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L’existence et le temps Nous nous proposons de mettre en évidence la relation de consubstantialité qu’entretiennent ces deux notions : en quoi l’existence

ne peut-elle se concevoir sans le temps et inversement, quelles difficultés rencontrons nous à définir le temps indépendamment de l’existence ? Parce que cette imbrication n’est pas évidente, nous allons dans un premier temps définir chaque notion séparément afin de mettre au jour par la suite, les enjeux problématiques de leur relation. Ce n’est qu’avec la scolastique médiévale que la notion d’existence accède à une véritable détermination conceptuelle. Si Dieu est, les créatures, elles, existent seulement. Exister, en ce sens, c’est avoir des coordonnées spatio-temporelles, c’est être incarné singulièrement : les hommes, tout comme les autres choses du monde existent. L’existence qualifie donc tout ce qui est au soumis au devenir, ce qui par opposition à l’être actuel et éternel de la divinité, vit, grandit et se corrompt et meurt. Toute existant est donc avant tout un être fini, s’échappant perpétuellement à lui-même dans un présent à peine saisi qu’il se résorbe déjà en un passé, à la différence de l’infinité actuelle de Dieu qui lui confère aussi son éternité. Il apparaît alors ici une seconde dimension de l’existence : exister, ce n’est pas seulement vivre en ce bas monde, l’existence recouvre un champ beaucoup plus large que celui du processus biologique de naissance, de croissance et de corruption. L’existence humaine en tant qu’elle diffère de celle des autres créatures à savoir des animaux, des plantes et des autres choses, consiste en un certain rapport à sa propre finitude : exister, c’est aussi se savoir exister c'est-à-dire précisément se savoir seulement de passage en ce monde, être conscient de n’être que mortel. La question est dès lors la suivante : l’existence se laisse t- elle concevoir en dehors de la conscience d’un sujet ? La réponse à cette question ne manque pas d’être problématique : en effet, si l’on pose que la conscience est nécessaire à la définition de l’existence, n’occulte-t-on pas par là le premier sens de l’existence au profit d’une définition proprement humaine de cette notion ? Ne fait-on pas abstraction de l’appartenance de l’homme à l’ordre commun des choses soumises au devenir, à la destruction du temps ? Les différentes manières que nous avons de conceptualiser le temps rendent compte en ce sens de cette double acception de la notion d’existence. Notre définition la plus

Alors. son action prend nécessairement la forme de l’anéantissement. Parce que le temps est processus autonome de transformation. « ce qui » perpétuellement se dérobe à nous. Le temps est donc. comme en témoigne notre recours aux métaphores spatiales pour le qualifier : le flux. postule qu’il est comme un être à part entière. dans ce premier sens. que me donne de plus ma conscience si je ne puis concevoir le temps que sous le signe de la perte et que mon existence ne m’est donnée que dans l’anéantissement incessant du présent ? Les notions d’existence et de temps renvoient donc à la question qui advient à toute conscience et qui la définit en propre: pourquoi suis-je là. c'est-à-dire modification d’un état vers un autre état dans l’ordre de la succession. l’homme se trouve sur le même plan que l’ensemble des choses du monde : il est soumis à son pouvoir destructeur. dire qu’il agit sur nous serait en réalité une formule inadéquate. l’origine de tout mouvement en tant que celui-ci est avant tout changement. de la signification même de l’existence en tant qu’elle est de part en part temporelle. de la mort consécutive d’une série d’états de choses. Nous envisageons qu’il est susceptible d’avoir une action sur les choses du monde : il soumet le vivant au processus de croissance et de corruption et le monde des objets inanimés à l’usure et à la destruction. le substantialise. Il nous échappe sans cesse. La question qui émerge alors. Néanmoins. le temps ne peut être constitué en objet puisqu’il est devenir.commune du temps l’objective. d’où tirons nous une telle conception du temps ? Rend t-elle compte de la manière dont précisément il se donne aux êtres qui subissent son action ? Il ne semble pas. Mais il serait. la question se repose indéfiniment puisque le temps n’est jamais saisissable : qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce qu’exister si ce n’est faire l’expérience de son propre être comme un point d’évanouissement ? Dans un tel contexte. Par définition en effet. en revanche. Les deux définitions que nous avons données de l’existence et du temps convergent dans ce « pourquoi » : pourquoi. une entité délimitée : nous disons que nous sommes dans le temps. qui suis conscient. Cette définition rejoint la seconde dimension que nous avons donnée à la notion d’existence : le temps en ce sens ne serait que « ce qui » se donne à une conscience sous la forme de la perte. Dans ce premier sens que nous donnons au temps (objectif ou objectivé). la question « qu’est-ce que ? » n’apparaît plus pertinente. Il s’agit plutôt de la question du sens (du « pourquoi ? »). perpétuel changement. moi qui . moi. Ainsi le temps ne serait pas un être. suis-je soumis à l’action destructrice du temps au même titre que les autres choses du monde ? Au fond. n’est plus ontologique. existants. l’écoulement. moi qui me sais être là.

