MILIEU CARCERAL ET ESPACE THERAPEUTIQUE

Partant de notre expérience singulière, sur le terrain, dans le contexte de Fleury-Mérogis, nous proposons aujourd’hui une ébauche d’analyse de ce qui anime notre pratique en milieu carcéral. Rappelons d’emblée qu’en ce qui concerne le site pénitentiaire le plus important d’Europe, il a été fait appel aux intervenants de santé, plusieurs années avant l’institutionnalisation des Services MédicoPsychologiques Régionaux. Les fondements d’une telle demande importent peu aujourd’hui, dans la mesure où la présence de soignants est effective (même si elle est toute relative), depuis plus d’une vingtaine d’années. Nous nous centrerons aujourd’hui sur notre pratique au Centre de Jeunes Détenus, qui est réservé à la détention des mineurs de 16 à 18 ans et aux jeunes adultes de 18 à 21 ans. Il existe aussi un quartier spécial pour les mineurs de 13 à 16 ans, qui sont encore incarcérés actuellement au décours de procédures criminelles. Tout en faisant partie de l’équipe du Service Médico-Psychologique Régional, ce qui a toute son importance au niveau d’un cadre thérapeutique « triangulé », nous avons un fonctionnement spécifique et relativement autonome. Un psychiatre vacataire, deux psychologues à temps partiel, une psychologue à plein temps appartenant à l’antenne de toxicomanie, et une infirmière psychiatrique interviennent sur le terrain. Il faut également mentionner les actions de l’antenne d’alcoologie. Notre espace thérapeutique se concrétise sous la forme d’un bureau situé au sein de l’infirmerie du bâtiment, où va se produire, plus ou moins régulièrement, la rencontre thérapeute – jeunes détenus. On ne doit pas pour autant oublier que notre présence médico-psychologique est en quelque sorte une greffe que l’expérience nous révèle fragile. De ce point de vue, le greffon que nous sommes, est la cible de mouvements pouvant osciller de la volonté d’absorption au rejet, et nous pouvons également en retour nous prendre au leurre de la toute-puissance. Comment, sans tomber dans le piège d’un clivage entre une institution qui ne serait que négative et des thérapeutes qui auraient le beau rôle de bons objets, comment donc aménager un espace à caractère psychothérapique à l’intérieur du cadre carcéral ? Travailler en milieu carcéral nous impose, peut-être plus qu’ailleurs, la recherche de la bonne distance, une réflexion constante à l’égard des notions de fascination-répulsion, générées tant par nos interlocuteurs-patients que par l’Institution. S’impose de ce point de vue une distinction, introduite par le titre même de notre exposé. Nous voulons ici soutenir que la prison n’est pas une institution soignante, du moins qu’il ne s’agit pas de sa vocation première et que nous n’y trouvons, en aucune façon, un « cadre thérapeutique ». La contention ne doit pas être confondue avec la fonction contenante. Toutefois, malgré les obstacles inhérents à une telle institution (il s’agit ici de distinguer ce qui revient à un système, et qui échappe pour une large part aux hommes et aux femmes inscrits dans leur activité professionnelle), nous affirmons la possibilité et la nécessité de faire vivre un « espace thérapeutique » en milieu carcéral. Signalons tout de suite que, si la clinique psychanalytique sous-tend nos réflexions et nos actions thérapeutiques, notre pratique nous démarque sans conteste de ce qui, pour certains, est l’orthodoxie de la psychanalyse. C’est d’ailleurs moins le contexte dans lequel nous intervenons qui impose certains aménagements – nous soutiendrons, pour notre part, qu’il est question de styles thérapeutiques- mais les caractéristiques mêmes de nos patients, qu’il s’agisse de la nature de leur souffrance ou de l’archaïque de l’organisation de leur personnalité. Mais avant de découvrir de qu’il en est des ouvertures thérapeutiques, il nous faut repérer ce qui, dans l’institution, chez nos patients (en rappelant de nouveau que notre propos reste centré sur l’adolescence) et chez nous-mêmes, s’oppose à un tel travail.

