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La douleur est-elle à la fois néfaste et utile ?

CCCeerrvveeaauu

à la fois néfaste et utile ? CC C e e r r v v e

PPssyycchhoo

Comment motiver les élèves ?

Ce que l’étude du cerveau apporte aux sciences de l’éducation

La vogue de la méditation

de pleine conscience

Les bienfaits du rire

Peut-on lire dans

les pensées d’autrui ?

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n°41 - Bimestriel septembre - octobre 2010

CerveauCerveau

Cerveau Cerveau Psycho Psycho www.cervea u etpsycho.fr Po u r la Science, 8 rue Férou, 75278

PsychoPsycho

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Éditorial

Françoise PÉTRY

Se réconcilier avec la lecture

D ans son essai Comme un roman, Daniel Pennac imagine une nouvelle pédagogie de la lecture pour lutter contre le déplaisir de lire. Aujourd’hui, confir- mant ce désintérêt croissant pour la lecture, socio- logues, psychologues et enseignants vont plus loin

en lui imputant les difficultés que rencontrent certains élèves. Lire pour apprendre, apprendre pour mémoriser, mémoriser pour com-

prendre, comprendre pour prendre plaisir

appelle la connaissance, à condition d’avoir amorcé ce cercle vertueux.

à lire. La connaissance

Cette affirmation pourrait sembler utopique, voire passéiste, si elle n’était étayée par les résultats qu’apportent les neurosciences. Le cerveau est doté de systèmes de récompense qui libèrent de la dopamine – associée au plaisir – quand on surmonte une difficulté ou que l’on résout un problème. Apprendre à lire, apprendre tout simplement, déclenche des émotions positives. Or les enfants ont un attrait spontané pour le livre. Pourquoi cette envie de lire s’étiole-t-elle chez beaucoup d’entre eux, souvent à l’adolescence ?

Sans doute, toujours d’après Daniel Pennac, parce que « Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe “aimer” et le verbe “rêver” ». Dès lors, pourquoi ne pas mettre en application ses « droits imprescriptibles du lecteur » ? « Le droit de ne pas lire ; le droit de sauter des pages ; le droit de ne pas finir un livre ; le droit de relire ; le droit de lire n’importe quoi ; le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible) ; le droit de lire n’importe où ; le droit de grappiller ; le droit de lire à haute voix ; le droit de nous taire. »

Les neuroscientifiques qui s’intéressent à l’enseignement livrent de multiples informations sur la façon dont les élèves apprennent, oublient, comprennent (ou non), progressent ou perdent pied, sont attentifs ou dissipés, sur la façon dont les enseignants transmettent leur savoir, sont respectés ou chahutés. Certaines éclairent a posteriori pourquoi les anciennes méthodes d’enseignement étaient efficaces (notamment parce qu’elles donnaient aux enfants les règles dont ils ont besoin pour se structurer), mais aussi pourquoi aujourd’hui la masse des connaissances à assimiler dépasse les capacités de mémo- risation du cerveau. Des connaissances mal acquises désamorcent le cercle vertueux. À quand un meilleur dialogue entre les neuroscien- tifiques et les responsables des programmes d’enseignement ?

En couverture : AVAVA / Shutterstock

© Metropolitan film exports
© Metropolitan film exports

16

Comprendre

la réussite

scolaire

48

Fotokup / Shutterstock
Fotokup / Shutterstock
la réussite scolaire 48 Fotokup / Shutterstock Departures : la paix des morts 14 Cerveau Cerveau

Departures :

la paix

des morts

14

/ Shutterstock Departures : la paix des morts 14 Cerveau Cerveau Psycho Psycho n°41 septembre –

CerveauCerveau

Departures : la paix des morts 14 Cerveau Cerveau Psycho Psycho n°41 septembre – octobre 2010

PsychoPsycho

n°41 septembre – octobre 2010

Au bonheur

d’en rire

26

Andy Dean Photography / Shutterstock
Andy Dean Photography / Shutterstock
Peter Hansen / Shutterstock
Peter Hansen / Shutterstock

La douleur sert-elle à quelque chose ?

78

Psychologie

Point de vue

Benoît Bayle

Mères infanticides : halte à la confusion !

Le déni de grossesse ne devrait pas être le seul critère pour juger de tels cas.

12

Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron
Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron
Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron
Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron
Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron
Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron
Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron

Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron

Departures : la paix des morts

Un film subtil évoque l’importance des rituels d’adieu aux défunts.

14

Éditorial

L’actualité

des sciences cognitives

1

4

Timides : un cerveau hyperactif !

Fâché ou dégoûté ?

Une géographie du sourire

Une fontaine de jouvence neuronale ?

L’accent de vérité

Gros dormeurs

Un endroit sûr pour dormir

Le lent développement du cerveau humain

Défense du territoire

Du paracétamol contre la solitude

Comportement

Christophe André

La méditation de pleine conscience

Les effets positifs de la méditation sur la santé fascinent les neuroscientifiques.

18

Psychologie au quotidien

Nicolas Guéguen

Au bonheur d’en rire

26

Moins de stress, de maladies ou d’allergies : le rire a toutes les vertus.

Comportement

Emily Anthes

Les nouveaux pères

Les pères subissent aussi des modifications biologiques à la naissance d’un bébé !

32

Psychologie sociale

Anna Gielas

Quelle gaffe !

Évitons de nous focaliser sur ce que nous voulons éviter !

38

Dossier

Dossier

Comment motiver les élèves ?

Apprendre par cœur ou comprendre ?

Alain Lieury Les deux : le cerveau a besoin de connaissances pour raisonner.

42

Comprendre la réussite scolaire

Interview d’Alain Lieury Comment donner aux enfants le goût de lire et d’apprendre ? 48

Quand les neurosciences inspirent l’enseignement

Daniel Favre L’enseignement actuel ne tient pas assez compte du cerveau de l’enfant.

52

Comment gérer les classes difficiles ?

Jean-Claude Richoz L’établissement de règles claires en classe résout la plupart des problèmes.

60

Neurobiologie

Imagerie

Daniel Bor

Comment lire dans les pensées d’autrui ?

Même si l’on progresse, on n’en est pas encore à la télépathie par IRM.

68

Olfaction

Simone Einzmann

Avez-vous le nez fin ?

À notre insu, les odeurs environnantes influent sur nos émotions.

74

Interview de

Nicolas Danziger

La douleur sert-elle à quelque chose ?

Les personnes insensibles à la douleur ne se sentent pas «habiter» leur corps.

78

Psychopathologie des héros Sebastian Dieguez
Psychopathologie des héros Sebastian Dieguez
Psychopathologie des héros Sebastian Dieguez
Psychopathologie des héros Sebastian Dieguez
Psychopathologie des héros Sebastian Dieguez

Psychopathologie des héros

Psychopathologie des héros Sebastian Dieguez

Sebastian Dieguez

Qui est le malade imaginaire ?

Molière a-t-il décrit l’hypochondrie, ou une autre psychose délirante ?

82

Questions aux experts John Bock
Questions aux experts John Bock
Questions aux experts John Bock
Questions aux experts John Bock
Questions aux experts John Bock

Questions aux experts

Questions aux experts John Bock

John Bock

Pourquoi les enfants mettent-ils tant de temps à marcher ?

Parce qu’à la naissance, le cerveau du bébé n’est pas mature.

88

Idées reçues

en santé mentale

Les hommes sont plus agressifs que les femmes Scott Lilienfeld et Hal Arkowitz

Synthèse

92

90

La personnalité antisociale Jérôme Palazzolo

Analyses de livres 94

Psychologie sociale. Perspective multiculturelle Serge Guimond Changer grâce à Darwin. La théorie de votre évolution Jean-Louis Monestés

Tribune des lecteurs 95

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Comment

lire dans

les pensées

d’autrui ?

68

Un encart d’abonnement page 24

d’autrui ? 68 Un encart d’abonnement page 24 Forestpath / Shutterstock © Cerveau & Psycho -
Forestpath / Shutterstock
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L L ’ ’ a a c c t t u u a a l
L L ’ ’ a a c c t t u u a a l

LLaaccttuuaalliittéé

des sciences cognitives

Timides : un cerveau hyperactif !

Le cerveau des timides est le siège d’une activité intense qui le rend très sensible aux visages des autres.

I ls se cachent dans les soirées,

bafouillent lors des présentations,

de la peur à la joie en passant par la colère, le dégoût, la tristesse.

E. Beaton a constaté que les mêmes

aires cérébrales s’activaient chez tous les sujets, mais que certaines (le cortex préfrontal médian pour la

tristesse, ou le gyrus frontal inférieur et l’insula pour la joie) s’activaient plus chez les timides que chez les autres. En fait, le cerveau timide est globalement plus actif que la moyenne, et il n’existe pas de zone cérébrale qui soit moins active. Le timide souffre d’un excès de réactivité aux émotions exprimées sur les visages. Est-ce héréditaire ? Dans la phobie sociale, qui est une timidité poussée

à l’extrême et handicapante, une

composante génétique existe, obser- vable notamment chez les jumeaux phobiques sociaux. Ainsi, il est possible

rougissent à la moindre occasion

Les timides n’ont pas toujours la vie facile, et ils le doivent peut-être à leur cerveau. Une étude de l’Université de Sacramento a montré que le cerveau timide est surtout un cerveau très réactif, qui s’emballe facilement lors des situations inhabituelles. Elliott Beaton et ses collègues ont fait passer des tests de timidité à une centaine d’étudiants et ont retenu les 12 les plus timides ainsi que les 12 les moins timides pour une expé- rience. Dans cette expérience, les étudiants devaient observer une suite de photographies et décider le plus vite possible s’il s’agissait d’hommes ou de femmes. Les visages expri- maient une palette d’émotions allant

Photosani / Shutterstock à
Photosani / Shutterstock
à

que la timidité ait une composante génétique, mais l’environnement

familial joue également un rôle : les parents timides font des enfants qui ont aussi plus de chances que les autres d’être timides, étant habitués

adopter des comportements

prudents, voire craintifs. Mais la timi- dité n’est pas forcément un défaut (elle est socialement bien acceptée chez les femmes), et un timide peut être plus apprécié qu’un extraverti désinhibé qui tutoie tout le monde sans ménage- ment dès la première minute.

E. Beaton et al., in Pers. and Ind. Diff., vol. 49, p. 755, 2010

Mesurez votre timidité

Notez de 1 à 5 vos réponses (de 1,

pas du tout d’accord,à 5,totalement

d’accord,l’ordre devant être inversé pour les questions 3,6,9 et 12).

1. Je suis tendu avec les gens que je ne connais pas bien.

2. Je ne suis pas très doué sociale-

ment.

3. Je n’ai pas trop de difficultés à

demander des renseignements aux

gens.

4. Je me sens souvent mal à l’aise

dans les fêtes ou les réunions mondaines.

5. Dans des groupes, j’ai du mal à

savoir de quoi parler.

6. Je ne mets pas longtemps à sur-

monter ma timidité dans les situa- tions nouvelles.

7. J’ai du mal à être naturel quand

je rencontre de nouvelles têtes.

8. Je suis nerveux si je m’adresse à

une figure d’autorité.

9. J’ai des doutes sur mes compé-

tences sociales.

10. Il m’est difficile de regarder les

gens dans les yeux.

11. Je me sens inhibé en contexte

social.

12. J’adresse facilement la parole

aux étrangers.

13. Je suis plus timide avec les

personnes du sexe opposé.

De 13 à 26 :Timidité très faible. De 26 à 39 :Timidité plutôt faible. De 39 à 52 : Légère timidité. De 52 à 65 : Forte timidité.

Fâché ou dégoûté ?

A vant l’âge de sept ans, les enfants auraient de grandes difficultés à

reconnaître l’expression du dégoût sur les visages. À l’Université de

Boston, les psychologues Sherri Widen et James Russell ont demandé

à 84 enfants de nommer l’émotion correspondant au visage d’une personne dégoûtée, et ont constaté que seuls 14 pour cent citaient le dégoût, les autres assimilant cette expression à de la colère. Pourtant, les enfants éprouvent du dégoût très petits, et leur visage réagit par l’expression correspondante. De ce point de vue, la capacité à identifier l’expression de leur visage est surtout utile pour leurs parents, afin qu’ils ne leur donnent pas par inadvertance des aliments avariés. L’enfant quant à lui est soumis à d’autres impératifs : reconnaître en premier lieu la colère de ses congé- nères, notamment lors des jeux ou des conflits. Comme la colère s’accompagne de la contraction de muscles en partie identiques (notamment la ride du nez), l’enfant doit apprendre à intégrer dans son raisonnement les circonstances où cette émotion est exprimée : s’agit-il d’un conflit entre individus, ou de l’inges- tion d’un aliment ? Les adultes, éducateurs ou parents, ont intérêt à l’aider à décider en attirant son attention sur la situation sociale et en le familiarisant avec les nuances du vocabulaire associé aux émotions.

S. Widen et J. Russell, in Emotion, vol. 10, p. 455, 2010

Sébastien BOHLER

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

Une géographie du sourire

On sourirait moins dans l’ancien bloc de l’Est qu’à l’Ouest.

ci, un sourire n’est pas une marque de courtoisie, mais d’in-

Il n’y a pas si longtemps, un sourire pouvait inspirer

la défiance. Pourquoi cette personne sourit-elle ? Cela veut-

il dire qu’elle est heureuse – comment est-ce possible avec toute cette misère autour de nous ? Une manifestation de joie était un motif de suspicion, au mieux considéré comme indécent. » Ces lignes sont de l’écrivain croate Slavenka Drakulic, qui évoquait en 1997 l’humeur austère des habitants de l’ancien bloc sovié- tique, une difficulté à exprimer les sentiments positifs (et à les éprouver ?) qui aurait perduré des années après la chute du mur de Berlin. Le psychologue polonais Piotr Szarota a utilisé Internet pour tester cette opinion. Grâce à un site de partage social en ligne, il a collecté 2 000 photographies d’internautes de dix pays de part et d’autre de l’ancien rideau de fer (notamment en France, en Allemagne de l’Est et de l’Ouest, en Pologne, en République tchèque) et il a étudié la fréquence des sourires. Des écarts importants apparaissent, puisqu’un quart seule- ment des hommes polonais sourient sur leur page de présenta- tion, contre 55 pour cent des Britanniques, par exemple. Les Hongroises détiennent la palme de la tristesse faciale, et dans l’ensemble la vérité est là : on sourit moins à l’Est qu’à l’Ouest.

« I

fériorité

Comment l’expliquer ? Faut-il croire Slavenka Drakulic, et imputer au passé politique de ces pays un pessimisme dont nous verrions aujourd’hui les traces ? Ou évoquer des causes plus profondé- ment ancrées dans les cultures ? Par exemple, le concept polo- nais de sincérité, l’un des pivots de la vie sociale, veut que l’on ne travestisse pas ses sentiments par de faux-semblants : on ne sourit pas si l’on n’est pas de bonne humeur. À l’inverse, le sourire occidental peut être un masque qu’il faut porter pour être valorisé socialement. Vestige du communisme ou reflet de la culture ?

P. Szarota, in Journal of nonverbal behavior , à paraître

P. Szarota, in Journal of nonverbal behavior , à paraître © Cerveau & Psycho - n°41

Une fontaine de jouvence neuronale ?

Une molécule aurait la capacité de stimuler la production de nouveaux neurones et de restaurer les capacités cognitives altérées par le vieillissement.

L es expériences n’ont été réali- sées à ce jour que sur des souris et des rats. Mais après avoir testé

1 000 composés chimiques soup- çonnés d’avoir des effets sur la crois- sance des neurones, Andrew Pieper et ses collègues de l’Université de Dallas et d’Atlanta pensent avoir trouvé un composé, nommé P7C3, doté de propriétés intéressantes. Le composé aurait la capacité de relancer la synthèse de nouveaux neurones dans une aire du cerveau (le gyrus denté) de souris ayant perdu cette capacité de régénération à cause de mutations génétiques créées en labo- ratoire. De telles souris sont incapables d’apprendre et ont de graves retards cognitifs. La substance isolée restaure à la fois la production de neurones dans

leur gyrus denté, et les capacités d’ap- prentissage. La molécule régénératrice a été testée afin de savoir si elle protège des effets dus au vieillissement. Des rats âgés, atteints de déclin cognitif, ont reçu le médicament dans leur alimentation et ont subi le test du labyrinthe aqua- tique, consistant à mémoriser l’empla- cement d’une plate-forme dissimulée sous la surface de l’eau. Après deux mois, ils ont présenté une augmentation de 50 pour cent de leurs performances par rapport à des rats non traités. La molécule P7C3 bloquerait une cascade de réactions biochimiques faisant intervenir les mitochondries (les organites qui fabriquent l’énergie des cellules) et provoquant la mort des neurones. Il s’agirait par conséquent

d’une substance s’opposant à la mort programmée des neurones, ou apop- tose, parfois qualifiée de suicide cellu- laire. Des neurones sont continuelle- mentproduitsàpartirdescellulessouches du gyrus denté, ce qui permettrait de reconstituer les stocks dans cette région du cerveau cruciale pour la mémoire. Toutefois, il faut se souvenir que l’essai a eu lieu chez la souris, qu’on n’a pas encore évalué ses éventuels effets secondaires et que si l’intérêt de la molécule se confirme, il faudra encore au moins dix ans pour disposer d’un éventuel médicament pour l’homme :

c’est le temps qu’il faut pour qu’un nouveau médicament soit mis sur le marché, après qu’une molécule inté- ressante a été identifiée.

A. Pieper et al., in Cell, vol. 142, p. 39, 2010

L’accent de vérité

Nous ne croyons que ce que nous comprenons sans effort.

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

L a vérité n’a pas d’accent, révèle une étude de l’Université de Chicago.

