Vous êtes sur la page 1sur 80

www.biop.ccip.fr

SOMMAIRE

INTRODUCTION

I. Les choix d’orientation : état des lieux d’une question au carrefour du

collectif et de l’individuel, du public et du privé, de l’ordre et du

désordre

A/ Petite histoire des choix d’orientation : passage d’un modèle autoritariste à un modèle individualiste

1. De l’entre deux guerres à la fin des années 50 : une orientation « autoritaire » et des choix d’orientation relativement « imposés »

2. Des années 50 aux années 70 : une orientation qui se tourne vers la guidance mais des choix régulés

3. Les années 70-90 : l’idée de l’éducation à l’orientation et l’évolution vers la notion de choix individuel

B/ L’éducation à l’orientation : état des lieux d’un projet… en mal d’application

1. L’éducation à l’orientation : définition et objectifs

2. L’éducation à l’orientation : une théorie plus qu’une pratique Limites et faiblesses de la mise en œuvre de l’éducation à l’orientation Une absence de programme et de contrôle Des mesures-rustines et au coup par coup Une orientation encore trop souvent subie

C/L’orientation et les choix d’orientation : développement d’un marché privé « sens dessus dessous »

1. Les insatisfactions croissantes des jeunes et de leur famille vis-à-vis du système d’orientation

Le mécontentement et l’inquiétude des parents

Les critiques des élèves (collégiens, lycéens, étudiants)

Les besoins exprimés par les étudiants :

2. L’essor du marché privé de l’orientation : entre accompagnement

personnalisé et éducation improvisée au sens de l’orientation

3. Un marché de l’orientation désorientant et inégalitaire

et éducation improvisée au sens de l’orientation 3. Un marché de l’orientation désorientant et inégalitaire 1

1

www.biop.ccip.fr

II. Les choix d’orientation : un sujet complexe pour les jeunes

A/ Faire des choix : une démarche difficile

1. Les choix de vie : une notion compliquée à l’adolescence

Une notion à double tranchant pour d’autres : entre quête de liberté et

Une notion qui n’existe qu’à travers l’expérience scolaire pour certains

prise de risques difficile

2. Les choix d’orientation : une responsabilité qui s’impose trop tôt et sans

préparation

L’écart perçu entre ce qui leur est demandé dans le système scolaire et

les moyens mis en œuvre pour les aider à choisir

Le sentiment que l’école ne prépare pas assez à la réalité de la vie

active

Les choix d’orientation : une injonction scolaire vécue difficilement

B/Les choix d’orientation : le temps des premières grandes décisions

1. Les choix au collège : des choix précoces pour certains

Entre le choix de se diriger très tôt vers un métier et le choix d’affirmer

ses vœux contre l’avis des professeurs

2. Les choix d’orientation au lycée général et technologique : un « casse-

tête » souvent dû à la hiérarchisation des filières

Une logique de distinction qui valorise encore les filières générales par

rapport aux filières technologiques

Une logique de distinction au sein même des filières générales qui rend

certains choix plus « naturels » que d’autres

3. Le supérieur : le moment des « vrais » choix pour certains

Des choix qui procèdent par tâtonnements et réorientations…

… Aux choix qui permettent à l’étudiant de s’affirmer face aux désirs parentaux

2

et réorientations… … Aux choix qui permettent à l’étudiant de s’affirmer face aux désirs parentaux 2

www.biop.ccip.fr

C/ Ce qui fait un « bon choix » d’orientation : point de vue des jeunes

1. Un « bon choix » d’orientation est avant tout un choix personnel

Un choix personnel est un choix qui ne subit aucune influence extérieure Les risques perçus d’une orientation « sous influence »

2. Un « bon choix » est un choix réfléchi

Des attitudes différentes face à la démarche réflexive : entre évidence et anxiété

3. Un « bon choix » d’orientation : entre « choix rationnel », « choix du

Réfléchir et se poser des questions

cœur » et « choix de la sécurité » :

Le « choix rationnel » ou la prise en compte de tous les paramètres

Le « choix du cœur » ou la recherche d’un métier-passion

Le « choix de la sécurité » ou le besoin de ne pas « galérer »

D/ Le temps, les jeunes et leur orientation : entre la peur de perdre du temps, le souci d’en gagner et la confiance en ses effets

1. Entre la peur de perdre du temps pour certains…

2. Et la prise en compte du temps comme facteur de maturation pour d’autres

III. Les choix d’orientation : un objet complexe d’analyse

A/ Au niveau macro : les influences provenant de l’environnement socio- économique, politique et culturel

1. Le fort taux de chômage des jeunes en France influence les choix des jeunes et des familles

La recherche de la « meilleure formation » La part de responsabilité des statistiques nationales

Le choix de la classe préparatoire : un choix orienté et souvent dangereux

2. Les politiques et la structure de l’éducation influencent les choix Comment « la démocratisation scolaire » a influencé le parcours de certains

l’éducation influencent les choix Comment « la démocratisation scolaire » a influencé le parcours de certains

3

www.biop.ccip.fr

Comment la structuration française des cursus contraint les choix d’orientation

B/ Au niveau méso : les influences de l’environnement familial, socioculturel et scolaire

1. La question de la reproduction sociale et familiale

2. L’impact de l’environnement scolaire sur les choix d’orientation : de l’influence des politiques d’établissements à celle du « contexte scolaire » Les politiques différenciées d’établissements entraînent des inégalités face à l’orientation L’effet du « contexte scolaire » sur les choix d’orientation La question du « contexte spatial » : des inégalités dans l’offre géographique de formation

C/ Au niveau micro : individu, psychologie et réalité adolescente

1. Le « profil scolaire » des jeunes est décisif dans leur orientation

… Aux projets uniquement construits à partir de critères scolaires

Des résultats scolaires qui conditionnent les aspirations…

2. Les déterminants psychologiques : les traits de la personnalité et les

caractéristiques psychiques des adolescents influencent leurs choix

Les mécanismes psychiques inconscients à l’œuvre dans les choix

Des types de personnalité différents face aux choix

d’orientation

3. Les évènements importants dans la vie des adolescents : des priorités adolescentes aux évènements susceptibles de perturber leur scolarité

CONCLUSION

La réalité de la vie adolescente : un être en construction qui a des priorités de son âge mais aussi des attachements affectifs Certains évènements de la vie perturbent particulièrement les adolescents, leur scolarité ainsi que leur orientation

Certains évènements de la vie perturbent particulièrement les adolescents, leur scolarité ainsi que leur orientation
Certains évènements de la vie perturbent particulièrement les adolescents, leur scolarité ainsi que leur orientation

4

Certains évènements de la vie perturbent particulièrement les adolescents, leur scolarité ainsi que leur orientation 4

www.biop.ccip.fr

INTRODUCTION

De toute évidence, il y un malaise qui dure dans l’orientation scolaire et

professionnelle en France : un malaise institutionnel et politique, un malaise social et

culturel, mais aussi un malaise dans le sens donné à l’orientation.

Pour Jean-Marie Quiesse et Danielle Ferré 1 , cette crise provient du décalage de

plus en plus inadapté entre la façon dont l’orientation française reste implicitement

conçue comme un moyen de réguler des flux dans une logique de sélection, et la façon

dont les jeunes et leur famille envisagent désormais la liberté et le soutien dont ils ont

besoin pour faire leurs choix.

Comme le soulignent les deux auteurs, ces tensions entraînent, sur le terrain, un

malaise chez beaucoup de nos concitoyens : « malaise pour les élèves sommés tout au

long de leur scolarité de « faire des projets », et aux échéances de se contenter de

vœux ; malaise pour les familles qui, exclues des décisions, se sentent dépossédées de

l’avenir de leurs enfants ; malaise pour les professeurs enjoints d’aider les élèves à

construire au quotidien un projet personnel et puis paradoxalement de participer à une

décision, parfois très éloignée du projet lentement élaboré » 2 .

Non seulement le système d’orientation actuel tend encore trop à limiter la liberté

de choix des jeunes et de leurs parents, mais nous pouvons dire également qu’il ne

participe pas à rendre les choix et les projets d’orientation faciles.

En janvier 2008, la première édition de l’Observatoire Passerelle des différentes

ESC (écoles supérieures de commerce), faisait paraître les résultats d’un sondage 3 réalisé

auprès de lycéens et d’étudiants pour les questionner à propos de leurs projets scolaires

et professionnels. Dans cette édition, on apprend notamment que seulement 41% des

lycéens interrogés savent vers quelles études se diriger et ont un projet

professionnel précis, tandis que 23% savent vers quelles études se diriger sans pour

autant avoir de projet professionnel arrêté, et 13% déclarent avoir un projet

professionnel mais sans savoir quelles études suivre. Ce qui signifie que près d’un quart

des lycéens n’ont aucun projet scolaire ni professionnel.

Ce n’est pas beaucoup mieux en ce qui concerne les jeunes dans le supérieur,

puisqu’au moment de l’enquête, seulement 57% des étudiants sont sûrs des

études qu’ils ont choisies et ont un projet professionnel précis, tandis que 30%

1 « Les paradoxes de l’orientation française… et quelques idées pour en sortir », Cahiers Pédagogiques, n°463, mai 2008, numéro dédié à l’orientation.

2 « Les paradoxes de l’orientation française… et quelques idées pour en sortir », Cahiers Pédagogiques, n°463, mai 2008, p.8.

3 Sondage réalisé par l’IFOP, en partenariat avec le magazine l’Etudiant, auprès d’un échantillon de 801 personnes représentatives de la population lycéenne et étudiante.

l’Etudiant, auprès d’un échantillon de 801 personnes représentatives de la population lycéenne et étudiante. 5

5

www.biop.ccip.fr

d’entre eux sont sûrs des études dans lesquelles ils sont engagés mais n’ont pas pour autant de projet professionnel défini.

Ces chiffres posent la question de savoir, au-delà de la question des orientations subies, pourquoi il est aujourd’hui si difficile pour beaucoup de jeunes, scolaires et étudiants, de savoir quoi faire, de savoir vers où aller et quoi choisir comme études ou comme métier, alors même que le projet d’éducation à l’orientation mis en place dans les années 90, avec ses paliers progressifs et son aide à l’orientation (CIO, COP, SCUIO,…) est censé les amener à choisir en connaissance de cause une voie, dès la 3 ème pour certains, en terminale pour d’autres. Aussi, c’est à travers la question des choix d’orientation et des difficultés manifestes qu’elle soulève à tous les niveaux, que nous avons voulu interroger les enjeux ainsi que la problématique de l’orientation scolaire et professionnelle en France.

L’étude du BIOP réalisée en 2007, « Les errances de l’orientation scolaire : un recueil de témoignages pour une vision à construire », avait déjà mis en évidence, à travers une mise en perspective de parcours d’orientation plutôt complexes, voire même erratiques pour certains, les lacunes du système d’orientation français, lequel ne prépare pas assez in fine les jeunes à se projeter, et à faire des choix éclairés et personnels. Cette étude avait également montré que ce manque de préparation a des conséquences particulièrement pénalisantes pour les élèves qui sont confrontés à des situations personnelles ou familiales difficiles venant perturber leur équilibre et leur scolarité. Certains des témoignages recueillis donnaient en effet l’impression que pour construire son orientation mais aussi, dans certains cas, pour faire valoir ses choix dans le système d’éducation français, il fallait quasiment être un élève sans faille scolaire, personnelle ni même sociale, ou encore sans aucun problème particulier (dyslexie, dépression, problèmes de santé, problèmes familiaux, difficulté à grandir). Nous en avions entre autres appelé à une vision plus « humaniste » de l’orientation scolaire et professionnelle qui sache s’inspirer des modèles canadiens et anglo-saxons. Cette approche permettrait entre autres d’aider les jeunes, en tant que personnes en construction, à s’orienter par le biais d’un accompagnement valorisant et compréhensif qui prenne en compte, d’une part les compétences et qualités extrascolaires de chacun, et d’autre part les éléments importants de leur vie susceptibles de freiner à un moment donné leur cheminement.

C’est dans cette continuité que s’inscrit la présente étude, l’objectif étant cette fois-ci d’élargir le champ d’investigation en prenant l’angle « du choix en

6

étude, l’objectif étant cette fois-ci d’élargir le champ d’investigation en prenant l’angle « du choix en

www.biop.ccip.fr

orientation » ou « des choix d’orientation » comme support d’analyses et de réflexions. Comprendre ce qui se joue « dans » et « autour » des choix d’orientation permet notamment d’aborder de façon à la fois pointue et exhaustive les questions d’orientation

scolaire et professionnelle. Cet angle d’approche présente en effet l’intérêt d’être au cœur de tout ce qui fait partie de la problématique de l’orientation en France :

les choix d’orientation constituent d’abord le cœur de cible des politiques d’orientation, notamment en ce qui concerne la régulation des flux.

Ils représentent ensuite pour les jeunes ce qui définit leur scolarité et leur parcours et en même temps ce qui est difficile pour eux.

Enfin ils sont au cœur de ce qui doit être compris et travaillé par les spécialistes dans leur démarche d’aide et d’éducation à l’orientation.

C’est pourquoi, le fil conducteur de cette étude s’organise finalement autour des trois significations du mot « orientation » proposées par Jean Guichard dans son rapport au Haut Conseil de l’Education 4 . Pour ce dernier, l’orientation a en premier lieu un sens institutionnel qui renvoie à un ensemble de processus, ou plutôt procédures, destinés à répartir les élèves dans les différentes voies de formations. D’autre part, elle fait référence à un processus psychologique de maturation qui s’enracine dans des démarches et des réflexions personnelles conduisant l’individu à trouver petit à petit sa voie. Et enfin, l’orientation désigne tout ce qui constitue l’aide, le conseil et l’accompagnement des jeunes dans leur cheminement scolaire et professionnel. C’est sur la base de ce triptyque que les enjeux et les difficultés aujourd’hui associés aux choix d’orientation seront décortiqués.

Dans une première partie, sera présentée l’histoire des conceptions politiques qui sous-tend le « traitement » du choix d’orientation des élèves. L’objectif de cette partie est de montrer que, malgré les progrès faits en terme d’accompagnement du choix des élèves, le dispositif d’éducation à l’orientation ou « éducation au choix » tel qu’il a été mis en place en 1996 et tel qu’il fonctionne encore aujourd’hui, comporte des paradoxes et des faiblesses qui entrent en contradiction avec l’évolution des besoins des jeunes et des familles.

Dans une seconde partie, les choix d’orientation seront appréhendés du point de vue des jeunes à partir de témoignages recueillis au cours d’entretiens menés avec des collégiens, des lycéens et des étudiants venus faire un bilan d’orientation au BIOP. Cette partie met ainsi au jour les questions que les choix d’orientation soulèvent pour eux mais aussi la façon avec laquelle ils ont appris (en dehors de l’école et selon des logiques

4 « Pour une approche copernicienne de l’orientation à l’école », novembre 2006, p 7.

et selon des logiques 4 « Pour une approche copernicienne de l’orientation à l’école », novembre

7

www.biop.ccip.fr

particulières) à leur donner un sens et à s’en « débrouiller ». Se faisant, ces témoignages donnent à voir, d’un côté les difficultés particulières qu’ils rencontrent en ce qui concerne les choix qu’ils ont à faire ainsi que les besoins qui sont les leurs en terme d’accompagnement, et d’un autre côté certains écueils spécifiques au système d’orientation français.

Dans une dernière partie enfin, l’ensemble des logiques qui nous semblent présider aux choix d’orientation seront présentées dans le but de recenser les multiples facteurs susceptibles d’entrer en jeu, consciemment ou inconsciemment, dans le choix des jeunes. Elles seront ainsi mises en perspective avec celles qui ont été définies dans le projet de l’éducation à l’orientation, afin d’élargir le champ de compréhension des processus de choix à des dimensions qui intègrent leur complexité ainsi que leur enracinement dans des logiques éminemment plus « concrètes » que celles qui ont été définies par les pouvoirs publics.

Cette étude s’adresse à tous ceux qui sont concernés par l’éducation aux choix :

nous pensons aux politiques, aux enseignants, aux conseillers d’orientation mais aussi aux chefs d’établissements.

8

nous pensons aux politiques, aux enseignants, aux conseillers d’orientation mais aussi aux chefs d’établissements. 8

www.biop.ccip.fr

I. Les choix d’orientation : état des lieux d’une question au

carrefour du collectif et de l’individuel, du public et du privé,

de l’ordre et du désordre

A/ Petite histoire des choix d’orientation : passage d’un modèle autoritariste à un modèle individualiste

La question des choix d’orientation dépend en partie de la place qu’un pays ou une

institution assigne à l’orientation scolaire et professionnelle, ainsi que du rôle attribué à

la fonction de conseil en orientation. Elle s’y inscrit tant du point de vue scientifique et

technique, que politique et idéologique.

En France, comme dans la plupart des pays européens, l’orientation scolaire et

professionnelle a connu une histoire marquée par les diverses mutations sociales,

économiques, culturelles, mais également scientifiques (évolution des savoirs en sciences

humaines et sociales) qui ont lieu au 20 ème siècle. Comme le souligne André Legrand,

« dans l’histoire de l’orientation scolaire et professionnelle, on est clairement passé d’une

politique globale, centrée sur l’institution et marquée par la préoccupation du contrôle et

de la planification des flux scolaires à une politique fondée sur l’individu et

essentiellement inspirée par le souci de développer ses aptitudes et son autonomie » 5 .

C’est ce que d’autres encore spécifient comme étant le passage d’une « orientation-

diagnostic » ou « orientation-répartition », à une « orientation éducative ».

De même, la question du choix d’orientation, de filières ou de métiers, a évolué

parallèlement aux différentes conceptions de l’orientation scolaire et professionnelle et

techniques psychométriques, lesquelles renvoient à différentes conceptions de la place

accordée à l’élève dans les processus. Nous pouvons dire qu’au cours du 20 ème siècle,

parallèlement à la progression de l’individualisme et à l’évolution des besoins

économiques, nous sommes passés d’une logique d’extériorité dans laquelle les élèves

(et les familles) étaient invités à respecter des choix faits pour eux en fonction de critères

relativement extérieurs à leurs désirs propres, à une logique d’intériorité dans laquelle on

cherche à développer les capacités internes des élèves à faire des choix de façon

5 Extrait de la préface de l’ouvrage coordonné par Dominique Odry, L’orientation, c’est l’affaire de tous. Tome I : Les enjeux, série « Dispositifs » de la collection « Repères pour agir. Second dégré », 2006.

de tous. Tome I : Les enjeux , série « Dispositifs » de la collection «

9

www.biop.ccip.fr

autonome et éclairée sur la base de critères tenant compte de leurs goûts et de leurs

motivations personnelles.

1. De l’entre deux guerres à la fin des années 50 : une orientation

« autoritaire » et des choix d’orientation relativement « imposés »

Cette période de l’histoire de l’orientation scolaire et professionnelle est d’abord

marquée par le contexte socio-économique et politique de l’après première guerre

mondiale. L’Ecole primaire étant devenue obligatoire pour tous, il s’agit pour les pouvoirs

publics de l’époque de contrôler le devenir des élèves quittant le système scolaire à la fin

du primaire afin de s’assurer que les besoins du pays en main d’œuvre soient satisfaits.

