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« Le livre et le sujet »

Première version de L'Archéologie du savoir. Introduction

Cette première version manuscrite du chapitre d'ouverture de ce qui deviendra L'Archéologie du savoir a été rédigéepar M. Foucault au moment de l'impression de son livre Les Mots et les choses en avril 1966. Conservé à la Bibliothèque nationale de France, ce manuscrit est composé de 660feuillets recto-verso. Ilfut abandonné par le philosophe qui entreprit en Tunisie la rédaction d'un nouveau texte qui parut chez Gallimard en 1969. Du manuscrit n'ont été retranscrits que les passages non biffés par l'auteur. La transcription a été réaliséepar Frédéric Gros.

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Ce n'est pas tout à fait un programme. Ce n'est pas non plus un bilan. C'est pourtant un livre de second niveau ; il se définit tout entier par lesrapportsqu'il entretient avec des études déjà faites, avec d'autres qui seront peut-être achevées un jour, avec d'autres aussi dont le projet sera vite effacé. Si les choses étaient simples, je serais au mitan de mon travail. Assez avancé pour dire ce que j'ai voulu faire : pour ressaisir et énoncer certaines évidences que je n'avais pasformuléesà temps, soit qu'elles n'aient pas été claires à mes propres yeux, soit que je les ai imaginées, à tort, très généralement reconnues ; pour faire apparaître aussi ce qui dans ce que je faisais, s'est effectué un peu

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malgré moi, sans que je l'ai voulu sur le moment, mais sans qu'aujourd'hui je me sente le moins du monde irresponsable ou étranger ; pour rejeter ce que je reconnais maintenant comme erreur, imprudence, facilité, oubli plus ou moins complaisant de ce que je m'étais proposé ; pour restituer une courbe là où il n'y avait peut-être qu'un semis de circonstances ; bref pour donner la figure d'ensemble de ce qui fut, dans une mesure bien difficile à décider, pour une pan occasion et pour une autre dessein. Je devrais aussi pouvoir dominer d'assez haut ce qui me reste de temps pour esquisser le futur : cerner de loin les domaines de recherches, indiquer par avance ce qui sera objet d'études, mettre en place les concepts essentiels, leur donner des noms et des régies d'usage, énoncer les principes généraux qui, formulés une bonne fois ici, n'auront plus à être répétés ailleurs. Après tout j'ai quarante ans.

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Pourtant, je me rends bien compte que je ne suis pas dans cette position privilégiée. Je ne surplombe ni ce que j'ai fait, ni ce que je peux encore avoir à dire (mais, au fait, par quelle obligation, ou en obéissance de quelle loi ?). Sans doute, je sais que sur ces pages blanches qui attendent à côté de moi, je vais avoir à parler de ce que j'ai écrit autrefois et qui a été publié sous mon nom ; je sais que j'en parlerai comme de choses faites, comme de livres alignés parmi des millions d'autres sur les rayons de l'universelle bibliothèque. Je les traiterai sans doute comme il m'a plu, - un temps - de traiter ces livres d'économie, de grammaire, de médecine, comme ces registres d'hôpitaux ou de prisons dont j'ai secoué la poussière et qui me donnaient l'impression, illusoire mais agréable, de s'ouvrir pour la première fois au regard d'un lecteur ; il m'arrivera de parler de mes propres livres comme si, plus proche d'eux que personne, j'étais presque seul au

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fait de leur secrets ; il m'arrivera aussi d'évoquer des projets comme s'ils étaient des chantiers déjà ouverts, comme si je pouvais à tâtons en reconnaître de loin des possibilités et les obstacles. Mais ce ne sera sans doute rien de plus qu'une apparence. En ce moment où j'écris et où me manque si cruellement la certitude de pouvoir faire un livre, de pouvoir faire tenir ensemble, sous une forme cohérente et lisible, les phrases que je décide, je n'essaie pas de me réconforter en retournant la tête, et de jeter les yeux en arrière vers ces livres déjà faits qui pourraient peut-être me rassurer sur mes possibilités actuelles. Au contraire : j'écris aujourd'hui et ici à partir de leur inexistence et du vide qu'ils ont laissé en moi. Je sais (et je pense que beaucoup dans mon cas le diraient ou l'ont déjà dit) que je n'ai jamais écrit de livres. Ce qu'au fil des jours (et par un exercice qui m'était si pénible, que je le poursuivais, je crois

