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l’éducation

des monstres

marc blanchet
L ’ É D U C A T I O N
D E S M O N S T R E S
Cet ouvrage est le dixième de la collection « Lettres »

Cet ouvrage a été publié avec le concours


du Centre national du Livre, Paris.

Maquette de couverture : Sign* (Bruxelles)

Photographie de couverture : © 2001 Marc Blanchet

Tous droits de traduction, de reproduction


et d’adaptation réservés pour tous pays
© 2009 ANTE POST a.s.b.l.
Dépôt légal : Bibliothèque royale de Belgique
2e trimestre 2009 – D/2009/5636/5 – ISBN 978-2-87317-344-9

ANTE POST a.s.b.l.


responsable des éditions de La Lettre volée
http://www.lettrevolee.com
proses fantasmatiques

Si quelqu’un devait naître de mon flanc, maintenant – ce


temps nuageux invite à de tels enfantements – si maintenant
quelqu’un devait naître de mon flanc, j’aurais les plus grandes
difficultés pour lui apprendre à vivre. Je ne parle pas d’enfants.
Ceux-ci viennent toujours démentir nos doutes devant la
paternité. Je parle de quelque chose sortant de mon flanc,
quelque chose de nuageux comme ce temps, quelque chose
prêt à refléter l’épaisseur d’un automne alourdi de blancheur,
je parle de cette sensation pesante qui, à défaut d’être féconde,
est parente de mon incapacité à conseiller ce qui pourrait
naître de mon flanc. Je peux bien sûr être sage, me dire (et vous
dire) : oui la chose est née (et me réjouir d’ailleurs qu’elle soit
née sans être un enfant). Ce serait faire preuve d’esprit – et de
chair : qui ne veut pas d’un peu de chair dans ce monde sans
érotisme ? Alors, si petite chose est née et que petite chose
n’est pas enfant, que l’on considère au moins, malgré mon ins-
truction et la sympathie que je réveille chez tout un chacun,
que l’on considère au moins ma désolation présente pour
enseigner quoi que ce soit à petite chose qui est née et n’est
pas enfant. J’ai beau m’appliquer à faire des phrases (et même
écrire des livres), j’ai beau écouter autrui jusqu’à en devenir
l’oreille, répéter son pour son ce qu’il tint véridique mot pour
mot, je ne suis pas à la hauteur, même quelconque, d’un tel


événement. Je ne sais pas enfanter et enfante malgré moi. On
s’en félicite à mon sujet, on remonte dans le temps, trouve sou-
venirs – et donc raisons – de se réjouir de ma fécondité. Pour
l’heure j’ai le flanc stérile. Quel flanc ? J’en ai deux et ne veux
pas enfanter. Ce serait faire plaisir au monde : ce monde je l’ai
en mémoire et ne cherche pas à gagner son amitié. Quant à
ceux qui se déplacent sur lui ou se trouvent en moi, qu’ils
sachent que je ne tiens pas boutique : la nuit m’a fermé à
double tour, on attendra demain pour faire ce à quoi bon est
mon flanc. Je n’ignore pas en moi des arguments raisonnables,
de bien belles volontés, et pour ces volontés de nombreuses
révérences. J’aimerais faire silence à l’intérieur de ces mots,
arrêter cette avancée : elle s’arrêtera d’elle-même, parce que je
ne lui donne rien, ni mon temps ni ma parole. Si une chose
– aussi petite soit-elle – se décide malgré mes refus à sortir de
mon flanc, ou me trompe – petite chose habile – en sortant de
ma tête ou en prenant le chemin de mes mains (aussi étroites
soient-elles) qu’elle sache qu’elle ne triomphe de rien, pas
même de mes absences. J’étais ailleurs quand elle advint, le suis
toujours, le suis tout le temps. Je peux la saluer si elle le veut,
brièvement. Je peux hocher la tête, tendre la main ou sourire.
Je suis en moi-même, je m’y tiens bien. Ce n’est pas nouveau.
J’ai un royaume à gérer, qu’elle se le tienne pour dit. Si, en
cette heure, je ne suis d’aucun secours pour son désir d’éduca-
tion, qu’elle sache à nouveau qu’ailleurs, et surtout loin d’elle,
je m’affaire aux choses les plus importantes, qui n’ont que peu
à voir avec les événements de ce monde-ci – préoccupations
diverses, qui vont de la gestion de guerres à l’alimentation d’un
peuple (sans oublier ce que j’oublie) : oui je m’affaire dedans
moi-même à des décisions, des actes et quelques signatures
dont l’importance ferait rire n’importe quel tribunal. Quand


j’aurai cessé de m’affairer autant, je veux bien revenir en ce
lieu considérer la petite chose, la réenfouir en mon flanc si la
face de ce monde ne lui convient pas. Qu’elle ne vienne pas
me dire « tu n’étais pas là » : je l’ai prévenue de mon absence
par les présentes lignes et n’ai pas à me justifier de mes actes.
Je n’ai qu’un devoir en moi-même : y être pleinement. Je dois
demeurer disponible pour le moindre problème. Je n’ai pas,
n’ai plus, à imaginer l’aimable et plaisant avènement d’une
naissance hors de moi qui ne soit pas un enfant. Je n’ai pas le
temps pour les fictions. Je suis si occupé qu’écrire est encore
une perte de temps devant la masse de travail qui m’attend et
me demande (quelle joie de m’en occuper !) de signer les
registres de mon royaume, dont le contenu – pour résumer –
consiste à prouver que, pour une journée comme aujourd’hui,
tout a été mené à son terme, que l’on n’a à se plaindre de rien,
que mes sujets se réjouissent avec moi des bonnes affaires
conclues, et qu’il est presque temps de passer à demain.