Dans cette expérience, des personnes ayant un accent étranger

plus ou moins marqué (turc, polonais ou allemand) devaient

énoncer, en anglais et devant des auditeurs anglophones, des propo-

sitions telles que « Une girafe peut tenir plus longtemps sans boire qu’un chameau ». Plus l’accent était prononcé, moins les juges ont estimé la

phrase crédible

phobes, puisque cette différence a persisté lorsque le locuteur décla- rait transmettre le message d’un anglophone. Pourquoi trouve-t-on moins crédible une personne s’exprimant avec un accent ? Dans une seconde partie de l’expérience, les scientifiques ont attiré l’attention des auditeurs sur le fait qu’un accent rend la compré-

Toutefois, ce n’était pas l’effet de stéréotypes xéno-

hension plus difficile. Aussitôt, la perte de crédibilité s’est effacée. Cela s’explique par le fait que nous avons tendance à tenir pour vrai ce que nous comprenons sans effort. Dès qu’un effort intervient, nous doutons

de la véracité du discours

Conseil pratique : une personne parlant avec un accent étranger gagnera à souligner, avant son intervention, qu’elle parle avec un accent et que cela peut demander un petit effort supplémentaire de la part de ses inter- locuteurs. Elle évitera la perte de crédibilité liée à cet effet.

S. Lev-Ari et B. Keysar, in Journal of Experimental Psychology, à paraître

Une fois avertis du piège, nous y résistons.

Biais cognitif arbitral

Une nouvelle sorte d’erreur d’arbi- trage au football a été identifiée par une équipe de neuroscientifiques

de l’Université de Philadelphie.Il s’agit d’un biais cognitif dans le jugement des fautes au cours du jeu.Lorsqu’un défenseur bloque un attaquant qui vient de la gauche dans le champ visuel de l’arbitre, celui-ci est plus enclin à siffler une faute que si l’at- taquant vient de la droite.Selon l’au- teur de l’étude,Alexander Kranjek, cela est dû au fait que nous sommes habitués à voir de nombreuses infor- mations se dérouler de gauche à droite (lorsque nous lisons, consultons des tableaux),et que ce mouvement nous paraît naturel, donc plus difficile à contrarier.Une étude menée en Italie

a montré que les spectateurs trou-

vent plus beaux les buts marqués depuis la gauche du terrain que ceux marqués de la droite,et que ce phéno- mène est inversé dans les pays arabes, où l’on écrit de droite à gauche.Et si, pour éviter les erreurs d’arbitrage, on choisissait des arbitres chinois ?

Petite nuit, gros QI ?

Les enfants ont besoin de sommeil, mais dans des proportions variables. Un enfant qui ne dort pas 12 heures par nuit n’est pas forcément handi- capé. Ainsi, une étude montre que les enfants qui dorment moins que les autres ont généralement les quotients intellectuels les plus élevés. En moyenne, un enfant gagnerait six points de QI par heure de sommeil en moins. Il semblerait que les plus

intelligents se fatiguent moins à l’école pendant la journée,ayant moins besoin de dormir. Mais ne raccourcissons pas pour autant les nuits des enfants :

le QI ne veut pas tout dire. En outre,

l’étude a été réalisée sur un nombre assez faible d’enfants. Enfin, chacun suit son développement à son rythme et le sommeil est un besoin physio- logique qui s’adapte à chaque petit.

L’actualité des sciences cognitives

à chaque petit. L’actualité des sciences cognitives Gros dormeurs Leur activité cérébrale particulière les

Gros dormeurs

Leur activité cérébrale particulière les isole des perturbations du milieu extérieur.

C ertaines personnes se réveillent au moindre murmure, d’autres continuent à dormir même dans

les environnements les plus bruyants. Comment font-elles ? Jefferey Ellenbogen et ses collègues de l’Université de Boston ont montré que leur cerveau présente une activité électrique particulière pendant le sommeil. La différence se manifeste lors de la seconde phase du sommeil profond, qui s’enclenche environ 15 minutes après l’endormissement. Lors de cette phase dépourvue de rêves, le cerveau est le siège d’oscillations électriques rapides nommées fuseaux, dont la fréquence peut être plus ou moins élevée selon les individus. Ces oscilla- tions reflètent une activité spontanée des voies nerveuses reliant le cortex cérébral au thalamus, un sas d’entrée des informations extérieures tels les sons ou les images. J. Ellenbogen et ses collègues ont constaté que les personnes ayant les fréquences les plus élevées de fuseaux

thalamo-corticaux pendant cette phase du sommeil sont les plus résistantes à toutes sortes de bruits que l’on fait retentir autour d’elles : moteurs, sonne- ries de téléphone, claquements de portes. Il semble que les fuseaux thalamo-corti- caux assurent une activité uniquement endogène des circuits reliant le thalamus et le cortex, de sorte que le sujet devient imperméable aux stimulus sonores extérieurs. La fréquence des fuseaux est une caractéristique très stable chez un individu, et devient ainsi un biomar- queur de la force du sommeil. On sait par ailleurs qu’elle diminue avec l’âge, tout comme la profondeur du sommeil ; qu’elle est partiellement héritable puisque les jumeaux ont des fréquences de fuseaux identiques, et que les personnes dotées des plus hautes fréquences ont aussi les meilleures capacités de consolidation des souve- nirs pendant le sommeil. Sans doute parce que, chez ces personnes, le sommeil est moins facilement interrompu.

T. Dang-Vu et al., in Current Biol., vol.20, p. 626, 2010

Michael Pettigrew / Shutterstock
Michael Pettigrew / Shutterstock

Un endroit sûr pour dormir

Il semble exister, gravée dans notre mémoire ancestrale, une position optimale du lit dans la chambre

O ù disposer son lit dans

une chambre à coucher ?

D’après Matthias Spörle

et Jennifer Stich, de l’Université de Munich, ce genre de question obéit à des impératifs de survie hérités du Pléistocène. Le raison- nement est le suivant : nos ancêtres préhistoriques devaient trouver pour dormir un endroit sûr, à l’abri des prédateurs, le moins visible possible, mais offrant un point de vue idéal sur les accès au lieu. En conséquence, dans notre société, un individu normalement constitué devrait avoir tendance à disposer son lit le plus loin possible de la porte, légèrement décalée du côté où elle s’ouvre pour détecter l’ar- rivée d’un intrus avant d’être lui- même découvert. Les psychologues ont élaboré une expérience où des sujets

avaient le choix de disposer un lit à leur convenance dans une pièce de dimensions moyennes compor- tant une table, une chaise, un placard, le lit et une porte à battant simple. La majorité des 138 participants ont disposé le lit au fond de la pièce, loin de la porte, non pas dans l’axe de cette dernière, mais plutôt du côté vers lequel s’ouvre le battant, de façon à ce qu’une personne entrante ne voie pas le dormeur mais que ce dernier soit immé- diatement prévenu de son arrivée. C’est cette configuration qui opti- mise les chances de survie d’un Homo sapiens en cas d’irruption d’un agresseur, en réduisant ses temps de réaction ! Ne faites pas trop de bruit en bougeant votre lit ce soir !

M. Spörle et J. Stich, in Evolutionary Psychology, vol. 8, p. 405, 2010

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

Glucose et paix sociale

Si vous prévoyez d’annoncer une mauvaise nouvelle

à quelqu’un de susceptible, proposez-lui donc

d’abord des chocolats : sa réaction sera moins

violente.Des psychologues australiens ont demandé

à des étudiants de prononcer un discours devant

un auditoire où se trouvait un comparse des psycho- logues qui les interrompait fréquemment pour dénigrer leurs idées.Certains orateurs avaient pris une collation sucrée juste avant l’intervention, et ont réagi de façon moins agressive à ces provo- cations que ceux qui n’en avaient pas pris.L’absorption d’aliments sucrés provoque un état de bien-être qui désamorce momentanément le stress et les tensions. Une petite aide chimique au moment d’aborder les sujets qui fâchent.

« Serial lover » :

une tactique gagnante

J’ai été souvent fidèle, a répondu un jour Silvio Berlusconi à un journaliste qui l’interrogeait sur ses mœurs conjugales. En jargon scientifique, Berlusconi serait un « monogame sériel » : les hommes qui se marient plusieurs fois et pratiquent la monogamie au sein de chaque union successive ont fait l’objet d’une étude de l’Université de Helsinki. Les monogames sériels ont plus d’enfants que les autres, ce qui les avantage pour propager leurs gènes. La monogamie sérielle serait une stratégie évolutive « gagnante ». Mais les femmes mono- games sérielles n’y recourent pas. Pour elles, la limite du nombre d’enfants serait plutôt biologique.

Une poignée de main révélatrice

Aventureux, fougueux, épris de sensations… Tout cela se sent dans une poignée de main,d’après une étude réalisée auprès de 117 Américains. Cette étude a mis en évidence un lien entre l’intensité de la poignée de main d’un homme et son niveau de « recherche de sensations », mesuré par des tests psychologiques.Les hommes à la poigne plus ferme seraient plus attirés par les sports dange- reux, les comportements sexuels à risque ou le jeu.La testostérone,une hormone modulant l’agres- sivité et la dominance physique ou sociale,renfor- cerait aussi la pression exercée par les phalanges…

L’actualité des sciences cognitives Le lent développement du cerveau humain Contrairement à celui de ses

L’actualité des sciences cognitives

L’actualité des sciences cognitives Le lent développement du cerveau humain Contrairement à celui de ses cousins

Le lent développement du cerveau humain

Contrairement à celui de ses cousins primates, le cerveau du petit d’homme se développe encore beaucoup après la naissance.

S ur l’arbre de l’évolution,

hommes et macaques ont

pris des chemins qui ont

divergé il y a 25 millions d’an- nées environ. Ce qui explique qu’ils soient assez différents aujourd’hui. Mais à quoi tient cette différence, et comment s’est-elle constituée ? En comparant le cerveau de macaques, de bébés et d’humains adultes, Jason Hill et ses collègues de l’Université de Washington ont constaté que le cerveau d’un bébé ressemble en partie à celui d’un macaque, et que c’est dans les mois et les années suivant la naissance que des zones typiquement « humaines », conférant l’abstrac- tion ou le langage, voient leur déve- loppement s’accélérer. J. Hill et son équipe ont mesuré le degré de maturité de diverses zones cérébrales chez le singe et chez l’homme, en observant par IRM la profondeur des repliements de l’écorce cérébrale, ou cortex, en différents endroits. Le cortex voit sa surface tripler chez l’homme entre la naissance et l’âge adulte, et cette extension de surface donne lieu à des plis, les sillons, dont la profon- deur révèle le degré de maturité du repliement en différents endroits de l’écorce cérébrale. Ils ont constaté que certaines zones sont prati- quement matures à la naissance, tels le cortex visuel ou le cortex auditif, qui donnent accès aux percep- tions sensorielles. En revanche, d’autres zones ayant la capacité d’associer différentes modalités sensorielles, telles que le cortex frontal, temporal latéral ou pariétal, sont encore immatures et mettront plusieurs années à se développer.

Ce sont donc les régions cérébrales les plus typiquement humaines, plus étendues dans notre espèce que chez le macaque, qui se développent le plus tardivement. Comment l’expli- quer ? Le triplement de volume du cortex cérébral chez l’homme ne résulte pas d’une multiplication des neurones – dont le nombre est prati- quement acquis à la naissance –, mais de la synaptogenèse (forma- tion des synapses), de la progres- sion de l’arborisation dendritique (l’extension des prolongements des neurones), ou de la myélinisation (la formation de la gaine autour des axones qui assure la transmission des informations). Or les régions qui se développent le plus entre l’enfance et l’âge adulte sont immatures à la naissance selon ces critères : le gyrus frontal médian, par exemple, a une densité synap- tique très éloignée de son maximum, alors que le cortex auditif et le cortex visuel présentent déjà entre 50 et 100 pour cent de leur densité synap- tique maximale. Les épines dendri- tiques dans ces régions sont déjà similaires à celles de l’adulte. En ce qui concerne les arborisa- tions dendritiques, on observe que le potentiel de croissance des zones « humaines » est immense : les arborisations y occupent dès la naissance un espace double de ce qui est observé dans les zones sensorielles primaires, mais cette proportion ne fait qu’augmenter pour atteindre six fois l’étendue des arborisations dendritiques dans le cortex visuel. Ces régions qui connaissent le plus fort développement après la naissance sont aussi celles qui

Kjersti Joergensen / Shutterstock
Kjersti Joergensen / Shutterstock

restent peu développées tout au long de la vie du macaque : ce sont les régions frontale, temporale laté- rale et pariétale, impliquées dans des fonctions cognitives supérieures comme le langage, la planification ou la motricité fine. Chez l’être humain, les zones assurant ces fonctions restent immatures jusqu’à la nais- sance, ce qui présente quelques avantages : le cerveau du bébé reste d’une taille modeste qui permet l’ac- couchement ; il est toutefois doté des facultés essentielles pour survivre (voir, entendre, goûter, etc.), et qui assureront l’acquisition ulté- rieure des facultés complexes, telles que le langage, la socialité, la mani- pulation des objets. Il faut quelques mois pour faire un cerveau de macaque, des décennies pour celui d’un homme.

J. Hill et al., in PNAS, à paraître

Défense chimique du territoire

Les récepteurs des hormones mâles augmenteraient dans le circuit du plaisir lorsqu’il faut défendre son territoire contre un rival.

L es amateurs de football savent qu’en Coupe d’Europe, les buts marqués à l’extérieur comptent double. L’équipe qui joue sur son terrain dispose d’un avan-

tage psychologique et perd beaucoup moins souvent ses matchs qu’à l’extérieur. Dans les championnats nationaux, il arrive même qu’une équipe soit invaincue sur son terrain, et que tout visiteur sente souffler le vent de la défaite, sitôt le pied posé sur la pelouse.

Jaggat / Shutterstock
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La cause de ces phénomènes de territorialité pour- rait résider dans un récepteur neuronal chargé de trans- mettre les influx nerveux dans les aires du cerveau dédiées à l’agressivité : le récepteur des androgènes. Matthew Fuxjager et ses collègues de l’Université du Wisconsin ont étudié une espèce de souris ayant la particularité d’augmenter ses chances de victoire au fil des succès acquis sur son propre territoire, mais non sur le territoire d’un rival. Ils ont montré que la concentration de récepteurs des androgènes augmente progressivement dans deux zones du cerveau liées au plaisir : le noyau accumbens et l’aire tegmentale ventrale. Cette modification cérébrale rendrait les mâles plus sensibles au plaisir que procurent l’agression et la victoire sur un rival. Mais cette sensibilisation n’a lieu qu’après des victoires acquises à domicile, ce qui suggère qu’elle pourrait remplir une fonction vitale de sécurisa- tion et de défense du territoire. Les footballeurs note- ront, à toutes fins utiles, que les rapports sexuels rédui- sent la concentration de récepteurs aux androgènes, ce qui pourrait nuire à leurs performances sportives dans les grandes compétitions.

M. Fuxjager et al., in PNAS, édition avancée en ligne

Du paracétamol contre la solitude

Un antalgique réduirait la douleur suscitée par l’exclusion.

L ’isolement et le rejet social causent une souffrance comparable à la douleur physique, ce qu’ont montré

de nombreuses études de psychologie et d’imagerie cérébrale. Partant de ce constat, des neurobiologistes de l’Université du Kentucky ont étudié l’effet du paracétamol, un analgésique bien connu, sur les senti- ments de rejet social dans un groupe d’étu- diants. Les étudiants devaient participer à un jeu en ligne et certains pouvaient être exclus du jeu arbitrairement, ressentant alors une frustration liée à l’isolement. Ceux qui avaient pris du paracétamol à leur insu avant la séance ont obtenu, dans des ques- tionnaires d’évaluation de la souffrance morale, des scores inférieurs à ceux des

autres. Des mesures de leur activité céré- brale ont montré qu’une zone clé dans la perception de la douleur aussi bien physique que psychologique, le cortex cingulaire antérieur, s’activait moins. Ces observations confirment le lien étroit qui existe entre la souffrance physique et morale, et l’existence de substrats neuro- naux communs à ces deux types de souf- france. L’anesthésie physique prémunirait en partie contre les différentes douleurs morales que nous pouvons rencontrer, ruptures, deuils, exclusion, abandon. Dans une certaine mesure seulement, car les effets constatés sont limités.

N.

DeWall et al., in Psychological Science, vol. 21,

p.

931, 2010

Hugo Maes / Shutterstock
Hugo Maes / Shutterstock

Le syndrome du kit mains libres

A priori,le kit mains libres sert à télé- phoner tout en gardant l’usage de ses mains, pour conduire par exemple. Certaines personnes en font un autre usage :elles libèrent leurs mains pour mieux gesticuler en parlant. On peut alors les voir,brassant l’air,invectivant un interlocuteur fantôme.Karen Pine, à l’Université du Hertfordshire,a essayé de comprendre ce qui les animait. Outre le tempérament (les plus volu- biles sont les plus spectaculaires), le vocabulaire abordé compte aussi. Évidemment, ce sont les mots dési- gnant des objets physiquement mani- pulables qui suscitent le plus d’agita- tion. Téléphone, piano, aspirateur, tour- nevis, marteau, rasoir ou dentifrice donnent des discours beaucoup plus vivants que barrière,son,ou arbre.Cette observation est une preuve, selon les auteurs, que les gestes des mains servent plus à se représenter soi- même ce que l’on dit,qu’à le commu- niquer à son interlocuteur (en l’oc- currence absent).

Un deuxième enfant ? Cela dépend du premier !

Qu’est-ce qui décide les parents à faire un deuxième enfant ? D’après le psychologue Markus Jokela, tout dépend du premier.Est-il tourné vers les autres,facile à vivre et intelligent ? On envisagera un deuxième. Est-il conflictuel, peu sociable et moyen- nement intelligent ? Les parents s’abs- tiennent. Seule surprise de l’étude :

les parents hésitent aussi quand le premier marque une forte attirance pour la nouveauté (nouveaux amis, nouveaux jouets).Finalement,lorsque le premier enfant est facile, il y a de la place pour un deuxième. Mais un touche-à-tout asocial et rebelle ne donne pas envie de recommencer.

asocial et rebelle ne donne pas envie de recommencer. L’actualité des sciences cognitives Le botox rend-il

L’actualité des sciences cognitives

de recommencer. L’actualité des sciences cognitives Le botox rend-il idiot ? Cet antirides perturbe la

Le botox rend-il idiot ?

Cet antirides perturbe la compréhension des émotions lorsque nous lisons.