Si exister.me sais n’être que de passage en ce monde ? Nous ne nous proposons évidemment pas de répondre à cette question. Nous tenterons de justifier cette affirmation. le temps est bien quelque chose du mouvement car c’est bien le mouvement. mais de voir en revanche ce qu’elle implique pour la conscience. il convient tout d’abord de se demander précisément ce qu’est le temps. c’est être dans le temps. paradoxalement. En effet on peut concevoir tout d’abord que le temps est lui-même un mouvement et un changement par différence à l’éternité qui. Aristote souligne les difficultés propres à la définition du temps. » Alors qu’il y a une variabilité du mouvement. est immuabilité. ainsi que d’en mettre en évidence les implications et peut être les insuffisances. c’est être dans le temps. tandis que le temps est pareil partout et en toutes choses. Qu’est ce donc que le temps s’il n’est pas identique au mouvement et que cependant il n’y a pas de temps sans mouvement ? Est-ce le mouvement qui conditionne le temps ou inversement le temps qui conditionne le mouvement ? Au chapitre 11. c'est-à-dire la modification d’un état de l’âme ou des corps. une telle définition ne confond-t-elle pas le temps avec cela même qui lui est soumis. permanent en sa nature. le temps en revanche est. Cependant. elle. le changement et le mouvement de chaque chose sont seulement dans la chose qui change. ou bien à l’endroit où se trouve la chose mue et changeante. que celui ci peut être plus rapide ou plus lent. les créatures ? Dans le livre IV de sa Physique. La question n’est pas qu’est ce que le temps et l’existence pour notre conscience mais plutôt quelles sont les conséquences de l’existence temporelle du sujet sur sa conscience ? Dans quelle mesure notre définition de la conscience va-t-elle se trouver renouvelée ? Dans un premier moment de notre réflexion. Quelle est la nature de cet « être » auquel sont soumis les existants. Pourtant. qui nous permet de nous apercevoir que du temps s’est écoulé. nous donnerons une première formulation du lien que l’on peut établir entre les notions d’existence et de temps sous la forme suivante : exister. Aristote poursuit sa tentative de définition et répond à ces questions : « Lorsque donc nous percevons l’instant comme . à savoir une réalité en mouvement ? Cette absence d’identité entre le temps et le mouvement est soulignée par Aristote au chapitre 10 du livre IV : « D’abord.

comme nous avons coutume de dire que le temps consume. le temps reste pour Aristote ce qui contient l’existence. c’est le fait que son être soit mesuré. Il n’ y a pas de temps sans mouvement mais le mouvement est toujours dans le temps. celui qui est dans les choses . une différenciation entre l’antérieur et le postérieur or celle-ci ne laisse concevoir sans le mouvement. Lorsqu’au contraire nous percevons l’antérieur et le postérieur. en effet. il y a un temps du fait que cette chose existe et se met en mouvement. alors qu’il y a un antérieur et postérieur. car le temps est par lui-même plutôt cause de destruction . Etre dans le temps. Mais le temps n’est pas seulement la mesure des existants. Ainsi lorsque quelque chose vient à l’existence. mais pas que l’on apprend ni que l’on devient jeune et beau. c’est que le passage de l’antérieur au postérieur suppose la mort d’un certain état de choses qui est remplacé par un autre état de choses. il nous semble qu’aucun temps ne s’est passé. car voilà ce qu’est le temps : le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur. le temps est le mouvement (la différenciation selon l’antérieur et le postérieur) qui est l’unité de mesure du mouvement effectif. il est le nombre du mouvement. Si le temps est tributaire de l’existence effective du mouvement au sens où il lui empreinte sa forme. Cela ne veut pas dire pour autant que le temps est le mouvement réel.unique et non comme antérieur et postérieur dans le mouvement ou comme le même. que tout vieillit sous l’action