De petites figures de verre. N’est-ce pas ainsi que vous appa-


raissez dès l’instant où l’on frotte contre le bon génie de la
prose, chers humains ? Ailleurs resplendissants, grandioses, ten-
dus vers vos réalités, et là, soudain : de verre. Pas d’autre matière
que la transparence trouble de vos attitudes, de vos gestes et de
vos situations (sans parler de vos visages, petites figurines, sans
parler de l’alignement de vos traits qui vous condamnent à
n’être qu’un rassemblement d’esquisses les unes sur les autres).
Parlons d’un autre rassemblement – j’ai peu de temps et la
prose de vos apparitions n’attend pas, n’attend jamais. Vous êtes
rassemblés sur l’étagère nommée Étagère de la brièveté. En
petites statues, petites soumissions. Vous allez jouer le jeu habi-
tuel des variations, un « art de la nuance » comme dit toujours
le chimiste qui parle au bout de mes doigts. Je vous plains
d’apparaître ainsi, sans avoir à en découdre avec le soleil. C’est
là votre charme, semble-t-il : se rassembler, puis ressembler.
Avoir de la couleur le dégradé, du monde l’architecture. On ne
vous voit jamais triompher en élan, en assaut, jamais de haut
pouvoir. Vous êtes toujours dans l’accouplement des ombres et
des lumières – sempiternelle scène de vos verbeuses reproduc-
tions. Je ne vous connais qu’en volutes : même si je vous don-
nais toute la sécheresse dont je suis capable, vous trouveriez un
moyen de vous mouvoir en vous appuyant sur un adjectif, un


peu d’adverbes, sans compter le balisage du terrain avec force
ponctuation – et même sans ponctuation, je le sais, il y a tou-
jours quelqu’un chez vous qui sait y faire et s’allonger au
rythme des pages jusqu’à un point impossible que voici. Hélas
pour vos stratégies : à l’arrivée vous n’êtes sur l’étagère des
mots que de petites figures de verre. Ah dans la poésie le grand
air, dites-vous ! Sur le papier austère des proses on ne triche
pas. Vous voilà côte à côte, et de côtes vous ne vous les pren-
drez pas à rire. C’est la loi de la prose, que voulez-vous. On peut
en jouer pour de nobles causes, seulement introduisez un per-
sonnage et le petit flacon à forme humaine se met à sourire
dans son faible corps de verre, sourit en couleurs, en précipi-
tés : pas de chair à l’horizon, seulement sur l’étagère sa petite
figure de verre. Je vous garde ainsi devant mes yeux : ici,
d’autres personnes avanceront des théories et j’en connais plus
d’un, doué en littérature, qui me dira : « ah non jamais de la vie
tout ça ! » Et de rire de la poésie dont je pensais qu’elle ne
figeait rien. Un autre discours (je l’entends murmurer dans
mon dos) : « pareil au même, c’est même chose que poésie et
figures de verre dans la prose, et c’est tromperie de percevoir
ainsi le monde ». Je le plains, je connais sa misère. Qui n’aime-
rait parler avec sa bouche ? Non, non : de petites figures de
verre, vous êtes tels, beaux personnages, quand vous entrez
dans la prose, qu’elle soit la mienne, ou celle d’autrui. Quoi-
qu’en cette heure, j’abandonne le haut roman au terme duquel
les idoles devaient mourir. J’entreprends la rédaction d’un
volume très inspiré. Cela prendra du temps. Au programme :
dénombrer ceux qui s’imaginèrent de sang à l’aube du récit et
finirent quelques mots plus loin bien rangés sur l’étagère. J’ai
posé à côté d’eux une photo de morte et ce fin coton ramené
d’un de mes rêves : personne ne croit que j’ai pu saisir ainsi


une matière réelle à l’intérieur même du sommeil. Après des
décennies de rêves, n’a-t-on pas droit à quelque victoire ?



J’ai négocié le prix de mon retour parmi les hommes instruits.