L a toxine botulique, produite par la

bactérie Clostridium botulinum, est

une molécule paralysante et le plus

puissant poison connu à ce jour. Elle est aussi utilisée depuis une vingtaine d’an-

nées dans le traitement des rides en injections locales à faible dose pour provo- quer des paralysies musculaires ciblées de certains muscles du visage. En paralysant les muscles faciaux, cette substance modifie les émotions que l’on peut ressentir, par exemple,

en lisant un texte. David Havas et ses

collègues de l’Université du Wisconsin

ont injecté du botox à des jeunes femmes

dans certains muscles du front où se forment les rides, mais qui servent aussi

à exprimer des émotions négatives comme la tristesse ou la colère. Ils leur ont fait lire des textes suscitant des émotions négatives, et ont constaté qu’elles mettaient plus de temps à comprendre le sens des phrases. En outre, elles comprenaient entre cinq et

dix pour cent de phrases en moins.

Cette expérience montre que les mouve- ments des muscles du visage servant à exprimer une émotion sont une aide pour identifier l’émotion correspondante, parce qu’on la reproduit de façon imperceptible.

Des expériences d’imagerie cérébrale avaient déjà montré que l’injection de

Krimar / Shutterstock
Krimar / Shutterstock

botox réduit l’activité de certaines zones du cerveau impliquées dans la percep- tion des émotions, telles que l’amygdale cérébrale ou le cortex orbitofrontal. Selon les zones du visage où est réalisée l’injection, la compréhension des émotions décrites dans un texte est différemment altérée. Si le muscle facial ciblé est le muscle corrugateur du front, la compré- hension des émotions négatives sera altérée ; si l’injection est réalisée autour de la bouche, les émotions positives risquent d’être moins bien perçues. Le botox donne un visage plus lisse, mais aussi une lecture sans relief.

D. Havas et al., in Psychol. Sc., vol. 21, p. 895, 2010

Le « vote hormonal »

L es hormones poussent aux rencontres sexuelles, modulent l’appétit ou le sommeil ; on sait maintenant qu’elles influent sur les choix électoraux. Des scientifiques de l’Université du Michigan publient les résultats d’une

étude réalisée au plus fort de la campagne présidentielle américaine de 2008. À cette époque, ils avaient demandé à de jeunes électrices si elles souhaitaient voter pour Barack Obama ou pour son rival John McCain, avant de leur poser des questions plus intimes sur leur cycle menstruel. Ils ont constaté que les jeunes femmes, âgées de 18 à 22 ans, avaient plus de probabilité de voter pour Obama lorsqu’elles approchaient de leur pic d’ovulation. Obama est perçu comme un reproducteur potentiel, dont l’attrait est maximal lorsque les jeunes femmes sont en période de fertilité.

C. Navarrete et al., in Evolution and Human Behvaior, à paraître

Point de vue Mères infanticides : halte à la confusion ! Benoît Bayle, psychiatre des
Point de vue Mères infanticides : halte à la confusion ! Benoît Bayle, psychiatre des
Point de vue Mères infanticides : halte à la confusion ! Benoît Bayle, psychiatre des
Point de vue Mères infanticides : halte à la confusion ! Benoît Bayle, psychiatre des

Point de vue

Mères infanticides : halte à la confusion !

Benoît Bayle, psychiatre des hôpitaux et docteur en philosophie, exerce comme praticien hospitalier dans l'Unité de psychologie périnatale et petite enfance (Service de psychiatrie infanto-juvénile, Centre hospitalier Henri Ey, Bonneval, Eure-et-Loir).

U fait divers a à nouveau défrayé

la chronique, invitant une fois encore à réfléchir à la construc-

tion psychique de la grossesse, et

ses anomalies. À la fin du mois

n

à

de juillet 2010, dans un petit village du Nord, les propriétaires d’une maison découvrent le cadavre de deux nourrissons à la suite de tra- vaux de jardinage. L’enquête établit rapidement qu’une femme a donné naissance secrètement à huit bébés qu’elle a étouffés avant de dissimuler leurs corps. Six autres corps sont ainsi retrouvés dans le pavillon où elle habite, cachés sous divers objets. Le mari tombe des nues. Il n’avait remar- qué aucune de ces grossesses, peut-être parce que sa femme souffrait d’une obésité importante. La

justice est saisie. Le procureur de la République annonce qu’il ne s’agit pas d’un déni de grosses- se, car l’inculpée a reconnu s’être « parfaitement » rendue compte de ces grossesses. De son côté, l’avocat de cette femme ne nie pas la conscience de la venue des bébés, mais situe ces naissances

dans le schéma des dénis de grossesse

analyser de telles situations ? Les troubles de la gestation psychique se limitent-ils aux seuls dénis de grossesse, ou en existe-t-il d’autres ? Évoquons d’abord le déni de grossesse, une absence de prise de conscience de sa grossesse. En voici un exemple. Une femme éprouve sou- dain de violentes douleurs abdominales. Elle se rend aux toilettes, car elle croit avoir la diarrhée. Quelques minutes plus tard, elle accouche d’un enfant. À aucun moment, elle ne s’est aperçue de son état de grossesse. Parfois, dans un mou- vement de confusion et d’irréalité, il arrive que cette femme supprime son enfant. On parle alors de néonaticide, car l’enfant a été tué dans les 24 heures qui ont suivi sa naissance. Dans d’autres cas, le déni n’est pas aussi tranché : la femme reconnaît certains signes de sa grossesse, mais est incapable de les rapporter à son état. Elle se dit qu’elle pourrait être enceinte, mais conclut finalement qu’elle ne l’est pas. On parle alors de dénégation de grossesse. Les études épidémiologiques convergent : un cas sur 450 ou 500 naissances pour l’ensemble

Comment

des dénis (total et partiel) ; un sur 2 500 pour les dénis complets, révélés à l’accouchement. L’enfant trouvera la mort, soit de façon acciden- telle, soit au cours d’un néonaticide, dans envi-

ron une naissance sur 8 000. La médiatisation actuelle de ce phénomène est à la hauteur de l’ignorance dont il était auparavant entouré. Il est terrible de voir une femme incarcérée pour un acte qui la dépasse totalement. Par ailleurs, bien des femmes ayant vécu un déni de grosses- se, sans avoir pour autant commis un néonati- cide, restent marquées durablement par cette naissance et se sentent particulièrement isolées, incomprises et culpabilisées de n’avoir pas su détecter leur grossesse. Il était important que les médias fassent connaître ce trouble.

La gestation psychique

D’autres troubles de la gestation psychique existent. La dissimulation de grossesse, par exemple. Ainsi, une étudiante reconnaît son état de grossesse, mais elle se trouve dans l’incapacité de le dire à son ami ou à ses parents ; elle dissimu- le activement la grossesse, accouche dans le secret et confie son enfant à l’adoption. Si le processus est d’apparence volontaire, certains aspects semblent échapper à la conscience et engagent, à mon avis, un diagnostic psychopathologique. Certaines femmes peuvent présenter une grossesse à ventre plat, clairement identifiée et acceptée. Il ne s’agit pas d’une dissimulation, mais plutôt d’un blocage de l’énonciation de la grossesse à autrui. Témoin, cette femme avec qui sa mère avait menacé de couper les ponts si elle attendait un deuxième enfant. Enceinte, la fille avorte et en conçoit d’immenses remords. Enceinte derechef, elle décide de garder l’en- fant, au risque d’être rejetée par sa mère. Mais elle est incapable de le lui annoncer et garde un ventre plat jusqu’au jour où elle lui fait parvenir les clichés d’échographie. Aussitôt, son ventre se met à s’arrondir… Chaque situation est particulière, mais les pathologies de la gestation doivent être bien repé- rées dans des affaires comme celles de Véronique

Courjault, Céline Lesage, etc., et plus récemment Dominique Cottrez. De mon point de vue, exclu- re l’hypothèse du déni de grossesse ne suffit pas. Il faut réfléchir à ce qu’est la grossesse psychique et quelle est son « architecture », qui comporte plusieurs étages : tout d’abord, la perception des transformations du corps. Il s’agit pour la femme de prendre conscience que son corps se transfor- me et qu’un autre corps se développe en elle. Ces pathologies surviennent volontiers chez des femmes qui «investissent» peu leur corps. Deuxième étage de la grossesse psychique, l’énonciation, et les blocages que nous avons évo- qués. Troisième composante essentielle : le désir d’enfant qui peut être ambigu, et comporter une hostilité à l’égard de l’enfant à venir. La femme nierait la grossesse parce qu’elle n’en veut pas. L’enfant peut être inconcevable au sens où il suscite des pensées et représentations que la mère ne peut accepter. Ainsi, les viols peuvent donner à la femme l’impression d’avoir un monstre en soi, à l’image de l’agresseur. Enfin, certaines sont maltraitées au moment clé où elles accèdent à la conjugalité : les parents nient la réalité affective de leur fille parvenue à l’aube de l’âge adulte, sa capacité à rencontrer un gar- çon, à avoir un lien affectif avec lui, à l’aimer et à attendre un enfant de lui. Ces sortes de mal- traitance peuvent avoir un effet direct sur la construction du lien prénatal à l’enfant.

Connaître avant de juger

Que penser alors de cette femme qui, enfant après enfant, a supprimé ses nouveau-nés jusqu’à huit fois et, au lieu de les faire disparaître comme le ferait un criminel avisé, les a placés, dans son garage, sous des objets divers… Comment envi- sager sa psychopathologie ? Cette femme semble avoir perçu sa grossesse, il faudra donc détermi- ner la profondeur de son blocage à énoncer sa grossesse. Parmi les éléments d’appréciation, les experts gagneront à déterminer si le portage de l’enfant est passé inaperçu pour l’entourage, non pas du fait de son obésité, mais en raison d’un portage vers l’arrière de l’abdomen, comme cela

Benoît Bayle

se rencontre dans le déni de grossesse… La gros- sesse chez la femme obèse passe-t-elle habituelle- ment inaperçue physiquement, en fin de terme ? Par ailleurs, le dernier accouchement d’enfant vivant de Dominique Cottrez a été trauma- tique : comment cet événement a-t-il pu favori- ser l’émergence de représentations trauma- tiques, indicibles, autour de la venue de l’enfant, entrant en résonance possible avec d’autres

Pas une cause unique, mais un ensemble de processus psychiques.

traumatismes ? Enfin, l’accouchement s’est-il produit à chaque fois dans un état de confusion psychique ? L’enfant y était-il vécu comme un objet, un non-humain, halluciné comme mort, comme cela se rencontre parfois ? La façon de placer les corps à proximité, sans chercher à les faire disparaître, témoigne sans aucun doute d’un profond clivage de la personnalité. Il fau- dra bien entendu apprécier la nature du désir et du refus d’enfant, les éventuels traumatismes survenus dans l’enfance et à l’adolescence ainsi que les éléments de personnalité, le rapport au corps, etc. Un passage à l’acte répété de ce type ne peut s’expliquer par une cause unique, mais par un ensemble de processus psychiques. Au terme du procès, il y aura la sanction pénale. Un suivi psychologique sur de nom- breuses années s’impose probablement. Qu’en sera-t-il de la peine carcérale ? La prison à perpé- tuité ? Dans la majorité des cas, ces femmes ne sont « dangereuses » pour leur enfant à naître qu’au terme de leur grossesse. Leur dangerosité peut donc être circonscrite (par exemple, par des tests de grossesse et un accompagnement de la grossesse le cas échéant). Certes, la femme qui commet des néonaticides à répétition a des comptes à rendre à la société, cela va de soi, mais la société ne saurait l’anéantir, et avec elle son entourage familial, par des années d’enferme- ment, si des moyens simples de contrôle et de soins réduisent à néant sa dangerosité.

Bibliographie

B. Bayle, Négations

de grossesse et gestation psychique, in Actes du premier colloque français sur le déni de grossesse, sous la direction de F. Navarro, Éditions Universitaires du Sud, pp. 75-88, 2009.

B. Bayle, L'enfant

à naître. Identité conceptionnelle et gestation psychique, ÉRÈS, pp. 167-204,

2005.

Serge Tisseron Cinéma : décryptage psychologique Departures : la paix des morts Serge Tisseron, psychiatre,
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Serge Tisseron

Cinéma : décryptage psychologique

Departures :

la paix des morts

Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie, est directeur de recherche à l’Université Paris Ouest Nanterre.

   

En Bref

 

Au moment où

les êtres qui nous sont chers nous quittent ou meurent, il est rare que l’on trouve les bons gestes et les bonnes paroles d’adieu.

Dans Departures, le héros cherche comment « réparer » des adieux ratés avec son père et sa mère. Il s’initie au rituel d’embaumement, et en fait son métier.

Son entourage

désapprouve ce choix, qui lui permet pourtant de laisser sa résilience œuvrer, et de faire la paix avec ses morts.

Comment dire adieu aux défunts ? Quels gestesfaire et quelles paroles prononcer, pour ne pas être poursuivi par les regrets ? Tel est le thème abordé par le film japonais Departures, du réalisateur Yojiro Takita, récompensé par l’oscar du meilleur film étranger en 2009.

U n jeune homme perd son emploi de violoncelliste. Ses compé- tences n’y sont pour rien, puisque c’est le désintérêt du public pour la musique classique qui a conduit

le propriétaire de l’orchestre à le dissoudre. Il n’y a pas d’événement en soi. Tout ce qui nous arrive prend sa signification à l’aune des rap- ports que nous entretenons avec notre histoire personnelle, notre environnement et nos rela-

tions. C’est ce « fond » qui crée l’événement pour chaque sujet singulier. Et c’est ce que nous montre le film de Yojiro Takita pour la perte d’une tout autre importance puisqu’il s’agit de celle d’un être cher. Mais tout est déjà en germe dans cette première séquence.

Le départ du père

Alors qu’un collègue de Daigo (le violoncel- liste) prend ce licenciement avec philosophie, lui ne peut pas s’empêcher d’imaginer qu’il en porte une part de responsabilité. Il rumine :

« J’aurais dû mieux gérer ma carrière… J’ai surestimé mon talent… » La dimension per-

sonnelle et émotionnelle de cet événement ne tarde pas à apparaître. Le choix d’être violon- celliste n’était pas seulement guidé par un désir personnel. C’est en effet le père de Daigo, dis- paru quand l’enfant avait six ans, qui l’a obligé à apprendre cet instrument. Être violoncelliste permettait ainsi au jeune homme de rester fidè-

le à son père tout en entretenant l’idée qu’il pourrait l’écouter et être fier de lui. À défaut de pouvoir lui parler, il lui jouait de la musique. Ainsi arrive-t-il souvent que le choix d’un métier, d’un passe-temps, voire d’un conjoint, soit une manière d’assurer des retrouvailles imaginaires avec un disparu. Mais si la perte d’un être cher suscite tou- jours le désir de le retrouver, il n’est pas rare qu’elle s’accompagne aussi de la colère qu’il ne soit plus. Or le père de Daigo a abandonné sa femme et son fils pour partir avec la serveuse du restaurant familial. Le jeune homme n’a jamais cherché à le revoir. Et lorsque sa femme évoque cette possibilité, il répond : « Je ne veux pas revoir mon père, et si je le revois, je lui casse la gueule. » On peut imaginer que la perte d’es- time de soi vécue par Daigo après la dissolution de son orchestre soit aussi liée à cet événement. À six ans, un enfant abandonné s’imagine faci- lement responsable du départ de son parent. « Mon père m’a quitté parce que je n’étais pas à la hauteur de ses attentes. » Pourtant, personne n’est absolument seul après un départ. Daigo a perdu son père, mais il peut compter sur sa mère. Mais le peut-il vraiment ? Yojiro Takita a le mérite de balayer l’idée suivant laquelle ce serait la faiblesse du moi de l’enfant qui l’empêcherait de pouvoir supporter la douleur d’un deuil ou d’un aban- don. Quelle que soit la possibilité qu’a un enfant d’y faire face, il n’est pas rare que ce soit

d’abord les adultes qui l’entourent qui en soient incapables. Ils ne peuvent pas affronter leur propre douleur, ni celle de leur enfant, et encore moins leurs deux deuils simultanés. Les enfants le comprennent vite. Quand un parent a peur des sentiments, l’enfant cache les siens. Et quand un parent préfère le silence, l’enfant cesse très vite de poser les questions qui pourraient pourtant l’aider à prendre du recul et à gérer son deuil. Bien des enfants souhaite- raient en savoir davantage sur les raisons et la façon dont l’un de leurs parents a disparu et sur ce qui s’est passé depuis pour lui. Mais leurs questions se heurtent rapidement à l’attitude évasive ou au silence de celui avec lequel ils continuent à vivre, et ils apprennent à se taire. C’est ce qui est arrivé à Daigo. Comme sa mère ne supportait pas de le voir pleurer, il a pris l’habitude de se rendre régulièrement aux bains publics pour y laisser couler ses larmes, seul, le corps immergé dans l’eau. La propriétaire de cet établissement le racontera plus tard : « Je voyais ses petites épaules trembler et les larmes couler. Il n’a jamais pleuré devant sa mère. » Daigo n’a pas perdu sa mère en même temps que son père, mais le départ de celui-ci a mar- qué une rupture dans ses relations avec elle. Il a dû apprendre à retenir ses émotions et ses sen- timents, autrement dit à développer une attitu- de socialement détachée par rapport à sa dou- leur. Mais cette façon personnelle qu’il a eue de

gérer sa perte lui permettra plus tard de choisir un métier dont l’importance est largement sous-estimée dans notre culture : l’accompa- gnement du deuil. Car si les derniers instants de confrontation avec le mort sont étroitement liés à tout ce qui a été vécu précédemment, ce sont aussi des pièces majeures de ce qui sera vécu par la suite.

1. Après le départ de son père alors qu’il n’avait que six ans, le jeune Daigo joue du violoncelle comme pour maintenir un lien avec ce père disparu. Mais pour pouvoir transformer la musique en retrouvailles imaginaires, le jeune homme devra passer par un long parcours de résilience.

