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R ajahmundry, 20 novem bre 1949 Interlocuteur: Vous dites que les gourous sont inutiles, mais
R ajahmundry, 20 novem bre
1949
Interlocuteur: Vous dites que les gourous sont
inutiles, mais comment puis-je trouver la vérité sans
l’aide et les sages conseils que seul un gourou peut me
dispenser?
Krishnamurti : La question est de savoir si le gourou
est nécessaire ou non. Peut-on trouver la vérité par l’in­
termédiaire d’autrui? Certains disent que oui, d’autres
disent que non. Ce que nous voulons, c’est savoir la
vérité sur cette question, et non pas nous livrer à une
bataille d’opinions, la mienne contre celle d’un autre. Je
n’ai pas d’opinion sur la question. De deux choses
l’une : ou les faits sont avérés, ou ils ne le sont pas. Qu’il
soit indispensable d’avoir un gourou ou non n’est pas
une affaire d’opinion, si fondée, si érudite, si populaire
ou si universelle soit-elle. La vérité sur cette question,
c’est dans les faits qu’il faut la chercher.
D’abord, pourquoi avons-nous besoin d’un gourou?
Nous disons que c’est parce que nous sommes dans une
grande confusion : le gourou peut nous aider. Il nous
montrera le chemin de la vérité, nous aidera à com­
prendre, il en sait beaucoup plus long que nous sur la
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vie, il sera comme un père, comme un maître nous ins­ truisant au fil de
vie, il sera comme un père, comme un maître nous ins­
truisant au fil de l’existence. Son expérience est si
vaste, la nôtre si modeste; grâce à cette supériorité il
nous viendra en aide, etc. En fait, vous allez voir un
gourou surtout parce que vous ne savez plus où vous en
êtes. Si tout était clair pour vous, vous ne mettriez pas
les pieds chez un gourou. De toute évidence, si vous
étiez intensément heureux, s’il n’y avait pas de pro­
blèmes, si vous compreniez totalement la vie, vous
n’iriez jamais voir un gourou. J’espère que vous saisis­
sez ce que cela veut dire.
Parce que vous vous sentez perdu, vous vous cher­
chez un maître. Vous attendez de lui qu’il vous montre
la voie à suivre dans l’existence, qu’il dissipe votre
confusion, qu’il vous fasse découvrir la vérité. Vous
choisissez votre gourou parce que vous êtes débous­
solé et vous espérez qu’il va vous accorder ce que vous
demandez. Autrement dit, vous choisissez quelqu’un
qui va répondre à vos attentes; vous le choisissez en
fonction de la gratification escomptée, votre choix
dépend donc de votre propre gratification. Vous ne
choisissez pas un gourou qui vous dit de ne dépendre
que de vous-même. Vous le choisissez en fonction de
vos propres préjugés. Puisque c’est une gratification que
vous attendez de lui, ce n’est pas la vérité que vous cher­
chez, mais une issue à votre confusion; et c’est cette
issue que l’on qualifie à tort de vérité.
Examinons tout d’abord l’idée selon laquelle un gou­
rou peut dissiper la confusion dans laquelle vous êtes.
Un autre que nous-même peut-il dissiper la confusion
qui est en nous, et qui est l’écho de nos propres réac­
tions ? Cette confusion, nous en sommes responsables.
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Croyez-vous qu’un autre que nous soit responsable de cette souffrance, de cette lutte, à tous
Croyez-vous qu’un autre que nous soit responsable de
cette souffrance, de cette lutte, à tous les niveaux de
l’existence, sur le plan intérieur comme extérieur? Tout
cela vient de notre propre absence de connaissance de
soi. Parce que nous ignorons qui nous sommes et que
nous ne comprenons pas nos conflits, nos réactions, nos
souffrances, nous nous tournons vers un gourou qui,
croyons-nous, nous aidera à nous délivrer de toute cette
confusion. Or on ne peut se connaître soi-même qu’à
partir de la relation que l’on établit avec le présent; et
cette relation elle-même n ’est autre que le gourou, et
non un intervenant extérieur. Si je ne comprends pas
cette relation, tout ce que peut dire le gourou sera sans
utilité aucune, car si je ne comprends pas ma relation
à la propriété, aux personnes, aux idées, qui pourrait
résoudre le conflit qui est là, en moi-même? Pour le
résoudre, je dois me comprendre moi-même, ce qui veut
dire que je dois me voir tel que je suis au sein de chaque
relation. Pour prendre conscience des choses, point n’est
besoin d’un gourou. Si je ne me connais pas moi-même,
à quoi sert un gourou? Je choisis mon gourou comme
on choisit un leader politique: ceux qui le portent au
pouvoir expriment par leur choix leur propre confusion.
Mon choix ne peut être que le reflet de la confusion qui
est en moi. Voilà pourquoi le gourou, comme l’homme
politique, baigne dans la confusion.