Je dois leur remettre l’exacte proportion de danger que j’ai
inventée, ne pouvant la vivre, et ne désirant surtout pas l’en-
courir. C’est délicat : j’ai pu mentir en pensant l’imaginer. Ou
je mens encore en croyant m’en souvenir. Difficile de retourner
en soi, surtout pour revenir parmi des hommes dont il n’est pas
question de douter. Cependant, si je veux ma place au soleil des
partages cérébraux, il faut bien que je m’entame de quelque
chose. Autant commencer par ma raison… C’est délicat, vrai-
ment. Quand ai-je eu peur ? Ne devrais-je pas m’abandonner
à l’instant – qui pour l’heure serait de séduire cette lampe qui
brille mollement à mes côtés ? J’ignore – c’est un fait – ce qui
me nourrit véritablement. Je crains de me répéter en vivant
jour après jour. C’est le seul rythme que j’ai pu trouver : tout
le monde m’imite, de craindre de mourir également. Tout le
monde a choisi de se ressembler. On reprend les calendriers
existants et on recommence. Quelqu’un se décidera-t-il à
vivre le temps imparti autrement ? Temps imparti, parce quel-
qu’un de plus malin que les autres (quelqu’un qui a dû avaler
sa mort de bon matin), quelqu’un a dit qu’on avait peu de
temps. Quelqu’un nous a donné la frousse. Depuis il a dû
inventer son paradis et personne n’y a accès. Quelqu’un de très
malin, manifestement informé sur nos faiblesses. De guerre


lasse, je me retire du poids d’autrui : j’ai fort à faire avec ma
nouvelle recherche. J’ai décidé, et tout le monde ici m’en veut
(jusqu’aux meubles qui ne veulent plus raconter la même his-
toire), j’ai désiré très saintement vivre parmi les hommes ins-
truits. Je pensais qu’il fallait verser salaire : leur monde est plus
complexe. Ou, plutôt, il est d’un seul tenant : il faut toujours
s’en remettre au passé. Chose étonnante : lorsqu’on cherche un
témoin, il n’y a personne pour dire ce que tout le monde
pense. Allons de l’avant. Hier a tant de prestige. Qui mettrait
son sort dans les mains du jour suivant quand le futur a tout à
prouver ? Cela ne répond pas à mon angoisse : trouver l’exacte
proportion du danger que j’ai inventée. Pas le temps d’en
savoir davantage : les hommes instruits sont très occupés. C’est
déjà un miracle qu’ils aient écouté ma requête. J’ai dû les
impressionner. C’est vrai : je compte pas mal de cordes à mon
arc, comme cette capacité à danser tout en énumérant des faits
historiques. Quel danger n’ai-je pas avoué dans ma vie passée ?
Commençons par là, parce que si j’oublie tout ce qui est en
moi caché, inconscient, et pire : volontairement mensonger, eh
bien je mettrai du temps à évoluer en compagnie des hommes
instruits. Eux aussi ont dû en passer par là : on ne peut se frot-
ter à la mémoire – qu’elle demande de l’érudition ou la plus
haute intuition – sans fouiller en soi et se débarrasser de ses
mensonges. Le mensonge est une technique pour repousser
l’imagination. Les hommes très purs de ce lieu me l’ont dit : je
tiens à ne pas les décevoir. Ensuite, je compte bien mentir. Que
croyez-vous ? Qu’on ne bâtit à partir de rien ? Hélas non et
permettez du latin : pas de ex nihilo. On meurt instruit, avec le
mensonge au bout des lèvres. J’imagine la procession : des
romans volontaires, cultivés, travaillés, avec dedans, petits
démons dansants, plein de mensonges, colorés comme les


habits d’un roi et se heurtant aux parois des livres comme la
langue aux dents. Pitié pour l’heure. Que quelqu’un ait en
mémoire mes mensonges passés ! Qu’il me dise l’exacte pro-
portion de danger que j’ai imaginée, inventée, masquée. Qu’il
me dise tout de mon passé. Que l’on pense au passé en cet ins-
tant sinon aucun d’entre nous ne pourra poursuivre. Prendre
son temps : diable j’en ai si peu. Qu’ai-je vécu que je ne vou-
lais pas vivre ? Étais-je réellement là quand j’ai inventé cette
exacte proportion de danger ? Il y a une ombre qui demeure
toujours dans l’angle de cette pièce : au même endroit où,
quand j’étais enfant, ma mère me regardait jouer.



Beaucoup d’amour aujourd’hui de par le monde. Du moins


par ce que j’ai pu en mesurer : d’abord ces caresses dans les
escaliers (était-ce en montant ou en descendant ?), quelques
animaux ensuite, levant la tête, frétillant de leur queue noire,
ou fuyant avec un large sourire à notre passage, enfin le joyau
de la pluie contre la fenêtre, l’éclatement des gouttes qui a fini
par orner toute la maison. Également les arbres, leur oscillation
pleine de consentement. Leurs ombres aussi, vastes, larges, tra-
versées d’une myriade de petits soleils. On se serait cru heureux
à voir ainsi le monde déverser sans outrance dans la beauté
d’une infinité d’épiphanies. La nuit n’a pas eu raison de cette
profusion. Elle en a même rajouté. Les obscurités timides des
caves ont accueilli sa venue avec des frissons rares. La vie avait
décidé de se réconcilier avec elle-même : tendresse des
hommes morts au combat, viols murmurés au sein du silence,
enfants égorgés chutant avec grâce. Sans oublier les souillures
et les choses blessées qui font la lumière. On a envie de remer-
cier en marchant parmi ces cadavres. Cadavres brefs il faut le
dire : jour ou nuit ce furent résurrections. Les choses à peine
mortes se gonflaient d’amour et, le long du chemin, les arbres
toujours à la peine oscillaient, tombaient par terre, se relevaient
en se frottant les branches sans le moindre embarras. « La vie
tient en elle-même », a dû penser quelqu’un pour nous tous. Il


ne faut pas exagérer : tout cela ne tient que sur quelques
mètres carrés. « Le monde ne déborde jamais vraiment », a dû
songer quelqu’un d’autre. A-t-il eu cette pensée pour lui seul ?



