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Afrique CFA : 2 600 FCFA - Algérie : 450 DA Allemagne : 4,00 € - Autriche : 4,00 € - Canada : 5,95 $CAN DOM : 4,20 € - Espagne : 4,00 € - E-U : 5,95 $US - G-B : 3,50 £ Grèce : 4,00 € - Irlande : 4,00 € - Italie : 4,00 € - Japon : 700 ¥ Maroc : 30 DH - Norvège : 50 NOK - Portugal cont. : 4,00 € Suisse : 5,90 CHF - Tunisie : 4,50 DTU - TOM : 700 CFP

Escrocs & faussaires (1/5) Arnaque aux grands crus

CFP Escrocs & faussaires (1/5) Arnaque aux grands crus courrierinternational.com N° 1132 du 12 au 18
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CFP Escrocs & faussaires (1/5) Arnaque aux grands crus courrierinternational.com N° 1132 du 12 au 18

courrierinternational.com N° 1132 du 12 au 18 juillet 2012

La nouvelle philosophie mondiale du macadam

La vie vélo

Mali

Comment intervenir ?

Mexique

Des Indiens passeurs de drogue

Série télé

“Dallas” passe au vert

France

3,50 €

3:HIKNLI=XUXZUV:?b@b@n@c@k;

M 03183 - 1132 - F: 3,50 E

Buenos Aires

Copenhague

Hangzhou

New York

Moscou

3

ÉDOUARD CAUPEIL

3 ÉDOUARD CAUPEIL n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 Editorial Les petits vélos
3 ÉDOUARD CAUPEIL n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 Editorial Les petits vélos

n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Editorial

Les petits vélos rouges de Hangzhou

Le dimanche 15 juillet 2007, Michael Rasmussen n’était pas encore le prince déchu du Tour de France. Ce jour-là, le cham- pion danois s’imposait facile- ment à Tignes, s’emparant du maillot jaune. Il sera finale- ment exclu de la compétition, de même que le favori de l’édi- tion, le Kazakh Alexandre Vinokourov, tous deux rat- trapés par les contrôles antidopage. Non, s’il y a cinq ans, le vélo faisait son grand retour dans le cœur des citadins, ce n’était pas à cause du piètre spectacle de la Grande Boucle, mais bien grâce au lancement de l’opération Vélib’ à Paris. Les Parisiens découvraient le vélo partagé, un concept déjà en vogue dans quelques villes pionnières, mais dont les succès écla- tants dans la capitale française et à Barcelone ont permis, depuis, un essor mondial. Car plus qu’une mode de ville, pédaler sur le bitume est devenu un mode de vie. De Vienne à Portland, en passant par Melbourne et dans quelques jours New York, les pro- grammes essaiment. Signe que le phénomène n’a rien d’une lubie occidentale, la palme revient à la “petite” bourgade chinoise de Hangzhou (7 millions d’habitants), à deux cents kilomètres au sud-ouest de Shanghai, qui a démarré il y a quatre ans son propre système de partage de vélos, rouges forcément (une concession sans doute à l’époque maoïste, lorsque les Chinois rêvaient d’acquérir une bicyclette, un poste de radio et une machine à coudre). Avec ses 2 177 stations, ses 60 000 vélos (trois fois plus qu’à Paris), et ses 240 000 trajets recensés quoti- diennement, le “Vélib’” de Hangzhou s’est hissé en tête des programmes de deux-roues partagés. La Chine a beau avoir embrassé depuis une vingtaine d’années la civilisation automobile, le royaume de la bicyclette n’a pas disparu. Le pays a déjà initié des programmes de vélo partagé dans une quarantaine de villes, dont Pékin au mois de juin. De quoi donner raison à l’écrivain américain Marc Twain, qui faisait à ses lecteurs, il y a plus d’un siècle, la recomman- dation suivante : “Procurez-vous une bicyclette. Vous ne le regretterez pas, si vous survivez”. Eric Chol

Vous ne le regretterez pas, si vous survivez”. Eric Chol En couverture : Londres, 2011. Photo

En couverture : Londres, 2011. Photo de Horst Friedrichs, Anzenberger-Ask Images

(Sauf pour les éditions Corse et Pays basque.)

Sommaire

4

Planète presse

6

A suivre

8 Les gens

9 Controverse

En couverture

10 La vie vélo,

un phénomène urbain

A New York, David Byrne, le chanteur

des Talking Heads, revit à bicyclette. La ville de Copenhague construit 300 kilomètres de pistes reliant

le centre à ses banlieues. Les cyclistes

paradent à Moscou. A Pékin, c’est l’heure du retour en grâce pour les deux-roues.

D’un continent à l’autre

16 France

Nouvelles taxes Un pépin sur ma feuille

d’impôts ?

Nouvelles taxes Un pépin sur ma feuille d’impôts ? Mexique Les Tarahumaras courent pour les cartels
Nouvelles taxes Un pépin sur ma feuille d’impôts ? Mexique Les Tarahumaras courent pour les cartels

Mexique Les Tarahumaras courent pour les cartels

Palestine Y aura-t-il un printemps palestinien ? Monde musulman Le Coran ne peut être la Constitution

30 Afrique

Mali Pourquoi l’intervention militaire n’a pas encore eu lieu

Villes rebelles (2/8) A Tunis, la révolution

à l’heure de la parole libérée 34 Economie

Energie Le photovoltaïque chinois

à la conquête du Japon

36 Ecologie

Agriculture La Roumanie vide son grenier

37 Médias

Investissement Warren Buffett, sauveur de journaux Crépuscule Le “Washington Post” au fond du trou

Long courrier

40 Escrocs et faussaires (1/5)

Les trop grands crus du Docteur Conti

46 Cinéma Où sont passés

les méchants chinois ?

48 Photographie Adi Nes ou l’instant

d’après

51 Insolites FLIP, le bateau vertical

d’après 51 Insolites FLIP, le bateau vertical Mali Pourquoi l’intervention militaire n’a pas eu lieu
d’après 51 Insolites FLIP, le bateau vertical Mali Pourquoi l’intervention militaire n’a pas eu lieu
d’après 51 Insolites FLIP, le bateau vertical Mali Pourquoi l’intervention militaire n’a pas eu lieu

Mali Pourquoi l’intervention militaire n’a pas eu lieu

18 Europe

Espagne Les mineurs font grise mine Royaume-Uni Les reporters de la BBC sommés de faire du chiffre

Moldavie Le courant passe à nouveau entre Tiraspol et Chisinau Allemagne La Bundeswehr part en campagne pour la guerre urbaine

22 Amériques

Mexique L’endurance des Tarahumaras mise au service des cartels Etats-Unis Dallas, ton univers

impitoyable

25 Asie

Afghanistan Des geeks à la rescousse des talibans Japon La folie des hauteurs aveugle

Tokyo Myanmar Investisseurs, attention :

pays en reconstruction ! Cambodge Cheveux à vendre contre un bol de riz

28 Moyen-Orient

Syrie Forces et faiblesses de l’armée de Bachar El-Assad

et écolo ?

et faiblesses de l’armée de Bachar El-Assad et écolo ? Villes rebelles 2/8 A Tunis, la

Villes rebelles 2/8 A Tunis, la révolution à l’heure de la parole libérée

4 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Sur le web www.courrier international.com
Sur le web
www.courrier
international.com

Planète presse

courrierinternational.com

Courrier international n° 1132

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire Le Monde Publications internationales SA. Directoire Antoine Laporte, président et directeur de la publication ; Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal mai 2012 Commission paritaire n° 0712C82101. ISSN n° 1 154-516 X - Imprimé en France / Printed in France

Parmi nos

sources

cette

semaine

Asahi Shimbun 11 720 000 ex., Japon, quotidien. Fondé en 1879, héraut du pacifisme nippon depuis la Seconde Guerre mondiale, le “Journal du Soleil-Levant” est une institution. Trois mille journalistes, répartis dans 300 bureaux nationaux

et 30 à l’étranger, veillent

à la récolte de l’information.

The Atlantic 430 000 ex., Etats-Unis, mensuel. Depuis 1857, la prestigieuse revue traite de politique et de culture et continue de publier de courtes œuvres de fiction. Les sujets du moment y sont traités par des acteurs importants du monde politique ou

littéraire américain. En 2008, The Atlantic Monthly devient The Atlantic tout court. The Daily Beast (thedailybeast.com) Ce site d’information a été créé en 2008 par Tina Brown, ancienne rédactrice en chef de Vanity Fair et du New Yorker. Le site publie uniquement des opinions ou des analyses qu’il veut sans pitié. Elaph (elaph.com) Royaume-Uni. Créé en 2001,

à Londres, ce site arabe

publie quotidiennement en langues arabe et anglaise des articles politiques, sociaux, culturels et économiques sur le monde arabe, ainsi qu’une revue de presse et des articles publiés dans les médias arabes ou occidentaux. Hürriyet 600 000 ex., Turquie, quotidien. Créé en 1948 par la famille de presse des Simavi, “La Liberté”, ancien journal populaire, est aujourd’hui un titre puissant

qui, avec une présentation simple et beaucoup de photos en couleur, peut se transformer en un front de combat redoutable contre un gouvernement ou un ennemi à abattre. The Jakarta Globe 50 000 ex., Indonésie, quotidien. Créé en novembre 2008 par James Riady, le titre a l’ambition de devenir l’International Herald Tribune d’Indonésie en détrônant The Jakarta Post, son principal concurrent anglophone. Hotnews.ro (hotnews.ro) Roumanie. Lancé en 1999

sous le nom Revista presei (“La Revue de presse”), devenu Hotnews.ro en 2005, ce site d’information accueille chaque mois plus de 4 millions de visiteurs uniques. Il propose ses sujets en plusieurs formats : texte, audio (en collaboration avec la Deutsche Welle et la BBC), vidéo et TV (avec TVR2 Roumanie). Media Today (Midieo Oneul), Corée du Sud.

TVR2 Roumanie). Media Today (Midieo Oneul ), Corée du Sud. Créé en 1995, ce quotidien généraliste

Créé en 1995, ce quotidien généraliste (politique, économie, société et culture) s’est spécialisé dans le traitement de l’actualité des médias. Nanfang Zhoumo 1 300 000 ex., Chine, hebdomadaire. Le magazine le plus attendu de Chine pour ses enquêtes et ses reportages a souvent débusqué des cadres

corrompus et dénoncé

corrompus et dénoncé

sur les droits de l’homme

du groupe de presse russe

des scandales, au point

a

été créé en 2010 par

de déranger en haut lieu. Il subit régulièrement des rappels à l’ordre et des évictions de dirigeants, qui finissent par éroder son mordant. Newsweek 1 972 000 ex.,

Javier Bauluz, premier Prix Pulitzer espagnol. Il possède

une rédaction chevronnée qui se veut un véritable service public de l’information. Parmi ses rubriques : Femmes, Migration ou En conflit. Politiken 107 000 ex., Danemark, quotidien. Fondé en 1884, Politiken est aujourd’hui un quotidien de centre gauche qui se donne encore l’image d’un certain “radicalisme culturel”. Le Populaire 25 000 ex., Sénégal, quotidien. Lancé en 1999 par des hommes d’affaires, le titre a fait une entrée remarquée dans le paysage médiatique

Expert, ce magazine d’information conçu pour un lectorat issu des classes moyennes mise sur le photoreportage. Süddeutsche Zeitung 430 000 ex., Allemagne, quotidien. Né à Munich en 1945, le journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand est l’autre grand quotidien de référence du pays, avec la FAZ. Tunisia Live (tunisia- live.net), Tunisie. Le site, lancé en avril 2011 par Zied Mhirsi, un médecin de 33 ans reconverti dans

les médias, avec Youssef Gaiji et Ramla Jaber, est le seul organe d’information

Etats-Unis, hebdomadaire.

“Perspective locale,

grâce à ses faits divers et à sa rubrique Société. Depuis,

à

offrir une couverture

Sans son rachat à l’été 2010

il

a attiré des plumes

par l’homme d’affaires Sidney Harman, le célèbre titre aurait disparu du paysage médiatique outre- Atlantique. Sa fusion avec

renommées de la presse sénégalaise (Mame Less Camara, Pape Samba Kane, Abdou Salam Kane) et est

devenu l’un des journaux

de l’actualité tunisienne en anglais. Une première en Tunisie, pays arabe traditionnellement

francophone. The Washington Institute

le webzine The Daily Beast

le

plus influents du pays.

en novembre et la récente nomination à sa tête de Tina Brown, fondatrice du journal en ligne, lui ont redonné de nouvelles ambitions. Newsweek Pakistan, Pakistan, hebdomadaire. Fasih Ahmed, journaliste pakistanais formé à l’université Columbia aux Etats-Unis et qui a travaillé pour The Wall Street Journal, fonde le magazine en 2010. Sa ligne éditoriale est progressiste, sa devise :

recherche mondiale”. Le Pays 20 000 ex., Burkina

ProPublica (Propublica.org), Etats-Unis. La mission de cette rédaction indépendante spécialisée dans le journalisme d’investigation d’intérêt général est de faire “toute la lumière sur les pratiques douteuses, les abus de pouvoir et de confiance de la part du gouvernement, des entreprises et des autres institutions”. România Libera 54 000 ex, Roumanie, quotidien. Journal des intellectuels et de la classe moyenne, “La Roumanie libre” adopte une ligne libérale et indépendante. Créé en

for Near East Policy (washingtoninstitute.org) Etats-Unis. Le portail du plus influent think tank américain consacré aux questions relatives au Moyen-Orient. Fondé en 1985, The WINEP est devenu une source de référence autant pour les médias américains que pour les autorités américaines. El-Watan 160 000 ex., Algérie, quotidien. Fondé en 1990 par une équipe de journalistes venant d’El-Moudjahid, quotidien officiel du régime, “Le Pays” est très rapidement devenu

Faso, quotidien. Fondé en octobre 1991, ce journal indépendant est rapidement devenu le titre le plus populaire du Burkina Faso.

1877, favorable à l’opposition toutes tendances confondues et par conséquent critique envers le gouvernement,

le journal de référence avant d’être concurrencé plus tard par d’autres quotidiens. Son directeur, Omar

Proche de l’opposition,

le

titre est l’un des trois

il multiplie les éditoriaux au vitriol. Periodismo humano

quotidiens les plus lus du pays. Rousski Reporter

Belhouchet, est une figure de la presse algérienne. Condamné plusieurs fois

à

d’un attentat, il a reçu de

la prison et victime

(http://periodismohumano.c om), Espagne. Ce site axé

168 000 ex., Russie, hebdomadaire. Dernier-né

nombreux prix à l’étranger.

hebdomadaire. Dernier-né nombreux prix à l’étranger. Rectificatifs Frères musulmans Dans l’article

Rectificatifs

Frères musulmans Dans l’article “Comment j’ai réussi à me libérer des Frères musulmans” (CI n° 1131, p. 31), la dernière phrase

a été malencontreusement

tronquée. La voici en entier :

“S’ils essaient encore, ils vont voir de quoi je suis capable.” Frontières La carte de la Tchécoslovaquie qui

accompagnait l’article “Un divorce tout à fait raisonnable” (CI n° 1129,

p. 22) montrait le pays dans ses frontières d’origine de 1918, et non dans celles de la période 1918-1992, comme indiqué par erreur dans la légende. En 1945, l’extrémité orientale de la Tchécoslovaquie

– la Ruthénie subcarpathique – a été

annexée par l’Ukraine soviétique. Puis, en 1992, le pays s’est scindé en deux Etats, la République

tchèque et la Slovaquie.

Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Isabelle Lauze (16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (17 77) Conception graphique Mark Porter Associates

Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Chloé

Baker (Royaume-Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Lucie Geffroy (Italie,

16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74),

Marie Béloeil (chef de rubrique France, 17 32), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark,

Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina

Rönnqvist (Suède), Mélodine Sommier (Finlande), Alexandre Lévy (Bulgarie,

coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (Rép. tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine),

Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat

(chef de service Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis), Anne Proenza

(chef de rubrique Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès

Gaudu et Franck Renaud (chefs de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39),

Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Naïké Desquesnes (Asie du

Sud, 16 51), François Gerles (Asie du Sud-Est), Ysana Takino (Japon, 16 38),

Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun- jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef

de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35),

Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda

Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique

du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Long courrier Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33), Catherine Guichard (rédactrice, 16 04), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Paul Blondé (rédacteur, 16 65), Mathilde Melot, Albane Salzberg

(marketing)

Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 16 77), Natalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon

(anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-

Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-

Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol),

Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline

Merrien (colorisation)

Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe) et Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier,

Marion Candau, Maud Chouery, Sophie Courtois, Nicolas Fresneau, Marion Gronier, Nathalie Kantt, Ann-Marie Kornek, Maxime Lancien, Catherine Le Palud, Virginie Lepetit, Carole Lyon, Valentine Morizot, Julie Ponthier, Isabelle Rosselin, Pierangélique Schouler, Oriane Sebillotte, Shao Hui

Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Noluenn

Bizien (16 52), Sophie Nézet (Partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion Julie Delpech de Frayssinet (responsable, 16 13). Comptabilité : 01 48 88

45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au

numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion : Christiane Montillet

Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89). Publicité M Publicité, 80, boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. :

01 40 39 13 13. Directrice générale : Corinne Mrejen. Directrice déléguée : Brune Le Gall. Directeur de la publicité : Etienne

Grassot (etienne.grassot@mpublicite.fr, 38 63). Directrice de clientèle :

Hedwige Thaler (hedwige.thaler@mpublicite.fr, 38 09). Chef de publicité :

Marjorie Couderc (marjorie.couderc@mpublicite.fr, 37 97). Assistante commerciale : Carole Fraschini (carole.fraschini@mpublicite.fr, 36 68). Littérature : Diane Gabeloteau (diane.gabeloteau@mpublicite.fr). Régions : Eric Langevin (eric.langevin@mpublicite.fr, 14 09). Annonces

classées : Cyril Gardère (cyril.gardere@mpublicite.fr, 13 03). Exécution :

Géraldine Doyotte (01 57 28 39 93). Site Internet Alexandre de

Montmarin (alexandre.demontmarin@ mpublicite.fr, 01 53 38 46 58).

Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146 Service clients abonnements : Courrier international, Service abonnements, A2100 - 62066 Arras Cedex 9. Tél. : 03 21 13 04 31 Fax : 01 57 67 44 96 (du lundi au vendredi de 9 heures à 18 heures). Courriel : abo@courrierinternational.com Commande d’anciens numéros Boutique du Monde, 80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78

80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78 Courrier international, USPS number

Courrier international, USPS number 013-465, is published weekly 49 times per year (triple issue in Aug, double issue in Dec), by Courrier International SA c/o USACAN Media Dist. Srv. Corp. at 26 Power Dam Way Suite S1-S3, Plattsburgh, NY 12901. Periodicals Postage paid at Plattsburgh, NY and at additional mailing Offices. POSTMASTER : Send address changes to Courrier International c/o Express Mag, P.O. box 2769, Plattsburgh, NY 12901-0239.

Ce numéro comporte un encart abonnement broché sur une sélection

d exemplaires kiosque France métropolitaine, un supplément Corse

de 8 pages sur les départements 06, 13, 20 et 83, et un supplément

Pays basque de 8 pages sur les départements 33, 40 et 64.

6 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

VADIM GHIRDA/AP/SIPA ; OLI SCARFF/GETTY IMAGES/AFP ; AP/SIPA ; AFP

A suivre

; OLI SCARFF/GETTY IMAGES/AFP ; AP/SIPA ; AFP A suivre Libye Les libéraux Roumanie Mexique Yémen
; OLI SCARFF/GETTY IMAGES/AFP ; AP/SIPA ; AFP A suivre Libye Les libéraux Roumanie Mexique Yémen
; OLI SCARFF/GETTY IMAGES/AFP ; AP/SIPA ; AFP A suivre Libye Les libéraux Roumanie Mexique Yémen
Libye Les libéraux
Libye
Les libéraux
Roumanie
Roumanie
Mexique
Mexique
Yémen
Yémen
; AFP A suivre Libye Les libéraux Roumanie Mexique Yémen Crise politique En une semaine, le

Crise politique En une semaine, le gouvernement de centre gauche de Victor Ponta, en fonction depuis le 7 mai, a démis les présidents des deux Chambres ainsi que le médiateur, et fait voter au Parlement la destitution du président Traian Basescu, qui doit encore être validée le 29 juillet par référendum. Victor Ponta est attendu le 12 juillet à Bruxelles pour donner des explications à la Commission européenne, informe le quotidien Jurnalul National.

à l’enquête pénale au Royaume-Uni.

Le Libor et l’Euribor sont les taux auxquels les banques acceptent de se prêter des fonds. Le Libor repose sur un panel de 7 à 18 banques, qui indique chaque matin à quel taux elles estiment pouvoir emprunter. Ensuite, un taux moyen est calculé par l’Association des banques britanniques.

du scrutin du 1 er juillet, remporté cette fois par Enrique Peña Nieto, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Il dit avoir la preuve que le PRI a acheté 5 millions de voix, notamment en distribuant des cartes prépayées valables dans la chaîne de supermarchés Soriana. Pour sa part, le tout jeune mouvement étudiant #Yosoy132, qui avait appelé à voter contre Peña Nieto et a organisé plusieurs manifestations depuis l’élection, envisage de lancer une “grande caravane” itinérante à travers le Mexique, annonce le quotidien La Jornada.