I – OBSTACLES AU TRAVAIL THERAPEUTIQUE EN PRISON
Ce qui fait obstacle à un tel travail en milieu carcéral s’origine aussi bien du fonctionnement des institutions, judiciaire et pénitentiaire, que des patients et des soignants eux-mêmes. Il faut rappeler que toute détention est le fait d’un juge ou d’un tribunal, et que le milieu pénitentiaire est actuellement le seul lieu ne pouvant se soustraire à l’obligation d’admission d'un adolescent prévenu ou condamné. D’autre part, sans prétendre ici à une analyse de la dynamique complexe présidant à toute mise sous écrou, il est trop souvent manifeste qu’il y a chez les juges confusion entre épreuve de réalité et ce qui

sous-investissement du langage. tout en évitant l’écueil du parti pris et de la connivence. l’institution carcérale peut apparaître comme instance contenante et limitante. On assiste alors à la réactivation des besoins primordiaux. C’est en ce sens que. il nous faut reconnaître. l’institution carcérale présente de nombreux aspects pathogènes pour ceux qu’elle accueille. notamment en matière de répression des infractions au règlement intérieur ou par l’utilisation de l’espace de non-droit qu’est la cellule dite de réflexion. Un autre danger consisterait à s’affirmer comme le seul bon interlocuteur de l’adolescent détenu et de tomber dans le piège de son appropriation. retour à un rythme qui est celui du nourrisson ou du malade hospitalisé. La contention psychophysique avec restriction de l’espace et des possibilités de mouvements. loin d’apaiser. attestée entre autres par une récente enquête de l’antenne d’alcoologie de Fleury-Mérogis (4). sur le mode de la confusion ou de la dépersonnalisation. aux prises avec les redoutables mécanismes de défense que sont l’identification projective. certains dysfonctionnements institutionnels. l’équipe soignante court sans cesse le risque de perdre la bonne distance à l’égard tant de l’institution d’accueil que des patients détenus. de notre point de vue de thérapeute. par ailleurs. voire quasiment sans exception. les fige dans une extrême dépendance. Il est encore plus rare. paradoxalement. la promiscuité et les inévitables tensions qui en découlent. par ailleurs. pour l’heure. se veut être autre chose qu’un lieu d’exclusion et se donne des buts de réadaptation sociale. Se conjuguent entre autres. pouvant aller jusqu’à l’explosion individuelle ou collective de violence. ouvrant ses portes aux personnels socio-éducatif et médical et aux intervenants extérieurs. Groupe restreint en terme d’effectif. »Ce . la fréquentation des codétenus dont certains sont rodés à la transgression sociale et à la perversion des liens relationnels. qui met à jour les comportements addictifs des jeunes détenus à travers les priorités données à la consommation de télévision. pouvant dans certains cas faire éclore des pathologies aiguës. incapacité de formuler une demande. Il lui faut continuellement prendre la mesure des phénomènes institutionnels parasites. Leur discours est également dans le droit fil de la pauvreté communicationnelle de leur histoire. le déni et le clivage. pour la plupart figés dans un temps archaïque de leur développement : fixation et régression se conjuguent. II – STYLES THERAPEUTIQUES C’est en raison de la diversité et de la complémentarité des interventions qui s’imposent à nous que nous parlons de styles thérapeutiques. disqualifiée. En parallèle au traumatisme (2) que représente toute incarcération. Ils sont. alimente bien au contraire la dérive des sujets concernés. L’expérience nous montre. Malgré l’état d’esprit actuel de l’Administration Pénitentiaire qui. qu’amende honorable soit