Il y a toujours dans le désir d’écrire, dès l’instant où l’on songe


à notre main frottée contre le papier, une idée qui apparaît, et
dont je suis étonné de voir que personne quasiment ne la
mentionne : celle de vertes vallées. Une idée de vertes vallées,
ou de vallées vertes, comme si, à peine commencée, l’écriture
devait déployer des paysages qui, quoique singuliers, n’ou-
bliaient jamais ces coteaux, ces petites montagnes, ces prairies
absolument vertes. Une idée verte d’ailleurs, tellement qu’elle
finit par aveugler. Les gens s’appliquant à écrire sont menteurs :
ils parlent d’eux-mêmes et ne mentionnent pas ce beau paysage
vert. Pas de mort en effet dans ces parages : cet absolument vert
se veut d’une verdure exquise, grasse, généreuse. Je sais pour-
quoi les écrivains ne font pas grand cas de ce vert qui vient à
l’esprit dès l’instant où l’on songe à l’écriture : c’est un vert
sans parole, apaisé de tout verbiage, un vert qui ne pense à rien,
tellement absent de toute prétention littéraire qu’il ne se vexe
pas si quelqu’un soucieux d’écrire son livre ne fait pas réfé-
rence à sa belle nature grasse, semblable à une douce vache qui
justement mangerait l’herbe verte de ce paysage jusqu’à la féli-
cité. C’est un vert trop noble pour que la littérature y pré-
tende. On parlera des femmes, des villes bien sûr, surtout des
talons des femmes sur nos adorables figures. On vantera le per-
sonnage qui ouvre la porte, le personnage solitaire, celui qui
pense la tête entre les mains, mais personne pour parler de ce


vert auquel très honnêtement je ne puis que penser malgré ces
phrases qui n’appartiennent déjà plus à une introduction, ni
même à la pensée de ce que l’on va écrire avant d’ouvrir ses
petits cahiers. Qui parle du vert dans la grande tradition litté-
raire ? On aurait emmagasiné tant de livres dans les biblio-
thèques, les librairies et chez soi pour oublier, ou pire : taire
l’essentiel ? Cette pensée verte du vert qui vous vient à l’esprit
quand il s’agit d’écrire, ces vertes vallées, qui n’ont rien de
biblique, doivent être considérées autrement que dans le
silence. À croire que la littérature s’appuie sur de l’oubli, ou
plus précisément sur un oubli précis. Certains souriront. Ils
penseront : « en voilà un qui fait sa conférence, on n’a jamais
entendu parler de vallées vertes au début d’un livre. Comme si
un livre commençait dans le silence, et que prendre la parole
c’était finalement parler sur un premier oubli ! » Ces hommes
sont de peu de foi. Ils ne veulent pas parler des vallées vertes à
l’aube des livres. Il faut rire d’eux autant qu’ils rient de nous :
peuvent-ils ces hommes prétendre à la littérature ? Sont-ils libres
de ce fait ? Leur paysage est amer : il déverse son acidité sur la
page et la première ligne est noyée sous les flots de leur mépris.
Cela ne fait pas avancer la littérature, alors qu’il est important
que les livres publiés ne perdent pas dès leur commencement
le paysage secret auxquels ils appartiennent. Ces tristes littéra-
teurs préfèrent grimacer sous le talon des femmes, baver quand
elles retirent leurs bas, sans oublier bien sûr l’érection devant
leurs cuisses grandes ouvertes. N’ont-ils jamais aimé, ces écri-
vains ratés ? Que voit-on dans le sexe des femmes ? Du vert,
messieurs, des vallées vertes ! Après ces paysages de vallées
vertes oubliés à chaque début de livre vient ma première théo-
rie, qui – croyez-le – ne m’appartient pas : le même vert, le
même tendre vert, sensuel, gras et généreux, se tient tout au


fond des femmes, avec un parfum légèrement plus fort. Il faut
donc en passer par un visage écrasé à moitié par un talon pour
finalement s’apercevoir que les femmes détiennent la littéra-
ture en elles. En ont-elles conscience ? Ou est-ce à moi seul
qu’appartient cette vision ? Je n’ai pas résolu l’énigme. Je me
tiens muet avant d’écrire, j’évite les bavardages, fréquente très
peu d’écrivains, et souris dès l’instant où je sens le talon d’une
femme sur ma figure : la littérature n’est pas loin. Simplement
je la reconnais et évite d’en jouir.