Un rituel de séparation

Après le départ de son père, la seconde perte grave à laquelle est confronté Daigo est le décès de sa mère. Elle part alors qu’il est loin. Il ne peut pas assister à ses obsèques. Ses derniers ins- tants lui sont volés. Les paroles qui lui auraient permis de mieux gérer ses douleurs secrètes d’enfant ne peuvent pas être prononcées. Le reste va relever du hasard, car la vie est toujours imprévisible. Daigo répond à une petite annonce mystérieuse qui le conduit dans une entreprise spécialisée dans la préparation et l’accompagnement des morts, de la demeure familiale au crématorium. Nous y découvrons que la toilette, l’habillement et le maquillage du défunt ne se passent pas au Japon comme en France. Tout a lieu devant la famille réunie. Les gestes qui relèvent habituellement de l’intimité avec le cadavre sont vécus au sein même de la famille : caresser son visage ou ses mains, l’em- brasser, pleurer sur son cercueil ouvert… Et si

© Metropolitan Film exports
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quelqu’un a quelque chose à confier au mort, il le fait devant tous les autres. Mais nous décou- vrons aussi que le deuil obéit à la même logique que celle que nous connaissons : le même dou- loureux état d’âme, le même sentiment de révolte et de colère, la même difficulté à accep- ter le passage de la vie à la mort, et la même ten- tation de trouver des coupables… Le film de Y. Takita connaît alors ses meilleurs moments. Nous y voyons Daigo apprendre de son maître les gestes, et surtout l’état d’esprit qui doit présider aux derniers soins du mort. Un état d’esprit fait d’une profonde empathie, comme si l’officiant avait la capacité d’éprouver à tout moment ce que le défunt pourrait res- sentir. Traité avec douceur, gentillesse et atten- tion, le cadavre ne tarde pas en effet à trouver une allure vivante sous l’artifice du maquillage. Mais l’apprentissage de Daigo devra d’abord passer par une épreuve initiatique, la pire qu’il puisse imaginer, apporter les derniers soins à un cadavre de vieille femme à moitié décomposée. De retour chez lui, il se met à vomir en voyant la

2. Ayant perdu son père, puis sa mère, Daigo fait la connaissance d’un maître dans l’art d’embaumer les morts et de pratiquer les rituels d’adieux. En apprenant ce nouveau métier, il réussira avec les familles endeuillées ce qu’il n’a pas réussi à faire face à ses propres morts : prononcer des adieux pleins de sens et de réconfort.

: prononcer des adieux pleins de sens et de réconfort. peau jaune d’un poulet prêt à
: prononcer des adieux pleins de sens et de réconfort. peau jaune d’un poulet prêt à

peau jaune d’un poulet prêt à cuire. Puis il se précipite sur sa femme pour lui faire l’amour. Il n’est pas rare que la proximité de la mort donne le désir d’exalter ainsi les pouvoirs de la vie. Ce moment décidera aussi de sa vocation : devenir celui qui assure le passage de la vie à la mort. Un travail mystérieux, qu’on pourrait d’une certai- ne façon comparer à celui… des psychanalystes. Dans les deux cas, il s’agit d’aider à enterrer les morts. Daigo le fait en veillant à réconcilier avec le mort les survivants réunis autour de son cadavre, tandis que le psychanalyste convoque les souvenirs et tente de mettre son patient en paix avec les morts qu’il porte en lui. Un grand nombre de demandes de thérapie sont d’ailleurs organisées autour de situations de deuil difficiles. Et bien souvent, malheureu- sement, les conditions matérielles qui ont accompagné les derniers moments du défunt n’ont guère permis que le travail du deuil se fasse correctement. Rappelons ce que nous disions au début. Un deuil problématique n’est jamais la seule conséquence d’une configura- tion psychique particulière. Il s’y ajoute bien souvent une situation familiale conflictuelle, voire un défaut de rituels d’accompagnement. C’est malheureusement souvent le cas en Occident. Trop peu de cérémonies, trop de chambres mortuaires déshumanisées et déshu- manisantes, trop de crémations bâclées. La suite nous montrera la diversité des réac- tions familiales après un rituel réussi. C’est en effet lorsque le défunt ressemble une dernière fois au vivant qu’il était que les langues se délient. Il y a alors ceux qui jouent une derniè- re fois avec lui ; ceux qui regrettent amèrement de n’avoir pas fait ou dit ce qu’ils auraient dû quand c’était encore possible ; et ceux qui cher- chent des coupables, dans la famille ou… sur la personne de l’officiant.

Les plaies pansées

Mais Daigo devra encore franchir deux épreuves. La première sera d’annoncer à ceux qu’il aime qu’il fait ce métier. Sa femme le trai- te d’abord d’« impur » et le quitte, tandis que ses « amis » lui conseillent de se choisir un métier plus honorable. La honte de s’occuper des morts n’est pas loin, comme s’il préférait leur compagnie à celle des vivants. Le savoir- faire de Daigo aura raison de leur réticence. La dernière épreuve lui permettra de se réconcilier avec son père en accomplissant, pour lui, après sa mort, le rituel du deuil. Il pourra alors partager son temps entre son métier que sa femme et ses amis ont fini par accepter et le bonheur de jouer sur son violon- celle d’enfant, pour son père, à jamais.

Departures soulève enfin une dernière ques- tion. Une perte ou une séparation peut provo- quer un processus psychologique comparable à ce qu’est en physiopathologie une inflamma- tion. Dans un cas, c’est du tissu cicatriciel qui est produit, et dans l’autre, un retrait émotion- nel ou un goût pour la mort, mais dans les deux cas, ce processus destiné d’abord à gérer l’agression peut créer ses propres difficultés. Cela ne veut pas dire que les capacités de la per- sonne en soient altérées de façon inévitable. Mais cela signifie que, comme dans le cas du rhumatisme articulaire aigu, lorsque trop de tissu cicatriciel a été produit, il peut en résulter un dysfonctionnement. Dans le cas de Daigo, un tel dysfonctionne- ment semble affecter sa gestion des émotions avec son entourage proche. Par exemple, il ne parvient pas à évoquer avec sa femme son bon- heur à acheter un violoncelle de grand prix quand il est admis dans son orchestre, ni ses inquiétudes quand il est embauché dans une entreprise spécialisée dans les rites funéraires. Tout se passe comme si Daigo craignait d’être rejeté en révélant ses enthousiasmes ou ses angoisses, un peu comme il pouvait craindre de l’être en montrant sa tristesse à sa mère après le départ de son père. Daigo souffrirait-il d’un deuil pathologique ?

La résilience : renaître après un traumatisme

La réalité est plutôt qu’il n’y a pas de « deuil normal » et que la gestion d’une perte relève toujours d’un bricolage plus ou moins bien réussi. Il n’y a pas de mode d’emploi du deuil, pas plus qu’il n’y en a un de la vie. L’évolution de chacun ne se fait pas selon un parcours rigoureusement balisé par le savoir médical, mais de manière imprévisible, chaotique, et que nous devons chacun accepter. C’est ainsi que chez Daigo, c’est l’espèce de tissu cicatriciel pro- duit par ses expériences de deuil successives qui lui permet de trouver finalement son chemin, celui d’un métier étrange – et qu’il faut assuré- ment être un peu étrange pour pratiquer. Revenons à ce que nous évoquions de la capacité de chacun à surmonter les trauma- tismes de la vie de façon créative. C’est ce qu’on appelle couramment aujourd’hui la résilience. Au début, les chercheurs l’ont attribuée à une qualité individuelle, mais ce choix s’est vite révélé contenir un grand danger, celui de diviser l’humanité en deux : ceux qui seraient « rési- lients » (et qui seraient donc crédités de la capa- cité de pouvoir toujours « s’en sortir ») et les autres. On reconnaît dans cette division du monde le schéma darwinien de la lutte pour la

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vie et de la sélection des plus forts, et cette ana- logie n’a pas manqué d’être soulignée. C’est pourquoi la résilience est plutôt consi- dérée maintenant comme une force que chacun possède à un degré ou un autre. Elle lui permet de négocier avec les ruptures de l’environne- ment et les bouleversements intérieurs qui en résultent. Elle intervient dans les événements exceptionnels comme un accident, une maladie ou un deuil, mais aussi au cours des phases nor- males du développement, telles que la crise de l’adolescence, celle du milieu de la vie, la méno- pause ou l’entrée dans la vieillesse. Elle est dans tous les cas imprévisible. Cette approche reconnaît donc que chacun construit « sa » résilience selon ses propres voies et qu’on ne sait jamais comment elle va se mani- fester. Du coup, il n’y a rien d’autre à faire qu’à apprendre à s’y rendre réceptif. Dans le cas de Daigo par exemple, sa résilience se construit dans le choix de son nouveau métier d’une façon que rien ne pouvait permettre d’imaginer au début du film. Malheureusement, sa femme et ses amis ne savent pas l’admettre : ils le condam- nent et le stigmatisent. Mais ce métier de si mau- vaise réputation est pour Daigo le moyen privi- légié qu’il découvre pour gérer ses traumatismes passés. En accompagnant les familles endeuillées et en leur permettant de se mettre en paix avec leur deuil, il réussit avec elles ce qu’il a probable- ment tenté, et échoué, avec sa mère après la dis- parition de son père. Et en rendant les derniers hommages aux morts, il fait pour des inconnus ce qu’il aurait le plus ardemment désiré pouvoir faire pour sa mère après son décès. Le chemin de Daigo ne mérite pas seulement notre sympathie parce qu’il correspond à une activité nécessaire, ni même parce qu’il l’ac- complit de façon remarquable, mais tout sim- plement parce que c’est son chemin.

3. Le choix du héros est mal compris, voire condamné, par sa femme et ses amis. Parfois, le chemin de la résilience échappe aux autres :

pourtant, c’est ce chemin qui compte pour le renouveau de l’individu.

Bibliographie

B. Cyrulnik, La résilience, une nouvelle naissance, in Pour la Science, n° 394, août 2010.

S. Tisseron,

La Résilience, PUF, 2008. M. Hanus, Les deuils dans la vie, Maloine,

1994.

S. Freud, Deuil

et mélancolie, Œuvres complètes, 1915, Tome XIII, PUF, 1988.

Psychologie

Comportement

Christophe André est médecin psychiatre

à l’Hôpital Sainte-Anne,

à Paris, et enseigne

à l’Université Paris Ouest.

La méditation de pleine conscience

Être pleinement conscient de l’instant et de ses sensations, pensées et émotions :

cette attitude prônée par les sagesses orientales suscite l’intérêt des neuroscientifiques et psychologues, car elle favorise un état mental qui prémunit contre le stress et la dépression.

   

En Bref

 

La méditation

de pleine conscience consiste à se focaliser sur l’instant présent, sur ses sensations internes et perceptions.

Cette discipline aurait

des conséquences positives sur la santé :

réduction du stress, notamment.

Les neuroscientifiques s’intéressent de près

à

cette forme de

méditation, qui semble

avoir un impact sur le fonctionnement du cerveau.

S arrêter et observer, les yeux fermés, ce

qui se passe en soi (sa propre respira-

tion, ses sensations corporelles, le flot

incessant des pensées) et autour de soi

(sons, odeurs…). Seulement obser-

ver, sans juger, sans attendre quoi que ce soit, sans rien empêcher d’arriver à son esprit, mais aussi sans s’accrocher à ce qui y passe. C’est tout. C’est simple. C’est la méditation de pleine

conscience. Et c’est bien plus efficace que cela

ne pourrait le paraître aux esprits pressés ou désireux de se « contrôler ».

Qu’est-ce que la pleine conscience ?

La pleine conscience est la qualité de conscience qui émerge lorsqu’on tourne inten- tionnellement son esprit vers le moment pré- sent. C’est l’attention portée à l’expérience vécue et éprouvée, sans filtre (on accepte ce qui

vient), sans jugement (on ne décide pas si c’est bien ou mal, désirable ou non), sans attente (on

ne cherche pas quelque chose de précis). La pleine conscience peut être décomposée en trois attitudes fondamentales. La première est une ouverture maximale du champ atten- tionnel, portant sur l’ensemble de l’expérience personnelle de l’instant, autrement dit, tout ce

qui est présent à l’esprit, minute après minute :

perceptions du rythme respiratoire, des sensa- tions corporelles, de ce que l’on voit et entend, de l’état émotionnel, des pensées qui vont et viennent. La deuxième attitude fondamentale est un désengagement des tendances à juger, à contrôler ou à orienter cette expérience de l’instant présent ; enfin, la pleine conscience est une conscience « non élaborative », dans laquelle on ne cherche pas à analyser ou à mettre en mots, mais plutôt à observer et à éprouver (voir l’encadré page 21). L’état de pleine conscience représente une modalité de fonctionnement mental qui peut survenir spontanément chez tout être humain. Différents questionnaires validés permettent d’évaluer les aptitudes spontanées à la pleine conscience ; l’un des plus étudiés, le MAAS (pour Mindful Attention Awareness Scale ou échelle d’évaluation de la pleine conscience), a été récemment validé en français par le psy- chologue Joël Billieux et ses collègues de l’Université de Genève (voir l’encadré page 24). Il propose des questions telles que : « Je casse ou renverse des choses parce que je suis inatten- tif(ve) ou parce que je pense à autre chose » ; « J’ai des difficultés à rester concentré(e) sur ce qui se passe dans le présent » ; « J’ai tendance à marcher rapidement pour me rendre là où je

Luna Vandoorne / Shutterstock

veux aller, sans prêter attention à ce qui se passe durant le trajet. » Ces questions explorent nos capacités de « présence » ou d’absence (par dis- traction, préoccupation, ou tension vers un objectif) à tout ce que nous faisons. Mais l’ap- titude à la pleine conscience peut aussi se culti- ver : de nombreux bénéfices semblent être asso- ciés à cet « entraînement de l’esprit » que l’on nomme méditation de pleine conscience.

La méditation de pleine conscience

La pleine conscience est l’objectif de nom- breuses pratiques méditatives anciennes, mais également de démarches psychothérapeutiques récentes. Voilà au moins 2 000 ans que la médi- tation est inscrite au cœur de la philosophie bouddhiste. Et à peu près autant d’années que le mot existe dans l’Occident chrétien, mais

1. La méditation de pleine conscience n’est pas une pratique de relaxation. Elle consiste à être plus présent à soi et au monde, à se laisser envahir par les bruits et les odeurs de l’environnement ainsi que par ses propres sensations.

avec un sens différent : chez nous, la médita- tion suggère une longue et profonde réflexion, un mode de pensée exigeant et attentif. Cette démarche, que l’on pourrait dire analytique, réflexive, existe également dans la tradition bouddhiste. Mais il y en a aussi une seconde, plus contemplative : observer simplement ce qui est. La première est une action, même s’il s’agit d’une action mentale (réfléchir sans déformer). La seconde est une simple présence, mais éveillée et affûtée (ressentir sans interve- nir). C’est elle dont les vertus soignantes inté- ressent le monde de la psychothérapie et des neurosciences depuis quelques années. Le mot méditer vient d’ailleurs du latin meditari, de mederi « donner des soins à »… La méditation de pleine conscience représen- te en quelque sorte la première world therapy, pour reprendre le terme anglais se référant aux pratiques médicales rassemblant des influences

diverses : racines orientales et codification occi- dentale. Nord-américaine, pour être plus précis, puisque les premiers à l’avoir importée dans le monde de la psychologie scientifique, et à lui avoir donné son assise et son rayonnement actuel, furent un psychologue américain, Jon Kabat-Zinn, et un psychiatre canadien, Zindel Segal (voir l’encadré page ci-contre). Sous sa forme actuelle, la méditation de pleine conscience est le plus souvent dispensée en groupes, selon des protocoles assez codifiés com- portant huit séances de deux heures environ, sui- vant un rythme hebdomadaire. Durant ces séances, les sujets sont invités à participer à des exercices de méditation, qu’ils doivent ensuite pratiquer quotidiennement chez eux. À côté de ces exercices dits « formels », ils sont également invités à des pratiques informelles qui consistent tout simplement à prêter régulièrement atten- tion aux gestes du quotidien : manger, marcher, se brosser les dents en pleine conscience, et non en pensant à autre chose ou en faisant autre chose dans le même temps. Enfin, à mesure que le programme se dérou- le, il leur est recommandé d’adopter la pleine conscience comme une attitude mentale régu- lièrement pratiquée, afin de bénéficier de parenthèses au milieu des multiples engage-

Pleine conscience et littérature

C omme toujours, les poètes ont précédé les scientifiques dans la des- cription de la pleine conscience. Voilà une fort belle description de

l’écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthaln (1874-1929), qui sou- ligne la dimension non verbale de cet état mental (extrait de la Lettre de lord Chandos ) :

« Depuis lors, je mène une existence que vous aurez du mal à conce- voir, je le crains, tant elle se déroule hors de l’esprit, sans une pensée ; une existence qui diffère à peine de celle de mon voisin, de mes proches et de la plupart des gentilshommes campagnards de ce royau- me, et qui n’est pas sans des instants de joie et d’enthousiasme. Il ne m’est pas aisé d’esquisser pour vous de quoi sont faits ces moments heu- reux ; les mots une fois de plus m’abandonnent. Car c’est quelque chose qui ne possède aucun nom et d’ailleurs ne peut guère en rece- voir, cela qui s’annonce à moi dans ces instants, emplissant comme un vase n’importe quelle apparence de mon entourage quotidien d’un flot débordant de vie exaltée. Je ne peux attendre que vous me compreniez sans un exemple et il me faut implorer votre indulgence pour la puérili- té de ces évocations. Un arrosoir, une herse à l’abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une peti- te maison de paysan, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révé- lations. Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un œil ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu’il n’est nullement en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, me paraissent trop pauvres. »

ments dans l’action ou sollicitations existant au quotidien : il s’agit par exemple de profiter des temps d’attente ou de transports pour se recen- trer quelques instants sur sa respiration et sur l’ensemble de ses sensations, ou de prendre l’habitude d’accepter d’éprouver des émotions désagréables (après un conflit ou une difficulté) plutôt que de vouloir à tout prix les éviter, en passant à autre chose, que ce soit le travail ou une distraction, pour se « changer les idées ». En ce sens, la méditation de pleine conscien- ce se distingue par exemple de la relaxation (voir l’encadré page22) : on ne cherche pas à évi- ter de ressentir des émotions douloureuses ou à les masquer, mais au contraire à les accepter sans les amplifier. On pourrait dire qu’il s’agit d’une sorte d’écologie de l’esprit, postulant que beaucoup de nos difficultés psychiques provien- nent de stratégies inadaptées, fondées notam- ment sur le désir d’éradiquer la douleur (par le refus ou l’évitement). Pour paradoxal que cela paraisse, renoncer à ces stratégies permet sou- vent d’atténuer la souffrance plus vite et surtout plus durablement. Nietzsche ne soutenait-il pas que : « La pire maladie des hommes provient de la façon dont ils ont combattu leurs maux. »

Quelle efficacité ?