L’ « orientation » apparaît alors comme le moyen d’insérer ces élèves dans le monde du

travail, en les dirigeant vers un métier défini. Les conceptions héritées des

bouleversements sociétaux du 19 ème siècle, posent alors comme principe le fait que

chaque individu a des capacités propres qui le destinent à un métier dans lequel il

réussira, garantissant ainsi conjointement bien-être individuel et bien-être social. C’est

dans cette optique, qu’est créée dans les années 20 en France la fonction de conseiller

d’orientation 6 à qui l’on adjoint la mission d’utiliser les nouvelles connaissances et

techniques en matière psychologique (théorie des aptitudes et tests psychométriques)

pour mettre en correspondance les aptitudes des élèves avec les aptitudes requises par

les métiers. C’est la naissance de l’orientation professionnelle.

Dans cette conception idéaliste, mécaniste et adéquationniste des profils et des

professions, le conseiller d’orientation est considéré comme un expert dont le

« diagnostic » 7 , bien que pouvant ne pas être suivi, tient pourtant lieu de vérité

scientifique. La société de l’époque étant encore fortement imprégnée par des « valeurs

d’obéissance » 8 , et le public concerné 9 par l’orientation professionnelle étant

particulièrement sensible à ses valeurs, les conseils alors délivrés sont scrupuleusement

suivis par les élèves et leur famille sans que soit vraiment pris en compte, tant par ces

derniers que par les institutions, la question de leur opinion ou de leur souhait 10 . Ainsi,

dans ces débuts, la question du choix d’orientation s’inscrit dans une conception d’un

6 Ces conseillers exercent alors dans des « Offices d’orientation » extérieurs au système scolaire.

7 Ce diagnostic/pronostic est formalisé à partir de la fin des années 30 dans un Certificat d’orientation professionnelle (remis à l’élève) devant indiquer les aptitudes mais également les inaptitudes et contre- indications face aux métiers.

8 Analyse proposée par Serge Blanchard, chercheur et professeur à l’INETOP-CNAM, lors d’une conférence donnée à l’occasion de la journée académique de formation des COP en 2003, invitant à réfléchir sur l’évolution du rôle de Conseiller d’orientation psychologue en établissement scolaire, « Réflexion sur l’évolution du rôle de conseiller d’orientation psychologue en établissement scolaire », Infos Doc, ONISEP Lyon, décembre 2004.

9 Ce public est alors constitué par les enfants issus des couches sociales inférieures et peu instruites (ouvriers, agriculteurs) qui, plus que les enfants des couches supérieures, ont tendance à vouloir quitter l’école le plus tôt possible, et qui par ailleurs, sont les plus traditionnellement enclins à se soumettre à l’autorité et au devoir. 10 Ces conseillers étaient à l’époque surnommés « orientateurs » ou « orienteurs ».

10

et au devoir. 1 0 Ces conseillers étaient à l’époque surnommés « orientateurs » ou «

www.biop.ccip.fr

élève plutôt considéré comme « passif », pour qui on choisit, sous couvert de la science mise au service de l’harmonie individuelle et sociale. Cette période marque également l’apparition de ce que l’on pourrait appeler « l’orientation à deux vitesses ». Et de fait, comme cela est évoqué plus haut (note 9), les enfants soumis à l’orientation professionnelle sont aussi ceux qui arrivent moins bien que les autres à suivre les programmes scolaires, qui ne sont pas « destinés » à poursuivre des études et pour lesquels il convient de trouver une place dans la société. Inversement, pour ceux, issus des milieux plus aisés, « qui suivent » et continueront leurs études, la question de leurs choix d’orientation ne se pose pas en ces termes, puisqu’ils échappent au moment charnière et précoce de l’orientation professionnelle. Leur orientation est pour ainsi dire moins subie, et libre à eux de révéler ultérieurement leurs talents pour s’engager naturellement dans la voie qui leur convient.

2. Des années 50 aux années 70 : une orientation qui se tourne vers la guidance mais des choix régulés

A partir de la fin des années 50 et jusque dans les années 70, la conception et l’organisation de l’orientation vont évoluer parallèlement aux évolutions des mentalités et en vue de faire face à la massification des effectifs scolaires, à la démocratisation et diversification des études et à l’expansion de l’économie et de ses besoins en profils de plus en plus spécialisés. C’est durant cette période que l’orientation professionnelle devient « orientation scolaire et professionnelle » et que les conseillers d’orientation deviennent « conseillers d’orientation scolaire et professionnelle » intégrés au système scolaire. Leurs missions évoluent dans deux directions, dressant le tableau de leur nouveau rôle à jouer auprès des élèves. D’une part, les critères d’orientation des élèves se font dorénavant sur des bases scolaires et non plus professionnelles, ce qui laisse à chacun la possibilité de ne pas être directement et précocement associé à un métier défini 11 . D’autre part, la fonction de conseil est remis à sa « juste » place puisque l’on passe d’un rôle de conseiller expert et omniscient à un rôle de conseiller ayant pour mission d’aider les élèves à s’approprier des choix estimés judicieux pour leur avenir. Néanmoins, les objectifs rattachés à l’orientation et les dispositifs mis en place à cette période laissent encore, in fine, peu d’autonomie ni de liberté dans les choix à la plus grande partie des élèves et de leur famille. De fait, l’orientation est avant tout, pour les pouvoirs publics, un moyen de répartir au mieux les élèves dans les formations disponibles dans le but de satisfaire les besoins en emplois de l’économie. Si l’activité du conseiller est intégrée à l’école, c’est avant tout parce qu’il est également chargé

11 C’est durant période notamment, dans les années 60, que la scolarité obligatoire se prolonge de 14 à 16 ans.

1 C’est durant période notamment, dans les années 60, que la scolarité obligatoire se prolonge de

11

www.biop.ccip.fr

d’assurer la régulation et la répartition des flux des élèves entre les différentes filières d’enseignement en se fondant désormais sur l’évaluation (à partir de nouveaux tests psychométriques) des aptitudes scolaires des élèves. Or, quoique moins dirigiste, cette conception de l’orientation scolaire et professionnelle reste fondée sur la notion de diagnostique, laquelle privilégie des objectifs sociaux plus qu’individuels, limitant ainsi toujours la liberté de choisir pour les élèves et leur famille. De fait, elle introduit un biais supplémentaire qui est celui du tri par la sélection scolaire. Hiérarchisant les élèves en fonction de leurs résultats scolaires (il y a les « bons éléments » et les « éléments plus faibles »), cette conception de l’orientation continue ainsi à accorder peu de place et peu de liberté de choix aux élèves les moins adaptés au système scolaire. Là encore, quoique de façon renouvelée, se perpétue à cette période la logique de « l’orientation à deux vitesses ».

3. Les années 70-90 : l’idée de l’éducation à l’orientation et l’évolution vers la notion de choix individuel

La conception de l’éducation à l’orientation a lentement émergé au courant des

années 70-80, quand a commencé à se dessiner une crise économique et sociale. Face aux fortes perturbations du marché du travail et à la difficulté croissante pour les pouvoirs publics de prévoir et de planifier les formations et les emplois, il s’est agi de revoir la finalité de l’orientation scolaire et professionnelle. Le développement important du chômage et des risques de licenciements met en effet à mal la notion de carrière stable et linéaire. Le fait que les parcours professionnels soient désormais amenés à connaître des ruptures et des changements parfois imprévisibles nécessitent que l’on prépare les individus à être adaptables, flexibles et autonomes tout au long de leur vie professionnelle. Ainsi, plus que de viser des objectifs d’ajustements collectifs de plus en plus immaîtrisables, il devient alors important que l’orientation scolaire et professionnelle mise sur les ressorts internes des individus. Cette nouvelle conception de l’orientation suppose une dimension éducative

puisqu’il s’agit de préparer les jeunes à un avenir professionnel risquant d’être incertain, en leur apprenant à devenir acteur de leur parcours professionnel. D’où l’importance accordée au fait qu’ils apprennent à faire des choix en connaissance de cause grâce à une bonne information (années 70) ou encore à construire des projets réalistes et motivés (années 80) afin qu’ils puissent développer des capacités d’adaptation et de décision propres à les insérer durablement dans la vie active.

A la fin de cette période, le statut des conseillers deviendra celui de

« conseiller d’orientation psychologue » (COP). L’ajout du titre de « psychologue » indique que le conseiller d’orientation a dorénavant pour rôle d’accompagner les élèves

12

de « psychologue » indique que le conseiller d’orientation a dorénavant pour rôle d’accompagner les élèves

www.biop.ccip.fr

dans leurs choix en les encourageant à les construire de façon consciente et éclairée. La

mission qui se dessinera progressivement pour lui, est d’aider les élèves, grâce à leurs

conseils (informations sur les filières et les métiers, aide à l’évaluation objective des

points forts et des points faibles…), à acquérir une autonomie et une responsabilité face à

leur orientation scolaire et professionnelle qui leur servira tout au long de leur parcours.

Dans cette conception individualiste de l’orientation, il se trouve que l’élève

acquiert une place radicalement différente des périodes précédentes. Il est désormais

placé au cœur d’un processus d’accompagnement qui doit lui permettre de construire son

orientation au lieu de la subir. A la fin des années 80, le conseil en orientation et l’accès à

l’information sont d’ailleurs établis par la Loi comme des droits faisant partie intégrante

du droit à l’éducation.

C’est également durant cette période que les besoins en termes de croissance

économique font émerger l’importance de la productivité et de la performance des

salariés. Or, il apparaît que ces deux aptitudes dépendent du degré de motivation des

salariés pour leur travail. Dans ce contexte, il devient nécessaire que l’orientation

permette également aux élèves de trouver des voies qui les motivent. Non seulement

l’élève est invité à faire des choix responsables, mais il est également encouragé à faire

des choix motivants, c’est-à-dire correspondant à ses aspirations personnelles, ce qui a

finalement ouvert les choix d’orientation à la question de la liberté et des désirs

individuels 12 .

Or, pendant toutes ces années, les progrès de la recherche en sciences de

l’éducation mettent en évidence que les élèves, jeunes et adolescents en construction,

n’ont pas forcément en eux les capacités cognitives leur permettant de choisir de façon

responsable et adulte. C’est ce qui fera naître l’idée que « savoir choisir » s’apprend.

Cette nouvelle réalité conduira à la notion « d’éducation à l’orientation ».

12 C’est d’ailleurs dans ce cadre que les techniques psychométriques évolueront à partir des années 90 vers une mesure de plus en plus fine des profils, prenant en compte les goûts, valeurs, centres d’intérêt et les capacités personnelles des élèves.

des profils, prenant en compte les goûts, valeurs, centres d’intérêt et les capacités personnelles des élèves.

13

www.biop.ccip.fr

B/ L’éducation à l’orientation : état des lieux d’un projet… en mal d’application

1. L’éducation à l’orientation : définition et objectifs

L’éducation à l’orientation (EAO) s’inscrit dans le contexte économique et social

dont on vient de parler. Elle doit permettre aux élèves, considérés comme de futurs

salariés, de préparer leur avenir en apprenant à devenir des acteurs motivés de leur

devenir professionnel, et en développant des compétences personnelles susceptibles de

les rendre adaptables, performants et employables. Ses objectifs s’inscrivent ainsi dans

le long terme, puisqu’ils visent à insérer professionnellement et socialement les jeunes en

leur apprenant à prendre en main leur orientation ainsi que leur employabilité, et cela

tout au long de leur parcours scolaire et professionnel, dans le cadre de « l’orientation

tout au long de la vie ».

L’éducation à l’orientation apparaît comme une priorité dans les textes officiels

des années 90. En 1996, deux circulaires l’introduisent officiellement dans les collèges et

les lycées.

Dans ce projet, l’orientation ne consiste plus à faire choisir ou à imposer des

choix, ce qui est désormais considéré comme nuisible à l’autonomisation et à la

motivation, mais à apprendre aux élèves à choisir par eux-mêmes et pour eux-mêmes :

« L’éducation à l’orientation consiste en une éducation au choix : elle vise à donner aux

élèves méthodes et connaissances pour les aider à devenir acteurs de leur orientation.

Elle contribue au développement de la personnalité et de l’autonomie des élèves » 13 .

Quant aux objectifs concrets de l’éducation à l’orientation, ils s’inspirent de

l’évolution des enseignements de la psychologie sociale et reposent sur l’idée que « le

choix d’orientation des élèves résulte, pour l’essentiel, du résultat de l’interaction entre

deux systèmes de représentation : représentation de soi, représentation de

l’environnement professionnel. Or, dans ces domaines, les élèves sont porteurs de

représentations simplifiées et stéréotypées souvent erronées, qu’il convient de rectifier et

d’enrichir par des actions appropriées qui ne peuvent se limiter à la simple remise d’une

documentation » 14 .

Dans ce cadre sont ainsi définis les trois principaux axes sur lesquels la

communauté éducative (chefs d’établissements, enseignants, conseillers d’orientation

psychologues, CIO…) est sommée d’intervenir. Ils peuvent se résumer comme suit :

13 Définition de l’éducation à l’orientation sur le site du Ministère de l’Education Nationale.

14 Extrait de la Circulaire du 31 juillet 1996, sur la « Mise en œuvre de l’expérimentation sur l’éducation à l’orientation au collège ».

14

31 juillet 1996, sur la « Mise en œuvre de l’expérimentation sur l’éducation à l’orientation au

www.biop.ccip.fr

1. La connaissance du monde professionnel, des métiers et secteurs d’activité

2. La connaissance des filières et du système d’éducation

3. La connaissance de soi dans le but de construire une représentation positive de

soi

Dans le projet de l’éducation à l’orientation, les actions à mener relativement à

ces trois champs d’intervention doivent de façon continue, cohérente, collective et

concertée 15 , s’intégrer à l’enseignement des disciplines, mais aussi donner lieu à un suivi

spécifique et des conseils individualisés.

2. L’éducation à l’orientation : une théorie plus qu’une pratique

Limites et faiblesses de la mise en œuvre de l’éducation à l’orientation :

La démarche d’éducation à l’orientation, bien que définie dans ses objectifs et ses

visées, est laissée, dans son contenu comme dans sa mise en œuvre effective, à

l’initiative des établissements scolaires. De plus, les circulaires de 1996 tout comme les

documents supports y étant associés, ne tiennent pas lieu d’obligation juridique comme

peuvent l’être les décrets, les arrêtés ou les lois.

Elles se contentent en effet de fixer aux académies et aux établissements des

objectifs qui s’apparentent plutôt à des préconisations et qui ne constituent jamais que

des suggestions au sein desquelles les modalités concrètes de mise en œuvre ne sont pas

précisées ni imposées.

Pour ne citer que quelques unes de ces préconisations, on trouve dans la circulaire

du 31 juillet 1996 16 , des recommandations formulées ainsi :

« Il s’agit de favoriser l’acquisition des compétences requises pour former des choix aussi autonomes que possible et pour les mettre en œuvre selon des stratégies appropriées, de permettre à chaque élève d’élaborer en fin de collège un premier choix éclairé et adapté à ses capacités, intérêts et aspirations au regard des formations offertes »

« [Les élèves doivent pouvoir acquérir des compétences transversales comme] :

savoir utiliser les sources d’information et de conseil ; sélectionner des informations, en fonction de critères

15 « L’éducation à l’orientation doit être une démarche continue, cohérente, collective et concertée » constitue les principes de base de l’éducation à l’orientation, dans le Document support adressé aux Académies « pour la mise en œuvre de démarches éducatives d’orientation en collège, lycée d’enseignement général et technologique et lycée professionnel », 2003.

16 On retrouve également ce type de recommandations dans la Circulaire du 1 er octobre 1996, sur la mise en œuvre d'une éducation à l'orientation dans les lycées d'enseignement général et technologique.

en œuvre d'une éducation à l'orientation dans les lycées d'enseignement général et technologique. 15

15

www.biop.ccip.fr

donnés, dans des situations de communication diverses (écrit, audiovisuel, multimédia, échanges oraux,…)

savoir s’auto-évaluer dans les domaines de méthodes de travail et des résultats scolaires…. [[[ ]]] [Ainsi que des compétences spécifiques comme] :

connaître les grands secteurs d’activité […];

ordonner et classer les métiers selon différents critères… (…)…

connaître le schéma général des voies de formation initiale… (…)….

Etre capable de s’auto-évaluer en termes de compétences et de connaissances sans se limiter aux seules capacités développées dans le cadre des apprentissages scolaires (…) ; de faire des compromis ; de prévoir des alternatives… (…)… »

« Chacune des disciplines concourt à développer chez les élèves les compétences transversales mentionnées ci-dessus… (…) …. »

« Le choix des méthodes et la définition plus précise des contenus

relèvent de la responsabilité des membres de l’équipe éducative, car ils doivent tenir compte des ressources qu’offre l’environnement économique, de l’âge, des besoins et des caractéristiques des élèves ; de façon générale on cherchera toujours à rendre les jeunes actifs, à partir de leurs demandes et de leurs découvertes ; dans chaque discipline, on veillera à mettre en œuvre des pratiques évaluatives qui donnent à l’élève une

image de lui-même suffisamment positive pour l’engager à agir[[

]](…). »

De même, dans le document support 17 ayant pour objectif d’aider les chefs

d’établissements à la mise en œuvre des démarches éducatives, on retrouve des

préconisations toujours aussi générales tant dans les recommandations pédagogiques

que dans le déroulement suggéré des actions :

« … (…) … La connaissance se construit par l’activité de l’élève. On

veillera donc à créer une multiplicité et une diversité d’expériences. Elles

pourront être collectives (séances en classe, au CDI, au CIO, forums, stages) et individuelles (entretiens, recherche documentaire…)…. (…)… »

« L’information sera intégrée à l’ensemble de la démarche, à travers une approche pédagogique centrée sur les représentations. (…)… »

« Les activités d’éducation à l’orientation prennent leur place : -

collectivement dans le cadre des disciplines ou de séquences spécifiques, et aux cours de temps forts (stages, visites, forums…) ; - au cours de phases individuelles, dont les entretiens avec les conseillers d’orientation psychologue. Pour ce faire, il est nécessaire d’instituer un temps institutionnel pour l’éducation à l’orientation, intégré au temps scolaire, qui pourrait être d’un volume équivalent à une heure par quinzaine, si on se réfère aux nombreuses expériences identifiées dans les académies… ».

17 « Document support pour la mise en œuvre de démarches éducatives d'orientation en collège, lycée d'enseignement général et technologique et lycée professionnel » publié le 1 er octobre 2003 par la Direction générale de l’enseignement scolaire du Ministère de l’Education Nationale, et visible dans son intégralité sur le site pédagogique du dit ministère (site EduSCOL).

16

l’Education Nationale, et visible dans son intégralité sur le site pédagogique du dit ministère (site EduSCOL).

www.biop.ccip.fr

L’éducation à l’orientation, bien que pertinente dans ses ambitions, demeure donc

difficilement réalisable en pratique, compte tenu de la façon dont elle est conçue,

formulée et préconisée. Dans la lettre d’information de la VST 18 de mars 2007 sur les

politiques de l’orientation scolaire et professionnelle, l’éducation à l’orientation est

considérée comme « une réforme partielle », tandis qu’« aucun texte ne vient préciser

son application en lycée professionnel, alors que la circulaire collège reste à ce jour

expérimentale ».

Une absence de programme et de contrôle :

En 2001, une enquête nationale a montré que seulement 55% des collèges et

37% des lycées mettaient effectivement en œuvre l’éducation à l’orientation 19 . Ces

pourcentages sont donc relativement faibles. De plus, la question se pose de savoir

comment et à partir de quels critères a été identifiée la mise en œuvre de cette

éducation : quel temps les établissements concernés consacrent-ils réellement à cette

démarche, quels types de programmes pédagogiques ont-ils élaborés, quel niveau

d’implication mettent-ils dans ce projet ?

