Vous êtes sur la page 1sur 5

i .'()K(; ii i :ii . k i ' i .’a m u itio n

Aux dires de certains, sans ambition, on n’arrive à rien. Dans nos écoles, dans notre vie sociale, dans nos rela­ tions les uns avec les autres, dans tous les actes de notre vie, nous avons le sentiment que l’ambition est néces­ saire pour atteindre certains objectifs, d’ordre personnel, collectif ou social, voire national. L’ambition - vous savez ce que ce mot signifie? Vouloir atteindre sa cible, faire preuve d’énergie, de motivation personnelle, avoir le sentiment que sans lutte, sans compétition, sans effort on ne peut rien faire dans ce monde -, c’est cela, l’ambition. Observez-vous bien, ainsi que votre entourage, et vous verrez à quel point les gens sont ambitieux.

125

FACT

À

SOI-MÊME

L’employé veut devenir directeur, le directeur veut deve­ nir patron, le ministre veut devenir Premier ministre, le lieutenant veut devenir général. Chacun a sa propre ambition. Nous encourageons aussi cette attitude dans nos écoles. Nous incitons les élèves à rivaliser, à être meilleurs que les autres. Le prétendu progrès que nous prônons a pour base l’ambition. Si par exemple vous dessinez, vous devez être meilleur en dessin que les autres, et l’image qui sort de vos mains doit être de meilleure facture que celle qui est produite par le voisin: c’est une lutte perpétuelle. Et ce processus fait de vous quelqu’un de très cruel. C’est parce que vous voulez parvenir à vos fins que vous devenez cruel, sans scrupule, indifférent aux autres, que ce soit au sein du groupe, de la classe sociale ou du pays qui est le vôtre. L’ambition est en réalité une forme de pouvoir, le désir d’exercer un pouvoir sur soi-même ainsi que sur les autres, le pouvoir de faire mieux que quiconque. Il y a dans l’ambition une tendance à la comparaison, et c’est pourquoi l’ambitieux n’est jamais vraiment un homme créatif ni un homme heureux; au fond de lui-même, il est insatisfait. Et, pourtant, nous croyons que sans ambi­ tion nous ne serons jamais rien, nous ne ferons jamais aucun progrès. Existe-t-il une autre manière de faire, dénuée d’ambi­ tion, une autre manière de vivre, d’agir, de bâtir, d’inven­ ter, qui ne passe pas par cette lutte liée à la compétition, indissociable de la cruauté, et qui finit par aboutir à la guerre ? Je crois qu’il existe une autre voie. Mais cette voie exige une façon d’agir allant à l’encontre de toutes les habitudes de pensée en vigueur. Lorsque nous sommes en quête d’un résultat, c’est le résultat qui compte, et pas ce que nous faisons pour l’obtenir, pas l’action en tant que telle. Sommes-nous capables de comprendre et d’aimer ce que nous sommes

126

l o r g u e i l

e t

l a m b i t i o n

en train de faire, sans nous soucier du résultat de notre action, ou du bénéfice de ce que nous allons en retirer, en termes de réputation ou de notoriété? Le succès n’est autre que l’invention d’une société avide, âpre au gain. Sommes-nous capables, à mesure que nous grandissons (et cela vaut pour chacun d’entre nous), de découvrir ce que nous avons vraiment envie de faire - peu importe que ce soit réparer les chaussures, devenir cordonnier, construire un pont ou être un admi­ nistrateur compétent et efficace? Pouvons-nous aimer la chose en elle-même, sans nous soucier du bénéfice que

nous en retirerons, ou de l’influence qu’elle est susceptible d’avoir dans le monde? Si nous parvenons à comprendre cette attitude, ce sentiment, je crois qu’alors l’action ne suscitera plus de souffrance comme elle le fait à l’heure actuelle ; alors nos conflits réciproques cesseront. Mais il est très difficile de savoir ce que nous avons vraiment envie de faire, car nos envies sont si contra­ dictoires ! Il suffit de voir une locomotive rouler à toute allure, et on veut devenir conducteur de locomotive. Quand on est jeune, une locomotive est un engin abso­

en avez déjà regardé

une de près. Mais, plus tard, cela passe, et vous voulez devenir orateur, speaker, écrivain ou ingénieur - et cela aussi finit par passer. Petit à petit, à cause de notre sys­ tème d’éducation véreux, on vous oriente de force dans une filière particulière, on vous pousse dans une voie particulière. Et vous devenez employé de bureau ou avocat, ou colporteur de ragots, et c’est dans ce cadre d’activité que vous vivez, que vous rivalisez, que vous êtes ambitieux, que vous luttez. Et pourtant l’éducation n’a-t-elle pas pour fonction, tant que vous êtes encore très jeunes, d’aider à faire jaillir en chacun de vous cette intelligence qui vous fera trouver le métier, la profession qui vous correspond,

que vous aimerez et que vous aurez envie d’exercer?

