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Roger-Pol Droit, Le Monde, mercredi 14 octobre 1987 Heidegger était-il nazi ?

Une minutieuse enquête de Victor Farias révèle les liens entre le philosophe, mort en 1976, et le nationalsocialisme. La question des liens entre Heidegger et le nazisme a déjà suscité bien des débats. Question multiple, elle concerne les compromissions effectives de l’homme avec le régime hitlérien, leur étendue et leur interprétation. Elle inclut aussi le lien éventuel entre des thèmes constants de son œuvre et l’idéologie national-socialiste. Elle bute enfin sur l’énigme du silence du philosophe : après guerre, il ne désavoua jamais clairement le passé et n’eut pas un mot sur le génocide juif. Question embarrassante : l’emprise sur notre époque de la pensée heideggérienne est devenue si puissante – singulièrement en France – que beaucoup semblent ne pouvoir regarder ces problèmes en face. Au fil des ans, une réponse habituelle s’est construite. Heidegger n’aurait eu avec le nazisme qu’une relation accidentelle, temporaire et tout extérieure. Animé par le seul désir de régénérer l’Université allemande, il aurait cru, fugitivement, qu’une révolution nationale en marche pouvait permettre cette renaissance. Élu recteur de l’université de Fribourg par ses collègues le 21 avril 1933, il démissionne le 23 avril 1934. Durant ces douze mois de coopération purement « administrative » avec un pouvoir récent, Heidegger se serait borné à prononcer quelques discours, sûrement malheureux, mais de circonstance. Après sa démission, au long de quelque dix années de silence politique, il aurait vécu en butte à la surveillance des autorités, à la censure de ses publications et aux tracasseries d’un pouvoir le tenant dans une disgrâce croissante. Telle est, en gros, la version « officielle », fondée sur les indications fournies par Heidegger lui-même en 1945 et 1976, et constamment soutenue par ses fidèles disciples. [Heidegger a publié en 1945 un texte intitulé Die Rektorat 1933-1934, et il revient sur ces faits dans un entretien accordé en 1966 au Spiegel, et publié à titre posthume (Réponses et questions sur l’histoire et la politique, Mercure de France, 1977). On peut également se reporter à l’entretien que Jean Beaufret nous avait accordé (Le Monde du 27 septembre 1974) reproduit dans le recueil De l’existentialisme à Heidegger, Vrin, 1986.] Cette version n’est plus tenable pour qui a lu la minutieuse enquête de Victor Farias. Durant plusieurs années, cet universitaire chilien de quarante-sept ans, qui fut l’élève de Heidegger, a fouillé toutes les archives accessibles, épluché la presse du Reich, scruté les revues du Parti nazi et des associations affiliées, examiné les rapports internes de l’Université et des ministères, recueilli des témoignages. Sa conclusion est simple, peut-être trop simple : Heidegger fut par toutes ses fibres – ses actes, ses textes, sa pensée – un membre éminent et résolu du Parti nazi, dont il n’aurait jamais abandonné les convictions fondamentales. Implacablement documenté, ce livre est une bombe. La traduction française, qui est aussi la première publication de l’ouvrage (Éditions Verdier), devrait permettre de poser quelques vrais problèmes. Car, à moins d’imaginer une mystification, à moins d’accuser l’auteur d’inventer des textes et de se livrer à de grossiers trucages, il y a des questions difficiles auxquelles on ne saurait plus échapper. Mais voyons d’abord les faits. Ils sont nombreux. L’investigation de Victor Farias commence bien avant 1933. Il a retrouvé le premier écrit publié par Heidegger, à vingt et un ans, en un temps où il poursuivait des études de théologie au séminaire de Fribourg. Ce texte figure dans un numéro de 1910 de l’Allgemeine Rundschau, revue marquée par des tendances antilibérales et antisémites. Heidegger célèbre la figure d’un prédicateur augustinien de la fin du dix-huitième siècle, Abraham a Sancta Clara, à l’occasion de l’inauguration d’un monument à sa mémoire. Ce moine fanatique est, par ailleurs, connu pour son nationalisme virulent et son intransigeance. Écrivain prolixe et grand amateur de pogroms, il écrivait par exemple (Heidegger n’en dit rien) : « Hormis Satan, les hommes n’ont pas de plus grand ennemi que le juif [...]. Pour leurs croyances, ils méritent non seulement la potence, mais aussi le bûcher. » Texte du jeune Heidegger : « La santé du peuple, dans son

dans l’homme qui a écrit cela. comme il dit. Le 1er mai. il le cite : « Un chef militaire a frappé de plein fouet la tête des Turcs . ou pour manifester une tardive résistance. la position politique de Heidegger n’aurait pas varié. Méfiance toute relative. à cinq mille exemplaires. célébrissime. De l’année d’activité du recteur de Fribourg. Il fut réédité par trois fois. » Et le vieil Heidegger voit toujours. Peut-être feignait-il de n’en rien savoir. Heidegger dira qu’après le 30 juin 1934 (la « nuit des longs couteaux ». Au cours de sa gestion. S’il démissionne aussi brusquement. Sa désillusion. déjà. très prisé des organisations étudiantes. selon Victor Farias. donne une conférence. Il y est notamment question de « repenser la science traditionnelle à partir des interrogations et des forces du national-socialisme ». Victor Farias dresse un tableau consternant. à soixante-quinze ans. fut de voir Rudolf Hess remplacer Röhm. Le rôle bien connu de cet organisme dans les expériences conduites par les SS dans les camps de la mort n’empêchera pas Heidegger d’adresser. en 1937. les juifs molestés. alors qu’il enseigne la théologie à Marbourg. Au printemps 1933. les syndicats muselés. en 1960. Heidegger en fait trop. sur le Père Abraham a Sancta Clara. en septembre 1934. en pleine pénurie de papier. En 1923. nommé à une chaire dans Prague occupée. fondateur et dirigeant. payant ponctuellement ses cotisations. un de ses livres à Eugen Fischer. Heidegger soumet un projet détaillé.