De fait, outre le manque de formalisation précise dans les textes concernant la

mise en place sur le terrain des démarches d’éducation à l’orientation, il s’avère surtout

qu’aucun contrôle n’a été prévu au niveau des établissements, afin de s’assurer de la

mise en œuvre du projet ainsi que des conditions de celle-ci.

Le problème est donc qu’aucune mesure concrète n’a été prise au niveau national

que ce soit en termes de programmes donnés ni de contrôle de leur exécution, ce qui ne

peut engendrer, dans la pratique, qu’une réalisation inégale, diversifiée et disparate des

actions et des méthodes : « Ces textes laissent (…) suffisamment de marge

d’interprétation pour donner lieu à des pratiques très contrastées dans les académies et

au sein des établissements. » 20 .

Parmi les établissements qui cherchent à appliquer en leur sein la loi sur

l’éducation à l’orientation, on trouve 21 en effet aujourd’hui des mises en œuvre très

diverses dont il est difficile d’évaluer la cohérence, la pertinence et l’efficacité. Pour ne

mentionner que quelques exemples, ces mises en œuvre, même quand elles témoignent

d’une volonté évidente de la part de l’établissement, n’en restent pas moins très

particularisantes, si ce n’est particularistes : cela peut aller de l’accent mis sur la

18 Le service de veille scientifique et technique de l’Institut National de Recherche Pédagogique (INRP).

19 Note d’Information n° 03-18 publié en 2003 par la Direction de la programmation et du développement.

20 Extrait de « les politiques d’orientation scolaire et professionnelle », la Lettre d’information de la VST, n°25, mars 2007, p. 7.

21 Il suffit d’aller sur le Web, véritable reflet de l’éclectisme des réalisations, initiatives et expérimentations que l’on peut trouver sur l’EAO.

reflet de l’éclectisme des réalisations, initiatives et expérimentations que l’on peut trouver sur l’EAO. 17

17

www.biop.ccip.fr

découverte des métiers avec la mise en place de « mardis de l’orientation » 22 lors

desquels sont présentés tout au long de l’année différents métiers ou secteurs, à la mise

en place de méthodes plus psychopédagogiques comme la « démarche

d’autopositionnement » 23 qui vise à apprendre à l’élève à s’auto-évaluer en vue de

pouvoir se fixer lui-même des objectifs tant sur le plan scolaire que sur le plan de son

orientation.

Dans son rapport de 2005, la CCIP mentionnait déjà cet état de fait en soulignant

que l’ « on peut donc très légitimement regretter que l’éducation à l’orientation n’ait fait

l’objet ni d’une inscription spécifique dans l’emploi du temps des élèves – la circulaire sur

la préparation de la rentrée 2002 ouvrant simplement la possibilité d’un appui sur l’heure

de vie de classe –, ni d’un programme d’actions plus formalisé » 24 .

Des mesures-rustines et au coup par coup

Bien que depuis trois ans, de nombreuses mesures aient été prises par les

pouvoirs publics 25 , il est encore regrettable de constater qu’elles n’inscrivent toujours pas

l’éducation à l’orientation dans un programme global et cohérent. Ces mesures laissent

notamment apparaître des contradictions entre ce qui est aujourd’hui officiellement

affiché sur le site pédagogique EduSCOL du Ministère de l’Education Nationale et ce qui

est fait de façon prioritaire. En effet, contrairement à la définition initiale des

représentations sur lesquelles doit travailler, par étape, l’éducation à l’orientation, on

peut remarquer qu’elles ont été inversées puisque « la connaissance de soi » est placée

en première position, ce qui donne sur le site EduSCOL en 2008 :

« [L’Education à l’orientation] comprend, outre l'information sur les procédures, des

actions qui s'articulent autour de trois axes :

connaissance de soi,

connaissance des formations,

connaissance du monde professionnel »

22 Dans un lycée de Grenoble.

23 Dans un collège « difficile » d’Ile de France.

24 « L’orientation tout au long de la vie », rapport de la CCIP présenté par M. Jean-Paul VERMES, Président de la Commission de l’Enseignement, à l’Assemblée Générale du 10 février 2005, p 11.

25 Mise en place en 2005 pour les 3èmes d’une option découverte professionnelle et mise en place d’un module facultatif de découverte professionnelle dans les lycées professionnels pour les élèves de 3 ème PVP ; Mise en place en 2006 d’un entretien d’orientation personnalisé pour les élèves de troisième ; Mise en place en 2008 de l’orientation active pour les futurs bacheliers se destinant aux études universitaires ; Mise en place en 2008 de parcours obligatoires de découverte des métiers et des formations pour les élèves de la cinquième à la terminale.

18

parcours obligatoires de découverte des métiers et des formations pour les élèves de la cinquième à

www.biop.ccip.fr

Il paraît peu probable que cette inversion dans la présentation des axes d’éducation

depuis 1996 soit le fruit du hasard. Elle nous paraît d’ailleurs légitime et judicieuse 26 ,

sauf qu’elle n’apparaît pas actuellement dans les priorités des pouvoirs publics. Ces

derniers continuent en effet d’accorder plus d’importance à la connaissance des filières et

des métiers, qu’à la connaissance de soi, de ses représentations, de ses goûts, de ses

capacités et de son profil.

Il ressort que les discours et les mesures relatives à l’EAO depuis 1996,

s’apparentent plus à un « bricolage » de procédures « plaquées » les unes à côté des

autres et destinées à colmater les brèches, qu’à une réforme profonde de l’orientation et

du système d’éducation.

Tout cela donne l’impression d’un écart grandissant entre ce qui a été pensé dans

les textes fondateurs, ce qui est réellement appliqué sur le terrain et surtout ce qui

apparaît comme un besoin croissant chez les jeunes et leur famille.

Une orientation encore trop souvent subie

Pour en revenir à ce que nous avons appelé « l’orientation à deux vitesses », il est

en effet légitime de déplorer que, malgré l’apparition de l’éducation à l’orientation, cette

inégalité face à l’orientation subsiste encore trop souvent aujourd’hui. Elle est

notamment particulièrement présente à la fin de la 3 ème quand il s’agit d’orienter vers les

filières professionnelles les élèves en difficultés scolaires, lesquels, la plupart du temps,

(ils le disent eux-mêmes), se « retrouvent orientés par défaut » ou « malgré eux » avec

un sentiment plus ou moins fort d’injustice et surtout de démotivation.

Une étude récente du CEREQ 27 réalisée à partir de données recueillies en 2006 en

Basse-Normandie, montre en effet que seulement 63% des lycéens sortant d’un lycée

professionnel déclarent avoir été orientés selon leurs souhaits alors que ce taux monte à

80% chez les lycéens sortant d’un lycée général et technologique. Notamment, « 22% de

ceux qui sont entrés en Lycée professionnel après la 3 ème l’ont fait par défaut d’avoir été

acceptés en 2 nde générale et technologique et 21% d’entre eux n’ont pas pu s’inscrire

dans la spécialité de leur choix » 28 . Conjointement à cette réalité, les élèves sortant de

lycées professionnels sont seulement 53% à estimer avoir reçu une information

suffisante pour les aider dans leurs choix. Ce chiffre est plutôt alarmant compte tenu des

26 L’étude réalisée par le BIOP en 2006 « Les jeunes et leur orientation : points de vue et témoignages » avait en effet mis en évidence le fait les jeunes qui avaient réussi à trouver leur voie, au fait que « mieux se connaître » est le préalable de toute démarche de réflexion en orientation.

27 « Valeur du diplôme. Place et rôle dans les parcours scolaires et professionnels », mars 2008, pour le compte de la Direction générale de l’enseignement scolaire du Ministère de l’Education Nationale (DGESCO).

28 Idem, p. 22-23.

générale de l’enseignement scolaire du Ministère de l’Education Nationale (DGESCO). 2 8 Idem , p. 22-23.

19

www.biop.ccip.fr

enjeux professionnels et personnels que comporte le fait de s’engager si tôt dans des

voies aussi spécialisées.

D’un point de vue historique et officiel, les élèves sont pourtant censés être

considérés comme des acteurs à part entière à qui on donne les moyens de choisir

librement une voie correspondant à leurs souhaits et leurs aptitudes. Il n’en reste pas

moins que le fonctionnement du système éducatif français repose toujours implicitement

sur une régulation des flux obtenue par des procédures de sélection successives. Cela est

clairement visible au palier d’orientation de la 3 ème à l’issue duquel sont trop souvent

« relégués » dans la voie professionnelle les éléments les plus démunis scolairement et

cognitivement, là où il y a des places disponibles, et ce indépendamment même de la

section. Cette logique de sélection par l’échec a pour effet de ternir l’image de

nombreuses voies professionnelles considérées par beaucoup de jeunes comme des

« classes poubelles ».

Une enquête 29 lancée en 2002 par la Direction de l’Evaluation et la Prospective

associée au Laboratoire d’Analyse Secondaire et de Méthodes Appliquées à la Sociologie

(LASMAS) avait déjà mis au jour le caractère encore trop subie de l’orientation en fin de

troisième et de seconde. 27% des jeunes interrogés déclarent en effet avoir connu une

situation de refus de leur vœu que ce soit en 3 ème ou en 2 nde. Cette proportion est

beaucoup plus forte chez les élèves ayant intégré l’enseignement professionnel après la

troisième puisqu’ils sont plus d’un tiers à déclarer avoir subi un refus vis-à-vis de leur

demande initiale d’orientation. Quant aux élèves ayant accédé à la seconde générale et

technologique, ils ne sont que moins d’un quart à avoir vécu une telle situation.

De manière générale, plus d’un élève sur deux en lycée professionnel déclare

avoir été contraint (quel que soit le type de contrainte) dans son orientation alors que ce

taux descend notamment à 17,3% pour les élèves en 1 ère et terminale S.

Cette enquête met par ailleurs en évidence le caractère socialement marqué de

cette orientation à deux vitesses, puisque « les orientations contraintes sont proches de

ou supérieures à 50% parmi les enfants d’ouvriers non qualifiés, d’employés de services

et d’inactifs alors qu’elles n’atteignent que 28% parmi les enfants de professeurs et 29%

parmi ceux de cadres » 30 .

Ainsi, cette orientation sélective et donc plus contrainte que voulue pour une

grande partie des élèves fait dire à Jean-Marie Quiesse et Danielle Ferré, que « le

système apparent ne correspond plus au système réel, c’est-à-dire que la plupart de nos

concitoyens, quel que soit leur âge, veulent désormais « s’orienter par eux-mêmes »,

29 « Le vécu des phases d’orientation en fin de troisième et de seconde », tiré de l’étude « Les représentations des élèves du panel 1995, sept ans après leur entrée en sixième. Enquête Jeunes 2002 », Education & Formations, n°72, septembre 2005.

30 Idem. P. 93-94.

20

en sixième. Enquête Jeunes 2002 », Education & Formations, n°72, septembre 2005. 3 0 Idem .

www.biop.ccip.fr

faire leurs propres choix de vie et les assumer » 31 . C’est pourtant cette conception du

choix qui est censée être à l’origine de l’éducation à l’orientation.

Mais face aux limites et aux faiblesses relatives à sa formalisation et à son

application, les attentes sociales sont aujourd’hui devenues très fortes, révélant un

malaise profond en ce qui concerne l’orientation scolaire et professionnelle en France.

C/L’orientation et les choix d’orientation : développement d’un marché privé « sens dessus dessous »

Le problème de l’aide à l’orientation et aux choix d’orientation est plus que jamais

d’actualité en France, surtout pour les pouvoirs publics qui doivent aujourd’hui tenir

compte des résolutions européennes quant à la mise en place, dans chacun des pays

membres, de pratiques orientantes et de services de qualité favorisant « l’orientation

tout au long de la vie ».

Quant aux élèves, ils se retrouvent à devoir faire des choix, sans qu’on les y aide

vraiment au sein du système scolaire, et surtout, dans un contexte de peur du chômage

et de compétition scolaire qui aiguise chez certains leur peur de « se tromper », chaque

choix étant considéré comme relativement décisif pour l’avenir.

1. Les insatisfactions croissantes des jeunes et de leur famille vis-à-vis

du système d’orientation

Le mécontentement et l’inquiétude des parents :

La réalité sociale témoigne aujourd’hui d’un profond décalage entre le système

d’orientation français, et l’aide attendue par les jeunes et leur famille sur la question des

choix d’orientation. Ce décalage est d’autant plus regrettable qu’il ne favorise pas un

usage optimal de la diversité, de la finesse et de la richesse caractéristiques de l’offre

française de formations initiales.

Dans un sondage réalisé auprès de parents d’élèves par le CSA 32 en 2008, le

mécontentement des familles françaises à l’égard de l’orientation apparaît être assez

général :

31 « Les paradoxes de l’orientation française… et quelques idées pour en sortir », dans les Cahiers pédagogiques, « L’orientation », n°463, mai 2008, p.9.

32 « La perception de l’orientation scolaire et professionnelle par les parents d’élèves », sondage exclusif du CSA pour l’UNAPEL (Union Nationale des Associations des Parents de l’Enseignement Libre) et le journal La Croix, avril 2008.

l’UNAPEL (Union Nationale des Associations des Parents de l’Enseignement Libre) et le journal La Croix, avril

21

www.biop.ccip.fr

67% des parents interrogés pense que l’école n’apprend aujourd’hui pas

suffisamment aux jeunes à faire des choix d’orientation tout au long de leur

scolarité.

40% pensent que l’orientation est le plus souvent une orientation subie.

97% des parents d’élèves font des choix d’études, d’orientation et d’avenir

professionnel de leurs enfants un sujet important de préoccupation pour eux et

leur famille.

Il n’y a d’ailleurs en ce dernier chiffre rien d’étonnant si l’on considère que, compte

tenu du peu de confiance qu’ils accordent au système d’orientation scolaire et

professionnelle, les parents sont naturellement enclins à se préoccuper fortement des

choix d’orientation de leurs enfants (ou faits pour leurs enfants) dans la mesure où ils en

font les garants de leur devenir scolaire et professionnel.

Les critiques des élèves (collégiens, lycéens, étudiants)

Il n’y a pas que les parents qui ressentent les faiblesses du système français d’aide à

l’orientation. Les jeunes également, pour peu qu’on les laisse s’exprimer, se montrent

assez critiques, dans l’ensemble, envers l’orientation scolaire et professionnelle.

L’enquête qualitative réalisée en 2006 par le BIOP 33 , avait recueilli les points de vue

de jeunes d’Ile de France (apprentis, collégiens, lycéens, étudiants) ayant mené un bilan

d’orientation au BIOP, parce qu’ils ne savaient pas quels choix faire, ni quelle voie suivre.

Il s’avère que ceux qui ont su trouver une solution ou même leur voie après leur bilan,

portent un regard assez critique sur le système d’orientation. Avec le recul, ils perçoivent

en effet plus clairement ce qui a pu rendre leur orientation difficile. En plus du fait qu’ils

trouvent que les enseignants accordent trop d’importance aux résultats scolaires dans les

décisions d’orientation et pas assez à l’ensemble de la personnalité et des aptitudes

personnelles des élèves 34 , les critiques qu’ils adressent au fonctionnement de l’aide à

l’orientation tournent autour de trois thèmes 35 :

D’une part, ils pensent que l’école ne prépare pas assez à l’orientation, tant du

point de vue du travail de réflexion et de maturation psychologique qu’elle

suppose, que du point de vue de la découverte du monde professionnel et des

métiers.

D’autre part, ils trouvent que l’information sur les filières et les métiers

« désoriente » plus qu’elle n’oriente : selon eux, les informations sont

nombreuses, complexes et trop abstraites pour pouvoir s’y retrouver.

33 « Les jeunes et leur orientation : points de vue et témoignages », BIOP.

34 Idem, p. 15-16.

35 Idem, p. 29-31.

22

jeunes et leur orientation : points de vue et témoignages », BIOP. 3 4 Idem ,

www.biop.ccip.fr

Enfin, ils se disent soit déçus, soit peu confiants dans la possibilité ou la capacité des COP et des CIO de véritablement les aider dans leurs démarches d’orientation, le plus souvent parce qu’ils manquent de temps.

Les besoins exprimés par les étudiants :

En ce qui concerne plus précisément les opinions des étudiants dans le supérieur, elles renvoient également aux défaillances du système actuel d’aide à l’orientation. En 2007, La Confédération Etudiante a sondé l’avis de 70000 étudiants sur les mesures prioritaires proposées par l’organisation en vue de réformer les études universitaires.

Parmi les quatre mesures proposées, deux mesures portant sur l’orientation sont arrivées en 2 ème et 3 ème positions dans le sondage :

Les étudiants ont été 55% à penser que « la création d’une commission d’aide à l’orientation des lycéens de terminale » était prioritaire

Ils ont été 49% à penser que « l’existence d’un bilan d’orientation à la fin du premier semestre universitaire » était prioritaire

Que dire, sinon qu’une grande partie de la population concernée par l’orientation scolaire et professionnelle (élèves, parents, étudiants) ne se retrouve pas dans le système d’orientation tel qu’il fonctionne aujourd’hui, témoignant ainsi d’un échec de l’éducation au choix. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant compte tenu de ce malaise, que les jeunes et leur famille se tournent vers des spécialistes extérieurs au système scolaire pour trouver l’accompagnement dont ils ont besoin pour leur orientation. Car c’est bien un accompagnement personnalisé aux choix d’orientation qui est aujourd’hui au cœur de la demande sociale. Dans l’enquête du BIOP de 2006, les jeunes qui ont trouvé leur voie à l’issue d’un bilan, témoignent de l’importance de la personnalisation du soutien dont ils ont bénéficié 36 . Selon eux, l’orientation, quand elle n’est pas facile, nécessite un accompagnement individuel qui permette à l’élève, avant toute recherche d’informations, de découvrir sa personnalité, d’apprendre à réfléchir en se détachant des préjugés et des influences extérieures, et d’apprendre à se projeter afin de s’imaginer dans un avenir qui lui ressemble.

36 Idem, p. 31-33.

et d’apprendre à se projeter afin de s’imaginer dans un avenir qui lui ressemble. 3 6

23

www.biop.ccip.fr

2. L’essor du marché privé de l’orientation : entre accompagnement

personnalisé et éducation improvisée au sens de l’orientation

C’est à partir de ce besoin de « guidance » insatisfait que s’est déployé ces dernières

années un véritable marché de l’orientation. Et comme le souligne le journal La Croix 37 ,

ce nouveau secteur privé se porte très bien. Absorbant les angoisses des jeunes et de

leur parents face au système scolaire et à l’avenir, le marché de l’orientation, constitué

d’instituts de coaching, d’organismes de bilans ou d’organismes de tests, de cabinets

privés de psychologues mais également d’associations 38 , s’est engouffré dans la brèche

laissée ouverte par l’éducation nationale.

Ce marché se développe autour de produits destinés à aider concrètement les jeunes

à trouver leur voie et à faire leurs choix : tests de personnalité ou d’orientation, bilans

personnalisés prenant en compte la personnalité, les goûts, les valeurs ainsi que les

aptitudes et potentiels scolaires et extrascolaires des élèves, sont autant de prestations

qui répondent aux besoins qu’ont les jeunes d’être guidés individuellement dans le but de

choisir une voie, et par là-même, un projet de vie qui leur convienne.

Parallèlement aux prestations d’accompagnement, fleurissent également au sein de

ce marché, des conseils destinés à donner aux jeunes des repères, recettes et points de

méthodes, tant psychologiques que pratiques, pour apprendre à « bien s’orienter », à

« faire les bons choix », ou encore à construire « une orientation réussie » et même à

« s’orienter dans l’orientation ».

Ces conseils foisonnent dans les médias : ils sont édités dans des guides, des dossiers

spéciaux et des rubriques dans les revues spécialisées, des brochures et des sites en tout

genre 39 .

