Vous êtes sur la page 1sur 111

Aménagement, Développement, Environnement,

Santé et Sociétés

UMR 5185 CNRS

Universités de Bordeaux 3 et 2

Ecole nationale supérieure d'architecture et du paysage de Bordeaux

PROJET SCIENTIFIQUE 2011-2014

« De la production de savoirs partagés à la définition de biens communs, les conditions de possibilité des sociétés par le contrat »

Porteur du projet :

Denis Retaillé

SOMMAIRE

Projet scientifique 2011-2014 Synthèse du projet, formulaires, faisabilité en terme de moyens

156

- L’élaboration d’un projet collectif

158

- Les personnels

168

- Organigramme 2011

170

Projet scientifique développé

172

L’identité au cœur du contrat

173

L’espace du contrat

176

Pôle 1 : Paysage et environnement, qualité et ressource

190

Pôle 2 : Production, transformation, gouvernement des espaces urbanisés

210

Pôle 3 : Santé, identité et pratiques socio-culturelles

229

Les séminaires d’ADES Granit : Groupe de Recherche en analyse de l’information Territoriale

250

ETIC : Expertise-Transfert de modèles-Implication du Chercheur

252

EPA : Evaluation-Projet-Action

256

Appui à la formation : Master, Doctorat

260

Le centre de documentation Regards

261

Politique de recrutement et de promotion du personnel

262

Demande de crédits pour le futur quadriennal

263

155

Synthèse du projet, formulaires, faisabilité en termes de moyens

156

ADES a réuni des équipes et des services auparavant dispersés. Le programme quadriennal, en cours, en est la réalisation réussie au point que des convergences ont pu se dessiner, dépassant la simple juxtaposition « administrative ». Ce travail de convergence a été poursuivi lors de l'élaboration du projet 2011-2014, aboutissant à un programme commun en termes d'objectifs problématiques, méthodologiques et conceptuels, enrichi par une grande diversité d'expériences et de « terrains ». C'est la raison d'une nouvelle structuration en pôles plutôt qu'en axes, les pôles assurant plus nettement encore les convergences du fait de l'intersection de leurs champs. Ces intersections sont identifiées par des interrogations transversales, très globales en termes paradigmatiques (urgence/durabilité ; ancrage/mobilité), par deux objets signés (biens communs, savoirs partagés), et par une visée problématique :

l'identification des fondements d'un « contrat social » renouvelé par la contrainte de la mondialisation. Le texte qui suit, décrit la réflexion définissant cette convergence programmatique. Trois questions en ont constitué le départ :

Comment les sociétés produisent-elles de la possibilité de vivre ensemble tant sur leur versant intérieur (identité collective) que sur leur versant extérieur (respect), et cela à toutes les échelles de définition (locale, régionale, nationale, et au- delà) ?

Comment des biens communs se définissent-ils ? – A l’intérieur, comme support de l’identité, et, vers l’extérieur, comme support de la reconnaissance mutuelle ?

Et un savoir partagé ? – A l’intérieur comme « idiome intouchable » et, vers l’extérieur, dans une continuité minimale des références qui encadrent les sociétés du monde. Il y a du territoire, dans ces interrogations, ou, plus subtilement, la détermination d’identités avec le territoire comme métaphore. Mais la transitivité communément admise du territoire et de l’identité reste à fouiller, qu'il s'agisse de l'identité héritée ou de l'identité de projet. A cette transitivité d’évidence, mobilité et individualisme posent en effet problème, en introduisant des éléments d'incertitude qu'il est nécessaire de prendre en compte pour observer comment de nouvelles formes de contrat assurent une suite aux sociétés (résilience ?). Les savoirs partagés y contribuent-ils, tant en ce qui concerne le réglage de la distance nature- société (pôle 1) que celui des corps-mêmes de ces individus mobiles (pôle 3) plongés, par l'urbain (pôle 2), dans un environnement de plus en plus commun à défaut d'être partagé ? « L'être-ensemble » doit d'abord déterminer l'ensemble dont il s'agit. C'est même toute la question. (Badiou, 2003). Or, déterminer, c’est souvent délimiter : le territoire y suffit-il, et singulièrement le territoire institutionnalisé comme premier bien commun ? Les résultats de l'axe 1 du précédent contrat montrent une condition à cela : la durabilité environnementale est soumise à la durabilité sociale. Les politiques publiques qu’elles soient « indigènes » ou importées de la doctrine mondiale hégémonique doivent le prendre en compte. Ce qui renvoie aux résultats de l'axe 2. Le couple identité et territoire est une construction dynamique dont le périmètre peut évoluer et, avec lui, les acteurs donc les représentations collectives susceptibles de devenir dominantes et de justifier les choix politiques d'organisation et d'aménagement. Une profession morale comme la durabilité qui est presque systématiquement associée au territoire, y trouve-t-elle l’assiette légitime de son expérience comme l’évidence de l’annonce le suppose et comme s’il allait de soi que chacun doive y rencontrer une obligation par nature ? Si les travaux portant sur la territorialisation du « développement durable » ont pu montrer qu’il n’en était rien ou pas si simplement, il reste à savoir pourquoi ; il reste à savoir comment cela se pourrait en prenant en compte la multiplicité des expériences non concordantes et la manière dont elles se rencontrent (vers un développement social durable qui ne soit pas qu’incantation). L'approximation du transfert de l'idée a pu être montrée en Guinée, à Madagascar, au Vietnam, trop décalée des manières de

157

faire, mais aussi auprès des populations d'ici pourtant « matraquées » par le slogan de la

« Participation et développement durable ». Même l'expertise semble hésiter comme devant la

mise en défens de la « nature » qui produit de grandes discontinuités voire la vacuité des territoires (Paysage, équité spatiale, fragmentation des territoires). Nous développerons alors l'hypothèse que la mobilité trouble le système d’interprétation du monde jusque-là attaché à des références fixes (mais variables selon les époques et leurs normes) et à des modélisations univoques exprimant des valeurs implicites (il n’est jamais simple de séparer, dans un modèle,

la représentation du réel et l’idéal) le tout étant malmené par le sentiment d'urgence à agir. L'écart d'échelle dans la mise en oeuvre (locale, territorialisée) du principe d'action appelé

« durabilité », très ou trop global, se trouve ainsi « pointé » plus précisément. C’est l’origine du choix des couples paradigmatiques en tension : urgence et durabilité, ancrage et mobilité. C'est l'origine aussi du choix des objets : biens communs, savoirs partagés, qui se renvoient l’un à l’autre faisant une place à la mobilité, d’une part, et empêchant, d’autre part, l’essentialisme ontologique tout comme l’évidence téléologique. Le nominalisme géographique pratiqué dans l’ensemble des sciences humaines et sociales les cache bien ; ADES se donne pour objectif de le dévoiler à partir des « espaces ouverts » et des

« compromis territoriaux », surtout dans les périphéries urbaines, mais pas seulement, qui sont

apparus aux chercheurs de l'axe 2 du précédent contrat. Les périphéries urbaines vont très loin désormais, jusque peut-être ce que l’on appelle « nature ». C'est l'intégration d'équipes travaillant déjà en collaboration qui permet l'ampleur de cet éclairage problématique dès l'établissement du projet de recherche. Qu’il s'agisse des chercheurs en « animation territoriale » de l’IUT carrières sociales de l’Université de Bordeaux 3, des paysagistes de l'Ecole nationale supérieure d'architecture et du paysage, des anthropologues de l’Université de Bordeaux 2, des médecins et sociologues de la santé (Bordeaux 2 également), d'économistes, d'historiens, de biologistes, de géologues, attachés aux questions environnementales et sensibles aux contraintes politiques, sociales et culturelles qui pèsent sur leur entrée dans les savoirs communs partagés : tous s’interrogent sur les conditions de possibilité des sociétés à l’instar des géographes majoritaires au départ. Le territoire fut leur lien, sa « crise » par la mobilité des références en est la suite.

L’élaboration d’un projet collectif

Deux paradigmes Le projet d'ADES a été formulé après six mois d'échanges. Les chercheurs ont été invités à exprimer individuellement leur bilan et les suites qu'ils souhaitaient donner à leurs travaux (décembre 2008-janvier 2009). Une première synthèse a permis de dégager quelques grandes lignes : en premier, le constat de crise, ou au moins de changement, s'est imposé en même temps que l'anachronisme des modèles disponibles dans le traitement des problèmes auxquels les sociétés ont à faire face. Cet anachronisme ou inadaptation a poussé à désigner deux tensions qui ont été conservées comme paradigmes (moyen de mise en ordre et en problème) : la tension de l'urgence et de la durabilité ; la tension de la mobilité et de l'ancrage, avec l'hypothèse que la figure de la crise résulte, en partie, de l'impensé de ces tensions. Pourtant, c’est l’urgence qui s’impose pratiquement quand le discours dominant proclame la nécessité de la durabilité ; pourtant, c’est la mobilité qui anime le monde quand l’ancrage dans la terre, sa terre, même mythique, reste au fondement des identités collectives. Seraient-elles fictionnelles ? Quel est le rapport entre la fiction du « contrat social » préétabli et le contrat perpétuellement discuté comme condition de possibilité d’une société ?

158

Deux objets tests Un comité de pilotage a été mis en place en février 2009 pour préciser le « métier » d'ADES. Il a fallu, en particulier, désigner les objets autour desquels les chercheurs en place et ceux qui avaient émis le souhait de rejoindre le laboratoire, pouvaient se retrouver. En phase avec le bilan de mi-parcours et le constat de premier accord sur « l'anachronisme » de l'expertise scientifique, deux objets vastes sont apparus : la définition-délimitation des biens communs ; la production-diffusion de savoirs partagés. Mais comment ces deux objets tests et les deux tensions paradigmatiques évaluées comme défis aux sociétés pouvaient-ils être liés ? Le « contrat » est venu là s'imposer, non sans d'âpres discussions du fait de l'héritage doctrinal marqué du terme (contrat social). Après une période de reproblématisation passant par le « vivre ensemble » ou encore la déliance-reliance, ou le couple société- dissociété, « Contrat » a été retenu dans le sens qui est explicité plus bas, acte politique permanent et non pas fondement anthropologique inscrit dans l’inconscient collectif.

Trois « séminaires » Un troisième moment a été consacré à l'effacement des équipes travaillant en parallèle, pour les faire converger vers le projet commun (mars 2009). Si le contrat a été constitué comme centre d'une cible à atteindre avec pour objets tests les biens communs et les savoirs partagés, l'idée est venue que ces mêmes objets valaient aussi pour le renforcement du laboratoire. L'élaboration d'un bien commun devait passer par un savoir partagé construit ensemble. C'est l'implication des chercheurs d'ADES dans l'expertise qui a constitué le point de rencontre autour de trois lignes réflexives :

la fabrication et l'usage critique d'outils (un groupe dit GRANIT existe déjà depuis deux ans, traitant du passage de la quantification à la qualification) l'évaluation des situations, l'élaboration de projets et l'action (de nombreux contrats sont en cours dans tous les domaines d'ADES) l’expertise, les transferts et l’implication du chercheur (ETIC), une expertise de l’expertise qui correspond à une demande forte du fait de l'engagement dans l'action et du doute sur les outils, et d'abord les outils conceptuels. Nous appellerons « séminaires » ces regroupements d’expériences et les exposés de postures qu’ils impliquent, vers la production d'une culture de laboratoire malgré l’éventail large des objets empiriques traités. Le séminaire « évaluation, projet, action » (EPA) est placé à l’articulation des deux autres (GRANIT et ETIC), surtout destiné à la discussion des conditions contractuelles dans lesquelles les programmes et action « de terrain » seront négociés.

Trois pôles de recherche Le cadre général étant posé, les chercheurs ont croisé leurs fiches individuelles de départ pour se reconnaître par affinité et constituer les « pôles de recherche » qui ne retournent pas vers le fractionnement en axes parallèles, mais s'organisent sur la base de spécialités traitées selon les lignes directrices de l’ensemble (avril-mai). Trois pôles se sont dégagés qui s'attachent plus spécifiquement à trois niveaux codés de l’identité collective portant eux-mêmes trois manières de poser les limites d’identification et de définition des objets de connaissance avant qu’ils deviennent objets sociaux : nature, ville, corps. C’est plus long et nuancé que ces mots ne le disent, mais un message fort passait par ce choix de code. Le pôle 1 pose, dans la visée du contrat, la question de la nature et de ses déclinaisons environnementales. Comment lui conférer un sens et une place alors que l’habitant et le passant ne se distinguent plus aussi nettement qu’ils avaient été établis dans un « monde d’hier » ? Comment la territorialiser ou la localiser pour la définir et la gérer en tant que bien commun, que ressource, mais dans cette version plus circonstancielle qui est celle de la

159

mobilité ? Quel rapport d’autorité s’instaure-t-il, souvent à distance, entre des systèmes normatifs ne visant pas les mêmes fins : la production, ou l’esthétique, l’économique ou l’écologique ? Serait-ce là que réside l'idée revisitée de qualité ? Et comment le paysage peut- il en figurer l'expression conjointe d’une nature remplie de culture ? Le pôle s’organise autour d’un problème principal : la limite séparant la nature de la culture, jusqu’à montrer comment sa fluctuation enregistre les effets d’un débat de représentations qui a changé dans ses manifestations. A la distinction et à la hiérarchisation des unités circonscrites et juxtaposées se substitue une figure globale dont les éléments sont traités depuis un surplomb d’où la « nature » est élevée à la hauteur de l’être. Le débat des normes, les convergences contractuelles qui s’ensuivent expliquent-elles et règlent-elles les expressions idéologiques de la nature comme ressource ? Pour qui ? Comment ? Le pôle 2 est centré sur l'urbanisation et l'urbanisme qui concentrent l'essentiel, aujourd'hui, des productions d'espaces tant concrètes que représentées et débordent largement, par le « projet urbain », ce qu’il est convenu d’appeler « ville ». Si la ville, comme cité, a été le lieu par excellence du politique, le passage à l’urbain semble multiplier les « cloisons » et rendre nécessaire une circulation incessante entre des lieux disjoints. Comment cette circulation lie-t-elle les lieux de l’urbain qui appartiennent à des formes séparées ? L'espace urbain mêle, en effet, les trois formes de l'espace des sociétés décrites plus bas : l’espace de la guerre abrite et confronte les identités concentrées mais de moins en moins liées ; l’espace de l’ordre est celui par lequel l’urbanisme s’exprime comme activité de production de normes sociales, économiques, politiques ; l’espace du contrat est celui de la négociation entre la guerre et l’ordre, en posant l’hypothèse que par là s’opère un passage inverse de l’urbain vers la ville. Comment les trois formes s’articulent-elles ? Comment l'aménagement les prend-il ou non en compte ? Comment les nouvelles formes urbaines conduisent-elles ou pas vers une contractualisation, dans quelles perspectives éthiques, dans quelle idée de la durabilité ? Le pôle 3 met l'accent sur le corps (humain). Ne constitue-t-il pas en tant que réalité et que masque de la conscience comme des normes sociales, l'atome ultime de cette anthropologie et/ou géographie qui tend vers le paradigme de l'espace mobile et du contrat généralisé. Au travers des thèmes de la santé, de l'expérience sociale, et de la diversité culturelle, le corps conscientisé, socialisé et spatialisé n'est-il pas placé dans un dialogue exigeant avec la mondialité, faisant fi des filtres intermédiaires à son existence ? La mobilité ou simplement le changement impose de nouveaux réglages d’identité. Les savoirs mutant, des adaptations sont nécessaires à la préservation des « corps » collectifs, leurs frontières se déplaçant. Depuis longtemps le passage à la ville avait imposé cette contrainte d’adaptabilité ; l’élargissement de la ville au Monde, augmenté de la mobilité se traduit par une reprise du processus d’individuation jusqu’à, peut-être, « l’emphase » individualiste et son corollaire social : la responsabilité qui bouleverse le rapport de l’individu au(x) groupe(s) qui l’abrite(nt).

Les accords cadres

Le rapport brouillé culture nature Le corps, l'urbain, la nature sont trois niveaux d'identification de l'être, présentant ce profil qui fait question aux sciences humaines : ils sont à la fois très matériels voire physiques, et très idéels voire idéalisés. Ils sont aussi, tous les trois, perturbés dans leurs références du fait :

que l'idéologie spatiale dominante de la sédentarité est mise à mal par la mobilité, ce qui casse toute certitude attachée aux « valeurs sûres » ;

160

que le terroir ou le village, le paysage etc. sont de plus en plus des repères admis comme construits ;

que l'accrochage des identités à la matérialité et à ses lois (leur part immanente) relève de plus en plus nettement de la « culture », du moins cela doit-il s'admettre après près de deux siècles d’universalisme naturaliste (Descola,

que l'urbain a généralisé la ville plus qu'il ne l'a diluée ;

2006).

La tension qui résulte de ce qui est présenté comme mutation, voire crise, trouve sa solution (ou non, ou plus ou moins bien) dans un réglage social que nous appelons « contrat ». Ce contrat porte sur un équilibre fabriqué (négocié, légitimé) au sein de la noosphère, entre ce qui relève de ce que l'on a pris l'habitude d'appeler « nature » et ce qui relève de ce que l'on a pris l'habitude d'appeler « culture » (l'humain), aux divers niveaux qui vont de l'apparence du corps et de l’évaluation de sa « santé », au plus large, dans le rapport à la nature environnante. Ce contrat passe par un environnement qui médiatise l’ensemble : la ville puis l’urbain, artefact culturel s’il en est. Le système des rapports est, par surcroît, instable puisqu'il est perpétuellement négocié dans un jeu de références qui s'est élargi jusqu'à comprendre les contraires (les savoirs de l'autorité scientifique vs. les savoirs vernaculaires, jusqu'aux savoirs quasi magiques qui retrouvent une audience, en passant par l’assurance idéologique. Le tout peut être parfois mélangé comme dans la thématique du « développement durable » et de sa territorialisation, largement explorée par les chercheurs d’ADES.

De nouvelles formes de la limite pour encadrer le social Pour ces trois niveaux de référence que nous avons sélectionnés comme les compétences du laboratoire ADES, outre la progression dans la taille et la nature des enveloppes partageant le dilemme de la limite nature / culture, ou bien encore de la physicalité et de la symbolicité, nous relevons un problème commun. Les limites se négocient du fait que l'individu qui a (re)pris la place centrale dans la capacité de jugement, effaçant en partie les « corps » collectifs ; et que, par sa mobilité comme par ses images, les attachements liés aux déterminismes divers comme celui de la généalogie, du lieu de la naissance ou de la résidence, sont mis en cause. Jusqu’aux « structures » ? C’est à voir. A cette atomisation répondent des tentatives de resserrement qui renvoient aux diverses formes de communautarismes, souvent relevés, producteurs de limites plus marquées que les limites institutionnelles mais n'obéissant pas aux formes nettes de la frontière (limite fixe de la souveraineté ou de la compétence). Entre les deux fonctionnent toujours les déterminants sociaux attachés à des héritages culturels sans cesse actualisés. Ces nouvelles limites qui paraissent dans la recherche d'un règlement et sont de formes moins simples que la pensée sédentaire et territorialisante avait pu en donner la formule, notamment en admettant le rapport transitif Etat-société, nous intéressent parce que, par elles, passent la définition des biens communs et celle des savoirs partagés qui sont parmi les conditions de possibilité des sociétés, voire de la société en devenir que forme l'humanité. Mais si l'individu est réellement passé au centre, si le rapport nature / culture est brouillé après avoir été simplifié à l'extrême dans la pensée moderne puis scientifique, si la liberté n'est plus déléguée sous la forme de la souveraineté, alors, un autre concept doit prendre sa place : responsabilité est celui là, totalement flou. C'est pourtant à lui que font implicitement référence les mobilisations éco-politiques et plus généralement le paradigme du « développement durable ». Il existe décidément une distance entre le déploiement de telles doctrines qui animent nombre d’acteurs, et l'obligation de bilan d'un travail théorique validé en situation. L'expertise scientifique est en cause et avec elle l'éthique de la recherche. Les mesures de la « nature » ne sont pas que physiques mais elles le sont aussi. L’autorité se

161

dispute donc. Non qu’elle disparaisse, elle circule en produisant cette cacophonie que nous voulons réduire.