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dans l'espoir chimérique d'atteindre le moment où ils se transformera en jeu, et où il deviendra parfaitement léger, invisible, régulier comme la respiration d'un dormeur) j'ai déposé en signes menus sur des feuilles de papier, ce qui d'une manière assez surprenante s'est trouvé pris dans l'institution de l'imprimerie, de l'édition, de la lecture et de la critique, ce n'étaient point des livres, mais cet en- dessous de l'écriture qui devait rendre possible un livre. Comme beaucoup, je crois, j'écris pour atteindre à ce livre au singulier. C'est un rêve qu'on rencontre facilement : livre premier auquel tous les autres doivent revenir, - livre éponyme, épopée fondatrice, bible, parole de Dieu, contrat archaïque dont tout livre, quelqu il soit, ne peut être que le commentaire, la redécouverte, la mise en lumière, la répétition patiente ou la damnable trahison ; livre dernier qui rend tous les autres inutiles, qui les renvoie au silence et les calcine de sa lumière foudroyante, instantanée, définitive. Il se pourrait que le dilemme incendiaire d'Omar éclaire ironiquement

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tous les livres qui vont se perdre dans nos bibliothèques. Pour ma part tout ce que j'ai rédigé jusqu'à présent n'étaitriend'autre que la condition pour un certain livre. Je ne me faisais pas une idée claire de ce qu'il serait - ni de son objet, ni du type de discours auquel [il] appartiendrait, ni même de son style. Je pensais seulement (comme dans les légendes) que parmi tant de brouillons commencés, je le reconnaîtrai dès que ce serait lui, dès qu'il commencerait à prendre forme sur mon papier. Naïvement (et par complaisance sans doute) je m'imaginais qu'en imposant à ce que j'avais déjà fait la forme usurpée des livres, en entrant dans la redoutable institution de l'édition et de la bibliothèque, je complétais cette préparation, j'approchais mon travail durivagepromis, je mimais un peu maladroitement le vrai Livre, j'apprenais à en deviner la forme : un jour allait bien venir où le premier mot écrit en haut d'une page blanche créerait la merveille d'un livre qui, dès cet instant initial,

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serait ouvert pour accueillir silencieusement toutes les phrases à venir. À partir de là, il se serait écrit presque de lui-même : les mors déjà employés par moi, les phrases déjà dites se seraient recomposés sans que la main ait en somme à intervenir ; toutes les choses non-dites qui couraient sous mon bavardage se seraient levées comme spontanément, elles auraient pris corps d'elles mêmes, auraient acquis une visibilité parfaite, pleine et musclée comme les ressuscites de Signorelli ; et ainsi se serait déployé sereinement un discours anonyme. Or ce que j'entreprends d'écrire actuellement tient lieu de ce livre. Tient lieu : c'est-à-dire qu'il n'est pas lui et qu'il n'a pas la prétention de l'être. Il le reconnaît comme barré pour l'instant, et sans doute définitivement exclu. Il parle de son impossibilité et à partir d'elle ; c'est dire qu'il est tout entier habité par cette impossibilité et rendu par elle à son tour presque impossible. II devrait être plus près qu'aucun autre du livre dont tous les autres n'étaient

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que l'ombre, le fragment, l'indice partiel, la lointaine esquisse ; et en fait il sera, il est déjà plus loin que tout autre de ce que doit être un livre. J'en ai des maintenant la certitude : non seulement parce que le bonheur et la facilité d'écrire m'échappent plus que jamais (au point même que mon rêve bascule, que l'âge d'or promis se transforme insensiblement en paradis depuis longtemps perdu, et que j'ai la conviction, mensongère je crois, d'avoir été autrefois heureux d'écrire), mais surtout parce que l'anonymat spontané où je voyais la récompense de mon discours s'est révélé soudain inaccessible. J'espérais un texte qui se serait tissé de lui- même, sans aucune référence perceptible à celui que je suis et qui parle actuellement : moi qui ai toujours cherché à faire entendre à travers les paroles autres (même les mieux datées et situées, même les plus liées à la position du locuteur) un discours sans