Ce qui compte, ce n’est donc pas de savoir qui a rai­
son - moi ou ceux qui disent que le gourou est indis­
pensable - mais de découvrir pourquoi vous en avez
besoin. Les gourous existent à des fins d’exploitation
diverses et variées - mais c’est une autre affaire. Vous
trouvez là une satisfaction à vous entendre dire combien
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vous progressez. La clé du problème, c’est de savoir pourquoi vous avez besoin d’un gourou.
vous progressez. La clé du problème, c’est de savoir
pourquoi vous avez besoin d’un gourou. Un autre peut
vous mettre sur la voie, mais gourou ou pas, c’est à vous
qu’incombe la tâche. Mais parce que vous refusez de
voir la situation en face, vous vous déchargez de votre
responsabilité sur le gourou. Or celui-là devient inutile
dès lors qu’on a ne serait-ce qu’une once de connais­
sance de soi. Aucun gourou, aucun livre ne peut vous la
donner; la connaissance de soi vient lorsqu’on prend
conscience de ce que l’on est dans la relation même.
Être, c’est être relié. Ne pas comprendre la relation,
c’est la voie du malheur, du conflit.
Ne pas être conscient de votre rapport à la propriété
est l’un des facteurs de confusion. Si vous ne savez
pas trouver un juste rapport à la propriété, le conflit est
inévitable, et il aggrave les conflits existant au sein de la
société. Si vous ne comprenez pas les rapports existant
entre vous et votre femme, entre vous et votre enfant,
comment un autre pourrait-il résoudre les conflits que
suscitent ces relations ? Il en va de même pour votre rap­
port aux idées, aux croyances, et ainsi de suite. La rela­
tion que vous nouez avec les personnes, avec les biens
et avec les idées étant confuse, vous cherchez un gou­
rou. Si c’est un vrai gourou, il vous dira de comprendre
ce que vous êtes. La source de tout malentendu, de toute
confusion n’est autre que vous-même, et vous ne pour­
rez résoudre ce conflit qu’en vous comprenant vous-
même, tel que la relation vous révèle.
Vous ne trouverez pas la vérité par l’intermédiaire
d’un autre. Comment serait-ce possible? La vérité n’est
assurément pas quelque chose de statique ; elle n’a pas
de lieu d’élection fixe, et elle n’est pas une fin en soi, un
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but à atteindre. Au contraire, elle est vivante, dyna­ mique, alerte, vivace. Comment pourrait-elle être
but à atteindre. Au contraire, elle est vivante, dyna­
mique, alerte, vivace. Comment pourrait-elle être une
fin? Si la vérité est un point fixe, ce n’est plus la vérité,
ce n’est plus qu’une simple opinion. La vérité, c’est l’in­
connu, et l’esprit qui cherche la vérité ne la trouvera
jamais. Car l’esprit n’est fait que de connu, il est le
résultat du passé, la conséquence directe du temps -
chose que vous pouvez constater par vous-même.
L’esprit, étant l’instrument du connu, est incapable
de découvrir l’inconnu ; il ne peut aller que du connu
vers le connu. Lorsque l’esprit cherche la vérité, il s’agit
de celle décrite par les livres; or cette «vérité» n’est
qu’une projection de l’esprit, qui dans ce cas est sim­
plement à la recherche du connu, d’une forme de connu
plus satisfaisante que la précédente. Quand l’esprit
cherche la vérité, ce qu’il recherche n’est en fait que sa
propre projection, et non la vérité. Après tout, un idéal
n’est rien d’autre qu’une projection, une fiction dénuée
de toute réalité. Le réel, c’est ce qui est, non l’opposé
des faits. Mais l’esprit qui est à la recherche de la vérité
ultime, de Dieu, est en fait à la recherche du connu.
Lorsque vous pensez à Dieu, ce Dieu n’est autre que
la projection de votre propre pensée, le résultat d’in­
fluences sociales. Vous ne pouvez concevoir que le
connu: votre pensée ne peut concevoir l’inconnu, vous
êtes incapable de vous concentrer sur la vérité. Dès
l’instant où vous pensez à l’inconnu, il ne s’agit en fait
que d’une projection du connu. Dieu ou la vérité sont
inconcevables pour notre pensée. Si nous pensons la
vérité, alors ce n’est pas la vérité. On ne court pas après
la vérité, c’est elle qui vient à vous. L’objet de notre
quête ne peut être que le connu. Lorsque l’esprit ne
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subit plus les affres du connu, les effets du connu, alors, et alors seulement, la
subit plus les affres du connu, les effets du connu, alors,
et alors seulement, la vérité peut se révéler. La vérité est
dans chaque feuille, dans chaque larme : il faut la cap­
turer d’instant en instant. Nul ne peut vous mener à elle ;
et si vous vous laissez mener quelque part, ce ne peut
être que vers le connu.