Nouvelle tactique d’Al-Qaida

Défaite militairement et chassée en juin de Jaar et d’Azzam, les deux localités qu’elle contrôlait, Al-Qaida a décidé de changer de tactique. Ses membres se sont rasé la barbe et ont réintégré la vie civile. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram Weekly, le porte-parole de l’organisation dans la capitale du Yémen, Sanaa, réclame de participer au dialogue national entre le pouvoir et les différents partis qui devrait prendre fin en février 2014 et aboutir à la création d’une nouvelle république. Al-Qaida reste très populaire au Yémen et très active à Sanaa et à Aden. Mais, en dépit de ses appels au dialogue, l’organisation conserve deux camps d’entraînement dans les montagnes yéménites.

en tête

L’Alliance des forces nationales, coalition menée par l’ancien Premier ministre du Conseil national de transition (CNT), Mahmoud Jibril, a réalisé une percée inattendue lors de premières élections libres qui ont eu lieu le 7 juillet pour désigner les deux cents membres de l’Assemblée constituante. Deux autres formations s’affirment dans le nouveau paysage politique : le Parti de la justice et de la construction (PJC), issu des Frères musulmans, et Al-Watan, dirigé par l’ex- chef militaire controversé de Tripoli, Abdelhakim Belhaj. Et, malgré des heurts et des opérations de sabotage, notamment dans l’est du pays, “la communauté internationale n’a pas tari d’éloges sur le déroulement du processus électoral”, souligne le quotidien algérien El-Watan.

Finance
Finance
Allemagne
Allemagne

Angela Merkel chahutée

Depuis le sommet européen des 28 et 29 juin à Bruxelles, centré sur le sauvetage de l’euro, les économistes allemands les plus en vue se déchaînent sur la politique de la chancelière. Le 5 juillet, dans une lettre ouverte parue dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, 170 d’entre eux alertent sur le fait que le projet d’union bancaire européenne met l’économie allemande “en danger”. Une thèse que réfute aussitôt Angela Merkel. Dans son sillage, sept autres experts contre- attaquent dans les colonnes du quotidien Handelsblatt, dénonçant une initiative “alarmiste”, faite d’approximations, teintée de nationalisme et somme toute mal venue dans un pays devenu eurosceptique à 54 %. Point d’orgue le 8 juillet à la télévision, lorsque le président de la République, Joachim Gauck, a exhorté Angela Merkel à expliquer sa politique “très précisément”.

Merkel à expliquer sa politique “très précisément”. Affaire Barclays : Bruxelles riposte Le commissaire

Affaire Barclays :

Bruxelles riposte

Le commissaire européen au Marché intérieur, Michel Barnier, envisage de rendre les manipulations d’indices de marché passibles de sanctions pénales, révèle le Financial Times. Bruxelles tire ainsi les leçons de l’affaire des manipulations des taux interbancaires britannique Libor et européen Euribor, qui a provoqué la démission des trois principaux dirigeants de Barclays. La banque britannique va payer 360 millions d’euros pour mettre fin à l’amiable aux poursuites des régulateurs britannique et américain, mais n’échappera pas

britannique et américain, mais n’échappera pas Victoire contestée Comme lors de la précédente élection

Victoire

contestée

Comme lors de la précédente élection présidentielle, en 2006, le candidat de gauche, battu, Andrés Manuel López Obrador (photo), du Parti de la révolution démocratique (PRD), conteste le résultat

Agenda

Ukraine
Ukraine

12 juillet La Cour de cassation de Kiev examine le pourvoi de

l’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko, condamnée en 2011

à sept ans de prison pour abus

de pouvoir dans la signature d’un contrat gazier avec la Russie. Ioulia Timochenko devait aussi comparaître le 10 juillet pour une affaire de fraude fiscale mais, en raison de ses problèmes de santé, l’audience a été reportée au 23 juillet.

13 juillet Des représentants

de la société civile débattent

à Bruxelles de la réforme

de la Politique agricole commune proposée par la Commission européenne pour la période 2013-2020.

15 juillet Sommet de l’Union africaine au siège de

l’institution, à Addis Abeba, en Ethiopie. Les chefs d’Etat et de gouvernement devront départager les deux candidats en lice pour la présidence de la Commission, le Gabonais

Jean Ping (président sortant) et la Sud-Africaine Nkosazana

Dlamini-Zuma Premier tour des élections législatives au Congo.

16 juillet Le soldat américain

Bradley Manning comparaît à nouveau devant un tribunal militaire. Il est accusé d’avoir transmis à Wikileaks des documents confidentiels sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Procès sans fin pour Ioulia Timochenko

d’Afghanistan. Procès sans fin pour Ioulia Timochenko 14 juillet Une grande manifestation est prévue à Tel-Aviv

14 juillet Une grande

manifestation est prévue

à Tel-Aviv pour marquer

le premier anniversaire du mouvement des ”indignés”, auquel ont participé des centaines de milliers de personnes.

20 juillet début du Ramadan,

le mois de jeûne musulman. Arrivée à Londres de la flamme olympique, qui finira son parcours le 27 dans le stade olympique de la capitale britannique.

8 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

DR

Les gens

Park Geun-hye

Dans l’ombre de papa

Media Today (extraits) Séoul

F ille du dictateur Park Chung-hee et candidate – du parti conservateur au pouvoir Saenuri – à l’élection présidentielle de décembre, Park Geun-hye bénéficie du retour en grâce de son père dans l’opinion

publique [sud-coréenne]. Il faut remarquer la réapparition sur le devant de la scène politique des anciens collaborateurs dudit dictateur, après la victoire des conservateurs aux législatives [d’avril dernier] et l’ascension fulgurante de Park Geun-hye. Le “syndrome Park Chung-hee”, la nostalgie des plus de 60 ans pour l’ancien président (1963-1979) [constatée après la crise économique de 1997, le président Park étant considéré comme celui qui a développé le pays], joue un rôle important dans la campagne présidentielle. Sa fille Geun-hye, née en 1952, étant donnée gagnante par différents sondages, le parti Saenuri est en plein “marketing Park Chung-hee”. Hwang U-yeo, président du parti, a déclaré récemment : “Rhee Syngman, le premier président de la République, avait opté pour la démocratie et le respect de la liberté et le président Park Chung-hee pour la prospérité. Cela explique l’entrée de notre pays dans le club des 20-50”, c’est-à-dire le club des sept pays ayant un PIB par habitant supérieur à 20 000 dollars [16 000 euros] pour une population supérieure à 50 millions d’habitants. Ce n’est pas la première fois que les conservateurs encensent l’ancien président comme symbole de la réussite et de la puissance nationales. Le retour à Park Chung-hee ne se fait pas qu’en termes de symboles. Sa fille s’entoure de mentors, anciens collaborateurs de son père, comme

Dessin de Mikel Casal (Saint-Sébastien) pour Courrier international.
Dessin
de Mikel Casal
(Saint-Sébastien)
pour Courrier
international.

Kim Yong-hwan, conseiller supérieur du parti Saenuri et ancien conseiller en politique

économique de Park Chung-hee. Les personnalités des III e , IV e et V e Républiques [1962-1987] sont de retour dans les médias. Ceux qui se faisaient discrets en raison de leur passé de “collaborateurs de la dictature” reviennent sur le devant de la scène. L’un d’entre eux n’est autre que Chun Doo-hwan. On a récemment vu l’ancien président, condamné

à mort [en 1996] pour avoir formenté un coup

d’Etat en 1979 [condamnation commuée en prison à vie ; il sera gracié fin 1997], recevoir

les honneurs des élèves de l’Ecole militaire. Han Kiho, député de Saenuri et ancien général,

a déclaré en parlant du coup d’Etat de Park

Chung-hee en 1961 : “L’Histoire nous dira peut- être plus tard qu’il s’agissait d’une révolution pour sauver la patrie.” Ces initiatives des

“Les Coréens ne sont pas aveugles au point de l’élire”

ultraconservateurs peuvent nuire à la stratégie de Park Geun-hye, car dans l’esprit de certains son élection peut signifier le retour à un passé marqué par la dictature. Jang Se-hwan, ancien député du Parti démocrate, est catégorique : “Elle nous rappelle

trop le dictateur Park Chung-hee, qui n’a pas hésité à bafouer les droits de l’homme. Les Coréens ne sont quand même pas aveugles au point de l’élire présidente de la République !”

Il n’empêche que le marketing Park Chung-hee

bat son plein. A la fin de l’année dernière,

une chaîne de télévision avait présenté un projet visant à diffuser un feuilleton consacré

à “l’homme Park Chung-hee”, avant de le retirer

quand on l’a accusée de vouloir influencer la présidentielle. Park Chung-hee est considéré comme celui qui a permis à sa fille de devenir ce qu’elle est dans le paysage politique coréen, mais ce soutien est à double tranchant pour elle. Elle doit dépasser cette image de “fille de” pour aller jusqu’au bout de son rêve. Pour cela, elle a tout intérêt à émettre un jugement non partisan sur les mérites et les fautes de son père. Ryu Jeong-min

Ils et elles ont dit

les fautes de son père. Ryu Jeong-min Ils et elles ont dit Li Jiaxiang, directeur de

Li Jiaxiang, directeur de l’Administration de l’aviation civile de Chine Endoctriné “La réussite dans la lutte contre le détournement de cet avion est due au bon travail des instances dirigeantes du Parti communiste et du gouvernement chinois.” La prise de contrôle de l’appareil assurant la liaison entre Hotan et Urumqi, dans la région autonome de Xinjiang, n’a pas eu lieu : les passagers ont maîtrisé les terroristes. (Qq.com, Pékin)

Hillary Clinton, secrétaire d’Etat des Etats-Unis Menaçante “Ses jours sont comptés.” A propos de Bachar El-Assad, s’adressant à la Chine et la Russie, qu’elle accuse de bloquer les efforts de la

communauté internationale pour mettre fin à la répression en Syrie. (CNN, Atlanta)

Giorgio Squinzi, président de Confindustria (syndicat du patronat italien) Unitaire “Il faut éviter une boucherie sociale.” Le gouvernement italien vient d’adopter des coupes budgétaires – 26 milliards sur trois ans – dans la fonction publique. Squinzi donne raison à Susanna Camusso, à la tête du plus

important syndicat du pays, qui appelle à la mobilisation générale pour protester contre ces mesures. (Corriere della Sera, Milan)

Alexandre Tkatchev, gouverneur de la région de Krasnodar (Russie) Débordé “Qu’est-ce que vous imaginez ? Il aurait fallu prévenir chacun d’entre vous ou quoi ?” s’est-il défendu devant les habitants de Krymsk qui l’invectivaient après les inondations qui ont dévasté

leur ville dans la nuit du 7 au 8 juillet. On dénombre près de 200 morts. (Moskovskié Novosti, Moscou)

Elio Di Rupo, Premier ministre belge Artiste “L’heure est à la créativité. Nous devons tenter de faire mieux et plus avec les moyens budgétaires dont nous disposons.” D’ici au 21 juillet, son gouvernement présentera les premières mesures du plan de relance. (La Libre Belgique, Bruxelles)

Sara bint Talal ibn Abdel Aziz Al-Saoud, princesse saoudienne Persécutée Installée à Londres depuis 2007, celle qu’on surnomme “princesse Barbie” vient de demander l’asile en Grande-Bretagne. Ses propos sur l’égalité et son style de vie font d’elle la honte de sa famille, très conservatrice. “Je suis une menace, car je réforme de l’intérieur”, affirme-t-elle. (The Telegraph, Londres)

Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 9

Controverse

| n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 9 Controverse Faut-il interdire la circoncision

Faut-il interdire la circoncision ?

Oui
Oui

Le respect de l’intégrité physique est un droit inaliénable

Oui Le respect de l’intégrité physique est un droit inaliénable
 

Au nom de la liberté de culte, les parents ne peuvent forcer leurs enfants à porter à vie les stigmates de leur foi.

Süddeutsche Zeitung (extraits) Munich

L e droit à l’intégrité physique est un droit fondamental en Alle- magne et dans l’Union européenne. Il est explicitement garanti par la Constitution allemande, ainsi que par la Charte européenne des droits fondamentaux. Rares sont ceux qui le contesteront. S’il peut exister des cas particuliers d’extrême urgence pour le faire reculer, ce droit de la personne humaine doit s’appliquer

sans restriction aucune aux enfants. Cela dit, la loi protège également la liberté de culte, qui permet à chacun de pratiquer sa foi et ses rites sans crainte d’être sanctionné – du moins, tant que ces pratiques restent conformes à la loi. Mais la liberté de culte est avant tout le droit pour chaque citoyen de choisir sa propre religion ou de n’en pratiquer aucune. Pour ce faire, il faut néanmoins avoir atteint une certaine maturité et être suffisamment informé des conséquences de telle ou telle décision. Les enfants en bas âge n’ont pas cette maturité. Ce sont donc leurs parents, ou toute personne investie de l’autorité parentale, qui prennent des décisions pour eux, y compris en matière d’appartenance religieuse. Et pourtant, même s’ils naissent dans un groupe social spécifique, les enfants n’appartiennent d’abord à aucune communauté religieuse. Ils viennent au monde non baptisés et non cir- concis. Ce n’est qu’après ces rituels qu’ils deviennent, selon le cas, chré- tiens, juifs ou musulmans. Ainsi en va-t-il de la foi qui fonde les traditions de toute communauté religieuse. Une fois encore, au risque de nous répé- ter, ce sont les parents qui décident. La liberté de conscience n’autorise pourtant pas les parents à retirer leur enfant d’une école où le contenu des enseignements ne correspond pas à leur foi. Elle ne leur permet pas de sous- traire leur enfant à des traitements médicaux, pas plus qu’elle ne les auto- rise à le battre (quand bien même l’éducation à la baguette ressemble à un commandement divin dans certains groupes fondamentalistes). En Allemagne, la liberté religieuse ne signifie donc pas que chacun a le droit de faire ce qui lui semble en adéquation avec sa religion. La liberté de conscience des uns s’arrête là où commence celle des autres. Or la liberté de tous garantit l’intégrité physique de chacun. Ce droit fondamental doit s’appliquer sans restriction aux nourrissons et aux jeunes enfants. Dans le cas de la circoncision religieuse d’un enfant, le droit à l’inté- grité physique et la liberté de culte signifient par conséquent qu’une bles- sure corporelle pour motifs religieux ne peut survenir qu’à partir du moment où c’est l’adulte qui a décidé d’adopter tel ou tel culte et de devenir membre

de telle ou telle communauté religieuse. De ce point de vue, il convient aussi de porter un regard critique sur le baptême des chrétiens et l’éducation religieuse dans les établissements sco- laires publics. Toutefois, à la différence de la circoncision, ces pratiques ne laissent aucune modification du corps qui puisse gêner les personnes par

la

suite. La circoncision religieuse n’est pas une offrande des parents à leur

dieu, mais un sacrifice auquel ils contraignent leur enfant alors que celui-

ci

n’est pas en mesure de s’y opposer. Le fait qu’il s’agisse d’une tradition

vieille de quatre mille ans nous rappelle surtout qu’elle nous vient d’une époque qui n’a plus rien à voir avec la nôtre et à laquelle très peu d’entre nous voudraient vivre aujourd’hui. Markus Schulte von Drach

Vu d’ailleurs
Vu d’ailleurs

Vu d’ailleurs

 

avec Christophe Moulin

Vendredi 14 h 10, samedi 21 h 10 et dimanche 14 h 10 et 17 h 10

La vie politique française vue de l’étranger avec

Vendredi 14 h 10, samedi 21 h 10 et dimanche 14 h 10 et 17 h
Vendredi 14 h 10, samedi 21 h 10 et dimanche 14 h 10 et 17 h
Non
Non

Contexte Par un jugement du tribunal d’instance de Cologne en date du 7 mai 2012, rendu public le 26 juin, la circoncision pour motif religieux sur mineur est qualifiée de “blessure corporelle”, “atteinte

à l’intégrité physique” et, à ce titre, répréhensible. Le tribunal, rappelle Der Spiegel, avait été saisi par l’hôpital qui

a

dispensé des soins

à

un garçon

de 4 ans victime de saignements abondants deux jours après l’opération pratiquée par un médecin à la demande de ses parents, Turcs musulmans. En raison du flou juridique

sur cette question,

le médecin a toutefois été acquitté. Perçu comme “une ingérence dramatique” dans la liberté religieuse et le droit des parents

à l’éducation de leur choix, ce jugement

a suscité de vives

réactions dans les communautés juive et musulmane, mais aussi chrétiennes. Par

prudence, l’hôpital juif de Berlin a décidé que “jusqu’à nouvel ordre”

il ne pratiquerait plus

la circoncision pour raisons religieuses.

Selon les estimations

disponibles,

15 % des Allemands seraient circoncis et environ 50 000

circoncisions

se pratiqueraient

chaque année.

La justice n’est pas au-dessus de la religion

En condamnant la circoncision, les tribunaux s’érigent en justiciers dans un domaine qui n’est pas de leur ressort. L’évolution des rites religieux doit venir de l’intérieur, non de la loi.

Süddeutsche Zeitung (extraits) Munich

L a décision du tribunal de Cologne pose la question des rapports

entre le droit séculier et la religion : des parents peuvent-ils faire

enlever le prépuce de leur fils mineur pour des raisons religieuses ? Le sang peut-il couler au nom de la liberté de culte ? Non, répond le tribunal, pour qui le droit à l’intégrité physique prévaut sur le droit des parents à décider de la religion de leur enfant, ainsi que

sur celui d’une communauté religieuse à définir ce que l’adhésion à sa doctrine implique pour ses membres.

La question est sérieuse et les magistrats ont raison de la mettre sur la table. Ils n’ont pas à être taxés d’antisémitisme ou d’anti-islamisme. Leur décision n’en est pas moins problématique. Aucun citoyen ne devrait être menacé de sanction pour avoir fait circoncire son fils dans les règles de l’art. Quand la justice se penche sur le droit des parents et la liberté de religion, tout est affaire d’interprétation. Le Tribunal constitutionnel autorise l’abattage rituel des animaux sans anesthésie mais il interdit

la

présence de crucifix dans les lieux publics. Quant au voile religieux,

il

est soit pleinement autorisé, soit complètement interdit. Le débat fait

autorisé, soit complètement interdit. Le débat fait rage concernant le droit des parents de retirer leurs

rage concernant le droit des parents de retirer leurs enfants de l’école

publique pour se charger de leur éducation. L’excision des femmes, en

revanche, fait consensus dans toute l’Europe : il s’agit d’une atteinte particulièrement brutale et destructrice à la vie sexuelle d’une personne.

A ce titre, cette pratique est illégale et sévèrement punie.

Un problème d’interprétation donc. La circoncision des garçons, que les juifs pratiquent depuis quatre mille ans, n’est absolument pas com- parable à l’excision des filles. Aux Etats-Unis, elle est même recomman-

dée pour des raisons médicales : là-bas, 75 % des hommes [tendance à la baisse] sont circoncis, qu’ils soient juifs, musulmans, chrétiens ou athées. Cet argument médical est toutefois contesté, et certains hommes par- lent de leur circoncision comme d’une expérience traumatisante. Du point de vue médical, la question n’est donc pas tranchée. Il se peut aussi qu’en grandissant un homme se détourne de la reli- gion de son enfance ; il ne récupérera pas pour autant son prépuce. La circoncision devient alors le marqueur d’une religion rejetée. D’un autre côté, il est généralement bénéfique pour l’enfant de grandir dans la même culture et la même religion que ses parents. La question est donc délicate, mais elle montre aussi une chose : la santé, le bien-être et la liberté des jeunes garçons juifs et musulmans ne se trouvent pas mena- cés au point qu’on doive en appeler aux autorités, comme dans le cas de l’excision des filles ou du refus des transfusions sanguines par les témoins de Jéhovah. L’intervention des tribunaux, de la police et de l’Etat dans la vie privée des croyants doit être encadrée par de solides garde-fous. La circonci- sion des garçons est un rituel fondamental de la religion juive. C’est là tout le problème de cette décision juridique : les magistrats ne font pas seulement respecter le droit et la Constitution, ils s’érigent également en justiciers qui se placent au-dessus de la religion, presque comme les défenseurs d’une religion supérieure. Ils font du positivisme légal – héri- tage d’une histoire, d’une culture et d’une réalité particulières – une sorte

d’autorité indépendante de l’Etat et de ses tribunaux. En règle générale, une religion doit changer de l’intérieur. Ce n’est qu’en cas d’extrême urgence qu’une instance extérieure peut légiférer sur l’opportunité d’une interdiction.

Matthias Drobinski

EMMANUEL PIERROT - AGENCE VU

10 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

En couverture

La vie vélo

Un phénomène urbain

A New York, David Byrne, le chanteur des Talking Heads, revit à bicyclette. La ville de Copenhague construit 300 kilomètres de pistes reliant le centre à ses banlieues.0 Les cyclistes paradent à Moscou. A Pékin, c’est l’heure du retour en grâce pour les deux-roues.

Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 11

international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 11 New York, ma bicyclette

New York, ma bicyclette et moi

Une loi

pénalisante

Le cycliste britannique Mark Cavendish, champion du monde sur route en 2011, s’indigne contre la législation en vigueur en Grande-Bretagne, où, contrairement aux autres pays européens, c’est aux cyclistes de prouver leur innocence lors de collisions avec des véhicules motorisés. Un cycliste

britannique a trois fois plus de risques d’être tué sur la route que son homologue néerlandais. Si les amendes étaient plus lourdes à l’encontre des conducteurs, ceux-ci seraient plus attentifs, a déclaré Mark Cavendish au quotidien The Times. Le secrétariat d’Etat

à la sécurité routière

a cependant répondu

que le gouvernement ne souhaitait pas modifier la loi actuelle.

Sur le pont de Brooklyn, à New York. La ville met en place fin juillet un vaste réseau de partage de vélos.

Pour le rocker David Byrne, rien de tel que de sillonner la Grosse Pomme en deux-roues. Un plaisir auquel vont pouvoir goûter tous les New-Yorkais grâce au nouveau Citi Bike, l’équivalent du Vélib’.

The New York Times (extraits) New York

L e 31 juillet, le département des trans- ports de la ville de New York va inau- gurer un nouveau réseau de vélos en libre-service. Tous ceux qui vivent et travaillent dans la Grosse Pomme vont pouvoir se déplacer vite et à

peu de frais entre la plupart des quartiers de la ville. C’est un énorme changement. Les New- Yorkais vont regarder leur ville d’un autre œil. Des parcs, des restaurants, des amis qui jusque- là semblaient inaccessibles par les transports publics vont tout à coup paraître bien plus proches. Certes, les possibilités ne sont pas infi- nies, mais le changement n’en sera pas moins impressionnant. Je circule à vélo dans New York depuis de nombreuses années. Il y a quelque chose d’exal- tant dans le fait de se déplacer grâce à des moyens

de transport mus par la force humaine, comme

le vélo, mais aussi le skateboard, le roller ou la marche. New York possède un bon réseau de transports publics, mais ce n’est pas à bord d’un bus ou d’un métro que vous ressentirez l’eu- phorie dont je parle. Si je suis devenu accro au vélo, c’est par plaisir, et non parce que cela fait baisser mon empreinte carbone, parce que c’est bon pour la santé ou que cela me permet d’ac- céder à d’autres coins de la ville et à de nouvelles aventures. Même si le vélo, c’est tout ça – ce qui est plutôt satisfaisant. A la clé, il y a surtout une gratification émotionnelle qui, comme souvent, va au-delà de toute motivation rationnelle.

Pas de discrimination

Plus de deux cents villes dans le monde se sont dotées de réseaux de vélos en libre-service. Nous ne sommes donc pas les premiers, mais le nôtre sera l’un des plus importants. Le réseau new- yorkais sera lancé avec quatre cent vingt sta- tions réparties dans le bas de Manhattan, Long Island City [dans le Queens] et l’ouest de Brooklyn. A terme, plus de 10 000 vélos seront mis à disposition. Pour un peu moins de 10 dol- lars [8 euros] par jour, on pourra effectuer autant de trajets que l’on veut, sans dépasser les trente minutes, sur une période de vingt- quatre heures. De Chelsea, je pourrai rallier le Lower East Side, puis aller faire mes courses avant de me rendre à la Brooklyn Academy of Music et enfin rentrer chez moi. Le réseau n’est pas conçu pour faire de longues balades jusqu’au pont George Washington ou à Coney Island, mais pour faciliter les déplacements courts. J’ai déjà expérimenté ce genre de système à Londres, Ottawa, Washington, Toronto,

Barcelone, Milan et Paris. A Londres, où les vélos

en libre-service ont fait leur apparition il y a deux ans, j’ai pu sortir le soir sans avoir à m’in- quiéter de l’heure du dernier métro ou de héler un taxi. A Paris, le réseau Vélib’ compte plus de 20 000 vélos et s’étend jusqu’à la petite cou- ronne. Fait significatif, les quartiers défavorisés situés à la périphérie de la capitale ne sont pas inclus : le système vient ainsi renforcer une forme de discrimination – mais il se peut que le réseau finisse par être étendu. Le système new-yorkais aura certains avan- tages sur ceux de Paris et de Londres. Nos “cités”

à nous sont disséminées dans toute la ville, et

ni ces quartiers ni leurs habitants ne seront exclus du réseau de vélos en libre-service. La vilaine tendance à discriminer en fonction de la couleur de peau et de la classe sociale se trou- vera ainsi un peu atténuée… grâce au vélo !

Pistes cyclables = emplois

A Berlin, Amsterdam, Copenhague et Vancouver,

les pistes cyclables protégées montrent que le vélo est de plus en plus accepté comme un moyen de transport alternatif et témoignent de l’attention croissante portée à la sécurité du cycliste. Certaines grandes villes ont même ins-

tallé des feux de signalisation pour les cyclistes

– qui, en règle générale, les respectent. En

Europe, les adeptes du deux-roues prennent le code de la route très au sérieux : un jour, alors que je m’étais arrêté sur une piste cyclable pour discuter avec un ami (comme le font souvent les New-Yorkais), je me suis fait rappeler à l’ordre par des cyclistes qui passaient.

Je rentre tout juste d’une tournée en Amé- rique latine, non pour donner des concerts, mais pour participer à une série de séminaires sur le vélo et les transports. Là-bas, toutes les grandes villes semblent s’être dotées d’un réseau de vélos en libre-service, chacune avec ses particularités locales. Bogotá, par exemple, possède des ciclovías : le week-end, les grandes artères de la ville sont fermées à la circulation et réservées à la petite reine. Le romancier Gabriel García Márquez a dû batailler dur avec ses voisins pour qu’une piste cyclable soit aménagée dans son quartier, mais aujourd’hui les habitants sem-

blent tous conquis : l’usage du vélo dans la ville

a été multiplié par cinq. Et cet engouement a

sensiblement modifié l’économie de la ville :

Bogotá a récemment étendu son réseau de pistes cyclables aux quartiers défavorisés de sa péri- phérie, permettant ainsi aux habitants de ces quartiers de se rendre au travail plus facilement

et à moindre prix. L’équation est simple : pistes cyclables = emplois. Le système new-yorkais ressemblera beau- coup à celui de Londres, que j’ai testé l’été der- nier. Avant de partir, j’ai téléchargé un plan et une application me permettant de repérer la station la plus proche de mon hôtel, près de Soho Square, puis mes destinations, une gale- rie d’art de Mayfair et un restaurant de Notting Hill. Un seul paiement de 1 livre [environ

1,25 euro], et j’étais parti pour la journée :

12

12 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

CHRISTIAN HANSEN - THE NEW YORK TIMES

En couverture La vie vélo

pas de supplément à payer tant que chaque

trajet n’excède pas trente minutes. Plus besoin de m’inquiéter de devoir aban- donner mon vélo s’il se met à pleuvoir ou si je décide finalement de rentrer en taxi. Pas à redou- ter non plus de laisser mon vélo dans la rue pen- dant des heures. Je ne me demande plus si l’ami qui m’accompagne possède lui aussi un vélo. Maintenant, tout le monde en a un. A Paris, Montréal ou Washington, où le réseau de vélos fonctionne de façon similaire, j’ai pu pédaler pour aller travailler, me rendre à une réunion, faire une course et rallier à peu près n’importe quel point de la ville. Et, souvent, je suis arrivé à destination plus vite que ceux qui venaient en taxi ou en métro.

11

Vivre avec la ville

Chez moi, à New York, faire du vélo est depuis quelques années plus facile et moins dangereux. Depuis 2007, la ville s’est dotée de plus de 450 kilomètres de pistes cyclables et, tant qu’il n’en sort pas, le cycliste a moins de frayeurs ici qu’à Londres ou à Paris. J’essaie de m’arrêter aux feux rouges, même si je me sens souvent ridicule quand d’autres cyclistes les grillent et me dépassent. Mais, si nous voulons que le réseau devienne un jour sûr pour les enfants, nous devrons apprendre à res- pecter les feux et le code de la route. J’ai eu deux amendes à New York pour avoir grillé un feu rouge – la seconde alors que je traversais Man- hattan pour contester la première… L’autre jour, je suis allé faire quelques courses à vélo. Après avoir soigneusement rangé mes achats dans mon panier, je suis remonté sur mon vélo pour rentrer chez moi par la 10 e Avenue. J’aurais pu choisir un parcours plus tranquille et plus sûr et rejoindre la piste cyclable des bords de l’Hudson, que j’emprunte d’ailleurs pour aller travailler à SoHo. La balade est aussi belle qu’apaisante. De deux choses l’une : soit vous filez le nez au vent en longeant le fleuve à vélo, soit vous serrez les dents en voiture, pris dans les embouteillages, avant de devoir choisir entre payer une fortune pour vous garer dans un par- king ou passer des heures à chercher une place introuvable dans la rue. Je dis ça comme ça… Il y a longtemps que j’ai compris l’intérêt du vélo. Enfant, je vivais à Arbutus, dans la banlieue de Baltimore. Il y avait des transports publics, en l’occurrence une ligne de bus permettant de rejoindre le centre de Baltimore. C’était parfait pour aller faire le badaud en ville, moins pour aller chez mes copains. C’est donc à vélo que je me rendais dans les quartiers alentour, où ils habitaient et où se trouvait mon lycée. Après l’université, j’ai eu envie de vivre en ville, là où tout se passe. Comme bien d’autres jeunes, j’ai débarqué sans le sou. Nous passions l’essentiel de notre temps dans les librairies, les bars, de minuscules appartements et des gar- gotes exotiques. C’était amusant, mais, au bout d’un moment, nous avons eu envie d’une vie plus douce, qui ne soit plus un combat permanent. Nous voyions bien qu’ailleurs, dans d’autres villes, en Europe en particulier, certains avaient découvert comment vivre avec leur ville, et non plus malgré elle. Comment faire ? Ce genre de questionnement, assez fréquent, naît du sentiment qu’il est possible de s’épanouir quels que soient la réussite matérielle, le statut social ou la fortune. La qualité de vie, aussi rebat- tue soit l’expression, a fini par devenir un enjeu de première importance pour tout un tas de gens, pas seulement des artistes ou des immigrés, mais

de gens, pas seulement des artistes ou des immigrés, mais Gabriel García Márquez a dû batailler

Gabriel García Márquez a dû batailler dur pour qu’une piste cyclable soit construite dans son quartier de Bogotá

Rouler en musique, comme ici lors de la Joyride, à New York, l’été 2010. Les cyclistes, tous équipés de baladeur MP3, partagent la même bande- son le temps d’une balade en ville.

aussi des hommes d’affaires, des créateurs, des employés de bureau et des informaticiens, tous devenus citadins et souhaitant le rester. Ils veu- lent élever leurs enfants en ville, y vieillir et continuer de mener une vie pleine et enthou- siasmante. Je viens d’avoir 60 ans et je n’ai aucunement l’intention d’aller m’installer en banlieue. J’adore vivre ici. Pour moi, comme pour bien d’autres, la réponse à la question “Comment améliorer ma qualité de vie en ville ?” inclut notamment… le vélo, qui permet de circuler – et de vivre la ville – plus facilement, avec plus de plaisir et en dépensant moins. New York fait partie de ces nombreuses métropoles dans le monde qui crée de nouveaux espaces verts, des

Des vélos de plus en plus partagés

Nombre de vélos en libre-service Nombre moyen de trajets par jour Lancement 2007 Sources :
Nombre de vélos
en libre-service
Nombre moyen
de trajets par jour
Lancement
2007
Sources : European
Cyclists’ Federation, Conseil
international pour les initiatives
écologiques locales (ICLEI),
Newswire.ca, Bixi,
Mairie de Paris
Chiffres 2012 pour Paris,
Barcelone et Vienne ;
2011 pour Montréal
et Hangzhou.
France
Paris
20 000
110 000

parcs au bord de l’eau et des réseaux de vélos en libre-service – autant d’initiatives qui en disent long sur notre désir de nous sentir en ville comme à la maison. Regardez autour de vous. Les vélos sont par- tout : dans les publicités glamour et les quar- tiers branchés, garés devant les galeries d’art, les clubs, les immeubles de bureaux. De plus en plus nombreux sont ceux qui se rendent au tra- vail à vélo. Tous ces vélos qui envahissent nos paysages urbains sont en train de dessiner l’ave- nir. Ce moyen de transport modeste est en passe de rendre nos villes plus vivables, plus humaines et mieux reliées. Les New-Yorkais vont adorer leur Citi Bike : dans sa culture comme dans sa topographie, notre ville est faite pour le vélo. David Byrne*

* Artiste et musicien, il est l’un des fondateurs du groupe de rock Talking Heads. C’est aussi un incon- ditionnel du deux-roues, en témoigne son Bicycle Dia- ries (Journal à bicyclette, publié en France en mai 2011 aux éd. du Seuil). D’Istanbul à Sydney, en passant par Londres, Manille ou Buenos Aires, David Byrne a sillonné toutes ces villes et bien d’autres à vélo et livre ses impressions dans un livre à mi-chemin entre le carnet de voyage et le pamphlet politique.

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Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 13

Roulons sous la pluie à Copenhague

La capitale danoise va lancer des superpistes cyclables allant des banlieues au centre. Un journaliste en a testé une par mauvais temps.

Politiken (extraits) Copenhague

S i seulement j’étais dans ma berline. Les sièges y sont mous et tièdes, la température agréable, les vitres protègent du vent et de la pluie. Ah, être automobiliste… Mais je suis dehors, sous la pluie qui tombe dru.

A vélo, quelque part à l’ouest de Copenhague.

Mes doigts sont glacés, mon pantalon trempé. Même mon caleçon a absorbé tant d’humidité qu’il colle à mon derrière déjà aplati et tendu à force d’être assis sur une selle en cuir dur. Mon visage est mouillé et froid, je cligne des yeux afin d’échapper aux gouttes qui piquent ma peau. Mais

qu’est-ce que je fais là ? L’idée est assez noble : les autorités locales

ont décidé d’établir vingt-six superpistes cyclables sur 300 kilomètres en tout. Elles relieront les grands quartiers résidentiels des alentours de Copenhague au centre de la capitale en desser- vant un grand nombre de lieux de travail et d’uni- versités. Les cyclistes seront gâtés, ils auront droit

à un asphalte amélioré et des pompes seront à

leur disposition tout au long des trajets pour regonfler les pneus mal en point. Les feux rouges inutiles auront disparu, et une signalétique per- mettra aux cyclistes de se maintenir à une cer- taine vitesse en évitant de freiner trop souvent. De surfer sur l’“onde verte” en quelque sorte. Les superpistes cyclables ne seront pas toutes des pistes neuves. Elles raccorderont les réseaux déjà existants pour qu’ils forment une seule voie per- mettant aux cyclistes d’aller de A à B selon un trajet aussi proche que possible du vol d’oiseau. L’objectif est de glisser des selles de vélo sous les derrières des automobilistes qui tous les jours rallient Copenhague à une allure de tortue. Les promoteurs de l’idée estiment que, une fois que ce réseau sera complètement développé, près de 15 000 banlieusards se rendront au travail à vélo. L’Union des cyclistes danois (Dansk Cyklist Forbund) coopère avec les autorités locales pour rendre ces pistes aussi séduisantes que possible.

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Banquiers rusés

Pour éviter les manifestations, les banquiers argentins ont choisi les deux-roues, ce qui leur permet d’éviter les barrages de rues qui accompagnent régulièrement les mouvements sociaux, notamment dans la capitale, Buenos Aires. “Jusqu’à présent”, écrit le quotidien économique El Cronista, “91 entreprises ont signé un accord avec le ministère des Transports du gouvernement [régional] de la ville, qui vise à encourager l’utilisation du vélo parmi leurs employés comme moyen de déplacement.” Plusieurs banques notamment ont installé dans leurs locaux des casiers de rangement et des douches (pour les journées très chaudes), ainsi que des espaces de stationnement spécialement réservés aux vélos dans les parkings.

Son directeur, Jens Loft Rasmussen, croit en leur potentiel. “Les premières semaines, c’est dur de faire tant de chemin à vélo. Mais au bout d’un mois, le corps s’y adapte. Ça roule tout seul”, dit-il. Je suis censé tester la première superpiste cyclable, qui s’étire sur 17 kilomètres d’Alberts- lund (à l’ouest de Copenhague) jusqu’à la station de train Vesterport Station (dans le centre). Je me rends à Albertslund en taxi ; mon vélo est arrimé au support du coffre. La voiture n’avance pas du tout, et la radio explique que les bouchons sont intenses sur les périphériques et les auto- routes autour de la capitale. Sur certains tron- çons, il me faut une demi-heure pour faire dix kilomètres. Je me moque des bouchons : pendant que je regarde les cyclistes dehors sous la pluie, je suis à l’aise et au chaud dans une Mercedes. Le fait d’être à vélo n’a pas l’air de les rendre aussi heureux que le directeur de l’Union des cyclistes le disait. Leurs visages sont rouges et ils ont le regard vide. Je souris, mais beaucoup moins quand je constate qu’ils ont mis des imperméables : je n’ai pas trouvé le mien ce matin.

Les voitures sont à l’arrêt

La route chemine le long de champs verdoyants, les arbres sont ornés de fleurs blanches et, der- rière une clôture, le bétail rumine. En effet, c’est plutôt idyllique, mais j’ai du mal à apprécier la nature sous les trombes d’eau. Je monte enfin sur mon vélo. Sur le périphérique, les voitures ne bougent toujours pas. J’ai froid et préférerais être dans la file des automobilistes. En quelques minutes, toute la partie inférieure de mon corps est trempée. Pour le haut, ma veste me protège encore contre la pluie. Quand on demande aux cyclistes pourquoi ils font du vélo, ils répondent souvent que c’est pour la liberté et l’indépendance. Petit à petit, je res- sens un peu la même chose. Je vais vite. Certes, il pleut et je suis mouillé, mais l’air est frais, et mon

Les cyclistes seront gâtés :

ils auront droit à un asphalte amélioré, et des pompes seront à disposition le long des trajets

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corps s’est réchauffé avec l’effort. Je m’aperçois même que je souris à travers les gouttes de pluie. L’air pénètre dans mes poumons et je me sens plus frais maintenant que quand j’étais dans le taxi.

Le bonheur, finalement ?

Les premiers kilomètres, les pistes traversent des quartiers résidentiels. Il n’y a que peu de cyclistes ici et pas de feux rouges, je peux donc poursuivre sans freiner. Puis j’aperçois une route plutôt fré- quentée ainsi qu’un feu rouge où je crains de devoir m’arrêter. Mais juste avant le carrefour je découvre que la piste tourne à droite pour ensuite emprunter un tunnel sous la route : je peux donc garder ma vitesse. Je m’arrête pour tester l’une des pompes ins- tallées tous les 1,6 kilomètre. Elle fonctionne par- faitement. Au départ ma roue avant n’était qu’à moitié gonflée, maintenant elle est dure comme de la pierre, et je roule encore mieux. Le bonheur, finalement ? La piste m’entraîne vers de petites rues dans des quartiers résidentiels, avec une circulation réduite ; plus près de la ville, elle longe des rues plus fréquentées. Maintenant, il y a un feu rouge. Plus loin, je suis même obligé de m’arrêter trois fois en un kilomètre, ce qui est pénible. Il me faut cinquante-cinq minutes pour effectuer le trajet. D’après l’itinéraire trouvé sur Internet, il faudrait dix-huit minutes en voiture pour couvrir cette distance : impossible aux heures de pointe. Ces pistes cyclables seront-elles capables d’attirer les banlieusards ? Malene Freudendal- Pedersen, spécialiste de la circulation, ne pense pas qu’elles puissent résoudre à elles seules les problèmes de trafic automobile autour de la capi- tale, l’un des plus grands sujets de débat politique ces six derniers mois. “On ne peut pas lancer une seule opération et s’attendre à ce qu’elle change tout, dit-elle. Mais les pistes s’inscrivent dans un projet de modification de l’ensemble de notre système de circu- lation où nous donnons une grande priorité aux vélos. Le défi sera de changer nos habitudes de transport. Une fois que nous avons choisi un mode de transport, nous gardons cette habitude.” Arrivé au travail, je constate que mon pantalon sèche au bout de quelques heures. Je me sens en forme et satisfait. Peut-être que ces 17 kilomètres sur mon deux- roues m’ont fait du bien, après tout. Anders Legarth Schmidt

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OLIVIER CULMANN - TENDANCE FLOUE

En couverture La vie vélo

OLIVIER CULMANN - TENDANCE FLOUE En couverture La vie vélo La roue tourne en Chine Longtemps

La roue tourne en Chine

Longtemps considéré comme simplement utilitaire, le vélo retrouve une place de choix dans un pays engorgé par les embouteillages. A Pékin comme à Hangzhou, une nouvelle culture cycliste émerge.