du temps et que le temps apporte l’oubli. alors nous disons qu’il y a eu du temps. parce qu’il n’y a eu aucun mouvement. » En tant qu’il est la forme de la différenciation de l’antérieur et du postérieur. le temps affecte nécessairement ce qu’il contient au sens où il implique une transformation effective dans le passage de l’antérieur au postérieur. celle de la différenciation selon l’antérieur et le postérieur. effectif. mais elle est l ’essence même du temps. et le mouvement défait ce qui est. » Il y a donc bien quelque chose du mouvement dans le temps en ce sens ce que le temps introduit une division. Mais pourquoi insister sur le caractère destructeur d’une telle transformation ? Pourquoi ne considérons nous pas que le changement du au temps est une augmentation ? Aristote nous dit que le mouvement contenu par le temps « défait ce qui est ». son unité de mesure. au sens où celui ci s’anéantit dans son développement . La destruction n’est donc pas simplement un effet du temps que l’on pourrait constater dans le phénomène du vieillissement ou de l’usure. elle est son principe. que doit-on entendre par là ? Si le changement provoqué par le temps ne peut être considéré comme une augmentation. pour le mouvement. il en est aussi l’affection nous dit Aristote au chapitre 12 du livre IV de la Physique : « Il y a aussi une affection due au temps.

Dans Le temps retrouvé. parce qu’il se définit fondamentalement comme un « ne plus être » semble difficilement concevable en dehors d’une conscience capable d’en faire l’expérience. Proust souligne que l’anéantissement et le caractère dévorant du temps n’apparaît pas uniquement dans l’expérience de la mort concrète de l’individu mais en revanche scande sa vie toute entière : « Je comprenais que mourir n’était pas quelque chose de nouveau. s’il n’est pas perçu ? La discrimination de l’antérieur et du postérieur dans le mouvement n’implique t-elle pas nécessairement la présence d’un sujet ? Alors peut être devons nous envisager que le temps est tributaire de l’existence (ou l’existant) qui le perçoit. Alors il apparaît une question : qu’est-ce qu’un mouvement qui ne se perçoit pas lui-même ou qui n’est pas perçu selon un avant et un après? Le passage de l’antérieur au postérieur existe-t-il en lui-même et par lui-même ? Concevoir que le temps existe en lui-même cela a-t-il du sens ? Ainsi nous serons amenés à envisager le temps autrement que sous la forme du contenant. si redoutées du moi qu’elles devaient anéantir. Pour ne pas susciter de méprise sur cette formulation. mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais déjà mort bien des fois […]. on peut avancer en revanche l’hypothèse suivante : l’existence est la conscience du temps. qu’un être qui tend à ne plus être. Si donc. c’est donc qu’il n’a qu’un être relatif aux existences. Si le temps n’a pas d’être objectif. Dans la seconde partie de notre réflexion. Qu’est-ce. si indifférentes. exister c’est être soi même mouvement.même. c’est qu’il met en évidence un rapport de l’être en mouvement (le moi) à son propre mouvement : la mort comme principe du temps (et non comme simple évènement contingent) se fait jour dans la réflexivité du moi à lui-même. S’il parait désormais inadéquat de dire qu’exister c’est être dans le temps. Ces morts successives. Le temps. si douces une fois accomplies et quand celui qui les craignaient n’était pas là pour les sentir. nous sommes amenés à formuler autrement le lien entre l’existence et le temps. exister c’est être dans le temps. précisons ce que nous entendons par là. m’avaient fait depuis longtemps comprendre combien il est peu sage de s’effrayer de la mort. en effet. Examinons ce point plus précisément à l’aide de la thèse avancée par Kant . » Notons que si ce passage de Proust est éclairant. au sens où le temps ne peut se donner que sous la forme de la perte de l’état précédent. à savoir être au prise avec un « ne plus être » ce que l’on avait commencé par être.