Aujourd’hui, on dispose d’un nombre relati- vement important d’études scientifiquement valides (comparaisons avec des groupes témoins, répartition aléatoire des sujets, évalua- tion avant et après les séances, etc.) attestant de l’intérêt de la méditation de pleine conscience dans différents troubles médicaux ou psychia- triques. Ces études portent sur des domaines variés tels que le stress, la cardiologie, les dou- leurs chroniques, la dermatologie, les troubles respiratoires, et ont été conduites sur des populations diverses (patients ou étudiants). Ainsi, une étude du psychologue canadien Michael Speca à l’Université de Calgary, por- tant sur des patients cancéreux, a révélé des améliorations mesurables et significatives de l’humeur et de divers symptômes liés au stress, ainsi qu’une réduction de la sensation de fatigue. Une autre, conduite par Natalia Morone à Pittsburgh auprès de personnes souffrant de lombalgies chroniques, atteste une améliora- tion de la tolérance à la douleur et de l’activité physique (l’immobilisation des patients aggra- ve les lombalgies). En psychiatrie, on prête une attention toute particulière au programme associant thérapie cognitive et méditation, ou MBCT, pour Mindful Based Cognitive Therapy, ou thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (voir l’encadré page ci-contre). Cette approche a montré son

Les différentes écoles de la pleine conscience

MBCT

(Mindfulness Based Cognitive Therapy ou Thérapie cognitive basée sur la pleine conscience) Cette thérapie cognitive associée à la pleine conscience a été codifiée et scientifi- quement évaluée par Zindel Segal et ses collègues, de l’Université de Toronto. Elle fait précéder les exercices de thérapie cognitive (modification du contenu des pen- sées négatives) par des exercices de pleine conscience (modification du rapport aux pensées négatives : mieux les tolérer, moins se laisser influencer par elles, sans for- cément chercher à les modifier). On cherche à explorer tout ce qu’une pensée néga- tive déclenche en termes d’émotions, de réactions corporelles, d’autres pensées et cycles de rumination, de tendance à se replier sur soi, etc. Indications : Prévention des rechutes chez les personnes dépressives.

: Prévention des rechutes chez les personnes dépressives. MBSR ( Mindfulness Based Stress Reduction ou Réduction
: Prévention des rechutes chez les personnes dépressives. MBSR ( Mindfulness Based Stress Reduction ou Réduction

MBSR

(Mindfulness Based Stress Reduction ou Réduction du stress basée sur la pleine conscience) Cette méthode a été la première à avoir été codifiée et introduite dans le champ de la médecine par le psychologue américain Jon Kabat-Zinn. Elle propose notamment, face aux moments de stress quotidiens, de ne pas cher- cher à fuir ces instants par la distraction (en pensant à autre chose) ou l’ac- tion (en s’absorbant dans le travail ou un loisir) ; il s’agit au contraire de les accueillir et de les observer, dans un état particulier de conscience et d’éveil corporel qui permet d’éviter qu’ils s’aggravent ou deviennent chroniques. Indications : États anxieux ou douloureux chroniques.

DBT

(Dialectical Behavior Therapy ou Thérapie comportementale dialectique) Cette thérapie, conçue à l’Université de Washington par la psychologue comportemen- taliste Marsha Linehan pour les personnes souffrant de troubles de la personnalité bor- derline, intègre entre autres une pratique régulière de méditation zen aménagée. Cette pratique permet à ces patients de développer une meilleure « conscience émotionnel- le », et donc une meilleure tolérance aux émotions douloureuses, qu’ils ont sinon ten- dance à évacuer par des passages à l’acte (agressions verbales, auto-agressions, gestes suicidaires) ou par la consommation de produits toxiques divers. Indications : Troubles de la personnalité de type borderline.

: Troubles de la personnalité de type borderline . Méthode Vittoz Cette psychothérapie, portant le nom
: Troubles de la personnalité de type borderline . Méthode Vittoz Cette psychothérapie, portant le nom

Méthode Vittoz

Cette psychothérapie, portant le nom du médecin suisse qui la développa au début du XX e siècle, présente de nombreuses analogies avec la pleine conscien- ce. Elle encourage à porter régulièrement attention aux expériences sensorielles de l’instant, afin de se libérer des ruminations et automatismes mentaux et com- portementaux liés au passé. Il n’existe pas, pour le moment, d’indications bien définies, en dehors du champ aussi vaste que vague des « troubles névrotiques » (symptômes anxio-dépressifs, manque de confiance en soi, etc.).

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

OFT

(Open Focus Therapy ou Thérapie de l’ouverture attentionnelle) Cette thérapie, proposée par le psychologue américain Les Fehmi, repose sur des exercices de régulation attentionnelle très proches de la pleine conscience. Elle consiste à se désenga- ger du mode attentionnel « étroit-objectif » (qui consiste à se focaliser sur une idée) pour pri- vilégier le mode attentionnel qualifié de « diffus-immergé » (garder le champ de sa conscien- ce ouvert à tout ce qui nous entoure, en s’efforçant de ressentir plus que de réfléchir). Indications : Bien que ne reposant pas sur des études scientifiquement validées, elle semble représenter un bon complément aux thérapies classiques dans le domaine des troubles émo- tionnels, notamment anxieux, ainsi que pour les troubles de l’attention avec hyperactivité.

efficacité dans des situations mettant souvent les thérapeutes en échec, notamment dans le cadre de la prévention des rechutes chez les patients ayant présenté trois épisodes dépressifs (ou davantage). Ainsi, une étude réalisée par le psychologue cognitiviste John Teasdale, de l’Université d’Oxford, a révélé que les rechutes sont moins fréquentes durant la période de suivi, et, si elles ont lieu, elles se produisent plus tard. Des effets similaires sont observés dans certaines dépressions résistantes ou chroniques. Toutefois, la méditation de pleine conscience n’a pas été à ce jour validée lors des périodes aiguës de la maladie dépressive, et reste avant tout un outil de prévention.

Quelques idées reçues sur la méditation

On pense souvent que la méditation est une réflexion approfondie

et intelligente sur un sujet métaphysique comme la vie, la mort ou le cosmos.

En réalité, dans la méditation de pleine conscience, l’attention n’est

pas portée sur la réflexion intellectuelle ou l’élaboration conceptuelle, mais sur le ressenti non verbal, corporel et sensoriel.

On pense souvent que la méditation consiste à faire le vide

dans sa tête.

En réalité, dans la méditation de pleine conscience, les instants sans

mentalisation sont assez rares, et l’essentiel du travail consiste non à faire taire le bavardage de l’esprit, mais à ne pas se laisser entraîner par lui, en l’observant au lieu de s’y identifier. L’objectif est de se rap- procher d’une « conscience sans objet », où l’esprit n’est engagé dans aucune activité mentale volontaire, mais tente de rester en position d’observateur. Ce n’est donc pas une absence de pensées, mais une absence d’engagement dans les pensées.

On pense souvent que la méditation est une démarche religieuse

ou spirituelle.

En réalité, dans la méditation de pleine conscience, on cherche

avant tout à développer et à tester au quotidien un outil de régulation attentionnelle et émotionnelle, au-delà de toute forme de croyance.

On pense souvent que la méditation est un peu comme

la relaxation ou la sophrologie.

En réalité, dans la méditation de pleine conscience, on ne cherche

pas à atteindre un état de détente ou de calme particulier (certaines séances peuvent au contraire être difficiles ou douloureuses), mais juste à intensifier sa conscience et son recul envers ses expériences intimes. Par exemple, plutôt que de chercher à ne pas être en colère ou triste, on tend à observer la nature de ces émotions, leur impact sur le corps, les comportements qu’elles déclenchent. Donner ainsi un « espace men- tal » à ses émotions négatives permet d’en reprendre le contrôle, en leur permettant d’exister et de s’exprimer sans être amplifiées par la répression (ne pas les autoriser) ou la fusion (ne pas s’en distancier).

Comment expliquer l’action de la méditation de pleine conscience sur l’état de santé ? Les mécanismes semblent se situer à deux niveaux :

d’une part, celui de la régulation cognitive (les sujets entraînés identifient mieux le début des pensées négatives, et évitent ainsi de les laisser dégénérer en cycles prolongés de rumination) ; d’autre part, celui de la régulation émotionnel- le : la pratique régulière de la pleine conscience permet de développer des capacités accrues d’acceptation, de recul et de modulation envers les émotions douloureuses. Sachant que dans la plupart des souffrances psychologiques, quelle qu’en soit leur nature, la rumination et la dérégulation émotionnelle sont des facteurs aggravants, la pleine conscience présente donc un réel intérêt en tant qu’outil adjuvant aux différentes prises en charge, médicamenteuses ou psychothérapeutiques.

Les bases neurobiologiques

La méditation a un effet sur le fonctionne- ment du cerveau. Comparée à la relaxation, elle entraîne une activation cérébrale plus intense des aires paralimbiques, liées au système ner- veux autonome, c’est-à-dire automatique et non volontaire, et à l’interoception, ou perception des sensations corporelles. Comme l’a montré la psychiatre Katya Rubia, de l’Université de

Londres, elle active aussi davantage les zones fronto-pariétales et fronto-limbiques, liées aux capacités attentionnelles. La pratique de la pleine conscience entraîne, nous l’avons souligné, une amélioration de la modulation émotionnelle, dont on commence

à cartographier les voies neurales : ainsi, après

un entraînement de huit semaines, des per- sonnes chez qui l’on suscite des émotions de tristesse présentent une plus faible activation des aires du langage (aires de Wernicke et de Broca) et une plus forte activité dans les zones associées à la sensibilité intéroceptive. Cela signifie que l’impact de la tristesse est plus

réduit, chez les méditants, par sa « digestion » à un niveau corporel, que par un traitement rationnel et verbal, comme cela se passe chez les non-méditants. Les méditants acceptent plus ou moins consciemment d’éprouver physiquement la tristesse, sans chercher trop hâtivement à la « résoudre » mentalement (ce qui conduit par- fois à des ruminations stériles). Cette attitude ne peut se résumer à un simple détachement ni

à un désengagement vis-à-vis des événements

de vie tristes, puisque les deux groupes de per-

sonnes observées (méditants et non-méditants) obtiennent les mêmes scores en termes d’éva- luation subjective de la tristesse éprouvée.

Cortex cingulaire Cortex pariétal Cortex préfrontal Aire de Broca Aire de Wernicke Insula Raphael Queruel
Cortex cingulaire
Cortex pariétal
Cortex préfrontal
Aire de Broca
Aire de Wernicke
Insula
Raphael Queruel

2. L’activité de certaines aires cérébrales est renforcée par la pratique de la méditation de pleine conscience : le cortex préfrontal gauche associé aux émotions positives ; le cortex cingulaire antérieur impliqué dans la perception des sensations corporelles, notamment de

la douleur ; le cortex frontal, le cortex pariétal et l’insula, cette dernière intervenant dans l’interoception, ou perception des sensations internes. En revanche, on constate que l’activité des aires du langage (aire de Broca et aire de Wernicke) diminue.

La pratique méditative régulière induit égale- ment des modifications favorables de l’activité électrique du cerveau mesurée par électroencé- phalographie : le neuroscientifique Antoine Lutz, de l’Université de Madison, a constaté une augmentation des rythmes gamma (associés aux processus attentionnels et conscients) dans le cortex préfrontal gauche, une zone associée aux émotions positives. On a montré de longue date que la résistance à la douleur est accrue chez les adeptes expérimentés de la méditation zen (proche de la pleine conscience). Or, à l’Université de Montréal, le neuroscientifique Joshua Grant a récemment découvert que cette capacité est associée à un épaississement du cortex cingulaire antérieur et du cortex somato- sensoriel, deux zones impliquées dans la per- ception de la douleur. Comment interpréter ces observations ? Il est possible que ces zones cérébrales se dévelop- pent pour apprendre à « gérer » les positions légèrement douloureuses – sensations de crampes et inconfort – imposées par la pratique zen. Il s’agit ici d’une modification de l’anato- mie cérébrale : c’est une des manifestations du phénomène de neuroplasticité, où l’entraîne- ment de l’esprit cher aux bouddhistes (entraî- nement dont font partie la méditation et la psy- chothérapie) finit par modifier le cerveau, comme le font d’ailleurs tous les apprentissages. Méditer peut-il protéger contre les infections ? Aussi bizarre que cela puisse paraître, oui. Le

psychologue Claude Berghmans a ainsi montré qu’après un programme d’entraînement de huit semaines, l’organisme produit davantage d’anti- corps suite à une vaccination antigrippale. Cela peut s’expliquer par le fait que la méditation aug- mente l’activité du cortex préfrontal gauche, et qu’il existe un lien maintes fois constaté entre les émotions positives et les réactions immunitaires.

Améliorer la lutte contre certaines maladies

Une autre étude a révélé que des patients traités aux ultraviolets pour un psoriasis (une maladie cutanée chronique parfois invalidante) voient leurs lésions s’améliorer plus rapidement s’ils suivent simultanément des séances de réduction du stress par la pleine conscience (méthode MBSR). Là encore, des mécanismes d’action neuro-immunologiques de la pleine conscience ont été évoqués, quoique non démontrés : le stress stimulerait la production de cytokines (des molécules du système immu- nitaire) impliqués dans les troubles cutanés. Chacun peut ainsi « travailler » sur son niveau de conscience, avec toute une série de bénéfices possibles. Mais tout individu possède aussi une tendance naturelle, plus ou moins pronon- cée, à éprouver spontanément de tels états de pleine conscience. Ceux dont l’aptitude sponta- née à éprouver des moments de pleine conscien- ce est la plus élevée, présentent également une

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la dépression, De Boeck, 2006.

Testez votre pleine conscience

Vous pouvez avoir une idée de votre prédisposition à la pleine conscience en répondant aux questions suivantes par :

Presque toujours, Très souvent, Assez souvent, Assez peu, Rarement, ou Presque jamais.

1. Je peux vivre une émotion et ne m’en rendre compte qu’un certain temps après.

2. Je renverse ou brise des objets par négligence ou par inattention, ou parce que j’ai l’esprit ailleurs.

3. Je trouve difficile de rester concentré sur ce qui se passe au moment présent.

4. J’ai tendance à marcher rapidement pour atteindre un lieu, sans prêter attention à ce qui se passe ou ce que je ressens

en chemin.

5. Je remarque peu les signes de tension physique ou d’inconfort, jusqu’au moment où ils deviennent criants.

6. J’oublie presque toujours le nom des gens la première fois qu’on me les dit.

7. Je fonctionne souvent sur un mode automatique, sans vraiment avoir conscience de ce que je fais.

8. Je m’acquitte de la plupart des activités sans vraiment y faire attention.

9. Je suis tellement focalisé sur mes objectifs que je perds le contact avec ce que je fais au moment présent pour y arriver.

10. Je fais mon travail automatiquement, sans en avoir une conscience approfondie.

11. Il m’arrive d’écouter quelqu’un d’une oreille, tout en faisant autre chose dans le même temps.

12. Je me retrouve parfois à certains endroits, soudain surpris et sans savoir pourquoi j’y suis allé.

13. Je suis préoccupé par le futur ou le passé.

14. Je me retrouve parfois à faire des choses sans être totalement à ce que je fais.

15. Je mange parfois machinalement, sans savoir vraiment que je suis en train de manger.

À chaque question si vous avez répondu par :

Presque toujours, comptez 1 point ; Très souvent, comptez 2 points ; Assez souvent, comptez 3 points ; Assez peu, comptez 4 points ; Rarement, comptez 5 points ; Presque jamais, comptez 6 points.

Faites la somme de vos points et divisez par 9. Vous obtiendrez, sur dix, votre score de prédisposition à la pleine conscience, d’autant meilleure que ce score sera élevé.

moindre activité des zones cérébrales dites auto- référentielles, c’est-à-dire activées quand on réfléchit sur soi-même. Ces zones autoréféren- tielles sont particulièrement actives chez les per- sonnes dépressives qui ruminent des pensées négatives dont elles sont le centre.

Sur le Net

http://www.association-

mindfulness.org

http://www.cps-

emotions.be/mindfulness/

http://www.umassmed.

edu/cfm/index.aspx

La vogue de la pleine conscience

De même, les personnes facilement en pleine conscience présentent une moindre activité de l’amygdale cérébrale, zone d’où sont lancés notamment les messages d’alerte émotionnelle, et qui est anormalement active dans les états anxieux et dépressifs. Ch. Berghmans a constaté qu’en cas d’exposition à des stimulations à connotation émotionnelle, on observe aussi chez ces sujets naturellement enclins à la pleine conscience une moindre réactivité de l’amygda- le cérébrale droite, souvent associée aux émo- tions désagréables. Ainsi, la pleine conscience semble associée à une moindre tendance à se

focaliser sur soi-même, ainsi qu’à une meilleure stabilité émotionnelle. Après avoir longtemps été cantonnée aux domaines de la spiritualité et du développe- ment personnel, la méditation, notamment dans sa forme dite de pleine conscience, vient donc de faire une irruption remarquée dans le champ de la psychiatrie et des neurosciences (un courant d’études porte même le nom de « neurosciences méditatives »). Et la méditation connaît actuellement une vogue médiatique inédite jusqu’à présent. Quelles sont les raisons de ce succès ? Peut- être répond-il à des besoins fondamentaux ? Introspection, calme, lenteur, continuité… Alors que nos conditions de vie tendent à nous priver de ces opportunités, nous imposant toujours plus de sollicitations, d’interruptions, d’agita-

tion, il est peut-être salutaire que les pratiques méditatives nous aident aujourd’hui à éprouver une présence au monde fondée sur le recul et le ressenti non verbal : une forme de conscience

attentive et tranquille…

La psychologie au quotidien Nicolas Guéguen est enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Université de
La psychologie au quotidien Nicolas Guéguen est enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Université de
La psychologie au quotidien Nicolas Guéguen est enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Université de
La psychologie au quotidien Nicolas Guéguen est enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Université de

La psychologie au quotidien

Nicolas Guéguen

est enseignant-chercheur en psychologie sociale

à l’Université

de Bretagne-Sud et dirige le Groupe

de recherche en sciences de l’information et de la cognition,

à Vannes.

   

En bref

 

Le rire rapproche

les gens en famille, au travail ou en société. Cette qualité en fait un outil de plus en plus recherché de cohésion des groupes.

