre de savant, celle à l’éla- boration de laquelle vous assisterez tient à la fois du logique et de l’accidentel. Des nécessités historiques que nous nous figurons logiques, des contingences que nous nous figurons comme le produit du génie individuel mais qui sont faites du hasard de nos vies et de celui de nos ignorances, des ignorances de nos contemporains et de celles de ceux qui nous précédèrent, voilà au fond ce sur quoi nous travaillons tous. Donc, n’attendez pas ici un cours complet de sociologie, et encore moins un système complet. De ces systèmes il n’en existe aucune science, sauf en mathématique. De ces cours bâtis par un individu, on n’en voit que de très rares et ils n’ont qu’une valeur temporaire. Durkheim lui-même a pu faire une œuvre de ce genre à l’origine de cette science. Il a pu en faire profiter ses élèves et ses disciplines. Il n’a pas eu le temps de la porter à la connaissance du public. Un cours de ce genre aujourd’hui ne pourrait être qu’élémentaire ou résulter de la collaboration d’une collectivité d’auteurs. Nous renoncerons donc sans doute à toute prétention dans ce sens. La situation se complique encore davantage. Pour moi. Il se trouve que vis-à-vis de la sociologie comme vis-à-vis de moi-même j’ai un double devoir à remplir, impérieux et urgent. Capable peut-être de le remplir, c’est celui dont nos morts m’ont chargé. Chacun d’eux avait pu, dû et voulu suivre une voie logique dans la position des pro- blèmes auxquels il consacrait sa vie. Les charges de l’existence pouvaient bien les distraire plus ou

moins de la voie rectiligne, les douceurs de la paix et de la vie d’avant-guerre leur permettaient et nous permettaient à tous, de suivre notre pensée et de lever une à une les difficultés de faits et de cohésion qu’elle rencontrait. Maintenant la ligne de nos vies est toute brisée et la ligne de leur vie à eux est finie. La guerre, la mort des uns, l’usure des autres qui n’y disparurent pas bouleversèrent tous nos plans. Ce qui était harmonie est devenu un chaos. Vis-à-vis de la science et vis-à-vis des morts, il nous faut y porter ordre. Et maintenant, ainsi qu’Ulysse et Énée devaient avant d’achever leur route payer la dette de leur culte aux mânes de leurs compagnons perdus, de même je me sens ici comme entouré de la foule de nos ombres aimées. C’est Durkheim, mon maître et mon second père, avec sa tête forte et pensive, ses beaux yeux bleus myopes et sa voix passionnée. C’est la forte figure tendre et claire d’Henri Hubert, mon ami et mon frère de travail, une moitié de moi-même arrachée par la mort. Tous deux me laissent leurs instructions sur une œuvre immense qu’il reste à publier et à faire connaître. C’est Robert H. Hertz 34 , le plus cher et le plus grand de ceux qui travaillèrent après nous, cœur aimant, pensée solide, héros mort jeune comme mouraient les héros, qui me laisse au moins deux beaux ouvrages. Ce sont nos saintes victimes de la défense nationale, Bianconi 35 , David 36 , Gelly 37 , Reygnier 38 , qui tous défrichaient déjà leurs champs envahis maintenant par l’oubli. Et tant d’autres… C’est Maurice Cahen 39 , miné par la guerre et cruellement fauché, qui me transmet son travail sur l’idée de sens chez les Germains. C’est toute leur œuvre qui retombe sur mes épaules. Dur fardeau qu’il faut décharger en hâte. Nous nous dépêcherons donc avant qu’il soit trop tard, avant que cette façon

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34. Robert Hertz (1881-1915), historien des religions et folkloriste. 35. Antoine Bianconi (1882-1915). Il achève avec Durkheim en 1913 une étude consacrée à l’organisation des Bantous. Il travailla aussi avec Mauss à une bibliographie complète d’ethnographie des colonies françaises en Afrique. Mauss rappelle que Bianconi avait également pris pour sujet d’étude l’idée de la grâce chez Saint Augustin : « Il voulait populariser dans l’enseignement secondaire la science que, dans son ardeur, il ne supportait

pas de laisser cantonnée dans un coin écarté de la philosophie » (Mauss 1969 : 491-493).

