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Ojai, le 7 ju in 1932 Interlocuteur : Vous avez dit que la mort, l’amour,
Ojai, le 7 ju in 1932
Interlocuteur : Vous avez dit que la mort, l’amour, la
naissance, ne font qu’un en essence. Comment
pouvez-vous affirmer qu’il n’y ait pas de distinction
entre le choc et la souffrance liés à la mort, et le
bonheur extrême de l’amour ?
Krishnamurti : Qu’entendez-vous par la mort ?
L’abandon du corps, la perte de la mémoire, tout en
pensant, tout en croyant qu’il y a une continuité, une
suite. Une chose s’en est allée, qui était parmi nous :
voilà ce que vous appelez la mort. Or, pour moi, ce
qui induit la mort, c’est la continuation de la
mémoire, et la mémoire n’est autre que le résultat des
demandes, des besoins, des désirs. Donc, pour celui
qui est affranchi du désir, du besoin, il n’y a pas de
mort, et pas de commencement ni de fin, pas plus que
de voie de l’amour, de l’esprit, ou de la souffrance. Je
vous en prie*, j’essayais seulement d’expliquer que
* Comme très souvent, au cours de ses causeries, lorsque l’argu­
ment est subtil et difficile à percevoir, Krishnamurti exhorte ses
auditeurs à la plus extrême attention ; d’oii les « je vous en prie »,
« s’il vous plaît », « de grâce » ponctuant ses propos. (N.d. T.)
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c’est notre recherche de l’opposé qui crée en nous un élément de résistance. Si je suis peureux, je me mets en quête de courage, mais la peur me poursuit malgré tout, parce que je ne fais que fuir d’un extrême à l’autre. Si, au contraire, je me libère de la peur, je ne connais alors ni courage ni peur ; et, je vous le dis, le moyen d’agir ainsi, c’est d’être attentif, vigilant, de ne pas s’agripper au courage, mais d’agir en dehors de tout mobile. Donc si vous êtes peureux, ne vous donnez pas pour mobile d’action le courage, mais libérez-vous de la peur. Voilà ce qu’est l’action sans mobile. Si vous avez vraiment compris cela, vous verrez que le temps, la mort en tant que futur, cessent d’exister. La mort n’est rien d’autre que la prise de conscience d’une solitude intense, et en proie comme nous le sommes à cette solitude, nous nous précipi­ tons vers l’autre, nous cherchons la fusion, ou nous voulons savoir ce qui existe de l’autre côté — toutes ces démarches ne sont à mes yeux que des démarches de quête de l’opposé, et par conséquent elles portent en elles une éternelle solitude. Alors qu’en affrontant la solitude, en la savourant pleinement, en la connais­ sant en toute lucidité, vous détruisez cette solitude dans le présent. Donc, il n’y pas de mort. Toute chose est vouée à s’user. Qu’il s’agisse des corps, des qualités, des résistances, des entraves ; tout s’use, tout est voué à l’usure ; mais celui qui est libre dans sa pensée, dans ses émotions, qui est délivré de ces résistances, de ces entraves, celui-là connaîtra l’immortalité, et non la perpétuation de ses propres limites étroites, de sa propre personnalité, de sa

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propre individualité, qui n’est qu’une superposition de désirs, d’attentes, de besoins. Vous n’êtes peut-être
propre individualité, qui n’est qu’une superposition
de désirs, d’attentes, de besoins. Vous n’êtes peut-être
pas d’accord ; pourtant, si vous êtes libéré de la
pensée, si vous réussissez à pénétrer jusqu’au cœur
même de cet ego, grâce à une vigilance sans faille,
grâce à la flamme de l’énergie, c’est alors qu’est
l’immortalité, qui est harmonie parfaite, qui n’est pas
« la voie de l’amour » ni « la voie de la souffrance »,
mais qui est ce en quoi toute distinction s’abolit
définitivement.