La santé physique

bénéficie aussi du rire :

meilleur système

cardio-vasculaire, résistance aux allergies, au diabète ou

à la douleur améliorée.

Rire favoriserait

même la stabilité du

couple et la capacité

à

faire des rencontres

amoureuses. Rien de tel qu’un spectacle humoristique pour faire naître une idylle…

Au bonheur d’en rire

Stabilité du couple, rencontres amoureuses, santé cardio-vasculaire ou résistance aux maladies :

selon les neuroscientifiques, le rire a toutes les vertus. La science du rire est à notre portée : saisissons-en les enseignements !

e rire est le propre de l’homme » disait Bergson ; et c’est vrai ! Même si l’on a montré que d’autres ani- maux (notamment les bonobos) ont une activité proche du rire, le

rire est typiquement humain si on le considère sous son angle social. L’homme est sans doute le primate le plus social, et c’est aussi celui qui rit

le plus. Comme si la première fonction du rire

visait à consolider les liens au sein d’un groupe. Comme nous le verrons, cette conception est de plus en plus étayée par des expériences scienti- fiques, et comme la santé du groupe équivaut souvent à celle de ses membres, on s’aperçoit de plus en plus que le rire est bon pour l’organis- me, qu’il protège contre le stress et diverses

maladies. Du groupe à l’individu, quels sont les bénéfices du rire ?

« L

Le rire, un ciment social

Chacun a fait l’expérience du fou rire et de son

irrésistible contagion. Certains psychologues et

neuroscientifiques comme Robert Provine, de l’Université du Maryland, ou Christian Hempelmann, de l’Université de l’État de New

York, ont décrit des épidémies de rire ! La plus spectaculaire est celle d’un fou rire géant ayant affecté des villages du Tanganyika et d’Ouganda dans les années 1960. R. Provine raconte que trois jeunes filles ont d’abord commencé à rire ensemble dans une école frontalière de mission-

naires de Tanzanie, les symptômes s’étendant rapidement à 95 des 159 élèves de l’école. De retour chez eux, les élèves transmirent leur fou rire à 217 des 10 000 habitants du village de Nshamba, essentiellement des adultes. Un autre foyer éclata alors dans le village voisin de Kanyangereka. Après s’être déclarée dans une école, la vague de rire s’étendit rapidement aux mères et aux proches parents des élèves. Au total, cette épidémie toucha environ 1 000 per- sonnes en Tanzanie et en Ouganda. Aujourd’hui, on commence à comprendre ce qui confère au rire cette dimension de partage irrésistible. Il s’agit probablement de phéno- mènes d’empathie assez fondamentaux, faisant intervenir les systèmes miroirs du cerveau, pro- bablement les neurones miroirs : le psycho- logue Leonhard Schilbach, de l’Université de Cologne en Allemagne, a ainsi montré qu’une personne qui commence à rire suscite auprès de ceux qui l’observent une activité des neurones impliqués dans la contraction des muscles zygomatiques (impliqués dans le rire), même quand l’observateur ne rit pas lui-même. Il se produirait ainsi une préactivation de l’activité neurologique liée au rire par simple observa- tion. L’être humain serait en quelque sorte « précâblé » pour le rire, et plus particulière- ment en situation sociale ou communautaire. Nous voyons autour de nous des applications multiples de ce phénomène. Par exemple, les rires factices dans les séries comiques à la télé-

Andy Dean Photography / Shutterstock
Andy Dean Photography / Shutterstock

vision. Le simple fait d’entendre des rires en arrière-plan sonore enclenche un mécanisme empathique qui facilite le rire du téléspecta- teur. Un des psychologues les plus renommés dans le domaine de la persuasion, l’Américain

Robert Cialdini, de l’Université du Texas, s’est penché sur ce phénomène. Il a montré que des émissions humoristiques sous forme vidéo ou audio complétées par des enregistrements de rires factices suscitent effectivement le rire, même si les personnes qui entendent ces enre- gistrements ne voient pas le public rire. C’est aussi la raison pour laquelle un plaisantin qui rit de sa propre blague a plus de chances de

« lancer » la vague de rire dans son auditoire, que s’il reste de marbre. R. Cialdini a longtemps travaillé sur les

mécanismes de la formation des opinions, et il arrive à la conclusion que nous cherchons à déterminer si un épisode est drôle ou non, en fonction du fait que les autres le trouvent ou non hilarant. C’est le phénomène qualifié de

« preuve sociale », qui désigne généralement le

fait que nous forgeons nos opinions et atti- tudes d’après l’attitude de la majorité environ- nante. Pour R. Cialdini, le rire serait une forme de preuve sociale. Si des rires se font entendre, c’est que la chose est amusante et donc, comme elle amusante, je vais rire moi-même. Évidemment, ces considérations soulèvent la question de l’avantage évolutif conféré par le rire. Le fait que le rire soit une caractéristique

1. Vivre mieux et plus longtemps en riant : le rire favorise la stabilité du couple et aide à lutter contre le stress et les maladies qui l’accompagnent.

universelle de l’espèce humaine est à rapporter au fonctionnement social d’Homo sapiens. Depuis des dizaines de milliers d’années, le rire aurait traduit les bonnes relations dans un groupe d’humains, et favorisé l’intégration d’étrangers dans ce groupe. Le rire revêt une dimension de partage social que l’on observe dès le plus jeune âge : le psy- chologue Antony Chapman, de l’Université de Cardiff au pays de Galles, a montré que des enfants de sept ans écoutant des extraits sonores d’émissions humoristiques rient davantage lorsqu’ils sont deux, que s’ils sont seuls. Pour A. Chapman, le rire est la première activité de partage dans l’espèce humaine. À l’époque où le langage chez l’être humain n’était pas constitué, notre espèce a dû trouver des comportements non verbaux traduisant cette volonté de partage amical avec le groupe : le rire aurait eu cette fonction et c’est pourquoi son poids social est aussi important aujourd’hui. Ce processus est tellement ancré, que l’on apprécie immédiate- ment quelqu’un qui rit de bon cœur. Ainsi, Stephen Reysen, de l’Université du Kansas, a montré à des observateurs des vidéos où de jeunes acteurs de théâtre lisaient un texte soit en riant, soit sans rire. Le rire était factice et les observateurs le savaient, et pourtant ils ont jugé l’acteur plus positivement, et se sont sentis plus proches de lui quand ce dernier riait. Ce qui conduit S. Reysen à voir dans le rire un aimant social qui nous pousse irrésistiblement à

P ourquoi le rire est-il considéré comme une arme de séduction ?

L’explication souvent avancée suppose que l’humour est une qualité recher- chée par une femme chez un homme, car il serait un miroir de ses compé- tences intellectuelles et sociales. Il est également possible que les femmes aiment le rire parce qu’il est bienfai- sant, et qu’elles apprécient pour cette raison ceux qui rient souvent. Pour mettre cette hypothèse à l’épreuve, nous avons mené une expérience où des jeunes filles célibataires étaient pla- cées dans une salle d’attente où des enregistrements radio étaient diffusés. Selon le cas, il s’agissait de sketches humoristiques, d’extraits d’émissions

culturelles sur le théâtre ou d’émissions scientifiques ; parfois, aucune bande sonore n’était diffusée. Nous avions disposé une caméra cachée dans la salle d’attente, et nous avons ainsi pu observer que le compor- tement des jeunes femmes dépendait du contenu de ces enregistrements. Notamment, les jeunes femmes qui entendaient des émissions comiques cessaient de se livrer à des activités « parallèles », par exemple consulter son téléphone portable, et profitaient du moment, le sourire aux lèvres. La suite de l’expérience consistait à inviter chacune des jeunes femmes à se rendre dans une salle voisine où était déjà assis un jeune homme. Ensemble, ils devaient feuilleter des magazines et porter des jugements sur la qualité des publicités (analyse du message, du graphisme…), ce qui n’était qu’un pré- texte pour les mettre en présence et les faire interagir. Le jeune homme, qui était en réalité un membre de l’équipe scientifique, demandait après quelques minutes à la jeune femme son numéro de téléphone personnel. Nous avons constaté que les jeunes femmes étaient plus nombreuses à donner leur numéro de téléphone lors- qu’elles avaient préalablement enten- du des émissions humoristiques. En revanche, le fait d’avoir écouté des contenus culturels ou scientifiques ne les

Rire et séduction

rendait pas plus réceptives à la deman- de du jeune homme. Cette expérience montre que le rire favorise les rencontres amoureuses. Il ne s’agit pas ici d’un effet attracteur de l’homme qui serait capable de faire de l’humour, puisque la source du rire était antérieure à la rencontre. Les apprentis séducteurs peuvent en tenir compte et inviter leurs futures conquêtes à des spectacles humoris- tiques : la belle ne sera pas tentée de se jeter dans les bras de l’humoriste, mais plutôt dans ceux de son voisin. De nombreuses expériences corroborent cette notion. La psychologue Myra Angel, de l’Université Vanderbilt, dans le Tennessee, a montré que les femmes qui rient souvent sont celles qui pren- nent le plus rapidement la décision de vivre en couple ou de se marier avec leur compagnon. Le psychologue clinicien Robert McBrien, de l’Université de Salisbury dans le Maryland, également thérapeu- te conjugal, conseille aux compagnons qui n’ont pas beaucoup d’humour de faire rire leur compagne en allant voir des films, des pièces de théâtre ou des représentations d’humoristes. En outre, l’effet ne vaut pas seulement pour les

femmes : ce même chercheur a montré, lors de ses consultations, que les couples qui ont eu l’occasion de rire lors de sorties font plus souvent l’amour le soir même et dans les jours qui sui- vent, que le reste du temps. Rire souvent créerait un état psychologique de bien- être favorable au maintien des senti- ments que l’on porte à son conjoint. En fait, le simple fait de se souvenir des fous rires passés suffirait à produi- re un effet positif. C’est ce qu’a consta- té le psychologue Dorris Bazzani, de l’Université du New Connecticut : en incitant des couples à se souvenir de crises de rires ou d’événements très amusants vécus ensemble, il a constaté que l’évaluation par les conjoints de la qualité de leur couple s’en trouvait rehaussée. Un tel effet n’est pas obtenu par les souvenirs d’autres moments agréables, qu’il s’agisse de voyages réussis ou de bons repas. C’est bel et bien le rire qui fait la dif- férence, sans doute parce qu’en plus du bien-être que peuvent procurer d’autres sensations plaisantes, il revêt ce caractère de ciment de la relation sociale, une activité de partage qui constitue depuis longtemps sa marque dans l’espèce humaine.

Kurhan / Shutterstock
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apprécier le rieur. À tel point qu’il a été montré que dans les groupes, certaines personnes essaient de faire rire celles qui ont le rire facile et communicatif : il s’agirait d’une stratégie de certaines personnes, notamment les leaders, pour renforcer l’unité du groupe. On sait que la santé des relations sociales est généralement profitable à la santé du corps : dès lors, le rire serait-il bon pour nos artères ? Il semble renforcer notre capacité de résistance aux maladies infectieuses, en stimulant le système immunitaire. Le psychologue Herbert Lefcourt et ses collègues de l’Université de Waterloo dans la province de l’Ontario au Canada ont ainsi comparé les quantités de certaines immu- noglobulines (anticorps intervenant dans la réaction immunitaire) sécrétées par des per- sonnes exposées (ou non) à des sketches humo- ristiques populaires. Ils ont observé qu’une exposition de dix minutes à de tels messages comiques entraîne une augmentation de la sécrétion d’immunoglobulines.

Les bienfaits du rire sur la santé

Ces effets ont été retrouvés dans d’autres études, qui ont également montré que d’autres composantes immunitaires sont stimulées par le rire, tels les lymphocytes NK (les cellules tueuses naturelles) ou l’interféron gamma. Logiquement, une personne qui aime rire et y passe beaucoup de temps est mieux armée contre les grippes, rhumes ou autres angines. Le rire a aussi des effets bénéfiques sur la per- ception de la douleur. La psychologue Deborah Hudak et ses collègues de l’Allegheny College dans l’État de Pennsylvanie ont ainsi montré que les personnes à qui l’on inflige des chocs électriques après avoir ri y sont moins sensibles. Dans cette expérience, des volontaires regar- daient des scènes humoristiques, puis devaient subir des chocs d’intensité variable : comparées à des documentaires ne suscitant aucune activi- té des zygomatiques, les scènes d’humour ont permis aux participants de supporter des chocs bien plus élevés que la moyenne. Des résultats similaires ont été obtenus pour la résistance à des douleurs infligées par pince- ment de la peau, ou par application d’objets chauds ou froids sur différentes parties du corps. Aux yeux des neuroscientifiques, de tels résultats plaident en faveur d’effets analgé- siques induits par le rire, qui rendent la douleur moins perceptible. De fait, on a observé la pro- duction d’endorphines (des substances ana- logues à la morphine naturellement produites par l’organisme et ayant des propriétés antal- giques) chez des personnes qui riaient.

Sean Prior / Shutterstock
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2. Les mères qui rient souvent produisent un lait qui prémunit les nourrissons contre les allergies et favorise un sommeil réparateur.

Outre ces effets, des expériences ont égale- ment révélé que le rire a des effets positifs sur les fonctions cardio-vasculaires et sur l’état de stress. Toujours en projetant de petites scènes humoristiques à des sujets, les psychologues Sabina White et Phame Camarena, de l’Univer- sité de Californie à Santa Barbara, ont montré que les rires ainsi obtenus ralentissent le ryth- me cardiaque et font baisser la pression arté- rielle. Le rire agirait en premier lieu sur la per- ception du stress, en produisant un sentiment de bien-être et de détente. En retour, cette bais- se du stress aurait des effets positifs sur le sys- tème cardio-vasculaire, en réduisant l’adréna- line ou le cortisol, hormones du stress. De fait, H. Lefcourt a constaté que le fait de rire souvent est associé à un moindre stress perçu, y compris lorsque l’on demande à des individus de remplir diverses tâches rébarbatives ou stressantes, par exemple des calculs mentaux en temps limité. Ce mécanisme d’évacuation du stress est bien connu : en situation de tension extrême, le rire peut survenir comme un exutoi- re, sans qu’on comprenne forcément pourquoi. Il existe vraisemblablement un intérêt médical du rire, et l’on suspecte que de tels effets fassent même intervenir les mécanismes de régulation de l’expression des gènes. Ainsi, les biologistes Takashi Hayashi et Kazuo Murakami, de l’Université de Tsukuba au Japon, ont projeté à des hommes et des femmes, âgés en moyenne de 62 ans et souf- frant de diabète de type 2, des sketches comiques connus et appréciés au Japon. Un prélèvement sanguin était réalisé avant la pro- jection, immédiatement après, et 90 minutes plus tard. Après avoir ri, les patients ont sécré- té moins de prorénine, une protéine interve- nant dans les pathologies rénales et vasculaires

Peter Zurek / Shutterstock
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3. Le rire aiderait à mieux supporter la douleur, selon certaines expériences. De plus en plus de médecins trouvent bénéfique d’introduire l’humour en milieu hospitalier.

Bibliographie

T.

K.

Hayashi et

Murakami,

The effects of laughter on post-prandial glucose levels and gene expression in type 2

diabetic patients, in Life Sciences, vol. 85, pp. 185-187, 2009.

R. Martin,

Humor, laughter, and physical health :

Methodological issues and research findings, in Psychological Bulletin, vol. 127(4), pp. 504-519, 2001.

R. Provine, Laughter :

A Scientific Investigation, Penguin Press, 2001.

propres aux diabétiques de type 2. Cette norma- lisation apparaît liée à un meilleur fonctionne- ment des récepteurs de la prorénine, qui favori- sent sa dégradation. Les scientifiques n’ont pas encore exploré les multiples effets du rire sur l’organisme. On igno- re encore jusqu’où s’étendra cette panoplie d’ef- fets bénéfiques, mais une chose semble d’ores et déjà établie : rire ne présente que des avantages !

Le lait des mères hilares

Et les bébés ? Se portent-ils mieux quand leur maman rit souvent ? Hajime Kimata, un méde- cin de l’Hôpital Moriguchi-Keijinkai d’Osaka au Japon, a fait regarder divers films à un grou- pe de jeunes mamans allaitant des enfants de cinq à six mois. Les plus chanceuses voyaient Les Temps modernes de Charlie Chaplin ; les autres visionnaient des extraits de documen-

taires ou des bulletins météorologiques. Toutes ces mamans avaient des bébés souffrant d’eczé- ma du nourrisson et étaient également aller- giques au latex et aux acariens. À l’issue de chaque film, on dosait la concentration de mélatonine – impliquée dans la régulation des cycles du sommeil et de l’éveil et dont la sécré-

tion favorise le sommeil – dans le lait de ces mamans. Les analyses ont révélé une augmenta- tion de la sécrétion de mélatonine, mais seule-

ment chez celles qui avaient vu le film de Charlie Chaplin. De même, les enfants étaient moins sensibles aux acariens et au latex, et avaient moins d’eczéma du nourrisson à l’issue d’une tétée avec des mamans ayant ri. Quel lien entre la mélatonine et l’eczéma du nourrisson ? Tout ce qu’on sait, c’est que cette maladie per- turbe le cycle du sommeil des enfants. La méla- tonine, présente en plus grande quantité dans le lait de la maman ayant ri, favoriserait le som- meil des petits et, par des mécanismes incon- nus, diminuerait leur allergie. Tous ces résultats montrent que le rire a un impact réel et positif sur l’organisme. Certains chercheurs, psychologues, biologistes ou méde- cins recommandent aujourd’hui de prendre le rire très au sérieux et de l’introduire dans les parcours médicaux au moyen de formations au

rire (séances de rire collectif, de travail cognitif visant à rechercher un état d’esprit favorable). Y compris en milieu hospitalier, on commence à introduire le rire par des déguisements de clowns pour les enfants, des fêtes, des sketches ; des compagnies telles que Boublinki ou Theodora, voire des formations de clowns hos- pitaliers, telle l’Association Cliniclown, exercent en France. Peu à peu, le rire gagne ses lettres de noblesse et passe du statut de simple amuse- ment à celui de thérapie ayant des effets orga-

niques observables.

Psychologie

Comportement

Les nouveaux pères

Emily Anthes est journaliste scientifique et médicale.