The Atlantic Washington

F rank Jensen, le maire de Copenhague, était récemment à Pékin pour assis- ter au Forum 2012 sur le développe- ment durable des villes. Il y a signé l’accord de jumelage Pékin-Copen- hague le 4 juillet. A première vue, ces

deux villes n’ont aucun air de famille : Copenhague la pluvieuse, la mordue de vélo, capitale du pays le plus heureux du monde, qui abrite 1,2 million d’ha-

bitants, et Pékin la bouillonnante, une ville dont la population fait 10 fois celle de Copenhague et

4 fois celle du Danemark. Ancienne capitale mon-

diale de la bicyclette, Pékin aurait compté jusqu’à

9 millions de vélos et veut aujourd’hui remettre à

l’honneur la culture cycliste. Elle a pas mal de choses à apprendre de la ville scandinave. Selon un rapport de 2008 publié par l’Earth Policy Institute, entre 1995 et 2005 “le parc cycliste chinois a diminué de 35 %, passant de 670 millions à 435 millions de vélos, tandis que le parc automobile privé faisait plus que doubler, passant de 4,2 à 8,9 mil- lions de véhicules. Attribuant aux cyclistes la hausse

du nombre d’accidents et les embouteillages, certaines municipalités ont supprimé les pistes cyclables. En 2004, Shanghai a même interdit les vélos dans certaines rues du centre-ville.” Mais la situation devenait intenable. Fin 2010, un embouteillage de 100 kilomètres a duré neuf jours. Résultat, les autorités chinoises ont fait un virage à 180 degrés en matière de politique des transports et encouragé les citoyens à se remettre en selle grâce au vélo-partage. Hangzhou, une ville portuaire à 160 kilo- mètres de Shanghai, accueille le système de vélos en libre-service le plus important du monde : plus de 60 000 vélos jusqu’à présent, avec en ligne de mire 175 000 vélos en 2020. Pékin a lancé son

propre programme début juillet. En dépit de la récente désaffection pour le vélo en Chine et malgré l’idée très répandue que la bicyclette est un moyen de transport utilitaire qui ne mérite pas l’engouement dont elle fait l’objet dans les villes occidentales, la pratique branchée du vélo semble faire des adeptes. Des courses cyclistes urbaines sont apparues à Ningbo, Chengzhou, Hangzhou, Shanghai et Pékin, attirant jusqu’à 600 participants dans certaines villes.

A Pékin. La capitale chinoise a lancé son programme de vélo-partage début juillet.

Trophée de la tortue

En retard par rapport

à ses voisins

européens, l’Italie se met doucement

à la “bicicletta”.

D’après une étude commandée par l’association écologiste Legambiente, le nombre d’Italiens qui se déplacent à vélo

en ville a triplé de 2001

à 2011, atteignant

9 % de la population, rapporte Il Sole-24

Ore. En mars, Milan

a organisé le Trophée

de la tortue :

un scooter, un taxi, une voiture, une rame de métro et un vélo devaient parcourir

7 kilomètres

d’un point à l’autre de la ville, en milieu de matinée,

en semaine. Résultat :

le vélo a parcouru

le trajet en onze minutes, suivi du scooter, dix-neuf minutes, du métro, vingt et une minutes, du taxi, vingt-trois minutes et de la voiture particulière, trente minutes. Précisons que tous les conducteurs, cyclistes compris, ont parfaitement respecté le code de la route.

Une véritable avancée

Dans les trente premières années de la Chine communiste, les Chinois rêvaient de posséder trois choses : une montre, une bicyclette et une machine à coudre. Après 1980, le vélo, jusqu’alors icône culturelle chinoise, en est venu au contraire à symboliser l’arriération du pays. A l’heure où la Chine regardait vers l’Occident pour y trouver les secrets de la réussite économique et de la dis- tinction sociale, la génération post-1980 a conçu une honte subliminale envers tout ce qui était intrinsèquement chinois, sentiment allant de pair avec une soif de consommation. Quand on lui demandait si elle aimerait faire une balade roman- tique à vélo, Ma Nuo, participante d’une émis- sion de rencontres, provoqua un tollé dans les médias et la blogosphère, en 2010, par sa réponse caustique : “Je préférerais pleurer à l’arrière d’une BMW plutôt que sourire sur un vélo.” Conduire une voiture, vivre dans une grande ville, s’enrichir [comme Deng Xiaoping y invitait ses concitoyens] : tout cela a un prix, tant du point de vue social qu’écologique. Retrouver une cul- ture cycliste permettrait à la Chine de prendre place parmi les pays socialement et écologique- ment responsables. A cet égard, le partenariat de Pékin avec Copenhague représente une véritable

Après 1980, le vélo, jusqu’alors icône culturelle chinoise, en est venu à symboliser l’arriération du pays.

La parade organisée, le 20 mai à Moscou, par l’association “Let’s bike it!”.

avancée. Ce qui distingue la culture cycliste d’aujourd’hui à Copenhague par rapport à celle d’autres villes, c’est qu’elle est ouverte à tous, qu’elle n’a rien de confidentiel ni de snob. Copen- hague est même arrivée à faire du triporteur, sym- bole de la paysannerie chinoise du XX e siècle, un véhicule branché. Pour replacer les choses dans leur contexte, Copenhague occupe la deuxième place au palmarès 2012 des villes les plus “vivables” du ma- gazine Monocle, et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) place le Danemark en 16 e position en matière de déve- loppement humain. La moitié des habitants de

Copenhague vont travailler à vélo et près d’un foyer danois sur deux ne possède pas de voiture.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, même Copen- hague n’était pas très vélo : il a fallu des années de changements de politique et d’aménagements urbains pour que la ville devienne ce qu’elle est aujourd’hui. Il va encore falloir un certain temps pour que le vélo devienne branché en Chine. Pour l’heure, les adeptes se limitent à des tribus relativement

petites : amateurs de courses cyclistes urbaines,

hipsters, expatriés excentriques. Mais, pour re- prendre une formule couramment attribuée à l’anthropologue Margaret Mead, spécialiste de

l’Asie-Pacifique, “soyez-en sûrs, un petit groupe de citoyens sérieux et convaincus peut changer le monde.” Sherley Wetherhold

Un défilé russe inédit

Le 20 mai, lors de la plus grande “vélo parade” jamais organisée chez eux, les cyclistes russes ont clairement fait valoir leur droit à une part de l’espace urbain.

Rousski Reporter Moscou

L Journée unitaire d’action cycliste, organisée le dimanche 20 mai* par

l’association Let’s bike it !, a été la plus importante manifestation de ce genre jamais réalisée en Russie.

a

A

travers tout le pays, des dizaines

de milliers de personnes ont pris part à des promenades à vélo. “Mais si, je vous assure que c’est une fête cycliste,

rien d’autre”, répète un policier à la foule groupée

à l’extrémité du Grand Pont de pierre [à Moscou,

à la pointe sud-ouest du Kremlin]. Devant ce

public ébahi s’écoule un flot ininterrompu de cyclistes aux accoutrements improbables. “Arrêtez de nous raconter n’importe quoi”, s’obstinent les badauds. Désormais, pour les Moscovites, quand plus de trois personnes se rassemblent, c’est forcément sous le slogan “la Russie sans Poutine”.

VLADIMIR ASTAPKOVICH - RIA NOVOSTI - AFP

Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 15

Ce jour-là, les quais, fermés à la circulation automobile de Loujniki au Kremlin, voient défi- ler des promeneurs sur deux roues, ou même sur une seule, ainsi que des engins à pédales beau- coup plus fantaisistes, choppers, tandems, vélos

à gyrophare… Mais la palme revient à un antique

Orlionok [fabriqué à partir des années 1950, rudi- mentaire et solide, le vélo de plusieurs généra- tions de jeunes garçons soviétiques], qui émet des couinements stridents sous le poids d’un barbu bedonnant sur le tee-shirt duquel on peut lire “Et alors ?” “Ce matin, ma copine m’a demandé où je comptais aller avec ça, et elle m’a suggéré de com- mencer par faire un régime avant de monter sur une bicyclette”, explique le barbu d’un ton digne, professoral. “Finalement, je vois qu’il y a plein de gens comme moi ici. Il est clair que la plupart des participants se sont mis au vélo cet été, l’été dernier.”

“Nous sommes la circulation”

La Journée unitaire d’action cycliste [qui consiste, chaque dernier vendredi du mois, partout dans le monde, en des rassemblements urbains sur des engins à pédales] est une émanation du mou- vement international Masse critique, né à San Francisco il y a vingt ans. La première édition n’avait attiré que quarante-huit personnes, mais cela leur avait tout de même permis de se mani- fester en tant que partie intégrante de la circu- lation urbaine. Depuis, l’initiative s’est répandue

à travers la planète et a joué un rôle décisif pour

faire prendre conscience aux pouvoirs publics de la nécessité de diversifier les infrastructures des grandes villes. Ces actions n’ont pas de lea- ders, mais répondent à une idéologie bien pré- cise, qui tient en deux slogans : “Nous n’entravons pas la circulation, nous sommes la circulation” et “Les voitures ne sont pas prises dans un embouteillage, elles sont l’embouteillage”. — C’est lorsque je vivais à Buenos Aires que m’est venue l’idée de Let’s bike it”, se souvient Vladimir Koumov, initiateur et responsable de ce projet. “Là-bas, il n’a fallu que deux ans aux pouvoirs publics

pour créer des milliers de kilomètres de pistes cyclables. L’initiative de la fête du vélo du 20 mai a été soute- nue par l’arrondissement central de Moscou, mais sa mise en œuvre nous a demandé deux ans et des millions de cellules nerveuses. Si les choses avaient été plus prévisibles, nous aurions eu le temps de mener une campagne d’information plus large, et nous aurions eu dix fois plus de participants.

— Et, malgré tout, tu es content ?

— Franchement, non. Avec tout le temps que ça

a

pris, j’ai épuisé mes réserves d’enthousiasme, et,

si

nous avons réussi à mener le projet à terme, c’est

vraiment par notre seule obstination.

— Pourtant, il y a eu des tas de responsables,

hommes d’affaires, journalistes, qui sont venus se joindre au cortège. On a vu le directeur du métro de Moscou, l’adjoint du maire à la culture, et presque toute l’équipe chargée des transports. A Oufa [capi- tale de la république du Bachkortostan, à quelque 1 000 kilomètres à l’est de Moscou, environ 1 mil- lion d’habitants], le maire en personne est allé péda-

ler avec ses administrés. A présent, on est sûr que les choses vont changer, non ?

— On ne peut jamais être sûr, mais j’espère.

Tout le monde est favorable à l’évolution des infra- structures concernant le vélo, mais il est difficile d’ob- tenir des changements radicaux. Tous les efforts se noient dans la folie bureaucratique.” Cet accès de scepticisme se dissipe toute- fois lorsque les organisateurs de la fête du vélo voient les quais de la Moscova, de Loujniki au

Kremlin, envahis des deux côtés par un flot cycliste couinant. Sous le coup de l’émotion, des inconnus se frappent dans la main en se croisant et les bateaux qui passent jouent la chanson J’irai loin avec mon vélo [un tube des années 1980]. Vers l’arrivée, le rétrécissement de la voie force les vélos à rouler au pas, ce qui finit par donner lieu au premier embouteillage cycliste de l’his- toire de Moscou. Dmitri Sokolov-Mitritch

* Le 2 juin, une Velonotte, balade nocturne avec décou- verte du patrimoine architectural de la ville, a eu lieu à Moscou, et une autre est prévue pour les 14 et 15 juillet à Saint-Pétersbourg.

architectural de la ville, a eu lieu à Moscou, et une autre est prévue pour les
architectural de la ville, a eu lieu à Moscou, et une autre est prévue pour les

16 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

France Nouvelles taxes
France
Nouvelles taxes

Un pépin sur ma feuille d’impôt ?

Propriétaire d’une résidence secondaire en France, cet écrivain britannique accueille avec flegme la hausse des taxes dont il devra s’acquitter.

The Daily Telegraph Londres

ci, dans mon refuge français et mon jardin où les sangliers font plus de dégâts que les ivrognes

qui braillent et beuglent le vendredi soir devant mon domicile anglais, j’ai appris que François Hollande proposait de taxer les résidences secondaires appartenant aux étrangers. J’ai accueilli cette nouvelle avec ce que les Français appellent flegme. Je ne loue pas cette maison à des tiers, je ne l’ai pas achetée à des fins spéculatives et je n’ai pas l’intention de la vendre : les taxes sur les revenus locatifs et sur la plus- value ne m’affecteront donc pas. La réduc- tion d’un profit escompté ne constituerait d’ailleurs pas une perte à proprement parler. Je m’avoue au demeurant plus chanceux que certains, qui ne sont pas en mesure de garder leur sang-froid face aux récentes annonces de M. Hollande. Ma maison de campagne est, comme on se l’imagine, isolée et tranquille dans l’arrière-pays français. Un ruisseau clair traverse le grand jardin en murmu- rant, les cigales chantent et les abeilles s’affairent dans la lavande. La saison des pêches est malheureusement finie, comme celle des cerises et des fraises des bois, mais celle des abricots et des pommes point déjà. Les propositions de M. Hollande concernant ce genre de propriété sont parfaitement cohérentes avec son pro- gramme, qui est de réduire le déficit bud- gétaire de la France mais pas le nombre des fonctionnaires, qui constituent son électorat de base. C’est un calcul politique sain, puisque 75 % des étudiants français aimeraient travailler dans le public. Et, de son propre aveu, M. Hollande n’aime pas les riches – c’est-à-dire, selon la définition communément admise, ceux qui ont plus d’argent que soi. Le président ne croit pas à la courbe de Laffer, qui veut que, à partir d’un cer- tain niveau, l’augmentation des impôts fasse baisser les recettes de l’Etat. Il a une vision plus fruitée de la question : pres- ser le citron jusqu’à ce que les pépins n’en puissent plus. C’est une bonne politique :

I

n’en puissent plus. C’est une bonne politique : I Dessin de Mix & Remix paru dans

Dessin de Mix & Remix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

toujours populaires. La plupart des Bri- tanniques qui s’installent en France ne le font cependant pas pour se soustraire à l’impôt, mais pour échapper à leurs compatriotes, en particulier les plus jeunes. En France, même les gens les plus grossiers vous adressent la parole en vous disant “Monsieur*”, et non “mon pote”. A Paris, un cambrioleur qui s’était introduit dans l’appartement de ma belle-mère sans savoir qu’elle était là s’est retiré sur un fort courtois “Excusez- moi, Madame”. Un voleur anglais, lui, l’aurait ligotée et bâillonnée. Ainsi, aussi primitive que puisse nous paraître la politique économique

française, avec ses appels constants à la jalousie et autres sentiments négatifs, la société française, somme toute, par- vient à être plus civilisée que la nôtre. C’est un paradoxe intéressant. Le fait qu’en France les problèmes sociaux soient relégués dans les banlieues et les cités*, où ils peuvent être ignorés jusqu’à la pro- chaine émeute, aide bien entendu. En Grande-Bretagne à l’inverse, on ne peut échapper aux problèmes sociaux, ne serait-ce qu’en allant acheter une bou- teille de lait à l’épicerie du coin. Pour toutes ces raisons, je serais étonné que survienne un exode massif des Britanniques installés en France.

Qui recherche des impôts peu élevés ne s’établit pas en France. Mais il faut ici préciser que le gou- vernement britannique, qui va sans doute grogner un peu pour ses ressortissants opprimés en France, n’a pas une attitude cohérente en matière de fiscalité. On pourrait même considérer qu’il illustre parfaitement la sentence des Indiens d’Amérique : “Homme blanc parler avec langue fourchue.” Car, tandis que George Osborne, chancelier de l’Echiquier, s’en prend aux riches Britanniques qui prati- quent l’évasion fiscale, David Cameron,

Les Français sont aimés pour leur civilité, non pour leur fiscalité

Premier ministre, déroule le tapis rouge aux riches Français qui veulent échap- per aux impôts de François Hollande.

M. Osborne pense ainsi avoir découvert

le niveau d’impôt auquel il est moralement obligatoire de se soumettre, tandis que

M. Cameron pense avoir trouvé celui qu’il

est moralement possible d’esquiver. A eux deux, ils ont résolu l’une des plus grandes questions de la philosophie politique. Avec quelle rigueur M. Hollande pressurera-t-il les pauvres étrangers propriétaires d’une résidence secondaire en France ? Je suppose que cela dépendra de ce qui sera le plus utile pour lui, des recettes ou de la démagogie. Je suis cepen- dant heureux de dire qu’il me reste une alternative, plutôt que de vendre ma maison ou de raquer : je peux établir mon domicile fiscal en France. En tant que jour- naliste, j’aurais droit à un régime fiscal extrêmement favorable – de loin le meilleur moyen, sinon le seul, de tenir les journalistes dans le rang dans un pays libre. Anthony Daniels

* En français dans le texte.

 

Réaction

 

Le changement, c’est maintenant

 

les impôts démagogiques imposés aux riches sont toujours populaires dans les pays où la plupart des gens espèrent reti- rer davantage de l’Etat que ce qu’ils lui donnent. C’est comme organiser une loterie sur la base de contributions obli- gatoires, assez élevées pour que 55 % ou 60 % des possesseurs de billets sortent gagnants. Les loteries de ce genre seront

François Hollande et Jean-Marc Ayrault “font exactement ce qu’ils avaient promis de faire, et ce qu’ils font se révèle populaire”, constate The Guardian. Le quotidien britannique suit avec intérêt les stratégies du nouveau président et de son Premier ministre pour ramener le budget public à l’équilibre sans tailler dans les dépenses, en relevant

de 7,2 milliards d’euros les impôts des riches, “que ces derniers soient de grandes entreprises ou des ménages très aisés”. “Hollande doit réussir, pour plusieurs raisons”, argumente le journal, proche des travaillistes britanniques. Il s’agit d’abord de prouver au Premier ministre conservateur, David Cameron, qu’il a tort de privilégier uniquement

la voie de l’austérité. Mais la démarche paraît surtout emblématique. “A une époque où l’enrichissement ne passe plus par la création de richesse ou d’emplois, les riches semblent ne servir que leurs propres intérêts. […] De fait, en France, les derniers jours ont été féconds en symboles. Autre signe que les temps changent, la police a perquisitionné le domicile

et le bureau de Nicolas Sarkozy, dans le cadre d’une enquête sur la façon dont Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal et première fortune de France, aurait pu financer illégalement la campagne présidentielle de 2007. L’époque est révolue où les personnes exagérément riches ne devaient de comptes à personne – pourvu qu’elles aient payé leurs impôts.”

DIEGO ABEL PENAS

18 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Europe Santa Cruz del Sil Ponferrada Madrid Province ESPAGNE de León A voir Sur le
Europe
Santa Cruz del Sil
Ponferrada
Madrid
Province
ESPAGNE
de León
A voir Sur le vif, le reportage photo de Javier
Bauluz, Prix Pulitzer, intitulé La Charge
de la brigade minière et évoquant la bataille
rangée entre mineurs en grève et policiers
à Soton, près d’Oviedo, dans les Asturies.
http://periodismohumano.com/ economia/
la-carga-de-la-brigada-minera.html
Espagne
CASTILLE-LEÓN

Les mineurs font grise mine

Depuis bientôt deux mois, des mineurs occupent le fond d’un puits pour dénoncer la réduction de 63 % des aides publiques destinées au secteur du charbon. Les gueules noires, en grève dans le pays, ne veulent pas être sacrifiées. Reportage.