Mais nous ne pouvons le concevoir comme une détermination des phénomènes extérieurs : le temps n’est pas dans les phénomènes. ni comme condition a priori de toute conscience. […] Tout ce que je connais est que je . on ne peut faire l’économie d’une analyse de la conscience comme conscience du temps. » Le temps n’est donc jamais un donné reçu par la conscience. comme être temporel : « Je ne sais qui m’a mis au monde. ni que moi même . nous dit-il. et en même temps il n’y a pas de temps hors de toute conscience existante.dans « l’Esthétique transcendantale » qui. Qu’est-ce pour une conscience que de se vivre comme phénomène temporel ? Qu’est-ce pour un sujet pensant de se constituer en phénomène. c'est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. et ne se connaît non plus que le reste. L. 427) évoque cette prise de conscience du sujet par lui-même comme être phénoménal. non pas entendu comme processus autonome à l’action duquel serait soumis les phénomènes. ni ce que c’est que le monde. mais comme temps vécu. en tant qu’elle opère une synthèse du divers de l’intuition par l’intermédiaire de la sensibilité : « Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne. Kant nous dit que le temps est nécessaire certes. En tant que forme a priori de la sensibilité il n’a pas d’être hors de l’existence de cette conscience. En revanche ils ne peuvent nous apparaître que dans le temps. » Le temps est donc une des conditions d’apparition des phénomènes à la conscience. je ne sais ce que c’est que mon corps. Pascal dans les Pensées (Br. il n’y a pas de temps sans conscience. qui fait réflexion sur tout et sur elle-même. mais il est déjà une mise en forme de l’expérience par la sensibilité. Le temps est donc la condition d’apparition immédiate des phénomènes intérieurs et la condition médiate des phénomènes extérieurs. Il n’y a donc pas d’existence qui se laisse concevoir hors du temps chez Kant. 194. ou qui dérive de quelque expérience. puisque tout phénomène est temporel . toute réalité des phénomènes serait impossible. Sans la forme a priori du temps donnée par notre sensibilité. mais seulement comme fondement a priori de nos intuitions. que mon âme et cette partie de moi-même qui pense ce que je dis. Néanmoins. de se percevoir comme une donnée de l’expérience parmi d’autres ? Peut être est-ce précisément cela exister : ordonner l’ensemble des phénomènes sous des formes finies et s’envelopper. et les phénomènes ne sont pas dans le temps. que mes sens. Le temps n’est donc qu’une des formes de la conscience d’un sujet. se comprendre soi même dans ces mêmes formes. je suis dans une ignorance terrible de toutes choses . Si comme on vient de le voir. la conscience n’est pas indifférente à l’égard de la réalité qu’elle ordonne. traite des formes a priori de la sensibilité : « Le temps n’est pas un concept empirique. dans la Critique de la raison pure.

dois bientôt mourir . Tout est gratuit. c’est être là simplement . sa contingence et son absence de fondements se limite-t-elle à l’ouverture d’un abîme d’absurdité ou de désespoir ? Il ne semble pas en effet que l’existence se réduise à la conscience que le sujet a de son propre néant. La seule chose que je connaisse est ma mort. parce que celle-ci est délimitée temporellement. spirituelle de cet être qui est conscient de lui-même. Cette expérience de la conscience. ce jardin. une apparence qu’on peut dissiper . Il y a des gens. cette ville et moi-même. La conscience de l’existence. Il va donc falloir envisager les conséquences de cette expérience fondamentale sur la conscience elle-même : en quoi malgré ce néant qu’il se sait être. c’est pourquoi la gratuité de mon existence est l’absolu. est conscience d’une absence. par conséquent la gratuité parfaite. mon être n’a aucun fondement. qui découvre par l’intermédiaire de sa finitude temporelle. c’est l’absolu. qui ont compris ça. » L’expérience de l’absurde est donc la prise de conscience que l’existence est injustifiable. J’existe indépendamment de toute condition. temporelle. les existants apparaissent. mais on ne peut jamais les déduire. mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurait éviter. On remarque d’autre part l’usage répétitif de la négation dans le texte de Pascal : le savoir que la conscience a d’elle-même est un savoir négatif. se laissent rencontrer. L’existence semble donc premièrement être un fait qui se présente à la conscience : celui de la finitude spatiale. que le « héros » de la Nausée de Sartre. » La répétition du « je » dans ce passage est à noter : on en déduit en effet que la situation existentielle qui est décrite ne peut s’énoncer que par l’intermédiaire d’un sujet. Antoine Roquetin découvre dans une expérience de l’absurde : « Exister. Or aucun être nécessaire ne peut expliquer l’existence : la contingence n’est pas un faux semblant. parce qu’elle est susceptible de se diviser en une infinité de mort successives de chaque instant. d’une absence de sens. que malgré la possibilité de dire « je ». le sujet peut-il continuer à dire « je » ? Quel est donc le propre de cette conscience existante ? Dans quelle mesure sera-t-elle capable de donner un . Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi. quel sens a donc cette existence phénoménale qui dure jusqu’à ma fin ? Dans quelle mesure celle-ci parce qu’elle est temporelle. Cependant par ce savoir qu’elle a d’elle-même la conscience se découvre finie au même titre que les autres choses du monde. ne va-t-elle pas se résorber en un néant lorsque ma mort physique va survenir ? A quoi me sert donc de dire « je » moi suis destiné à disparaître ? C’est ainsi la contingence de sa propre existence. je crois.