   

En Bref

 

Depuis environ

50 ans, la paternité

a

beaucoup évolué.

Les pères passent deux à trois fois plus de temps à s’occuper de leurs enfants.

Chez les jeunes

pères, la concentration de prolactine augmente, celle de

la

testostérone diminue.

Les pères favorisent, chez leur enfant,

l’acquisition du langage

et

certaines capacités

cognitives. Ils les encouragent

à prendre des risques.

Certaines mères

ont des difficultés

à

partager les soins

aux petits, surtout

si

elles ont une faible

estime de soi.

Les pères aussi subissent des modifications biologiques après la naissance d’un bébé. Leur apport à l’enfant est différent de celui de la mère : le développement du langage et l’apprentissage du risque seraient plus de leur ressort.

M artin Oppenheimer, père de deux fillettes, travaille à temps partiel et s’occupe de ses enfants. « Lorsque je me promène dans la rue avec un bébé sur la poitrine

et l’autre dans sa poussette et que je passe près

d’un groupe de mères, elles sont d’abord stupé- faites, puis me sourient. »

Le rôle des pères a beaucoup évolué depuis 50 ans. En 1965, aux États-Unis, les pères pas- saient en moyenne 2,6 heures par semaine à s’oc- cuper de leurs enfants. En 2000, ce chiffre attei- gnait 6,5 heures. Aujourd’hui, il y a trois fois plus

de pères au foyer qu’il y a dix ans, et les familles

où le père élève seul ses enfants se multiplient. « Dans les années 1970, quand j’ai commencé à étudier les comportements des pères et des mères, la majorité des pères n’avaient jamais donné le bain à leurs enfants, ni même changé

une couche » se souvient le psychologue Michael Lamb de l’Université de Cambridge. Pendant des années, les sociologues ont consi-

déré les pères comme des suppléants suscep- tibles de remplacer la mère lorsqu’elle n’était pas disponible. Mais, aujourd’hui, on admet que les

pères sont bien plus que des mères de rechange.

Les scientifiques montrent même que les pères sont biologiquement aussi sensibles à leurs

enfants que les mères, même s’ils interagissent avec eux de façon différente. En particulier, ils

semblent stimuler davantage leurs capacités émotionnelles et cognitives, les préparant à affronter le vaste monde.

Dans un article paru en 1958, le psychiatre britannique John Bowlby proposa une idée, alors très controversée, mais que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de théorie de l’atta- chement : selon cette théorie, pour se dévelop- per correctement, les enfants ont besoin d’une relation stable et rassurante avec un adulte, adulte qui pour lui était la mère.

Des modifications biologiques chez les jeunes pères

Mais, dans les années 1970, quelques études commencèrent à s’intéresser aux pères et mon- trèrent qu’ils sont tout aussi capables que les mères de prendre soin de leurs enfants. Les pères savent quand leurs nourrissons ont faim ou sont fatigués, et y répondent de manière appropriée. Les hommes et les femmes présen- tent les mêmes réactions physiologiques – modification de la fréquence cardiaque ou de la respiration, notamment – quand leur nou- veau-né pleure. Tout comme les mères, les pères dont les yeux sont bandés sont capables de reconnaître leur bébé dans une crèche simple- ment en touchant les mains des petits. Les biologistes ont également montré que les pères et les futurs pères subissent des modifica- tions physiologiques, comme la femme encein- te. Par exemple, une étude publiée en 2000 par la psychologue Anne Storey et ses collègues, de l’Université Memorial du Newfoundland au Canada, a montré que les futurs pères ont des

1. Les jeunes pères subissent des modifications biologiques qui, par exemple, réduisent la testostérone et,
1. Les jeunes pères
subissent des modifications
biologiques qui,
par exemple, réduisent
la testostérone et, par
conséquent, l’agressivité.
© Tim Garcha / Corbis

2. Les pères n’interagissent pas avec leurs enfants comme les mères, préférant chahuter que faire des câlins ou des coloriages.

concentrations élevées de prolactine, une hor- mone qui augmente beaucoup chez les jeunes mères et favorise la production de lait. Les chercheurs ont également découvert que le taux de testostérone des pères diminue d’envi- ron un tiers au cours des premières semaines qui suivent la naissance de l’enfant, un change- ment qui pourrait rendre les pères moins agressifs et plus prêts à s’occuper de leur enfant. Une étude publiée en 2001 a révélé que les jeunes pères ont des concentrations de tes- tostérone inférieures à celles des hommes du même âge. Les pères peuvent même souffrir de dépression post-partum : dans une enquête de 2005 réalisée auprès de 26 000 jeunes mères et pères, le psychiatre Paul Ramchandani, de l’Université d’Oxford, a établi que quatre pour cent des pères présentaient des symptômes de dépression au cours des huit semaines qui sui- vaient la naissance de leur enfant. Au-delà des réactions physiologiques, qu’en est-il des comportements ? Généralement, les mères prodiguent soins et réconfort aux nour- rissons, tandis que les pères passent plus de temps à jouer avec les enfants. Les études réali- sées durant les années 1970 et 1980 montrent que c’est le cas dans beaucoup de pays. Lyn Craig et ses collègues, du Centre de recherche en sciences sociales de l’Université de Nouvelle- Galles du Sud, ont montré que les pères austra- liens passent environ 40 pour cent de leur temps à jouer et à lire avec leurs enfants, contre 22 pour cent pour les mères. Dès l’âge de deux mois, les bébés ont remar- qué cette différence. Quand une mère prend son enfant dans les bras, il se calme : son ryth- me cardiaque et sa fréquence respiratoire dimi- nuent. Lorsque c’est son père qui le prend, c’est le contraire : le bébé s’attend à jouer.

StockLite / Shutterstock
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Cela tiendrait peut-être à une forme de divi- sion du travail : dans son étude, L. Craig a obser- vé que les mères passent 51 pour cent du temps consacré à leur enfant à les nourrir, baigner, ber- cer et consoler, alors que les pères n’y passent que 31 pour cent de ce temps. Si les mères assurent l’essentiel des soins, les pères ont plutôt tendan- ce à jouer avec eux. Mais comme ils passent glo- balement moins de temps que les mères à s’occu- per de leurs enfants, le nombre d’heures passées à jouer avec eux n’est pas supérieur à celui que consacrent les mères aux activités ludiques. La division du travail expliquerait en partie cette répartition des tâches au sein du couple. Dans les sociétés où les hommes s’occupent plus des enfants – par exemple chez les chas- seurs-cueilleurs Aka d’Afrique centrale, où les pères sont des partenaires à part égale avec les mères dans l’éducation des enfants –, ils passent une moins grande proportion de leur temps à jouer. En revanche, dans beaucoup de pays industrialisés, les normes socioculturelles font que les pères se sentent plus à l’aise quand il s’agit de jouer avec les enfants que de les bercer pour qu’ils s’endorment. Ainsi, bien que les hommes soient biologiquement câblés pour prendre en charge les différents aspects du rôle de parent, pour des raisons culturelles ils finis- sent par se spécialiser et à limiter leur contribu- tion. Notons que la situation évolue, notam- ment dans les jeunes couples.

Les pères préfèrent les jeux plus risqués

Par ailleurs, les jeux que les pères partagent avec leurs enfants diffèrent de ceux des mères. Diverses études ont montré que les pères préfè- rent les jeux plus physiques. En 1986, des psy- chologues ont demandé aux parents de plus de 700 enfants à quoi ils jouaient avec leurs enfants : les pères aiment bien faire sauter leurs enfants sur leurs genoux, les jeter en l’air, les promener sur leur dos, se bagarrer, les cha- touiller ou chercher à les attraper. Les mères préfèrent les jeux plus calmes. En 2009, le psychologue américain Fergus Hughes a montré que les mères aiment chanter des chansons ou des comptines et préfèrent les jeux classiques. Les pères cherchent à innover, imaginant de nouvelles utilisations pour ces jouets, essayant de surprendre et d’intéresser les enfants, ce qui pourrait stimuler leur dévelop- pement cognitif. Les pères encouragent aussi leurs enfants à prendre des risques physiques. En 2007, la psy- chologue Catherine Tamis-LeMonda et ses col- lègues de l’Université de New York ont présenté aux parents de 34 nourrissons un plan incliné

Nick Stubbs / Shutterstock
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3. Les pères et les mères privilégient des activités ludiques diffé- rentes. Les pères encouragent leurs enfants à prendre des risques phy- siques, ce qui les prépare sans doute aux situations difficiles qu’ils auront à affronter dans leur vie. Les mères passent 22 pour cent du

Blue Orange Studio / Shutterstock
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temps qu’elles consacrent à leurs enfants à d’autres types d’activités :

la lecture, les jeux calmes, le dessin. Les pères passent 40 pour cent du temps consacré aux enfants à jouer, mais le temps total consacré aux enfants est inférieur à celui des mères.

dont la pente était ajustable. Ils ont demandé séparément à chaque mère et à chaque père de déterminer l’inclinaison maximale de la planche pour que leur enfant puisse la descendre à quatre pattes. Puis les chercheurs ont fait le test avec les bébés : la plupart des mères et des pères avaient surestimé les capacités de leur enfant. Ensuite, ils ont demandé aux parents de donner à la planche l’inclinaison maximale sur laquelle ils autorise- raient leur bébé à descendre s’ils étaient présents à l’autre bout de la pièce : 41 pour cent des pères auraient autorisé leur enfant à s’aventurer sur une pente encore plus inclinée que celle choisie durant la première partie de l’expérience. Seulement 14 pour cent des mères ont incliné la planche davantage. Ainsi, l’équilibre serait assu- ré par la complémentarité des parents : la mère plus prudente et le père incitant à prendre quelques risques (calculés !). Les pères ont tendance à encourager leurs enfants à être plus endurants physiquement et plus téméraires, sans doute pour les préparer aux défis qu’ils auront à affronter dans leur vie. Une expérience a été réalisée en 1995 : elle visait à étudier le comportement de parents qui avaient inscrit leur enfant âgé de un an à un cours de natation. Les chercheurs ont observé que les pères tenaient plutôt leur bébé pour qu’ils puissent voir le bassin, tandis que les mères se tenaient en face de leur enfant, établis- sant un contact visuel direct avec lui. En plus de préparer émotionnellement leurs enfants à de nouveaux défis, les pères stimulent leurs capacités cognitives – en particulier leurs habiletés verbales. En 2006, la psychologue Lynne Vernon-Feagans et ses collègues de

l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill ont étudié des enfants âgés de deux ans jouant avec leur père et leur mère. Ils ont constaté que les pères étaient moins loquaces avec leurs enfants, parlant moins et prenant moins sou- vent la parole que les mères. Pourtant, le voca- bulaire employé par les pères – et pas celui des mères – semble être lié au niveau du langage des enfants quand ils sont âgés de trois ans. Plus les racines de mots utilisés par les pères avec leur enfant âgé de deux ans étaient variées meilleur était le score de l’enfant à un test standard d’ex- pression un an plus tard. La richesse du vocabu- laire de la mère ne semblait pas avoir d’effet sur le score des enfants.

Effets de vocabulaire

Cette influence particulière viendrait de la façon dont les pères parlent à leurs enfants. L. Vernon-Feagans a montré que les pères utili- sent des mots moins courants que les mères lorsqu’ils parlent à leurs enfants. Les mères emploient davantage de mots dont la connota- tion est liée aux émotions, et leurs mots sont plus simples. Les pères parlent plutôt de sport, de voitures et de sujets que les mères abordent moins souvent. Cette découverte est en accord avec des résultats plus anciens qui suggéraient que les mères ont tendance à « parler bébé » avec leurs enfants, s’adaptant à leurs capacités langa- gières (ou du moins à ce qu’elles croient être ces capacités). Au contraire, les pères connaîtraient moins bien le vocabulaire de leur enfant (peut- être parce qu’ils passent moins de temps avec eux) et chercheraient moins à « se mettre à leur

Cerveau de père

O n sait que donner naissance à des petits ou s’en occuper stimule les capacités cognitives des mères, augmentant, par exemple,

leur capacité à trouver de la nourriture. Mais des recherches récentes suggèrent que ces bénéfices ne sont pas limités à la mère. La neuros- cientifique comportementaliste Kelly Lambert et ses collègues du Collège Randolph-Macon, à Ashland, en Virginie, ont testé les capaci- tés mentales de pères et de mâles célibataires d’une espèce de souris où les mâles participent naturellement aux soins prodigués aux petits. Ils ont observé que, par rapport aux rongeurs célibataires, les pères apprennent plus vite à découvrir de la nourriture dans un labyrinthe. Les pères étaient aussi plus à l’aise dans des situations nouvelles, présen- tant moins de stress en présence de stimulus nouveaux. Ces différences de comportement semblent ancrées dans le cerveau des pères. L’équipe de K. Lambert a découvert plus de modifications cel- lulaires dans l’hippocampe, une région cérébrale impliquée dans l’ap- prentissage et la mémoire, dans le cerveau des pères que dans celui des célibataires. Qui plus est, le cerveau des pères – ainsi que celui des pères adoptifs, qui se sont occupés des petits d’un autre mâle pendant plusieurs

jours – contenait plus de fibres nerveuses sensibles à l’ocytocine et à la vasopressine (hormones associées aux comportements de soins prodi- gués aux petits) que les mâles qui n’étaient pas exposés aux nouveau-nés. D’autres données suggèrent qu’une augmentation similaire des capa- cités cognitives se produirait chez les primates pères. En 2006, l’équi- pe de la neuroscientifique Elizabeth Gould, de l’Université de Princeton, a rapporté que lorsque les singes marmousets deviennent pères, des neurones de leur cortex préfrontal, une région cérébrale dédiée à la pla- nification et à la prise de décision, s’interconnectent davantage et pro- duisent plus de récepteurs à la vasopressine, ce qui suggère une aug- mentation des capacités cognitives. Les modifications comportementales et biologiques découvertes chez ces rongeurs et ces primates devenus pères sont similaires à celles que les chercheurs ont observées chez les mammifères qui deviennent mères. Mais étudier les pères est important – et pas seulement parce que leur biologie diffère de celle des femelles. Chez les mères, les chercheurs doivent distinguer les effets de la gestation de ceux de maternage. Chez

les mâles, il n’y a que les soins de

«

paternage ».

les mâles, il n’y a que les soins de « paternage ». Certaines souris mâles s’occupent

Certaines souris mâles s’occupent non seulement de leur progéniture, mais aussi de celle des autres. Chez ces espèces, être un père confère des avantages : cela augmente certaines de leurs capacités cognitives.

niveau » ; ils leur parleraient avec un vocabulaire plus riche, ce qui les stimulerait. Dans une étude datant de 2004, la psychologue Meredith Rowe, de l’Université du Maryland, et ses collègues ont montré que les pères de familles des milieux défavorisés posaient davantage de questions à leurs enfants (qui, quoi, où, pour- quoi), et demandaient plus souvent des explica- tions, peut-être parce qu’ils avaient plus de mal que les mères à les comprendre. De sorte que pour leur répondre, les petits faisaient des phrases plus longues et utilisaient un vocabulai- re plus riche que pour parler à leur mère. Le fait d’être exposé à un langage plus com- plexe influence favorablement le développe- ment du langage de l’enfant. En 2002, la psycho- logue Janellen Huttenlocher et ses collègues de l’Université de Chicago ont remarqué un lien entre la complexité de la syntaxe utilisée par un enfant et celle de ses parents : les enfants utili- sent d’autant plus de phrases complexes (notamment avec des propositions relatives) que leurs parents le font. Le père aurait donc une influence notable dans l’acquisition de la grammaire et du vocabulaire de ses enfants. Enfin, de nombreuses études ont montré que la quantité totale des mots auxquels les enfants sont exposés – quand les adultes leur parlent ou leur lisent des histoires – a un puissant effet positif sur l’acquisition du langage.

Un partage des tâches bénéfique à tous

Les pères n’ont peut-être pas conscience de l’influence qu’ils ont dans le développement de leur enfant et du fait qu’ils cherchent parfois à s’en décharger. Mais l’absence d’interactions avec le père a des conséquences quantifiables sur les enfants. En 2009, le psychologue James Paulson et ses collègues de la Faculté de méde- cine de l’Université de Virginie de l’Est ont évalué 4 109 familles pour déterminer dans quelle mesure le fait qu’un des deux parents soit dépressif influençait le nombre d’histoires lues aux enfants. Les parents qui étaient déprimés lorsque leur enfant avait neuf mois lisaient moins d’histoires à leur petit que les parents qui ne l’étaient pas. Cependant, quand il s’agissait de la mère, la dif- férence était faible et ne perturbait pas le déve- loppement du langage de l’enfant. Au contraire, quand c’était le père qui était déprimé, les consé- quences étaient tangibles. Moins les pères lisaient d’histoires à leur enfant, moins les petits de deux ans avaient de bons scores aux tests d’évaluation du langage. Lorsqu’un père est déprimé, il est plus probable qu’il limite les interactions et se désengage de sa tâche éducative. La dépression a

des conséquences sur le comportement paternel et sur l’acquisition du langage chez le petit. Les enfants dont le père est stable et impliqué ont de meilleurs résultats lors des tests cognitifs, émotionnels et d’adaptation sociale. Par exemple, un fort investissement du père est associé à des enfants plus sociables, qui ont davantage confiance en eux, qui se contrôlent mieux, sont plus sages à l’école et ont moins de comporte- ments à risque à l’adolescence. Des hommes comme M. Oppenheimer qui partagent la char- ge parentale avec leur épouse trouvent beaucoup de satisfactions à assumer pleinement leur rôle de père, et les femmes dont le partenaire assure une part notable de l’éducation des enfants se sentent bien dans leur couple, sont moins stres- sées et apprécient encore plus leurs enfants.