Periodismo Humano (extraits) Gijón

3 000 mètres sous terre, l’air commence à se raréfier et l’hu- midité [85 %] vous glace insi-

dieusement les os. Primitivo Basalo nous accueille avec ses six camarades dans une petite pièce de moins de 40 mètres carrés qu’ils ont aménagée pour la rendre plus accueillante. Depuis quarante jours, cette cavité tapissée de bois est devenue leur chez-eux. A l’intérieur, un petit dénivelé sépare symboliquement le salon-salle- à-manger, avec sa grande table bricolée en planches de bois, et l’endroit où ils dor- ment. “Juste derrière, il y a une galerie”, sou- ligne Primitivo. Et une douche de fortune avec un bidon de plastique qu’ils rechar- gent tous les jours en eau chaude grâce à leurs collègues de l’extérieur. Sept mineurs de la mine de Santa Cruz del Sil [à Ponferrada, province de León, dans le nord-ouest du pays] ont choisi de s’enfermer volontairement [à l’instar d’autres mineurs en Aragon] pour protes- ter contre la baisse de 63 % des subven- tions que le ministère de l’Industrie veut imposer au secteur du charbon et qui voue l’industrie minière à une mort certaine. “Nous avons choisi de rester ici, mais d’autres ont arrêté les machines, d’autres ont décidé de couper les routes ou de marcher sur la capi- tale [Marche noire du 11 juillet à Madrid], chacun proteste à sa façon”, commente Víctor Manuel Almeida. Plus les jours pas- sent et plus l’humeur des hommes s’en res- sent. Mais ils gardent espoir. “C’est la seule chose qui nous reste.” “Les autres secteurs ne luttent pas de la même manière parce qu’ils ne vont pas perdre leur outil de travail. Mais nous, ce n’est pas seulement une baisse de salaire qui nous attend, c’est la fermeture des mines et le chômage”, rappelle José Pérez, 35 ans, le benjamin du groupe, marié et père d’une petite fille de 4 ans. Primitivo ajoute : “Nous n’avons pas voulu cette guerre. D’après la convention qui avait été signée, une baisse des subventions de 10 % devait avoir lieu en 2018 et il avait été décidé que les mines qui pour- raient s’en sortir continueraient à être exploi- tées et que les autres fermeraient. Qu’ils s’en tiennent à ce qui est dans l’accord !” “Où irons-nous si la mine ferme ?” Alfredo González lance la question que se posent tous les mineurs sans l’avouer. “Il n’y a plus de travail nulle part en Espagne, mais ici c’est encore pire. Et notre combat vaut aussi pour les générations futures. Nous sommes mineurs

A

aussi pour les générations futures. Nous sommes mineurs A Malgré la dureté de la vie au

Malgré la dureté de la vie au fond du puits, les mineurs gardent le moral.

et nous en sommes fiers.” Ces longues se- maines passées dans la mine leur ont donné le temps de réfléchir et de débattre. Le débat est alimenté par la presse quoti- dienne que leurs compagnons de l’exté- rieur leur font parvenir. Ils sont d’ailleurs furieux contre les journalistes : ils repro- chent à certains médias d’avoir censuré leur mobilisation à ses débuts et ils n’ont guère apprécié d’être taxés de terrorisme [à la suite de heurts avec la police] ; mais, surtout, ils les accusent d’entretenir le mythe du mineur qui touche un gros salaire et part à la retraite avant tout le monde. “Ceux qui disent que nous prenons notre retraite à 41 ans devraient savoir que nous cotisons pour la retraite un an et demi, contre un an pour les autres catégories pro- fessionnelles. Quant à ceux qui quittent la mine à 41 ans, il faut voir dans quel état ! La plupart souffrent de silicose ; ils ont les arti- culations en miettes et peuvent avoir des lésions aux bras, aux jambes ou aux doigts. Et je ne vous parle pas de l’espérance de vie d’un mineur qui a passé vingt ans sous terre…” Ce sentiment d’injustice est largement répandu chez leurs camarades mineurs restés à la surface. Lino Joaquín Araujo Sousa est lui aussi mineur à Santa Cruz del Sil. “Si les gens venaient passer un mois avec nous à la mine, ils changeraient d’avis. Savez-vous que certaines compagnies d’assu- rances refusent de nous assurer parce que nous sommes mineurs ?” Lino Jaquín a trois en- fants. Il est soutien de famille et, après

avoir payé son crédit de 800 euros par mois, il lui reste tout juste assez “pour manger et payer les factures”. “A la fin de l’an- née, je devais partir en préretraite mais, si la mine ferme avant, où je vais aller ? Qu’est-ce que je vais faire ? On va me prendre la maison et je vais me retrouver à la rue.” C’est aussi la question que se pose Ana Belén Fernán- dez, la femme de Primitivo. “Mon mari a

“Nous avons bloqué les routes pour faire parler de nous”

passé vingt ans à la mine : où va-t-il pouvoir retrouver du travail s’ils ferment ? La mine fait vivre les mineurs et leurs familles, mais aussi les commerces, les bars, les supermar- chés… Si les mineurs n’achètent plus rien, qu’est-ce qui va se passer ? Si c’est comme ça qu’ils comptent faire baisser le chômage… Le problème, c’est que les politiques sont com- plètement coupés des réalités…” Raúl Gonzá- lez, un collègue des sept mineurs grévistes, est lui aussi en colère. “Il est où ? [Mariano Rajoy, le chef du gouvernement]. Pourquoi on ne le voit jamais ici ? Il n’y en a que pour Bankia [la quatrième banque du pays doit bénéficier d’une aide publique de 19 milliards d’euros, soit une socialisation de ses pertes]. Mais il n’y a pas que les banques en Espagne. Les aides à la mine, c’est Bruxelles qui les donne, mais où est passé l’argent ?” La région

de Ponferrada en est bien consciente. “Après la fermeture de la mine, nous allons tous devoir nous exiler au Congo”, plaisante avec amertume la propriétaire d’un res- taurant de Mattarrosa. Dans la région, de nombreux établissements arborent des rubans noirs en signe de deuil. “Depuis

qu’ils sont enfermés, leurs collègues, les res- taurants du coin, les associations de quartier leur apportent à manger”, raconte Ana Belén. Les femmes elles aussi se sentent blessées par la couverture médiatique du mouvement des mineurs. “Ils nous com- parent à des terroristes. C’est vrai que nous avons bloqué les routes, mais, si on ne se fait pas remarquer, personne ne parle de nous. Là-haut [elle montre la colline qui domine la mine], il y a une voiture qui surveille nos moindres faits et gestes. Ils nous traitent comme des délinquants alors que nous défen- dons seulement nos droits.” Selon les syndicats, ces dix dernières années, l’industrie minière de León a perdu

1 000 emplois par an. En 2002, le secteur

employait près de 14 000 personnes, contre

4 000 aujourd’hui [8 000 au niveau natio-

nal], en sous-traitance pour la plupart. Pourtant, d’après l’Agence interna- tionale de l’énergie, la demande mondiale en énergie primaire va augmenter de 36 % entre 2008 et 2035, et les combustibles fossiles (le pétrole, le charbon et le gaz naturel) seront les principales sources d’énergie en 2035. Rebeca Mateos Herraiz

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Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 19

Nomination Quelques jours après avoir été sollicités pour trouver des idées lucratives, les journalistes de
Nomination Quelques jours après avoir
été sollicités pour trouver
des idées lucratives, les journalistes
de la BBC ont appris qu’ils allaient avoir
un nouveau directeur général. Nommé
le 4 juillet, George Entwistle prendra
ses fonctions au mois de septembre.
Il touchera un salaire annuel de
450 000 livres (environ 570 000 euros),
soit environ un tiers de moins que son
prédécesseur. Quelles seront ses
valeurs éditoriales ?The Guardian
revient sur son parcours.
Royaume-Uni

Les reporters de la BBC sommés de faire du chiffre

La BBC a invité ses journalistes à concevoir des astuces génératrices de profits. Les impératifs commerciaux risquent-ils d'éloigner "The Beeb" de sa mission éditoriale ?

The Independent (extraits) Londres

es 2 400 personnes qui tra- vaillent pour le service d’infor- mations internationales de la

BBC, notamment pour le service de radio BBC World Service, ont reçu pour consigne d’“exploiter de nouveaux débouchés commer- ciaux et de maximiser la valeur qu’ils créent avec leur travail de journaliste”. Rappelons que la BBC fait actuelle- ment l’objet d’une grande enquête du gen- darme britannique des médias, Ofcom. Cette enquête vise à élucider les condi- tions dans lesquelles des facteurs com- merciaux ont pesé sur le contenu de documentaires d’information et d’autres programmes de la chaîne d’informations internationales BBC World News. La BBC a diffusé un message dans lequel elle s’ex- cuse d’avoir commis de graves erreurs. Rappelons également que le dernier accord sur le prix des licences a entraîné des coupes budgétaires de 20 % sur cinq ans et la suppression de 2 000 emplois. Inévi- tablement, ces problèmes financiers pous- sent le groupe à chercher d’autres sources de capitaux. Peter Horrocks, actuel directeur de BBC Global News, a fait savoir aux jour- nalistes que leurs évaluations profession- nelles reposeraient en partie sur leur capacité à générer de l’argent. “J’aimerais que chacun d’entre vous contribue à la réali- sation de nos objectifs. Faites-nous part de vos idées sur la manière de renforcer notre posi- tion commerciale et d’augmenter nos reve- nus”, leur a-t-il écrit.

L

et d’augmenter nos reve- nus”, leur a-t-il écrit. L Dessin de Peter Till paru dans The

Dessin de Peter Till paru dans The Guardian, Londres.

Un journaliste de la BBC a confirmé à The Independent : “Un impératif commer- cial pèse désormais sur les épaules de tous les journalistes de BBC Global News.” Les inquiétudes concernent avant tout la diversité des régions couvertes par la chaîne World News. Les pressions finan- cières pourraient en effet compromettre cette diversité en accordant la priorité aux

zones où le marché est le plus rémunéra- teur. Mêmes craintes pour le site BBC.com, qui diffuse aussi des publicités internationales. Certains journalistes redoutent éga- lement que le contenu des informations sur des pays sensibles comme la Chine ne pâtisse de la nécessité de ménager ces pays sources de revenus publicitaires.

La consigne passée aux rédactions scandalise les vieux routiers de la BBC. Pour John Tusa, directeur général de BBC World Service entre 1986 et 1993, elle est “consternante”. “Je ne connais aucun respon- sable de World Service capable de tenir ce type de langage pour dire à ses présentateurs et à ses journalistes ce qu’ils doivent faire.” Il conclut : “L’idée selon laquelle un jour- naliste doit penser à la façon dont il peut vendre sa production ou en tirer des profits est tout simplement inepte.” Michelle Stanistreet, secrétaire géné- rale du syndicat britannique des journa- listes, la National Union of Journalists (NUJ), a demandé à la BBC d’abandonner cette politique. “Dire à tout le personnel de profiter de l’entretien d’évaluation pour contri- buer aux plans de croissance commerciale du groupe est une chose choquante, qui menace l’éthique professionnelle au cœur de ce service d’information public”, dénonce-t-elle. Et d’ajouter : “BBC World Service a tou- jours couvert l’ensemble du monde, un sujet important peut venir de n’importe où. Si l’on commence à dire qu’il y a des régions à cou- vrir en priorité et d’autres auxquelles [on peut] accorder une attention moindre, on mine les valeurs sur lesquelles la BBC a construit sa réputation et avec lesquelles elle travaille depuis toujours.” La BBC réfute ces critiques. “Notre mis- sion de fournir des informations indépendantes et impartiales, en tant que service public, pri- mera toujours sur nos objectifs commerciaux, a-t-elle fait savoir. Les plans de la BBC pour ses services internationaux ont été approuvés par le BBC Trust dans le but de maximiser la valeur de nos compétences et de les réinvestir dans des informations impartiales, de meilleure qualité. Depuis longtemps déjà, les services d’in- formation internationaux de la BBC comme BBC World News et BBC.com génèrent des revenus qu’ils réinvestissent dans un travail de journalisme indépendant, dans le cadre d’un service public, et ces objectifs vont simplement dans le même sens.” Ian Burrell

indépendant, dans le cadre d’un service public, et ces objectifs vont simplement dans le même sens.”

20 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Courrier international

Europe Résolution L’assemblée parlementaire de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe
Europe
Résolution L’assemblée
parlementaire de l’Organisation
pour la sécurité et la coopération en
Europe (OSCE) a adopté à Monaco
le 8 juillet une résolution sur
la Moldavie, rapporte le site
d’informations moldave Ava.md.
Cette résolution affirme que
“l’octroi à la Transdniestrie d’un
statut juridique particulier au sein
de la république de Moldavie est
le principal objectif du processus de
régulation du conflit [entre Chisinau
et Tiraspol]” ; elle engage la Russie
à “reprendre et parachever le retrait
de ses troupes du territoire de la
Moldavie”, et appelle tous ceux qui
participent au règlement du conflit
à transformer le mécanisme actuel
en “mission civile internationale
sous mandat de l’OSCE”.
Moldavie

Le courant passe à nouveau entre Tiraspol et Chisinau

Depuis l’élection d’Evgueni Chevtchouk à la présidence de la Transdniestrie, on constate une nette amélioration des échanges entre la région séparatiste et la Moldavie.

Hotnews Bucarest

S

i le jour de Pâques nous avions subitement ressenti l’envie de monter dans une voiture imma-

triculée en république de Moldavie et de partir pour Tiraspol, la capitale de la Transdniestrie, deux heures après notre départ nous aurions pu nous retrouver à photographier le célèbre char soviétique devant le Soviet suprême. Ce jour-là en effet, à la suite d’un accord entre Evgueni Chevtchouk et le Premier ministre mol- dave, Vlad Filat, il était possible de circu- ler librement entre Chisinau, la capitale moldave, et Tiraspol. Une occasion unique pour les gens ordinaires qui vivent sur la rive ouest du Dniestr et qui ont de la famille en Transdniestrie, mais rien d’inhabituel pour l’élite politique et économique trans- dniestrienne. Bon nombre de hauts fonc- tionnaires de Tiraspol ont en effet des affaires à Chisinau, voire des parents. Tout a commencé en décembre 2011, avec l’élection surprenante d’Evgueni Chevtchouk à la présidence de la Trans- dniestrie. La plupart des diplomates de Chisinau se sont étonnés de la victoire de cet Ukrainien de 44 ans, qui a vaincu à la fois l’austère Anatoli Kaminski, candidat favori de Moscou, et Igor Smirnov, le maître absolu du territoire depuis vingt ans, mais en disgrâce auprès de Moscou. Cependant,Chevtchoukn’estpastombé du ciel. Successivement chef du départe-

Un conflit gelé UKRAINE Complexe métallurgique de Rybnitsa Tiraspol Dniestr MOLDAVIE ROUMANIE Chisinau
Un conflit gelé
UKRAINE
Complexe
métallurgique
de Rybnitsa
Tiraspol
Dniestr
MOLDAVIE
ROUMANIE
Chisinau
Transdniestrie,
Etat autoproclamé
(555 000 habitants)
Prout
Troupes russes
de maintien
de la paix
UKRAINE
80 km
GAGAOUZIE
Mer Noire

ment des taxes de la police de Tiraspol, directeur adjoint de la banque Sheriff [la société Sheriff contrôle des secteurs stra- tégiques de l’économie locale] et, plus tard, président du Soviet suprême, il connaît les méandres des circuits de l’argent. On disait qu’il n’était pas soutenu par Moscou, mais n’oublions pas que le Kremlin peut avoir plusieurs cordes à son arc. Chevtchouk était bel et bien appuyé par les cercles économiques moscovites qui détiennent des intérêts financiers dans le complexe métallurgique de Rybnitsa (la ville natale de Chevtchouk), l’un des plus importants sites industriels de Transdniestrie. Le com- plexe exporte à prix bradés vers la Rou- manie, où l’on compte plus de quarante entreprises faisant des affaires avec les séparatistes. Trois mois seulement après

Frontières

 

Le statu quo menacé

 

Les habitants de la Transdniestrie célèbrent ce mois-ci le vingtième anniversaire de la présence des “casques bleus” russes sur les rives du Dniestr. Le fleuve délimite la frontière entre la Moldavie et la région séparatiste peuplée de russophones qui, à la chute de l’URSS, n’a pas voulu être maintenue

au sein d’une Moldavie tentée par la réunification avec la Roumanie. Le conflit meurtrier qui avait fait rage pendant dix-huit mois avait été stoppé le 29 juillet 1992 par la XIV e armée russe (devenue par la suite “troupes de maintien de la paix”), mais il n’est toujours pas réglé. Depuis le 1 er janvier 2012, jour où

un soldat russe a tué par balle un automobiliste moldave qui ne s’était pas arrêté au point de contrôle, les accrochages se multiplient entre les habitants des deux rives et l’armée. “Les casques bleus,jadistout-puissants, n’ont plus le contrôle de la situation”, constate le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta.

l’investiture d’Evgueni Chevtchouk, Tiras- pol amorçait la détente commerciale. A la fin d’avril 2012, le trafic des trains de mar- chandises avec la Transdniestrie (qui s’était arrêté en 2006) a repris. En outre, la sim- plification des procédures douanières a rapporté plus de 4 millions d’euros au budget de la Transdniestrie. Cette ouverture est rentable aussi pour Chisinau. Avec la reprise du commerce dans la région, les importations de mar- chandises moldaves sont passées de 2 % à 12 % sur le marché transdniestrien. Mais la déclaration de Dmitri Rogozine, le repré- sentant spécial de Vladimir Poutine pour la Transdniestrie [et ex-représentant de la Russie à l’Otan], pourrait suffire à nous éclairer : “Le gouvernement moldave est dirigé par un homme absolument pragmatique – Vlad Filat. Avec lui on peut parler.” Quant à Evgueni Chevtchouk, il est considéré par de nombreux diplomates étrangers de Chisinau comme “une sorte de Filat de la

Transdniestrie”. L’alchimie entre les deux hommes semble excellente. Chevtchouk essaie de ménager la chèvre et le chou. D’un côté, il a obtenu de l’UE 12 millions d’euros pour des mesures visant à restaurer la confiance avec la Mol- davie. De l’autre, il a arraché à Moscou une promesse d’aide de 170 millions d’euros. Par cette stratégie de petits pas, on arri- vera à une fédéralisation économique de facto de la région, très convenable pour les réseaux financiers, russophiles. Ces der- nières profiteront de l’ouverture et des relations privilégiées entre la république de Moldavie et l’UE, tirant cependant les ficelles de Tiraspol selon leur bon plaisir. Reste que, si les voitures de luxe des dirigeants de Tiraspol ou des hommes d’affaires russes traversent comme du beurre les check-points militarisés sur le Dniestr, les gens ordinaires continuent à subir des contrôles humiliants à l’ombre des kalachnikovs. Vlad Mixich

Allemagne

Allemagne

La Bundeswehr part en campagne pour la guerre urbaine

En 2017, l’armée allemande disposera du plus grand centre d’entraînement militaire sur le continent.

Frankfurter Rundschau Francfort

ommes de terre nouvelles et bette- raves jusqu’au Haaaaarz”, chante Rainald Grebe dans son hymne

à la gloire du Land de Saxe-Anhalt [dans l’est du pays], “le pays du [groupe de pop rock mondialement connu] Tokio Hotel”. Ce que

le chansonnier ne pouvait pas savoir à l’époque [la chanson date de 2011], c’est que le “pays de ceux qui se lèvent tôt” (auto-

P

publicité) va bientôt avoir son premier métro. Enfin, presque. Celui-ci ne sera pas construit à Halle, Magdebourg ou Dessau, ni à Stendal, Burg ou Bitterfeld, mais dans l’Altmark, plus exactement à Gardelegen, une petite ville perdue au fin fond de la lande de Colbitz- Letzling. En fait, ce sera un tunnel de métro, mais pas seulement. Outre le métro, enfin, le tunnel, le bourg aura droit à quelques centaines de mètres d’autoroute et à près de cinq cents bâtiments entièrement neufs avec rues et canalisations, le tout d’ici à 2017. On parle d’un stade, d’une gare et même de gratte-ciel. Coût : près de 100 mil- lions d’euros, ce qui n’est pas rien quand on sait que le budget du Land de Saxe-Anhalt

est d’un peu moins de 10 milliards d’euros par an. Le meilleur, dans l’affaire, c’est que Magdebourg [la capitale régionale] ne va pas verser un centime : tout sera pris en charge par la maison de Thomas de Mai- zière (Union chrétienne-démocrate, CDU). Le ministère de la Défense souhaite en effet faire du gigantesque terrain d’exer- cice de l’Altmark le plus grand centre d’en- traînement militaire du continent. Au cours des cinq prochaines années, ce site verra donc naître une petite ville portant le joli nom de Schnöggersburg. Bien sûr, et c’est là le hic, personne ne pourra s’y installer :

cette petite ville de six kilomètres carrés et 100 millions d’euros ne sera qu’un décor pour que les soldats de la Bundeswehr et

leurs alliés [néerlandais] puissent s’exer- cer à la guerre en “environnement urbain”, comme on dit en jargon militaire – avec le plus grand réalisme possible. Combats dans les rues bordées de maisons, dans les canalisations, sur les toits. Car les spécia- listes du ministère de la Défense prédisent que les conflits de l’avenir se déplaceront de plus en plus dans les villes. Les soldats s’exercent deux cent cinq jours par an sur ce terrain militaire, déclare la Bundeswehr non sans fierté. En toute tranquillité, peut-on ajouter avec certitude, car l’Altmark est à peine peuplé à cet endroit. Ce champ de manœuvre existe depuis les années 1930. Il aura bientôt son métro. Steffen Hebestreit

PHOTOS DE JASON FLORIO

22 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Amériques

| n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 Amériques Photos Les Tarahumaras ont longtemps

Photos Les Tarahumaras ont longtemps vécu à l’abri de leurs montagnes. Ils portent encore des sandales faites à la main [huaraches], des pagnes ressemblant à des jupes et des tuniques de couleurs vives. Un reportage photo réalisé en 2012 par Jason Florio.

Mexique

Mexique L’endurance des Tarahumaras mise au service des cartels
L’endurance des Tarahumaras mise au service des cartels

L’endurance des Tarahumaras mise au service des cartels

Dans la Sierra Madre vivent les Indiens Tarahumaras. Ce peuple s’est toujours protégé du monde extérieur. Mais un best-seller paru en 2009 a fait connaître leurs qualités exceptionnelles de coureurs de fond, attisant la convoitise des narcos qui les recrutent comme passeurs.