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sujet, j'aurais voulu me sentir traversé par un tel langage ; j'aurais voulu être l'invisible support d'un texte qui n'aurait pas eu de nom. Et ce langage, le jour où j'ai enfin aménagé assez de vide autour de moi et en moi, pour lui donner accès, voilà qu'il me vient (à mon étonnement, je dois dire, plus qu'à mon dépit) conjugué d'un bout à l'autre à la première personne. Il y a bien dix pages et plus d'une journée que je dis « Je », obstinément, sans être capable me semble-t-il de prononcer une seule phrase impersonnelle. Je dois reconnaître cependant que c'est un « je » bien abstrait. Ce n'est pas ma biographie intellectuelle que j'entreprends, à la manière de cet exercice que les universitaires allemands pratiquaient jadis avec tant de complaisance. Je n'essaie pas non plus de donner langage à ce que j'éprouve actuellement, ni de resserrer mon écriture au plus près de mon présent Sans doute ai-je parlé de ce que je « voulais » faire ; de ce que j'avais en « projet » ; de ce que j'avais

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« reconnu », « espéré », « ignoré » ; mais si j'avais voulu vraiment faire apparaître ma vie ou mes expériences (aussi inintéressantes à vrai dire qu'elles soient) dans l'épaisseur et au-dessous de ce que j'ai pu jusqu'à présent écrire, ce n'est pas ainsi que j'aurais parlé. Ce « je » qui apparaît maintenant un peu contre mon gré, il est beaucoup plus loin que je ne le redoutais quand je le vis apparaître ; beaucoup plus prés aussi de ce que j'ai écrit. Il est sans doute ce petit grain de sable, ce minuscule fragment irréductible qui m'empêche d'accéder à un discours spontanément anonyme. Il est le support ineffaçable (bien qu'inaperçu de ce moi parce que j'en détournais avec obstination les yeux) de tout ce que j'ai dit et de ce que je dirai. Ce « je » n'est pas la présence de ma vie, l'obscurité de mon expérience faisant irruption dans mon discours et trahissant par là la région inconsciente d'où il vient. C'est une fonction de mon discours, la tache aveugle

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qui lui permet d'exister et de parler, mais qui fait partie de son tissu, en occupe un point déterminé et en dispose autour de soi les éléments. Ce « je » qui s'est fait place dès que je me suis mis sérieusement à écrire le livre que voici, avait parcouru sans guère se montrer (sauf accident, cas de force majeure, et quelques instants de jeu) tout ce que j'avais écrit ; il l'avait rendu possible en un sens ; mais en un autre il est entièrement pris par ce discours, car il n'existe pas en dehors de lui. Ce dont je parle actuellement, ce « je » que je vise dans ce que je dis, mais qui est déjà (ou encore présent) dans les phrases que j'utilise pour le repérer, ce n'est pas moi ; c'est le sujet parlant de mon discours. Et tout comme mon discours n'est pas l'expression de ma vie ou de ma pensée, mais qu'il appartient avant tout à un univers de discours où il a sa place (fort réduite) et sa fonction infime, ce « je » que j'essaie actuellement de faire saillir, de sortir de son ombre essentielle, et de constituer comme objet de ma parole, appartient lui aussi à l'univers des discours, au domaine de leur fonctionnement

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et au réseau de tous les sujets parlants qui habitent l'ensemble des discours. Étrange mouvement au total qui m'in- quiète et me rassure. Dans l'impossibilité où je me sentais de tenir la promesse de mes autres livres (c'est-à-dire d'ac- céder enfin à ce dont ils se donnaient comme la pure et simple condition), j'ai cru que je ne pourrais [parler] que de l'absence de ce livre. Mais j'ai craint un instant que ce vide, je ne puisse le remplir que du récit de mes tentatives ou de mes échecs. En fait, là où j'attendais un discours pur, capable de recouvrir de sa nécessité anonyme l'ensemble de mes bavardages, c'est bien un pronom personnel qui est apparu, mais un pronom sans « personne », un pronom qui était condition et fonction du discours lui-même. Si bien que je ne parlerai pas « au-dessus » de ce que j'ai dit ailleurs, ou de ce que je dirai éventuellement (le surplombant par une lucidité supérieure, ou grâce à l'effort d'une reprise

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découvrir les déterminations profondes ; je parlerai à l'intérieur de mon propre discours, et sur le même plan que lui pour es-

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tion ni de « moi », ni de ma « méthode », mais de cette fonction qui est à l'œuvre dans ce que je dis, qu'on peut entreprendre de décrire à partir de là, mais qui ne peut pas se définir indépendamment de son rapport aux autres discours qui lui sont anté- rieurs ou contemporains. C'est pourquoi cette voix peut bien avoir quelque singularité et n'être pas à cause de cela parfaite- ment anonyme ; elle n'a rien, heureusement, de personnel. Puisque c'est elle sans doute qui empêche d'écrire le Livre (dans la me- sure même où c'est elle qui écrit tous les livres), eh bien, qu'elle soit donc le sujet de celui-ci : ce dont il parle et ce qui parle en lui.