Des raisons qui ne sont pas des causes Autour d'un noyau géographe pour près de la moitié de son effectif, le projet d'ADES dépasse largement un patrimoine disciplinaire, lui-même fort diversifié, pour faire valoir l'héritage d'expériences très variées. Le rapprochement de spécialistes de disciplines maniant des patrimoines conceptuels propres, et adossés à des expériences empiriques d’ici et d’ailleurs, y aidera, en évitant de se satisfaire de réponses simples, trop attachées à l’évidence de l’habitude et mises à mal par les mobilités des hommes, des objets et des références. Ce sera l'objectif du contrat, aux deux sens ici, de proposer un mode d’évaluation des situations sociales et politiques par la définition et la production de biens communs et de savoirs partagés porteurs d’identités, mais élaborés dans un contexte d’incertitude. L’incertitude des réponses est d’autant plus marquée que les travaux portent sur le rapprochement de situations comparées que le traitement par l’exotisme ou toute forme de particularisme (le culturalisme au sens français) ne résout pas ou plus, pas plus d'ailleurs que cette forme d'universalisme que constitue le naturalisme. Au contraire, dirons-nous, c’est l’expérience de la négociation de la culture (avec la nature), de l’urbain (avec le mythique « village ») et même du corps (individuel avec le corps collectif), c’est l’expérience de la négociation du social et de ses limites, ici et ailleurs, qui oblige à rouvrir le dossier du « contrat ». L’autorité scientifique et son expertise n’y suffisent pas vraiment sauf par l'exercice d'un anthropomorphisme exorbitant logeant notre imagination dans le réel même. Le fantasme susbstantialiste qui pose le connaissable indépendamment de celui qui connaît sera évité, l'examen de situations construites aux marges des normes ici (déqualification, exclusion, enfermement) apportant la possibilité d’observations de même nature que les cas éloignés qui ne sont plus exotiques mais conduisent au contraire à objectiver l'observateur lui-même en réduisant la possibilité de se bercer de l’illusion du surplomb ou de placer la réalité sociale à distance. L’évidence qui postule la nécessaire concordance du savoir commun et du savoir savant, liant le progrès moral au progrès scientifique, est mise en cause. La critique théorique et épistémologique s’ajoute alors à la critique idéologique et politique dans ces années où la mondialisation, qui est présentée comme une fin de l’histoire et de la géographie, dérape comme un navire sans pilote. Nous voulons y contribuer en montrant comment la détermination de soi, des lieux (rencontres), des territoires (associations), relève de circonstances situées et négociées qui peuvent être des raisons sans être pour autant des causes, relever de projets (application de doctrines) et non de lois (déterminisme théorique). Dans cette distinction se loge toute la difficulté à placer la pertinence des sciences humaines et leur projet positiviste dont les principes logiques et statistiques renvoient plus à la méthode d’investigation qu’à la réalité étudiée. Le projet d’ADES voudrait en développer la critique par partie, autour de quelques objets comme le paysage, la ville ou le corps : autant d’étapes qui ressemblent à des paliers d’échelle mais qui portent plus sûrement encore que l’idée d’enveloppe structurante (Bachelard, Moles, Sloderdijk), celle des ancrages qui rassurent face à ce qui impose défi : la mobilité qui n’est pas seulement celle des hommes ou des biens, mais aussi celle des références. L’ancrage, la référence, même forcée, au lieu dit assez la nécessité de contextualiser la circonstance selon un système de repères communs. Alors l’ancrage est une construction contingente (contrat) et non l’immanence de l’être collectif.

Pendant ces mois d'élaboration, le projet d'ADES a ouvert nombre de questions dont, en premier lieu, celle de ce nouveau « contrat ». Une redéfinition a été proposée permettant d'organiser les contributions des pôles de recherche en les rapprochant. A ce moment là, et bien que n'étant pas formulées explicitement comme objets de recherche, deux visées

162

pouvaient être présentées comme des moyens de lancement : la question de l'identité et la mutation de son rapport au territoire ; la question de l'espace de déploiement du « contrat » et la nécessité de disposer d'une axiomatique adaptée pour en traiter. Cela fait l'objet d’une nécessaire mise au point partant de l’idée que la réalité sociale est d’abord un processus et que ce processus pourrait être celui de la contractualisation permanente.

Le contrat selon ADES Alors que la doctrine des « Droits de l'Homme » n'a pas connu d'éclipse depuis sa formulation « définitive », celle du « contrat » qui lui est liée a été balayée par l'histoire, à peine elle avait abouti à une expression politique avec la Grande Révolution. Fortement critiquée dès ses premières manières modernes (Hume, Bentham contre Hobbes, Locke, Rousseau), la mutation des sciences morales et politiques aux sciences sociales, qui s'opère pendant le XIXe siècle, plonge le contractualisme dans l'oubli ou plutôt le confine aux aspects « civils » (économique et juridique) bien qu'il se retrouve quelque peu dans le constitutionnalisme. Mais de contrat social, il n'est plus question jusqu'à ce que l'utilitarisme banal du capitalisme apparaisse comme n'assurant décidément pas la justice. Une éthique de l'échange, évoquée par Weber, pouvait ressembler à un conservatoire de l'idée, étendant son sens civil au social via la morale. Rawls, Gauthier, Sen le remettent au goût du jour en le révisant dans les années soixante-dix, exprimant les « conditions de possibilité » des sociétés plus qu'un fondement de la fonction politique. S'y ajoute, dans la même période, l'idée d'un nécessaire « contrat naturel » (Serre, 1990 ou d'une autre façon Morin, 1993) comme condition de possibilité d’un avenir à l’humanité. C'est cette posture qui nous intéresse pour autant que l'idée de société (et d’humanité comme quasi société) ait toujours un sens et des limites partagés. Ce n'est pas sûr et là, déjà, se présente une première interrogation inscrite dans notre programme collectif : l'observation de la manière dont les savoirs partagés se produisent, que nous examinons à travers quelques objets placés sous la rubrique problématique des « biens communs ». Cet idiome qui donne corps à l'identité collective et permet le tissage de liens reconnus et actifs n'est pas qu'hérité ; il se construit et continuera à se construire. Mais le transfert de constructions conceptuelles originaires de « l'Occident développé » vers le reste du monde ne va pas de soi, pas plus d'ailleurs que vers les sociétés d'ici. Et cela commence par les faits comme ils sont établis. Il y a de la norme dans la définition des savoirs et celle des biens communs, que ne partagent pas forcément tous les peuples du monde ni tous les groupes constituant une « même » société par l'Etat. Il y a aussi de l'autorité. Nous avons cependant évoqué le changement au tout début de notre réflexion collective, et même l'anachronisme qui pouvait caractériser nos catégories et nos outils dans le traitement des questions qui semblent devoir s'imposer aujourd'hui, en particulier celle de la durabilité (des sociétés en premier lieu et de leur environnement): il y aurait là urgence. Pourquoi cette advenue ? Nous formulons l'hypothèse qu'elle trouve une de ses causes majeures dans l'inversion du rapport ancrage / mobilité quand la mobilité impose ses règles aux formes territoriales plus ou moins résistantes (mondialisation ?) et que, du même coup, le rapport intime des sociétés à leur environnement quitte la sphère de la seule proximité et permet d’envisager la globalité ou y conduit. La rencontre de systèmes normatifs différents s'en trouve amplifiée et la négociation à la recherche d'un règlement des controverses plus visible en tant que telle. C'est l'effet du croisement des deux paradigmes lorsque la mobilité fait paraître des situations d'urgence et que l'exigence de durabilité suppose un ré-ancrage. Le croisement des deux paradigmes souligne la nécessité d'un nouveau type de « contrat ». Urgence et durabilité ; ancrage et mobilité sont les deux paradigmes que nous nous donnons pour encadrer ou, mieux, tendre les interrogations par lesquelles nos objets seront

163

éclairés. Conditions de possibilité des sociétés, savoirs partagés, biens communs, durabilité, urgence, ancrage, mouvement, le tout s'enchaîne autour du contrat comme une question :

comment les jugements de valeurs et les jugements de faits se recouvrent-ils ou ne se recouvrent-ils pas, ou pas tout à fait (désignant alors soit des marges, soit des espaces de controverses, de conflits ou, plus profondément, de mésentente). Les jugements de valeurs sont issus des fonds culturels qui orientent la vie sociale. Eux aussi sont évolutifs, mais leur évolution comme les normes par lesquelles ils sont bornés ne vont pas d'une pièce, ni dans leur contenu, ni dans le périmètre social concerné. A moins d'atteindre « l'idiome intouchable » dont parle F. Barth (1995). Nous avons là de quoi travailler nos objets, ce qui suppose de juger des faits, et d'abord de les établir. Or, nous le savons bien, l'établissement des faits constitue un enjeu sociétal considérable et, par là, l'activité scientifique qui est la nôtre se trouve impliquée deux fois : dans la présentation qu'elle livre de la société jusqu’au monde, et dans l'éventuelle expertise à laquelle elle peut être directement appelée. Le recouvrement des jugements de valeurs et des jugements de faits relève, lui aussi, du contrat et nous impose collectivement une réflexion éthique portant sur nos activités, alors que la science moderne avait séparé le système des connaissances du système des valeurs (E. Morin, 2004). Il nous impose au passage de travailler explicitement sur la portée de nos méthodes et sur l'usage de nos outils. Il nous conduit enfin à l'exposé explicite des conditions de l'expertise scientifique. Le recouvrement des jugements de valeurs et des jugements de faits s’opère donc d’abord dans un rapport d’autorité lorsque les cadres d’appréciation de la réalité, dès le vocabulaire de son énoncé, sont fixés dans une sphère à la fois culturelle, sociale et politique (elle peut relever d’un parti pris religieux ou idéologique ou encore scientifique). Puis, sous le plan des normes et celui du rapport d’autorité autour duquel se disputent le « savant » et le « politique » (M. Weber, 1919), le recouvrement des jugements de valeurs et des jugements de faits se présente selon une seconde perspective qui se résume comme un écart entre les savoirs scientifiques « modernes » et les savoirs pré-scientifiques ou encore pré-logiques voire les « sagesses » qui fondent la connaissance dans le couple de l’expérience et de la « veille » ou de la méditation, et non dans celui de l’expérience et de la mesure. Pour caricaturer un débat déjà bien entamé, les jugements de valeur relèveraient de la croyance et les jugements de faits relèveraient de la raison scientifique. Mais toutes les raisons que la Raison (scientifique) décèle ne produisant pas des causes, le débat n’est pas clôt, les cultures de la rationalité et de l’éthique n’étant pas aussi universelles qu’on a voulu le dire, et cela à l’intérieur même de la « culture » occidentale technico-scientifique. Comment ces deux mondes-là se rapprochent-ils finalement ? Par une ontologie fondamentale à la Heidegger (P . Sloterdijk, 2008) ? Ou par une phénoménologie modeste résultant d’un réglage forcément délicat entre l’individuel et le collectif (L. Dumont, 1983), entre l’être qui s’exprime et le devoir être qui se déduit de prédictions dont les origines sont variées (dont la loi « scientifique ») ? Ce type de rapport désigne la conception du monde qui ne peut plus être figée du fait de multiples rencontres, les croyances imposant des défis à la rationalité scientifique et vice versa. Il ne peut y avoir « contrat » qu’à la condition de ce réglage puisque le contrat doit assurer le futur et pas seulement, c’était la faille du contrat social, manifester une origine et l’explication des faits par l’enchaînement des causes et des effets dans l’ordre diachronique. D’autres ordres de la connaissance trouvent un écho social et parfois même scientifique comme divers millénarismes d’un genre nouveau. L’écologisme, qui fait l’objet de travaux d’ADES, peut s’en ressentir par exemple, mais aussi certaines postures socio- culturelles dites new age ou post-modernes. On peut encore ajouter à cela, les englobant, les systèmes de qualification et de disqualification qui ressortissent plus crûment à l’ordre économique normatif. Dans ce cas, les normes et les valeurs sont en elles-mêmes nos objets avant que nous cherchions à en qualifier les grandeurs par des mesures positives.

164

C'est ainsi que la définition-délimitation de biens communs par la construction et l'usage de savoirs partagés, contribue à cerner la portée du contrat qui n'est plus seulement une condition de possibilité des sociétés mais aussi le résultat d'une sujétion à la vie en société. C'est l'effet du rapport d'autorité qui devient diffus et peut même se transformer en morale au sens strict. Comment participons-nous à ce rapport d'autorité et à ses conséquences ? C'est plus précisément cette question qui nous a guidées, dépassant l'examen du « seul contrat géographique » (J.-P. Ferrier, 1998) pour aller jusqu'à fouiller la production de l'espace des représentations 1 en situations. Les acteurs, notamment ceux qui produisent les normes, sont placés tout près du centre de la cible.

La cible d'ADES (l'objet collectif) ordonne la manière dont nous prenons la sujétion de la vie en société, une analytique du contrat.

de la vie en société, une analytique du contrat. Notre cible ne vise pas la cr

Notre cible ne vise pas la critique logique du contrat, pas plus que son analyse juridique. Ce n’est pas de notre compétence. Nous visons plus pragmatiquement la sujétion qu'impose la vie en société, surtout lorsque les fictions qui en dessinent les contours sont mises en cause (territoire par exemple, souveraineté, cultures réifiées etc.) ; lorsque les problèmes sociaux et sociétaux ne disposent plus de solutions fixées a priori, ou du moins lorsque ces fictions, y compris celles qui sont fortement institutionnalisées, comme l’Etat ou « l’autorité », ont perdu

1 L’espace des représentations n’est pas la représentation de l’espace : il en est le cadre de production. Voir infra.

165

une part de leur efficacité. Où trouver le « sens commun » relayant l’intérêt général ou qui doit émerger à l'amont de cette définition ? Nous appellerons « contrat » ce « sens commun », expression anglaise intraduisible sinon avec une connotation très dépréciative qui nous reste de Renan 2 . Ce contrat-là, établissement du sens commun, engage à reprendre les dossiers comme gouvernance ou développement durable, et, plus largement, des propositions d’évidence du type « contrat naturel », qui supposent tous que le consensus entre jugements de valeurs et jugements de faits soit établi. Le contrat serait alors contenu dans la production de ce « sens commun » qui suppose le partage d'un appareil normatif y compris dans ses aspects axiologiques. Ce qui impose les deux objets tests que nous nous sommes donnés : la définition-délimitation de « biens communs », la production de savoirs partagés. Nous avancerons vers cette cible par un mouvement spiralaire, cerné lui-même par les deux paradigmes : ancrage vs. mobilité et urgence vs. durabilité. A la base et au sommet du sablier figurent les trois pôles (paysage, environnement, qualité, ressource ; production, transformation, gouvernement des espaces urbanisés ; santé, corps, identité, pratiques socio- culturelles). Problèmes et matières empiriques à la fois, ils sont rapprochés dans et par des réflexions communes portant sur l'éthique scientifique, l'usage des outils et la contribution des chercheurs à l'action (évaluation des situations et projets). Nous essaierons de dégager par là quelques-uns des contours de ce « contrat » comme production de normes régulatrices encadrant la relation politique le temps d'un système historique. Mais nous avons, en outre, émis l'hypothèse que le changement d'horizon introduit par la « mondialisation » pouvait contribuer à faire muter ce cadre normatif portant a priori la formulation du juste. Le mot « crise » est même revenu, dans nos débats préparatoires, comme pour dramatiser le constat du changement. Si cela se vérifie, alors probablement les termes du « contrat » mutent-ils. C'est un bon moment pour son observation. Encore faut-il se donner les outils qui le permettent. Les cercles de la cible portent une progression depuis l'hypothèse d'un changement (à la hauteur d'une crise ?) que montre l’exploration des sociétés par les deux tensions de l'ancrage vs. la mobilité et de l'urgence vs. la durabilité, cela vers la définition d’un nouveau contrat. Cette hypothèse ne peut être vérifiée que par une évaluation des situations en mouvement, qu’elle relève de la recherche « pure » ou de la recherche « appliquée ». Elle porte sur les usages sociaux et leurs lieux, tout particulièrement lorsque mésentente, controverse ou conflit mettent en valeur le travail qui anime les savoirs plus ou moins partagés et la définition- délimitation des biens communs vers la production de normes et de valeurs constituant l'idiome intouchable portant « contrat ». Le « contrat » comme condition de possibilité d'une société paraîtra comme un produit et non une nature originelle aux sociétés qu'il suffirait de pouvoir révéler en ajustant les bonnes lunettes. Tout cela dit parce que ce que nous appelons communément situation ne peut être autre chose que notre évaluation des situations. Parce que, aussi, ce qui ressort comme règles, normes, et peut-être jusqu'aux valeurs, « ne sont que les marges de manoeuvre fixées pour que les désirs restent limités par une sorte de principe de réalité qui est celui de la conciliation ou de la composition avec l'adversité. On aurait tort de confondre ce principe de réalité avec la notion de nature » (J.-P. Cléro, 2004).

2 Parallèlement aux travaux menés sur la définition et la délimitation des « biens communs », une réflexion devrait être conduite sur le « sens commun » à la base des savoirs partagés, qui n'est pas réductible au « bon sens » nuisible

166

La démarche d'ADES

La démarche d'ADES Le sablier représente la démarche collective par laquelle les travaux sont entraînés dans

Le sablier représente la démarche collective par laquelle les travaux sont entraînés dans une même spirale évitant les cloisonnements par axes et permettant, au contraire, les enrichissements par l'expérience partagée. Le contrat en est le noeud par où passe la progression. Au départ, en haut, les antécédents des équipes constituant ADES et leur mise à plat dans un partage des tâches qui paraît sous les trois intitulés des pôles. Filtrés par la problématique du « contrat », ils s'organisent autour d'une articulation commune et s'enrichissent d'un continuum que l'on pourrait peut-être formuler de la manière suivante :

Corps, Ville, Nature, étant bien entendu que ces trois-là sont les matières de représentations en oeuvre mais aussi des mythes qu’actualise le contrat.