âme et dans son corps. têtes et chevelures roulèrent comme des casseroles. sorte d’institut d’élite destiné à former les maîtres de l’avenir. Le président d’honneur est Eugen Fischer. le philosophe. mais parce que sa fraction a été battue. ce n’est pas saisi d’un repentir soudain.. À la demande du secrétaire d’État Wilhelm Stukart (un des auteurs des lois raciales de 1935. depuis 1927. le ministère accorde une livraison aux éditions . mais d’un « révolutionnariste » trop impétueux. en un temps où la censure exigeait du solide. les dirigeants nazis se seraient-ils méfiés. Les archives révèlent qu’il en resta membre jusqu’en 1945. Le pouvoir admet encore que Kurt Schelling. mais excluant de ses rangs « tout élément juif ou de couleur » – recommande chaleureusement de suivre ses cours.. en mars 1940. non pas d’un possible adversaire. Des articles du philosophe paraissent dans des recueils très contrôlés ou y font l’objet de remarques élogieuses. dans sa bonne ville natale de Messkirch. Il y a le fameux discours du 27 mai 1933. Erreur de jeunesse ? Rien n’est moins sûr. des références appuyées aux concepts heideggériens – à un moment où la guerre idéologique ne tolère pas de faille. selon Victor Farias. Heidegger adhère au Parti nazi. Cette fois. En janvier 1944. qui participera à la conférence de Wannsee mettant en route la « solution finale » et sera jugé à Nuremberg comme criminel de guerre).. qu’il devint une sorte de classique du nazisme. avec ses « cordiales salutations de Noël et ses vœux de Nouvel An ». Un dossier accablant Enfin. Il s’engage à fond dans des mesures destinées à révolutionner l’Université. fasse. l’association étudiante Akademische Vereinigung – « apolitique ». « un maître pour notre vie et un maître pour notre langue ». Or lui-même participe. On sait moins. l’élimination des SA). c’est-à-dire une ligne SS de gestion du pouvoir et de compromis efficaces l’emporter sur le courant populiste et radical des SA. Un classique du national-socialisme Entre ces deux pôles immobiles.. Le 2 mai 1964. Ainsi. à l’élaboration d’un projet d’« Académie des professeurs du Reich ». en revanche. c’est au cours d’une fête de la « Patrie badoise » que Heidegger prononce la première version (non publiée) de la conférence intitulée « L’essence de la vérité ». » Peut-être le séminariste ignorait-il les zones d’ombre de cette « tête de génie ». Le rectorat ne serait donc ni un épisode ni une parenthèse. ceux qui acceptaient des fonctions officielles à l’Université savaient avec quel pouvoir ils travaillaient. le pays de Bade est mis au pas : les sociaux-démocrates sont en camp. par la suite. voilà ce qu’a cherché ce prédicateur vraiment apostolique. que l’on connaît déjà. de l’Institut d’hygiène raciale. En 1945. le régime n’a jamais réduit au silence ni maltraité Heidegger. à changer la vie des étudiants dans le sens de la conception national-socialiste du monde. En 1930. dont la dernière.

Bref. le « berger de l’être » dans le chalet de Todtnauberg et l’homme sombre qui dactylographie. qui a tôt fait de confondre un homme et une œuvre philosophique. une lettre dénonçant un ami. pas fait un geste pour dissiper ce malentendu. Car il est. Mais toute une série de gens. il faut un orgueil démesuré – et quelque indécence. et Rosenberg. par exemple. Car il faut se demander : qui. Lui-même n’a pas dit un mot. ou quoi. militant et penseur nazi Le maître à penser de la philosophie contemporaine déboulonné par le livre de Victor Farias. il est à craindre que l’essentiel de l’époque. La pensée de Heidegger. le soir. La tâche qui attend sera de penser le lien obscur qui les unit. du début à la fin. et l’ont sollicité.Klostermann pour publier les œuvres de Heidegger. et de nousmêmes. ses positions politiques ne sont pas. assez pointilleux sur la sélection. Ce n’est pas ainsi qu’on échappera. Le cours de l’histoire ne glisse pas sur les philosophes comme l’eau sur les canards. en tant que telles. ou le devenir de la technique – entre autres. Dr Jekyll et M. Pour faire image. l’histoire. Ils l’ont jugé « sûr ». le philosophe n’avait pas que des amis chez les SS. le dossier de Victor Farias est accablant. on peut bien imaginer que Heidegger n’a pas du tout été nazi. l’ont considéré comme tel. lui était ouvertement hostile. Que l’on veuille penser avec ou contre Heidegger. sous la botte de la Gestapo. totalement impossible de réduire toute la démarche de cette œuvre considérable à son environnement idéologique ou aux agissements cachés de son auteur. Ce qui précède est encore trop simple. Hyde Ce jugement ne résout rien. On sait bien à peu près les rapports que Heidegger a entretenus avec le nazisme dans les années 1930 et le silence . ne nous file entre les doigts. Tâche philosophique – difficile et longue. à Heidegger. Certes. en philosophie. même bien attestée. ce dossier accable-t-il ? L’homme Heidegger. Tant que nous n’y parviendrons pas et que nous trouverons refuge sur un seul des deux versants. Mais pour transformer quelques croche-pieds en persécution. conjointement. Il est. totalement impossible de faire comme si cette boue n’existait pas. Georges Arthur Goldschmid. si l’on songe à ce que « persécution » désignait. comme si elle demeurait purement externe à sa pensée. On ne saurait vouloir faire l’économie pure et simple de ses méditations sur l’existence. fondatrices d’arguments philosophiquement pertinents. Vouloir jeter à la poubelle les œuvres complètes du philosophe avec les saletés du militant serait un geste aussi dérisoire qu’absurde. En somme. sans que jamais la pure abstraction et l’activité infâme soient rapprochées ? Comment pourrait-on désormais lire Heidegger – Dr Jekyll en se débarrassant totalement de Heidegger – Mr. Le mérite de l’enquête de Victor Farias est d’y contraindre. dans la part politique de sa vie ? Indiscutablement. en effet. Depuis quand pourrait-on philosopher d’un côté et agir de l’autre. aussi. pour ceux qui ont sauvé l’honneur du peuple allemand. dans la portée philosophique de toute son œuvre ? C’est là qu’il ne faut pas se hâter – pas autant que l’auteur. Hyde ? Il n’y a pas de solution finale : les voilà indissolublement liés. il faut désormais tenter de se représenter. Le Matin. Les changements de perspective qu’il a introduits dans la pensée en reposant la question de l’être ne se peuvent balayer au nom de quelque crapulerie. jeudi 15 octobre 1987 Heidegger.