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2.Le discours en général

Si j'essayais de me contraindre moi-même et si j'entreprenais de dire ce que j'ai fait jusqu'à présent, je crois que j'hésiterais. Je se- rais un peu tenté de dire qu'en somme, et en dehors de quelques excursions, j'ai fait de l'histoire des sciences. Mais tout de suite le mot de « sciences » me gênerait car après tout ni les théories classiques du langage, ni l'économie des mercantilistes, ni les classifi- cations nosologiques de Boissier de Sauvages, ni surtout l'ensemble des pratiques qui, au XVTI" et au xvm' siècles, concernait la fo- lie ne peuvent être sans problème considérés comme des sciences. Il serait alors plus commode et moins périlleux de dire que j'ai fait de l'histoire des idées : après tout n'ai-je pas essayé de mettre au jour la manière dont les hommes d'une époque donnée se sont

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représenté la maladie, la formation des richesses, les mécanismes de la folie ou l'origine du langage î Mais j'avoue que je ne me sen- tirais pas plus à l'aise dans cette définition, car je n'ai jamais cherché à savoir ce que les hommes se représentaient effectivement, dans le silence de leurs pensées, au-dessous des discours qu'ils articulaient. Au demeurant le mot d'histoire est à la fois trop large, trop ambigu, techniquement trop difficile à manier pour que je puisse accepter de me dire tout simplement historien. Je préfère es- sayer de me repérer moi-même d'une façon sans doute moins précise, mais aussi moins périlleuse. J'ai ouvert un certain nombre de livres, les uns fort connus, les autres qui l'étaient moins : je les ai lus parfois avec méticulosité, parfois d'une façon cursive. Puis j'ai essayé de décrire ce que j'avais lu. Rien de plus banal que cette petite activité de lecteur et de scribe ; par milliers, par centaines

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de milliers autour de moi, je vois des gens qui lisent, puis qui disent ce qu'ils ont lu. De cette activité de fourmi naissent là encore par mil- liers des articles de journaux, des études, d'énormes livres. Sans cesse les discours se multiplient par eux-mêmes, parlent les uns des autres, se répètent, se commentent, se prennent réciproquement pour objet ; l'un dit ce que l'autre a voulu dire, ce qu'il a volontairement caché, ou ce qui malgré lui affleure doucement à travers ses mots ; un troisième dira comment il est né, à quelles déterminations il obéit, ou quelles sont les contraintes linguistiques ou stylistiques qui le dominent et lui donnent sa forme singulière. Tout ce grand murmure parle du déjà dit. Je me retiendrai de m'accuser moi-même - et ceux de mes contemporains qui sont aussi inutiles que moi - de byzantinisme ; je me garderai de déplorer l'incapacité où je suis avec plusieurs autres de parler des choses mêmes, ou d'inventer un langage absolument neuf; car

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je sais bien qu'un énoncé scientifique quel qu'il soit, ne porte pas directement (comme un doigt mis au contact d'une chose) sur la perméabilité sélective des membranes cellulaires ou sur l'axiome de complétude, mais sur l'ensemble de ce qui en a été dit jusqu'au moment où il a été à son tour articulé ; et je sais bien aussi qu'un roman ou un poème aussi éloignés qu'ils soient de ce qui a pu être dit n'existent que par ce rappon latéral, cette marge qui le logent dans l'espace du prononcé et de l'écrit. Je ne blâmerai pas non plus mon époque d'être plus qu'aucune autre vouée à répéter ou critiquer ce qui a déjà été dit ; je ne lui reprocherai pas d'avoir plus de mémoire que d'invention, et de se replier dans la dimension seconde de l'histoire. Je ne me plaindrai pas que la littérature ne soit plus capable que de parler d'elle-même, et l'art de se mettre