va se définir autrement et pourra entretenir possiblement différents rapports au temps. Mais cela. s’en détourner (168-134) : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort. mais nous espérons de vivre . Ainsi nous ne vivons jamais. pour se rendre heureux. » Le présent est un point aveugle impensable et invivable. l’engagement dans l’action et le désir de s’immortaliser. modifiée par l’expérience fondamentale de l’absurde. Nous en discernons trois grandes formes : la fuite. dans une chambre. préoccupation constante de l’avenir. et. Qu’est ce que se tenir au présent ? C’est. il peut nous apparaître d’autre part comme impossible à vivre. malgré sa finitude ? Comment le temps va-t-il être réinvesti par cette même conscience ? Dans ce troisième temps de notre réflexion. Il ne se donne jamais en tant que tel car il est envahit par les souvenirs du passé et les projections de l’avenir. dans la cour. l’ignorance. ils se sont avisés. nous disposant toujours à être heureux. ce n’est que pour en prendre lumière pour disposer de l’avenir. nous dit Pascal dans les Pensées. » Le divertissement est donc fuite du temps présent. dans la guerre. ils les trouveras toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous tenterons de les définir successivement tout en gardant à l’esprit leur point commun : elles permettent toutes trois de définir la conscience comme ex–stasis. espoir toujours reconduit (172-47) : « Que chacun examine ses pensées. il est inévitable que nous ne le soyons jamais. Celle-ci est tellement insupportable que les hommes préfèrent s’en divertir. comme étant toujours hors d’elle-même et projetée hors d’elle-même. de passions. La misère de l’existence est donc intimement liée à la .sens à son être. être dans le repos et fuir les tumultes de la vie mondaine. qui est de ne savoir pas demeurer en repos. Si le présent nous était apparu comme impossible à percevoir du fait qu’il se résorbait continuellement dans le passé. si nous y pensons. la misère. Nous ne pensons presque point au présent . l’homme en est proprement incapable (139-136) : « Quand je m’y suis mis quelque fois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent. de n’y point penser. j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose. mais on sait que pour Pascal cela n’est pas sans péril car ce qui apparaît alors c’est la pensée de notre condition mortelle. d’entreprise hardies et souvent mauvaises etc. une valeur à son existence.. nous allons voir en quoi la conscience de notre finitude ne ramène pas nécessairement l’existence humaine sur le même plan que celle des choses : en effet la conscience. » Se tenir au présent c’est donc demeurer en repos dans une chambre. Le présent n’est jamais notre fin. et. d’où naissent tant de querelles.