De grandes douceurs parmi les hommes ce matin. Chacun


s’est appliqué manifestement à tirer profit de son sommeil et a
rangé dans le tiroir de la commode (la petite, là, dans l’entrée)
ses poignards. Matinée paisible quoique un peu triste : nous
faisons toujours le compte des beautés égorgées à la naissance,
des commerçants exécutés suite à un refus (ou un retard dans
la commande), sans oublier les innombrables passants, ceux
que nous connaissons, ceux que nous ne reconnaissons pas. Ce
monde a mis bas un jeu de masques : de quel autre monde
s’est-il inspiré pour ne pas manquer d’imagination ? Il n’est pas
facile de l’admettre, cependant essayons : un monde tout autre
se tient près du nôtre et nous regarde. J’en ai la certitude, j’ai
dû un jour passer la tête dedans. J’ai oublié en quoi précisément
ces images avaient une force d’inspiration si puissante : je m’en
souviens malgré moi. Et je devine dans tous ces regards croisés
en une seule matinée que d’autres ont connu l’aventure. Ah
politesse tu nous égares ! Il suffirait d’un peu de bonne volonté
pour l’avouer au premier venu : avez-vous passé la tête vous
aussi ? Hélas, les hommes tiennent à leur rang. Celui qui s’est
affairé s’affairera encore. Si on a quelque chose à vendre, pour-
quoi d’un coup ne plus croire au commerce ? Seulement, tous
(plus ou moins) ont fait l’expérience, en glissant, par hasard, ou
avec le bond suffisant, de passer la tête et de voir. Ils savent le


jeu de masques, ils savent l’intrigue, ils connaissent l’énigme.
Au lieu de la hisser haut, et de la désigner à tout un chacun, ils
marchent dessus ! Difficile d’avoir du respect pour ces gens.
D’où les crimes au petit matin : il faut bien commencer d’une
manière ou d’une autre pour accéder à l’essentiel. Hélas
encore, bis et ter, quelle beauté un monde s’éveillant tout de
même sans désir de tuer, sans roueries ou pensées secondes.
Quel plaisir de hocher la tête devant l’innocence d’autrui.
Bah ! On jouera le rôle, et si l’on tue, ce sera seulement pour
supprimer celui qui était de mauvaise foi. Hélas ! (je ne
dénombre plus ce mot) si seulement, si seulement quelqu’un
pouvait nous faire passer tous ensemble la tête de l’autre côté,
dans ce monde trop silencieux, si près pourtant, et qui ne peut
être entendu. On verrait d’où viennent nos masques, et sûrement
d’autres choses. La vie n’en serait que plus belle. Quelqu’un a
dû tricher à l’origine. Je ne vois pas d’autre explication à notre
violence, notre égarement, nos affabulations. J’irai encore en
ville dépenser mon argent, pour que les hommes soient heu-
reux, et que nous limitions ainsi le nombre des morts. Je n’ai
pas fini de sourire, de saluer mon prochain, je n’ai pas fini de
renoncer. Non ! je veux tendre encore la tête pour favoriser le
passage, attraper un peu de ces visions communes dont le com-
mun ne veut pas. Tant pis pour l’épuisement ! J’espère qu’on
me reconnaîtra un jour à ma juste valeur. Notre violence ne
vient-elle pas de ce secret que l’on n’ose partager ? C’est épuisant.
Mais cela ne nous épuise-t-il pas davantage de ne pas tenter
l’aventure ?



On pousse la porte close : encore un couloir à franchir. Après


il y a l’extrémité et le silence qui va avec. Quelqu’un se tient
assis dans la pièce, tenant dans sa main l’objet auquel on tient
tant. Il en est ainsi dans toutes les existences et personne ne me
fera croire qu’il n’y songeait pas encore à l’instant. Il est éton-
nant, surtout terrifiant, de voir la peur que chacun éprouve à
ne pas raconter ce qui peuple ses journées. Heureusement la
nuit est d’un retour gracieux. Ensuite on peut avancer parmi
les bois et les villes, trouver en soi de quoi faire l’animal. Ou
dire des choses essentielles, professer, théoriser à volonté, s’im-
prégner de savoir jusqu’à en polluer l’air. N’empêche : la porte
bien close, le fort long couloir et l’objet dans la main d’un
individu : tout cela on le revoit quand autrui meurt dans nos
bras, ou (pour être moins dramatique) quand il s’agit d’ouvrir
un peu plus les yeux, autrement qu’en lisant ou écoutant quel-
qu’un nous vanter un produit. On s’achève bien soi-même,
alors pourquoi ne pas achever dès que l’on le peut ce qui nous
trotte en tête ? « Je vais vous démontrer l’existence de ma sim-
plicité. » Qui n’est pas tenté de dire cela ? Et de convoquer qui
de droit ? On ne manque pas de témoins pour s’empêcher. Je
voudrais être attentif à votre existence, mais il me parait plus
juste de vous dire ce que nous avons de commun. Porte, cou-
loir, homme assis, objet innommable : n’importe quelle ligne