L’amitié jamais démentie de Heidegger pour Eugen Fischer (p. L’un des objectifs de cette école de professeurs est de « transformer la science d’aujourd’hui en une science élaborée dans l’optique du national-socialisme ». Heidegger y décrit de manière précise la prise en main. 221). Nous fûmes deux ou trois à clamer dans le désert. L’envoûtement irrationnel et pathologique dans lequel tombèrent des millions d’Allemands fut aussi le lot de Heidegger » (p. Victor Farias montre que. Ils doivent être capables de préparer. Le livre de Victor Farias n’autorise plus guère le flou pudique de cet à-peu-près. La germanisation de l’Europe Aux textes jadis publiés partiellement par Jean-Pierre Faye. On nous renvoya à nos chères études. Comme l’écrit Victor Farias : « La totalité des travaux qui prétendent amoindrir le degré de compromission de Heidegger avec le national-socialisme ou qui veulent voir en lui un sens plus profond et métaphysique. Dans le cas Heidegger. tout comme lui. à quel point Heidegger adhérait au nazisme et ce que voulait dire pour lui « révolutionner la science ». l’adhésion de Heidegger au nazisme fut totale et entière. qui parce que doué de cette inquiétude qui fait la pensée véritable. démontrerait. 129). si besoin en était. Son texte contre l’esprit français paraîtra en 1937 à côté de ceux . ce discours que le philosophe italien Benedetto Croce jugeait à la fois « indécent et servile ». il sera désormais difficile de ne pas en prendre toute la mesure. en espérant que ce petit arbre cacherait la forêt des autres textes nazis que seuls la Quinzaine littéraire et Allemagnes d’aujourd’hui eurent le courage de citer. on le sait. de ceux surtout qui « lisent l’allemand » et en ignorent tout. La France a besoin d’être rénovée par la pensée allemande (p. la révolution de la science à partir de la science elle-même » (p 222). que Hitler éliminera en 1934. La mode allemande. 260). en tant que nationaux-socialistes de l’esprit. le véritable dressage intellectuel auquel devra être soumise la partie dirigeante (Führerschaft) de la jeunesse hitlérienne et des futurs cadres nazis de la « nation ». la germanisation de l’Europe comme il le dit très clairement dans un texte. Les hommes issus de cette école « doivent être nationaux-socialistes dans leur propre tâche. Si les heideggériens français ont eu parfois tendance à minimiser quelque peu ces rapports qui ne pouvaient être sans effet sur la pensée du philosophe. puisqu’on a fait du penseur nazi par excellence le maître à penser de toute la philosophie française contemporaine. la militance nazie de ce personnage. Il leur a bien fallu publier. Ce que vise Heidegger. à leur corps défendant. grâce à l’ouvrage de Victor Farias. Heidegger et le nazisme.. Les documents publiés par Victor Farias sont en effet atterrants et dépassent de loin la fameuse année 1933 à laquelle les heideggériens de Paris tentaient désespérément de limiter « l’embardée » du maître. C’est la question de la responsabilité de l’intellectuel qui est ici posée et du rôle qu’on est en droit d’attendre de lui plus particulièrement dans les moments tragiques où l’histoire tourne mal. Eugen Fischer est en effet l’un des principaux organisateurs de l’euthanasie des malades mentaux sous Hitler. plus personne ne pourra feindre de ne pas savoir ou « n’en avoir cure ». et qui survivra à la guerre. Désormais.. à cinquante mètres de la « hutte » du penseur nazi (p. Farias en ajoute beaucoup d’autres. surtout des documents administratifs internes ou des textes sur l’éducation universitaire national-socialiste en vue de laquelle des séminaires devaient se dérouler à l’auberge de jeunesse du Radschert. a toujours été le péché mignon des philosophes français. l’ignorance le dispute à l’irresponsabilité. qui parce que de langue allemande. Ce programme élaboré par Heidegger de façon très précise touche aux fondements mêmes de sa pensée en accord total avec le programme nazi. 79). c’est « l’hygiène raciale ».suspect dans lequel il s’est tenu par la suite sur cette question. mais à un niveau plus général. se caractérisent entre autres par l’ignorance systématique des textes où Heidegger nous renseigne sur sa foi nazie liée à la personne d’Adolf Hitler. le Discours du rectorat. qu’elle était l’essence même de sa pensée : la lecture de Sein und Zeit (Être et Temps) le révélait déjà à qui savait lire : l’effrayante dureté du style et de la pensée préparait dès 1927 la « révolution national-socialiste » au sens où l’entendaient Röhm ou Gregor Strasser. de 1933 à 1945 et au-delà.