167

Les personnels

La structure Pendant la durée du contrat en cours et la phase de préparation du nouveau projet, ADES a été attractif : les 65 chercheurs et ITA réunis en 2005 deviendront 86 en 2011. Et

alors que l’effectif de 2005 ne représentera plus que 55 % de l'effectif de 2011, celui-ci se sera rajeuni et féminisé :

âge moyen 2005 : 50,2 ans

âge moyen 2011 : 49,9 ans

hommes 2005 : 60 % ; femmes : 26 %

hommes 2011 : 53,5 % ; femmes : 46,5 %

Par ailleurs, ADES s'ouvre : alors que 28 sur 45 chercheurs et enseignants chercheurs avaient soutenu leur thèse à Bordeaux en 2005, soit 62 %, ils seront 37 (sur 70) en 2011, soit 53 %.

ADES élargit également ses domaines de compétence :

2005 :

Géographie = 34 (76 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

Aménagement = 5 (11 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

Anthropo/ethno = 2 (4 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

Autres = 4 (9 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

ITA = 20 (ou 30,8 % du total des effectifs d’ADES).

2011

Géographie = 39 (56 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

Aménagement = 10 (15 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

Anthropo/ethno = 8 (12 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

Autres = 13 (17 % des chercheurs et enseignants-chercheurs)

ITA = 15 (ou 17,8 % du total des effectifs d'ADES)

Seule ombre au tableau : les ITA. Ils étaient 20 en 2005 pour 45 chercheurs et enseignants-chercheurs (31 %). Ils seront moins nombreux en 2011 : 15, pour un nombre sensiblement accru de chercheurs et enseignants-chercheurs, augmentant la perte relative (l’encadrement ITA passe à 17 %).

168

Pyramide des âges

Pyramide des âges NB : ADES rajeunit et se féminise par l'ouverture du laboratoire à d'autres

NB : ADES rajeunit et se féminise par l'ouverture du laboratoire à d'autres disciplines que celles qui y étaient déjà bien représentées, « autres disciplines » désignant l'histoire, l'économie, la biologie, la géologie, la médecine.

Les ITA : évolution démographique et professionnelle

l'économie, la biologie, la géologie, la médecine. Les ITA : évolution démogr aphique et professionnelle 169

169

170

170

Les pôles de compétences des ITA sont en place avec le renforcement du pôle analyse et représentation des données par un recrutement. Mais le pôle « communication » reste à encadrer par un spécialiste qui sera demandé au recrutement. Les chercheurs et enseignants-chercheurs se répartissent et se croisent dans les différents pôles de recherche qui sont équilibrés dans leur effectif. Certains de ces pôles devront cependant être renforcés par le recrutement de chercheurs. Le pôle 1 qui développera les thématiques paysagères tant du point de vue de la ressource que du point de vue de l'identité territoriale sera prioritaire dans cette demande. Le pôle 2, sur l'urbain viendra en second. Comptable des crédits reçus, le bilan fait paraître une gestion saine du laboratoire et de ses activités. Les crédits récurrents ont été augmentés par l'apport de moyens par programme, provenant soit de l'ANR, soit d'autres partenaires institutionnels, comme le montre le bilan. L'éventail en est très large et varié. Cette politique sera poursuivie. La fiche financière fait donc apparaître une demande qui se contente d'enregistrer les effets de l'augmentation d'effectif et une légère inflation. Le bâtiment dit « Maison des Suds » ayant été entretenu et amélioré (mise au norme de l'amphithéâtre), seuls des travaux d'entretien et de réhabilitation sont prévus, accompagnant la redistribution des bureaux qui résultera de l'augmentation de l'effectif. La rotation du matériel informatique selon les règles habituelles de l'amortissement sera assurée après la mise à niveau du fait, toujours, de l'effectif croissant Grâce à ces moyens, ADES a organisé de nombreuses manifestations. Concernant l'animation interne (mais toujours ouverte à tous les participants extérieurs qui le souhaitent) l'effort portera sur les « séminaires » pris en charge à tour de rôle par chacun des pôles. C'est ainsi que la transversalité sera assurée à raison d'un séminaire GRANIT, ETIC et EPA par chaque pôle et par an : soit 9 moments d'échanges généralisés. Chaque pôle de recherche et opération se donnent en outre les moments collectifs de travail nécessaires à la réussite des projets. La diffusion de l'ensemble doit passer par le pôle documentaire REGARDS et ses nombreux réseaux partenaires. Par ce type d'échanges, les partenaires scientifiques seront au contact permanent de notre production. L'édition en ligne sera systématisée. C'est la raison d'une demande de recrutement d'un ITA spécialisé dans la communication et la valorisation, pouvant jouer le rôle de webmaster. Après les formulaires récapitulatifs qui suivent, le projet scientifique sera présenté dans une version développée en seconde section : un point critique sur la question centrale de la territorialisation, une hypothèse pour la suite intégrant la mobilité pour définir « l'espace du contrat ». Suivent encore les projets scientifiques de chacun des pôles et de leurs opérations, avant ceux des séminaires transversaux. L'appui à la formation achèvera ce tour d'horizon.

171

Projet scientifique developpé

172

L'identité au coeur du contrat : une critique

Changement, crise, c'est un constat que nous pouvons peut-être dresser de l’association du territoire, de l’identité et de la culture qui est un objet lourd hérité des antécédents d'ADES. Nous pensons spontanément à l’ancrage dans la « terre natale », à « l’âme du pays » porteur « d’identité vraie », à « l’expression culturelle du territoire » exprimant la « réalité identitaire », toute la mythologie que les chercheurs d’ADES ont déjà largement fouillée. Les formules sont tellement courantes qu’elles sont admises sans réserve et qu'il nous faut les pointer encore en réunissant et en poursuivant les travaux menés jusque-là. Il est, en effet, possible d’éclairer la trilogie sous un autre jour, de présenter l’évidence naturelle comme un système de tensions dont la résultante peut être le « terroir », mais ni universellement, ni intemporellement. Le territoire, l’identité et la culture ne vont pas forcément bien ensemble. Territoire et culture sont deux concepts du champ social (donc politique) souvent rapprochés. Et pour cause, tous les deux entretiennent avec la question de l’identité un rapport étroit qui touche à la légitimité de la représentation et, au-delà, à la légitimité de l’action. Y a- t-il continuité de sens lorsque ces mots sont employés ? De quelle forme de l’identité parlons- nous ? - collective évidemment, et quasi holistique. Cela va-t-il de soi ? A quelle culture en appelons-nous ? La création artistique, les services au public et l’esprit d’une société se recouvrent-ils si parfaitement ? Comment dessinons-nous le territoire ? Ne profitons-nous pas, par paresse ou par commodité, de la souplesse voire de l’ambiguïté de ces mots. C’est l’association si spécifique des trois concepts en cause, avec l’identité comme charnière, qu’il nous faut observer sans timidité et même sans retenue malgré la naturalité admise de leur connivence. Deux dérives communes donc peu fouillées menacent, que nous pouvons cerner au risque d’être un peu rapide et caricatural : le localisme et la vertu intrinsèque du patrimoine autour de la question de l’identité. Dans ces moments de décentralisation en même temps que d’élargissement au monde, qui peuvent être présentés comme des moments d’écartèlement, un mouvement surgit de repli sur les valeurs sûres, appuyé sur des jugements a priori positifs comme authenticité, démocratie participative, durabilité… Est-ce bien honnête ? L'automatisme de ce type de jugement de valeur est-il bien établi ? Et que recouvrent ces valeurs ? Que valent-elles ? Le territoire et la culture sont au centre des argumentaires mais donnés comme repères que l’on ne discute que fort peu. Comment cela se fait-il ? Pour le premier, le territoire, par l’usage d’un holisme doux qui associe comme par évidence une société délimitée et une portion de la surface terrestre qui fonderait son lien ; pour la seconde, par l’illusion d’une totalité et d’une cohérence héritées et immuables (J.-F. Bayart, 1996). Nous reviendrons là-dessus avec les travaux du pôle de recherche organisé autour du « paysage » et du rapport brouillé culture/nature. Nous commençons par nous entendre sur l’identité qui comprend à la fois l’identique et l’unique. Il existe deux manières de s’identifier, par référence à la généalogie ou par référence aux contemporains. L’identité généalogique ne se discute pas : elle a la force biologique bien que parfois mythique. Mais elle peut être contestée et c’est un motif de guerre. C’est qu’on ne peut s’en contenter tout à fait. Le vide la menace par l’absence de celui qui précède, l'ancêtre mal reconnu, ou de celui qui suit, le descendant dont on ne sait rien. Dans tous les cas il faut pouvoir l’exprimer. A un (l’unique de l’identité), l’identité est un non sens dans le vide. A deux, deux uniques peuvent se faire face, se renvoyer l’image de l’autre absolu et revenir à un, tout aussi isolé, l’Autre l’étant absolument. Nous nous éloignerons, là, des « bulles » quasi essentialistes de Sloterdijk (1998). A trois, tout change. Le jeu de miroir n’est plus possible à moins de se le passer. Le tiers porte en lui la relation des deux autres, la part de l’identique en assurant, quant à lui, le tiers, la part de l’unique. Autrement dit, l’identité ne peut se prendre

173

que par une médiation, par une relation de même nature que la « triangulation » dans la définition d’une position. C’est de grande importance car cela signifie que l’identité ne peut être essentielle mais toujours relative à des références actuelles. C’est la deuxième ligne de définition : il n’est d’identité que dans la relation aux contemporains, reconnus comme semblables ou comme autres mais présents, co-présents (M. Merleau Ponty, 1955). La conséquence en est qu’il n’existe pas d’identité naturelle qui s’imposerait par la force des choses (bien que l’on dise les « naturels », naturaliser). Quelle est donc cette force des choses qui ne peut suffire : le territoire ou la culture souvent convoqués ? Le pôle de recherche que nous identifions à travers le mot codé « corps » avancera dans ce dilemme jusqu'à rejoindre les travaux sur l'urbain et sur la nature qui constituent non des « bulles » mais des circonstances mises en scène. Il faut en effet prendre en compte la mobilité qui conduit à l'adaptation permanente. Mais jusqu'à quel point ? Par la force de l’habitude et dans une conception discontinue du monde, le territoire est assimilé à une circonscription exclusive et exhaustive. Dans ce sens, le territoire est délimité, isolé et même essentialisé par son lieu, son écrin, où l’on parle de génie et de mémoire. Nous proposons de définir comme terroir cette identité territoriale naturalisée par la terre qui, à soi seule, constitue le lien des présents. On le sent bien, il s’agit d’une identité généalogique, verticale, une identité de la tombe : insuffisante. Les contemporains voisins y occupent la place des absents ou des ennemis. Le territoire ne peut se limiter à cette définition agonistique, l’isolement dégradant les conditions de l’identité. Alors faut-il ramener l’autre plan de l’identité, celui qui porte la relation aux contemporains pour compléter et du même coup changer la substance du territoire. Ce n’est pas tant la terre que la distance dans ses formes topologiques, celle qui permet la mesure des liens dans un réseau de lieux hiérarchisés ou non. Le territoire n’a pas toujours de continuité topographique du fait même que les hommes ne sont pas comme les plantes, destinés à rester enracinés là où ils sont nés. Avec la ville et plus largement l’urbain qui recueille la mobilité dans sa forme même, nous disposons d’un observatoire que le pôle « urbain » exploitera, à charge de produire les avancées nécessaires à la compréhension des remodelages permanents des identités collectives et des jeux d’acteurs qui les produisent. De la même manière, la culture peut être naturalisée et exprimer l’immanence de la terre dans les œuvres humaines, qui rapproche de cette autre culture (l’agriculture) et fait pencher la liberté humaine et la capacité de création du côté d’une nature extérieure et héritée d’où l’on tire l’authenticité et la sécurité de ce qui est su, de ce qui est sûr. La culture est ramenée, en ce sens, au patrimoine, à un stock initial que l’on valorise mais qui peut aussi s’épuiser faute de renouvellement des ressources. Quelle arme cette culture constitue-t-elle dans le traitement nécessaire de la vie sociale actuelle ? Cette culture assure-t-elle, pour la fin des temps, la solution aux problèmes qui ne sont pas encore identifiés (y compris et surtout les problèmes d’identité). Sans doute pas. Alors, comme l’identité définie par l’unique ou le territoire défini comme terroir, la culture comprend aussi une forte composante de mouvement. Comme faculté à inventer des solutions rationnelles aux problèmes nouveaux qui surgissent à la vie humaine, elle s’appuie sur la capacité à exprimer, à signifier, à identifier justement, à intégrer l’inconnu. C’est ce qui la différencie de la nature qui est ordonnée sans que cet ordonnancement ne soit l’œuvre de la pensée (M. Merleau Ponty, 1995). La culture est une esthétique puisqu’elle est une invention de sens et de structures de pensée (H. Laborit, 1974). Dans ce que nous avons appelé le brouillage du rapport nature / culture se révèlent encore une fois des jeux dont il sera utile de mesurer l’ampleur mais aussi l’exploitation. Par qui ? Pour quoi ? Ce détour critique par le territoire et la culture autour de la question de l’identité, éclaire singulièrement la fonction politique qui est en charge de les traiter et, qui plus est, conjointement. Notons donc qu’il n’est pas d’identité culturelle (qui serait alors naturelle) ni

174

d’identité « territoriale » (au sens du terroir, mais l’adjectif manque), seulement des identités politiques, c’est-à-dire des liens d’association sans cesse affirmés, négociés, confirmés ou révisés : des contrats autrement dit. Voyons alors comment le localisme et la patrimonialisation généralisée émergent comme des risques de fermeture et d’occlusion faute de capacité d’adaptation bien qu'ils constituent des coeurs de slogans forts et souvent répétés. Local, le mot mana est présent partout, un peu comme la vérité du terrain. Que signifie- t-il ? Il ne renvoie pas exactement au lieu dont la définition ne peut être prise qu’en compréhension et non en extension. Le lieu n’étant que de la distance annulée et non une portion de terre de la plus petite dimension, le lieu n’ayant pas de dimension a priori, le lieu n’a pas d’échelle. Nous en reparlerons plus loin. Or en disant local, se glisse implicitement cette idée de l’échelle, de proximité maîtrisée, d’authenticité (terroir) et de démocratie. Rien de tout cela ne va de soi. Il y a même beaucoup d’illusion à fonder la légitimité par nature car

il n’est pas ou plus de totalité sociale arrêtée dans une circonscription si petite soit-elle et un

droit qui y serait attaché n’est naturel que par antiphrase. Qu’est-ce donc que le lieu quand il n’est pas réduit au site ? Que signifie la distance annulée tout juste proposée ? La rencontre de trajets croisés, facilitée par le cadre qui l’accueille ou la provoque. Il n’en reste pas moins que

le lieu est animé par ce qui s’y passe et que, vidé, le site n’a pas de mémoire. C’est nous qui

l’avons. Il n’a pas non plus de génie, mais nous … peut-être ! Le tout pouvant être réinvesti dans des sites symboliques de diverses fonctions. C’est dire que le lieu est éphémère et que le territoire qui devient l’assemblage des itinéraires sociaux croisés est multiforme, réponse des hommes au monde plus qu’expression de la terre. Autrement dit la continuité s’impose à la

discontinuité et le local n’est que circonstance et non circonscription (D. Retaillé, 1997). C’est tout le problème de la subsidiarité qu’on a la fâcheuse habitude d’assimiler à la décentralisation. La décentralisation pense le territoire comme un emboîtement de souverainetés exclusives qui doivent se départager les compétences, souvent dans la douleur. La subsidiarité délègue, à l’inverse, construit le lieu de la responsabilité en accord immédiat avec la question traitée qui constitue la circonstance, elle aussi. Le « local » ne peut donc être réduit au terroir mais désigne la singularité d’une situation, indéfinie par avance, qui se montre comme territoire au sens où il est proposé ici des itinéraires sociaux croisés. Cela, nous pouvons l’identifier et même le mesurer à travers la circulation des hommes et des biens,

y compris culturels. Alors le patrimoine ne s’impose plus de lui-même mais résulte d’un

procès en patrimonialisation (ce qui n’a pas du tout la même signification) ; alors le territoire ne surgit pas de la terre mais de multiples balisages dont les limites s’entrelacent au point que

la réduction à la circonscription n’est plus possible. La constitution du patrimoine renvoie

évidemment à la définition de « biens communs » ne touchant pas seulement des monuments ou des sites « historiques » ou « naturels » remarquables. Ou alors le sont-ils comme repère ou symbole d'une identité collective même non holistique. Les trois pôles y travailleront avec, comme circonstances, des situations en conflit, controverse ou mésentente qui sont éparpillées dans le monde, relevant aussi bien du « patrimoine de l’humanité » que des principes du développement durable, ou des doctrines de la ville partagée. Si le fondement du contrat n'est pas naturel via le territoire de forme terroir, il est nécessaire d'envisager la nature de l'espace du contrat par une critique interne de l'axiomatique spatiale que partagent toutes les sciences humaines et sociales. Et cela d'autant plus que la mondialisation du monde et le surgissement d'impératifs globaux et systémiques l'imposent « de l'extérieur », si l'on peut dire. Biens communs et savoirs partagés ne relèvent plus de l’acquis, peut-être même plus de l’acquis « scientifique ». Ce qui nous a mené à pointer la question commune de l’expertise à travers le problème de l’évaluation des situations et de la justification des actions. C'est tout particulièrement vrai dans le couple « culture et développement » auquel les chercheurs d'ADES sont attachés du fait de leurs

175

interventions, y compris au titre de l'expertise dans des situations éloignées (Afrique, Madagascar, Pacifique, Asie orientale, Amérique).

L’espace du contrat : une hypothèse

Comme il est habituellement défini, le contrat social (ou ce qui en tient lieu), est fondé sur un implicite anthropologique, une identité collective toujours préexistante, « naturelle » par son identité et sa « différence » culturelles attachées à un idiome intouchable que décrit F. Barth (1995), mais surtout attachées au territoire posé comme terroir (le jeu métaphorique sur la frontière du même F. Barth). Le mouvement y est second par la formulation même, comme échange ou déplacement d’une position déterminée à une autre position tout aussi déterminée mais différente. A ce cloisonnement universel et admis (naturalisé), le Monde « mondialisé » impose un défi, le mouvement justement lorsqu'il est continu et généralisé au sens qu'il est saillant. C'est ce trait qui ne permet plus (ou beaucoup moins efficacement) d'envisager l'espace social comme un emboîtement, avec l'échelle pour clé et l'interspatialité comme modalité de relation. Pour désigner ce niveau d'appréhension du mouvement (sa saillance donc 3 ) nous utiliserons le mot mobilité dont la réplique est l’ancrage (prégnance de la territorialité), une sorte d'assurance qui enregistre la difficulté à se défaire du paradigme de la sédentarité. La relation bien établie du territoire et de l’identité collective est difficilement falsifiable tant la « géopolitisation » des corps collectifs a été utilisée dans leur définition même : la délimitation, et la métonymie qu’elle rend possible en assurent le lien substantiel. Il ne faut jamais négliger que même en l’absence d’institutions très formelles, habillé de l’appareil juridique idoine – l’État et tout ce qui l’accompagne –, l’exercice de la fonction politique qui est la fonction de négociation du pouvoir, désigne son champ en le délimitant. Alors le territoire est un instrument utile, à la fois dans l’ordre pratique mais aussi dans l’ordre idéologique de la justification (Retaillé, 1996). Mais qu’est-ce donc que le territoire lorsque les limites s’effacent et que certaines fonctions sociales, y compris ordinaires désormais, s’exercent par-delà les « frontières » héritées. Le monde géopolitique ne ferme plus hermétiquement l’unité sociétale : il existe du territoire en deçà et au-delà (Di Méo et al. 2004, Sassen 2009). Plusieurs pistes que nous parcourrons s’ouvrent alors. C’est d’abord la piste de la fiction, celle du « contrat social » dont la philosophie a été contestée par les utilitaristes dès sa formulation, et dont nous examinerons la base anthropo-géographique. De là nous passerons à l’examen de la nature de l’espace d’identification lorsqu’il est déjeté comme instance extérieure à la vie, soit cadre, soit support, pour revenir à l’idée de sa dimension constitutive :

les sociétés sont avec l’espace (et non pas dans, ni sur l’espace). Au passage, le contrat, nous le verrons, aura changé de sens et la fiction, on peut l’espérer, aura fait place à un problème qui trouve son énoncé : celui de l’espace mobile, formulation (trop) rapide qui veut exprimer la mobilité des références et la difficulté à poser le juste a priori. Derrière la métaphore du nomadisme contemporain qui semble toucher les hommes et leurs objets, les hommes par leurs objets, ce qui rend nomades même les plus « sédentaires », c’est cette mobilité des références et l'affaiblissement des filtres de signification qui ont perdu de leur stabilité (Z. Bauman, 1998). Dans le domaine politique qui clôt la question de l’identité, la possibilité d’une philosophie politique toujours fondée sur la souveraineté associée au territoire nous pose problème. La nature de la relation du corps collectif étendu à l’humanité, avec la terre comme

3 Saillance, concept proposé par René Thom (avec prégnance) pour typer les formes et surtout leurs relations. Les deux seront utilisés comme outils expérimentaux progressivement décrits plus bas.