Newsweek New York

amilo Villegas-Cruz évoque avec nostalgie l’heureux temps où il courait dans les profon-

deurs ombragées des barrancas [gorges] de Sinforosa, ce territoire sauvage de la Sierra Madre occidentale. Il appartient à la tribu indienne des Tarahumaras, réputés pour leur agilité et leur endurance à la course. Villegas-Cruz a grandi au gré des compéti- tions de rarajipari, lors desquelles les concur- rents tapent du pied dans un ballon en bois le long d’une piste rocailleuse. Mais, à 18 ans, il a participé à une course totalement dif- férente : il a transporté un sac à dos de plus de 20 kg de marijuana pour le passer en contrebande de l’autre côté de la frontière, dans le désert du Nouveau-Mexique. Aujourd’hui, Villegas-Cruz croupit dans une prison fédérale des Etats-Unis, à Adelanto (Californie). Le parcours de ce jeune athlète devenu contrebandier illustre la façon dont une tribu peu connue, après avoir été catapultée sous les feux de la rampe par un best-seller, est laminée par le triple fléau du trafic de drogues, d’une économie désastreuse et d’une sécheresse persistante. Dans leur langue, les Tarahumaras s’appellent les Rarámuri – les “hommes aux pieds légers”. Leurs capacités phy- siques remarquables étaient presque igno- rées du monde extérieur jusqu’en 2009, date de la parution du livre de Christopher McDougall, Born to Run: a Hidden Tribe, Superathletes, and the Greatest Race the World Has Never Seen [Nés pour courir : une tribu inconnue, des superathlètes et la plus grande course que le monde ait jamais connue], qui a rendu célèbres les Tarahumaras. “En matière de très longues distances, écrit-il, rien ni personne ne peut battre un coureur tara- humara – ni un cheval de course, ni un gué- pard, ni un marathonien olympique.” Parmi les héros du livre, citons ce champion tara- humara qui a couru 700 kilomètres, ou cet autre qui a remporté un “supermarathon” de 160 kilomètres à Leadville (Colorado) avec une facilité déconcertante. McDougall décrit ce peuple isolé comme “les gens les plus gentils, les plus heureux de la planète”. Le principal message de McDougall, à

C

savoir que la nature a créé les hommes pour qu’ils courent, a trouvé un écho aux Etats- Unis, où Born to Run a eu un énorme reten- tissement dans le milieu des amateurs de course à pied. Le livre a déclenché la vogue de la course pieds nus, avec notamment l’utilisation de gants de pieds pour courir. Mais cette histoire édifiante a son revers douloureux. D’après des avocats, des sources policières et certains Tarahu- maras, les trafiquants de drogues exploi- tent désormais la particularité de ce peuple – l’endurance –, qui a été la clé de sa survie. Les mafieux recrutent des Tarahumaras sans ressources et les lancent dans une ran- donnée éreintante, leur faisant transpor- ter de la drogue de l’autre côté de la frontière avec les Etats-Unis.

Les avocats américains du sud-ouest des Etats-Unis affirment que les passeurs de drogues tarahumaras forment une part croissante de leurs clients. Ken Del Valle, un avocat d’El Paso (Texas), dit avoir défendu une bonne dizaine de ces Indiens depuis 2007. Il est impossible d’obtenir des chiffres dans la mesure où les services de police ne font pas la distinction entre les Indiens et d’autres Mexicains, et Del Valle assure que c’est précisément en raison de leurs aptitudes à la course d’endurance que les Tarahumaras sont si souvent recrutés. Les cartels peuvent “les conduire dans le désert et leur dire : ‘C’est parti !’” Jusqu’à récemment, les Tarahumaras étaient en partie protégés par la redoutable géographie de leur région montagneuse.

par la redoutable géographie de leur région montagneuse. Le paysage est fait de surplombs rocheux, d’à-pics

Le paysage est fait de surplombs rocheux, d’à-pics vertigineux et de gorges courant sur plus d’un kilomètre et demi. Pourtant, les Tarahumaras se déplacent parmi les escarpements aussi facilement que s’il gra- vissaient des marches. Au cours des der- nières décennies, exploitants de ranchs, mineurs, bûcherons et trafiquants de drogues se sont de plus en plus rapprochés du territoire traditionnel des Tarahumaras. Pour ne rien arranger, cette région est frappée par la pire sécheresse de ces soixante-dix dernières années. Même quand le climat est clément, la plupart des Tarahumaras subsistent tant bien que mal, cultivant à peine de quoi survivre. Mais aujourd’hui, les cultivateurs n’arrivent pas à faire pousser la plupart des cultures et,

de quoi survivre. Mais aujourd’hui, les cultivateurs n’arrivent pas à faire pousser la plupart des cultures
de quoi survivre. Mais aujourd’hui, les cultivateurs n’arrivent pas à faire pousser la plupart des cultures

Courrier international

Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 23

Le gouvernement mexicain a réagi très tardivement,

comme le rapporte un reportage

de Proceso paru dans CI n°1112 du 24 février 2012.

de Proceso paru dans CI n°1112 du 24 février 2012. à a Sur le web www.courrier
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La sècheresse qui sévit depuis plusieurs années, ajoutée

une vague de froid inhabituelle,

déclenché une famine décimant les Tarahumaras début 2012.

l’hiver dernier, une vague de froid inhabi- tuelle a détruit une bonne partie de ce qu’ils étaient arrivés à planter. Ils se sont donc retrouvés dans une situation désespérée et sont devenus des proies faciles pour les riches barons de la drogue. “On a affaire à des types qui peuvent par- courir 80 kilomètres presque sans eau […]. Ils s’entraînent indirectement pour la contrebande depuis dix mille ans, explique McDougall. C’est tragique et honteux. Voilà une culture qui a fait en sorte de rester à l’écart de ce gâchis, de tous ces gâchis – les gâchis du monde – et maintenant le gâchis les a rattrapés.” “Je n’arrive même pas à évaluer les réper- cussions culturelles du trafic de drogues sur les Tarahumaras”, commente Randy Gingrich, un Américain installé à Chihuahua depuis vingt ans. Gingrich passe une bonne partie de son temps dans la Sierra Madre. Son ONG, Tierra nativa, se bat contre les menaces que font peser les mineurs, les bûcherons, les trafiquants de drogues, ainsi que certains projets touristiques, sur les Tarahumaras et sur d’autres eth- nies indiennes. Il raconte qu’un baron de la drogue a chassé les Tarahumaras de leurs terres ancestrales afin de pouvoir construire une piste de ski artificielle gigantesque, avec vue sur les gorges de Sinforosa, profondes de 1 800 mètres. Le trafiquant est mort dans un accident d’avion, emportant son projet avec lui. Dans le village de Guachochi, Ana Cela Palma, une Tarahumara, affirme qu’elle connaît quatre Indiens qui sont devenus burros [passeurs] et ont fait le voyage vers les Etats-Unis pour les cartels. Aucun d’entre eux n’a touché ce qu’on lui avait promis. “Ils ont réussi à revenir, mais en piteux état”, conclut-elle. Palma m’a conduit, à partir d’un village nommé Norigachi, dans une petite vallée paisible, le long d’une route de crête amé- nagée par des bûcherons. Elle m’explique que “les trafiquants n’ont pas approché les lea- ders traditionnels des Tarahumaras”, préfé- rant recruter parmi les jeunes, qui à leur tour enrôlent leurs amis. C’est ainsi que son neveu, Alfredo Palma, 29 ans, a été mêlé au trafic. Il a été contacté par un ami tara- humara qui prévoyait apparemment de transporter un chargement pour les trafi- quants et voulait de la compagnie. Les comptes rendus de procès aux Etats-Unis font apparaître qu’Alfredo Palma s’est vu proposer jusqu’à 800 dollars pour passer

Une région mythique NOUVEAU- MEXIQUE ÉTATS-UNIS Sierra Madre Chihuahua Sierra Tarahumara Golfe du Mexique
Une région mythique
NOUVEAU-
MEXIQUE
ÉTATS-UNIS
Sierra
Madre
Chihuahua
Sierra Tarahumara
Golfe
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Mexique MEXIQUE Océan Mexico Pacifique 800 km GUA. la frontière – une somme qu’un Tarahu- mara
Mexique MEXIQUE Océan Mexico Pacifique 800 km GUA. la frontière – une somme qu’un Tarahu- mara

la frontière – une somme qu’un Tarahu- mara ordinaire ne peut pas espérer gagner en un an. Tandis que Palma et sept autres contrebandiers marchaient dans la nuit froide du désert, traversant la frontière pour se rendre au Nouveau-Mexique, un détecteur à infrarouge les a repérés. C’est la sécheresse qui a poussé Camilo Villegas-Cruz à aller également cher- cher du travail ailleurs. Son père n’arrivait plus à récolter suffisamment de haricots, de pois et de maïs pour survivre dans leur petite ranchería. Ainsi, en janvier 2009, lorsque Villegas-Cruz et l’un de ses frères ont reçu la visite d’un inconnu leur proposant de les payer 1 500 dollars chacun pour devenir burros, ils n’ont pas tardé à accepter. Un soir, ils ont passé leurs sacs à dos de 20 kg et se sont mis en route depuis une petite ferme située près de la frontière. Le troisième jour, ils ont été réveillés par le bruit d’un hélicoptère de la police améri- caine des frontières au-dessus d’eux. Ils ont été arrêtés et accusés de com- plicité de contrebande, ce qui pouvait leur valoir des peines de vingt ans de prison. Le juge américain de Las Cruces (Nouveau-

ans de prison. Le juge américain de Las Cruces (Nouveau- Mexique) les a relaxés rapidement, les

Mexique) les a relaxés rapidement, les ren- voyant au Mexique. Quand Villegas-Cruz est rentré chez lui, ses parents étaient furieux. Sa mère sanglotait. Mais, bientôt, la vie a repris son cours normal. Il a rencontré une fille tara- humara et en est tombé amoureux. Il s’est rendu aux fêtes traditionnelles du tesgüino [bière de maïs]. Il a participé à une course tarahumara de 80 kilomètres, tenant une torche toute la nuit pour éclairer les cou- reurs qui avançaient en donnant des coups de pied dans un ballon, suivant la tradition. Mais la famille de Villegas-Cruz avait encore du mal à s’en sortir. Il est donc reparti cher- cher du travail. Il a d’abord planté des chiles [des piments] pour un exploitant, gagnant 10 dollars par jour pour un travail érein- tant, sous un soleil de plomb. Puis on lui a proposé un emploi bien mieux rémunéré. “J’ai un boulot pour toi”, lui a dit un homme surnommé Cholo, se rappelle Villegas- Cruz. “C’est l’affaire de trois jours.” Il connaissait les risques, mais il ne pou- vait pas se permettre de refuser une telle somme. Installé à l’arrière d’un pick-up, le jeune Tarahumara a été conduit dans un

petit ranch près de la frontière américaine, où les sacs à dos étaient déjà prêts – des sacs de grosse toile entourés de ruban adhé- sif, pleins de paquets compressés de mari- juana. Villegas-Cruz a mis sur ses épaules le lourd chargement et, en compagnie d’autres hommes, est parti dans la nuit avec ses nouvelles chaussures, derrière le guide. Ils ont traversé la frontière une demi-heure plus tard, et n’ont pas tardé à marcher dans le désert du Nouveau-Mexique. Au bout de trois jours, il s’est mis à pleuvoir, et tandis qu’il marchait péniblement sous le poids de son énorme sac à dos plein de marijuana, Villegas-Cruz a glissé et est tombé. Cou- vert de boue, il a repris sa marche. Le matin du quatrième jour, la police des frontières l’a trouvé, ainsi que deux autres hommes. Villegas-Cruz a plaidé coupable de com- plicité de possession [de stupéfiants] à des fins de revente, et cette fois il a été condamné à quarante-six mois de prison. “Un jour”, assure-t-il, vêtu d’une tenue de détenu et assis dans une grande salle qui sert habituellement aux audiences du tri- bunal, “je vais rentrer chez moi et je ne revien- drai jamais ici.” Aram Roston

24 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Amériques Etats-Unis
Amériques
Etats-Unis

“Dallas, ton univers impitoyable…” et écolo ?

La série phare des années 1980 revient, ripolinée en vert. De quoi fidéliser une nouvelle génération de téléspectateurs, en surfant sur l’air du temps.

ProPublica (extraits) New York

son lancement, en 1978, le feuilleton Dallas ne parlait que de pétrole ; plus tard, il a fait une

petite place à l’environnement. Mais, en réalité, Dallas, c’était avant tout du sexe, de la trahison et des conflits internes à la Ewing Oil, la compagnie pétrolière qui a fait la fortune de la famille Ewing. A la fin, deux frères – J.R. et Bobby – s’affrontent pour s’emparer du ranch familial de Southfork. L’intrigue rendait compte avec pertinence non seulement du secteur pétrolier, mais aussi du monde des affaires en général. Non sans voyeurisme et avec une bonne louche de sensationnalisme, elle donnait à voir le faste de l’existence de ceux qui ont réussi et nous offrait une vision fantastiquement reaganienne de ce qu’il en coûtait pour se hisser au sommet d’un secteur, en piétinant ses concurrents. Mais à l’époque le monde était diffé- rent. Le pétrole était le symbole de la pros- périté de l’économie américaine. Le Texas connaissait son âge d’or et aux yeux des grandes entreprises l’écologie n’était rien de plus qu’un hobby pour marginaux. Aujourd’hui, les compagnies pétrolières restent aussi puissantes qu’autrefois, mais la richesse, la technologie et l’industrie se sont diversifiées et complexifiées. Les entreprises cherchent à être durables et socialement responsables – et elles en tirent profit. L’idée selon laquelle les ressources sont limitées et la protection de l’environ- nement est une nécessité est devenue domi- nante. Elle n’a plus rien de risible. Dallas version 2012 – qui débute sur fond de riva- lité entre les fils respectifs de Bobby et de J.R. – semble s’évertuer à vouloir dépasser son passé, les deux pieds campés dans le pétrole, pour mieux nous parler du présent.

Une manne sirupeuse

Dans la scène d’ouverture, la caméra glisse le long d’une prairie verdoyante avant de buter sur une tour de forage perdue au milieu des arbres – il s’agit là d’une vision esthétisante, non d’une verrue dans le pay- sage. Bientôt, le pétrole jaillit du puits. Deux jeunes protagonistes, qui pensent avoir découvert “deux à trois milliards de barils”, sont aspergés d’or noir et s’em- brassent sous cette manne sirupeuse. “Nous allons être plus riches que nous ne l’avons jamais imaginé”, claironne John Ross, le fils du vieux J.R. “Tout va changer.” Dans la nouvelle version du feuille- ton, John Ross veut développer l’exploi- tation pétrolière à Southfork sans le

A

l’exploi- tation pétrolière à Southfork sans le A Dessin de Pudles paru dans The Guardian, Londres.

Dessin de Pudles paru dans The Guardian, Londres.

consentement de Bobby. Opposé au pétrole, Christopher, le fils de Bobby, a créé Ewing Alternative Energy. Comme dans tout bon soap opera, tout est entremêlé et incestueux. Les deux jeunes entrepreneurs se battent pour l’affection d’Elena, une jeune créature plantureuse aux dents longues, qui se voit déjà en reine du pétrole et qui est accessoirement la fille de la cui- sinière de la famille, et ce alors même que Christopher doit épouser une autre femme. J.R., ce bon vieux scélérat, toujours incarné par le comédien Larry Hagman, regarde tout cela avec amusement. “J’ai entendu dire que tu étais revenu avec une sorte de plan d’énergie alternative pour sauver le monde”, déclare John Ross à Chris- topher lors de leur première grande dis- pute autour de la table familiale. “Le pétrole appartient au passé, répond Christopher. L’avenir, ce sont les énergies renouvelables.” “Je ne pourrais pas être moins d’accord”, reprend John Ross. “Ce pays va bientôt se retrouver à court de ressources”, rétorque Christopher.

Et ainsi, après les seize premières minutes de l’épisode numéro un, les enjeux fondamentaux de la politique énergétique américaine – euh, pardon, de la famille Ewing – sont posés. Christopher quitte fina- lement la scène sur les chapeaux de roue dans son élégant cabriolet électrique de marque Tesla. N’allez pas croire que Dallas se prend au sérieux. Là n’est pas l’idée. L’in- trigue, superficielle, s’attarde autant sur les personnages sexy et les belles voitures que sur le pétrole. Parfois, on se croirait dans une pub de vêtements, avec John Ross qui caracole torse nu en boxer, ou la fiancée de Christopher qui folâtre dans les vestiaires du country club. “Ce serait peut-être bien d’en garder un peu pour la lune de miel ?” persifle M me Stanfield, une noble amie de la famille qui vient interrompre les réjouissances. Mais de temps à autre le feuilleton donne aussi dans le sérieux, par exemple lorsque Christopher présente à des inves- tisseurs ses projets d’affaires dans les nou- velles énergies en cassant un bloc blanc gelé sur la table : “Allez, touchez. C’est de la glace, de la glace inflammable.”

Une référence à peine voilée à la glace de méthane produite par le mélange d’eau et de méthane provenant de fuites de puits de gaz. Christopher explique qu’il s’agit d’hydrate de méthane, cette substance dont nous avons vaguement entendu parler lors- qu’elle a bouché l’installation de BP censée contenir le pétrole qui s’échappait de la plate-forme de forage Deepwater Horizon, dans le golfe du Mexique, en 2010.

Gaz naturel et énergie propre

Certes, mais le gaz naturel n’est-il pas légè- rement différent de ce que l’on entend généralement par “énergie alternative” ? Peu importe. Pour Christopher, son exploi- tation serait une révolution, et là le feuille- ton devient bigrement technique. “Vous vous souvenez de votre thèse sur le pétrole et la fracturation hydraulique ?” demande-t-il un jour à Elena, faisant référence aux méthodes d’injection d’eau dans les roches pour les fissurer et en extraire les hydro- carbures. “Je pense que je pourrai m’en servir pour extraire le méthane des hydrates, et ainsi empêcher le fond des océans de glisser.” “Si vous y arrivez, cela changera la donne”, lui répond-elle, non sans rappeler le débat actuel sur l’exploitation du gaz naturel. Et là Dallas met le doigt sur une ques- tion réellement sensible. Christopher prend conscience que son exploitation de méthane peut provoquer des glissements de terrain. “Il y a peut-être un lien entre l’ex- ploitation du méthane et les tremblements de terre”, lui explique un scientifique chinois. “C’est dangereux.” Lorsque Bobby, moralisateur, ferme une tour de forage de Southfork, son mono- logue fait écho au choix auquel sont confrontés certains propriétaires terriens de Pennsylvanie et de l’Etat de New York. “Les gars, je sais que les temps sont durs, mais ce ranch appartient depuis cent cinquante ans à la famille de ma mère et je lui ai promis de ne pas forer. Désolé pour vos emplois.” Les répliques de Dallas – et J.R. en a de belles – en amuseront certains et en pei- neront d’autres, en particulier tous ceux qui ont des soucis avec le pétrole et avec les expériences d’hydrofracturation menées dans leur jardin. A la fin du premier épisode, de deux heures, on a un bon aperçu des grandes lignes de la nouvelle saison – et de ses belles plantes. Par définition, un écolo et un nabab du pétrole sont diamétralement opposés, nous disent les scénaristes. Nul ne sait ce que Dallas nous réserve pour la suite – ni si la nouvelle saison tiendra la distance en flirtant ainsi avec le débat sur l’énergie. Peut-être Bobby découvrira-t-il qu’outre la réserve de pétrole de un milliard de barils qui se cache sous son ranch il possède une chose bien plus précieuse dans le Texas postmoderne : l’eau. De quoi rendre le feuilleton Dallas vrai- ment intéressant. Abrahm Lustgarten

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Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 25

Asie L’article titré “La guerre sur Twitter a commencé”, publié sur notre site le 20
Asie
L’article titré “La guerre sur Twitter
a commencé”, publié sur notre site
le 20 décembre 2012 et traduit
du Washington Post, révèle
que les talibans et les Américains
se livrent depuis septembre 2011
à une véritable guerre des mots
sur le site de microblogging Twitter.
Un champ de bataille
comme un autre, un outil idéal
où la propagande s’exprime
en 140 signes, pas un de plus.
Afghanistan

Des geeks à la rescousse des talibans

de plus. Afghanistan Des geeks à la rescousse des talibans Dessin de Kazanevsky paru dans Journal,

Dessin de Kazanevsky paru dans Journal, Ukraine.

stratégie des talibans, qui cherchent désormais à organiser des attentats dans des lieux préservés jusqu’à présent de la violence des combats. Aujourd’hui, les talibans ont changé de stratégie et préfèrent effectuer des opé- rations plus remarquées en ville. Les avan- tages sont nombreux : ces attentats font davantage parler d’eux au niveau local et international, ils nécessitent moins de combattants et donnent le sentiment à leurs adversaires qu’ils sont plus forts qu’ils ne le sont vraiment. “Cette année,

nous allons concentrer 70 % de nos efforts dans les villes”, explique un chef taliban de la province de Ghazni [centre-est]. Il a eu sous les yeux la dernière carte stratégique des opérations urbaines en provenance de la plus haute instance des talibans, la Quetta Shura [organe de décision dirigé par le mollah Omar, situé à Quetta, au Baloutchistan pakistanais].