Ses cotisations au parti nazi (NSDAP). il s’est lié étroitement au juif Fraenkel qui avait été actif à Göttingen. 250). (Il est vrai qu’en revanche il protège deux savants juifs mais uniquement pour le prestige de la science allemande. comme opposant au nazisme . Cela m’étonne d’entendre qu’il est enseignant à Göttingen : je ne peux m’imaginer sur la base de quel rendement scientifique il a obtenu son habilitation. sauf un national-socialiste. Heidegger n’a jamais rompu avec le national-socialisme. avec la mention « inutilisable. Farias en cite d’autres exemples encore. que Heidegger ait vraiment empêché le bûcher de livres de 1933 à Fribourg. entre autres choses : « Durant mon séjour ici il fut tout. Le 29 septembre 1933. 41). ils parlent allemand. futur prix Nobel. Heidegger et l’antisémitisme Mais Victor Farias montre surtout comment. Le nazisme pour lui incarnait l’Allemagne et figurait donc la pensée car seul ce qui est allemand est authentiquement de la pensée. comme le prétendent les heideggériens de Paris. chargé de haine ». le 11 mai 1935. Après avoir échoué avec moi. 234). De la France. Staudinger ne fut maintenu à son poste qu’en raison de son prestige international (p. qui pourtant combattait l’Église catholique autant que lui. 248). » (p. c’est sur l’intervention de Mussolini qu’un texte de Heidegger sera inclus dans un annuaire à la publication duquel tentait de s’opposer Rosenberg (p. La pensée est allemande et Heidegger un délateur Cela n’empêchera nullement Heidegger de se livrer aux plus basses besognes et de devenir par deux fois un délateur. Farias rappelle aussi que rien ne prouve. puisqu’il est invité par l’entourage de Mussolini à participer à une série de conférences organisées avec l’aval de l’Auswärtiges Amt. Dans la dénonciation écrite par Heidegger on peut lire.. en accord avec le reste de la hiérarchie nazie. cette fois un privat-docent nommé Eduard Baumgarten pour insuffisance d’enthousiasme national-socialiste. dans son fameux entretien du Spiegel. ils naissent avec des dents de porc. Heidegger dénonce un autre collègue. Le « Führer » des professeurs classa immédiatement ce rapport sans suite. Hermann Staudinger. la Gestapo se chargera de l’enquête et Heidegger dira qu’il ne mérite pas même d’être mis à la retraite mais d’être expulsé. de le nommer doyen de la faculté des lettres de Fribourg et n’aurait pas non plus en 1937 fait rééditer le fameux Discours du rectorat à près de 5 000 exemplaires (p. Heidegger pense ce que pense Hitler. que lorsque les Français se mettent à penser. On sait jusqu’à quel degré de bêtise cela fera finalement sombrer Heidegger qui en arrivera à dire. le « théoricien du nazisme ». Heidegger était essentiellement préoccupé par la figure bien connue en Allemagne d’Abraham a Sancta Clara. 130). etc..) Une autre fois. ce fut bien plutôt le mauvais temps (p. Heidegger les paiera jusqu’en 1945. il dénonce un chimiste mondialement connu. pas même avec les instances officielles du parti. en revanche. le ministère des Affaires étrangères du IIIe Reich. qui fut prédicateur de la cour de Vienne et dont toute l’œuvre n’est qu’une suite d’imprécations antisémites toutes plus épouvantables les unes que les autres : « Les narines de leurs enfants (ceux des Juifs) s’emplissent de vers chaque Vendredi Saint. surnom d’Ulrich Megeler (1644-1709). C’est dire ! Et c’est ce délateur de la pire espèce qui est devenu la coqueluche du mieuxpensant philosophique parisien ! Cela indique à quel point de dépravation est tombée la pensée pour être aveugle à ces signes de la haine et de l’ignominie qui pourtant ne cessaient de parcourir déjà Sein und Zeit. 127). Non que Heidegger insistât à la fin de sa vie particulièrement sur les éructations antisémites de ce prêtre chrétien. Il faudra dire un jour l’irrémédiable corruption mentale de ce qui se donne ainsi pour de la philosophie. puis fut expulsé de cette université » (p. au début de sa carrière et à son extrême fin. sinon le ministère de l’Éducation à Berlin n’aurait pas proposé. mais il voyait en lui le représentant . En désaccord avec Rosenberg. Heidegger ne cessera d’être. Heidegger a envoyé un rapport confidentiel à l’organisation des professeurs nazis de Göttingen pour empêcher la nomination de ce Baumgarten. Plusieurs années après encore.d’Édouard Spenlé et d’Alphonse de Chateaubriant qui seront des collaborateurs notoires.