Quand on regarde de plus près le contenu de ces documents, il est surprenant de

constater la variété des conseils et des outils de réflexion qui y sont donnés.

On trouve d’abord une quantité de conseils pratiques pour aider à décrypter la

complexité des arcanes du système scolaire afin d’en éviter les « pièges » ou les excès 40 ,

ou encore, dans une optique plus stratégique, pour donner aux lecteurs le moyen de

réussir un parcours d’excellence porteur de débouchés importants 41 .

37 « Après le soutien scolaire, l’orientation devient un marché », La Croix, 27/03/07.

38 Telles que La Maison de l’Orientation, ou l’association Trouver/Créer.

39 Le BIOP participe également à donner ses conseils avec ses Regards Sur… l’orientation scolaire et ses Fiches Conseils.

40 Par exemple, ce sont tous les conseils et points de vue qui existent aujourd’hui face à la question du redoublement, face à celle de l’échec et de la façon d’en tirer parti pour rebondir, ou encore face à la question des réorientations, etc.…

41 Ce sont tous les conseils, par exemple, qui invitent à être stratégique sur les filières ou options à prendre au lycée en vue d’avoir de bons dossiers pour le supérieur ou se laisser ouvertes toutes les possibilités de choix.

24

lycée en vue d’avoir de bons dossiers pour le supérieur ou se laisser ouvertes toutes les

www.biop.ccip.fr

Mais on trouve aussi des conseils plus psychologiques qui mettent l’accent sur

l’importance de la connaissance de soi et de son profil, ou encore l’importance d’éviter les

préjugés 42 et les idées toutes faites 43 en orientation. Parmi les conseils psychologiques,

on en trouve certains à visée plus existentialiste qui visent à apprendre aux élèves à

surmonter leurs craintes face à l’orientation 44 et à développer leur confiance en eux, ou

bien qui louent l’importance de suivre ses aspirations profondes, de ne pas passer à côté

de son désir ou encore de donner du sens à ses choix.

Souvent, les registres pratiques, pragmatiques et psychologiques se superposent,

donnant lieu à de véritables manuels de l’orientation, dans lesquels les lecteurs sont

invités à apprendre à s’orienter.

Plus récemment, ce sont même les parents qui sont devenus la cible de ce marché,

avec des ouvrages ou manuels visant à leur expliquer le système d’orientation, tout en

leur donnant des conseils pour se positionner auprès de leurs enfants, savoir identifier

leurs potentiels, leur donner confiance en eux et les accompagner dans leurs diverses

démarches tout en évitant de les influencer.

3. Un marché de l’orientation désorientant et inégalitaire

Malgré la grande part faite au bon sens dans les conseils que l’on trouve dans ces

manuels, il n’en reste pas moins que leur profusion, leur diversité, ainsi que les

contradictions qu’ils recèlent parfois, font du marché du conseil en orientation un espace

quelque peu cacophonique.

Les conseils vont en effet dans tous les sens, et à l’initiative de tout un chacun,

participant sans le vouloir à complexifier l’orientation.

De fait, comment s’y retrouver face à des conseils qui, selon le parti pris du magazine

ou de l’auteur, loue d’un côté l’importance de savoir tirer parti d’une décision de

redoublement pour solidifier ses connaissances, tandis que de l’autre côté sont pointés

du doigt les méfaits du redoublement à la française en termes de motivation et de

confiance en soi ? Ou encore, comment se positionner, quand on est un parent ou un

jeune qui se pose des questions sur ses choix d’avenir, face à un article 45 qui présente

des parcours professionnels atypiques censés être révélateurs du dilemme susceptible

42 Comme ceux existant sur les filières professionnelles, ou sur l’alternance.

43 Comme par exemple l’idée qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise orientation mais une ou plusieurs orientations qui nous conviennent, que les choix d’orientation ne sont pas définitifs, que les résultats scolaires ne font pas tout et qu’il faut croire en son potentiel, etc.…

44 Ce sont les conseils qui visent à dédramatiser les enjeux associés à l’orientation, qui évoquent l’importance de savoir prendre son temps, de suivre son intuition et de se faire confiance, ou encore de comprendre que la vie est aussi faite d’opportunités et de hasards,….

45 « Entre accomplissement personnel et sécurité professionnelle », Panorama , n°1, 2008.

de hasards,…. 4 5 « Entre accomplissement personnel et sécurité professionnelle », Panorama , n°1, 2008.

25

www.biop.ccip.fr

d’exister entre le choix d’un métier-passion et le choix raisonnable d’un métier offrant avant tout une sécurité professionnelle ? Cette cacophonie des discours est d’autant plus néfaste qu’elle s’adresse à une population qui n’est pas homogène en termes de capacités cognitives à se repérer dans le flot des conseils donnés, accroissant ainsi les inégalités face à l’orientation. De fait, pour les familles les moins instruites et les plus influençables, il est inévitablement plus difficile d’apprendre à discerner ce qui est bon pour elles et leurs enfants dans un marché aussi disparate. Ainsi, outre le fait que l’aide payante à l’orientation personnalisée constitue en elle- même un facteur aggravant « l’orientation à deux vitesses » et donc l’inégalité des chances, la marchandisation de conseils pour apprendre à s’orienter, aussi judicieux soient-ils, tend à renforcer cette inégalité en rendant l’orientation plus confuse pour les plus démunis.

26

soient-ils, tend à renforcer cette inégalité en rendant l’orientation plus confuse pour les plus démunis. 26

www.biop.ccip.fr

II. Les choix d’orientation : un sujet complexe pour les jeunes 46

A/ Faire des choix : une démarche difficile

1. Les choix de vie : une notion compliquée à l’adolescence

Avant même la question des choix d’orientation, la notion de « choix dans la vie »

évoque déjà pour les jeunes encore scolarisés une question d’ordre existentiel vis-à-vis à

de laquelle il n’est pas facile de se situer, parce qu’elle renvoie à des questionnements

d’adultes. Elle n’évoque d’ailleurs pas les mêmes choses pour tous.

Une notion qui n’existe qu’à travers l’expérience scolaire pour certains :

Pour ceux qui sont encore trop jeunes pour prendre du recul ou qui n’ont pas été

confrontés à suffisamment d’expériences en dehors de l’école, la question du choix est

spontanément rattachée à l’orientation scolaire et n’existe qu’au travers des choix de

filières ou d’études :

« [Choisir dans la vie c’est] privilégier une voie plutôt qu’une autre, parmi plusieurs possibilités » (Alexandre, 18 ans, intègre une classe préparatoire en Physique Technologie Sciences de l’Ingénieur)

« Les choix, c’est un gros dilemme. Moi j’aime bien toucher à tout, j’ai toujours fait des trucs généraux et quand j’ai dû m’orienter vers la physique, ça a été un gros dilemme. Choisir, me spécialiser, c’est difficile pour moi ; Je n’aime pas choisir. J’aime avoir toutes les possibilités » (Audrey, 20 ans, passe en 2 ème année de DUT De Gestion des entreprises et des Administrations)

« Les choix… moi j’ai eu la chance d’avoir eu le choix dans mes études. J’ai toujours eu la liberté de pouvoir faire mes choix. Tout le monde n’a pas cette chance parce que cela nécessite des parents qui soutiennent moralement et financièrement » (Benjamin, 23 ans, intègre une formation en production audiovisuelle)

46 Le chapitre qui suit est tiré d’une enquête par entretiens qualitatifs réalisés en face à face auprès de douze jeunes âgés entre 15 et 24 ans, garçons et filles, ayant réalisé un bilan d’orientation au BIOP en 2007. Si les filières générales sont surreprésentées dans cet échantillon, cela est dû à la particularité du type d’apprentissage dans les filières professionnelles. Les jeunes ayant emprunté ces filières se sont en effet montrés moins disponibles pour notre enquête. Il nous a donc été difficile d’obtenir un entretien avec eux dans la mesure où une grande partie d’entre eux étaient, soit déjà rentrés dans la vie active entre temps, soit en stage ou en entreprise au moment de l’enquête. Malgré tout, cette étude s’appuie sur l’ensemble des témoignages de jeunes recueillis depuis deux ans par le BIOP (Etude 2006 et étude 2007), ce qui représente au total 44 entretiens à partir desquels nous avons pu dégager suffisamment d’informations concernant l’orientation des jeunes qui ont pris la voie du lycée professionnel.

suffisamment d’informations concernant l’orientation des jeunes qui ont pris la voie du lycée professionnel. 27

27

www.biop.ccip.fr

Une notion à double tranchant pour d’autres : entre quête de liberté et prise de

risques difficile

Pour ceux qui ont pris plus de recul sur ce qu’impliquent les choix à faire dans une

vie, les points de vue renvoient à deux types d’attitudes.

D’une part, on trouve des jeunes qui apprécient surtout la liberté que procure le

fait de pouvoir faire ses propres choix de vie :

« C’est important de faire des choix, pour dire notre avis. C’est la liberté de choisir » (Morgane, 16 ans, redouble sa 2nde générale et technologique)

« Choisir cela fait partie intégrante de la vie… et du travail… avoir le choix, la liberté de prendre des décisions, c’est très important. Le choix, c’est la liberté » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

Et d’autre part, on trouve des jeunes qui perçoivent plutôt les enjeux peu faciles

de la question. Ces jeunes ont en effet conscience que choisir engage une personne,

implique une responsabilité et comporte des risques :

« Faire des choix, c’est ce qui va nous définir. C’est important parce que

c’est difficile de revenir en arrière. Et pour les plus importants, c’est vraiment une prise de tête » (Marion B., 17 ans, rentre en classe

préparatoire commerciale)

« Faire un choix, c’est un engagement, comme le fait de figer un avenir.

Dans le présent, on a beaucoup de possibilités et le choix détruit l’alternative, il trace une ligne droite dans l’avenir… Quand j’étais plus jeune, le choix ça me faisait penser à l’irréversibilité. Je n’ai jamais aimé les choix (…) petit à petit on essaie de se responsabiliser, y compris dans son orientation » (Julien, 20 ans, intègre une école de commerce)

« Choisir,

donner…. C’est prendre une sorte de risque. Moi je suis très indécise, je

prends à cœur tout terminale littéraire)

passe en

va

c’est

s’engager,

ce

se

lancer,

j’ai

à

sans savoir

trop

ce

que

ça

que

choisir » (Rose, 17 ans,

« Un choix, c’est ce qui peut décider de tout, ça peut engager beaucoup de choses. A partir de ce choix, ça peut décider du reste dans la vie » (Guillaume, 16 ans, passe en 1 ère scientifique)

Mais quelles que soient les attitudes face à la dimension existentielle du choix, les

jeunes ont en revanche une conscience aigüe de la difficile responsabilité qu’implique

pour eux le fait de choisir leur orientation.

28

une conscience aigüe de la difficile responsabilité qu’implique pour eux le fait de choisir leur orientation.

www.biop.ccip.fr

2. Les choix d’orientation : une responsabilité qui s’impose trop tôt et

sans préparation

L’étude réalisée par le BIOP en 2006 47 a montré que les jeunes 48 scolarisés

accordent une grande importance à leur orientation. Ils l’investissent fortement, et lui

attribuent souvent des enjeux compliqués et stressants, comme déjà celui de « ne pas la

rater ».

En ce qui concerne les choix d’orientation, ils représentent pour les jeunes tout ce

qui les confronte concrètement et quotidiennement à la difficulté de leur orientation. Non

seulement les choix d’orientation sont au cœur des principales questions que les jeunes

se posent vis à vis de leur devenir, ainsi que des premiers risques auxquels ils se

retrouvent confrontés durant leur scolarité, mais encore ils s’inscrivent dans des

procédures et des paliers d’orientation qui s’imposent très tôt à eux sans qu’ils y aient

été préparés 49 .

L’écart perçu entre ce qui leur est demandé dans le système scolaire et les

moyens mis en œuvre pour les aider à choisir :

Les choix d’orientation font partie intégrante de la scolarité : ils imprègnent très

vite le quotidien scolaire à partir de la 4 ème /3 ème tout en participant à en dessiner les

contours et les rythmes, sans pour autant faire l’objet d’une éducation véritable. Or, les

choix d’orientation renvoient à des hésitations, des arbitrages, des renoncements et des

craintes intrinsèques à toute prise de décision importante. Or, cela est d’autant plus

difficile pour les élèves, qu’ils sont des adolescents, c’est-à-dire des personnes en

devenir, pour qui le libre arbitre et les responsabilités sont encore largement à découvrir

et à conquérir.

Beaucoup perçoivent cet écart entre ce qui leur est demandé, l’âge auquel cela

leur est demandé et les moyens mis en œuvre pour les aider :

« A l’école, c’est scolaire. On nous donne des connaissances absurdes et inutiles… et pour les choix à faire, ça nous tombe dessus comme ça, alors qu’il y a trop de choix et qu’on est trop jeune pour pouvoir les faire ! » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

« Les choix à l’école, c’est un peu n’importe quoi ! Cela n’arrête pas et en même temps, on ne t’aide pas à faire ces choix. Quand, à l’école, tu as un

47 « Les jeunes et leur orientation : points de vue et témoignages », juin 2006, BIOP.

48 Nous ne parlons évidemment pas ici des jeunes en décrochage scolaire, pour qui l’école ne représente souvent pas grand-chose et que l’institution a du mal à cadrer et insérer.

49 Voir à ce propos l’étude du BIOP réalisée en 2007 : « Les errances de l’orientation scolaire : un recueil de témoignages pour une vision de l’orientation à construire », dans laquelle les jeunes sont unanimement critiques sur le manque de préparation aux choix d’orientation à l’école.

laquelle les jeunes sont unanimement critiques sur le manque de préparation aux choix d’orientation à l’école.

29

www.biop.ccip.fr

jeune mec qui vient te parler des formations, on n’a pas envie de l’écouter… et pour l’orientation, il n’y a vraiment rien : on te donne trois fiches au CDI et puis c’est tout. Déjà, en terminale, tu as 17 ans, tu n’as pas encore passé ton baccalauréat, alors cela te dépasse ! Tu ne te sens pas vraiment concerné ! » (Benjamin, 23 ans, intègre une formation en production audiovisuelle)

Ces témoignages sont en effet révélateurs d’un certain paradoxe dans la façon

avec laquelle l’école met les choix d’orientation au cœur de son fonctionnement sans

pour autant tenir compte des difficultés que cela comporte à l’âge de l’adolescence et de

l’insouciance. Et ils sont corrélativement révélateurs de la faillite du projet d’éducation à

l’orientation. Certains élèves, dans leurs critiques, mettent d’ailleurs en cause les

faiblesses de l’éducation à l’orientation, sans même le savoir :

« Au lycée, on te dit tout le temps « Choisis ! Choisis ! », alors que l’on ne t’en donne pas les moyens… dans mon lycée, ils nous disaient « ce n’est pas bien de ne pas savoir quoi faire plus tard. Dépêche-toi de choisir ! ». Mais ils ne nous aidaient pas à savoir comment faire !… pour les démarches, les tests, la découverte des métiers [souligné par nous] » (Marion B., 17 ans, rentre en classe préparatoire commerciale)

Comme le dit si bien Marion, apprendre à choisir passe par une connaissance des

procédures et des formations, de sa personnalité et des métiers. En ce qui concerne

l’aide à la connaissance de soi, l’étude du BIOP de 2006 avait déjà révélé que les jeunes

ayant éprouvé le besoin de faire un bilan d’orientation personnalisé, s’étonnaient avec le

recul du manque de préparation, à l’école, à la dimension « psychologique » de

l’orientation 50 .

Le sentiment que l’école ne prépare pas assez à la réalité de la vie active :

En ce qui concerne la découverte des métiers, il s’avère que les jeunes, dans leur

grande majorité, ont une connaissance très restreinte des métiers. Cette connaissance se

résume à ce qu’ils voient de leur entourage et des stéréotypes sociaux véhiculées par les

médias (le plombier, l’infirmière, le médecin, l’avocate…).

Pour certains, cette connaissance s’est élargie à partir du moment où ils ont

entamé un bilan d’orientation personnalisé :

50 Pour rappel, les témoignages de ces jeunes étaient en effet assez éloquents : « c’est une démarche difficile, on a beau glaner des informations par-ci par-là, mais en fait on ne sait pas ce que ce sera… pour savoir il faut se mettre en situation, il faut se poser des questions… bien sûr il y a des gens qui n’ont pas besoin de se poser des questions, mais moi si, je m’en suis posé plein… et dans ce cas-là, c’est difficile de se chercher pour savoir ce que l’on aime vraiment. A à l’école on ne nous apprend pas à faire ça, donc ce n’est pas évident » (Fille, 19 ans, DUT). Ou encore, « [A l’école], on ne nous incite pas à penser sur soi, on nous balance des infos mais sans nous apprendre à se poser les bonnes questions… les infos on en a plein, trop même, mais si on ne se connaît pas, on ne peut pas savoir ce qu’elles veulent dire pour nous… Le vrai problème de l’orientation c’est de se connaître… Et c’est pour ça qu’il faut un suivi personnalisé, pour apprendre à se poser les vraies questions, celles qu’on ne voulait pas voir » (Garçon, 21 ans, DEUG).

30

pour apprendre à se poser les vraies questions, celles qu’on ne voulait pas voir » (Garçon,

www.biop.ccip.fr

« [A l’école], moi, je me disais « c’est fou ! Il y a des milliards de métiers qui doivent me correspondre et on ne m’en parle pas d’un seul ! » Au BIOP, c’est la première fois que je voyais autant de noms de métiers de ma vie ! A 23 ans ! » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

De fait, pour les plus critiques, le système scolaire est loin de favoriser une

appréhension fine et complète des métiers qui existent. Plus encore, selon certains, il se

cantonne à n’informer que sur les métiers « classiques », participant ainsi à

« déconnecter » l’école de la réalité du monde du travail 51 :

« Il y a tellement de métiers que l’on ne connaît pas au lycée. On n’est pas assez renseigné. Après on s’étonne que les élèves n’arrivent pas à choisir » (Rose, 17 ans, passe en terminale littéraire)

« Si je suis venue au BIOP, c’est parce que mes parents m’ont conseillé

d’aller voir une vraie conseillère d’orientation pour découvrir le métier que je pourrais faire,… et pas celle de mon lycée qui n’était pas… vraiment

enfin quand j’étais allée la voir, elle ne m’avait pas aidée du

tout. Elle m’avait fait faire des tests, des jeux avec des gommes, mais elle en tirait des conseils qui n’étaient pas géniaux. C’était du genre éboueur,

ou presque » (Marion C., 15 ans, passe en 2 nde générale option arts plastiques)

bonne[[

]]

« A l’école, c’est trop abstrait, elle ne donne pas une image du métier,

c’est trop encadré… On ne se rend pas du tout compte, à l’école, de ce que ça va être dans la vie active, de tous les métiers possibles qui existent (…) Les CIO ou le CDI, c’est bien parce qu’il y a plein d’informations, mais il faut être motivé pour y aller parce que quand on est jeune, on ne ressent pas le besoin pressent de se renseigner… Et puis je n’ai jamais entendu quelqu’un me dire que les CIO c’était bien… au collège, par exemple, il paraît qu’ils ne parlent que des métiers classiques » (Fabien, 16 ans, interrogé en 2006, 1 ère Sciences et Technologies Tertiaires)

Les choix d’orientation : une injonction scolaire vécue difficilement :

Quoiqu’il en soit, c’est parce que les élèves se sentent mal préparés à leur

orientation, qu’ils ne sont pas partie prenante dans l’enchaînement précoce des

procédures de choix et qu’ils considèrent les choix d’orientation comme faisant partie

d’une injonction répétitive et difficile à vivre à l’école :

« [Faire des choix], je dirais en premier que c’est très compliqué, et puis ça arrive trop tôt… à l’école, c’est tout bête… mais les choix que l’on nous demande à l’école, ça n’arrête pas… en 3 ème c’est choisir entre le général ou le professionnel, après c’est le choix de l’option en 2 nde , puis le choix de la 1 ère et ceux à faire en terminale… donc c’est difficile » (Sophie, 20 ans, 1 ère année d’école d’infirmière).