faite par l’autorité compétente. au sens du « holding » de Winnicott (6). que la seule détention. sans ambiguïté. l’accès à l’analyse de l’impact de la problématique de ces adolescents sur chacun des intervenants soignants reste une tâche particulièrement difficile et. sur fond de scansion horaire quasi immuable. En préalable. Il est en effet rarissime qu’un contrevenant échappe à une sanction ferme ou assortie de sursis lorsqu’il fait l’objet d’un rapport. malgré les efforts effectués par le biais de différentes réformes pénitentiaires pour prendre en compte histoire et devenir du sujet et ne plus le réduire à son seul acte. de nourriture et de tabac.est pour nous principe de réalité. que la prison est un temps d’arrêt ou seule halte possible dans l’itinéraire de ces jeunes sujets. et qu’en misant sur un tel leurre sont méconnues les lois internes et inconscientes qui président au passage à l’acte délinquant. n’est pas menée à bien. prenant la forme d’une illégitimation de la loi. compte tenu de la disponibilité horaire relative des uns et des autres. par identification quasi constante aux actes fondant son incarcération. Enfin. De manière générale. Pèsent. les interactions parfois problématiques entre personnels de surveillance et détenus. la parole de l’adolescent détenu est. la mise sous écrou précipite les adolescents dans une série de mouvements régressifs. Cette régression induite par le milieu carcéral fait le plus souvent écho à l’aménagement même de la personnalité des sujets adolescents. à priori. C’est d’ailleurs plus exactement de nos engagements dont nous allons témoigner. de traduire les éprouvés émotionnels et affectifs qui accompagnent leur souffrance de nature essentiellement tensionnelle et dépressive. marqués souvent par les rejets successifs et itératifs des différentes institutions qui ont tenté de les prendre en charge. lorsque le détenu est victime d’une défaillance d’un membre du personnel. sans pour autant remettre en cause ce que nous disions de ses effets pathogènes. il n’en reste pas moins que. très lourdement. comme lieu de maintenance.

en portant une attention particulière à la réalité des traumatismes vécus. où ils peuvent se trouver en situation d’accepter ou. c’est à dire à ce qui pèse et désorganise en tant qu’abolitions symboliques (5). « c’est moins la satisfaction des pulsions qui s’expriment à travers elle que des réactions totales du milieu.que la tendance antisociale recherche » dit-il. voire forger les mots qui manquent. par trop souvent. le travail thérapeutique s’orientera dans plusieurs directions mais passera obligatoirement par la reconstruction de l’histoire du sujet. en particulier le processus quasi invariant d’illégitimation de la fonction paternelle (3) avec son corollaire. aux secrets. tant de ces failles relationnelles que de la violence traumatique vécue. dense. La reconnaissance explicite. à tout ce qui fait « trou » dans ces histoires. les adolescents seront tentés d’obtenir. parfois seuls témoins du passé) ou enfin à la lecture des expertises. Lorsqu’une relation va se nouer. en invitant l’adolescent concerné à en reprendre l’initiative de la poursuite. en effet. c’est à dire d’une affectation en cellule à plusieurs détenus pour rompre l’isolement cellulaire). faire lien où tout n’est que fragmentation et néantisation. ceux qui donnent la plus grande certitude d’être ce qu’ils sont. Souvent court. mobilisant le « sentir. se situant aux failles mêmes du sujet. qui sont ce qu’ils voulurent être et le demeurent ». est pour nous une des pierres angulaires de notre action thérapeutique. C’est comme si je sujet cherchait toujours un