a été un militant zélé du parti nazi : le livre de Victor Farias publié aujourd’hui le prouve de façon accablante. Jean Beaufret. en tant que recteur de . De là. Il a par là déplu à tout le monde sauf à quelques-uns. que « l’Allemagne. naissait à elle-même ». il a écrit. quand il l’a su. “rentrer chez lui plutôt que de s’associer à une iniquité”. La règle d’or est de dogmatiser à distance ce qui est favorable aux thèses. mais qui est implicite dans son propos.. les commentateurs. Mais le plus exorbitant et qui oblige à poser la question du sens que peut bien avoir désormais la philosophie. avec le nazisme. Notons seulement au passage que la mise en accusation d’une grande pensée est l’une des merveilles de la politisation. dût la plus élémentaire vérité en périr. contenu dans De l’existentialisme à Heidegger (Vrin).. ce qui est bien le comble de ce que Rimbaud nommait “faiblesse de la cervelle”. 1983). C’est ce « silence obstiné » qui annule peut-être plus encore que son « engagement » tout ce que ce penseur a pu écrire. Martin Heidegger. euphémiser le nazisme de Heidegger. Qu’en pensez-vous ? » À Érick de Rubercy et Dominique Le Buhan (Douze questions posée à Jean Beaufret à propos de Martin Heidegger. » Dans un autre texte. Robert Maggiori. C’était évidemment pour faire comme si Auschwitz n’avait pas eu lieu. C’était annuler l’extermination : sauver Heidegger au prix d’Auschwitz ou la pensée en proie au révisionnisme ! Paris vaut bien une messe. seule détentrice de l’authenticité et de la vérité. répond ainsi : « C’est une affirmation qui vaut ce que vaut la sociologie quand par-dessus le marché. apparue sous le nazisme naissant. Question : peut-on encore rester heideggérien ? « Un commentateur a dit que la pensée de Heidegger. Notez qu’à ce sujet. m’a instamment prié de m’abstenir dorénavant de toute intervention de ce genre. à savoir : Heidegger a bien cru. Qu’est-ce à dire ? À Paris on a toujours en effet voulu contourner. Aubier. c’est le silence total observé par Heidegger sur la Shoah. on a voulu borner la discussion sur les rapports de Heidegger au nazisme. C’est un point que Victor Farias n’aborde pas. souvent considéré comme le plus grand philosophe du siècle. comme s’il perpétuait l’occupation. Beaufret écrit : « Heidegger n’a pas plus craint de déplaire à beaucoup en acceptant. 16 octobre 1987 Heil Heidegger ! De 1933 à 1945. en ajoutant que c’était non seulement perdre son temps mais s’abaisser que de répondre sérieusement aux détracteurs de Heidegger. soulevait une question politique sans cesse reposée par l’actualité. introducteur de l’œuvre de Heidegger en France et grand maître des études heideggériennes. comme fit en son temps Socrate aux dires de Platon. en 1933. à quelques exceptions près. jusqu’ici.] Heidegger. [. ce qui était. en un temps de détresse et sans l’avoir souhaité. ancien résistant. Avec Heidegger la nuit s’est abattue à tout jamais sur la pensée. pourquoi la tranquillité philosophique ne vaudrait-elle pas une extermination ? C’est là toute la question de l’assentiment telle que Christian Jambet la pose dans sa remarquable préface. non pas une légende mais une sorte d’opinion courante sur laquelle se sont accordés. Aux deux extrémités de sa vie un tel auteur incarne pour lui l’Allemagne.peut-être le plus caractéristique de la germanité. la charge du rectorat de son université qu’il n’a pas hésité à déplaire aux puissants en la résiliant avant terme. Il est pour le moins étrange que ce soit lui justement qui se soit à tel point imposé en France. Le livre de Victor Farias va désormais empêcher de philosopher en rond et obligera les « heideggériens de Paris » à affronter les questions dont ils ont toujours su qu’elles videraient d’un seul coup de tout contenu ce qu’ils ont tenté de mettre dans leurs écrits. personne au grand jamais n’a demandé à Heidegger de s’expliquer lui-même. comme on dit aujourd’hui et qui tient surtout la vedette avec l’interprétation de la philosophie comme “idéologie”. Libération. Je suis une fois intervenu sur ce point dans une polémique. elle est historiquement dans le flou comme en un domicile d’élection. » Ces deux citations délimitent assez bien le terrain sur lequel.