36. Maxime David (1885-1914). Il laisse après

sa mort un manuscrit inédit sur le mariage par groupes en Australie. David était intéressé par l’évolution des idées morales dans l’Antiquité

(Mauss 1969 : 490-491).

37. R. Gelly (1887-1918). Il travailla surtout à la

relation entre les mythes et la fable et le roman.

38. Jean Reynier (1883-1915). Il prépara un

travail sur l’ascétisme chrétien et hindou. Reynier est l’auteur, avec Durkheim, de la

recension – critique – du livre de Célestin Bouglé, Essais sur le régime des castes, paru en 1908 (Durkheim & Reynier 1910). 39. Maurice Cahen (1884-1926), germaniste et linguiste spécialiste des langues scandinaves. Il fut l’élève de Meillet et de Charles Andler.

Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

de poser les problèmes et de les traiter, avant que les faits dont ils se servaient soient plus ou moins démodés, avant surtout que ceux qui collaborèrent avec eux, qui sont capables d’utiliser leurs notes, leurs manuscrits souvent presque parfaits, soient disparus à leur tour. J’espère pouvoir publier et je suis reconnaissant au Collège de me permettre en tout cas de faire part ici, à un public fidèle d’étudiants bien prépa- rés, des résultats obtenus par nos morts. Peut-être y ajouterai-je un peu de mon cru. En tout cas, j’essayerai sincèrement de ramasser le flambeau qui ne vacillait pas dans leurs mains. Je ne crois pas que vous perdrez si je tente simplement de les faire parler. Il me semble même les entendre m’exciter à ce pieux sacrifice et cela dans vos intérêts. Il me semble même que j’entends à côté d’eux la voix, l’objurgation amicale, chaude et violente de celui qui fut notre animateur et notre critique à tous, Lucien Herr 40 , qui m’ordonne ce travail. Déjà deux volumes inédits de Durkheim sont sortis, son Éducation morale 41 et son Socialisme. Sans doute l’année prochaine pourrai-je vous exposer sa « Morale civique et professionnelle 42 ».

Ensuite, je ferai peut-être de longs cours où je vous indiquerai ce que furent ses recherches sur la famille et vous profiterez d’une vaste synthèse que connaissent bien tous ceux qui furent ses élèves 43 . Peut-être même pourrai-je sauver encore quelques fragments de sa « Morale 44 ». Sans rien promettre du reste qui est immense. D’Henri Hubert, le livre sur les Celtes s’im- prime 45 . Je pense que notre piété commune, de Lantier 46 , de Marx 47 , et la mienne feront paraître un deuxième volume sur la société celtique 48 . Avec la collaboration de M. Jansé, j’espère publier Les Germains 49 . Enfin il y a une partie de notre œuvre commune qui est écrite depuis de longue années, que nous n’avons pas publiée et en même temps que notre « Théorie générale de la magie 50 ». Ce second travail sur les « Rapports de la magie et de la religion », à ma grande surprise, reste encore valable après vingt-cinq ans. Il se peut enfin que faisant face à une promesse depuis longtemps engagée, je puisse mettre sur pied l’ensemble de nos recherches communes sur la notion de « sacré ». L’admirable travail de Maurice Cahen sur «heil, heilig» prendra place ici 51 .

40. Lucien Herr (1864-1926). Pionnier du

socialisme français, bibliothécaire de l’École normale supérieure à partir de 1888.

41. Ce cours sur

le premier cours sur la science de l’éducation

que Durkheim ait fait à la Sorbonne, en 1902- 1903. Il fut publié en 1925 par les soins de Mauss avec une préface de Paul Fauconnet (Durkheim 1925).

42. Durkheim (1928).

43. Il s’agit de la « La famille conjugale » paru

dans la Revue philosophique (Durkheim 1921), publication posthume d’un cours professé en 1892 par Durkheim. Voici ce qu’indique Mauss en note : « Ce fut longtemps l’intention de Durkheim de publier l’ensemble de ses recherches sur la “famille”. Peu de temps avant la guerre, au moment où il entreprit la publi- cation de sa “Morale”, il hésitait cependant :

il songeait à n’en donner que la substance qui avait passé dans son cours de “Morale domestique”, lequel constitue la deuxième partie de son Cours de morale. La guerre vint trancher la question. Durkheim, longtemps avant de mourir, avait renoncé définitivement à ce projet, que tous ceux qui avaient suivi cet enseignement eussent voulu le voir réaliser. Il nous recommanda de ne publier que sa “Morale domestique”. »

« L’éducation morale » est

44. Mauss avait publié en 1920 un premier

texte, « Introduction à la morale » dans la Revue philosophique (Mauss 1920). Son cours

au Collège de France de 1932 sera destiné, si

l’on en croit le résumé, à un

doctrine de Durkheim concernant la morale

civique et professionnelle ». Voir Mauss (1969 :

« Exposé de la

504-505).