51 Il est donc à espérer que les nouvelles mesures prises en 2008 pour la mise en place d’un parcours (cette fois ci obligatoire, contrairement à la mise en place d’un module optionnel en 2005) de découverte des métiers et des formations au collège et au lycée, remédiera à ce problème.

optionnel en 2005) de découverte des métiers et des formations au collège et au lycée, remédiera

31

www.biop.ccip.fr

Pour beaucoup de jeunes, les choix d’orientation prennent une place importante et

même pénible dans leur scolarité. Par voir de conséquence, ils en prennent également

une dans leur propre vie.

B/Les choix d’orientation : le temps des premières grandes décisions

Il s’avère que les choix d’orientation correspondent aux premières grandes

décisions que les jeunes ont à prendre pour leur vie. Hormis ceux qui, pour des raisons

relativement extraordinaires, d’ordre familial (séparation des parents, perte d’un parent,

déménagement,…) ou d’ordre personnel (projet de se marier ou de garder ou non un

enfant, problèmes de santé…) sont amenés de façon précoce à prendre des décisions

importantes, les jeunes ne connaissent pas, dans l’ensemble, les doutes liés au choix

avant ceux qui leur sont demandés pour leur orientation.

Tel un rituel social de passage vers la vie adulte 52 , le choix d’orientation

fonctionne comme la première décision à prendre qui mette le jeune en situation de se

projeter afin de construire sa vie future :

c’est à l’école, quand j’ai dû

« Le

1 er

le 1 er choix vraiment… et bien

choisir les différentes sections…» (Sophie, 20 ans, 1 ère année d’infirmière)

« [Mon premier grand choix] c’est celui de l’orientation, c’est là que cela se pose ! » (Marion B., 17 ans, rentre en classe préparatoire commerciale)

« Le plus gros choix que j’ai eu à faire dans ma vie, c’est le choix de ma filière [à la fin de la seconde] » (Guillaume, 16 ans, passe en 1 ère scientifique)

« Les choix d’orientation, c’est parmi les plus grands de ma vie ! (…) Les

choix, ce n’est pas facile du tout, surtout quand on est en 2 nde et que l’on a

16 ans… le plus dur, c’est que l’on a toujours de nouvelles idées, on s’informe, puis en s’informant, on réalise que ce n’est pas bon et il faut retrouver quelque chose d’autre » (Morgane, 16 ans, redouble sa 2 nde générale et technologique)

Mais selon leur histoire, leur niveau de maturité ou leur situation scolaire, les

jeunes sont différemment marqués par les choix d’orientation qu’ils ont eu à faire au

cours de leur parcours.

52 Pour le coach Frank Damée, l’orientation scolaire et professionnelle cristallise la problématique sartrienne de l’angoisse existentielle, dans la mesure où choisir est un acte qui engage la souveraineté, la liberté et la responsabilité de l’être en le confrontant à l’angoisse d’être le seul à pouvoir construire son existence. Franck Damée a développé cette thèse dans un mémoire universitaire en 1993 : « L'Orientation Scolaire et

Professionnelle et la Cristallisation de l'Angoisse Existentielle », dirigé par Bernard Joly de l’Université de Lille

III.

32

et la Cristallisation de l'Angoisse Existentielle », dirigé par Bernard Joly de l’Université de Lille III.

www.biop.ccip.fr

1. Les choix au collège : des choix précoces pour certains

Entre le choix de se diriger très tôt vers un métier et le choix d’affirmer ses vœux

contre l’avis des professeurs :

Quand il n’a pas été subi dans la logique de sélection et de relégation évoquée

dans la partie précédente, le choix charnière a lieu très tôt pour certains, à la fin de la

3 ème , au moment où il a fallu choisir une formation professionnelle et spécialisée destinée

à apprendre un métier :

« Mon choix, ça a été de choisir la vente. Depuis la 4 ème , je savais que je ne voulais pas aller en général… de toute façon, mes profs ils n’auraient pas été d’accord. Donc il a fallu que je pense à un métier, et c’est vrai que j’aime convaincre, donc je pense que j’ai fait le bon choix » (Samy, 16 ans, rentre en 1 ère année de BEP vente action marchande)

Mais ce moment charnière de la 3 ème existe aussi pour ceux qui, compte tenu de la

faiblesse de leur niveau scolaire ou de ce que les professeurs leur conseillent, se

retrouvent confrontés malgré eux à la question précoce du choix entre le général, le

professionnel, le technologique ou le redoublement. Ce palier d’orientation correspond

alors à un moment clé dont ils se souviennent, surtout s’ils ont eu à faire valoir leur

volonté personnelle contre l’avis de leurs professeurs 53 :

« Mes premiers choix, ça a été surtout au lycée… parce qu’au collège, les professeurs ils nous donnent des conseils….parce qu’en 3 ème j’étais une élève moyenne on va dire et je ne savais pas trop quoi faire, mais c’était sûr que je ne voulais pas aller en professionnel ! Mes professeurs, du coup, ils me conseillaient d’aller en technologique. Ils me disaient que cela me correspondrait bien. Mais finalement je n’ai pas voulu donc j’ai choisi le général… donc, finalement, mon 1 er choix ça a été en 3 ème : je n’ai pas écouté les profs, j’ai fait un baccalauréat général et j’ai réussi ! » (Sophie, 20 ans, 1 ère année d’infirmière)

Pour ceux, en revanche, qui se destinent naturellement à la seconde générale et

technologique et pour qui il n’y a pas de contre-indication scolaire, les choix marquants

ont lieu surtout au lycée, en seconde (choix des options, choix de la 1 ère ), puis en

terminale (choix des études supérieures), ou encore au cours des études supérieures

quand une réorientation s’impose et confronte l’étudiant à la réalité de ce qu’il souhaite

faire dans la vie.

53 On comprend les enjeux de ce genre de situation pour un élève de troisième quand on se réfère aux propos du premier chapitre qui fait état du fort risque d’orientation subie en lycée professionnel, dont les filières font encore trop souvent office de filières de relégation, tant dans les logiques réelles de régulation des flux que du point de vue de ce que ressentent eux-mêmes beaucoup d’élèves.

logiques réelles de régulation des flux que du point de vue de ce que ressentent eux-mêmes

33

www.biop.ccip.fr

2.

Les

« casse-tête » souvent dû à la hiérarchisation des filières

choix

d’orientation

au

lycée

général

et

technologique :

un

Au lycée général et technologique, le choix de la 1 ère correspond pour beaucoup à

un moment intense de réflexion, non seulement parce qu’il correspond au lycée à un

premier palier d’orientation décisif, mais surtout parce qu’il s’inscrit dans un système

collectif de représentations 54 qui a tendance à hiérarchiser les filières dans une vision

élitiste des formations.

Une logique de distinction qui valorise encore les filières générales par rapport aux

filières technologiques :

Sans même parler des filières professionnelles, les filières technologiques, bien

que de plus en plus volontairement choisies (notamment la filière des Sciences et

Technologies de la Gestion - STG) ont en effet encore tendance à être dénigrées par

rapport aux filières générales. D’une part, le contenu des formations généralistes a

tendance à être mieux valorisé en termes d’apprentissage ou de « formation de l’esprit »

par toute une partie de la population, et d’autre part le contexte social et économique

invite les jeunes à faire des études de plus en plus longues en vue de mieux s’insérer sur

le marché du travail.

Cela est surtout vrai dans les milieux socioéconomiques supérieurs où les familles

investissent fortement les études longues et généralistes. Or, ces catégories

socioprofessionnelles sont surreprésentées en Ile-de-France, et surtout à Paris d’où

proviennent majoritairement les jeunes interrogés pour cette enquête 55 .

Ainsi, en dehors des élèves qui manifestent déjà des penchants pour un secteur

professionnel ou qui choisissent, en fonction de leurs résultats scolaires, une 1 ère

technologique en connaissance de cause (et avec le soutien de leurs parents), les élèves

qui « risquent », compte tenu de leur résultats scolaires, d’aller malgré eux dans la voie

technologique, peuvent vivre ce palier d’orientation comme une première confrontation

avec la nécessité de prendre au sérieux leurs choix d’orientation :

« Cette année, les profs m’ont placée devant un choix. Moi, je voulais une 1 ère ES. Ils n’ont pas accepté et ils m’ont dit que j’avais le choix entre aller

54 Ces représentations peuvent être relayées tant par les établissements, les professeurs que les parents eux – mêmes, concourant ainsi à influencer les lycéens dans leurs arbitrages. « Valeur du diplôme. Place et rôle dans les parcours scolaires et professionnels », mars 2008.

55 De fait, l’étude du CEREQ déjà mentionnée dans le précédent chapitre (« Valeur du diplôme. Place et rôle dans les parcours scolaires et professionnels », mars 2008), indique que c’est à Paris que les filières générales et technologiques sont les plus fortement demandées à l’issue de la 3 ème (74,4% des collégiens les demandent) par rapport au reste de la France. Cette étude ne précise pas la part des demandes concernant les sections générales (S, ES, L), mais tout indique que ce type de filières est beaucoup plus demandé dans les lycées parisiens qu’ailleurs.

34

ES, L), mais tout indique que ce type de filières est beaucoup plus demandé dans les

www.biop.ccip.fr

en technologique, faire une réorientation en CAP/BEP ou redoubler. J’ai choisi le redoublement pour me laisser une seconde chance… je savais qu’ils ne me laisseraient pas passer et je voulais redoubler, même si ce n’est pas facile parce que je n’avais jamais redoublé… mais ma mère m’a rassurée donc je ne suis pas stressée (…) Ce qui m’a le plus aidée pour le choix de mon redoublement, c’est d’avoir une vision objective. Redoubler, cela donne un an de plus pour réfléchir et mûrir. Mûrir c’est important pour faire ses choix : on a les idées plus nettes, on se rend plus compte de la vie, des métiers, de comment cela se passe dans l’entreprise… parce que le choix le plus important, je pense que c’est celui du passage de la 2 nde à la 1 ère … parce que quand on est dans une 1 ère , on ne peut plus changer de section… c’est vraiment l’année où il faut se décider, c’est une année cruciale » (Morgane, 16 ans, redouble sa 2 nde générale et technologique)

Une logique de distinction au sein même des filières générales qui rend certains

choix plus « naturels » que d’autres :

Plus encore que la hiérarchisation entre le professionnel, le technologique et le

général, il existe, au sein même des filières générales, une hiérarchie plus ou moins

explicite et fortement ancrée dans les couches socioprofessionnelles supérieures 56 , qui

participe à hiérarchiser les choix : la filière scientifique (S) est plutôt considérée comme

la voie d’excellence tant en termes de formation, de niveau que de débouchés, a

contrario de la filière L qui a tendance à être dévalorisée, tandis que la filière économique

et sociale (ES) semble correspondre à un bon compromis entre les deux.

Ainsi pour les lycéens qui sont attirés par la filière L et qui sont sensibles à ces

représentations, le fait de s’y engager peut constituer pour eux un moment

particulièrement difficile d’affirmation personnelle puisqu’il va à l’encontre des discours

ambiants :

« [Mon premier grand choix] ça a été de choisir la section L. J’étais tiraillé entre le discours des gens qui disaient que cela ne servait à rien de faire L, et ma passion. Déjà pour la première langue au collège, j’ai hésité entre l’allemand ou l’anglais, parce que dans les discours, si on prenait allemand, on se retrouvait dans la meilleure classe… Mais bon, j’ai quand même choisi anglais…. Et le choix que j’ai fait en 2 nde d’aller en L, c’était plus important que le choix de ma première langue parce que c’était un choix personnel. Je n’ai jamais aimé les mathématiques, j’aime écrire. (…) C’était un choix important parce qu’il était difficile. Parce qu’en allant en L, on se dit qu’est-ce que je vais faire après ? » (Julien, 20 ans, rentre en 1 ère année d’école de commerce)

« [Même si c’était évident pour moi], la 1 ère L ça a quand même été un choix important… on pousse les gens à faire S parce que ça ouvre plus de

56 Et peut-être même plus fortement ancrée en région parisienne qu’ailleurs. Déjà, au niveau national, les enfants de cadres se retrouvent en grande majorité à obtenir un Baccalauréat S puisqu’ils représentent 42% des baccalauréats de cette section, tandis qu’ils représentent 28% des baccalauréats ES, 29% des baccalauréats L et seulement 11% des baccalauréats technologiques. Ces chiffres sont tirés de : « Les premiers baccalauréats du panel : aspirations, image de soi et choix d’orientation », dans l’étude « Les représentations des élèves du panel 1995, sept ans après leur entrée en sixième. Enquête Jeunes 2002 », Education & Formations, n°72, septembre 2005, p. 139.

leur entrée en sixième. Enquête Jeunes 2002 », Education & Formations , n°72, septembre 2005, p.

35

www.biop.ccip.fr

portes… et dans l’absolu, c’est vrai que mes parents préféraient que je passe en S mais bon, cela ne leur a pas vraiment posé de problème non plus. Moi, je n’étais pas faite pour les sciences et en 2 nde , j’avais pris l’option éco et je n’ai pas trop aimé donc il fallait bien que je choisisse : je n’étais pas faite ni pour les sciences ni pour l’éco, donc j’ai choisi L. (…) En maths, j’étais très moyenne, donc mes profs de seconde m’ont plutôt poussé à faire L car ils savaient que ça serait mieux pour moi. J’adore les Lettres, faire du théâtre, ça me plaît beaucoup… Mais j’ai réfléchi parce que cela n’ouvre pas plus de portes que ça… Aujourd’hui, ça m’inquiète beaucoup. On répète toujours que L ça ne mène à rien… si, à la psycho, mais il n’y a pas de débouchés. On tombe sans cesse sur des gens qui poussent vers S. L est considérée comme le bouche trou de ceux qui ne font rien (…) C’est vrai que dans le lycée privé où j’étais, ils avaient beaucoup d’absentéisme, et les profs disaient tous « L c’est pour ceux qui ne veulent pas travailler » » (Rose, 17 ans, passe en terminale littéraire).

A l’inverse, pour les lycéens qui apprécient ou réussissent dans les matières

générales relevant des 1ères scientifique ou économique et sociale, le choix d’une de ces

deux filières se fait d’autant plus naturellement qu’elles sont valorisées, surtout en ce qui

concerne la filière scientifique. Ces jeunes qui, le plus souvent, continuent dans des voies

généralistes et/ou reconnues après leur baccalauréat, ont d’ailleurs l’impression qu’ils

n’ont jamais eu vraiment à choisir parce que tout s’enchaînait « logiquement ».

Pour les très bons élèves, cet enchaînement est surtout dû aux possibilités que

leur offrent leurs résultats scolaires. Ils n’ont alors pas le sentiment de « choisir » parce

qu’ils sont portés par leur réussite scolaire et les parcours d’excellence qui lui sont

associés.

C’est le cas de Romain 57 , qui a toujours eu de bonnes notes et qui, même si il

aimait le français, a choisi la filière scientifique suivi d’une classe préparatoire en

mathématiques, parce que c’était pour lui un « choix naturel » qui s’est imposé à lui

comme une évidence. Même si cela ne correspond pas à un projet professionnel (il sait

déjà qu’il ne veut pas devenir ingénieur 58 ), tout l’a poussé à prendre cette voie : ses

résultats, les débouchés et les possibilités que permet cette filière, mais également les

encouragements de sa famille et de ses professeurs.

Ou encore c’est le cas d’Alexandre :

« Je n’ai pas eu vraiment la possibilité de choisir. Dans mon lycée, la voie privilégiée c’était les sciences de l’ingénieur. Tous ceux qui étaient bons en maths étaient plutôt poussés à aller dans ces classes. Pour mon choix d’option en seconde et en 1 ère , c’était une évidence de prendre sciences de l’ingénieur. Donc je n’ai pas vraiment eu à choisir car j’étais bon en maths et puis je n’aimais pas beaucoup rédiger ; ça n’a pas été une grande décision. (…) Choisir une prépa, c’était dans la continuité logique… C’était

57 Interrogé pour l’étude 2007.

58 En ce qui concerne les élèves qui choisissent S dans cette optique, on peut en effet noter que, ce n’est souvent pas, paradoxalement dans le but de rentrer dans des professions scientifiques, contrairement à ce que suppose le fait d’avoir fait S.

36

dans le but de rentrer dans des professions scientifiques, contrairement à ce que suppose le fait

www.biop.ccip.fr

ce qui m’apportait le plus de chances d’obtenir une bonne école d’ingénieurs. Mais là j’ai quand même hésité entre une école de commerce et une école d’ingénieurs. J’en ai beaucoup parlé à mon entourage et on m’a dit qu’ingénieur c’était plus généraliste, plus poussé. Cela donne des connaissances concrètes qui vont nous servir. Et ce que j’ai retenu, c’est que dans les écoles de commerce, c’est du blabla. Donc je pense qu’une école d’ingénieur ça me sera plus utile comme formation » (Alexandre, 18 ans, intègre une classe préparatoire en Physique Technologie et Sciences de l’Ingénieur)

Pour d’autres élèves encore, qui n’ont aucune idée de ce qu’ils souhaitent faire et

qui n’ont pas les mêmes facilités scolaires, notamment en mathématiques ou en

physique, les choix s’enchaînent rationnellement par élimination stratégique. S’ils ont le

sentiment de ne pas avoir vraiment choisi, c’est que leur parcours est tissé de façon à

l’optimiser à partir de ce qu’ils savent ne pas vouloir ni ne pas pouvoir faire. Dans ce cas,

la filière économique et sociale est souvent perçue comme un bon compromis qui a le

mérite d’offrir un large éventail de possibilités après le baccalauréat :

« Je n’ai jamais beaucoup choisi. Je ne sais d’ailleurs toujours pas ce que je veux faire. Aujourd’hui, j’ai choisi une prépa commerce parce que c’est la suite logique de ES. Et puis je vais voir après ce que je vais choisir (…) En 3 ème , j’étais une élève moyenne, voire assez bonne, donc je n’avais pas de problème de passage pour aller en 2 nde générale. Et pour l’option, c’était facile, cela n’a pas vraiment été un choix, parce que dans mon lycée, on valorisait beaucoup les options générales. Donc j’ai choisi par élimination ; Je n’aimais pas la physique donc je savais que je n’irai pas en 1 ère S. Je n’avais pas d’intérêt pour L… donc j’ai été obligée de prendre option éco pour pouvoir continuer en ES après (…) c’était pour me laisser un large choix de possibilités. Comme je ne pouvais pas aller en S parce que j’aurais trop galéré, il ne me restait que ES » (Marion B., 17 ans, rentre en classe préparatoire commerciale)

3. Le supérieur : le moment des « vrais » choix pour certains

Il s’avère, et l’échec massif dans les premières années d’études à l’université le

montre, que beaucoup de lycéens s’engagent dans des études après le baccalauréat sans

pour autant avoir de projet personnel ou professionnel précis.