Technologie impie mais utile

Les jeunes experts en nouvelles techno- logies utilisent leurs talents pour toutes sortes de tâches essentielles : transmettre des informations secrètes, mais aussi faci- liter les communications et assurer la sécurité électronique. Habitués à la ville, ils savent se fondre dans la foule, trouver des cibles potentielles et repérer des iti- néraires de fuite sans attirer l’attention, contrairement aux talibans issus des zones rurales, facilement repérables. En outre, ils savent comment centra- liser des informations détaillées sur les rues et les bâtiments grâce à des outils

Immergés dans les villes, ces jeunes maîtrisent l’informatique et les outils numériques. Des compétences qu’ils mettent au service des insurgés pour préparer des attentats dans les centres urbains.

Newsweek Pakistan Lahore

ari Jamal rentre d’une mission de reconnaissance à Kaboul. Ce jeune homme de 25 ans au visage

poupin, de petite taille et impeccablement habillé, prend quelques jours de repos dans une maison proche de la frontière afghano- pakistanaise. Sous l’innocente apparence d’un civil, il vient d’effectuer des repérages pour de nouveaux attentats des talibans. “C’est un boulot à la fois simple et compliqué, dit-il. Il faut obtenir le maximum d’informa- tions sur le site choisi, déterminer ses coor- données GPS exactes et noter les déplacements quotidiens des forces de sécurité qui surveillent, sans se faire remarquer.” En ce moment, les talibans cherchent à monter une opéra- tion à proximité du quartier général de l’Otan, l’hôtel Ariana, utilisé comme base opérationnelle par la CIA. Ce jeune Afghan appartient à une nouvelle génération de talibans très dan- gereuse. Il a grandi en ville, et non dans une maison en terre en milieu rural, et il a été éduqué non pas dans une madrasa, mais dans un lycée privé au Pakistan et ensuite à l’université, où il a obtenu un diplôme en sciences de l’information. Ses armes ? Un MacBook, plusieurs télé- phones portables et toute une gamme de gadgets high-tech : appareils photo numé- riques, webcams et GPS. Ces jeunes urbains férus de nouvelles technologies jouent un rôle essentiel dans la nouvelle

Q

d’hôtes où séjournent les étrangers.” Cer- tains membres de ces équipes parcourent la ville en voiture avec des webcams ins- tallées sur le tableau de bord, afin de tour- ner des images des immeubles du gouvernement et des installations mili- taires, et ensuite les transmettre à Jamal et à d’autres agents qui ne sont pas sur place. Jamal poursuit : “La technologie a été conçue par des impies, mais Allah en a fait un outil extrêmement utile pour les djihadistes.”

Débandade à la campagne

Et les terroristes n’hésitent pas à exploi- ter tous les aspects de ces technologies étrangères : des courriers électroniques aux forums sur Internet, tous les moyens sont bons pour transmettre des informa- tions secrètes. Les plus doués organisent des sessions de formation en direct : grâce à une webcam, les artificiers talibans peu- vent ainsi apprendre à fabriquer une bombe à des jeunes en zone rurale à des centaines de kilomètres de là. Les cours par webcam comportent moins de risques : les talibans n’ont pas besoin de se réunir pour suivre ces sessions et n’at- tirent donc pas l’attention des drones. Mais les dernières avancées techno- logiques n’ont pas non plus de secrets pour les Américains. Et les talibans redoutent les ballons espions, les aéro- stats. “Ces ballons sont très dangereux, reconnaît Jamal. Les photos et les vidéos prises par ces ballons ont mené nos ennemis à plusieurs repaires de djihadistes.” En cas d’une éventuelle arrestation et de saisie de son ordinateur, Jamal a maquillé le nom de ses fichiers. Les dossiers intitu- lés “poésie pachtoune” et “blagues” recè- lent des informations sensibles comme des cartes détaillées du quartier de l’am- bassade des Etats-Unis. En réalité, Jamal n’a que mépris pour la poésie et la musique. “La musique rend les musulmans paresseux et leur fait négliger leurs devoirs de croyants.” Les talibans n’ont plus vraiment le choix :

La région de Kaboul à feu et à sang OUZBÉK. TADJIKISTAN TURKMEN. Mazar-e Charif 2
La région de Kaboul à feu et à sang
OUZBÉK.
TADJIKISTAN
TURKMEN.
Mazar-e
Charif
2 mai
Attaque et attentat
à Kaboul, 6 morts
22 juin
Attaque d’un hôtel
à Kaboul, 20 morts
9 juin
4 soldats français
tués en Kapissa
Kaboul
Jalalabad
Islamabad
Prov. du Logar
dont les talibans ignoraient tout, comme
Google Maps, le GPS et la vidéo. Comme
AFGHANISTAN
Ghazni Gardez
Kandahar,
bastion historique
PAKISTAN
des talibans
IRAN
400 km
Khost
Le 19 mai, attentat-suicide, 13 morts
Le 1 er juin, attentat-suicide, 14 morts
Le 20 juin, attentat-suicide, 17 morts
Situation au 10 juillet 2012
Offensives talibanes du 15 avril
qui ont fait au total 47 morts
Autres attaques et attentats
marquants depuis le 15 avril
Attaques de
l’explique Jamal, les équipes de recon-
naissance urbaines travaillent actuelle-
ment dans plusieurs grandes villes du
pays. “Pratiquement tous les jours, nos dji-
hadistes parcourent les rues de Kaboul, Kan-
dahar et Mazar-e Charif pour prendre des
photos, dessiner des cartes et récolter des infor-
mations, dit-il. Nous avons des équipes qui
surveillent les équipes de sécurité des ambas-
sades, les grands hôtels et même les chambres
depuis l’offensive de l’armée américaine,
il y a deux ans, les djihadistes ont été
évincés de leurs anciennes places fortes
dans le sud du pays. La nouvelle stratégie
urbaine des talibans ne peut compenser
la faiblesse et la désorganisation de leur
mouvement en milieu rural. Certes, le
nouveau profil des auteurs d’attentats
suicides risque d’aggraver le sentiment
d’insécurité des Afghans et leur colère à
l’égard du gouvernement de Kaboul, trop
faible et incompétent pour assurer leur
protection. Mais la montée de la violence
dans les villes ne devrait guère jouer en
faveur de la popularité des talibans. Outre
leur refus de négocier avec Kaboul, les
talibans n’ont rien d’autre à offrir aux
populations afghanes que la perspective
de nouveaux massacres.
Sami Yousafzai et Ron Moreau
drones américains
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Courrier international

26 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Asie Symbole La Tokyo Skytree est depuis deux mois la nouvelle tour de diffusion numérique
Asie
Symbole La Tokyo Skytree
est depuis deux mois la nouvelle
tour de diffusion numérique
pour les radios et les télés.
“Fruit de la collaboration de
plusieurs entreprises japonaises
(Nikken, Obayashi, Toshiba, etc.),
elle est conçue de façon à résister
particulièrement bien aux secousses
sismiques”, relate l’Asahi
Shimbun. Avec sa mascotte,
baptisée Sorakara (littéralement
“Du ciel”), la tour est désormais
le symbole de la capitale. Elle
Japon

remplace l’ancienne tour de Tokyo (333 mètres), utilisée pour diffuser la télévision analogique et qui a accompagné l’essor économique du pays durant un demi-siècle (ci-contre ses mascottes, les frères Noppon).

demi-siècle (ci-contre ses mascottes, les frères Noppon). Le mot de la semaine La folie des hauteurs

Le mot de la semaine

La folie des hauteurs aveugle Tokyo

Les Nippons se vantent d’avoir inauguré la plus haute tour du monde. Mais est-il bien raisonnable de participer à la course au gratte-ciel ?

Asahi Shimbun Tokyo

L a clientèle japonaise ne nous inté- resse pas et nous ne faisons rien pour qu’elle augmente. Peu importe

si les Japonais ne viennent pas.” Voilà ce que

m’a répondu le responsable des relations publiques de la nouvelle Tour de Canton [en Chine]. Haute de 600 mètres, elle a été achevée en 2009 et est restée la plus haute tour de télévision du monde jusqu’à ce qu’elle soit détrônée par la Tokyo Skytree [inaugurée en mai 2012, culminant à 634 mètres]. Cela fait quelques années que, dans de nombreux domaines, le Japon se fait damer le pion par la Chine. J’étais curieux d’avoir le point de vue chinois sur la Tokyo Skytree, puisque pour une fois – et comme par le passé – la Chine venait d’être supplantée par les Japonais. Inter- rogé sur les coûts de construction ou le nombre de visiteurs, il me rétorqua qu’il n’était pas en mesure de me répondre car cela touchait à des questions d’ordre poli- tique et national. Je décidais donc de me rendre sur place.

L’orgueil d’un peuple

Sans surprise, la Tour de Canton se dres- sait là, imposante. Le paysage des environs de la tour située en pleine zone d’aména- gement urbain s’offrait à nous. Mais, malgré le beau temps, la célèbre brume de pollution gâchait la vue. Nous étions un jour de semaine, et les visiteurs étaient peu nombreux. Le billet qui comprend l’accès au plus haut niveau coûte 48 euros en incluant les attractions. Peu de différence avec les 35 euros que coûte une visite de la Tokyo Skytree. L’un des employés qui sem- blait s’ennuyer me confia que, la tour ayant coûté quelque 377 millions d’euros, il fal- lait plus de 6 000 visiteurs par jour pour en rentabiliser la construction, mais qu’ils étaient loin du compte. Selon Zhu Lian- qing, professeur à l’Académie des sciences sociales de Shanghai, “la construction de gratte-ciel est une affaire intimement liée à l’orgueil d’un peuple”. Prenons l’exemple de la Shanghai Centre, actuellement en chan- tier. Jusqu’à présent, la plus haute tour de Shanghai était le Shanghai World Finan- cial Centre. Mais, celle-ci ayant été bâtie par l’entreprise japonaise Mori Building Company, les Chinois ont décidé d’ériger la Shanghai Centre. Initialement prévue pour mesurer 632 mètres, elle pourrait devenir la plus haute tour du monde avec quelques ajustements de dernière minute. Partout en Chine, la course au gratte-ciel fait rage.

KYODO/REUTERS
KYODO/REUTERS

La Tokyo Skytree, inaugurée en mai 2012.

Prenons maintenant la Tokyo Skytree. Elle affiche complet tous les jours. Je m’y suis rendu un jour de semaine et, malgré la pluie, les restaurants environnants ne désemplissent pas. Il ne fait aucun doute que les Japonais se sont inspirés de la Tour de Canton ou de la Shanghai Centre. La Tokyo Skytree, qui devait initialement mesurer 610 mètres, a finalement atteint 634 mètres. Une manière de parer à toute

De tout temps, les grands bâtiments ont été symboles d’autorité et de richesse. Pourtant, il existe une tour à Osaka qui se fond parfaitement dans le paysage, loin des rivalités tendant vers les hauteurs célestes et de toute pensée de domination. Il s’agit de la tour Tsutenkaku, qui vient de fêter ses cent ans. Haute de 103 mètres, cette petite tour est presque cachée par les immeubles du quartier. Pourtant, lorsque

manœuvre chinoise qui consisterait à aug-

je

m’y suis rendu au mois de juin, les gens

menter la hauteur de ses gratte-ciel par des

y

faisaient la queue pendant une heure.

travaux de reconstruction. J’ai rencontré à Tokyo un Français qui regardait avec indif-

Quand j’étais journaliste à Osaka, il m’ar- rivait parfois d’aller manger dans ce quar-

férence cet affrontement entre la Chine et le Japon. Il s’agit de Régis Arnaud [le cor-

tier, mais je ne montais jamais jusqu’à la terrasse de la tour. La dernière fois que j’en

respondant du quotidien Le Figaro], qui a publié une chronique intitulée “La Tokyo Skytree est le symbole du déclin japonais”. “La course à la hauteur est l’apanage des pays émer- gents. La plupart du temps, cela reflète la vanité d’un dictateur qui ne sait que faire de son argent. Tokyo a choisi d’emboîter le pas à des villes de seconde classe”, écrit-il. Ce qui m’intrigue, c’est le fait qu’il y ait aussi peu de critiques

à l’égard de la Tokyo Skytree dans les grands

Le Japon tout entier se raccroche à cette seule actualité réjouissante

journaux. Lorsque la tour Eiffel a été érigée,

à la fin du XIX e siècle, les intellectuels n’ont

pas manqué de la qualifier de “disgracieuse”. Même la Tour de Tokyo [inaugurée en 1958] avait été largement décriée comme étant une “ imitation de la tour Eiffel”. Cette défer- lante médiatique autour de la nouvelle tour tokyoïte m’a donné l’impression que le Japon tout entier se raccrochait à cette seule actualité réjouissante, car les nombreuses mauvaises nouvelles ne font qu’assombrir le pays depuis quelque temps.

ai entrepris l’ascension remonte à un quart

de siècle.

Intégrée dans le paysage

Qui aurait pu imaginer à l’époque que cette tour susciterait un tel engouement aujour- d’hui ? Après trois ans de travaux, l’inté- rieur de la tour a fait peau neuve. Un diorama reproduit les anciennes ruelles d’Osaka, tandis que la plate-forme d’ob- servation au cinquième étage a été repeinte en or. Même Billiken, la statue du dieu du Bonheur, est doré. Masaaki Nishigami, pré- sident de la société de tourisme Tsuten- kaku, m’a confié : “Tout ça porte bien bonheur ! Et puis, les Chinois et les Thaïlan- dais adorent la couleur, vous savez…” Pour- tant, lors de sa prise de fonctions, il y a neuf ans, il avait entendu dire “Six euros, c’est cher !” au sujet du prix des billets. Depuis,

il

n’a pas ménagé ses efforts pour rendre

la

tour plus attrayante. Au plus bas en 1975

avec 190 000 visiteurs, la tour en a accueilli 1,22 million l’an dernier. Une tour ne garde

jamais bien longtemps le titre de “plus haute tour du monde”. On pourrait se demander

si la Tokyo Skytree arrivera aussi bien que

Tsutenkaku à s’intégrer dans le paysage

dans cent ans. Naoji Shibata

s’intégrer dans le paysage dans cent ans. Naoji Shibata “tsûten” L’accès au ciel Une commission désignée

“tsûten”

L’accès au ciel

Une commission désignée par la Diète vient de rendre public son rapport sur Fukushima, pointant les défaillances humaines qui sont à l’origine de la catastrophe. Le constat est sans

ambiguïté : ce ne sont pas tant les forces démesurées de la nature que l’orgueil et l’inertie de tout un système qui mobilise les mondes de la science, de la politique et de l’industrie qui en sont la cause. A sa lecture, qui ne penserait pas au mythe de Prométhée ou à celui d’Icare ? Dans ce contexte post-Fukushima, on demeure quelque peu perplexe devant l’engouement des Japonais pour la nouvelle tour de Tôkyô

– Skytree –, la plus haute du monde,

paraît-il. Ne passent-ils pas outre

à l’enseignement de Fukushima

en persistant à célébrer le dépassement

inconsidéré des limites de l’homme ? Sachons gré, en tout cas, à l’article

ci-contre de l’Asahi Shimbun d’évoquer une tour qui, en dépit de son nom

– “Le grand bâtiment qui donne accès

au ciel”, ou Tsûtenkaku –, ne prétend pas dominer le monde. Haute d’à peine 100 mètres, trapue, quasi kitch, flanquée depuis toujours d’une énorme publicité, elle trône à Osaka, dans le quartier le plus populaire qui soit, celui du Shinsekai, le “Nouveau Monde”. Loin de s’imposer comme un phallus

agressif pointant vers le ciel, elle s’élève en toute modestie comme un objet architectural improbable, pensé

à l’origine comme un mélange de la tour

Eiffel et de l’Arc de triomphe. C’est cet aspect fait de bric et broc qui rend cette tour éminemment sympathique ; elle se confond avec un quartier qui demeure encore celui des déclassés et des migrants, de tous ceux qui vivent au ras du quotidien – qui savent que l’accès au ciel passe d’abord par la lutte contre les injustices et la solidarité. Ne serait- ce que pour cela, elle vaut le détour. Kazuhiko Yatabe Calligraphie de Kyoko Rufin-Mori

Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 27

Concurrence L’annonce du retour de Coca-Cola sur le marché birman après soixante ans d’absence inquiète
Concurrence L’annonce du retour
de Coca-Cola sur le marché birman
après soixante ans d’absence
inquiète les producteurs locaux
de soda. De même, l’accord entre la
chaîne de distribution thaïlandaise
7 Eleven avec l’entreprise Zaykabar
pourrait sonner le glas des épiceries
existantes. Zaykabar est dirigé
par le parlementaire Khin Shwe,
l’un des principaux hommes
d’affaires du pays. Son entreprise
est impliquée dans l’occupation
illégale de terres agricoles.
Myanmar

Investisseurs, attention : pays en reconstruction !

Le potentiel de l’économie birmane aimante les investissements. Mais prudence ! Car le développement doit créer des emplois et non pas enrichir les caciques du régime.

The Jakarta Globe (extraits) Jakarta

ous sommes confrontés à une véri- table effervescence”, a déclaré récemment à Bangkok Maung

Maung Lay, vice-président de la Fédéra-

tion des chambres de commerce et d’in- dustrie du Myanmar. Le “tsunami des

investissements potentiels” est si grand que

M. Maung ne parvient pas à faire renou-

veler ses cartes de visite assez vite pour répondre à la demande. Cette ébullition fait peser une pres- sion énorme sur le pays, qui doit lancer de vastes chantiers de réforme pour que

son économie suive le rythme du chan- gement politique. Comme l’a souligné

M. Maung, Rangoon, la plus grande ville

birmane [et ex-capitale], se trouve à une heure et demie de Singapour mais, en termes de développement économique, trente ans d’écart séparent les deux

métropoles.

Face à ce soudain afflux d’investis- seurs, la population commence à protes- ter contre la formation d’une bulle immobilière à Rangoon et dans la capi- tale, Naypyidaw. La simple idée de voir ce pays devenir trop cher avant même

N

simple idée de voir ce pays devenir trop cher avant même N que son économie ne

que son économie ne soit officiellement ouverte au monde [les sanctions impo- sées par les pays occidentaux contre le régime birman ne sont suspendues que pour un an] est préoccupante. L’essor du Myanmar ne sera durable que si le pays

met en œuvre une politique judicieuse. La question est de savoir si les étran- gers savent qu’ils jouent eux-mêmes un rôle essentiel à cet égard. Il est diffi- cile de se souvenir d’investisseurs aussi optimistes sur des marchés vierges. Les étrangers doivent être patients et donner au pays le temps nécessaire pour se reconstruire, c’est-à-dire moderniser son système bancaire, rudimentaire, mettre en place un appareil judiciaire crédible et améliorer ses infrastructures. Than Nyein, gouverneur de la Banque centrale, a lui-même une longue liste de tâches à remplir : créer un système juri- dique et des structures de réglementation et de surveillance susceptibles d’obtenir la reconnaissance internationale. “Nous devons également réformer nos marchés et notre système de change”, a-t-il affirmé à Bangkok. “Nous devons changer.” Cette nécessité est d’autant plus urgente que le pays devra manier d’énormes sommes d’argent qui aujourd’hui patientent à sa frontière. Des lois doivent être adoptées – et respectées – pour éviter que les ma- tières premières ne connaissent le même sort que dans beaucoup de nations en développement. De nombreux pays asia- tiques s’efforcent de tirer profit de leurs abondantes ressources naturelles, mais très souvent les bénéfices ne font qu’en- richir des officiels corrompus et leurs proches, pas le peuple. Redoutant une situation similaire, Aung San Suu Kyi pré-

conise des investissements qui agissent en faveur de la démocratie, de la trans- parence et du développement d’un sec- teur privé dynamique au lieu de renforcer le pouvoir du gouvernement. “Notre pays est régi par une économie planifiée depuis trop longtemps et nous n’avons jamais pros- péré avec un tel régime. Aussi, maintenant que nous nous ouvrons, nous voulons être sûrs que nous le faisons dans le bon sens”, a- t-elle déclaré [lors de sa tournée en Europe].

“Si vous voulez venir dans mon pays, faites le correctement.”

Au fond, la dame de Rangoon défie un monde capitaliste enclin aux excès en lui disant : “Si vous voulez venir dans mon pays, faites-le correctement.” Ce à quoi les inves- tisseurs vont s’empresser de rétorquer :

“Hum, ce n’est pas vraiment notre vision des choses. Nous sommes ici pour gagner de l’argent.” Mais le fait qu’ils agissent en partenaires et non en simples action- naires permettrait d’éviter la bombe à retardement du chômage des jeunes tant redouté par Aung San Suu Kyi. Cela peut aussi garantir que les investissements d’aujourd’hui porteront leurs fruits dans

dix ans.

William Pesek

Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

Cambodge

Cambodge

Cheveux à vendre contre un bol de riz

pour ses trois enfants. Mais en renon-

çant à ses cheveux, elle a réveillé en elle

des souvenirs douloureux : “Si mon mari

avait été vivant, il ne m’aurait pas autori- sée à les vendre, même si nous étions en train

de mourir de faim. Il les chérissait telle- ment !” Yoeun Soeun, 32 ans, a cédé les siens il y a trois mois pour un peu plus

de 12 dollars [9,60 euros]. Le bon prix

qu’elle en a tiré s’explique, selon elle,

sa jeunesse et par le fait qu’elle se

rendait souvent chez un coiffeur. Elle retire son chapeau et passe sa main sur

La décision relève du désespoir. Mais, quand le ventre crie famine, certaines femmes n’ont d’autre choix que de sacrifier leur chevelure.