cadre plus vaste. contenant minimal incontournable pour espérer. des percepts par introduction du symbolique). sur le mode de la dramatisation. Il s’agit. un cadre dont le premier exemple est les bras de la mère ou le corps de la mère ». Ancrés et renvoyés au temps du besoin. écouter et dire vrai ». toute la douleur ayant présidé à l’incarcération et découlant de celle-ci. ce qui n’interdit en aucune façon une rencontre authentique.. La prison constitue pour certains sujets fixés dans une position psychopathique. Nos interlocuteurs se révèlent. de proposer la poursuite d’un tel échange. et ceci passe par le recours aux médicaments susceptibles d’apaiser les tensions et surtout de permettre de ne plus penser. mais c’est principalement à l’expression spontanée de plaintes et de revendications que nous avons affaire. devra proposer. de demande. Citons également Jean Genet.. Il nous arrive. de ce que nous percevons de la souffrance de nos interlocuteurs. pour toucher. étrangers à leur propre histoire. outre sa valeur informative. dans un autre temps. Il nous faut alors faire appel. hors de toute possibilité d’élaboration. quand cela est possible. d’être surpris par une demande émanant des détenus. que le sujet pourra progressivement retrouver le minimum vital d’intégrité subjective. 18 ans. la prison offre le même sentiment de sécurité qu’un palais royal à l’égard d’un roi. il n’est pas question. voire la traduction. le seul contenant possible pour les crises violentes auxquelles il était en proie depuis l’âge de 16 ans : « je déprimais. Cela impose de la part du thérapeute une participation active. sur la base d’une attitude empathique. est en détention préventive pour un homicide volontaire. aux duperies. en nous adressant une brève lettre. qui. le dernier lieu où une rencontre thérapeutique peut se produire. Ce sont les deux bâtiments construits avec le plus de foi. s’inscrira comme acte préthérapeutique ayant pour objet la relance d’une communication verbale toujours problématique. sur le mode du parler vrai. C’était. dans un contexte d’alcoolisation en groupe. c’est à dire être l’artisan de l’apprentissage d’un langage des éprouvés émotionnels et affectifs. voire incisif. point de départ d’un possible travail thérapeutique. inconsistante ou supplantée par le primat des agirs. il est tentative de renversement de ce discours saturé de besoins. Susciter un ou plusieurs entretiens familiaux. au sens strict. III – VECUS THERAPEUTIQUES Laurent. viseront à susciter l’émergence d’éprouvés et de représentations habituellement rejetés et/ou vécus en actes et en cauchemars. jusqu’ici. Il faudra également repérer les dyspositionnements intra-familiaux. de demander des entretiens réguliers avec un psychothérapeute. soit une réduction de leur inconfort psychologique. au mieux. regarder. je buvais de l’alcool pour . aux parents ou à d’autres intervenants privilégiés (travailleurs sociaux. Cette atteinte. De ce point de vue. soit un aménagement de la détention (nous sommes alors sollicités pour intercéder en faveur d’un « triplement ». Le premier entretien est ici fondamental. dans le Journal du Voleur : « Au détenu. C’est dans le partage de telles expériences émotionnelles par intégration de ces éprouvés (réunion des affects. les différentes formes de l’emprise maternelle. lors d’une permission accordée par l’établissement psychiatrique où il avait été pris en charge pendant quatre mois. Les entretiens en situation duelle ou impliquant plusieurs soignants (combinaisons illustrées par les cas cliniques que nous allons développer). ne peut se concevoir sans une pondération qui passe par la nomination.