et bien d’autres. le classe immédiatement aux archives avec la mention : « Inutilisable. le docteur Fehrle. L’université de Göttingen veut habiliter Baumgarten. textes programmatiques. du cercle d’intellectuels libéraux-démocrates autour de Max Weber. de par sa famille et son attitude spirituelle. en mentionnant la dénonciation de Heidegger. Cependant. articles de revues. L’histoire du professeur Eduard Baumgarten est aussi à « l’honneur » de Heidegger. Aujourd’hui. Son auteur : Victor Farias. archives. son successeur. mal disposé à l’égard de Baumgarten.. On y lit : « Le docteur Baumgarten provient.l’université de Fribourg. Après avoir échoué avec moi. Mais une chose est certaine : à moins de considérer qu’un philosophe peut s’installer à demeure dans l’univers hyperuranien et le Ciel des Idées. qui suivit les cours de Heidegger. De Fribourg. jettent une ombre lugubre sur toute la figure de Heidegger. dans les librairies. le docteur Blume. c’est donc faire une « sociologie » malséante et « floue » que. l’exhume deux ans après. qui vit à Berlin et qui a mené la plus sérieuse et pointilleuse enquête jamais réalisée sur l’activité politique de Heidegger.589 Gau Baden) et que. chargé de haine ». écraserait tout homme public ou tout homme politique. au point que les époux Heidegger étaient parrains d’un fils Baumgarten. le livret de membre du parti de Martin Heidegger indique qu’il rentre au NSDAP (parti national-socialiste – NDLR) le 1er mai 1933 (numéro de militant 312. Baumgarten revient à Fribourg pour obtenir l’habilitation de ses travaux sur Dewey. le docteur Vogel. il fut tout sauf un national-socialiste. un discours regrettable en ce sens. s’il n’était celui d’un philosophe de la carrure de Heidegger. remis dans son contexte. travaux dirigés par Heidegger lui-même. Après avoir débuté comme professeur de philosophie dans le Wisconsin. naturellement. Son titre : Heidegger et le nazisme. payant scrupuleusement ses cotisations. les mêmes attestations et les mêmes preuves. il s’est étroitement lié au Juif Fränkel. fonder des détractages de sa philosophie. que son traitement est interrompu et que sont entreprises les démarches pour son expulsion vers les États-Unis. approcher Heidegger comme on le faisait avant. Durant son séjour ici. tracts. On pourrait se contenter de citer des anecdotes. ou des « amitiés » (avec des responsables d’instituts d’hygiène raciale. Heidegger et Baumgarten.. sinon des comptes du moins des explications. certificats. il en restera membre jusqu’en 1945. arrive un livre événement qui fait éclater tout ce discours. entretenaient des relations amicales. Si Victor Farias est un « détracteur ». détails. pour ramener le rapport de Heidegger au nazisme à un flirt passager. en conflit sur le plan philosophique. Heidegger envoie un « rapport politique confidentiel à l’Organisation des professeurs nationaux-socialistes de Göttingen ». L’information transmise à Fehrle le 29 septembre 1933 permet à ce dernier de « dénoncer le lendemain même Staudiger à la police de Fribourg ». mais a vite compris. universitaire chilien. Lettres. en séparant ce qu’il dit de ce qu’il fait. » Mais là n’est pas. » Ce rapport est tellement outrancier que le Führer des professeurs de Göttingen. Certains de ses amis interviendront auprès du ministère de Berlin. Je tiens pour impossible l’insertion de Baumgarten tant dans les SA que dans l’enseignement. journaux d’étudiants. l’intérêt du livre de Farias. alors il faudra que les probables détracteurs du détracteur exhibent la même masse de documents et fournissent. analysé. qui avait été actif à Göttingen puis fut expulsé de cette université. L’essentiel tient au fait que l’enquête minutieuse de Farias met à jour le suivi de l’adhésion heideggérienne au nazisme. Il écrira plus tard à Heidegger. La Gestapo de Karlsruhe prend en charge l’enquête qui aboutit à un procès contre le professeur Staudiger. même si ces « anecdotes ». Non seulement cette . C’est au moment de sa nomination au rectorat que Heidegger adhère au parti nazi : « Conservé au centre de documentation de Berlin. textes de discours ou de conférences : tout est fouillé. pour demander. Résultat : le 12 avril 1935. et a même été mobilisé pour des travaux de terrassement en 1944 . Baumgarten obtiendra l’annulation des dispositions prises à son encontre. après le livre de Farias. « Ce dernier lui aurait répondu par une citation d’Eschyle. par exemple) composant un passé qui. s’est dissocié au point de se faire mal voir par le régime. on ne pourra plus. Cela m’étonne d’entendre qu’il est enseignant à Göttingen : je ne peux m’imaginer sur la base de quel rendement scientifique il a obtenu son habilitation. on notifie officiellement à Baumgarten qu’il est suspendu de ses fonctions. » Le recteur Heidegger fait aussi diligence en dénonçant le professeur de chimie Hermann Staudiger (futur prix Nobel) : il informe le rapporteur aux questions universitaires du ministère de Karlsruhe. sur ces quelques. Je suppose que Baumgarten a trouvé une protection par ce biais. télégrammes. qu’il existait des documents mettant en cause Staudiger parce que pacifiste et opposant au militarisme allemand.