176

lieu, ne fait qu’en augmenter la charge. C’est celle qui est très rapidement ramassée sous le terme de mondialisation, mais aussi la thématique du développement durable face au global change. En effet, la relation société-territoire qui devrait établir l’identité ne se formule plus de la manière que nous avons pris l’habitude de naturaliser par l’État et ses diverses circonscriptions infra et supra. Pour aller vite, la société et le territoire paraissent comme des fictions. Nombre de sociétés, si ce n’est toutes, ne tiennent que par convention (tiennent-elles tout à fait d’ailleurs ?) quand les sociétalités nouvelles produisent parfois de la dispersion et des communautarismes là où les fictions politiques comme le Peuple souverain n'assurent plus les solidarités organiques minimales. Nombre de territoires, si ce n’est tous, ne sont cohérents que par sédimentation de conventions accumulées (sont-ils bien toujours cohérents ?), les territorialités d'aujourd'hui devant manoeuvrer avec des héritages qui s'expriment dans l'actualité et avec des contraintes contemporaines comme l'allongement des distances parcourues régulièrement, la discontinuité topographique et l'éparpillement. Une hypothèse remontant en deçà de cette double convention sédentaire qui naturalise les situations, permet d’intégrer la question du pouvoir : comment faire tenir ensemble ? L’hypothèse « optimiste », qui est de l'ordre du contrat, c'est le passage du pouvoir comme exercice de la souveraineté à l'exercice de la responsabilité. Parfois, mais cela mérite encore réflexion, le concept de gouvernance est associé à ce mouvement. Comme territoire, mais aussi peuple, souveraineté qui était un concept miraculeux perd de sa capacité. Le « contrat social» comme condition de la volonté générale ne peut être qu’une fiction dont la pertinence ou l’actualité n’ont de sens que par la délimitation. La philosophie du contrat avait trouvé là une base matérielle à son institutionnalisation (par le territoire) et la possibilité d’expression de la communauté. Avec l’espace mobile qui renvoie la définition du lieu et du territoire vers la révision permanente de la fiction, le concept de responsabilité 4 semble devoir prendre le relais de la souveraineté dans l’ordre politique, sans que l’on sache bien quel est son « espace quand il dépasse celui des souverainetés désormais limitées. C’est ce qu’il nous faut examiner. C'est le sens du centre de la cible d'ADES, marqué « contrat ». Qu'est-ce que l'espace de la responsabilité ? Qu’est-ce que l’espace du contrat ? Et au passage, qu'est-ce que l'espace de la gouvernance ?

Espaces croisés Le feuilletage de l’espace des sociétés en plans analytiques a été proposé sous la forme d’un modèle synchronique : portées culturelles, puissances géopolitiques, réseaux d’échanges, mondialité (Durand, Lévy, Retaillé, 1992). En y ajoutant une intersection désignant l’espace concret qui traverse ce feuilletage de part en part, il devient possible de lui donner des allures variables selon la position d’un « curseur » par quoi nous pouvons désigner les « circonstances » ou encore l’éclairage choisi et, par voie de conséquence, la substance mouvante des lieux, autrement dit leur forme associée aux formes de l’espace. Espace de la guerre, espace de l’ordre et espace du contrat sont ces trois formes, en continuité a priori, et si un évolutionnisme discret se cache derrière cette suite, il est possible de le déjouer par le rappel de la présence des trois, ensemble, chacune pouvant à tout moment l’emporter sur les autres et faire système par saillance et non par prégnance comme lorsque les délimitations sont posées d'abord comme dans le paradigme sédentaire. Qu'est-ce à dire ? En chaque lieu (chaque unité pertinente du social durablement ou circonstanciellement identifiable) se mêlent diverses « appartenances » par le croisement de

4 Dans la recherche des conditions de possibilités de sociétés que nous appelons contrat, le concept de responsabilité en remplacement de « souveraineté » pourrait faire l'objet d'une réflexion commune à la lumière des diverses situations observées par les chercheurs d'ADES. La tension urgence/ durabilité y est tout particulièrement adaptée. Pour commencer notre réflexion voir le dossier de la revue « Esprit » de novembre 1994 avec des contributions de Jonas, Ricoeur, Leibowitz, Revault d'Allones

177

champs de références qui interfèrent. Simplifiés en champ culturel, champ géopolitique, champ économique, et avec le Monde comme horizon, la combinaison des quatre peut être variable d'un lieu à un autre, mais aussi variable pour un même lieu (ce n'est d'ailleurs plus tout à fait le même lieu alors). Dans chaque circonstance nous pouvons tenter de mesurer ce qui assure le lien d'unité, autrement dit les références partagées ou admises dans leur hiérarchie avec l'une qui formate les autres ou les oriente (saillance). Ainsi se définit un régime spatial, qui interdit de ramener tous les problèmes qui sont les nôtres au seul plan de la terre.

a. L’outil, un modèle des formes de l'espace social

a. L’outil, un modèle des formes de l'espace social Les quatre plans analytiques de l'espace des

Les quatre plans analytiques de l'espace des sociétés que nous pouvons isoler par artifice comme étant les espaces des identités culturelles, des puissances géopolitiques, de l'économie d'échange, et l'espace de la mondialité, sont en vérité mêlés le long d'un continuum que représente la diagonale du croquis précédent. Cette diagonale, avec sa pente, représente l'espace des sociétés comme une intégrale ; il n'est donc pas la somme des quatre formes analytiques. Cette intégrale change de forme selon les situations : guerre, ordre, contrat, les dites situations variant dans le temps et dans l'espace. La structure « saillante » de l'espace de la guerre (formule métaphorique), est celle du front mobile ou des confins encore, où se manifestent le plus les conflits d'usage et d'appropriation : ce sont des problèmes de délimitation qui tiennent à la « mésentente », à l'absence de références communes etc. Sa stabilisation par contrat de type « pacte » conduit à un équilibre des forces dont le territoire de l'Etat et des Etats est emblématique : ce qui permet de parler d'espace de l'ordre. La frontière associée à la souveraineté et au Droit devient la pièce maîtresse de la stabilité des objets. Nous sommes, soit dit en passant, attachés principalement à cet espace de représentations. Mais sans postuler que les échanges économiques aient été les uniques moteurs de son dépassement, force est de donner place à une autre forme d'espace des sociétés, fondée sur les flux plus que sur les stocks, et comprenant les flux d'informations, y compris l'information à portée « idéologique » (soft power selon J. Nye, 1990) qui peut faire retour à la première case de l'identité culturelle avec ses propres caractéristiques discutées plus haut. La limite dominante change encore de forme :

178

elle devient l'horizon. Ce n'est pas le lieu de développer ces considérations, mais notons qu'il

y a à voir entre les formes de l'espace et les formes de la limite et qu'il y a donc à voir entre ces deux-là et la forme que peut prendre le « contrat ». Le travail sur la limite qui doit traverser les trois pôles de recherche permettra d’observer au moins comment fonctionne la combinaison lorsque avec le mouvement dominant, le contrôle du mouvement donc la définition d’une forme dominante de la limite entraîne l’ensemble du système d’identification.

b. Trois formes pour l’espace Comment ces formes de l’espace et de la limite peuvent-elles être saisies sinon par les manifestations de l’inter spatialité que Jacques Lévy (2003) examine comme « interface, emboîtement, cospatialité ». L’interface est la frontière, non forcément géopolitique, la rencontre entre deux systèmes socio-spatiaux soit le long d’une ligne (la frontière s.s.) soit en des lieux (les synapses). L’emboîtement renvoie à la variation d’échelle et à l’inclusion. La cospatialité désigne, pour finir, le partage d’un espace de même forme et de même substance. Dans la forme guerre de cet espace, la relation économique est réduite à la prédation et la

relation politique confinée à la violence ; dans la forme ordre, la relation politique relève de la loi et l’échange économique d’une abstraction qui peut être aussi bien le marché que le plan (des lois sous une autre forme) ; dans la forme légitime, l’équité ou la justice règlent le tout par-delà les contingences héritées et postulent le contrat. Quelle est alors la forme spatiale de la mondialité par contrat ? Là est la question, de la Cité au Monde en passant par l’État, puisqu’à l’idée de contrat social est liée celle de souveraineté mise à mal par la mobilité. Dans le processus amenant le Monde à l’unité signifiante, l’espace légitime (J. Lévy, 1994) ne peut être que l’espace de la cospatialité. Mais cela pourrait conduire à l'hypothèse difficilement tenable de la « fin de la géographie ». En effet, il subsiste, inclus, des espaces de formes et de substances différentes : des États, par exemple, plus ou moins associés pour des motifs variés, des cultures qui passent à travers les frontières d’États, tout comme les hommes et les produits, le tout se rencontrant en des lieux de croisement qui ne sont ni tout à fait ceux de l’espace géopolitique, ni ceux de l’économie pure, ni ceux de l’exclusivité culturelle (Di Méo, 1998). Un exercice premier devrait donc consister à pointer tout lieu de nos travaux pour en ressortir ce qui le constitue selon les quatre plans et ainsi observer dans quelles formes d’espace et par quelle conjonction il se trouve défini. Le principal est de trouver le

« déclencheur de système ». C’est là que se jouent les controverses qui, par leur solution,

donnent la couleur du lieu. Mais avec cette proposition, l'usage des fictions est toujours nécessaire à la mise en ordre donc à la production de connaissances si possible opératoires. C'est la limite du paradigme de l'interspatialité, même déclinée en trois options de l'interface, de l'emboîtement et de la cospatialité. Il y faut toujours la base du fixe. Comment introduire la mobilité dans le problème et comment envisager d'autres réglages du social avec l'espace, qu'il s'agisse de

l'identification des identités légitimes et, à l'amont, de l'évaluation qui en montre les contours avec la question de l'appropriation, même par délégation et pour une durée limitée (contrat) de lieux liés les uns aux autres. Comment faire entrer l'incertitude et même l'éphémérité dans un dispositif qui est tout entier fondé sur le mythe de l'ancrage des identités ? A ce titre, le passage de la ville à l'urbain est assez exemplaire, tout comme la définition d'un patrimoine rendant présent le passé ou la nature comme succédané à la mémoire holistique ou au

« contrat naturel ». Les objets d'ADES posent bien la question du « contrat » qui passe par la

production normative et la délimitation de biens communs. Peut-on risquer que ces productions et délimitations sont des manières de capter le « mouvement », de le discipliner, de le réguler comme condition de possibilité des sociétés ? Le travail sur le corps, le rassemblement de ses images, les normes qui encadrent sa « santé » et les pratiques sociales droites ou déviantes devraient nous en apprendre plus sur les arrangements « passe muraille »

179

et la manière dont, aux marges des normes, il se produit du nouveau qui peut prendre place parmi les normes par capture. Mobilité des références disons-nous !

Les fictions de l’espace En prenant le problème par cette question, on entrevoit la nécessité de lever l’hypothèque géographique : il n’est pas d’espace anthropologique qui s’étale dans une forme homogène du dedans au dehors, ce qui ne serait que fiction de géomètre. Il n’est pas non plus d’espace anthropologique qui soit prédéterminé par la nature terrestre du fait que les hommes sont capables de mobilité et de projet de mobilité. Or, il faut à l’espace du contrat la possibilité de se déployer, d’abord dans des territoires limités qui relèvent de l’ajustement du « contrat social », jusqu’à toucher l’ensemble de la société humaine en tant que corps collectif si l’on veut atteindre l’espace de la mondialité. Un supposé état de nature servant de référence à la fiction du contrat social, nous nous trouvons renvoyés vers la base purement terrestre, y compris en cherchant la nature de l’espace-Monde, ce qui est insuffisant du fait de la variété même des cultures de la nature, sans compter celle des « projets » qui la concerne. Il faut alors franchir un cran supplémentaire pour approcher la réalité d’une unité sans homogénéité, qu'il s'agisse des circonscriptions limitées ou du vaste monde : d’une part admettre encore la nature anthropologique de l’espace qui nous inquiète ; d’autre part saisir le franchissement par le haut de l’obstacle des distances (et pas seulement par diffusion- expansion) en produisant une théorie de l’espace dans les limites contraignantes de la mondialité comme terminus ad quem. C’est l’hypothèse de l’espace mobile libérée de l’idée de centre (Retaillé, 2000).

a. L’espace du « contrat social » (rappel) C’est au dernier chapitre du premier livre du « Contrat social », significativement titré :

« Du domaine réel », que Rousseau aborde la base géographique de la communauté liée : la propriété qui est le droit du premier occupant dans les limites de sa capacité de travail et de culture. Il s’agit bien de terres agricoles, et le passage au corps collectif, politique, fait de l’État un territoire en forme de terroir. La distance, la diversité des climats nuisent, cependant, à l’unité du corps collectif : il faut donc trouver le point d’équilibre entre l’extension de la puissance et la dispersion qui pourrait conduire à la sédition. Le corps politique se mesure donc de deux manières : par l’étendue du territoire et par le nombre du peuple en tenant compte de la grande variété des conditions qui poussent à l’étalement ou au resserrement. Rousseau précise au passage que les conditions de l’équilibre sont rarement constituées, même en Europe, sauf en Corse, et encore (!) : il faudrait que « les rapports naturels et les lois tombent de concert sur les mêmes points ». Le début du Livre Deux conforte une conception du territoire ancré dans la nature terrestre, et socialisé par le Peuple (corps politique), dont l’État est l’expression passive et le souverain l’expression active. Entre les deux, il y a le gouvernement et « la liberté n’étant le fruit de tous les climats », il n’en existe pas de forme universelle possible du fait, d’une part, de la diversité des rendements et, d’autre part, de la distance au producteur d’excédent nécessaire à l’existence de l’État : la démocratie ne conviendrait alors qu’aux États petits et pauvres. La richesse de la terre et la distance : nous trouvons là deux lignes géographiques explicatives de la société dans ses limites ; ce que l’on appelle aujourd’hui démographie en est la seule mesure puisque les qualités morales ne peuvent y être soumises (Rousseau, 1762). Tout cela fait que le « contrat social » est, d’une part, déterminé par la nature de l’acte qui n’est pas « historique » mais exprime les conditions de possibilité de la volonté générale et, d’autre part, délimité par un nombre optimum qui tient de l’équilibre entre démographie et territoire. C’est là que se cache la racine anthropologique implicite. Et c’est par là que Marshall Sahlins a pu trouver, chez Hobbes, une définition du contrat social proche du don, de

180

la même manière que M. Mauss l’avait fait, en partant, semble-t-il, du Rousseau de « l’origine de l’inégalité » (Sahlins, 1976 ; Hobbes, 1651 ; Mauss, 1923 ; Rousseau, 1755). Elle donne à l’État et singulièrement à l’Etat Providence, et à la fonction politique de manière plus générale, une place structurale première dans le contrat qui n’est pas vu comme évolution du « contrat » privé et limité, mais bien constitutif de la société et sans cesse actualisé comme par un vaste « potlatch ». Le placement de l’individu par-delà les simples associations civiles se fait dans un système de « prestations totales ». Mieux même, on peut dire que ce que les libéraux appellent la « société civile » ne peut avoir d’existence qu’à la condition de l’État, donc du dépassement de l’état de guerre et du passage à l’ordre selon notre formulation. C’est l’arrachement à l’état de nature qui le permet, l’entrée d’emblée dans le « contrat social » qui est la condition de stabilité des contrats privés. Ce passage-là est un « don » passé ou présent qui n’assure pas la pérennité de l’échange dans le futur. Il y faut le contrat en plus. Et c’est là que les deux se séparent : le don fait signe vers la fondation alors que le contrat fait signe vers la durée et, au-delà, vers la pérennité par la convention qui encadre une morale installée, une « culture ». C’est cette morale qui rend possible la « prestation totale » bien que dissymétrique par le souverain qui peut seul réclamer le sacrifice plaçant tous les « contractants » à égalité. Cette égalité sous le souverain fait de l’espace du contrat social un espace topographique, continu, égal à lui-même en tout point (la départementalisation française de la Constituante), limité par la frontière qui est celle de la convention. Dans l’espace du politique, la convention fixe les lieux, donnant un statut juridique aux hommes par le sol. Cette limite a poussé Kant à une autre forme de dépassement de l’état de nature. S’il est bien réalisé à l’intérieur de l’État, il ne l’est pas entre États ni pour les hommes en déplacement. Le projet de paix perpétuelle ressemble à une extension de la convention par-delà les frontières sans passer pour autant par le contrat comme don total (Kant, 1795). L’absence de la base anthropologique pose alors problème dans la configuration dite de mondialisation, ce que certains tentent de reconstruire par des formules du type « contrat naturel » en prenant la limite écologique globale comme frontière d’exercice de la liberté et de la volonté humaines (Serres, 1990). À cela près que l’espace global n’a pas la même forme que l’espace topographique limité de l’État territorialisé sous la forme d’un terroir : il n’est pas politiquement fermé et se présente plutôt sous la forme d’un « rhizome », un réseau non hiérarchisé (Deleuze et Guattari, 1980). Serait-ce la structure de l’espace mobile ?