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lui-même et lui seul en question. Je ne dirai pas que notre impuissance nous voue à l'âge répétitif du commentaire. Car je sais bien (je ne parle ici, en toute certitude, que de la culture européenne) que cet âge n'est pas celui de notre génération, mais de notre civilisation

toute entière : dire ce qui a été dit, l'écouter pour le mieux répéter, pour entendre au-dessous de lui ce qu'il a pu dire sans le dire, parler de lui pour en montrer la raison ou la folie, la vérité ou l'erreur, la loi ou l'irrégularité, le sens, l'équivoque ou l'absurdité, c'est

à quoi notre langage s'obstine depuis des millénaires : et les grandes scansions de notre histoire, - la Renaissance, l'organisation de

l'Europe médiévale, la christianisation de l'Empire romain, la naissance de la pensée grecque - ont été accompagnées (si elles n'ont pas

été pour une part constituées) par des reprises massives du déjà dit : comme si l'essentiel de l'invention, c'étaient de nouvelles choses

à répéter, de nouvelles manières de les redire. Je m'arrêterai sur un simple fait qui me servira pour symboliser ce redoublement du

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discours si insistant au moins dans notre culture. Tourné vers les Muses, vers leur mémoire inépuisable et maternelle, celui qui chante les premiers vers de {'Iliade leur demande de libérer en sa faveur la vieille histoire des Achéens devant Troie. Ce n'est pas l'aide lui-même qui fait naître, par la force de sa seule voix, par la vivacité de sa seule imagination, le long récit de La Dispute ; ce n'est point à ses souvenirs qu'il en emprunte les épisodes, mais i ceux plus anciens, plus sûrement inaltérables que les Muses, derrière lui, conservent inlassablement. Mais sans doute les Muses écoutent-elles à leur tour la Mémoire majestueuse qui leur a donné naissance, leur inspire leur chant, leur musique et leur danse, et conserve pour elle les paroles des héros passés sans traces. Mlliade raconte la guerre, les rivalités, les batailles et les morts ; mais d'une voix indirecte où s'entendent d'autre voix plus lointaines, plus impérieuses aussi. Ce qu'elle raconte, au juste, c'est moins un passé qu'un autre récit : celui que nul vraiment n'a encore entendu, mais qu'articule

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depuis longtemps la voix blanche des Invisibles. Ce récit mythiquement premier veille dans l'ombre, et tient en son pouvoir tous ceux qui entreprendront après lui de raconter la même histoire : il est là loi inéluctable de tout ce qui pourra se dire sur Achille et Agamemnon, sur Patrocle, Ajax ou Priam. Illliade elle-même, seule demeure à nos yeux de toutes ces ombres immenses, il faut reconnaître en elle moins la survie des morts que la répétition de ce grand discours immobile et premier. Je ne dirais donc pas que je vis i l'époque triste, et assez stérile, où nous autres - « philosophes » ou « littéraires », ou « historiens » comme on dit - sont voués malgré eux à la tâche de ressasser. Je dirais plus volontiers trois choses qui ne sont peut-être pas moins banales, mais dont la banalité est un peu différente. Je supposerais d'abord - mais je pense que le risque de me tromper sur ce point n'est pas trop grand - qu'il n'y a pas une seule forme de civilisation au

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monde où tout ce qui a été dit une fois disparait définitivement, sans laisser de trace, sans donner lieu à quelque forme de répétition, de réactivation, de commentaire, sans avoir la possibilité de réapparaître sous une forme ou sous une autre : un mythe, une légende, une histoire sont destinés à être racontés à nouveau ; un chant, une cérémonie religieuse, une prière rituelle, une invocation, une formule magique doivent être répétés ; un ordre ou un conseil, une loi écrite ou non, un règlement quelconque n'ont d'existence spécifique que dans la mesure où ils peuvent être réactivés (maintenus tels quels, retransmis, adaptés, expliqués) ; une inscription sur un tombeau, un temple, un parchemin ou un rouleau s'offrent, par définition, à cène forme singulière de réitération qu'est la lecture. Je n'essaierai pas pour l'instant de trier toutes ces formes de redoublement du discours sur lui-même, d'en esquisser le classement ni de chercher de quelle manière ils fonctionnent. Je garderai seulement que les discours sont voués à la répétition.

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