de n’importe quel livre y fait allusion. À part, vraisemblablement,
les traités scientifiques, qui à force de tromper les gens ont
réussi à se tromper eux-mêmes. Soit : prenons-en un. On le
referme, et là stupéfaction : les mêmes images. Images et
épreuves à la fois : tout le monde a ouvert la porte close (la
porte close s’est ouverte devant tout le monde), tout le monde
a emprunté le long couloir (le long couloir, qui ne l’a pas
emprunté ?), et au bout (qui n’est pas allé jusqu’au bout ?) :
l’être solitaire et l’objet dans sa main (l’objet dans la main de
cet être solitaire, qui n’a pas voulu le saisir ?). Décidément,
nous en sommes tous rendus au même instant. Je ne vois pas
ce qui nous différencie les uns des autres. Nous sommes un
seul et même individu. À croire que l’on méprise le temps pour
ne pas reconnaître que lui seul nous divise. Nous devrions lui
en être reconnaissants : c’est là où le paysage prend un peu de
relief, là où on a l’illusion d’autre chose que de soi-même.
Quel entêtement mettons-nous dans ce peu de différence !
On y tient comme à notre propre chair, peut-être à cause de
cet individu douteux au bout du couloir, avec sa main gantée
et l’objet brûlant dedans. N’ignorez pas que cet homme me
pousse dans mes retranchements. N’a-t-il pas de la chance que
je n’en dise pas plus sur lui dans ces pages ? C’est qu’il me tient,
le jeune homme éphémère ! Il me tient comme l’objet dans sa
main. Pas la peine de le charmer. Il nous tient tous. Et nous
voilà résignés au moment même où tout devrait commencer.



Ne croyez pas que j’avance parmi ces lignes comme un noble


dans son domaine. Je sais à quel point ma pensée, même si je
la précise sans cesse, échoue dans ses déductions et me laisse nu
au terme de ses narrations. C’est toujours cette fatalité qui
guette les hommes mal instruits du fait littéraire. Sinon bien
sûr j’aurais dit la même chose de manière alambiquée, avec de
longues phrases, mais squelettiques tout de même. De grandes
églises charpentées d’os avec la pensée comme un autel au
beau milieu de la croix. J’aurais souffert (cela se serait vu) – et
tout le monde d’applaudir avec les portes sèches de son esprit.
D’ailleurs je ne finis pas nu au terme de la prose : la nudité,
tout le monde a cela au revers de la veste. Non : on finit
démuni, désemparé. Cela n’empêche pas qu’on aura séduit
entre-temps – surtout la jeune fille, là, au fond de l’assemblée.
Ma pensée a cela de précis dans son désir de précision qu’elle
finit toujours par être dépassée par elle-même. C’est autre
chose que de finir tout nu, tout habillé de transparents men-
songes. Je fais partie de ces gens qui veulent s’entendre avec
leur pensée, qui ne cherchent à convaincre personne de leur
misère, ces gens qui d’ailleurs, à défaut de n’être pas comme un
noble avançant parmi ses lignes comme dans son beau
domaine, n’en sont pas moins riches. Pas seulement pour le
petit théâtre d’ombres que j’agite en cette heure, ni pour cette


pierre rare sur ma table ramenée d’Orient. Encore moins pour
la jeune princesse dans mon lit, qui, elle, bien loin de la litté-
rature, finira nue. Puis-je l’affirmer ? Peut-être se rhabille-t-elle
à mon insu, peut-être écrire habille la charmante et me laisse
désœuvré, démuni. Étranges vases communicants… Si écrire
suffit à inventer une femme lascive non loin de soi, avec l’espoir
que notre nudité se consolera entre ses bras (nus), n’est-ce pas
suffisant pour continuer à créer de belles phrases où l’on parle
de soi et des autres ? Quelle époque malhonnête quand on y
songe. Faire de l’écriture un lieu de dessèchement ! Et puis
mentir… mentir à voix haute, ça tout le monde le fait, et
même y prétend. Mais mentir au moment où le langage pour-
rait être tout autre, quelle grossièreté ! J’en parlais ce matin à
quelqu’un que je menais à la peine (je suis bourreau).
L’homme s’est montré attentif à mon propos, et le coup sec de
la hache (je travaille à l’ancienne) a mis fin au poème qu’il
composait silencieusement dans sa tête pour ne pas mourir
quelconque. Quelle grâce quand l’homme n’essaie pas
d’échapper à de telles nécessités ! Cela n’enlève rien à mon
souci principal (je parle souvent pour consoler) : ma réflexion
dépasse mon entendement, et des pensées belles, profondes, et
sûrement de ce fait efficaces, m’échappent, se noient dans
l’ombre ou glissent en rêvant vers d’autres cerveaux. Tout de
même : unir l’humain à soi, n’est-ce pas l’idéal ? J’avance len-
tement dans cette recherche. Tout fait obstacle. Sauf l’enfance.
Ne trouvant pas de gamins pour me jeter des cailloux, elle les
jette de sa propre main du fond de ma mémoire. Je l’étranglerais
bien l’enfance. Trop de crédits accordés à son égard. On ne va
pas établir un monde sur le petit apprenti que l’on a tous été.
Il faut aller de l’avant, comme la pensée. La pensée n’égare per-
sonne, c’est nous qui l’égarons. La retrouver en route n’est pas