45. Hubert (1932) a été publié et mis à jour par

Marcel Mauss, Raymond Lantier, Jean Marx.

46. Raymond Lantier (1886-1980), conserva-

teur en chef du musée des Antiquités natio- nales de Saint-Germain-en-Laye.

47. Jean Marx (1884-1972), spécialiste de

littérature celtique, et plus précisément des

récits graaliens. Il exercera, à partir de 1932, une activité au sein du ministère des Affaires étrangères.

48. Hubert (1933).

49. Henri Hubert, Les Germains, avec un avant-

propos d’Henri Berr (Hubert 1952). Mauss utilisa ses cours au Collège de France – en 1935 « Civilisation et les peuples germaniques », en 1936 «Formation des peuples germaniques, en 1937, « Recherches sur le droit », et en 1938 « Sur la formation des peuples germaniques » – pour mettre en ordre les fiches et le manuscrit d’Henri Hubert qui avait été composé à partir de ses cours à l’École du Louvre.

50. Henri Hubert et Marcel Mauss, « Esquisse

d’une théorie générale de la magie », L’Année sociologique, vol. 7, 1902-1903. Repris dans Mauss (1950 : 3-141).

51. Mauss avait indiqué une chose similaire en

1925 : « Tous les documents étaient rassemblés avec un soin parfait ; une partie des déve- loppements était esquissée. Une découverte importante est exposée ; le sens originaire du mot “heil”, “heilig” n’est pas saint, sainteté, mais sort, santé, bon état, heur, bonheur, force magique, essence, interdits qui la garantis- sent ; car ce sens est le seul dans lequel les Lapons l’ont emprunté au germanique ancien, à une époque précise et ancienne. Toutes les institutions du “sacré” germanique trouvaient ainsi leur interprétation. Malheureusement, Maurice Cahen était peut-être le seul homme capable de mettre au point cette admirable démonstration. nous ferons l’impossible, si nous trouvons l’aide suffisante, pour sauver ce que nous pourrons de ces découvertes qui sont peut-être dérobées pour longtemps à la science. » Voir Mauss (1969).

149

rePères

De Hertz, les recherches sur « Le péché et l’expiation dans les sociétés inférieures 52 » feront ici l’objet de plusieurs dizaines de leçons, les siennes ou si l’on veut les miennes mais que je n’aurais pas pu écrire sans ses nombreux brouillons, sans l’ordre extraordinaire de ses admirables fiches 53 . De grandes œuvres seront peut-être ainsi sauvées. Ce travail impersonnel, vous en serez peut-être d’accord, est encore plus digne du Col- lège de France que celui que je pourrais apporter moi-même. Ne pensez-vous pas que c’est une noble vie que de rendre à ce public ici l’arrivée de toutes ces œuvres de si grands savants et de si beaux esprits ? On me pardonnera certainement ce laborieux effacement. Il fera plus rapidement et plus grandement avancer la science ; il fera plus d’honneur au Collège de France et à la science française que quoi que ce soit que je puisse faire de personnel.

[Suite manquante qui devait, en toute logique, concerner les travaux personnels de Mauss.]

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52. Robert Hertz,

150

l’aide d’Alice Hertz, Sociologie religieuse et folklore (1928) qui est un recueil de textes publiés par Robert Hertz entre 1907 et 1917. 53. À partir de 1933 (« Mise au point des recherches inédites de Robert Hertz sur le

péché et l’expiation dans les sociétés infé- rieures » [Mauss 1969 : 513-514]) et jusqu’en 1937, Mauss fera cours à partir de l’œuvre inédite de Robert Hertz.

Un inédit : la leçon inaugurale de Marcel Mauss au Collège de France

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