b. L’espace mobile Avant d’aborder la proposition théorique de l’espace mobile, une mise au point est nécessaire. À mondialisation, déjà trop usé, nous préférerons mondialité qui n’est pas exactement un état mais une qualité de grandeur variable, en complément d’humanité, pour exprimer la clôture à la fois morale et pratique sur le Monde devenu unité significative malgré l’absence de fermeture politique. Espace mobile est ensuite préféré à espace nomade qui est métaphorique et relève désormais du concept commercial plus que du concept scientifique. Enfin, l’anthropologie du mouvement ne peut être enfermée dans une boîte noire pour ne laisser voir que les seules apparences, en particulier le mouvement physique ou matériel dont traite habituellement la géographie, sous trois formes : le transport, la circulation, la communication. Il existe, en effet, d’autres formes de mouvements. Comme il existe du mouvement social ou du mouvement politique, c’est-à-dire des mutations dans les positions individuelles ou collectives, il existe aussi du mouvement de l’espace lui-même, distinct de la mobilité des objets et des hommes dans ou sur l’espace. Ce mouvement de l’espace n'est « visible » qu'à la condition d’une transformation de l’espace des représentations. En décrivant la planète nomade, l’habitude a été prise d’insister sur la mobilité amplifiée des hommes et de leurs produits (Knafou, 1998). Même des objets d’abord fixes

181

deviennent des « mobiles », permettant de déplacer le bureau comme la maison et quelques autres choses, malmenant le lien anthropologique établi avec la terre et le terroir. La mobilité généralisée semble mettre en cause la base la plus sûre de l’identité, la terre partagée comme propriété commune sur quoi la volonté générale est exprimée par le souverain en faisant signe vers la patrie. Toute l’idéologie du contrat fondée sur une représentation sédentaire et même paysanne de l’espace géographique, est bouleversée par la mondialisation, jusqu’à la présenter comme une crise : fin de l’État, fin du territoire, crise des institutions subverties par les réseaux de tous ordres, y compris mafieux. Ce tableau catastrophiste est connu, à quoi répond la doctrine mondialiste de l’efficacité et de la convergence finale par les bienfaits du marché « global ». Mais, de la mobilité, on n’a pas retenu la base anthropologique, ni les représentations de l’espace qui s’y produisent. Tout est ramené à l’espace sédentaire, fixe dans ses qualités localisées, qui est tout au plus abstrait comme surface de transport. Une théorie de l’espace mobile est cependant possible, dérivée de l’expérience nomade (Retaillé, 1993). L’espace des nomades est un espace mobile dont les lieux sont déplacés de site en site. Qu’est-ce que le lieu dans l’espace mobile : un croisement qui permet de tisser, même provisoirement, un lien social suffisant pour se trouver toujours comme chez soi, avec des variations de statut parfois, les nomades ne se déplaçant pas en blocs tels campements, clans, tribus, définitivement constitués. La recomposition est permanente et cela fait aussi le mouvement. Si la société est nomade, c’est collectivement par la capacité qu’elle a d’exploiter à distance et par recomposition interne permanente, des sites éloignés les uns des autres et dont les qualités sont différentes. Ainsi les nomades maîtrisent-ils l’espace et la distance par le temps. Le lieu d’identité se trouve décomposé en sites provisoires. Dit autrement, le nomadisme a la même fonction spatiale que l’État pour lequel le territoire est un lieu. Cela peut annoncer les « territoires » en réseaux. Mais il faut prendre la mesure de cette capacité :

elle tient à la « sédentarité » des dépendants ou des clients, les perdants. Le nomadisme, en effet, qui suppose de pouvoir être chez soi partout, est un espace de la guerre d’une certaine façon, un espace de contrôle du mouvement par les seuls « maîtres » de la distance. L’espace « mobile » que nous tirons par analogie de l’espace nomade porterait-il la guerre faute de fermeture par « contrat », faisant retour, en boucle, aux espaces de l’indifférence des cultures dans le modèle proposé ? Les concepts du nomadisme nous sont encore utiles devant cette question. Le pouvoir par les hommes plutôt que le pouvoir par le territoire y règle les équilibres. Cela nous renvoie au contrat civil direct et non plus à la fiction du contrat social installé dans la commensalité. L’association souple et provisoire permet la sauvegarde de chacun dans toutes les circonstances, y compris dans la nécessité de bouger ou même de s’enfuir. Cette configuration oblige à préserver toutes les possibilités pour un futur qu’on ne connaît pas et qui ne peut être projeté (ce qui nous renvoie à la généralité de l'incertitude comme elle se formule aujourd'hui). A la dimension du Monde, cela induit de penser la durabilité. L’espace de la guerre que nous entrevoyions comme conséquence de la mobilité pourrait ne pas être de la forme prédatrice. Il s’agit même d’une autre forme de l’ordre que celle des simples rapports de force : l'ordre fondé sur la responsabilité. Les ennemis et les concurrents sont condamnés à respecter ensemble un vivier de ressources, y compris humaines, ce qui empêche la destruction totale. Plutôt que de guerre, il s’agit donc de concurrence et d'arbitrage internes. On peut, dès lors, l’opposer à la manière ultra-libérale de traiter le travail, qui ne prend pas la précaution de pouvoir retrouver partout et toujours une base humaine à la mobilité, ou, du moins, laisse aux institutions du monde d’hier le soin d’assurer la sécurité. En d’autres mots, les Etats, ceux qui le peuvent ou le veulent, sont « condamnés » à maintenir en état des infrastructures, des populations, des richesses et des savoirs que le capital, mobile, doit pouvoir exploiter à sa convenance ou selon ses calculs d’utilité (toutes choses qui sont réapparues dans le système de l’économie mondiale depuis 2007). Avec le contrat recherché dans les conditions de mobilité de l’espace, se pose donc la

182

question de la durée. Cela fait remonter les constats de controverses ou de conflits jusqu'à l'observation des ententes ou mésententes qui pointent le partage des savoirs, des normes et des valeurs. Le premier partage concerne d'ailleurs les valeurs anthropologiques investies dans la terre (l'ancrage) ou dans le mouvement (la mobilité). Si l'espace mobile saillant est articulé autour de noeuds ou de signaux qui le captent, les réactions en retour sont assez fréquemment de l'ordre de la réinscription, y compris provisoire, dans le « territoire ». Mais ce n'est pas là une fatale contradiction puisque la mobilité saillante se conforte d'autant plus

qu'elle se remplit de la forme prégnante de la territorialité. Le territoire n'a simplement plus l'immuabilité qu'on pouvait lui prêter en l'attachant à des limites naturelles et culturelles naturalisées. La question de la durée n'en reste pas moins posée, même si la territorialité remplit la mobilité première et organisatrice. Pour que la mobilité perdure, il lui faut toujours des points de saillance. Alors, le contrat naturel et le développement durable peuvent former ensemble une proposition légitime de ce point de vue, comme la prégnance qui donne un contenu à l'habitat de l'humanité et au cadre normatif issu d'une évaluation commune (générale ?) des situations. Mais l’expression et l’idée de « contrat naturel » suppose encore une hétéronomie qui n’est pas sans poser problème tout comme la logique du marché au demeurant. En effet, contrat naturel et développement durable postulent une égalité des positions (fiction également présente dans la définition du marché idéal) qui n’est pas réalisée dans l’espace mobile, pas plus que dans l'espace des ancrages (chacun chez soi avec sa formulation du juste) et que l'usage encore vague du concept de responsabilité souligne. Raison de plus pour étoffer ce concept par nos travaux. L’établissement de la fiction du territoire de la responsabilité est en effet rendu difficile par le mouvement des positions qui nous oblige à distinguer les formes du resserrement et les formes de l’étalement. Le territoire « global » n’est pas la somme mais l’intégrale des territoires. Or, dans le « contrat », seule la volonté générale, une intégrale elle aussi, peut s’imposer à l’inégalité du « domaine réel », et prendre en compte l’unité sans l’homogénéité. Or, de fait, le resserrement

(diminution des distances, croissance des densités, diminution des terres disposnibles

se réaliser de deux manières, comme rassemblement (intégrale) ou comme concentration (somme), le premier libre, le second contraint. L’étalement se produit également soit sous la forme libre de l’évasion (il est une intégrale), soit sous la forme contrainte de la dispersion (il est l'inverse de la somme). L’espace mobile est celui du rassemblement et de l’évasion qui sont les deux faces de la même liberté et du choix, alors que l’espace fixe, malgré le mouvement résiduel, est l’espace double de la concentration et de la dispersion : en fait l’espace de la soumission (Ritchot et Desmarais, 2000). La définition de la responsabilité à partir de biens communs et de savoirs partagés ne peut donc s’établir d’une seule manière selon les cas et la généralité très englobante du contrat naturel ou du développement durable paraît trop large. Elle est fondée sur un espace terrestre de trop vaste dimension que ne résout pas l’apposition du local et du global par quoi la singularité des situations se trouve laminée. Ou bien elle ouvre à une forme de totalitarisme qui consiste à faire le bonheur (général) des hommes. La question éthique est grande ouverte. De qui et à qui parlons-nous quand il s'agit d'établir la délimitation (donc la définition) de biens communs et de savoirs partagés. Les inégalités de position rendent difficile la prescription de durabilité ou la nécessité du contrat naturel. Et l’urgence dans laquelle elle semble devoir s’établir, place la contribution scientifique dans l’inconfort de défendre des corps doctrinaux avant même que de s’assurer de leur théorisation ou en bricolant de nouveaux énoncés à partir d’axiomatiques mal adaptées. C’est le cas avec l’usage d’une mesure « sédentaire » de faits « mobiles » qui empêche de reconnaître les positions occupées par ceux dont on entend contrôler le mouvement et les activités. C’est le sens de l’avertissement lancé par I. Stengers (2007) de devoir reprendre les énoncés mêmes et de faire entrer les sciences en politique (cosmopolitique). Les polarisations

) peut

183

différentielles (rassemblement ou concentration), les étalements sous forme d’évasion ou de dispersion, obligent à reconsidérer le sens de l’échelle dans l’évaluation des situations d’urgence ou dans le dessein de durabilité : le couple local-global doit être lui-même expertisé. Selon le degré de liberté, sa signification peut s’inverser. C’est une bonne raison de le considérer comme un slogan passe-partout dont il est nécessaire d’éviter l’usage trop commode.

c. L’espace du nouveau contrat ou la fiction nécessaire de l’espace mondialisé mobile Entre le « contrat social » et le contrat privé, il existe une différence de nature qui touche à la base anthropologique des sociétés, à leur temps et à leur espace. La mondialisation semble appuyée sur la victoire du contrat privé, mais la mondialité fait surgir une autre forme de solidarité qui est plus qu’un changement d’échelle : le passage de l’espace fixe et délimité de la souveraineté à l’espace mobile et intégral de la responsabilité. Par la simple globalisation, le changement d’échelle devait aboutir à une uniformisation par convergence vers la fin de l’histoire. C’est autre chose qui se produit : une unification sans homogénéité, l’entretien voire l’augmentation des différences y augmentant les possibilités d’inventer et d’agir. Il faudrait ajouter une représentation de l’espace adaptée au nouveau contrat, qui comprend de l’équité à la mode de Rawls (1971, 1987), de l’agir communicationnel et du

postnational à la mode d’Habermas (1987, 1998

référence. Henri Lefebvre nous avait demandé de bien distinguer représentation de l’espace et espace des représentations (Lefebvre, 1974). La représentation de l’espace est affaire d’autorité dans l’établissement des faits ; l’espace des représentations est affaire de négociation. Les controverses qui en résultent sont à la source même de la mobilité et l’affirment comme une valeur anthropologique majeure. La controverse et la négociation portent l’humanité par opposition à la force simple. La conception de la limite s’en trouve bouleversée et par là toute notre « géographie ». Dans l’espace de la guerre, la limite est portée aux confins, qui sont des limites à un seul bord vers l’intérieur (l’identité essentialiste) mais ouverts vers l’extérieur : le « contrat » n’est que conquête et « l’esclavage » son motif social. Dans l’espace de l’ordre, la limite a deux bords : on l’appelle frontière et la fiction du « contrat social » appuyée sur la propriété, le passage de la possession à l’acte civil de propriété, engageant l’égalité de principe dans la propriété générale du « territoire » par le souverain. Avec l’espace mobile, espace du nouveau contrat, la limite prend une troisième forme : l’horizon, une limite sans bord, ni vers l’extérieur ni vers l’intérieur. C’est l’ouverture dans toutes les directions avec la révision permanente que rendent possibles ou nécessaires les trajets multipliés. À ce Monde-là, il manque apparemment la fermeture politique qui l’éléverait à la ressemblance de l’État sans qu’on sache dire s’il doit s’agir d’un Empire-monde ou d’une cosmopolitique. Mais du point du vue du contrat, il nécessite une fiction de même type que celle de la base territoriale de l’État : l’espace mondialisé comme unité anthropologique et pas seulement comme marché (contrat civil). La commodité serait d’en faire la Terre et de contourner ainsi la difficulté éthique et politique en la dissolvant dans la contrainte de survie « animale » et dans le calcul de la « sélection » par adaptation différenciée. Une exigence serait autrement de hausser la question de l’humanité au-dessus de la vie biologique en commun des êtres conscients. Ainsi comme suite logique, le nouveau contrat doit-il dépasser le caractère national et territorial de l’État universel, sortir du paradigme de la sédentarité ancrée et limitée, atteindre la responsabilité dans la mobilité. Est-ce bien le cas ? Disposons-nous, surtout, des moyens de répondre à cette question ?

et donc de la mobilité de l’espace de

)

184

Rappelons que, depuis les années 1960, les géographes (Nystuen 1963, Getis & Boots 1978) reconnaissent usuellement que les caractères géographiques recherchés dans l’analyse territoriale se résument à trois fondamentaux : la localisation, la répartition et l’étendue, rendus par trois éléments de structure qui sont à la base de toute cartographie : le point-lieu, la ligne-route et la surface-territoire. L’explication géographique tient, quant à elle, dans les trois processus de polarisation autour des lieux (localisation), d’organisation par des flux plus ou moins intenses (répartition) et de délimitation des surfaces ainsi contrôlées (étendue).

Caractères

Processus

Eléments

Localisation

Polarisation

Point-lieu

Répartition

Organisation

Ligne-route

Etendue

Délimitation

Surface-territoire

Mais la synchronie spatiale ne peut être que méthodologique. Elle masque la réalité phénoménologique qui est mobile voire désordonnée par des jeux de temporalités différenciées. Ainsi l’explication spatialiste est-elle soumise à un artifice qui nie une part essentielle de la réalité comme elle est vécue et qui conditionne les choix ou les arbitrages d’hommes qui ne sont pas que des mécaniques de statuts ou de comportements : derrière le temps il y a le mouvement. L'état de mouvement que nous nommons « mobilité » ne peut être réellement saisi que dans une inversion paradigmatique qui fait découler la localisation du mouvement et non le mouvement des localisations. Ainsi les « faits» ne sont-ils pas des substances mais des circonstances. Cette inversion oblige à une transformation radicale de l’axiomatique géographique usuellement admise dans le cadre des analyses territoriales. Une autre est nécessaire, qui repose sur les éléments présentés ci-dessous. Il s'agit bien d'une transformation de l'espace des représentations (D. Retaillé, 2009, en cours).

Mouvement

Limite

Forme

Etalement

Confins

Frontier

Resserrement

Seuil

Portée

Echange

Horizon

Lieu

Par cette nouvelle axiomatique, les caractères du mouvement sont observés en premier lieu : s’agit-il d’un étalement, d’un resserrement ou d’un échange ? Selon le cas, la forme spatiale dessinée est un front (frontier), une portée, ou un lieu, au sens strict de la distance annulée. Les caractères du mouvement et les formes spatiales sont alors fonction des formes de la limite qui s’impose au mouvement : des confins (une limite avec un seul bord, à l’intérieur), un seuil (une limite avec deux bords, à l’intérieur et à l’extérieur), ou un horizon (une limite sans bord). La question cosmopolitique prend du coup une tout autre formulation que celle qui a été galvaudée à l’époque du nationalisme méthodologique florissant (Beck, 2006). Soulevée par

185

Kant dans « Vers la paix perpétuelle » (1795), elle a été reprise principalement par Habermas (1999) en tentant d'appréhender l'évolution politique provoquée par la mondialisation et surtout l'affaiblissement des schémas géopolitiques dans le traitement des questions communes, cela vers la nécessité d'une « politique intérieure à l'échelle de la planète », extension de l'Etat social (providence). Jean Viard (2004), décrit lui aussi la rupture profonde qui s'est produite en 1989 et rend difficile à la fois l'interprétation du mouvement du monde et l'action sur ce mouvement. En laissant de côté la parenthèse du cosmopolitisme à connotation négative qui a sévi pendant le temps des « patries » triomphantes, tous les auteurs qui se sont penchés sur la question cosmopolitique ont dû placer l'individu au centre de leur analyse, l'individu-monde comme dit J. Viard, avant de reconstruire un tableau du monde. Si Kant entrevoyait un système d'accords entre les Etats permettant la sécurité de tous les individus où qu'ils soient (et surtout à l'étranger), la cosmopolitique contemporaine fondée sur l'individu comme acteur démultiplié, vise plutôt le jeu de la responsabilité que celui des souverainetés avec la contrainte de traiter des territorialités inachevées (ne prenant pas la forme de territoires au sens strict). Cela se discute évidemment (Les Temps modernes, 2000). Mais c'est ainsi que s'ouvre le problème du « contrat » quand le «kosmos » déborde la seule sphère du social pour englober aussi les « non-humains » (Lolive et Soubeyran, 2007). Cet ouvrage rassemblé par Lolive et Soubeyrand, est comme une suite donnée aux propositions d'Isabelle Stengers depuis son premier « Cosmopolitique » en 1997, et semble baliser ce qui retient notre attention 5 . Notre programme collectif convoque les mêmes objets :

l'individu et le monde par la ville et la nature et par les savoirs établis en transaction. Mais à côté des constats et d'éventuelles prescriptions, à côté de l’incertitude, nous cherchons autre chose : identifier les situations (qui font société) par lesquelles s'établit le rapport des individus au monde, par quels échanges et selon quelles stratégies, à la fois pratiques et intellectuelles, et cela dans des contextes extrêmement variés (surtout « culturellement »). Ainsi le « développement durable » pourrait-il perdre son allure de slogan ou d’incantation à travers des situations dont nous n’aurons plus l’illusion de croire qu’elles sont elles-mêmes paradigmatiques. C’est l’intérêt de notre dispositif conique du double paradigme urgence/durabilité ; ancrage/mouvement adossé à une proposition théorique permettant de travailler les problèmes avec des outils adaptés et non pas ceux qui conduisent au tableau de l'immanquable « crise » sans plus. Si la mondialité s’impose par la mobilité de l’espace qui, tout fini qu’il soit, ne peut être borné du fait du mouvement, l’humanité ne peut rester une idée et devient concept pratique et problématique. C’est pourquoi habiter convient mieux que vivre pour décrire la manière d’être au monde des hommes, ce qui efface la contrainte de besoin vital ou de socialisation naturelle, comme l’oxymore de la « nature humaine » le suggère. La mise en forme de l’expérience humaine est une mise en sens beaucoup plus crûment éclairée par l’espace mobile que l’ancrage dans une nature figée et dans l’éternel retour des rythmes du terroir. Avec l’espace mobile, cette nouvelle libération de la nature s’impose comme norme (la mondialité) mais ne peut se limiter à un modèle. D'autant que toute l'hypothèse contractualiste reposant sur le couple contrat / responsabilité doit être confrontée à son inverse : communauté / solidarité. L'humanité est-elle une société en devenir ou une communauté de fait. Comment dans cette communauté, s'il s'agit de cela, la solidarité se manifeste-t-elle ? Ne serait-ce pas par le détour contractuel, au moins dans un premier temps ? Et si l'humanité est une société, comment la responsabilité peut-elle s'imposer comme mode de gouvernement des actes de chacun ? Ne serait-ce pas par le détour du sentiment de solidarité ? Les propositions

5 Dans sa contribution I. Stengers rappelle qu’elle avait fait de « cosmopolitique » un néologisme ne renvoyant en rien à Kant mais voulant désigner l’extension de la sphère du politique à l’incertitude du monde par la science.