Des choix qui procèdent par tâtonnements et réorientations…

Ainsi, à moins qu’un projet professionnel ou une vocation ne se soient dessinés

directement après le baccalauréat, les études supérieures sont souvent l’occasion de

mûrir et de poser des choix qui sont perçus comme des vrais choix, car enfin personnels

ou engageants. Ces choix donnent d’ailleurs souvent lieu à des ajustements dans

l’orientation, quand ce ne sont pas des réorientations :

donnent d’ailleurs souvent lieu à des ajustements dans l’orientation, quand ce ne sont pas des réorientations

37

www.biop.ccip.fr

C’est le cas de Chloé qui a très vite su qu’elle avait un profil artistique mais qui a

mis du temps à trouver sa « vraie » voie :

« Un jour, j’ai pris des cours de peinture, ça me plaisait vraiment et là, je sentais mon talent en moi, mon « plus » par rapport à la majorité des gens qui ne pouvaient pas faire ça… c’est des petits trucs qui m’ont montré que je pouvais aller dans cette voie sans problème. J’ai trouvé ce pour quoi j’étais faite à ce moment-là… Et donc après le baccalauréat, j’ai choisi la photo pour la création d’images. (…) La photo, j’ai choisi ça au feeling, mais en fait, j’avais besoin de plus de créativité, d’imagination… maintenant, maquilleuse, c’est vraiment moi… C’est pour ça que se tromper, ce n’est pas grave, surtout quand on est déjà dans le bon secteur » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

Mais c’est aussi le cas d’Alexandre qui après avoir poursuivi des études d’histoire

jusqu’en Master I s’est réorienté vers une formation professionnelle en production

audiovisuelle, suite à un bilan d’orientation mené au BIOP. Il considère ce choix comme

étant le premier « vrai choix » de son parcours :

« Le premier vrai choix que j’ai fait… au sens d’un choix réel, c’est cette année, quand j’ai décidé d’arrêter la fac et de faire de la production audiovisuelle. (…) Avant, c’était souvent des faux choix… par exemple pour mon Master de recherche, j’ai été influencé par mon entourage, par mon beau-père (…) J’étais dans le généraliste, j’avais de bonnes notes… donc on se laisse porter. Il n’y a pas de problème de choix. Le plus important c’est quand arrive le choix du métier, plus tard, après le baccalauréat » (Benjamin, 23 ans, intègre une formation en production audiovisuelle)

… Aux choix qui permettent à l’étudiant de s’affirmer face aux désirs parentaux :

Pour les étudiants qui ont été amenés à suivre une voie pour satisfaire ou ne pas

décevoir les ambitions de leur entourage (famille, parents,…), choisir de se réorienter est

vécu comme un acte d’autant plus important et libérateur qu’il est susceptible d’aller à

l’encontre des idéaux familiaux. C’est le cas de Jean-Guillaume 59 qui, porté par un milieu

social et amical ayant des préjugés vis-à-vis des études courtes, avait choisi de faire des

études longues en faculté d’économie, sans pour autant être motivé. Ce n’est qu’à partir

du moment où il a réalisé qu’il préférait faire un BTS en Management des Unités

Commerciales (MUC) en alternance et qu’il a osé faire ce choix en allant à l’encontre des

ambitions de son entourage, qu’il s’est senti libéré et plus mature.

Il ressort de l’ensemble de ces témoignages que les choix d’orientation qui

marquent les jeunes correspondent à ceux qui leur ont permis d’exprimer pour la

première fois leur désir ou leur volonté personnels. Le plus souvent, cela coïncide avec le

moment où un métier est choisi, comme le mentionne Benjamin ci-dessus, ou comme le

59 Interrogé pour l’étude 2006.

38

où un métier est choisi, comme le mentionne Benjamin ci-dessus, ou comme le 5 9 Interrogé

www.biop.ccip.fr

dit encore Marion qui a choisi de rentrer en 2 nde générale option arts plastiques avec pour

objectif de devenir graphiste : « Mon premier grand choix, ça a été cette année…. quand

j’ai choisi un métier ».

Mais cela n’est pas toujours le cas, comme on l’a vu plus haut avec Sophie qui,

bien qu’elle ait fait un choix professionnel depuis, a été très marquée par son choix en fin

de 3 ème parce qu’il affirmait sa volonté contre l’avis de ses professeurs.

Ainsi, quelle que soit la nature scolaire ou professionnelle des choix qui sont faits,

et quel que soit l’âge où ils sont faits, c’est surtout le caractère personnellement

marquant du choix d’orientation qui est considéré comme le premier indicateur d’un

« vrai » ou d’un « grand » choix. L’aspect personnel des choix est même le premier

critère qui compte aux yeux des jeunes dans leur orientation.

C/ Ce qui fait un « bon choix » d’orientation : point de vue des jeunes

1. Un « bon choix » d’orientation est avant tout un choix personnel

Les jeunes accordent une grande importance au fait de pouvoir faire des choix qui

soient personnels. En cela, ils s’inscrivent pleinement dans l’esprit individualiste propre à

nos sociétés, lequel met en avant le fait, pour les individus, de pouvoir choisir et diriger

leur vie comme ils l’entendent sur la base de la recherche d’un épanouissement

personnel. C’est d’ailleurs cette montée de l’esprit individualiste qui est à l’origine du

projet de l’éducation à l’orientation.

Mais que signifie concrètement pour les jeunes le fait de pouvoir faire des choix

d’orientation personnels ?

Un choix personnel est un choix qui ne subit aucune influence extérieure :

Pour eux, cela correspond au besoin de ne pas être « influencés » par leur

entourage ou leur environnement, afin de pouvoir choisir librement une voie qui

corresponde à une démarche personnelle et qui permette de faire un premier pas vers

l’autonomie :

« Pour que ce soit un bon choix, il faut qu’il soit personnel. On peut prendre des conseils, mais il ne faut pas qu’ils influencent trop ton choix, comme une emprise sur toi… les conseils c’est bien quand cela reste une aide à la découverte. Aujourd’hui, je distingue ceux qui sont amenés à faire des choix qui sont pris de manière personnelle, qui sont issus d’une réelle réflexion personnelle, d’une réelle démarche personnelle, de ceux qui suivent le courant. Par exemple, pour moi, le passage de la prépa à la fac

réelle démarche personnelle, de ceux qui suivent le courant. Par exemple, pour moi, le passage de

39

www.biop.ccip.fr

]] C’est peut-

être aussi que je n’ai pas voulu me poser de questions avant, cela ne me disait rien… C’est assez compliqué de choisir sa voie, et surtout quand on a 20 ans, on n’a pas envie d’y penser… On est trop jeune. Moi, j’ai l’impression de n’être adulte que depuis cette année, de pouvoir me faire une réflexion personnelle, construite, d’avoir un regard plus proche du réel sur les gens, sur la vie, sur les choix…. Avant, je n’avais pas envie de me les poser » (Benjamin, 23 ans, intègre une formation en production

audiovisuelle)

d’histoire, c’était pareil qu’un passage du CE2 au CM1 ![[

« Dans l’absolu, ce qui compte le plus dans un « bon » choix d’orientation,

c’est que ce soit celui de la personne et pas celui de l’entourage. Parce que si on se trompe, on risque d’en vouloir à l’entourage » (Marion B., 17 ans, rentre en classe préparatoire commerciale)

Les risques perçus d’une orientation « sous influence » :

Ne pas être influencé, tant par l’entourage (famille, parents, amis) que par les

professeurs, renvoie chez les jeunes à l’idée que si un choix n’est pas libre et ne provient

pas d’une motivation personnelle, cela risque de conduire à un échec scolaire, personnel

ou professionnel :

« Quand on est influencé, on risque de ne pas faire son choix à soi et cela

peut être mauvais pour la suite… et quand on est jeune, il y plein d’influences négatives autour de nous : le cadre scolaire avec le conseil de classe, les parents qui prennent les mauvais choix pour leurs enfants, les parents qui influencent indirectement, les conseillers dans les CIO qui influencent aussi… Bon, il faut quand même prendre des conseils pour s’orienter dans ce qui nous correspond vraiment… il faut quand même rester raisonnable… mais il faut que cela soit personnel » (Chloé, 24 ans,

rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

Pour les jeunes qui ont grandi dans un environnement familial les encourageant à

choisir par eux-mêmes et pour eux-mêmes ce qu’ils avaient envie de faire, quel que soit

le type de formation souhaitée, cette liberté est considérée comme une chance

importante favorisant l’élaboration des choix :

« Les choix c’est surtout la liberté, avoir le droit de choisir ce que l’on veut et faire ce que l’on veut… et dans les études, il vaut mieux que ce ne soit pas imposé… parce que quand un choix est imposé, ça risque de ne rien donner de bon. Moi, j’ai eu la chance d’avoir des parents qui me laissent libres par rapport à mes choix. Je n’ai pas des parents qui me disent ce qu’ils veulent ou qui m’influencent » (Sophie, 20 ans, 1 ère année d’infirmière)

« Mes parents m’ont laissée la possibilité de choisir mes études librement.

Après le baccalauréat, j’ai choisi une prépa d’Arts Appliqués. C’était en totale liberté, je n’ai pas été influencée par ma famille. C’est super important d’avoir ça » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

40

d’avoir ça » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 è m e année d’une école en

www.biop.ccip.fr

Pour d’autres enfin, qui sont peu sûrs d’eux sur le plan scolaire et/ou personnel, le

risque d’être influencé est accompagné d’une forte crainte de subir une orientation non

désirée ou d’être mal conseillés au moment d’un choix important :

« J’ai peur d’arriver à la fin de la 1 ère ou en terminale sans idée… J’ai peur qu’on choisisse quelque chose d’office, à ma place… ou alors, si je n’ai pas d’idée, il faudrait que je me tourne vers quelqu’un et j’ai peur qu’on m’aide à trouver quelque chose et que ce ne soit pas vraiment ce qu’il me faut » (Guillaume, 16 ans, passe en 1 ère scientifique)

2. Un « bon choix » est un choix réfléchi :

Réfléchir et se poser des questions :

Pour qu’un choix puisse être personnel, il existe un autre critère important mis en

avant par les jeunes qui ont avancé dans leur orientation ou qui ont trouvé leur voie :

celui de la réflexion. Un « bon choix » est un choix qui a été pris au sérieux et qui est le

fruit d’une réflexion personnelle ayant permis de se poser toute une série de

questions 60 :

« Un choix, c’est avant tout personnel, surtout si c’est pour soi. Et puis cela met en jeu plusieurs alternatives, donc un choix, cela doit être réfléchi » (Benjamin, 23 ans, intègre une formation en production audiovisuelle)

« Quand tu choisis ton métier, il ne faut quand même pas faire n’importe quoi parce que ton avenir, il dépend beaucoup de ça. Donc il faut être un minimum sérieux. Moi, j’ai voulu réfléchir pour être sûr que je n’allais pas aller droit dans le mur … comme certains qui pensent même pas à ça… ils s’en fichent en fait, et après ils râlent parce qu’ils se retrouvent n’importe où ! » (Samy, 16 ans, rentre en 1 ère année de BEP vente action marchande)

« L’important c’est de se connaître et de ne pas être perdu dans sa tête. Il faut réfléchir, être mûr, se poser les bonnes questions… être lucide, logique…» (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

Pour ceux qui ont mené une réflexion approfondie, ces questions renvoient à la

connaissance de soi, c’est-à-dire de ses envies, de ses capacités et de ses compétences,

à la connaissance des formations et des métiers, et à la mise en correspondance des

deux. Par ailleurs, la réflexion doit permettre de se projeter avec objectivité afin de

s’imaginer concrètement dans les activités susceptibles de convenir le mieux possible :

60 Voir à ce propos l’étude du BIOP de 2006 : « Les jeunes et leur orientation : points de vue et témoignages », dans laquelle il est mis en évidence que l’orientation est avant tout un processus de réflexion et de maturation. De fait, les jeunes qui ont fait appel à un soutien extérieur pour trouver leur voie (notamment en menant un bilan d’orientation au BIOP), disent avoir réussi à s’orienter à partir du moment où ils se sont mis à réfléchir et à se poser les « bonnes questions ».

à s’orienter à partir du moment où ils se sont mis à réfléchir et à se

41

www.biop.ccip.fr

« Il faut se poser des questions par rapport à ce que l’on aime, ses intérêts et surtout par rapport à ce que l’on a envie de faire toute la journée… être clair dans sa tête. (…) Il faut trouver le domaine où l’on est doué, entre guillemets, et faire des passerelles entre les compétences et les métiers… il faut regarder son niveau, ce qu’on veut donner comme investissement dans ses études, ce qu’on aime comme secteur et voir ses capacités… en même temps, il ne faut pas partir dans un irréalisme. Pour moi, il y a une différence entre des choix lucides et des choix impossibles. (…) Et puis, il faut se poser des questions concrètes : est-ce que je veux travailler en groupe ou tout seul, debout ou assis toute la journée… c’est important aussi de savoir son tempérament, comment on veut travailler et le genre de personnes avec qui on veut travailler (…) Les choix, il faut les faire avec lucidité, réfléchir sur ce qui t’intéresse et qui te motiverait toute la journée. Il faut s’imaginer faire les choses toute la journée pour savoir si ça irait » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

Des attitudes différentes face à la démarche réflexive : entre évidence et anxiété

Même si la plupart des jeunes savent ou sentent, à leur manière, que la réflexion

et la projection font partie intégrante de leur orientation présente ou à venir, tous n’ont

pourtant pas la même attitude face à cette question. Selon leur peur de se projeter (et

donc de grandir) ou pas, ou encore selon leur peur de l’avenir ou pas, les jeunes

n’éprouvent pas les mêmes craintes.

Pour certains, elles ne constituent pas quelque chose d’anxiogène ; c’est comme si

ils savaient depuis toujours qu’ils seraient amenés à réfléchir sérieusement à leur

orientation, ou encore qu’ils le découvriraient au fur et à mesure, mais sans pour autant

s’en faire. Cette tranquillité favorise notamment chez ces jeunes une vision à long terme

de leur orientation : quand ils se sentent prêts à prendre une décision engageante, ils

envisagent alors les conséquences de leurs choix, réfléchissent aux conditions de travail

et au mode de vie que cela supposera pour eux, aux concessions qu’ils seront amenés à

devoir faire, etc…

C’est le cas de Marion C. qui, bien qu’elle soit encore jeune, est entourée d’une

famille où tout le monde parle très facilement de son métier et du monde du travail. De

fait, Marion s’est mise naturellement à réfléchir à son avenir et à se projeter au moment

où elle a senti que c’était important :

« Auparavant, je ne me préoccupais pas des métiers que je voulais faire plus tard ; j’allais à l’école pour travailler. Je préférais profiter de l’instant présent. Cette année, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête et que je pense à l’avenir (…) Je réfléchis beaucoup à plus tard, si je vivrai dans un appartement ou pas, si je ferai des études, si l’argent ça comptera beaucoup pour moi ou non… et puis à la question des vacances, enfin des congés (…) [Ma vie future], j’y pense depuis cette année… j’y pensais déjà petite mais pas précisément … enfin je m’imaginais dans une maison avec une famille [Rires]… c’était des trucs de petite fille… Aujourd’hui, j’ai changé. Par exemple, peut-être que la famille passera après mon métier… enfin, je veux faire des enfants, bien sûr, mais vu le métier que j’ai choisi, je me dis que je les ferai peut-être assez tard, une fois que j’aurai pu

42

sûr, mais vu le métier que j’ai choisi, je me dis que je les ferai peut-être

www.biop.ccip.fr

progresser dans mon métier… » (Marion C., 15 ans, passe en 2 nde générale option arts plastiques)

Inversement, cette démarche réflexive et projective est susceptible d’être

particulièrement anxiogène pour d’autres, qui ont du mal à la vivre sereinement et qui

s’aménagent, consciemment ou inconsciemment, les moyens de s’y confronter le plus

tard possible. Dans ce cas-là notamment, le mode de projection se fait plus à court

terme, palier d’orientation par palier d’orientation, chaque étape franchie permettant de

laisser voir venir la suivante.

C’est le cas de Julien, qui a toujours mal vécu les choix d’orientation qu’il a eu à

faire, et qui a franchi les étapes de son orientation un peu au jour le jour. Aujourd’hui,

même si il ne sait pas encore ce qu’il fera plus tard, il se dit soulagé d’intégrer une école

de commerce parce qu’il a le sentiment que pendant quatre ans, il n’aura plus à réfléchir

à son orientation et donc à son avenir : « C’est comme être dans une case où l’on n’a pas

à réfléchir. Pour moi, c’est me protéger du stress de l’avenir ».

3. Un « bon choix » d’orientation : entre « choix rationnel », « choix

du cœur » et « choix de la sécurité » :

Outre le fait qu’un choix d’orientation doit avant tout être personnel et donc

réfléchi, il existe d’autres critères importants mis en avant par les jeunes pour choisir

leur orientation.

Le « choix rationnel » ou la prise en compte de tous les paramètres :

Globalement, les jeunes qui ont avancé dans leur réflexion, cherchent à élaborer

des choix à partir de critères qui leur permettent de combiner et d’équilibrer plusieurs

aspects : ceux relevant du désir (les goûts, les centres d’intérêt), ceux relevant de la

personnalité (les valeurs, les besoins, le profil) et ceux relevant du principe de réalité (les

capacités personnelles, les débouchés). Cette recherche d’équilibre s’inscrit notamment

dans une volonté de faire des choix rationnels et raisonnés qui optimisent tous les

aspects à prendre en compte.

C’est ce qu’exprime en détail Guillaume dans la façon avec laquelle il a choisi la

filière scientifique :

« J’ai choisi scientifique car j’ai un penchant pour les maths, les sciences. J’y avais déjà pense en 3 ème et puis cette année je me suis décidé. J’ai réfléchi et puis j’ai choisi S (…) Je me suis basé sur mes résultats, les options qu’il fallait prendre, les avis de mes professeurs, surtout pour les mathématiques (…) [Mais] J’avais besoin d’être aidé pour faire ce choix d’orientation parce que je ne savais pas du tout quoi faire comme métiers. Pendant le bilan au BIOP, on a trouvé des aspects de ma personnalité qui

pas du tout quoi faire comme métiers. Pendant le bilan au BIOP, on a trouvé des

43

www.biop.ccip.fr

m’ont aidé à mieux savoir… et puis j’ai passé des tests et ça a montré que j’étais plus fort en scientifique… et puis j’avais besoin d’une confirmation pour connaître les métiers que je pouvais faire. On m’a parlé de la banque, de la finance, et comme j’aime les chiffres…. Donc je me suis dit qu’il y a des métiers favorables après S qui pouvaient me correspondre » (Guillaume, 16 ans, passe en 1 ère scientifique)

Ou encore, c’est ce que résume Marion B. :

« Dans les choix, il faut faire les mieux que l’on peut… en tenant compte de ses possibilités, …. Et aussi les mieux pour soi, pour trouver quelque chose qui nous plaise (…) Un bon métier c’est un métier qui m’intéresse vraiment et où je gagne bien ma vie, sans galérer pour trouver un boulot. Parce que le chômage, c’est une réalité » (Marion B., 17 ans, rentre en classe préparatoire commerciale)

Néanmoins, certains jeunes se caractérisent par des attitudes qui privilégient

certains critères par rapport à d’autres. Ces jeunes se répartissent en deux catégories 61 ,

renvoyant à deux types d’attitudes face à la vie : d’un côté « les passionnés » qui, même

si cela comporte des risques, choisissent avant tout ce qui leur plaît profondément, et

d’un autre côté « les prudents », qui choisissent avant tout des voies pour le peu de

risque social et économique qu’elles représentent.

Ainsi, selon leur personnalité et l’environnement social ou familial dans lequel ils

ont grandi, ces deux catégories de jeunes ne définissent pas de la même façon ce qui

doit présider à leurs choix d’orientation.