Une adhésion jamais démentie En 1910 et en 1964. Mais le résultat apparaît clairement de l’étude des conférences faites par Heidegger. Pour montrer comment cette cohérence se forme. c’est que les explications fournies par Heidegger après la guerre et dans la célèbre Interview posthume publiée dans Der Spiegel en 1976 – dix ans après . Abraham a Sancta Clara se trouve défini par Heidegger de la même manière comme héraut de l’alémanité : « Des personnages comme Abraham a Sancta Clara doivent demeurer vivants en nous... Deux thèmes principaux dans les diatribes du prédicateur : les Turcs et les Juifs. deviendraient. mais. un poison de l’Orient. alors que des millions de Juifs avaient connu ces « bûchers » appelés de ses vœux par le prédicateur. etc. l’un des plus sinistres camps de concentration et le siège du tribunal chargé d’enquêter sur les crimes perpétrés à Auschwitz). Le Turc. Il serait trop long de suivre en détail l’enquête de Farias. les « façons de penser » auxquelles Heidegger dut se confronter au lycée de Constance. La mise au clair de l’arrière-plan culturel et idéologique permet de suivre les influences subies par Heidegger : il apparaît alors que. : Heidegger a bien essayé. ils méritent non seulement la potence mais aussi le bûcher. présentée souvent comme le début de la « dissociation ». les narines de leurs enfants mâles s’emplissent de vers chaque vendredi saint. Heidegger consacre un autre texte à Abraham a Sancta Clara.. toute promotion. Martin Heidegger reçut sa première formation politique-scientifique de professeurs dont les positions. la victoire de Rudolf Hess sur Röhm).adhésion n’est pas conjoncturelle.. au foyer Saint-Conrad. ils naissent avec des dents de porc [. Hormis Satan. que son esprit [. Entre ces deux textes bornes. un tigre insatiable. sauf peut-être pour Heidegger. contre des tendances nationalessocialistes moins révolutionnaires. archétypes du mal. des rapports entre professeurs.]. l’alternative religion/humanisme. « jeune étudiant. À cause de ce qu’ils ont fait à Jésus.. évoquaient pour tous. Plaise à Dieu que ses écrits circulent encore davantage parmi nous. atteste Farias. indicatifs de l’insouciance. un chien enragé et déchaîné. au noviciat jésuite de Tisis puis au Konvikt de Fribourg. antidémocrate et antisémite virulent. Farias étudie de très près la culture dans laquelle baignait Messkirch.] devienne un ferment puissant pour la conservation de la santé et là où la nécessité se fait pressante pour le rétablissement de la santé du peuple. un tyran.. en 1964. sinon d’activisme. des rapports de force qui soutiennent toute nomination. du cynisme. les hommes n’ont pas plus grand ennemi que le Juif [.. d’imposer aux universités allemandes une ligne « populiste » et dure (incarnée par Röhm) du national-socialisme. des rapports avec le mouvement étudiant. Né en 1644 près de Messkirch.]. Ce qui est encore plus grave. une bête insatiable et vindicative. le temps venu.. en citant poétiquement une phrase de ce dernier dans laquelle sont rapprochées les villes de « Sachsenhausen et de Francfort » (villes dont les noms.].. elle explique et s’explique à la fois par certains thèmes de sa philosophie et ses agissements en faveur de la politique nationale-socialiste au sein de l’Université. un peu à la manière d’un Savonarole. Et c’est en liaison avec toute l’évolution idéologique et spirituelle antérieure de Heidegger que Farias interprète l’attachement « emblématique » de Heidegger au moine augustinien Abraham a Sancta Clara. Car c’est bien de militantisme qu’il faut parler. ville natale du philosophe. pour Abraham a Sancta Clara est « un véritable Antéchrist. œuvrant silencieusement dans l’âme du peuple. NDLR] doit être pourchassé partout où il ira [. et pas seulement lorsqu’il était recteur. entre autres. des facteurs de la prise de pouvoir par le fascisme ». les divers réseaux d’amitié. ou de l’innocent aveuglement de Heidegger : les années de « militantisme » du philosophe au sein du parti nazi et à l’université. la lutte entre catholiques et « vieux catholiques » (« alte Katholiken »).. » Or c’est précisément à l’auteur de ces lignes que Heidegger consacre et son premier écrit et l’un de ses derniers textes. le contraire d’un homme ». » Et cinquante-quatre ans après. Pour leurs croyances.]. notamment Georg von Below. ils sont. les responsables directs et volontaires des épidémies de peste : « Ce maudit scélérat [le Juif. toute éviction d’un professeur. un Satan invétéré [. le problème religieux. si l’on veut. ce prédicateur exerça une influence considérable sur la vie politique et religieuse de l’époque. Même la démission de Heidegger. bien qu’à des degrés et en des sens différents. avec les sorcières. n’est en fait que le prix payé par Heidegger pour la défaite du courant qu’il représentait (ou. alias Johann Ulrich Megerle. Quant aux Juifs. des lettres.

dès 1938. Mais les baguettes magiques ne les feront pas disparaître. afin de mourir en vue de la terre alémanique pour le peuple allemand et pour son Reich. Heidegger et le nazisme n’est pourtant pas un pamphlet : aucun pathos. dirigeant pacifiste). écrire : « Désarmé et levé au-devant des fusils le regard intérieur du héros s’élance. que. histoire. preuves à l’appui. Bäumler propose Herse comme Führer.. relatif aux personnes susceptibles d’entrer dans la délégation allemande. tant le livre de Farias est accablant.. » On ne peut pas dire . et trouve solution. par-dessus le canon des fusils vers le jour et les monts de son pays natal. » Il n’est pas vrai. » Il n’est pas vrai que Heidegger. ». Le peuple n’élit demain rien de moins que son avenir. de « penser Heidegger » AVEC ce que l’enquête de Farias révèle et dont on n’a extrait ici que le minimum ! Deux problèmes essentiels se posent dès lors : celui du rapport entre la biographie de Heidegger et le contenu de sa philosophie. aucune diatribe anti-heideggerienne chez Farias. regardez ce que je fais. Il existe même un autre mémorandum. terre. qui s’est contenté de collecter les faits.L. dit Farias. » Vladimir Jankélévitch aimait citer cette phrase de Bergson : « N’écoutez pas ce que je dis. Günther (non. contrairement aux affirmations d’après-guerre de Heidegger. refusé). Et maintenant ? Les heideggériens patentés trouveront ces ponts bien fragiles. de l’autre. patrie. authenticité. aucune envolée vengeresse. Il donne plutôt au peuple la possibilité la plus immédiate de la décision libre la plus haute : (savoir) si le peuple tout entier veut sa propre existence ou s’il n’en veut pas. une des plus fécondes du siècle. et qu’on peut relire en