The Phnom Penh Post Phnom Penh

K

heng Chen a vendu ses cheveux en janvier pour un peu moins de 8 dollars [6,40 euros]. Elle

est aujourd’hui triste d’avoir la tête tondue, car elle paraît plus vieille que ses 48 ans. Mais dans quelques mois, quand ses cheveux auront repoussé, elle compte les vendre à nouveau. “Toutes les femmes aiment les cheveux et veulent être belles, dit- elle. Mais entre la beauté et la faim, que dois-

je choisir ?” Kheng Chen n’est pas la seule à être torturée par ce dilemme. Elle vit dans la province de Kandal [qui entoure

la capitale], dans le village où ont été relo- gés les expulsés du quartier de Borei Keila [à Phnom Penh]. En janvier, 133 familles de ce quartier ont été chassées par des agents de sécurité aux ordres de la société de promotion immobilière Phan Imex. Aujourd’hui Chen fait partie de la tren- taine de femmes qui ont décidé de céder leur chevelure contre de l’argent. Un brin honteuses, la plupart d’entre elles por- tent un foulard pour cacher leur coupe de garçon manqué. Le commerce des cheveux naturels [pour les perruques ou les extensions] n’est pas nouveau. Au Cambodge, pour- tant, il en est à ses débuts. The New York Times écrivait récemment que la société Arjuni, implantée à Phnom Penh, com- mence à se faire une place dans ce sec- teur traditionnellement dominé par l’Inde et la Chine. Janice Wilson, sa direc- trice, affirme que le cheveu cambodgien ressemble au cheveu indien. “L’Inde repré-

sente quelque chose comme 99 % du com- merce mondial des cheveux. Jusqu’ici, per- sonne n’avait pensé au Cambodge”, observe-t-elle. A Srah Po, le village où ont été relo- gées les familles expulsées, ces transac- tions font désormais partie du quotidien. Au guidon de leurs motos, les courtiers vietnamiens se présentent au milieu des

Les courtiers paient entre 5 et 10 euros pour une chevelure

huttes recouvertes de bâches bleues. Ils viennent une à deux fois par mois pour démarcher. Le prix dépend de la lon- gueur et de la qualité des cheveux. Saom Sokunthea, 42 ans, a négocié les siens pour environ 7 dollars [5,60 euros]. Elle n’avait d’autre choix pour acheter du riz

par

ses cheveux noirs. Avant de le remettre

précipitamment. “Personne ne le fait de gaîté de cœur. Mais quand il n’y a pas d’autre solution, que faire ? Dans mon vil- lage, presque toutes les femmes sont ainsi devenues du jour au lendemain de vieilles grands-mères [traditionnellement au Cam- bodge, il est courant que des femmes âgées se rasent la tête].” May Titthara

28 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Moyen-Orient

Fuite La défection du général Manaf Tlas est un coup dur pour le régime syrien. Son père Mustafa a été ministre de la Défense pendant trois décennies. Les Tlas étaient la dernière famille sunnite à cautionner le régime alaouite. Cette défection

aggrave le conflit confessionnel en Syrie. Elle sème aussi la confusion au sein de l’opposition. Certains opposants seraient prêts à accepter une Syrie dirigée par Manaf Tlas, alors que d’autres ne voient en lui qu’un rejeton du régime baasiste.

Syrie

Syrie

Forces et faiblesses de l’armée de Bachar El-Assad

Syrie Forces et faiblesses de l’armée de Bachar El-Assad Dessin de Caro, Suisse. une vaste organisation

Dessin de Caro, Suisse.

une vaste organisation dont les structures de commandement sont plus efficaces. Elles ont en outre appris à combattre à la fois l’armée régulière et les chabiha, les milices du régime. 2) La géographie. La Syrie est un grand pays au terrain rural et urbain complexe. Les lignes de communication sont parfois longues et vulnérables. Damas, par exemple, se trouve à 300 kilomètres d’Alep et Homs à 360 kilomètres de Deir Ezzor. Pour se rendre dans le nord en par- tant de Damas ou dans l’est en partant de Homs, les forces du régime doivent effec- tuer de longs déplacements et les lignes de communication sont vulnérables même quand les distances entre les points

Les effectifs de l’opposition armée augmentent, ses actions sont plus variées

clés sont plus courtes, comme le prou- vent les nombreux véhicules détruits que l’on voit abandonnés sur les routes. De plus, le gouvernement ne peut contrôler en permanence l’ensemble du pays. Si les forces du régime ne sont pas présentes ou proches, les éléments de l’Armée syrienne libre (ASL) peuvent se déplacer avec une relative liberté, dans les zones urbaines comme dans les zones rurales. 3) Le rythme des opérations. Le gou- vernement a intensifié ses opérations depuis la mi-mai et les éléments de l’op- position armée sont en train d’en faire autant. L’intensification des combats impose des exigences supplémentaires

aux forces du régime. Au cours des der- nières semaines, l’armée a dû envoyer plusieurs régiments blindés en renfort à Alep et à Deir Ezzor, où les forces locales ne parvenaient pas à faire plier la résistance. 4) L’usure. Les combats, les défections et les désertions provoquent une usure des hommes et du matériel. Selon l’Ob- servatoire syrien des droits de l’homme et le gouvernement syrien, les forces du régime ont quotidiennement subi des pertes en juin, de 20 à 25 tués et proba- blement dans les 80 blessés. L’armée, qui est dirigée par les alaouites, connaît aussi de ce qu’on peut appeler des “pertes de loyauté”, c’est-à-dire qu’elle compte dans ses rangs des soldats sunnites en qui elle ne peut avoir confiance. Certains d’entre eux ont été désarmés ou incarcérés, d’autres continuent à la miner de l’inté- rieur. Et n’oublions pas l’usure psycho- logique : il est probable que certains hommes se contentent de faire le strict minimum parce qu’ils ne s’identifient pas au régime. Le sort de l’armée syrienne dépendra de plusieurs éléments. Premièrement :

peut-elle l’emporter en employant la stra- tégie qu’elle a déployée jusqu’à mainte- nant, c’est-à-dire en s’attachant à épuiser l’opposition ? Au bout d’un an de com- bats, cela semble peu probable. En effet, les effectifs de l’opposition armée aug- mentent, ses actions se font plus variées, son armement plus sophistiqué et ses opérations s’intensifient. Deuxièmement : l’armée syrienne peut-elle s’adapter et trouver de nou- veaux moyens d’utiliser ses ressources ?

L’opposition armée syrienne inflige de sévères pertes aux militaires du régime – parmi lesquels les défections se multiplient. Mais Assad n’a pas encore utilisé ses armes lourdes ni son arsenal chimique.

The Washington Institute (extraits) Washington

i l’armée syrienne ne trouve pas le moyen de soulager la pres- sion croissante qui pèse sur ses

S

capacités et sa cohésion, elle finira pro-

bablement par s’effondrer, en entraînant avec elle une bonne partie du régime. L’armée est le principal instrument du président syrien Bachar El-Assad : sans

elle, le régime tomberait rapidement. Pour le moment, elle résiste à la pression due à

des mois de combats contre une force de

l’opposition de plus en plus puissante, à l’expansion géographique constante de sa mission et à une série de défections et de pertes au sein de ses troupes. Cette pres- sion augmente, et l’armée ne pourra pro- bablement pas y résister indéfiniment. Elle

finira par céder, se désintégrer ou se reti-

rer dans le bastion alaouite [nord-ouest

de la Syrie, où vivent les alaouites, la com-

munauté à laquelle appartiennent les Assad] afin de préserver ce qu’il reste du régime. L’autre possibilité, c’est que cer- taines unités se dressent contre le régime. La guerre qui oppose les forces du régime à l’opposition dure depuis un an maintenant, et l’on est passé d’affronte- ments intermittents et dispersés à des combats plus ou moins réguliers dans de vastes zones de gouvernorats clés. On

se bat pratiquement tous les jours à Idlib, Alep, Homs, Hama, Deir Ezzor, Dar’a

et dans la région de Damas. A titre

d’exemple, du 10 au 18 juin, des combats quotidiens ont eu lieu à Deir Ezzor [est

de la Syrie] et, du 14 au 18 juin, dans la région de Damas. Le mois dernier, les combats ont touché plus de quatre-vingts sites dans tout le pays, contre soixante-

dix en mai. L’augmentation a été specta-

culaire dans les gouvernorats de Lattaquié

[nord-ouest] et de Deir Ezzor. Avec l’intensification de la guerre, l’armée est confrontée à quatre facteurs de stress :

1) L’augmentation des capacités de l’opposition. Les forces armées de l’op- position deviennent plus redoutables.

Malgré leur manque d’unité et la faiblesse de leur puissance de feu, elles jouissent

du soutien de la population musulmane

sunnite, se battent efficacement dans les environnements aussi bien urbains que ruraux, et leurs formations sont plus nombreuses et mieux armées. Les forces

de l’opposition constituent désormais

Là aussi c’est peu probable, pour deux raisons. D’abord, le régime considère le conflit comme un tout, ce qui exclut toute stratégie sérieuse pour contrer l’insurrection – aucune campagne de séduction ne pourra détacher la majorité sunnite de la population de l’Armée syrienne libre. Ensuite, en raison de la nature de l’armée elle-même. Comme le commandement effectif est entre les mains de généraux loyalistes et de sbires du régime, on a peu de chances d’avoir une analyse sérieuse de la situation et des solutions réalistes. Les opérations et les tactiques paraissent éculées, sans imagi- nation, et nombre d’opérations sont mal exécutées. Si l’armée gagne, c’est grâce à sa masse et à sa puissance de feu, et non pas grâce à son habileté. Il existe néanmoins certains facteurs qui maintiennent encore sa cohésion. L’armée et le régime conservent la loyauté des éléments alaouites, dont très peu seulement ont fait défection. Les soldats d’autres confessions demeurent égale- ment fidèles, que ce soit par engagement personnel ou à cause des avantages qu’ils retirent en termes de poste, de privilèges ou de solde. De plus, comme la guerre n’est pas encore perdue, il est possible

Le régime syrien dispose de 275 avions destinés à l’appui au sol

que nombre d’entre eux – surtout ceux qui ont des intérêts dans le régime – pen- sent encore qu’Assad va gagner. L’armée syrienne a en outre pris des mesures pour soulager la pression qu’elle subit. Elle fait largement appel aux chabiha, qui sont en majorité alaouites, pour soutenir ses opérations. Les milices permettent de soulager l’infanterie et les blindés et de ne pas trop mettre à l’épreuve la loyauté de la troupe, sunnite en majorité. De plus, l’armée syrienne n’a pas encore utilisé toute sa force. Même si elle fait régulièrement donner l’artillerie contre des cibles militaires et civiles, elle pourrait le faire encore plus largement et plus intensément. Nul n’a encore subi le genre de bombardement qu’elle est capable d’infliger. Pour être plus précis, le régime n’a pas encore employé ses armes les plus lourdes, par exemple les canons de 180 et les lance-roquettes mul- tiples de calibre 220 à 333 millimètres. Il n’a pas encore engagé totalement ses forces aériennes – il dispose de 275 avions destinés à l’appui au sol, plus d’autres qui pourraient être équipés pour ce type de mission. Et Assad pourrait même décider de recourir à l’arme chimique… Jeffrey White

Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012 29

Règlement de comptes Les révélations sur l’empoisonnement supposé de Yasser Arafat ont permis à sa
Règlement de comptes Les révélations
sur l’empoisonnement supposé de
Yasser Arafat ont permis à sa veuve,
Souha, de régler ses comptes
avec les successeurs de son mari
et de demander l’exhumation de
sa dépouille. Dans Elaph, l’écrivain
palestinien Salmane Massalha
souligne que, si M me Arafat respectait
son mari, elle ne serait pas allée
vivre dans le luxe en Occident
(à Malte, après avoir été chassée
de la Tunisie), mais serait restée
en Palestine auprès de son peuple.
Palestine

Y aura-t-il un printemps palestinien ?

Les révélations sur le “meurtre” de Yasser Arafat surviennent à un moment où la Cisjordanie traverse une grave crise économique et où les Palestiniens rejettent de plus en plus leurs dirigeants.

Elaph (extraits) Londres

es révélations de la chaîne satel- litaire Al-Jazira, selon lesquelles Yasser Arafat [décédé en 2004]

aurait été empoisonné par du polonium, surviennent dans un moment critique pour l’Autorité palestinienne. Premièrement,

elle connaît des difficultés financières sans précédent. Deuxièmement, son choix de tout miser sur la négociation [avec Israël] l’a menée dans une impasse. Troisième- ment, on assiste à une montée de la colère populaire contre les accords de paix d’Oslo. Aussi, l’idée d’une visite de Shaoul Mofaz [ministre de la Défense israélien au moment de la mort d’Arafat, il devait se rendre le

30 juin à Ramallah] a déclenché des pro-

testations [réprimées], beaucoup y voyant le retour de l’assassin sur le lieu du crime [la visite est reportée]. Quelles seront les conséquences pour l’Autorité ? Assistera-t-on à un “printemps palestinien” ? Il faut tout d’abord rappeler que l’Autorité est considérée par les Pales- tiniens – du moins ceux qui adhèrent au choix de méthodes pacifiques – comme une simple étape sur la voie devant mener à un Etat palestinien souverain sur les Terri- toires occupés en 1967, y compris Jérusa- lem-Est. Tant que son existence sert ce but, ils lui apporteront leur soutien. Le Premier ministre de l’Autorité palestinienne,

L

Le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, L Les désaccords, l’occupation, les exilés. Dessin de

Les désaccords, l’occupation, les exilés. Dessin de Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

Salam Fayyad, a satisfait aux demandes sécuritaires d’Israël, a réussi à établir des institutions dignes d’un Etat et a instauré une gestion financière à la hauteur des exi- gences internationales. Mais, en face, le Premier ministre israélien Benyamin Néta- nyahou n’est pas prêt à donner suite. Malgré cela, l’Autorité palestinienne continue de respecter scrupuleusement les accords d’Oslo, y compris en ce qui concerne la coordination sécuritaire et la répression des Palestiniens appelant à la lutte. Car elle ne veut donner à Nétanya- hou aucun prétexte de revenir sur les concessions israéliennes. Mais, aujourd’hui, l’Autorité est nue. Elle a eu recours à des feuilles de vigne en parlant de “lutte pacifique”, puis en cher- chant à obtenir sa reconnaissance en tant qu’Etat membre au sein de l’ONU, mais

rien de tout cela n’a suffi à faire durable- ment illusion. L’Autorité revendique deux succès, à savoir la sécurité et la situation économique. Or il n’y a pas de sécurité puisque les forces d’occupation israé- liennes peuvent toujours, en vertu des- dits accords d’Oslo, intervenir en plein jour et en coordination avec la police palestinienne. Par ailleurs, l’économie ne fonctionne qu’à crédit. Les capacités des banques locales ayant été épuisées, l’Au- torité, en plus des aides qu’elle attend chaque fin de mois de la part des dona- teurs internationaux, pourrait être amenée à demander un prêt de 1 milliard de dol- lars à la Banque mondiale. Paradoxale- ment, Al-Quds Al-Arabi a récemment révélé les salaires versés aux ministres, ambas- sadeurs et autres hauts responsables. On y apprend qu’un “salaire mensuel de

35 000 dollars est versé aux présidents de dif- férentes administrations, telles que le fonds d’investissement palestinien, l’autorité de l’eau, de la Bourse, etc.” En outre, “les ambassadeurs et chargés de mission palesti- niens à travers le monde sont aussi nombreux que le corps diplomatique d’une grande puis- sance. A quoi s’ajoutent les frais des nom- breux voyages de certains responsables palestiniens.” Pour ce qui est des suspicions sur la mort par empoisonnement d’Arafat, cer- tains pensent que cela pourrait entraîner des procédures devant la justice interna- tionale. Toutefois, l’affaire est politique plus que juridique. A l’époque des faits, George Bush junior avait accusé Arafat de verser dans le “terrorisme” et avait en quelque sorte donné carte blanche à Ariel Sharon, alors Premier ministre, qui avait déclaré qu’il ne se sentait plus lié par la promesse de ne pas le tuer. L’annonce d’Al-Jazira selon laquelle il existerait des preuves de son assassinat aura de fortes répercussions sur la vie poli- tique palestinienne. Beaucoup de choses ont été politiquement passées sous silence, et notamment le fait que les exécutants de l’assassinat auraient été, selon toute pro- babilité, palestiniens. Ainsi, la question refera surface de savoir qui, parmi les Pales- tiniens, avait intérêt à sa disparition. Y aura-t-il un “printemps palestinien” ? S’il y a coïncidence entre une faillite poli- tique, un effondrement économique et la persistance des méthodes répressives des forces de l’ordre, alors les protestations et demandes de réformes pourraient toucher aux bases de l’Autorité, à savoir les accords d’Oslo, et au choix [de tout miser sur la négociation avec Israël], qui révèle toute sa faiblesse. Oussama Othman

Monde musulman

Monde musulman

Le Coran ne peut être la Constitution

Le livre saint de l’islam se présente en fait comme un “guide pour les pieux”, et non comme un manifeste politique.

Hürriyet (extraits) Istanbul

uand Mohamed Morsi, le candi- dat des Frères musulmans, a été investi en tant que président, le

30 juin, je me suis senti soulagé. L’Egypte

vient de vivre sa première élection prési- dentielle libre et régulière et, si le Conseil suprême des forces armées (SCAF) avait manipulé les résultats pour favoriser son propre candidat, Ahmed Shafiq, cela aurait eu pour conséquence désastreuse

Q

de pousser les islamistes égyptiens dans une voie encore plus radicale. Mais M. Morsi et ses alliés doivent revoir certains de leurs rêves et de leurs slogans les plus anciens, en particulier une phrase martelée par M. Morsi dans l’un de ses discours préélectoraux : “Le Coran est notre Constitution”. Cette devise est très populaire non seulement chez les Frères musulmans, mais dans tous les mouve- ments islamistes du monde ; elle implique un engagement inébranlable envers le livre sacré de l’islam, ce qui est bien sûr une vertu pour tous les vrais croyants. Cependant, les musulmans ne doivent pas se contenter de glorifier le Coran, mais être attentifs à ce qu’il dit. Et, lorsqu’on se penche sur ce livre, on s’aperçoit qu’il

ne se décrit à aucun moment comme la “Constitution” d’un parti ou d’un pays. En fait, on trouve une définition très claire du Coran à la deuxième page, dans les deuxième et troisième versets de la sou- rate de la Vache : C’est le Livre au sujet duquel il n’y a aucun doute, c’est un guide pour les pieux, qui croient à l’invisible et accom- plissent la prière…” Autrement dit, le Coran se définit, non pas comme la Constitution d’un Etat, mais comme un “guide” pour les croyants. En réalité, ni le mot “Constitution” ni le mot “Etat” n’apparaissent dans le Coran, pas plus qu’aucune indication précise sur quelque système politique que ce soit. En 1876, l’Empire ottoman islamique a pro- mulgué une Constitution, mais elle n’était

pas identique au Coran et n’y faisait aucune référence. Elle stipulait simplement : “L’is- lam est la religion d’Etat” et comportait de nombreuses clauses progressistes, comme celles-ci : “Tous les sujets de l’Empire sans distinction sont appelés ottomans, quelle que soit la religion qu’ils pratiquent. […] Tous les Ottomans jouissent d’une liberté individuelle, à la condition de ne pas porter atteinte à celle d’autrui. La liberté individuelle est inviolable.” De fait, la devise simpliste “Le Coran est notre Constitution” est une anomalie postottomane. Des leaders musulmans ont éprouvé le besoin d’affirmer leur foi face aux attaques impérialistes contre l’islam. Mais cette colère a semé la confusion dans la religion et la politique, et brouillé les frontières entre les deux. Mustafa Akyol

30 Courrier international | n° 1132 | du 12 au 18 juillet 2012

Afrique

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Dossier Sahel :

“La nouvelle poudrière africaine”, dans CI n° 1118 du 5 avril 2012.

Mali Pourquoi l’intervention militaire n’a pas encore eu lieu Des groupes islamistes contrôlent désormais un
Mali
Pourquoi l’intervention militaire
n’a pas encore eu lieu
Des groupes islamistes contrôlent
désormais un territoire deux fois
plus grand que la France
au cœur du Sahel. Pourtant,
l’intervention militaire
tant réclamée au nom de la lutte
contre le terrorisme reste
une incantation. Analyse.
Le Pays Ouagadougou
L a table est mise : tout semble
prêt pour une intervention dans
le nord du Mali. On n’attend
plus que les chefs d’Etat ouest-africains,
encore dans l’indécision. Il est vrai qu’il
n’est pas si facile de choisir d’ouvrir le feu.

Mais c’est aussi ce sur quoi tablent les groupes islamistes. A la veille du ramadan, ils semblent soudainement ragaillardis. Pour eux, les divergences de vues empê- cheront encore longtemps les dirigeants de s’assumer. Jusque-là, de nombreuses raisons ont été avancées pour justifier la non-intervent