le plus aisé. Quand elle revient vers nous, elle braille comme
un enfant abandonné. Il faut l’élever soi-même, et ce n’est pas
aisé d’éduquer un monstre. Ah voilà je tiens le titre de mon
livre (je veux plier ces proses les unes contre les autres) : L’Édu-
cation des monstres. En fait j’y avais déjà songé. En fait dès le
début de ce texte, j’ai menti en parlant de ma pensée qui va
trop vite. En fait ma pensée je l’avais rattrapée, et même dépas-
sée. Elle tire la langue, là-bas, au début de la route. Et je me
pavane, riche de moi-même, parmi mon beau domaine. Je me
suis anobli, à force de travailler, à force de corrompre le lan-
gage pour en faire autre chose qu’une triste nudité au terme
de chaque journée. Donc je reprends : je laisse la pensée loin
derrière, j’avoue un mensonge : en fait en commençant ce
texte à l’aube (mais n’était-ce pas à l’instant même, après avoir
déjeuner et bu ce café sur la table ?) je me suis dit : tu écris des
petites proses, c’est bien, tu arrives à mieux vivre avec ta folie,
mais es-tu sincère avec elle ? Ces petites proses éparses, elles
sont bien rangées dans l’alignement de tes heures quoi que tu
en dises. Il faut qu’elles aient un maître, un titre. Alors j’ai
choisi le titre présent, auquel j’avais déjà songé avant même
d’écrire une ligne. Ce qui d’ailleurs, je le réalise, m’inquiète :
ma pensée n’est-elle pas plus en avance que je ne le crois ?



Se traiter de fou c’est être savant. Voilà le piège dans lequel je


suis tombé récemment, en parlant, pour justifier ce qui sortait
de moi, non comme du pus, plutôt comme un miel délicieux,
car je ne peux m’empêcher de parler quand je vois l’heureuse
communauté que vous formez. C’est une chose tentante, dès
lors qu’on possède un petit bagage littéraire, d’avoir recours à
la folie pour expliquer cet étrange état d’âme qui s’est emparé
de soi. Comment nommer autrement ces instants où la réalité
se divise en recouvrant l’espace d’une multiplicité de petits
cristaux dont chacun nous reflète pour une histoire
différente ? Si on doute d’être mille en soi, il suffit de sortir
pour ne plus en douter. Inutile : l’écriture vous en donne une
preuve. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de fous et de mau-
vais écrivains. Ils ne se ressemblent pas toujours, cependant les
seconds font souvent partie des premiers. J’en ai vu plus d’un
agiter son manuscrit lors d’assemblées publiques, se plaindre de
n’être pas publié, donc pas reconnu, donc toujours à la peine.
Nous autres, prétentieux qui publions, avons toujours peur de
leur ressembler, comme si nous demeurions une part de leur
conscience, et même, puisque je parlais d’aventure, une part de
leur histoire. On peut aisément imaginer un écrivain rendu
fou, déjà par lui-même, puis par un manque total de recon-
naissance, désigner lors d’un rassemblement un écrivain avec


son manuscrit sous le bras et dire : « regardez, regardez ce que
je suis devenu, et comme je refuse de me reconnaître. » Si les
écrivains fous se mettaient tous à agir ainsi, surtout ceux qui
sont exceptionnellement mauvais, eh bien c’en serait fini de
nous, qui avec plein de fatuité montrons nos livres dans de
petits comités. J’en étais là, à regretter d’avoir parlé de folie à
mon sujet. J’ai le sentiment que cela est confortable, il faudrait
parfois que j’aie les vertus d’un moine tibétain. Le problème
est que je n’ai aucune considération – porté en moi comme
un petit fœtus – pour ces moinillons orientaux. C’est une
forme de bêtise d’étudier jusqu’à l’abrutissement de sa propre
foi des choses anciennes, sans faire un peu son métier
d’homme, comme par exemple mettre la main à la pâte. Je ne
veux pas non plus me glisser du côté de l’Orient pour me
dédouaner de l’aveu que j’ai prononcé : je suis fou. D’ailleurs
on n’est fou qu’occasionnellement, c’est là toute l’histoire de
l’humanité. Oublions l’heure des jugements pour nous inté-
resser par exemple aux belles femmes, à leur sexe qu’il faut
toujours deviner, aux monstres qui siègent à nos côtés, à la
manière que j’ai d’arracher avec mes dents mes propres yeux
pour voir un peu de vérité au-delà du texte. Nous gagnerons
en efficacité. La folie est devenue confortable, je le dis bien
haut dans cette assemblée. J’ai encore tant d'œuvres en souf-
france, j’attends patiemment que l’on s’y intéresse. Je plains
ceux qui ne sont pas reconnus : ils en souffrent – surtout ceux
qui gardent mémoire du livre qu’ils auraient aimé écrire : il
leur manquera toute leur vie. Il m’arrive de voir autrui comme
le détenteur d’un livre secret, dont il a conscience parfois,
quand ce n’est pas tout le temps, le pire étant « les gens
simples », ceux sur lesquels on ne parierait rien, qui sont là,
jamais désœuvrés, toujours au travail, disponibles : ils ricanent