Le « choix du cœur » ou la recherche d’un métier-passion :

Les « passionnés » pensent que le plus important est de choisir un métier qui

corresponde à leurs motivations profondes et qui leur permettra d’épanouir leur

personnalité. Sans pour autant le mentionner comme tel, c’est de vocation dont ces

jeunes parlent. Pour Chloé, cela équivaut au « choix du cœur » :

« Pour moi, le choix du cœur, c’est la passion… moi j’ai un profil d’artiste, j’aime la créativité donc aujourd’hui, et bien je fais ma passion. Quand on fait un choix du cœur, on est bien dans sa tête. (…) Mon frère n’a pas fait le choix du cœur. Il aimait la musique, il pensait à ingénieur du son, mais quand il est allé dans un CIO, on lui a conseillé de faire des études de gestion. On lui a dit qu’ingénieur du son c’était super dur, qu’il n’y avait pas de débouchés… donc c’était un choix rationnel et je trouve ça dommage » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

Ou encore pour Marion, influencé par ce qu’elle a vu de sa mère, l’important dans

les choix, c’est de ne pas passer à côté de ce qui lui plaît :

61 Ces catégories sont des constructions « idéal-typiques » que les sciences humaines et sociales utilisent comme repères de compréhension, mais il est évident que dans la réalité, les profils sont plus nuancés entre eux, de telle sorte qu’un élève peut correspondre, selon les moments de sa vie, à plusieurs catégories à la fois.

44

de telle sorte qu’un élève peut correspondre, selon les moments de sa vie, à plusieurs catégories

www.biop.ccip.fr

« L’important [pour mes choix] c’est ce qui me plaît avant tout. J’adore le

dessin, donc je serais vraiment contente de moi d’y arriver. Je ne veux pas passer à côté de ce qui me plaît… Quand je vois ma mère qui n’adore pas son métier… enfin elle l’a peut-être aimé un jour, mais plus aujourd’hui… et bien… cela me rend triste. Je n’ai pas envie que cela m’arrive à moi. C’est en voyant comment elle est avec son métier, que je me dis que je ne veux pas que cela m’arrive… » (Marion C., 15 ans, passe en 2 nde générale option

arts plastiques)

Dans le cas des « passionnés », et surtout pour ceux qui choisissent des voies

avec des débouchés difficiles, la question de la rémunération est d’ailleurs susceptible de

passer après leur passion :

« Le graphisme, c’est dur comme métier. Il faut persévérer pour trouver sa

place, on rencontre des problèmes d’argent… c’est sûr qu’avec ce métier, il ne faut pas penser à l’argent en premier…. Moi, dans ma tête, ce n’est pas à la première chose que je pense… pour moi, l’argent, ce n’est pas la chose la plus importante dans la vie ; du moment que je peux me nourrir et avoir un toit… sinon je m’en fiche pas mal de l’argent…(…) Moi, je conseille aux élèves qu’ils fassent d’abord ce qui leur plaît et pas qu’ils pensent tout de suite à l’argent… mais qu’ils choisissent ce qu’ils aiment vraiment…. Je trouve…. Enfin, dans mon lycée ils étaient beaucoup comme ça… que les jeunes pensent beaucoup à l’argent avant tout, même quand ils ne le disent pas » (Marion C., 15 ans, passe en 2 nde générale option arts plastiques)

Pour autant, ces « passionnés » font preuve de maturité dans l’élaboration de

leurs choix. Ils accordent en effet beaucoup d’importance, peut-être justement parce

qu’ils craignent plus que les autres de se laisser emporter par leurs passions, au fait de

bien réfléchir afin de faire des choix qui restent réalistes :

« Les choix d’orientation, c’est quelque chose de difficile, quand même. On

peut les décider d’un coup, comme ça, en écoutant son cœur, mais il faut quand même rester logique. Il faut réfléchir à plein de trucs : ses centres d’intérêt, ses capacités, est-ce que le métier va me convenir ?… est-ce que je suis fait pour travailler dans un bureau ou avoir plusieurs activités ? (…) Les choix forcés ou sous contrainte, c’est négatif. Il faut écouter ses envies

tout en restant réaliste. C’est-à-dire qu’il faut savoir quelles sont ses capacités. Il faut se connaître… mais il faut se dire qu’on peut avoir des rêves à sa portée, il ne faut pas oublier le rêve, mais à condition que le choix reste cohérent avec soi. Il faut aller dans quelque chose qui nous correspond…. Et pour ça, il faut s’écouter sans faire des choix délirants. Il faut quand même être un peu rationnel, raisonnable… et même si on se trompe, ce n’est pas grave, on apprend » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

« Mais il faut faire attention : choisir ce qui plaît avant tout, ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas réfléchir sérieusement à son choix. Il ne faut quand même pas faire n’importe quoi » (Marion C., 15 ans, passe en 2 nde générale option arts plastiques)

quand même pas faire n’importe quoi » (Marion C., 15 ans, passe en 2 n d

45

www.biop.ccip.fr

Le « choix de la sécurité » ou le besoin de ne pas « galérer » :

Les « prudents » ont des priorités qui renvoient fortement à la conjoncture

économique actuelle : l’important, pour eux, est en effet de « de ne pas galérer » dans

leur vie. Leurs choix d’orientation sont ainsi plus motivés par leur peur du chômage et

leur goût de la sécurité que par leur désir de se réaliser à travers le travail. De fait, « les

prudents » ne préfèrent pas prendre de risques. Pour eux, un « bon métier » est un

métier qui garantit avant tout une sécurité sociale et financière, l’idéal étant évidemment

de conjuguer ce qui leur plaît le mieux avec un métier à forts débouchés.

C’est le cas de Rose qui ne sait toujours pas quoi faire et qui, bien qu’étant

passionnée depuis qu’elle est petite par le théâtre et la musique, ne veut pas en faire son

métier parce qu’elle craint la précarité de ce secteur :

« Le théâtre, la musique, cela me plairait énormément, je m’imagine là- dedans, je me rêve là-dedans, mais ce n’est pas possible… Cela doit rester une activité hors… un loisir. Parce que dans le concret, c’est dur de vivre de ça. (…) dans mon idée, il me faut une filière qui va me plaire, dans laquelle je me vois à long terme, et pas que je m’en lasse… et pour le choix d’un métier, je pense que l’important c’est qu’il faut savoir en vivre et ne pas être dépendant de ses parents jusqu’à quarante ans. Moi, je ne veux pas être au chômage toute ma vie ! » (Rose, 17 ans, passe en terminale littéraire)

En ce qui concerne Rose, il est important de souligner que son dilemme est assez

révélateur de ce qui se joue pour les élèves attirés par une voie artistique. Cette filière

est en effet spécifique dans la mesure où elle nécessite de prendre un grand nombre de

risques puisque les débouchés qu’elle offre s’adressent à une minorité d’élus reconnus

pour leur talent. De fait, réussir dans cette voie est peu prévisible à l’avance, tout comme

cela dépend par ailleurs de hasards, de chances et d’opportunités qui font qu’un jour,

« ça va marcher ». Cela explique notamment pourquoi les jeunes attirés par cette voie se

retrouvent souvent confrontés à deux possibilités : soit celle d’assumer en connaissance

de cause un « choix du cœur » pour le plaisir de faire ce qu’ils aiment (c’est le cas de

Marion C. et de Chloé) , soit à l’inverse, d’opter pour la prudence en préférant faire « le

choix de la sécurité » et laisser leurs penchants artistiques s’épanouir autrement (c’est le

cas de Rose), quitte d’ailleurs à y revenir plus tard dans leur parcours professionnel.

Enfin, on trouve également parmi « les prudents », des jeunes pour lesquels le

critère du prestige a son importance. Dans ce cas-là, le choix d’intégrer une grande école

46

pour lesquels le critère du prestige a son importance. Dans ce cas-là, le choix d’intégrer une

www.biop.ccip.fr

offre notamment toutes les garanties désirées : débouchés, sécurité, salaire mais

également prestige social, et cela avant toute considération en termes de goûts

personnels.

C’est le cas de Julien, qui se dit lui-même « pragmatique » et par ailleurs « attiré

par ce qui brille ». Il a choisi d’intégrer une école de commerce reconnue pour les

débouchés et le prestige qu’elle offre sans même connaître les métiers auxquels elle

conduit :

« Je n’avais pas envie d’être prof de lycée… c’est aussi parce que ce n’est pas très reconnu, c’est vrai… Et j’avais peur de ne pas avoir un avenir sûr, de connaître la précarité… si j’avais continué en Fac de Lettres, qu’est-ce que j’aurais fait ? Je n’avais pas envie de devenir pigiste et de galérer. Je n’avais pas envie non plus de me donner les moyens de percer à la fac dans la littérature… Donc j’ai pensé aux concours des écoles de commerce : on se prend la tête pour un concours et après on est dans un cocon bien chaud pendant quatre ans, et quand on sort, on a des sécurités… (…) Je me connais assez bien et je sais que j’ai envie d’une vie de famille tranquille… et puis j’ai une façon de vivre qui nécessite de l’argent. (…) Donc il faut se donner les moyens dans le présent… pour ne pas devenir éboueur et le regretter toute sa vie, c’est trop bête » (Julien, 20 ans, rentre en 1 ère année d’école de commerce)

D/ Le temps, les jeunes et leur orientation : entre la peur de perdre du temps, le souci d’en gagner et la confiance en ses effets

Les jeunes qui éprouvent (ou ont éprouvé) des difficultés à trouver leur voie,

accordent beaucoup d’importance au temps. La question du temps est en effet

omniprésente, de façon consciente ou inconsciente, dans la façon avec laquelle ces

jeunes gèrent ou élaborent leur parcours. Globalement, le temps est considéré comme

un facteur clef en orientation, que ce soit dans l’idée de ne pas en perdre ou dans l’idée

de savoir l’utiliser à bon escient pour se « laisser le temps » de la réflexion et de la

maturation.

On peut en effet distinguer deux types de rapport au temps chez les jeunes qui

cherchent leur voie : d’un côté il y a les « anxieux » 62 qui ont peur de ne pas trouver leur

voie à temps, et d’un autre côté, il y a les « philosophes » qui ont plutôt confiance dans

les effets bénéfiques du temps pour finaliser leur orientation.

62 Ces catégories correspondent à ce que nous avons déjà explicité dans la note 57.

leur orientation. 6 2 Ces catégories correspondent à ce que nous avons déjà explicité dans la

47

www.biop.ccip.fr

1. Entre la peur de perdre du temps pour certains…

« Les anxieux » craignent de se tromper d’orientation et de perdre du temps ; ils

ont notamment peur de prendre du retard et de ne pas pouvoir revenir en arrière 63 .

L’idéal pour eux, est de trouver leur voie le plus vite possible afin de réussir leur

orientation « du premier coup » :

« J’ai un petit peu peur pour après. J’ai peur de ne vraiment pas trouver. Même si je me dis que oui, j’ai peur de ne pas savoir quel métier je pourrai choisir. (…) Je vois des amis qui ont déjà une idée, et moi je ne sais pas encore, j’ai l’impression d’être en retard. (….) Je dirais que je ne me sens pas dans une situation confortable. J’ai hâte d’avoir des idées, de trouver quelque chose. (…) Choisir c’est difficile. Quand on n’a pas d’idées, ce n’est pas évident, on a peur de se tromper… puis des fois en choisissant, il est trop tard pour revenir en arrière. Donc le risque, c’est de se tromper. Ca vous retarde de quelques années et puis on ne peut pas toujours se réorienter » (Guillaume, 16 ans, passe en 1 ère scientifique)

Par ailleurs, face aux choix qu’ils ont à faire, certains jeunes ont tendance à

élaborer des stratégies à court terme qui visent à optimiser leur parcours en choisissant

des filières et des voies qui leur permettent de gagner du temps pour réfléchir, qui leur

laissent également ouvertes le plus de possibilités et qui leur permettent enfin de suivre

une formation dans laquelle ils auront l’impression de ne pas avoir perdu leur temps.

C’est le cas de Rose qui ne sait toujours pas ce qu’elle souhaite faire, ni après son

baccalauréat, ni dans la vie, et qui est particulièrement anxieuse pour ses choix futurs :

« Je suis déjà tremblante pour RAVEL, je sens que je vais me prendre la tête à cause de ça, que ça va encore entraîner des disputes et des complications à la maison…. Je ne sais pas comment cela va se passer… Il me reste toujours la prépa littéraire. En cas d’hésitation, de gros doutes, j’ai toujours cette roue de secours… je pense pouvoir être acceptée même si ce n’est pas ça que je veux faire. C’est pour gagner un an pour réfléchir. Même si je ne sais pas où ça va me mener, au moins ça va me plaire : les matières générales, littéraires… donc cela ne sera pas une année de perdue. Mais je n’ai pas de projet défini, donc ça ne va pas m’avancer à grand-chose. C’est clairement pour gagner un an car je n’ai pas du tout de projet futur » (Rose, 17 ans, passe en terminale littéraire)

63 Cette crainte avait été très largement exprimée et mise en évidence dans l’enquête réalisée en 2006. Il est intéressant de remarquer que les témoignages recueillis en 2008 l’expriment beaucoup moins, au profit d’une vision plus positive du temps. Bien que nos enquêtes ne soient pas quantitatives et donc statistiquement représentatives, cette évolution des discours pourrait être le signe d’une prise en compte progressive par les jeunes des conseils de toute provenance qui, depuis deux ans, visent à leur donner les moyens de dédramatiser les questions d’orientation.

48

toute provenance qui, depuis deux ans, visent à leur donner les moyens de dédramatiser les questions

www.biop.ccip.fr

2. … A la prise en compte du temps comme facteur de maturation pour

d’autres :

Mais cette stratégie d’optimisation se retrouve également chez des jeunes moins

anxieux vis-à-vis de l’orientation et du temps. Dans ce cas-là, le temps est utilisé comme

un allié avec lequel il faut jouer parce qu’il constitue le moyen de se « donner le temps »

de réfléchir et de mûrir. Ainsi, savoir gagner du temps est considéré comme quelque

chose de nécessaire et de bénéfique, notamment quand on se sent trop jeune et pas

assez mûr pour choisir :

« L’important aussi dans les choix, c’est de garder une ouverture. C’est la

clef des choix en orientation : quand on est jeune, on ne sait pas vraiment ce que l’on veut faire. Donc la clef, c’est de se laisser le plus de choix possibles pour après. Garder une ouverture. (…) Et puis c’est important de se laisser le temps de mûrir. Au lycée on est trop jeune pour savoir ce que l’on veut faire plus tard. Il n’y a qu’avec le temps que l’on saura (…) Je crois que je n’ai pas pris conscience que cela allait être la fin du lycée. Au lycée, j’ai suivi la route, de ES à la prépa ! … Tout le monde a peur de se tromper après le baccalauréat, que ca nous corresponde pas. Mais moi je me dis « on verra bien ». Pour l’instant ça va. Si ça ne me plaît pas, je pourrais toujours me réorienter. (…) Ma prépa dure deux ans. Je verrai après. Ce n’est que deux ans de ma vie. Même si j’en bave, je n’aurai rien perdu. Même quand on vit des expériences négatives, on en tire toujours quelque chose… donc je ne m’inquiète pas » (Marion B., 17 ans, rentre en classe préparatoire commerciale)

Il est à noter que, pour ceux qui sont en terminale scientifique, littéraire ou

économique et sociale et qui ne savent pas quoi faire, choisir d’intégrer une classe

préparatoire après le baccalauréat est très souvent perçu comme le meilleur moyen de

gagner du temps sans en perdre, compte tenu du prestige et du niveau de formation

associés à cette voie :

« Je n’avais aucun projet professionnel en allant en prépa S. Pour moi, je

gagnais 2 ans pour réfléchir. En plus c’était un truc prestigieux, qui serait

bon pour mon CV, et puis je pouvais tout faire après. Donc quoiqu’il arrivait, ça ne pouvait être que bénéfique (…) Comme j’ai toujours été bonne élève, je me suis dit que ça pourrait aller » (Audrey, 20 ans, passe en 2 ème année de DUT de Gestion des Entreprises et des Administrations)

Pour les « philosophes », spécialement ceux qui ne sont pas encore engagées

dans des filières trop spécialisées ou professionnalisantes, les choix véritables ne peuvent

se faire qu’avec le temps. Cette confiance dans le temps est susceptible de leur apporter

une certaine sérénité vis-à-vis de leur orientation future :

« Savoir pour quel métier on est fait, se connaître et s’imaginer dans un

métier, je pense que cela se fait avec le temps. On apprend à se connaître avec le temps, et vu que l’on se connaît plus, on a plus confiance en soi. (…) Ce qui m’a le plus aidée pour le choix de mon redoublement, c’est

connaît plus, on a plus confiance en soi. (…) Ce qui m’a le plus aidée pour

49

www.biop.ccip.fr

d’avoir une vision objective. Redoubler, cela donne un an de plus pour réfléchir et mûrir. Mûrir c’est important pour faire ses choix : on a les idées plus nettes, on se rend plus compte de la vie, des métiers, de comment cela se passe dans l’entreprise. (…) Prendre le temps de mûrir c’est important. J’ai confiance dans le fait que ça va s’éclaircir avec les années. Sinon, on peut se faire stresser par les profs. Ils nous mettent tout le temps la pression : « vous ne savez toujours pas ce que vous voulez faire !? »… Moi, je me dis qu’à 16 ans c’est normal ! » (Morgane, 16 ans, redouble sa 2 nde générale et technologique)

« Je n’ai pas encore une idée de métiers. Non, ça, je ne peux pas me le dire ! [Rires] Ah non ! Sinon, je ne pourrais plus me laisser choisir. (…) J’aime avoir le choix. [Choisir un métier], c’est une décision trop importante pour que je la prenne tout de suite. J’ai besoin de temps. J’aime prendre mon temps. Et puis je ne veux pas me dire que je vais faire un seul métier toute ma vie. J’ai besoin de bouger, de toucher à tout » (Audrey, 20 ans, passe en 2 ème année de DUT de Gestion des Entreprises et des Administrations)

Il semble d’ailleurs que ce rapport au temps se révèle avec d’autant plus

d’évidence que les jeunes ont passé un certain âge, qu’ils ont enfin trouvé leur voie et

qu’ils ont pris du recul sur leur parcours d’orientation. Dans ce cas-là, et quels que soient

les chemins qu’ils ont pu prendre, les jeunes s’accordent à reconnaître que le temps a été

pour eux un facteur essentiel pour leur orientation, parce qu’il leur a permis de gagner en

maturité, en réflexion et en assurance afin de faire des choix enfin sérieux :

« Les choix de Ravel, ce n’est pas vraiment les choix définitifs des

Tu n’as pas réfléchi et en même temps, on ne t’a pas aidé à

réfléchir pour faire tes choix. Le choix, c’est une vraie réflexion personnelle à faire, c’est un truc qui prend du temps… en tout cas, pour moi, cela a pris du temps. Et pour ceux qui ne savent pas, qui ne sont pas sûrs à 17- 18 ans, c’est au cours des 3 années après le Baccalauréat que tu as le temps de savoir mieux » (Benjamin, 23 ans, intègre une formation en production audiovisuelle)

gens ![[

]]

« Dans son travail, on a à faire des concessions, tout ne peut pas être idéal. Donc il faut y penser avant ! Il faut anticiper… par exemple savoir que l’esprit de contradiction c’est gênant pour un travail en équipe… Toutes ces questions, je me les pose maintenant. Avant, au lycée, on n’y pense même pas à ces questions. On se dit j’aime cette matière, alors je vais continuer dans cette voie et c’est comme ça que l’on termine prof dans cette matière… Ca, ce n’est pas réfléchi, c’est nul ! Au lycée, on n’est pas préparé à tout ça. Ca, ça arrive après le baccalauréat, quand on est plus mûr. Et être plus mûr c’est une question de temps… mais je trouve dommage que l’on nous prépare pas mieux au lycée » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 ème année d’une école en Maquillage/effets spéciaux)

50

pas mieux au lycée » (Chloé, 24 ans, rentre en 2 è m e année d’une

www.biop.ccip.fr

III. Les choix d’orientation : un objet complexe d’analyse

La question des choix d’orientation est un objet complexe dont les ressorts sont

aujourd’hui largement étudiés par les chercheurs en sciences humaines et sociales et les

conseillers d’orientation psychologues 64 , que ce soit à partir d’approches relevant de la

sociologie, mais également et bien évidemment de la psychologie clinique et sociale.