marquée par la discontinuité et les ruptures. Il peut dire les traumatismes jusqu’ici indicibles qui ont jalonné son histoire et qui. ni . dit-il.oublier.qui constitue alors l’essentiel du contenu des entretiens que nous avons ensemble. du fait de la « gravité » de l’acte posé par l’adolescent et de son attitude fermée. les entretiens tournent en rond. créés par l’angoisse de perte en même temps que l’angoisse d’invasion de l’objet naissant. Ce délaissement actuel. le temps de l’ébranlement identitaire de l’adolescence. en quelque sorte. la haine qu’il éprouve à l’égard de sa belle-mère qui ne l’a jamais ni écouté. ne vient plus lui rendre visite. On subodore là un mécanisme de clivage. douloureux –« j’ai besoin d’elle ». Rapidement. lâche quelques bribes d’une histoire familiale pesante. sports. En effet. Tiko. en se livrant à la reconstruction progressive de son histoire. les mêmes thèmes reviennent : son rejet de sa famille actuelle. parloirs. s’il éprouvait le besoin de parler de quelque chose de particulier. ce jeune homme. sur le mode de la décharge tensionnelle. le visage à moitié dissimulé par ses mains. c’était pour qu’on s’intéresse à moi. dont les assises narcissiques sont d'une extrême précarité. mais ça ne me réussissait pas. comme le formule Claude Balier (1). 17 ans. induisant une attitude défensive massive qui préserve chez lui un mode de vie « adaptée » dans le milieu carcéral. Nous le voyons régulièrement en entretien depuis le début de son incarcération. parallèlement. L’adolescent serait un enfant adopté qui n’a de cesse de retrouver ses vrais parents. dont la violence fait peur à Laurent. permettant l’amorce de la restauration d’une continuité narcissique. je n’arrêtais pas de me battre ». originaire de l’Ile des Comores. incarcération du père. Par rapport à l’irreprésentable. institution indestructible. répétitivement. Tiko ne nous parle pas de son passage à l’acte meurtrier. les entretiens psychologiques se succédant de façon régulière et continue ont pu jouer comme contenant. mettant en doute sa filiation paternelle. il se retranche derrière une attitude de banalisation et de mise à distance des émotions. dans un premier temps. ils sont. lieu possible de métabolisation et de représentation des pulsions et affects et aussi comme cadre. celle d’être abandonné par ses parents. Lui-même semble être surpris par ce travail d’élaboration. dans un premier temps. Tiko. à la faveur d’un relâchement défensif ponctuel. en pleine crise conjugale avec le père. retrouvailles difficiles des parents. Puis. ramassé sur son siège. souvenir de celui-ci donnant un coup de couteau dans le ventre de sa mère alors que Laurent n’avait que cinq ans. une version personnelle de son histoire. Il n’utilise pas la possibilité que nous lui avons donnée d’écrire pour demander des entretiens plus rapprochés. alcoolisme et violence du père. pour ne pas être oublié ».le vide ou le trop-plein pulsionnels par rapport à un narcissisme défaillant ne pouvant être garant du sentiment de continuité de soin. Puis après une période où l’arrivée de la belle-mère joue un rôle réparateur par rapport à ces blessures narcissiques. d’un cadre thérapeutique solide contribuant à renforcer le pare-excitation interne plus que fragile de nos jeunes sujets. confrontés à la répétition des premiers bouleversements. « Ca va bien. je faisais des conneries. est incarcéré pour le meurtre d’une vieille dame qu’il a tuée. Laurent. Il nous donne. par peur d’être dénoncé après lui avoir extorqué un chèque. avec mes parents c’est impeccable ». à la mesure d’émotions et de fantasmes. assurant la constance de l’objet encore impossible et précédés par des mouvements contradictoires et cependant simultanés. des vols. Il nous est signalé par les éducateurs. nous dit-il régulièrement.réactive une crainte fondamentale qui le ne quitte jamais. à la demande du psychiatre intervenant au Centre de Jeunes Détenus. dit-il. rapidement. il s’est présenté à la banque pour encaisser l’argent. c’est la fuite en avant dans les passages à l’acte : « mes conneries. et le lendemain. Cette vive angoisse abandonnique est la conséquence directe d’éléments de la réalité qu’il nous dévoile peu à peu. eux-mêmes alertés par le juge. C’est le récit de sa vie carcérale –formation professionnelle. pare-excitation fiable. jusqu’ici muré dans ses défenses de type archaïque. découvrant et tissant des liens entre eux. ne peut nous regarder et. lié au sommeil dont il a été tiré pour venir en entretien. Le père idéal serait resté aux Comores. Nous continuons à le faire appeler. il est nécessaire de doubler le pare-excitation externe représenté par la prison. à venir vers lui régulièrement. Il est resté plusieurs heures enfermé chez elle dans un placard. fermant par ces mots toute expression de son vécu interne. investi positivement un stage d’insertion professionnelle au sein de la prison. peut parler de la peine qu’il éprouve en ce moment : sa belle-mère. Récemment. en constituaient les seuls points de repères : abandon par sa mère qui l’a laissé sur le trottoir à six mois. Il a.