186

théoriques attendent encore leurs doctrines. Ni l’universalisme ni le relativisme ne conviennent. Que faire ?

Conclusion

Ces réflexions portées sur l'espace du contrat devraient permettre d'engager et d'orienter les problématiques des trois pôles adossés ensemble aux deux paradigmes de l'urgence et de la durabilité d'une part, de l'ancrage et de la mobilité d'autre part, en faisant place à ces deux options sociétale et communautaire. Si la forme saillante de l'espace du contrat (de caractère mobile) domine, l'espace social se voit imposer de nouvelles formes de contraintes structurelles. Nous noterons en particulier l'inversion de hiérarchie dans les valeurs de l'ancrage à la mobilité, qui n'est pas sans provoquer un retour par affirmation des valeurs de l'ancrage avec le cortège des appels à l'identité. Cela soulève un certain nombre de problèmes (voir plus haut, territoire, identité, culture). Par surcroît, et cela intéresse plus directement le paradigme urgence/durabilité, les cadres de décision légitime étant transformés par le passage, au moins partiel, à la responsabilité (vs. la souveraineté), engagent une transformation des voies et des formes du jugement concernant l'appréciation du « juste ». C’est la question de la « gouvernance » qui relève encore du slogan ou du principe d'action plus que du concept, à l'instar de « développement durable » dont les chercheurs d'ADES ont déjà exploré les contenus 6 . Mais la question se pose toujours de savoir ce que c'est que l'espace de la gouvernance et dans quel cadre s'établissent les valeurs et les normes servant à évaluer l'action, les priorités et les objectifs, voire les finalités du « développement durable ». La mutation qui s'opère globalement provoque des situations de déséquilibre qui rendent urgents des ajustements capables de maintenir la cohésion (sociale, humaine) tout le long de l'échelle. C'est là que les conflits d'usage, voire plus, surgissent, nous l'avons noté déjà ; un conflit que nous pouvons résumer en reprenant les éléments d'évaluation fournis par le premier paradigme, comme une tension entre l'habitant et le passant. La souveraineté appliquée au territoire contribuait à une simplification en même temps qu'à un cloisonnement du Monde et justifiait des évaluations de situations dûment circonscrites. L'évaluation du juste ne pouvait prendre que la double dimension du « vrai » au sens d'authentique et du « réaliste » au sens du calcul face à l'altérité ou la concurrence, donnant crédit au vrai 7 . Ce modèle de base qui a l’Etat pour paradigme, oriente la définition même de toute société : une population, occupant un territoire dont les ressources sont exploitées collectivement même dans des conditions d’inégalités des individus, selon des règles qui trouvent leur validation et leur légitimité dans un système normatif sur lequel s’appuie l’exercice de la fonction politique. Ce n'est plus si vrai après les remarques de Beck (2006) et Sassen (2009). Ce qui importe, à ce moment, c’est la base économique de la société. Elle importe dans la définition des biens communs qui constituent la ressource collective avec comme fin la durabilité de la société elle-même, c’est-à-dire les conditions de sa reproduction. L’économie en est l’objet, par ce mot qui porte les divers sens de la chose et du discours sur la chose. Et l'extension de la maison au collectif de la cité jusqu’à la nation, maintient cette idée d’une gestion économe qui vise la durée avant même la croissance de la puissance. Une soupape, pendant longtemps, assura la sécurité de cet assemblage : l’expansion ou le déplacement, ou

6 Un ouvrage regroupant les travaux d'ADES sur le problème est en préparation.

7 Avec la souveraineté, les collectifs humains disposant d'une expression politique (ce que sont devenues les nations pour aller vite) sont « sociétés » vus de l'intérieur mais communautés, vus de l'extérieur. Cette propriété mixte qui peut être répliquée à toutes les échelles d'identification est à la base de ce que l'on appelle « ethnicité » pour ne pas rester enfermé dans les catégories ethniques figées. ADES y a consacré un séminaire pluriannuel

187

encore la fuite. Il lui fallait de la réserve d’espace, ce qui a été possible jusqu’au milieu du siècle dernier. Mais dans le monde plein et quadrillé (il n’est pas plein au sens où la densité maximale serait atteinte partout mais au sens où il est entièrement quadrillé), cette soupape n’existe plus et la durabilité a pris un autre sens par l’émergence d’une autre référence : la terre entière, globale et non plus le territoire limité, potentiellement extensible. Dans cette nouvelle situation, la mobilité paraît comme une nouvelle soupape. Elle engage une mutation dans la définition même des sociétés, associée à l’idée de responsabilité « globale », la responsabilité limitée au territoire étant dépassée et ses modes d’arbitrage devenus insuffisants. Comment définir des « biens communs » quand ils sont encore légitimement délimités dans des cadres de proximité alors que les savoirs partagés, ou du moins ceux qui s’imposent de plus en plus, désignent le cadre ultime ? Les travaux d'ADES devraient contribuer à l'éclaircir, mettant en évidence des luttes de domination qui voient s’affronter des systèmes de faits et des systèmes de valeurs. Ne pourrait-on dire que les traits de « civilisation » s’échangent plus facilement que les traits de culture ? Et que, paradoxalement, malgré leur matérialité, les biens communs relèvent plutôt de celle-ci, alors que, malgré leur idéalité, les savoirs partagés relèvent plutôt de celle-là ? La recherche d’ADES qui met en œuvre des situations marquées par l’altérité des « ailleurs », parfois radicale, autorise d’avancer par comparaisons situées. La variété des contextes oblige à l’affinement des concepts permettant la saisie des faits. Une manière d’assurer leur validité en valeur.

Bibliographie

Andrieu, J.-Y. (dir.) (1992). Patrimoine et société, Presses Universitaires de Rennes. En particulier la contribution de François Hartog sur « Les temps du patrimoine ». Badiou, A. (2003). L'éthique, Paris, Nous, Editeur. Barth, F. (1995). « Les groupes ethniques et leurs frontières ». In Ph. Poutignat et J. Steiff-Fenart, Théories de l'ethnicité, PUF. Bauman, Z. (1998). Le coût humain de la mondialisation, Hachette. Bayart. J.-F. (1996). L'illusion identitaire, Fayard. Beck U. (2006). Qu'est-ce que le cosmopolitisme ? Berque, A. (1999). Écoumène, introduction à l’étude des milieux humains. Paris, Belin. Chastel, A. (1986). « La notion de patrimoine », in P. Nora, Les lieux de mémoire, la Nation, vol. 2, Gallimard. Choay, F. (1992). L'allégorie du patrimoine, Le Seuil. Clero, J.-P. et al. (2004). L'idée de contrat social, genèse et crise d'un modèle philosophique, Ellipses. Deleuze G. et Guattari F. (1980). Mille plateaux, Paris, Editions de Minuit.

Detienne, M. (dir.) (1990). Tracés de fondation, Peeters. Voir en particulier le texte de Michel Cartry et Danouta Liberski, « Fondation sans fondateur ». Descola, Ph. (2006). Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard. Desmarais, G. et Ritchot, G. (2000). Géographie structurale , Paris, L’Harmattan.

Di

Méo, G. (1998). Géographie sociale et territoire , Nathan.

Di

Méo, G. (dir.) (2004). Composantes spatiales, formes et processus géographiques des identités, Annales de

Géographie, n° 638-639, Paris, Armand Colin. Dumont, L. (1983). Essais sur l’individualisme, Le Seuil. Durand M.-F., Lévy J. et Retaillé D. (1992). Le monde, espaces et systèmes. Paris, Presses de Sciences Po. Ferrier J.-P. (1998). Le contrat géographique ou l'habitation durable des territoires, Paris, Lausanne, Payot. Habermas, J. (1999). Après l’État-nation, Paris, Fayard. Hobbes T. (1651). Léviathan, Edition Sirey, introduction, traduction et notes de F. Tricaud, 1971. Jonas, H. (1995). Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technicienne. Paris, Ed. du Cerf. Kant E. (1795). Vers la paix perpétuelle, édition présentée par F. Proust, G.F. Flammarion, 1991. Knafou, R. (dir.) (1998). La planète nomade, Paris, Belin. Laborit, H. (1974). La nouvelle grille, Robert Laffont. Lefebvre, H. (1974). La production de l’espace, Paris, Anthropos. Les Temps modernes (2000). n° 610, « La souveraineté », Gallimard. Lévy, J. (2003). Interspatialité, in Lévy J. et Lussault M. (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin.

188

Lolive J. et Soubeyran O. (2007). L'émergence des cosmopolitiques, La Découverte. Mauss, M. (1923). Essai sur le don, repris dans « Sociologie et anthropologie », présentation Cl . Lévy-Strauss, PUF, 1950. Merleau Ponty, M. (1955). Les aventures de la dialectique, Gallimard. Voir le premier chapitre sur la crise de l'entendement. Merleau Ponty, M. (1995). La nature, notes et cours du Collège de France, 1956-1960, Le Seuil. Morin, E. (avec A.B. Kern), (1993). Terre-Patrie, Le Seuil. Morin E. (2004). Ethique (Méthode 6), Seuil. Nye, J.S. (1990). « Soft power », Foreign Policy, p. 153-171. Piaget, S. (2002). « Interrelations entre oralité, écriture et culture », Travaux neuchâtelois de linguistique. Pons, Ph. (1988), De Edo à Tokyo, Gallimard. Rawls, J. (1987). Théorie de la justice, Paris, Seuil, (Harvard, 1971) Retaillé, D. (1993). Représentations et enjeux du territoire au Sahel, Dossier HDR, 6 volumes multigraphiés, Université de Rouen. Retaillé, D. (1996). L’impératif territorial, dans B. Badie et M.C. Smouts, L’international sans territoire, L’Harmattan. Retaillé, D. (1997). Le monde du géographe, Presses de Sciences Po. Retaillé, D. (2005). « L’espace mobile » dans Benoît Antheaume et Frédéric Giraut, Le territoire est mort, vive les territoires, Paris, IRD. Retaillé, D. (2006). « De la justice spatiale à l’espace mobile : épistémologie et déontologie », dans collectif, Hommage à Alain Reynaud, Travaux de l’Institut de Géographie de Reims, à paraître. Rousseau, J.-J. (1762). Du contrat social, Edition 10-18 présentée par H. Guillemin, Paris, 1973. Rousseau, J.-J. (1755). Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité entre les hommes. Introduction J. Roger, Paris, G.F. Flammarion. Sahlins, M. (1976). Age de pierre, âge d’abondance, Paris, Gallimard. Sassen, S. (2009). La globalisation, une sociologie, Paris, Gallimard. Serres, M. (1990). Le contrat naturel, Paris, F. Bourin. Sloterdijk, P. (2008). « Insomniaque à Ephèse », Les Temps modernes n°650. Stengers, I. (1997-2007). Cosmopolitiques, 7 volumes, La Découverte et Les Empêcheurs de penser en rond. Stengers, I. (2007). « La proposition cosmopolitique » in Lolive J. et Soubeyran O., L'émergence des cosmopolitiques, La Découverte. Weber, M. (1919). Le savant et le politique, Paris, Union Générale d'Edition (1959).

189

Pôle 1 Paysage et environnement, qualité et ressource

Héritages et antécédents

Le pôle de recherche résulte du rapprochement de plusieurs équipes. La dynamique de la recherche bordelaise sur la thématique environnementale et paysagère, de même que les opportunités de recherches sur contrat ont conduit à la constitution d’un noyau important de chercheurs sur ce champ situé à l’interface entre les matérialités territoriales, les productions et les représentations culturelles et sociales. Son projet prolonge et amplifie les travaux du programme quadriennal du laboratoire ADES et de l’équipe Tempos autour de l’analyse systémique des politiques publiques de protection et de conservation de la nature et de la dynamique des systèmes socio-spatiaux locaux dans le mouvement actuel de décentralisation. Il s’ouvre aux questions posées par l’écologie humaine et l’évaluation des impacts des activités avec l’apport de chercheurs issus de l’institut EGID de l’Université de Bordeaux 3. Il reprend la question de la qualité et de la ressource avec l’arrivée de chercheurs de l’équipe DYMSET. Il installe, enfin, le paysage au cœur des problématiques environnementales et territoriales, profitant du renfort des chercheurs du CEPAGE, centre de recherche de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage et d’Architecture de Bordeaux, confortant ainsi une orientation critique sur la production de la norme et sur les termes du contrat.

Position générale : des catégories et des limites mouvantes

Par sa pluridisciplinarité et le volume de ses apports, le pôle se donne les moyens d’une exploration de la question de la gouvernance environnementale et de la durabilité des dispositifs territoriaux visant le renforcement des rayonnements régional, national et international. L’enjeu environnemental et celui de la ressource sont au cœur des préoccupations sociales et politiques du début du vingt-et-unième siècle. L’état de tension entre le niveau d’exploitation des ressources de la planète et la capacité du système à les reconstituer se traduit par un transcodage visant à construire des "problèmes d'environnement" en mobilisant l'idée forte de crise, par une accélération des réactions et par des propositions visant à réorienter la marche du monde dans un contexte marqué par l'incertitude. C’est aussi bien l’incertitude de la production des diagnostics qui réinterroge à la fois l'état de la connaissance, les méthodologies et les modèles conceptuels, l’incertitude sur la nature et la portée du contrat entre les acteurs présents sur la scène mondiale (Milani, 2000), incertitude sur l'avenir ou le devenir des individus ou de leur personne. L’idée de ressources « naturelles » « extérieures aux sociétés, et quantifiables en dehors d’elles » qui « détermineraient pour un milieu donné le rapport du nombre à l’espace, à travers certaines normes » (G. Dupré, 1996) persiste. Dans ce cadre, manipulations symboliques et conflits de représentation interviennent sur fond de nouvelles territorialisations des pouvoirs et de redéfinitions participatives des biens communs. La notion de bien commun qui est réhabilitée (en ré-émergence ?) à travers l'idée de crise (globale, multi-échelle ?) cristallise ainsi l'idée d'un besoin urgent d'action par une réponse collective. L’analyse de la construction symbolique des territoires apparaît, dans ce contexte, comme un moyen pertinent d’aborder la question des rapports « local/global » et « particularisme/universalité ». Elle inclut celle de la fabrique des représentations, des identités territoriales et des formes de la patrimonialisation. A ce grand questionnement se

190

rapportent les travaux ayant trait à l’espace vécu et à la représentation paysagère du territoire, à la promotion du sensible dans les processus de distinction sociale et spatiale, à l’articulation des relations nature/culture. Qu’ils interviennent sur la gestion des ressources, l'analyse des modes de spécification et d'activation de ressources, la qualité, les paysages et/ou la protection/conservation de la nature, les membres de ce groupe (géographes, historiens, économistes et écologues), entrent dans le projet de recherche en réponse à l’injonction politique et sociale au développement durable et à la gouvernance territoriale. Ils ont en commun de relier leurs recherches à des formations de type professionnalisant (masters en aménagement, développement et environnement, formation des ingénieurs, formation des paysagistes). La confrontation des temporalités, celle de l’action et de la recherche, voire de la formation, est au cœur leur problématique. Le problème de la confrontation des scènes de la recherche et de l’action est posé sur le plan de la légitimité et de l’éthique dès lors que l’action devient sujet de recherche, que le chercheur côtoie les procédures territoriales, voire intervient dans le jeu des procédures. La science est envisagée dans son rapport à la société : on conçoit donc une certaine position des représentations savantes par rapport aux représentations profanes et on envisage leur inter-alimentation. La recherche pose ainsi le problème des catégories héritées de l’action (la nature, le paysage, la ressource, le territoire), des normes (normalisation de la qualité et de la valeur, délimitation de zonages) qui ordonnent les savoirs sur l’espace ou les formes d’action sur les environnements. Elle interroge le statut et la représentation de la limite et de la frontière dans le contexte du développement d’une nouvelle spatialité. Traiter la question des catégories et des limites renvoie ainsi à une interrogation de type épistémologique et méthodologique dont découlent la critique et la refondation des codes de l’expertise. Cette déclinaison du projet de laboratoire s’inscrit dans la double dialectique de l’urgence et de la durabilité d’une part, de l’ancrage et du mouvement de l’autre. La première privilégie la durée et le point de vue temporel (passé, présent, futur). Il s’agit notamment d’identifier les différentes modalités historiques de gestion des ressources ainsi que les pratiques sociales associées. La question de la crise environnementale, de la construction des représentations, de la montée des tensions sociétales et des réponses qui y sont apportées tant technologiques que comportementales (adaptation, conflits…) est ainsi productrice d’innovations. La seconde, quant à elle, mobilise préférentiellement la dimension comparative en s’appuyant sur l’analyse de diverses situations (tant en Europe que dans les Pays du sud). Elle renvoie également à la prise en compte des transferts de biens et de services dans le cadre de réseaux plus ou moins organisés et plus ou moins pérennes. Les travaux sur le paysage, la qualité, la ressource et l’environnement viennent alimenter la réflexion globale sur les notions de bien commun, de savoirs partagés et de contrat. Ces travaux sont très largement nourris des résultats du programme quadriennal 2007- 2010 du laboratoire sur la territorialisation du développement durable et la gouvernance. L’idée générale est de réinvestir des constructions a priori robustes à l’aide de notions plus floues : la question environnementale au regard des définitions multiples du paysage ; celle de la ressource à celui de la qualité.

191

L’injonction politique à la production de méthodes de représ entation et d’indicateurs des états de

L’injonction politique à la production de méthodes de représentation et d’indicateurs des états de l’environnement pose la question de l’universalité des phénomènes à observer et du prisme à travers lequel ils sont observés : idéologies et doctrines fondatrices, déroulé instrumental de la production des connaissances, modèles d'analyse. La reproductibilité des procédures ou le caractère plus ou moins objectif des protocoles est au cœur du projet. La confrontation des méthodes et des outils, quantitatifs et qualitatifs, l’étude de l’impact des choix méthodologiques sur les résultats de la recherche renvoient à la question de l’interobjectivité de la science (Hoyaux, 2008) imposée par la pluridisciplinarité de l’équipe. Cette dimension épistémologique et méthodologique alimente les séminaires transversaux du projet quadriennal relatifs aux méthodes (quantitatif / qualitatif du séminaire GRANIT) ; à l’évaluation de l’action ou à l’expertise de l’expertise ; aux questions éthiques, dès lors que le chercheur s’engage sur le terrain territorial et y impose implicitement sa légitimité et son autorité scientifique. Nous ne retenons sur le schéma que la dimension problématique du projet, les programmes qui l’alimentent sont présentés pour mémoire et de façon non exhaustive.