L’approche que nous allons tenter d’établir vise, à partir des données que nous avons

récoltées depuis deux ans, à dresser un tableau des éléments susceptibles d’influencer

les choix des jeunes et donc d’influer sur leur parcours.

Notre objectif est de montrer que ce qui se joue dans les choix d’orientation est plus

complexe que ce que les pouvoirs publics ont défini en 1996 comme devant être le point

de départ de l’éducation à l’orientation. Pour rappel 65 , dans cette définition, les choix

d’orientation des jeunes résultent principalement de l’interaction entre deux systèmes de

représentations souvent stéréotypées et sur lesquels il convient de travailler, à savoir la

représentation de soi et la représentation du monde professionnel.

Or, bien que cela soit juste, il nous semble que c’est malgré tout insuffisant, tant en

ce qui concerne la réalité des logiques qui président aux choix d’orientation des jeunes,

qu’en ce qui concerne consécutivement l’objectif assigné à l’éducation aux choix.

De fait, les choix d’orientation des jeunes ne dépendent pas seulement de la

rencontre des représentations sociales de soi et du monde du travail ; Ils ne sont pas non

plus que le fruit de stéréotypes. Les définir uniquement sous cet angle théorique limite

en effet le champ de compréhension, et donc d’action, à un registre qui n’englobe pas la

totalité de ce qui est susceptible d’être à la source des choix des jeunes dans la pratique.

Ce qui préside aux choix d’orientation et aux différentes attitudes face à ces choix, ce qui

peut favoriser ou ralentir le processus de maturation, ce qui peut enclencher une décision

ou pas, dépend en effet de plusieurs facteurs qu’il convient de déterminer.

Les mécanismes qui construisent les choix d’orientation sont en fait éminemment

multifactoriels et multidimensionnels : ils résultent d’un ensemble de logiques 66 qui ne

peuvent s’appréhender que si l’on resitue concrètement les jeunes dans un

environnement, un contexte, une vie, une histoire et un développement dont les

64 Nous pensons notamment aux chercheurs de l’INETOP, aux conseillers d’orientation psychologues réunissant leurs réflexions autour de l’ACOP, mais également aux chercheurs en sciences de l’éducation qui étudient les inégalités sociales face à l’orientation.

65 Voir dans le chapitre 1, le paragraphe consacré à la présentation de l’éducation à l’orientation.

66 Nombreux sont les chercheurs et les COP qui travaillent à comprendre les processus de choix sous d’autres angles que celui des représentations de soi et du monde du travail. Leurs recherches sont entres autres régulièrement publiées dans la revue de l’INETOP, L’orientation scolaire et professionnelle, ainsi que dans la revue de l’ACOP, Questions d’orientation.

L’orientation scolaire et professionnelle , ainsi que dans la revue de l’ACOP, Questions d’orientation . 51

51

www.biop.ccip.fr

multiples aspects sont susceptibles, à un moment donné, d’influer « positivement » ou « négativement » sur leurs choix. Enfin, le projet de l’éducation à l’orientation est sous-tendu par l’idée d’amener les jeunes à choisir lucidement et librement une voie qui leur convienne. Or, pour qu’un choix ou une décision soit libre, travailler sur les représentations de soi et du monde professionnel ne suffit pas. On ne peut ignorer aujourd’hui l’existence de nombreux autres aspects de la réalité des jeunes et de leur orientation susceptibles d’influencer et de contraindre leurs décisions, que ce soit consciemment ou inconsciemment, ou encore de leur plein gré ou contre leur gré. Ainsi, le projet d’éducation à l’orientation ne peut faire l’économie, nous semble-t-il, d’identifier la part prise par ces nombreux autres aspects dans les décisions et les parcours d’orientation des jeunes.

Les différents registres d’influence qui sont présentés ici interagissent entre eux, certains pouvant se potentialiser, d’autres se compléter ou se compenser. Les distinguer permet d’établir une grille ordonnée de compréhension. Sans pour autant prétendre à une exhaustivité parfaite, cette grille de lecture a pour objectif de rendre compte de ce qui entre concrètement en jeu dans les choix d’orientation des jeunes, tels que les parcours et les témoignages des jeunes le révèlent, mais aussi et surtout telles que de nombreuses recherches ont déjà cherché à le mettre en évidence.

52

le révèlent, mais aussi et surtout telles que de nombreuses recherches ont déjà cherché à le

www.biop.ccip.fr

A/ Au niveau macro : les influences provenant de l’environnement socio- économique, politique et culturel

1. Le fort taux de chômage des jeunes en France influence les choix des jeunes et des familles

La recherche de la « meilleure formation » :

L’environnement socio-économique constitue en premier lieu un contexte qui influe de manière non négligeable sur la façon avec laquelle les jeunes se représentent l’avenir, les perspectives au sein du monde du travail, mais également celles attachées aux différentes filières. L’environnement actuel est, pour prendre un exemple tranché, très différent de celui des trente glorieuses. De fait, le fort taux de chômage des jeunes en France et les craintes que cela suscite chez eux et chez leurs parents, ne peut pas les laisser indifférents quand il s’agit de choisir une voie professionnelle. La question des débouchés est d’ailleurs récurrente dans les demandes d’informations sur les filières et les métiers. Pour certains, on l’a vu avec ce que l’on a défini comme le type des « prudents », elle est même primordiale. La crainte de l’avenir, du chômage et de la précarité pousse ces jeunes à choisir des voies presque uniquement pour la qualité et/ou la quantité de leurs débouchés, accélérant notamment la compétition scolaire à l’entrée des sections ou des écoles porteuses de ces promesses, et conférant par ailleurs de plus en plus au diplôme une valeur purement utilitaire. Conjointement à cette recherche de débouchés, on assiste à un allongement des études et à un investissement de plus en plus marqué dans les filières sélectives puisque ces dernières conduisent à des formations considérées comme étant de haut niveau et garantissant une meilleure insertion sur le marché du travail. Comme le souligne Marie Duru-Bellat, « aujourd’hui, parce que cela devient de plus en plus nécessaire qu’autrefois, les jeunes et leurs familles investissent dans la recherche de la « bonne section » ou du « bon établissement » » 67 . En ce concerne la recherche de la « bonne section », les témoignages exposés dans le chapitre précédent tendent à confirmer cette analyse. De fait, il a été montré que pour les jeunes, probablement plus fortement dans les milieux socioéconomiques favorisés et en région parisienne, il existe une hiérarchie entre les filières après le collège, la filière générale scientifique (S) étant considérée comme la section offrant la

67 L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Editions du Seuil, Paris, janvier 2006, p 20.

6 7 L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie , Editions du Seuil, Paris, janvier 2006,

53

www.biop.ccip.fr

meilleure formation intellectuelle 68 et la garantie des meilleurs débouchés dans les

formations du supérieur.

Le fait que la filière scientifique soit considérée comme la filière d’excellence

conduit à un paradoxe, puisqu’il est devenu fréquent que les jeunes la choisissent alors

même qu’ils ne se destinent pas à un métier scientifique.

La part de responsabilité des statistiques nationales

Les statistiques nationales participent à renforcer ce surinvestissement paradoxal,

puisqu’elles montrent régulièrement que les taux de réussite dans le supérieur sont

beaucoup plus élevés chez les étudiants titulaires d’un baccalauréat scientifique, que

chez ceux qui ont obtenu un des deux autres baccalauréats généraux et surtout que chez

ceux qui ont obtenu un baccalauréat technologique.

Ces mêmes statistiques participent également à ce que Marie Duru-Bellat identifie

comme la recherche du « bon établissement ». De fait, la publication progressive, sous

forme de palmarès et de classification, depuis le milieu des années 80 du taux de

réussite au baccalauréat des différents lycées français, a eu et aura probablement encore

comme effet pervers d’alimenter chez beaucoup de jeunes et leur famille des stratégies

leur permettant d’accéder aux établissements les mieux « côtés ». Ces stratégies vont du

rapprochement géographique 69 au choix calculé d’une option particulière comme par

exemple le grec ou le russe que seuls les « bons lycées » proposent.

Le choix de la classe préparatoire : un choix orienté et souvent dangereux

Choisir de faire une classe préparatoire après le baccalauréat est loin d’être neutre

en France, surtout à Paris où les enfants issus de milieux socio-économiques supérieurs

sont surreprésentés.

Pour les jeunes qui se destinent à intégrer une (grande) école de commerce,

d’ingénieurs ou encore l’Ecole Normale ou Sciences Po, ce choix leur garantit la meilleure

insertion possible sur le marché du travail.

Pour reprendre le cas de Julien qui a choisi d’intégrer une école de commerce sur

concours pour les débouchés et les sécurités que cela comporte, cet état de fait est pour

68 A ce propos, lire le dossier « Non à la dictature des maths ! », Le Monde de l’éducation, n°351, octobre 2006, dans lequel est notamment dénoncé le modèle actuel qui a fait des mathématiques la matière par excellence de la formation et de la structuration de la pensée, alors que les matières plus littéraires comme l’histoire-géographie, la philosophie, etc… sont tout autant formatrices et structurantes au niveau de la réflexion, de l’objectivité du regard, de l’analyse critique et de l’esprit de synthèse.

69 C’est d’ailleurs en partie pour lutter contre ces stratégies de rapprochement géographique autour des « bons établissements » et donc de concentration sociale et inégalitaire dans les « beaux quartiers », qu’a été supprimée cette année la carte scolaire.

54

sociale et inégalitaire dans les « beaux quartiers », qu’a été supprimée cette année la carte

www.biop.ccip.fr

lui une évidence : « [La vie,] je sais que ce n’est jamais tout droit, mais dans le système

français, c’est plus facile si on fait une école. C’est même recommandé de faire une

école ! »

Ou encore, pour beaucoup de jeunes qui ne savent pas quoi faire après leur

baccalauréat général, choisir d’intégrer une classe préparatoire correspond pour eux à la

meilleure façon de gagner du temps pour réfléchir, tout en leur garantissant d’accéder à

un type d’apprentissage qui sera rentable pour la suite, et ce, même si ils ne visent ou ne

réussissent aucun des concours auxquels préparent les classes préparatoires.

Pour Benjamin qui a fait ce choix après son baccalauréat littéraire, cela

correspond même pour lui à un « non-choix » : « En terminale, j’ai fait le choix de ne pas

faire de choix (…) J’ai décidé d’aller en prépa Littéraire. Je ne savais pas trop quoi faire ;

cela ne me disait pas d’aller à la fac parce qu’on y est trop considéré comme des

numéros. (…) Si j’ai choisi d’aller en prépa, c’est surtout pour apprendre des méthodes

de travail, mettre des sujets en problématique. Et je suis très content d’être passé par là,

cela m’a beaucoup appris ».

Pourtant, choisir de faire une classe préparatoire, que ce soit avec un projet ou

sans projet, est loin d’être anodin.

De plus en plus d’études montrent en effet que le rythme intense de travail ainsi

que la performance exigée en classe préparatoire ne sont pas sans effet sur la santé

morale et psychologique des jeunes 70 . D’après Dominique Monchablon, psychiatre et chef

de service pour la Fondation santé des étudiants de France, près de 40% des jeunes qui

consultent dans le relai parisien du 13 ème arrondissement de cette fondation, sont des

élèves des classes préparatoires aux grandes écoles 71 : « Environ un tiers d’entre eux

souffre d’une situation d’inconfort psychologique et la moitié de réelles difficultés

psychologiques. Les 20% restants semblent en passe d’entrer dans une maladie au long

cours, troubles anxieux ou psychotiques, avec une forte prévalence de troubles de

l’humeur, comme les psychoses maniaco-dépressives » 72 .

Sans même parler des troubles lourds, l’inconfort ou les difficultés d’ordre

psychologique rencontrées en classe préparatoire ne peuvent être sans conséquence

pour les jeunes sur le bon déroulement de leur parcours. C’est notamment le cas

d’Audrey qui a vécu très douloureusement sa 1 ère année de classe préparatoire

scientifique (choix qu’elle avait fait sans projet professionnel précis) et qui avoue ne plus

70 A titre d’exemple, lire l’article de témoignage de Béatrice Gaulthier, « Témoignage : santé et prévention des étudiants en classe préparatoire », Revue Soins. Pédiatrie. Puériculture, n°209, 2002, p. 31-32.

71 Ces propos et ces chiffres sont tirés d’un article du Monde « Les classes préparatoires, une vie entre parenthèses », 11/06/08.

72 Idem.

tirés d’un article du Monde « Les classes préparatoires, une vie entre parenthèses », 11/06/08. 7

55

www.biop.ccip.fr

se sentir aussi confiante et sereine qu’avant quant à son orientation et sa capacité à

réussir ses études :

« La prépa m’a fait perdre confiance en moi. Depuis cette prépa, j’ai toujours peur de ne pas y arriver. (…) Les profs démontaient les gens, ils ne pensaient qu’au prestige. Après cette prépa, j’étais mal foutue. Je suis devenue complètement paranoïaque… en fait il y a un prof de physique chimie qui m’a dénigrée. Il m’a même reniée dès qu’il a su que je voulais arrêter. C’était très dur. Depuis j’ai peur de ne pas y arriver. Je ne suis pas du tout à l’aise, je doute toujours pour tout. Ce n’est vraiment pas agréable. (…) La prépa, cela m’a totalement cassée dans ma confiance en moi. Quand j’ai été acceptée dans l’IUT que je voulais j’ai été hyper contente… alors que bon, compte tenu de mon niveau il n’y avait pratiquement rien à craindre (…) Aujourd’hui, je suis stressée pour tout. Pendant tout mon premier semestre en IUT, j’ai balisée de ne pas y arriver, c’était à un point que j’avais des problèmes de sommeil…. Oui, depuis cette prépa, j’ai plein de petites angoisses »

2. Les politiques et la structure de l’éducation influencent les choix :

Comment « la démocratisation scolaire » a influencé le parcours de certains :

Dans l’enquête réalisée en 2006 73 , nous avions mis en évidence les effets

contreproductifs qu’a pu entraîner dans les années 90, pour les enfants issus des milieux

les plus défavorisés, l’objectif politique de démocratisation scolaire avec notamment

comme projet d’amener « 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat ». Pour le

sociologue Stéphane Beaud 74 , cet objectif a participé à « leurrer » certaines franges de la

population qui, alors qu’elles n’étaient pas préparées à réussir dans les études

supérieures, ont pourtant vu dans l’obtention d’un baccalauréat, et particulièrement un

baccalauréat général, la garantie d’un avenir sûr.

C’est ainsi qu’un certain nombre d’élèves ont souhaité (ou ont été incité par leurs

parents) obtenir un baccalauréat général sans pour autant avoir de projet pour la suite,

et alors même qu’ils auraient gagné à se spécialiser dans un métier grâce à une

formation plus professionnalisante 75 .

Pour rappel, nous avions recueilli le témoignage de Stéphane issu d’une banlieue

défavorisée, à l’époque âgé de 18 ans, magasinier faute de mieux, avec le projet de faire

un BTS Management des Unités Commerciales (MUC) en alternance. Il avait obtenu un

baccalauréat littéraire pour faire plaisir à ses parents qui ne « juraient que par le

baccalauréat général » parce qu’ils voyaient dans ce diplôme une sécurité de l’emploi.

73 « Les jeunes et leur orientation : points de vue et témoignages », BIOP, p 46-48.

74 80% au baccalauréat et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Editions La Découverte, Paris,

2002.

75 Des études récentes montrent d’ailleurs que depuis, ces franges de la population réinvestissent massivement les baccalauréats professionnels ou technologiques.

56

depuis, ces franges de la population réinvestissent massivement les baccalauréats professionnels ou technologiques. 56

www.biop.ccip.fr

Avec le recul, Stéphane se montre très consterné par cette course au baccalauréat

initiée selon lui par « l’Etat », et dont il dit qu’elle aboutit à une impasse pour beaucoup,

tandis que pour lui, elle a participé à perturber son parcours :

« Je suis contre l’image du baccalauréat général et des études qui suivent, genre les facs de psycho… Les jeunes, ils vont tous là-dedans, et après ils sont paumés, ils galèrent, tout ça parce qu’on leur a dit : fais ça et tu t’en sortiras ! C’est bien avant d’arriver là qu’on devrait arrêter de nous dire des bêtises…. Car après ils ne s’y retrouvent pas, parce qu’on leur a imposé… Et eux ils ne savent pas, donc ils vont là où on les met et après

ils galèrent…

voulais pas ça, j’ai besoin de concret en orientation. (…) C’est honteux ce système… moi, par exemple, je ne connaissais pas STT, personne ne m’a expliqué… on nous enferme dans des voies inutiles, on doit prendre des décisions importantes dès le lycée, alors qu’on est des gamins ! Dès qu’on est mûr, c’est mieux, on sait ce qu’on veut faire, on se laisse moins influencer et on se pose des questions sur ce qu’on veut comme travail… il faut vraiment être mature pour se dire : bon, qu’est-ce que je veux ? Comment je vais y arriver ? A quoi ça sert tout ça ?… les jeunes, ils sont orientés dès le début… Implicitement, on les pousse à faire des choses pour lesquelles ils ne sentent pas d’utilité… Alors qu’en orientation, l’important c’est de voir un aboutissement, une finalité, du concret… Il faut un emploi pour vivre, donc dès le début, il faut savoir vers quoi on veut travailler…. Et il ne faut pas laisser des jeunes faire des études qui n’aboutissent à rien pour eux… On ne laisse pas aux jeunes la possibilité de prendre les bonnes décisions, car il y a des stéréotypes d’orientation : Bac et fac c’est bien, et le reste c’est galère ! Moi, je l’ai fait, de passer le bac, et bien, j’ai galéré !… le bac, ça ne veut rien dire, il faut penser à ce dont les jeunes ont envie d’être plus tard, les amener à se poser les bonnes questions, les prévenir et pas les pousser à faire des études sans savoir à

Ils suivent la masse et après ils sont paumés… Moi, je ne

quoi ça les mènera. Il faut les faire réfléchir aux choses concrètes »

Comment la structuration française des cursus contraint les choix d’orientation

Un dernier facteur sociétal susceptible d’influencer les choix et les parcours des

jeunes est l’organisation même des différents cursus et des paliers d’orientation. Il est

vrai qu’en France, les différentes filières (professionnelles, technologiques, générales)

sont particulièrement cloisonnées, alors même que l’obligation de s’engager dans l’une

ou dans l’autre arrive très tôt 76 .

Les études statistiques du CEREQ menées depuis 2006 sur l’orientation scolaire et

professionnelle montrent en effet que certains paliers d’orientation ont tendance à

engager les élèves dans des voies peu réversibles.

Dans une première étude du CEREQ 77