français dans le numéro un de la revue Le Messager européen (P. c’est une honte pour l’Allemagne !).. le ministère de l’Éducation et des Sciences de Berlin proposa au recteur de l’université de Fribourg de nommer Heidegger doyen de la faculté de philosophie ! Il n’est pas vrai que le fameux « discours du rectorat » ait fait l’objet d’une attaque généralisée de la part des enseignants et ait été oublié ! « Nous constatons que ce discours fut réédité en 1937 pour la troisième fois et tiré à près de 5 000 exemplaires. pour le Heidegger de Être et Temps.) – se trouvent presque entièrement démenties. qu’il a fait fonctionner dans ses projets de réforme nationale-socialiste des universités et dans son militantisme politique. non par jeu mais par souci de vérité. qui voit le gouvernement de Mussolini intercéder auprès de Goebbels pour lever les résistances à la publication manifestées par Rosenberg !). Farias lui-même a commencé le travail en établissant quelques ponts entre la conceptualité philosophique et les notions (peuple. On a envie d’écrire : « etc. Il faudra expliquer comment. on ait tu son nom et interdit tout commentaire sur ses œuvres ! « Les commentaires et les recensions des œuvres de Heidegger sont fréquents et politiquement “irréprochables”». dans le discours-hommage à Albert-Leo Schlageter. participation que Heidegger refusa parce que vexé que Hans Heyse ait été désigné à sa place « comme führer de la délégation allemande ». et. on peut s’adonner à la description de l’historialité du Dasein ou de l’analytique de l’être-pour-la-mort ou le concept de « décision résolue ». Bäumler. et ce à une époque où toute publication ou réédition était soumise à une censure rigoureuse. Heidegger. que le Reich consacra « premier soldat nationalsocialiste allemand ». dans la possibilité de choisir un mode d’existence autonome.qu’elle a été recueillie. etc. après sa démission du rectorat. pour le Heidegger intervenant à la « Manifestation de la science allemande pour Adolf Hitler ». s’abstient politiquement). » Ou encore comment la possibilité d’atteindre une existence authentique s’enracine. Il n’est pas vrai que les autorités ministérielles aient empêché la participation du philosophe aux Congrès de philosophie de Prague (1934) et de Paris (1937) ! Un mémorandum ministériel du 8 juin 1937 montre au contraire que le ministre Rust lui-même « accueillerait avec beaucoup de satisfaction » la participation de Heidegger au congrès parisien. d’un côté.O. par Victor Farias. ainsi libellé : « Driesch (non..). inauthenticité. Kuhn (non-aryen. ait été mis sur la touche ! En mai 1935. Löwith (non-aryen. K. Nikolaï Hartmann [. on aboutit ainsi à une liste réduite : Heyse. devenir de la technique. dans le vote pour le Führer : « Le Führer ne sollicite rien du peuple.. et celui du rapport entre Heidegger et la postérité heideggerienne.]. Jaspers (Bäumler dit non !). Il appartient maintenant à tous ceux qui font métier de philosopher. en citant revues et journaux dans lesquels ont paru des commentaires (et cette extravagante histoire de la publication de la Doctrine de Platon sur la Vérité dans l’Annuaire du fasciste Ernesto Grassi. Groh (non ! marié à une juive. incompétent) .

j’évoquai à nouveau ce qu’il m’avait dit au téléphone : “Maintenant. Il est devenu le philosophe le plus important du siècle. Heidegger ? Sans doute. Le XXe siècle a été le siècle de l’horreur. les forces de vie. ne peut pas ne pas « penser » le silence absolu de Heidegger sur les monstruosités du nazisme. Leçon irremplaçable. Retenir la leçon.” À ce moment-là. du génocide. Il n’y avait donc aucun obstacle entre nous. à quoi croire ? Quelles propositions sensées tenir sur l’humanité de l’Homme ? Alors disons-le d’un mot : comment toute la pensée moderne. Ainsi. n’a pas dit un mot ? Nazi. le visage de Heidegger se pétrifia. Comment. l’homme pouvait les retourner contre lui-même. qu’elle prescrive même le droit pour une philosophie d’être hors du monde et immaculée. comme l’écrit Christian Jambet. tu dois te rétracter par écrit comme le fit saint Augustin. ce n’est pas souscrire à l’acquiescement. sur l’horreur du génocide. les lumières de la raison. Toute la pensée moderne est une tentative pour rendre compte de ce dont on ne peut rendre compte. » . Et l’on est en droit de se poser la question : comment cela a-t-il été possible ? Parce qu’il a « exploré l’être » et. Mais quand même. ami de Heidegger. et les philosophes qui. ont appris à mieux penser et à mieux vivre. qu’elle voie là une accusation calomnieuse. non en un dernier recours. composer des poèmes ? se demandait Adorno. déplacé le problème de la liberté. quitte à en sortir aveugle. mais par amour de la vérité de ta pensée. entre autres. « à quelles conditions l’homme peut être libre.que ce qu’a fait Heidegger ait beaucoup empêché qu’on écoute ce qu’il disait. qui s’est concentrée. elle serait dissoute dans la désillusion. a-t-elle pu faire la plus grande philosophie du siècle d’une philosophie qui. grâce à Heidegger. de la philosophie de Heidegger montreront encore la fécondité. après Auschwitz. la postérité heideggérienne. Si une raison quelconque l’unissait au national-socialisme. Il partit sans dire un mot. quelque chose cloche. Mais la postérité heideggérienne. le siècle qui a le « mieux » montré comment la puissance. ne demandant plus. lui dis-je. qu’elle pense qu’Être et temps pèse cent fois plus que tous les discours du recteur Heidegger. qu’il revoit bien après la guerre : « Tout avait été oublié. Ne peut pas ne pas « penser » cette « anecdote » racontée par le théologien Rudolf Bultmann. mais donnée par un homme qui a acquiescé à la plus monstrueuse opération de destruction des libertés. donc. de nommer l’innommable. mais à quelles conditions l’être de l’étant à sa racine fonde la liberté des existants en une existence authentique ». au moment de nous séparer.