192

Les entrées dans le projet de laboratoire

Le paysage et l'action publique constituent deux entrées efficaces dans les problématiques centrales du projet de laboratoire :

celle du contrat, au sens où le paysage et l'environnement apparaissent aujourd’hui comme des objets autour desquels se renégocient les conditions d’un « vivre ensemble » fondé sur un double contrat territorial et environnemental. Le paysage, y compris dans son caractère flou et ses redéfinitions permanentes, comme les ressources environnementales ou plus globalement territoriales portent ainsi la question de l’identification et de la reconnaissance collective d’un bien commun, relevant d’une construction indissociablement matérielle et symbolique, et autour duquel se dessine la perspective (illusoire ?) de nouveaux pactes sociaux (voire, y compris, la question de l'identité). Derrière la question du paysage ou de la protection/gestion de la nature réside également celle d’une redéfinition de la ressource et de la qualité, à la frontière entre immatérialité et matérialité. Les constructions territoriales et les jeux de spécification et d’activation des ressources qui les fondent exigent (en même temps qu’elles s’insèrent dans) des dispositifs collectifs où le contrat, formel ou informel est fondamental. Les coordinations, le respect de règles du jeu, la définition même de ces règles fondent ces constructions nécessairement collectives. La ressource activée et spécifiée constitue un bien collectif, un bien commun voire un bien public, la territorialité qu’elle construit également (SIQO par exemple). celle des savoirs partagés, la question paysagère ou de la gestion environnementale portant fondamentalement celle de la prise en compte des savoirs et de l’expérience de « l’habitant » ce qui amène à interroger les rapports entre ces savoirs locaux et ceux de l’expert et du scientifique, et pose la question des savoirs partagés. Autant derrière les savoirs scientifiques que vernaculaires, la construction des discours et des identités qui s’y trouvent associées tentent d’authentifier « l’originalité » (au sens qualitatif et quantitatif, situé et temporalisé à travers l’ancienneté ou l’exclusivité de la présence par exemple) à travers un ensemble de signes et d’artefacts qui interfèrent dans la rencontre entre naturel et symbolique, matériel et immatériel en fondant un ensemble de procédures de conformation des habitants par les scientifiques et des scientifiques par les habitants dans l’interprétation de la réalité géographique. Tel espace sans signification devient paysage-ressource du fait d’un nouvel éclairage sociétal à travers les chaînes de la recherche qui vont de l’interrogation de l’habitant (temps 1) sur son savoir vernaculaire aux chercheurs qui en tirent des conclusions plus ou moins objectivantes (temps 2), et reconstruit in fine de par sa légitimité, l’objectité ré-évoqué par l’habitant (temps 3). Tel espace anomique devient environnement de qualité du fait d’un dispositif sociétal de mise en valeur spécifique et dès lors spécifié (textes, normes) Ces deux entrées sont également pertinentes dans la théorisation de l’action. elles amènent à interroger les sciences de l’espace dans leurs fondements : les configurations spatiales, les topologies, la question des échelles, de l’exhaustif et de l’échantillonné ; elles posent la question des délimitations, d'une géographie “maniaque du découpage et de la limite” (Retaillé 2008) : forme de discrimination qui rassure les ingénieurs et décideurs territoriaux là où le rapport des sociétés à leur environnement fait plus appel au "fondu enchaîné", aux réarrangements permanents ; elles situent les enjeux au carrefour de la science territoriale (social, environnemental), sollicitée pour produire des indicateurs, et interrogent sur l’utilisation des méthodes, des représentations et des données, quantitatives ou qualitatives, en lien avec la question de l’objectivation des productions de la science. La ressource offre une ouverture distincte sur l’interaction entre matériel et immatériel. Un élément naturel ou un certain potentiel, ne devient ressource que par l’usage

193

qu’en font les sociétés humaines et la valeur qu’elles lui donnent. Sans nier la part de naturalité de certaines ressources qui permet de donner une place aux matérialités paysagères et aux processus biophysiques de l'environnement, ni l’actualité des enjeux liés à leur utilisation optimale, notamment dans la perspective de leur exploitation durable, la notion de ressource, mobilisable sur un territoire donné, peut être étendue à d’autres domaines :

ressources humaines, ressources touristiques, ressources financières… Dans une telle perspective, la ressource fait signe et est une construction éminemment sociale, fondée sur des usages, des pratiques et des représentations sociales à un moment donné et il ne peut exister de modèle de gestion générique applicable partout. Finalement la notion de ressource biophysique, économique ou humaine, y compris dans sa dimension symbolique (c’est-à-dire de mise en sens par l’habitant et/ou le scientifique) ou immatérielle (informations) peut être considérée comme l'ensemble des potentialités et des capacités susceptibles d’être mobilisées, mises en œuvre et gérées par une société. De ce point de vue, les ressources en tant que système constitué de différentes composantes différenciées selon leur finalité (alimentation, énergie, etc.) sont des éléments structurant les territoires entendus comme des espaces appropriés, avec le sentiment ou la conscience de leur appropriation. Néanmoins, les principes d’organisation spatiale qui résultent de cette structuration sont sans doute différents selon la nature de la ressource. C'est ainsi que se manifeste la tension entre ancrage et mobilité et la nécessité de faire appel à deux espaces de représentation, l'un du fixe et l'autre du mobile, car c'est là que finalement se jouent les controverses et les effets d'autorité. Quoi qu'il en soit, l’utilisation de l’une ou de l’autre de ses composantes se traduit par des répercussions sur les autres. A ce titre, l’environnement, considéré comme un système évolutif complexe incluant ces différentes composantes, s’inscrit dans l’espace (des dimensions de proximité jusqu’aux plus globales) et dans la durée (propriétés d’homéostasie, capacités de résilience, adaptations des systèmes…). Il est le résultat de l’imbrication de socio-systèmes et d’écosystèmes dont l'articulation ne se résout pas par de simples superpositions d'étendues et conjonctions locales

Trois thèmes transversaux

1.Temps du projet/durabilité/action sur l’espace

Cet axe de recherche alimente la réflexion sur la dialectique urgence/durabilité. Il s’agit d’un axe potentiellement transversal à de nombreuses thématiques abordées par ADES. Nous partons de l'hypothèse que le temps ordinaire de l’élaboration des projets est le temps de l’urgence, presque une urgence programmée. Le projet est une des formes de réponse opératoire à une situation, à un problème qualifié d'urgent. Il est fondamentalement producteur de décision et d'action. Les pratiques des professionnels de l’environnement et du paysage, de l’aménagement et du développement s’ordonnent de fait, en ce domaine, autour d’une gestion et d’une culture du faire-vite, du stress créatif et du résultat immédiat ou plutôt de la proposition/action immédiate mais paradoxalement (?) à visée durable. Elles cultivent l’immédiateté, qui est le temps de l’individu (du porteur de projet ?) plutôt que celui du groupe social. Le projet-urgence porte une valorisation du sujet-décideur et une dévalorisation (voire une négation) symétrique des sujets pour qui l’on décide. S’intéresser au projet sous l’angle de sa temporalité amène ainsi à poser le problème du rapport sujet/collectivité, des conditions et des limites du concerté et du participatif dès l'amont du projet. Cela amène aussi à s'interroger sur le cercle d'auto-reproduction, d’auto-légitimation du projet : règne des bailleurs qui identifient les priorités, donc les urgences, définissent les projets et les évaluent à

194

l’aune de leur propre culture (financière et communicationnelle : résultats visibles et immédiats ; évaluation quantitative et sectorielle par exemple) ; règne des experts qui reproduisent les modèles et les procédures de manière indifférente selon les situations rencontrées. Reprenant Crozier et Tillette (La crise de l’intelligence. Essai sur l’impuissance des élites à se réformer), l’urgence est sans doute aussi celle qui privilégie la proposition de solutions à la définition des problèmes. Enfin cela pose également sous un angle original le problème des savoirs-experts.

Le projet Le projet-urgence cultive l’hypothèse (vite transformée en « concept » ordonnateur de l’action) plutôt que la démonstration, l’itération, le chemin faisant plutôt que la procédure maîtrisée et prédéfinie à l’avance. Sa temporalité n’est donc pas épistémologiquement neutre. Que signifie, sur cette base, produire des connaissances « implicables » (au sein d'une géographie impliquée) dans les processus de projet ? Si le projet (Boutinet : "L’anthropologie du projet"), c’est « se jeter auprès de » (« project » et projectile) dans le temps et l’espace, alors le projet traite de l’ubiquité et de l’uchronicité. Car à tout moment, on peut être auprès (à proximité) de choses éloignées (aux sens large d’endroits, de personnes, d’idées). On défie l’espace et le temps, la distance-étendue, la distance-temps pour contracter la réalité de la métrique cartésienne. En ce cas, le projet peut être pensé comme une intention guidée par l’individu qui se projette. En ce sens, il n’y a point de processus (qui réfère à la dimension naturelle des choses qui vont d’elles-mêmes), mais plutôt des procédures. En revanche, si le projet relève parfois d’une non-volonté mais juste du fait que l’on se met à proximité de choses, on se projette sur : il y a alors une sorte de détachement par rapport à la volonté de puissance et donc bien un processus mais celui-ci relève-t-il toujours de l’individu ou d’autres forces, notamment celle d’une conformité à un message ambiant, qui structure ce que l’on voit ou veut voir ? Quelles sont les conditions de cette implication ? Comment la question du projet résonne-t- elle sur les modes de production de la connaissance dans les domaines du paysage, de l’environnement, de la gestion des ressources et de la qualité ? Quel rapport les disciplines de crise (la biologie de la conservation par exemple) entretiennent-elles avec la science (Soulé 1985, Blandin 2009) ?

Dia-gnostic ou Syn-gnostic ? Une hypothèse centrale est celle de l’anachronisme consubstantiel au projet :

anachronisme qui rend problématique la durabilité des effets de l’action projetée. Les expériences de politiques analysées ces dernières années dans le domaine de l’environnement et des paysages montrent la récurrence d’un décalage temporel entre le diagnostic et la définition de l’action, celle-ci s’alimentant à des constats périmés. Il existe une mythologie du « diagnostic » : diagnostic ou « perspective », voire « prospective » du projet ? Car « dia » c’est étymologiquement « séparer » (comme dans diabolique vs symbolique) les éléments de la connaissance ! Le diagnostic inscrit l’action dans une procédure linaire tant que le sujet décideur n’intègre pas le sujet pour qui l’on décide. La participation remet en cause le mythe du diagnostic. L’idée du diagnostic qui fige doit être réinterrogée, il importe de construire une interaction entre représentations territoriales et projet puisque le projet est lui- même producteur de représentations qui transforment le diagnostic. Il s’agit de proposer les principes et les outils de transformation du diagnostic en « syngnostic ».

Temps de l’action Plus généralement, si l’urgence peut porter l’innovation, elle s’accorde aussi à l’activation et à l’actualisation de représentations culturelles et de savoirs intégrés, éprouvés,

195

ancrés, qui ont quelque chose d’inactuel. La longue durée s’immisce, à travers eux, dans l’immédiateté du projet. Dans le temps court de l’idée et du parti pris s’invite, d’abord, ce qui vient de loin. Il y a ainsi dans le projet-urgence comme une condamnation à fabriquer du neuf avec du (trop) vieux. On ne peut ainsi comprendre les processus de projet et en construire la critique qu’avec un recul historique relatif à la fois au temps long des représentations culturelles et des matérialités paysagères et environnementales. Il y aurait donc à travailler avec deux artefacts projectuels : l’un mémoriel (antécédent) et l’autre futuriste (succédant). Cela veut-il dire que la mémoire est du temps long (de la durée) et le futuriste du temps court (de l’instant) ? Pas forcément. La durabilité du développement nous montre cette inversion. Aujourd’hui, on projette du temps long et on ne se souvient que de temps court : celui des événements ritualisés et non des temps longs de l’histoire chronologisés et contextualisés. C’est là le moyen de saisir les ancrages, les héritages (?) et les pesanteurs révélés par l’urgence. Travailler l’urgence implique explorer la durée. Il n’y a jamais de temps t, mais un ensemble de temps : moins quelque chose ou moins un laps de temps (le diagnostic, l'avant décision), et de temps + (plus) quelque chose ou + (plus) des laps de temps (la portée de l'action durable, sur un temps étendu). L’un des aspects essentiels du projet scientifique pourrait à cet égard relever d’une périodisation, sur la longue durée, des politiques publiques de l’environnement (qu'il s'agisse de protection ou de gestion) et du paysage, saisies dans leurs fondements culturels implicites. L’objectif serait de vérifier l’hypothèse, posée par le CEPAGE lors de précédents travaux sur la montagne pyrénéenne, d’un décalage systématique entre temps culturel et temps de l’action, entre pratiques socio-spatiales locales et modèles, ou les travaux de TEMPOS sur l'analyse des projets de développement, voire les approches systémiques du développement (Olivier de Sardan "Anthropologie du développement"). L’action sur l’espace ne parvient ainsi à être mise en œuvre qu’à partir du moment où les paradigmes qui ordonnent sa définition commencent à être remis en cause ou à être concurrencés par d’autres. Les questions posées ci-dessus ont une forte résonance pédagogique et sont susceptibles de porter le renforcement des liens entre recherche et enseignement professionnalisant ; ceci pour la formation des paysagistes et des architectes, qui a pour centre l’enseignement du projet, mais aussi pour celle des géographes. L’une des problématique-clé de la pédagogie du projet est en effet d’inventer des modalités d’apprentissage permettant aux connaissances et aux méthodologies scientifiques acquises de s’immiscer dans le temps de la prise de parti et d’éviter que celle-ci ne repose que sur la convocation incontrôlée de représentations mentales intégrées par le concepteur et lui tenant lieu de savoir.

La prospective participative Faut-il considérer le sens commun (qui n’a de commun que la mise en généralité de la diversité, à travers les enquêtes notamment) ou faut-il élaborer du sens innovant à partir d’individualités bien cernées : sens dont le caractère d’innovation n’existe qu’à travers la lecture que le chercheur en fait. Certains patrimoines abandonnés redeviennent ainsi des éléments d’invention de nouvelles actions. Un troisième savoir intervient dans le jeu à côté du savoir scientifique (au sens de celui des chercheurs) et du savoir vernaculaire, c’est le savoir expert, celui qui est dans l’urgence (on retrouve la dichotomie acteur-chercheur). Un jeu subtil se manifeste donc entre savoir scientifique du temps long de la construction de la connaissance, savoir expert de l’urgence et savoir vernaculaire tiraillé entre l’urgence de l’impression et l’ancrage à la mémoire. L’idée est de raisonner autour de cette typologie distinguant trois savoirs. Mais pour cela, il faut explorer - et c’est là le projet proposé - toute l’ambiguïté qui réside entre les différents types de représentations associées à ces savoirs ainsi qu’aux territoires qu’elles dessinent.

196

2. La question des limites

Les politiques paysagères et environnementales, les pratiques du « projet de paysage » ou du "projet (à vocation) environnemental(e)" (aire protégée par exemple) constituent un champ d’observation d’une richesse inépuisable pour aborder la dialectique mobilité/ancrage, car porteur de toutes les contradictions et les tensions qui accompagnent aujourd’hui l’émergence de nouvelles formes de territorialisation, d'une volonté de "paysagement", qui serait en quelque sorte l'expression d'une volonté d'artefactualisation générique et identitaire. Ces phénomènes apparaissent solidaires d’une crise des catégories à travers lesquelles les sociétés se représentent leur environnement, le paysage et, notamment, d’un brouillage du grand partage nature/culture (un projet ANR « nature » vient d’être déposé sur le sujet en avril 2009). On peut faire l’hypothèse que la promotion contemporaine du paysage ou de la notion de développement durable relève, pour une part, d’une crise de cette vision dichotomique du monde et d’un désir de s’appuyer, pour penser et agir, sur des notions capables de porter l’hybridité et le métissage du réel. De fait, le paysage compris comme mixte évolutif de nature et de culture, semble aujourd’hui bel et bien porteur d’une remise en cause de la spatialité héritée des politiques patrimoniales et spécifiquement des pratiques traditionnelles du zonage. Mais simultanément, et de façon contradictoire, cette même notion est associée à une rhétorique du réancrage et de l’identité qui va de pair avec une volonté d’immobiliser le social et le culturel en les naturalisant (inertie des modèles, réactions au changement). Ce serait donc la durabilité qui naturaliserait, car la durabilité évoquant le temps long permettrait de donner une densité et une épaisseur temporelle aux choses et aux paysages et donc leur donnerait une légitimité de présence à être là « naturellement » car « là » depuis longtemps. Témoigne notamment de cette tendance les politiques visant à considérer la délimitation « d’unités paysagères » homogènes (cf. les Atlas départementaux de paysage en France ou la Convention européenne du paysage) comme le fondement sacré de toute action en la matière et, quasiment, comme une fin en soi ou encore, la résurgence des politiques « conversationnistes » de protection de la nature fondées sur une cartographie d’inventaires d’espèces et de zonages figés. Dans une époque considérée comme celle de la mobilité, des flux de biens et de personnes, des espaces fluides et mouvants, des systèmes ouverts, les processus relevant de l’immobilité, du stationnement, de l’enfermement se développent et s'affirment paradoxalement. La question de l’enfermement, ses fondements conceptuels et ses implications théoriques, est alors abordée à travers une réflexion sur les dispositifs de zonage environnementaux considérés comme une construction socio-spatiale productrice d’une forme « d’enfermement de la nature ». Les procédures actuelles de zonages écologiques et paysagers sont de plus en plus nombreuses et affectent des proportions de plus en plus grandes de l’espace géographique. Le dispositif « zonage environnemental », institué en norme, s'inscrit dans l'évolution de la pensée en environnement, au sens où il traduit des façons de représenter la nature et l'environnement et de construire leurs interrelations. Il est un acte d’autorité dont l’efficacité en matière de construction de biens communs susceptibles de recueillir le consensus n’est pas assurée, que l’on ait affaire, en retour, à des actes d’incivilité ou à des « contournements » de la loi. L’entrée paysagère dans cette problématique permet une prise de recul par rapport à la notion de limite au regard du basculement des référentiels (celui de la perspective - vue du dedans - et celui du plan, de la carte - vue du dessus -), du flou et de la mobilité des transitions zonales qui justifient une pluralité de représentations des états de la nature. Elle permet de confronter les représentations quotidiennes, ordinaires des habitants aux modèles

197

projectionnels discontinus des scientifiques et des experts. Les procédures de zonage mobilisent des outils géographiques numériques sans les savoirs ou les modes de pensée qui devraient les accompagner. Les systèmes d’informations géographiques occupent le territoire, sans toujours être actionnés par des opérateurs conscients des limites méthodologiques, voire éthiques, des manipulations qu’ils réalisent. Sur le terrain, le système est dépassé par l’évolution des performances de la boîte noire instrumentale. Les outils numériques de gestion des données spatiales voire de gestion de l’espace sont devenus indispensables, mais devraient être accompagnés pour servir le projet territorial et non l’asservir. La géographie instrumentale a des propositions à formuler, elle doit pour cela ne pas être dupe de ses propres productions. Selon l'espace qu'il doit circonscrire, les fonctions écologiques (réseau, corridor, trame, puits de carbone, sanctuaire…) et/ou sociales (gestion, protection, récréation…) qu'il doit assurer et les contextes géographiques dans lequel il est développé, le dispositif « zonage environnemental » prend différentes configurations spatiales et fonctionnelles. Il s'inscrit dans un rapport à la construction du savoir et aux outils techniques. Outil de protection strict d'espaces et/ou d'espèces considérés rares et/ou remarquables, définis globalement, outil de gestion contractualisée des ressources naturelles (et de développement des territoires) à l’échelon local, ses déclinaisons sont multiples. Notre réflexion porte plus spécifiquement sur les zonages environnementaux (aires marines protégées, trames vertes et bleues, ZNIEFF, Natura 2000) en tant qu’ils résultent ou non d'une méthodologie type, qu’ils mobilisent des outils particuliers (la carte et les SIG en particulier), qu’ils constituent un modèle d'action, une norme, indépendamment presque des fonctions et des situations locales où ils sont développés. Ces travaux impliquent indirectement une réflexion essentielle sur les questions de justice et d’équité spatiale et s'accompagne d’un volet méthodologique (qui nourrira le séminaire GRANIT) et opérationnel de production d’outils d’aide à la décision à destination des planificateurs et des gestionnaires de l’environnement : formation et approche critique pour l’exploitation des données numériques, indicateurs et observatoire du développement durable, outils de participation, dispositifs d’intelligence territoriale (appuyé par les formations professionnalisantes universitaires). La question de l'enfermement et des limites est également déclinée dans la réflexion sur les processus de construction des territoires fondés sur l'activation et la valorisation de ressources. L'enfermement peut être conçu comme un projet collectif assurant le "meilleur être", il est alors moins spatial mais plus organisationnel et institutionnel.