Quand la mère empêche le père de s’impliquer

Les psychologues ont constaté que dans de nombreux cas, les mères sont tout aussi respon- sables que les pères – voire davantage – de l’im- plication (ou de la non-implication) du père. Ainsi, les mères parviennent à conformer non seulement leur propre relation avec leurs enfants, mais aussi celle que les enfants entre- tiennent avec leur père. Parfois, elles usent de ce pouvoir pour empêcher les pères de s’impliquer, en se comportant comme des « gardiennes » de leurs enfants. Certaines mères établissent un lien tellement fort avec leurs enfants qu’elles laissent peu de place au père. Dans certains cas, elles sont tellement angoissées par l’éducation de leurs enfants qu’elles ont besoin d’en garder un contrôle total. Ou encore, certaines veulent sim- plement que la maison soit le lieu où elles peu- vent affirmer leur autorité et leur pouvoir. En fait, ce sont souvent les femmes qui ont une faible estime d’elles-mêmes qui se compor- tent comme des gardiennes : la maternité est alors pour elles une façon d’être valorisées. En 2008, la psychologue sociale Ruth Gaunt et ses collègues de l’Université Bar-Ilan en Israël ont rendu visite à 209 couples ayant de jeunes enfants ; ils ont demandé à la mère et au père de répondre à un questionnaire évaluant les com- portements des parents, leurs valeurs ainsi que divers traits de personnalité. Ils ont mis en évi- dence certains traits de personnalité des mères- gardiennes. Celles qui ont une faible estime de soi pensent souvent que leur mari ne sait pas s’occuper de leur enfant, et qu’il faut donc mieux qu’elles s’en chargent, ou encore que le rôle des femmes est de s’occuper de la maison et des enfants, mais que ce n’est pas celui des hommes. Une autre étude a confirmé l’influence de la mère dans l’implication du père. En 2008, la psy-

Gladskikh Tatiana / Shutterstock
Gladskikh Tatiana / Shutterstock

chologue Sarah Schoppe-Sullivan de l’Université d’État de l’Ohio a étudié 97 couples après la naissance de leur premier enfant. Elle a constaté que dans les familles où les mères critiquent souvent les pères – par exemple en levant les yeux au ciel ou en faisant la moue quand leur conjoint veut s’occuper de l’enfant –, les pères se désengageaient. Mais lorsque les mères encouragent le père – en lui disant que le bébé

est tout content que son père s’occupe de lui, ou en lui demandant son avis sur des questions d’ordre pratique ou éducatif – les pères s’enga- gent beaucoup plus. De plus, permettre aux pères de prendre part aux soins durant les premiers jours de la vie d’un enfant a des effets bénéfiques encore plus durables. De nombreuses études ont montré que les pères impliqués dès la naissance du bébé continuent à participer davantage ultérieure- ment. Dans une étude datant de 1980, des psy- chologues avaient examiné le père d’enfants nés par césarienne ; durant quelques jours, les mères ne pouvaient pas s’occuper totalement du petit, de sorte que leur conjoint en prenait davantage soin après la naissance. Des mois plus tard, ces pères étaient toujours plus impli- qués que les hommes dont les compagnes n’avaient pas eu de césarienne. Comprendre ce que le père apporte au nou- veau-né peut améliorer la dynamique familiale, mais aussi aider les psychologues à identifier les multiples influences nécessaires au bon développement des enfants. Les psychologues savent assez bien ce que la mère apporte à son petit et découvrent progressivement les diffé- rentes facettes de l’apport du père. Quand on aura répertorié toutes ces influences, on connaîtra mieux les ingrédients nécessaires à un nouveau-né pour qu’il devienne un adulte

heureux et accompli.

4. Les mères qui ont une faible estime d’elles-mêmes critiquent plus le père qui cherche à s’impliquer dans l’éducation des enfants que ne le font les mères qui sont sûres d’elles-mêmes.

Bibliographie

K. Pruett et al.,

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M. Lamb et al., The Role

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2004.

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A plethora of pausible

predictions, in Merrill-

Palmer Quarterly,

vol. 50(4), pp. 456-70,

2004.

Psychologie

sociale

Anna Gielas conduit des recherches

en psychologie politique

à l’Université Havard,

à Cambridge,

dans le Massachusetts.

   

En Bref

 

Souvent, le fait

de vouloir réprimer certaines pensées augmente le risque de faire une gaffe. C’est d’autant plus vrai que la situation est stressante.

Ces « erreurs

ironiques » résulteraient

d’une défaillance de notre contrôle cognitif.

Au lieu de refouler ou

d’essayer de réprimer les pensées redoutées, mieux vaut les exprimer.

Quelle gaffe !

« J’aurais mieux fait de me taire ! » Quand notre autocontrôle mental – la métacognition – fait défaut, mieux vaut ne pas trop se formaliser !

C est un des ressorts des vaudevilles :

la gaffe, la bévue, le mot qu’il fal-

lait éviter à tout prix et qui échap-

pe à celui qui le prononce. Cela fait

au théâtre.

rire tout le monde

Mais dans la vie courante, ce type d’impair est très embarrassant pour celui qui en est respon- sable. Selon le psychologue social Daniel Wegner, de l’Université Harvard à Cambridge, qui étudie ces « erreurs ironiques » depuis plus de 20 ans, les personnes ayant une tendance à la dépres- sion ou qui présente une forte anxiété sociale, c’est-à-dire qui sont mal à l’aise en société, prennent ces bévues très à cœur. Sigmund Freud avait déjà décrit ce phénomè- ne, qu’il avait nommé Gegenwille (contre sa volonté), notamment, en 1895, dans l’une de ses études sur l’hystérie. Il avait remarqué qu’un

grand nombre de ses patientes qui avaient peur

de faire des remarques déplacées étaient particu- lièrement embarrassées quand elles en faisaient. Et plus elles avaient peur, plus cela arrivait. Dans l’une de ses expériences, D. Wegner a demandé aux participants de ne pas penser à un ours blanc pendant cinq minutes – et de parler de ce qu’ils voulaient. Si jamais ils pensaient quand même à un ours blanc, ils devaient le

signaler à l’aide d’une clochette. Les résultats ont montré que les sujets avaient actionné la clochette en moyenne six fois – certains jusqu’à 15 fois ! Les sujets ont été très frustrés de perdre

ainsi le contrôle de leurs pensées. Pour le psychologue, ces ratés, bien que regrettables, sont un effet secondaire presque inévitable de notre contrôle mental, la métaco- gnition (du grec meta : au-delà, et du latin cogi-

tare : penser). Deux mécanismes qui agissent normalement en synergie dysfonctionnent : en temps normal, une sorte de censeur interne signale l’apparition de pensées inappropriées (parce qu’elles sont inadaptées dans le contexte ou que nous sommes occupés à une tout autre tâche). Lorsque le censeur émet une alarme, un second processus est déclenché – la suppression de la pensée indésirable. Selon la théorie des processus ironiques, notre contrôle mental repose sur la détection des pensées indésirables et le contrôle conscient de notre attention : on essaye de se concentrer sur autre chose. Cela fonctionne assez bien, mais quand nous sommes stressés ou que nous devons exécuter une seconde tâche complexe en même temps, le mécanisme peut être dépassé. Les erreurs iro- niques se produisent lorsque les contenus répri- més échappent à notre contrôle. Bien que le refoulement et la répression soient des stratégies fréquentes et efficaces, ils sont parfois respon- sables de bévues, car ils réclament beaucoup d’attention et de ressources cognitives.

Les erreurs ironiques

Selon D. Wegner, les erreurs ironiques ne se produisent pas seulement durant la communi- cation verbale, mais aussi dans le contrôle du mouvement. Il l’a montré avec ses collègues Matthew Ansfield et Daniel Pilloff. Les sujets d’un premier groupe devaient imposer une direction donnée à un objet. Les mouvements dans une autre direction étaient strictement interdits. Simultanément, les sujets d’un second groupe devaient faire pareil tout en

comptant à rebours de trois en trois à partir de 1 000 (997, 994, 991, etc.). Ces sujets impri- maient à l’objet la direction interdite bien plus souvent que les sujets du premier groupe dont les ressources cognitives n’étaient pas utilisées par une seconde tâche. Les erreurs ironiques se produiraient aussi en sport, où le contrôle des contenus cognitifs semble diminuer la performance sportive, selon l’équipe de la psychologue Sian Beilock, de l’Université d’État du Michigan. Les psycho- logues ont observé 126 débutants en golf qui essayaient d’envoyer la balle dans le trou très proche. Certains participants avaient interdic- tion de penser au coup avant de l’exécuter, d’autres le pouvaient. Les résultats montrent que les performances des sujets qui avaient dû s’empêcher d’imaginer l’action avaient généra- lement été moins bonnes. Cette baisse des per- formances n’avait pas pu être compensée com- plètement, lors de l’expérience suivante, quand les participants avaient eu l’autorisation d’ima- giner le coup à l’avance.

Éviter l’évitement

Comment peut-on étudier pourquoi la cen- sure mentale échoue ? Pour tenter de répondre à cette question, D. Wegner et ses collègues ont demandé à leurs sujets de parler pendant trois minutes sans contraintes sur n’importe quel sujet qui leur venait à l’esprit. Puis les partici- pants devaient se focaliser sur des pensées liées au sexe, puis, à nouveau, réprimer de telles pen- sées. Simultanément, on mesurait la conducti- vité de leur peau au moyen d’électrodes fixées au bout des doigts, paramètre qui reflète l’état émotif du sujet. La conductivité augmentait beaucoup pendant la phase où les sujets devaient s’empêcher de penser au sexe. Les personnes émotives supportent mal de faire une gaffe. Cette crainte explique en partie pourquoi les phobiques sociaux se coupent petit à petit de leur environnement. Pour les personnes concernées, ces erreurs deviennent une menace permanente. C’est aussi le cas des personnes dépressives. Celui qui veut se libérer de troubles émotionnels en refoulant ses pen- sées négatives entre souvent dans un cercle vicieux : le sujet tente de lutter contre ses pen- sées négatives, mais par un mécanisme proche de celui de l’ours blanc, il finit par se focaliser sur ce qu’il voudrait chasser de son esprit. Comment se protéger d’un tel phénomène ? Le psychologue Steven Hayes, de l’Université du Nevada à Reno, recommande d’apprendre à accepter les pensées désagréables, et suggère d’éviter l’évitement. D. Wegner propose même d’analyser chaque semaine pendant une demi-

MTrebbin / Shutterstock
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heure à une heure tous ses soucis, tout ce qui nous préoccupe et que nous essayons de refou- ler. Toutefois, ce conseil ne vaut que pour ceux qui ne sont pas submergés par leurs angoisses et leur dépression. Cette méthode ne pourrait convenir aux patients gravement atteints. Ainsi, James Pennebaker, de l’Université du Texas à Austin, a analysé de nombreuses études et en a conclu qu’une confrontation active avec les pensées réprimées a des effets positifs dans la vie quotidienne à la fois sur le plan physique et sur le plan psychique. Il souligne les avan- tages pour certaines personnes de consigner par écrit les « thèmes personnels tabous ». Selon certains résultats, un tel exercice aurait même pour autre conséquence de renforcer le système immunitaire. Ainsi, pour lutter contre les pensées intru- sives et les gaffes, il faudrait prendre conscience et analyser les sujets qui mettent mal à l’aise ou consigner par écrit ses tabous. D. Wegner pro- pose aussi de trouver des distractions qui ne risquent pas d’augmenter le stress. Selon lui, tout ce qui nous intéresse et ne crée pas de sur- charge émotionnelle représente une bonne occasion de se libérer de sa crainte de faire des gaffes. Les recherches sur la métacognition – les réflexions sur la réflexion et les pensées – aide- ront les personnes que ces faux pas cognitifs perturbent tant. Pour certains, il est déjà rassu- rant de savoir que ces incidents sont tout à fait normaux. Bien que notre capacité à contrôler nos pensées ne soit pas infaillible, nous serions certainement bien en peine sans elle !

Oups ! J’ai gaffé ! On laisse échapper un secret d’autant plus facilement qu’il fallait le garder à tout prix. Des spécialistes de la cognition étudient d’où viennent ces erreurs d’aiguillage.

Bibliographie

F. Bakker et al., Penality

shooting and gaze behavior : unwanted effects of the wish not to miss, in Psychology of Sport and Exercise,

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gravity of unwanted thoughts : Asymmetric

priming effects in trought suppression, in Consciousness and Cognition, vol. 17, pp. 114-24, 2008.

D ossier Pourquoi apprendre ? 42 Apprendre par cœur ou comprendre ? À quoi sert

D

D ossier Pourquoi apprendre ? 42 Apprendre par cœur ou comprendre ? À quoi sert de

ossier

Pourquoi apprendre ?

42 Apprendre par cœur ou comprendre ?
42 Apprendre par cœur ou comprendre ?
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42 Apprendre par cœur ou comprendre ?

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Apprendre par cœur ou comprendre ?

Apprendre par cœur ou comprendre ?

À quoi sert de connaître la liste des pharaons ou de savoir que Ramsès II a vécu après Aménophis I er ? À quoi bon apprendre que le noyau d’un atome de phosphore ren- ferme 15 protons ? Sera-t-on plus heureux si l’on sait ce qu’est une angiosperme ? Ou que l’on nomme sans hési-

ter les planètes du Système solaire ? D’abord, la réussite scolaire viendra plus facilement. Verdict surpre- nant des études de psychologie : les connaissances encyclopédiques forgent le succès à l’école et sous-tendent les capacités de raisonne- ment, y compris en mathématiques. Ce n’est pas tout. Les connaissances appellent les connaissances : le sentiment de les maîtriser procure du bien-être et stimule la motiva- tion dite intrinsèque, celle qui prédit le plus sûrement le succès scolai- re et l’envie d’en savoir plus. Apprendre, enfin, c’est mettre à profit ce que nos lointains ancêtres nous ont légué : les lobes frontaux de notre cerveau. Cette aire céré- brale assure l’abstraction, la planification des activités dans le temps, l’attention focalisée, la gestion des émotions. Aujourd’hui, les neuros- ciences nous apprennent que nous sommes biologiquement faits pour apprendre, qu’apprendre procure du plaisir (sous forme de dopamine), et que mieux comprendre le fonctionnement du cerveau pourrait ouvrir la voie à de meilleures façons de transmettre le savoir. Voilà à quoi sert de savoir quand vécut Ramsès IISébastien Bohler

52 Quand les neurosciences inspirent 48 l’enseignement Comprendre la réussite scolaire
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60 Comment gérer les classes difficiles ?

Comment gérer les classes difficiles ?

Comment gérer les classes difficiles ?

Le niveau scolaire :

en baisse depuis 15 ans

e niveau baisse », entend-on un peu partout. Catastrophisme ambiant, ou réalité préoccupante ? À quel point l’école est-elle malade de ses méthodes, de son manque d’en-

thousiasme, de la démotivation des élèves ? Les chiffres ont la dent dure. Ceux de la DEPP, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale, décrivent une situation morose, voire un déclin progressif, certes pas aussi catastro- phique qu’on pourrait le croire, mais réel. Jusqu’au milieu des années 1990, la situation est plutôt rassurante. De plus en plus d’élèves vont à l’école en comparaison de l’après-guerre, et si le niveau moyen du certificat d’études n’at- teint pas celui de 1920, beaucoup plus d’enfants sont scolarisés et l’effet global est positif. C’est à partir de la seconde moitié des années 1990 que le mouvement s’infléchit. Des études telles PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) ou PIRLS (Progress in International Reading Literacy Study) montrent qu’en 1997, 10 pour cent d’élèves sont en dessous d’un certain niveau de lecture et de compréhension, mais qu’ils sont 20 pour cent à se situer sous ce même niveau en 2007. En d’autres termes, le nombre d’élèves lisant mal ou compre- nant mal l’écrit a doublé. L’école accueille de plus en plus d’élèves en difficulté, et les inégalités au sein des classes se creusent. Dans le domaine plus spécifique du calcul, la baisse intervient plus tôt, entre 1987 et 1999. Le déclin se stabilise ensuite entre 1999 et 2007, peut-être à cause des nouveaux programmes de 2002 qui accordent plus de temps au calcul. Malgré cet effet ponctuel, le niveau général de mathématiques subit une nouvelle baisse de 2003 à 2006. L’ensemble de ces tendances constatées en CM2 se confirme au stade de la classe de 4 e . Sur le plan international, la baisse concerne l’ensemble des pays de l’OCDE, mais la France « baisse plus que les autres ». En 2006, elle se

« L

situait dans la moyenne des élèves de l’OCDE en mathématiques, alors qu’elle était largement au- dessus en 2003. En lecture, nos élèves passent sous la moyenne, après l’avoir tenue en 2003. Il y a 30 ans, les sociologues se réjouissaient de voir le niveau monter. Jusqu’à la fin des années 1980, des ouvrages tels que Le niveau monte de Christian Baudelot décrivaient une réalité encourageante. Ces observateurs avaient entre les mains un matériau statistique certes incomplet et légèrement biaisé (essentiellement fondé sur le niveau des conscrits), mais reflétant dans l’ensemble une progression du niveau de l’éducation. La France s’alphabétisait à grande échelle et le certificat d’études, puis le bac, n’étaient plus le fait d’une poignée de privilé- giés. Devant cette amélioration, les tenants du « c’était mieux avant » étaient assimilés à des nostalgiques, comme il en a toujours existé. Aujourd’hui, dire que le niveau baisse n’est plus, hélas, une complainte de réactionnaire, mais revêt plutôt le sens d’un constat tenace. Où sont les causes, quels sont les remèdes ? Les chiffres sont un symptôme, pas un diagnostic et encore moins un remède. Reste le bon sens. Lorsqu’on évoque l’augmentation des enfants en difficulté face à l’écrit, une donnée s’impose : la diminution du temps de lecture. Le fait est chif- fré : selon une enquête publiée par l’INSEE de février 2003, tous les étudiants de 1967 lisaient au moins un livre par mois, mais seulement deux sur trois en 2003. En 2009, une enquête TNS Sofres publiée par le journal La Croix révélait que 64 pour cent des Français lisent moins de cinq livres par an et 30 pour cent n'en lisent aucun. La seconde partie du XX e siècle a été celle de la démocratisation de la connaissance. Comment continuer à motiver les élèves ? Les enfants aujourd’hui comme hier ne demandent qu’à apprendre. Comment les encourager, comment répondre à leurs attentes ? Aujourd’hui, les neu- rosciences peuvent apporter quelques pistes pour inverser cette tendance à la baisse.

Bibliographie

L’apprentissage de la lecture :

état des connaissances, outils et technologies d’accompagnement, in ANAE, vol. 22, n° 107-108, pp. 101-248, mai-juin 2010.

Les pratiques culturelles :

le rôle des habitudes prises dans l’enfance, in INSEE Première, n° 883, 2003.

Sur le Net