IV – EXPRESSION PICTURALE Après les entretiens individuels. semble-t-il. est couplé à des entretiens individuels au cours desquels nous invitons l’adolescent à une réflexion plus personnelle. Leur nombre tourne autour de cinq à sept et la durée moyenne de leur détention de trois à six mois. Détendu. à qui est réservé un quartier spécial. Il s’agit également d’un lieu de retrouvailles groupales et de partage de tout un langage visuel. se précipiter sur les feutres et les marqueurs pour couvrir à un rythme très rapide les feuilles de leur tag. L’intrication à divers degrés de la problématique adolescente en plein développement. et celui du groupe à qui est proposé. scénario qu’il rejouait là au sein des entretiens. la violence incoercible qui l’anime depuis qu’il est enfant et qui l’obligeait à briser les fenêtres et à frapper ses enseignants. celle d’être entraînés avec lui dans une spirale répétitive. tatoués de grandes fresques « bombées » par les adolescents eux-mêmes. Il s’agit d’un lieu de création et de reconnaissance de son oeuvre comme sienne. Nous avons pris alors ensemble la décision de recevoir Tiko conjointement. Face au déferlement pulsionnel qui déborde souvent une organisation narcissique fragilisée. par crainte de mettre à nu un matériel brut et explosif. A été ainsi possible la création d’un contenant plus solide et structuré. de tourner en rond nous-mêmes. et parvient à formuler quelque chose de son histoire et de sa problématique. il se laisse aller. Son visage même semble transformé. Nous lui signifions clairement les raisons de ce choix qu’il accepte d’emblée. qui autorise un travail de figuration des affects. rend l’approche de ces tous jeunes sujets particulièrement difficile. spécifiques de bandes urbaines pluri-ethniques. Bien souvent. il peut enfin s’adresser à l’autre. à peine la porte de leur cellule ouverte. ce qui a toute son importance du point de vue de la restauration narcissique et d’un possible travail sur l’identité et les identifications. Non seulement. Le changement. C’est la dynamique entre ces deux types d’espace qui semble favoriser l’extériorisation du vécu psychique de l’adolescent. tant sur le plan de l’attitude corporelle qu’au niveau de la verbalisation. le plus souvent pour des viols collectifs. tout simplement. nous avons pris en compte la peur qu’il nous inspirait. c’est l’aménagement du cadre et la surprise. Pour ce qui est du contenu des entretiens. voire s’effondre. Ils sont sous mandat de dépôt criminel. nous a amenés nous-mêmes à une position défensive : il nous a fait peur et nous a figé dans une passivité. qui a permis la nomination de ce qui était en jeu. Cet espace d’expression où une vie fantasmatique peut se déployer sans se vider en agirs incessants. stratégie thérapeutique qui se révélera opérante dès le premier entretien de ce type. les tags et les graphs. pouvant accueillir et métaboliser les fantasmes violents de l’adolescent. il commence à faire le lien entre le sentiment de vide et de solitude et la violence. surpris de découvrir qu’il y a quelque chose d’autre à l’intérieur d’euxmêmes. figure masculine rassurante. à l’abri du regard de ses pairs. et peu à peu de s’adresser à nous. nous avons été amenés à proposer un double contenant : celui de la feuille blanche où puisse se mettre en forme et se figurer un vécu de type pulsionnel autrement que sous la forme d’un passage à l’acte. . l’adolescent. Le cadre se concrétise par les murs de l’atelier. Il est prévu que nous nous occupions systématiquement de tous les mineurs de moins de 16 ans incarcérés au Centre de Jeunes Détenus.compris. Il y a amorce de mise en mots de la scène du meurtre. Nous éprouvons au fil des entretiens une sensation de malaise. mais aussi structurée au sein de limites spatio-temporelles définies. de problématiques de type psychopathique ou de pathologies limites et d’éléments ethnopsychologiques. abordons maintenant et pour finir un autre type de dispositif à visée psychothérapique : l’expression picturale en groupe. de fonctionner de façon spontanée et créative. nous interdisant d’aller plus avant dans les entretiens. puis de passer à autre chose de plus élaboré. groupal et individuel. et par un rythme temporel régulier. C’est là que nous nous sommes adressés à Alain Maurion et que nous lui avons fait part de notre sentiment d’impuissance. mais surtout nous y avons résisté en introduisant un tiers. se rapprocher. sera quasi immédiat et pour l’instant persiste au fil des entretiens. Il est émouvant de voir des adolescents. jusqu’au jour où nous nous rendons compte que. les entretiens à deux thérapeutes. Ce qui a fonctionné. du fait d’une attitude physique de tension et de retrait qu’il évoquerait celle d’un « animal traqué et menaçant ». dans le cadre ainsi constitué. dans cet autre temps. souriant. sous notre regard.