3. La question de la ressource : stratégies sociales et organisations territoriales

S’il est aujourd’hui commun de dire que l’époque est à la complexité territoriale notamment à la suite des travaux de M. Vanier et de B. Debarbieux, il l'est moins de mettre au cœur de la réflexion les conditions ayant présidé au passage d’un monde ordonné à un monde complexe. Les émergences territoriales contemporaines sont nombreuses et nous mettent dans l’embarras quant à leurs modalités de création (d’invention), les valeurs auxquelles elles se réfèrent, les processus de fonctionnement qui les gouvernent, les degrés d’affection et d’appartenance que les individus leur vouent. Reprenant l’idée selon laquelle la structuration du territoire et ses recompositions dynamiques sont des produits de l’activité sociale et apparaissent, de ce fait, aussi indispensables à la connaissance des sociétés que l’Histoire, l’objectif scientifique de problème de recherche vise à caractériser les stratégies et les actions que les sociétés (leurs acteurs producteurs de symboles) mettent en œuvre pour identifier des ressources et les mobiliser, caractériser leurs évolutions, et éventuellement les conserver.

198

Le regard neuf que nous tenterons d’apporter sur des territoires en grande majorité émergents à la faveur de nouvelles territorialités réelles ou virtuelles semble, de prime abord, bien plus fondé sur la mobilité et l’urgence que sur la sédentarité et le durable. Dans cette perspective, il s’agit tout particulièrement de comprendre comment les différents modes de gestion des ressources évoluent en fonction de la demande et s’adaptent aux contraintes des milieux et des sociétés dans lesquelles ces ressources sont exploitées. C’est ce que peut permettre notamment une analyse des pratiques relatives à l’utilisation des ressources et de leur évolution en relation avec de multiples facteurs : culturels (savoirs, représentations), sociaux (processus de décomposition/recomposition sociale), démographiques (croissance ou recul démographique, mobilités), économiques (stratégies familiales, pluri-activité) et politiques (politiques foncières, agricoles, environnementales). Dans une perspective d’aide à la décision, il s’agira de mettre en évidence comment ces différents facteurs, eux-mêmes inter-reliés, font évoluer les pratiques d’une façon plus ou moins compatible avec une gestion durable des ressources, en nous intéressant aux impacts des pratiques et de leur évolution sur la dynamique environnementale. Une telle approche pourra être envisagée dans un cadre pluridisciplinaire, incluant des collaborations avec les écologues du laboratoire. Un tel objectif implique la prise en compte de diverses échelles temporelles et spatiales, ainsi que la compréhension des différentes articulations sociétales dans lesquelles les agents (décideurs et élus, citoyens, sociétés à buts lucratifs, organisations gouvernementales ou non, populations locales…) interagissent pour utiliser et exploiter une ressource. Ainsi se pose la question de l’identification des différentes modes d’utilisation et de gestion des ressources et des relations qu’ils entretiennent avec les pouvoirs et les acteurs, quand bien même autour d’une même ressource et sur un même territoire se développent différentes représentations. Il faut reconnaître alors l’importance des conflits qui se nouent tant à propos de la ressource elle-même qu’autour de la représentation qu’en ont les acteurs, questions de qualification et de mesure. De fait, le choix même de faire d’un environnement une ressource polarise l’action des sociétés. A la fois en amont (procédures de mise en ressource) mais aussi en aval puisque une pression nouvelle s’y applique et oblige à un réaménagement du territoire et donc à une transformation de sa représentation. On donne du sens, on fait signe à travers cette ressource à ce qui pouvait jusqu’alors n’être que nature. De ce fait, on l’artificialise, même si « objectivement » la naturalité initiale subsiste. Il se peut également qu’un territoire dispose d’une ressource nécessaire à tout un pays, mais implanté localement, sans qu’un accord n’ait été obtenu sur sa légitimité aux différentes échelles considérées. L’implantation et le fonctionnement des équipements nucléaires sont à ce sujet heuristique. Car ils concentrent une série d’argumentaires sur le bien fondé d’un tel équipement et ses relations avec son environnement, qui se discutent non seulement sur les scènes politiques « classiques » par le biais de l’élection, mais également sur des scènes participatives (dispositifs, actions collectives) qui réunissent des acteurs venant d’horizons multiples et développant des discours divers. Dans ce cas, l’environnement « naturel » peut devenir un élément de l’argumentation qui va justifier l’action. Dans ce contexte, se pose la question de l’accès aux ressources et de son contrôle faisant intervenir des conflits entre intérêt individuel et biens collectifs ou communautaires, entre société locale et intervenants extérieurs. Ces conflits s’avèrent aussi différents lorsque la « ressource est en crise » soit par une variation de qualité soit par une variation quantitative qui met en péril des activités ou des espaces (risques directs mais aussi pertes économiques liés à la disparition d'une ressource), ou bien encore des personnes jusqu’à leur santé. Se pose donc la question de la gestion de cette crise : quelles gestions choisies (ou stratégies), quelles temporalités par rapport à la temporalité des processus (enjeux du risque littoral sur une évolution longue par rapport à une gestion dictée par l’urgence et sectorielle), quelles

199

innovations technologiques, aux nouvelles pratiques sociales (nouveaux comportements, perceptions et apprentissages). D’où l’importance d’une analyse du rôle des politiques publiques et des projets concernant la gestion des ressources. Finalement dans l’hypothèse d’un processus de construction territoriale fondée sur la spécification et l’activation des ressources, la question centrale de la dialectique urgence/durabilité est posée. D’un côté les exigences du marché, les risques encourus, les besoins des consommateurs, voire leurs désirs, appellent des réponses urgentes au risque d’une désactivation de la ressource (cycle de vie des produits de plus en plus courts, stocks limités, coûts trop élevés par rapport aux avantages pour la collectivité), de sa dévalorisation et de fait de la déconstruction territoriale avec son lot de problèmes économiques, sociaux, paysagers et environnementaux. De l’autre, ces mêmes acteurs inscrivent leurs besoins dans la nécessité de la pérennité et de la durabilité de l’utilisation des ressources de leur territoire. C’est dans cette logique inscrite sur un temps long qu’entrent les processus de spécification, d’activation, et de construction de la qualité et de la valeur. La qualité, comme la ressource à laquelle elle s’applique, est dépendante des acteurs sociaux qui la mettent au cœur de leur référentiel sociétal. Elle peut être attribuée à des entités matérielles (produits, matériaux particuliers -comme le sable des plages-) ou immatérielles (qualité de vie), et son utilisation peut se traduire en termes économiques (attractivité d’un territoire), en terme de santé (qualité alimentaire), en terme de bien-être (qualité des paysages, des environnements sociaux, …). La qualité, critère éminemment subjectif pour être opérationnel, est généralement objectivée à travers des indicateurs plus ou moins spécifiques (mesures physico-chimiques à indicateurs globaux de développement durable), et un système normatif, de standards (démarches volontaires ou réglementaires). La notion, qu'elle soit liée à une "origine", qu'elle s'applique à des biens fortement identitaires (vin) nous semble importante à travailler au sens où elle inscrit clairement et l’artefactualisation d’un espace naturel et sa mise en signes par ceux qui en valorisent l’authenticité « naturelle » et « culturelle ». La construction de ces échelles de valeurs répond à un besoin sociétal de référentiel commun, et peut être envisagée comme une recherche d’ancrage et de durabilité dans l’utilisation et la gestion des ressources. Ce questionnement relatif aux modes de construction (et de déconstruction) des territoires par l’activation, la valorisation (ou au contraire sa désactivation et sa dévalorisation) d’une ressource nous renvoie à la manière dont chacun des acteurs, à tous les échelons de l’action, participe à ces processus et en même temps à la façon dont ils se coordonnent. La gouvernance, entendue comme le processus de coordination des acteurs mais aussi de construction de la territorialité et d’appropriation des ressources, est donc fondamentale (Leloup, Moyart, Pecqueur, 2004). Elle constitue un pilier majeur de notre réflexion. Force est de constater que la territorialisation des actions et les constructions territoriales fondées sur la mobilisation et la mise en valeur de ressources (génériques ou spécifiques) qui deviennent alors « construites » et promues, deviennent prégnantes dans un contexte qui semble vouloir organiser les logiques de l’action, a contrario, à partir de la mobilité et du global.

Un débat autour de la contingence et du déterminisme

Face à ces constructions, le savoir scientifique naturaliste se trouve en situation d'autorité ou de manipulation. Le laboratoire ADES regroupant aussi des chercheurs « naturalistes » en géographie physique penchés sur les marqueurs environnementaux et sur la mémoire qu'ils cèlent, un échange sur l'environnement, la ressource et sa qualité, replace une

200

interrogation portant débat en actualité au coeur des interrogations collectives sur les savoirs partagés et la définition ou l'évaluation des biens communs. Comment les normes sont-elles établies, par qui, vers quel objectif de signification ? La distance « homme-nature » se retrouve là et la position de la limite séparant (?) les deux entités replacées en continuité ontologique par le couple urgence / durabilité. La mise en avant de l'objet test « bien commun » est le signe d'une préoccupation générale portant sur l'avenir. Ce défi qui est à la fois intellectuel (scientifique) et politique, passant évidemment par les filtres culturel et économique, rencontre quelques obstacles qu'élèvent la complexité du monde mais aussi le « formatage » des esprits. Le face à face des constructions sociales et culturelles désignant la nature, et des tableaux naturalistes scientifiques soulève clairement le problème de la construction de « savoirs partagés » qui ne trouve pas sa pleine réalisation par la simple « mise sous cloche » d'une partie de l'environnement (enfermement de la nature). Une meilleure connaissance des processus et événements passés apparaît alors comme une condition indispensable pour comprendre les événements plus récents et en cours liés, par exemple, aux impacts climato-anthropiques qui sont privilégiés par les chercheurs naturalistes d'ADES. Mais cette confrontation des constructions sociales et culturelles de la nature dont nous avons repéré le brouillage plus haut, et des constructions scientifiques positives, met en évidence l'existence de cultures particulières visant, toutes, l'universalité. De ce point de vue la culture scientifique peut paraître présenter une forme « d'ethnocentrisme » non pas au sens ou elle serait issue de la civilisation occidentale, mais au sens où elle est une expression de la culture parmi d'autres et qu'à ce titre elle entre dans un rapport d'autorité avec les autres. De la même manière que nous avons évoqué les «producteurs de symboles » acteurs majeurs dans la construction de la réalité sociale, nous pouvons alors pointer la «production des normes » au coeur des jeux d'autorité. Le rôle des lobbies, des services d'autorisation de mise sur le marché, la gestion publique et privée du bien commun, et même de l'origine de la « recherche » par ses financements viennent là interférer dans la production de savoir et dans la définition du « contrat ». Il est rien moins que naturel de ce point de vue mais bien normatif, normes contre normes. La pluridisciplinarité d'ADES permet la reconstitution en laboratoire, si l'on peut dire, de cette scène de la négociation. Dans ce débat sur la formation de la norme, et à partir principalement de la fonction- mémoire des milieux, c'est un problème central de méthode et de « logique » qui surgit : celui de l'échelle spatio-temporelle significative. Tous les faits établis le sont dans le présent, mais, comme dans le cas de l'action, ils mêlent des temporalités dont il est difficile de dire laquelle porte le coeur de la vérité quand ce qui a été, ce qui est et ce qui doit être sont en concurrence en termes de valeur. C'est ce placement de la vérité naturaliste qu'il s'agit de contextualiser donc de temporaliser avant même que de porter jugement. Nous retrouvons là la difficulté à faire concorder les jugements de faits et les jugements de valeur. En tout cas cette concordance ne s'impose-t-elle pas d'emblée, « naturellement ». La culture scientifique obéit à une règle : la recherche des preuves du déterminisme pour la formulation de « lois ». C'est la difficulté à stabiliser les sciences humaines et sociales, d'abord fondées sur le même objectif, mais ensuite tiraillées par un retour de la liberté puis par l'affirmation, parfois, de l'imprédictibilité : nul ne sait ce que la liberté peut faire (M. Merleau Ponty librement interprété et cité). Ce qui n'a pas été sans influencer les sciences les plus « dures » comme par la théorie du chaos de R. Thom. Quoi qu'il en soit, dans le sens de notre programme collectif organisé autour du « contrat », si certaines raisons ne sont pas des causes dans l'ordre social, la liberté vs. le déterminisme oblige à revenir sur la conséquence de l'apposition : la responsabilité. Disons que de la liberté à la responsabilité, la conséquence est bonne et file vers la nécessaire réflexion éthique qui n'est pas un luxe ni une fioriture pour suivre la mode, mais le lieu du règlement final de ce que l'on appelle contrat.

201

En allant plus loin, la confrontation, au sein du même laboratoire, de manières d'établir les faits sur la base d'éclairages relevant de « cultures » différentes, de les « négocier », montre comment ces « cultures » relèvent de valeurs et de normes qui, dans ce cas, sont de l'ordre des faits et peuvent être traités comme tels. Ni pure contingence ni pur déterminisme, le « contrat » est là aussi.

Bibliographie

Afeissa, HS., 2007, (textes réunis par). Ethique de l’environnement. Nature, valeur, respect. Paris, Librairie philosophique J. Vrin, coll. « textes clés d’éthique de l’environnement ». Aubertin, C., et Rodary, E., 2009, Aires protégées, espaces durables ? Paris : IRD, coll. Objectifs Sud. Beck, C., Luginbühl, Y., Muxart, T., (ed. scientifiques), 2006, Temps et espaces des crises de l'environnement. Paris : Quae (coll. Indisciplines). Blanc, N., 2008, « Ethique et esthétique de l’environnement », EspacesTemps.net. Textuel, 31.01.2008.

http://espacestemps.net/document4102.html

Capron, G., Haschar-Noé, N., (dir.), 2007, L'espace public urbain: de l'objet au processus de construction, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 276 p. Chalas, Y. (dir.), 2004, L'imaginaire aménageur en mutation, Paris, L'Harmattan. Chalas, Y., 2000, L'invention de la ville, Paris, Economica, Anthropos, 195 p. Comte-Sponville, A., 1991, « Morale ou éthique », Lettre internationale, n°13. Donadieu, P., Périgord, M., 2007, Le paysage entre natures et cultures, Paris, Armand Colin, 127 p. Fauroux, E., 2002, Comprendre une société rurale. Une méthode d'enquête anthropologique appliquée à l'Ouest malgache. Editions du GRET : coll. Etudes et travaux, 152 p. Frochot, I., Legoherel, P., 2007, Le Marketing du tourisme, Paris, Dunod. Le Caro, Y., Kergreis, S., 2007, « L'espace agricole comme espace public : accès récréatif et entretien du bocage en Bretagne », in Y. Le Caro, P. Madeline et G. Pierre (dir.), Agriculteurs et territoires. Entre productivismes et exigences territoriales, Presses Universitaires de Rennes, p. 231-250. Le Moigne, JL., 2004, La théorie du système général, théorie de la modélisation, Paris, PUF Muller, P. et Surel, Y., 1998, Analyse des politiques publiques. Paris, Montchrestien, coll. « Clefs ». Pike, S., 2004, Destination Marketing Organisations, Oxford, Elsevier. Rodary, E., Castellanet, C., et Rossi, G., 2003, Conservation de la nature et développement. L'intégration impossible ? Paris : GRET/Karthala, 308 p. Torre, A., 2008, « Conflits d'usage dans les espaces ruraux et périurbains. Réflexions à partir d'études sur des territoires français », in L. Monteventi Weber, C. Deschenaux et M. Tranda-Pittion (dir.), Campagne-ville. Le pas de deux, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, p. 37-47. Vanier, M., 2008, Le pouvoir des territoires. Essai sur l'interterritorialité, Economica, Anthropos, 160 p. Vles, V., 2006, Politiques publiques d'aménagement touristique, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux. Génot JC., 2008, La nature malade de la gestion. La gestion de le biodiversité ou la domination de la nature. Paris : Sang de la Terre (coll. La pensée écologique). Ost F., 2003, La nature hors la loi. L'écologie à l'épreuve du droit. Paris : La découverte (Coll. Poche sciences humaines et sociales). Larrère C. et Larrère R., 1997, Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l'environnement. Paris :

Aubier (coll. Alto). Latour B., 1999, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris : La Découverte & Syros. Latour B., Stengers I., Chouquer G., et al. La nature n'est plus ce qu'elle était. Paris : L'aube & Cosmopolitiques (coll. Essai). Revue du MAUSS, 2001, Chassez le naturel… Ecologisme, naturalisme et constructivisme. Paris : La Découverte & M.A.U.S.S.

Participants :

Xavier Amelot Véronique André-Lamat Mayté Banzo Jean-Etienne Bidou Eva Bigando Sophie Bouju

Serge Briffaud Juliette Carré Nathalie Corade Laurent Couderchet Bernard Davasse Marina Duféal

202

Sandrine Gombert Emmanuelle Heaulmé Dominique Henry Frédéric Hoffman André-Frédéric Hoyaux Valérie Kociemba Raphaël Jun Richard Maire Serge Morin Françoise Lafaye Marie Mellac Alexandre Moisset Dominique Prost Solange Pupier-Dauchez Francis Ribeyre

Jean-François Rodriguez Isabelle Sacareau Sylvie Salles Philippe Schar Hélène Soulier Pascal Tozzi Hélène Velasco Philippe Waniez Sandrine Vaucelle

Doctorants et post-doctorants :

Eva Bigando Juliette Carré Dominique Henry Benjamin Lans Grégory Dandurand

Opération 1 Politiques et projets dans le domaine de la nature et des paysages : construction des territorialités et figures de la limite

Cette opération de recherche est centrée sur l’analyse de