lument

superbe ! J’ignore si vous

127

h'ACIÎ A SOI-M(ÎMIÎ

Et de faire en sorte que vous n’ayez pas un métier que vous détestez, qui vous ennuie ou qu’on vous force à exercer - sous prétexte que vous êtes déjà marié, ou que vos parents sont à votre charge, ou que vos parents ont décrété que vous deviez être avocat, alors que ce qui vous plairait vraiment, c’est d’être peintre ? N’est-il pas de toute première importance, tant que vous êtes jeunes, que le professeur comprenne ce problème de l’ambition et qu’il y fasse obstacle, en discutant avec chacun d’entre vous, en expliquant, en décortiquant tout ce qui concerne ce problème de la compétition? Cela vous aidera à trouver votre vraie vocation. Actuellement, notre activité future, c’est sous l’angle de notre bénéfice personnel, ou de l’intérêt qu’elle pré­ sente pour la société ou le pays que nous l’envisageons. Nous atteignons la maturité sans mûrir intérieurement, sans savoir ce que nous voulons faire, mais en étant forcé d’agir à contrecœur. Et cela nous rend malheu­ reux. Mais la société - autrement dit vos parents, vos tuteurs, vos amis et tout votre entourage, bref, tout le monde - vous dit que vous êtes merveilleux, parce que vous réussissez. Nous sommes ambitieux. L’ambition règne seulement dans le monde extérieur, mais aussi dans l’univers inté­ rieur, celui de la psyché et de l’esprit. Là aussi nous vou­ lons réussir, nous aspirons aux idéaux les plus élevés. Cette lutte constante pour le «devenir »est très destruc­ trice, elle nous désintègre, elle nous démolit. Vous devez absolument comprendre cette soif de devenir et avoir le souci d’être ce que vous êtes, et à partir de là pour­ suivre le chemin. Si je suis jaloux, puis-je savoir que je suis jaloux, ou envieux, sans pour autant désirer men­ talement être l’inverse? La jalousie nous enferme en nous- mêmes. Si je me sais jaloux et que je regarde cette réalité en face, sans intervenir, je constaterai alors que cette atti­ tude débouche sur quelque chose d’extraordinaire.

128

l o r g u e i l

e t

l a m b i t i o n

Dans le monde extérieur, comme dans le monde spi­

rituel, le candidat au devenir n’est rien d’autre qu’une machine ; jamais il ne connaîtra la vraie joie. Cette joie, on ne la connaît que lorsqu’on voit ce que l’on est, et que, face à tant de complexité, de beauté, de laideur et de corruption mêlées, on laisse faire, sans chercher

à devenir autre chose que ce que l’on est. C’est loin

d’être aisé, parce que l’esprit veut toujours devenir ceci ou cela. Vous voulez devenir des philosophes ou de grands écrivains. Au lieu de vénérer ce qui est, vous vénérez le dieu du succès. Aussi démuni, aussi creux, aussi bête que vous soyez, si vous savez voir la réalité telle qu’elle est, alors cette réalité même commencera

à se transformer. Mais un esprit occupé à son devenir

ne comprend jamais la nature de l’être. Comprendre la réalité de ce que nous sommes suscite une extraordi­ naire félicité et un jaillissement de pensée créatrice, de vie créative. Tous les livres religieux, toute notre éducation, toutes nos pratiques sociales et culturelles visent à la réus­ site, au devenir. Or, cela n’a pas engendré un monde de bonheur, mais bien au contraire d’immenses souf­ frances. Nous vivons avec l’ambition. Elle est notre pain quotidien. Mais ce pain nous empoisonne, et suscite en nous toutes sortes de souffrances, tant mentales que physiques, de sorte que lorsque nous sommes brimés, freinés dans nos ambitions, nous tombons malades. Mais celui qui a en lui ce sentiment de faire ce qu’il aime, sans but prémédité ni résultat escompté, celui-là n’est l’objet d’aucune frustration, d’aucune entrave - et le véritable créateur, c’est lui1.

***

1. Bénarès, 8e causerie aux étudiants à Rajghat School, le 13 janvier

1954.

129