A la lumière de l’analytique heideggérienne. Elle contient en effet la possibilité d’assumer pleinement son être temporel. de le réaliser : toute existence est ainsi engagement dans le monde. Ce qui rend possible la formation d’un projet et l’élan de son accomplissement. que la conscience trouve la puissance de sortir d’elle-même dans la fuite du présent. que la découverte de notre contingence. mais tout aussi bien l’homme dans le bondissement glorieux du projet et l’exaltation de l’essor. Assumer sa finitude. Toute existence enveloppe une multiplicité de possibilités qui sont appelées à être réalisées. dans une autre perspective. le temps cesse d’être quelque chose d’extérieur qui fondrait sur nous du dehors pour nous imposer sa loi. la conscience est toujours conscience d’un manque. d’un défaut qu’elle cherche à combler. c’est en réalité l’homme même comme être-au-monde – entendons par là l’homme englué dans la facticité et déjà possédé par la mort. expose la pensée de Heidegger à ce propos : « Que le temps soit l’être essentiel de l’homme. Or dans toute action. nous mutiler au besoin. certaines . cependant celle-ci n’a encore qu’un contenu négatif : la fuite des misères de la finitude humaine reconduit à la misère.stasis. C’est donc à partir du néant qu’elle découvre en elle. » Il semble que la découverte de la contingence de l’existence humaine soit aussi l’occasion de mesurer ce qu’elle contient à titre de possible. contentons nous de cette évidence si éclairante aussi bien pour l’être que pour le temps. L’absence de fondement ouvre le contenu du projet. l’imminence de la mort l’impulse. Or tout projet. En un mot. toute implication dans le monde des hommes ne vise t-il pas beaucoup plus que la réalisation de l’existence ? N’y a-t-il pas dans certaines actions. Beaufret dans son ouvrage intitulé Introduction aux philosophies de l’existence . c’est d’une part l’absence de nécessité du cours de l’existence humaine et d’autre part l’urgence liée à conscience du seul événement qui s’accomplira nécessairement : la mort. en cela l’homme est pouvoir-être. c'est-à-dire à la fois son existence comme pourvoir-être et son impuissance à n’être que pouvoir-être. On peut néanmoins envisager. c’est la finitude même de l’homme. En ce sens il y a déjà chez Pascal une conception de l’existence comme ex-stasis. signifie donc se lancer soi même résolument dans un projet. de notre limitation temporelle puisse être à l’origine d’une puissance d’action positive qui ne se réduirait pas à la simple fuite du temps mais qui au contraire chercherait à entretenir avec le temps un tout autre rapport. l’être en dehors de soi de la conscience n’a rien à voir ici avec une quelconque fuite du temps. dans tout projet il est essentiellement inscrit que je puisse mourir en route.condition désirante de l’homme : parce qu’elle est incessamment tournée vers l’avenir. L’ex. Le temps.

d’extérioriser cette même conscience. d’écrits. contribue à constituer à monde d’objets commun à tous les hommes et qui leur survivra. si l’on doit l’étendre aussi à l’ensemble des choses. parce qu’elle est temporelle. d’œuvres d’art. celle de Dieu par exemple. Cette dernière désigne bien la permanence mais en tant qu’elle est conçu à partir d’une existence : être immortel. elle en même temps l’occasion pour l’homme de s’immortaliser par le monde qu’il réalise de ses propres mains. la conscience du temps contient en négatif la possibilité de la permanence : celle-ci peut prendre la forme de l’éternité. de la mort incessante du présent. l’homme répond donc par une transformation de cette même nature en un monde qui lui est propre. A cette nature qui lui impose la mort physique. Parce que donc l’homme a conscience de sa finitude. Celui-ci modifie l’existence elle-même en ce qu’il ne la réduit pas au simple processus biologique. Dans La condition de l’homme moderne. ou bien la forme de l’immortalité. qu’il produise des objets utiles ou des objets d’art. c’est simplement ne pas mourir. Si la fabrication d’objets a un simple usage pour une existence finie. Arendt met en évidence la singularité du travail de l’homo-faber : alors que le travail de l’animal-laborans est soustrait au processus biologique de la consommation. C’est dans la conscience de son propre néant que le sujet trouve la force de sortir de lui-même. on ne peut cependant concevoir que le temps passe indépendamment d’une conscience capable de le percevoir. En conclusion. nous dirons que le lien essentiel entre l’existence et le temps ne peut être mis au jour que par l’intermédiaire d’une conscience. il va chercher à se réaliser dans cette existence finie et en même temps à dépasser celle-ci en laissant des traces dans le monde. d’objets. Les existants enfantent des objets immortels afin de lutter contre la puissance du cycle éternel de la nature. alors on peut dire que c’est le désir d’immortalité des hommes qui se trouve réalisé. d’autre part sous le signe du projet. Toute conscience est toujours un « je suis » et un « je suis destiné n’être plus ou à n’être plus ce que j’étais ». l’homo-faber. L’existence. de l’élan vers l’avenir. Quand cette extériorisation laisse des traces dans le monde sous la forme de paroles (transmission des croyances par l’oralité). en substituant quelque chose à son être corporel qui lui persistera. Mais la difficulté réside en ce que cette conscience se trouve niée dans cela même qu’elle perçoit à savoir sa propre finitude. et qui lui résiste. . monde indépendant de la réalité dévorante de la nature. se donne d’une part sous le signe de la perte. Si nous ne pouvons réduire la notion d’existence à la simple existence humaine.œuvres ou certaines croyances humaines une volonté de transcender le temps ? En effet.