Psychologue-psychanalyste. ce qui souvent ne nous laisse que la possibilité d’amorcer un travail pré-thérapeutique. Cependant. Paris. Conférence du 9 janvier 1991. heureusement. 1990. Paris. La Consommation des jeunes détenus. associatifs ou libéraux. 58. s’impose avec urgence la mobilisation des relais thérapeutiques extérieurs à la prison. décroît. Séminaires psychanalytiques. une longue et difficile prise en charge thérapeutique. PENOT B. l’expérience nous montre que les grands blessés que sont les patients délinquants nécessitent. 321-331 . à nos yeux trop nombreux. De la contention au traumatisme. Paris. Figures du déni. Presses Universitaires de France. la délinquance... 145-49 3.. 135-44 BOUVET M. DAUMAS J. Paris (inédit) 4. éd.P. 1. et Mr Alain MAURION... le psychanalyste à l’écoute de la délinquance. Psychologue. BOURDY M. La Psychopathie. in : Œuvres. Utilisation du pécule au Centre de Jeunes Détenus de Fleury-Mérogis 5.. 1967 GENET J. Un lieu paradoxal d’effets thérapeutiques : le milieu pénitentiaire. 1990. La Relation d’objet. Psychanalyse des comportements violents. 8. qu’ils soient publics. Mme Caroline LEGENDRE . Gallimard. L’incarcération des adolescents. La prison et la fonction soignante. WINNICOTT D. 1949 LEGENDRE C. 1993. Payot. 1969 REPERES COMPLEMENTAIRES BALIER C. De ce point de vue. éd. t. L’adolescent criminel. Dunod. pour certains.L. MAURION A. L’Evolution Psychiatrique. est encore aujourd’hui pour nous d’une actualité cruciale. de Fleury-Mérogis. Susciter de l’intérêt pour ce que Freud avait en horreur. 91705 SAINTE-GENEVIEVE-DES-BOIS Cedex L’Evolution Psychiatrique..V – CONCLUSION Nous avons cherché à vous faire partager ce qui. ne peut apparaître que comme une folie thérapeutique. Ed. Adolescence. 1989.W. BALIER C. MAURION A. & BLONDIEAU F. S.. Ne perdons pas de vue que le temps d’incarcération des adolescents est bref. Journal du voleur. 1989 6. pour souvent au mieux cicatriser leur blessures et rompre avec leur souffrance tensionnelle afin de vivre les conflits de toute existence. MICHAUD P. in : De la pédiatrie à la psychanalyse..R.. 1. i. 8. 2. 54.M. et que leur nombre en prison. 1988 2. Paris. La Tendance antisociale. habité au début de toute cure par l’anticipation de la séparation. Paris.. Adolescence. Payot. comme devrait l’être tout thérapeute. 83-92 BIBLIOGRAPHIE 1. Nous ne pouvons que nous en réjouir et demeurer. I.C.