secrètement au sujet du livre secret qu’ils détiennent. Non pas
de grands romans mais de parfaits petits morceaux de prose. Et
ils ricanent et ils retardent, les insensibles, l’humanité dans ses
progrès. Bref : tout le monde retient tout le monde, et l’infinie
tristesse du genre humain s’agrandit. Une prostituée m’en par-
lait hier, entre deux affections : « ils parlent dans leur sommeil,
ceux qui veulent que je reste un peu à leurs côtés quelques
instants encore, voire toute la nuit. Entre les mains de la cul-
pabilité, ils les récitent leurs proses, et, crois-moi (on se tutoie)
certains, au contraire de ce que tu penses, ont des romans en
tête. Ils les récitent chapitre par chapitre, les salauds (la femme
est parfois crue). Alors ce que tu me dis sur ton idée de texte
secret, j’y crois plus que dur comme fer… » L’aimable femme.
Donner tant d’amour et ne jamais mentir… Je serais bien resté
auprès d’elle pour la voir s’endormir et l’entendre réciter son
petit roman à elle. Mais je refuse de payer pour ce genre de
choses.




Réveil joyeux, puisqu’apparition d’une nécessité vraisembla-


blement liée aux couleurs rouges grises de ce soleil : je vais
créer une théorie. Les théories sont aujourd’hui admises comme
impossibles, ce qui me rend perplexe. Ce sont les conclusions
d’hommes prétendument savants : ils ne veulent pas reconnaître
que les théories se passent très bien des circonstances historiques,
et que ce refus ne vise qu’à les rendre invisibles. Je puis donc
en imaginer une, et si les théories n’existent plus, je vais au
moins les ressusciter. Ceux qui nous empêchent d’écrire nos
théories doivent vivre dans des appartements cossus, et je dis
cossus volontairement : ce mot est aussi rare que les théories.
Je crois surtout que les théories sont sans demeure : elles errent
de par le monde et nous tendent leurs petites mains men-
diantes. La théorie que je vais énoncer n’aura pas le temps
d’être vagabonde et ce pour deux raisons. Premièrement, je ne
l’ai pas encore créée, elle est donc dans une partie de mon sub-
conscient ; deuxièmement, dès l’instant où elle naîtra je lui
offrirai ma propre demeure pour grandir, vivre et pourquoi pas
m’apporter des revenus. C’est le moindre que l’on puisse faire
pour une théorie, exactement comme avec un enfant : l’élever,
en espérant le bénéfice de sa reconnaissance, voire des rentrées
d’argent. Qu’il me soit aussi permis de vous dire comment je
vois ma théorie. Je sais ce que cette expression a d’étrange : que


peut-on voir d’une théorie quand justement elle ne donne
rien à voir ? Je réponds. Premièrement, ma théorie est géné-
reuse, quoique toujours inconnue. Elle donne donc à voir,
puisqu’elle offre une nouvelle paire d’yeux au monde. Deuxiè-
mement, ma théorie a besoin pour exister sous vos yeux
encore aveugles d’avoir un corps, un visage, de beaux atours.
Troisièmement, en m’écoutant sans m’interrompre, vous
reconnaissez ma capacité à inventer une théorie. Je vois mal
comment vous pourriez m’écouter parler d’une théorie en
doutant de ma capacité à en inventer une. Vous n’êtes plus
comme des enfants, préférant aller faire un tour que rester en
classe, d’ailleurs vous n’avez aucune obligation de suivre l’école
(vous l’avez quittée depuis longtemps). Par conséquent, vous
n’écoutez que parce que vous le désirez. Quatrièmement, don-
ner un corps à une théorie suffit à apprécier ma démarche
scientifique. En effet, je vous le démontre, puisque toute théo-
rie est douteuse aujourd’hui (il n’y a qu’à lire les journaux pour
en avoir confirmation), en énoncer une tout en éprouvant
auparavant, avec la rigueur qui m’est propre, le besoin d’en
inventer le corps, donc de vous le décrire dans ses grandes
lignes, n’est-ce pas une manière fabuleuse de réinventer la
théorie dans notre époque suspicieuse ? L’Histoire n’avance
qu’à coups de théories. Il nous en manque de nos jours, d’où
ce ralentissement de l’humanité. Si l’humanité avance encore,
c’est parce que beaucoup d’individus, dont je fais partie, mais
vous aussi Madame, vous aussi Mademoiselle, et le jeune
homme aussi, tout près, en train de dessiner mon visage, eh
bien si l’humanité ne s’est pas arrêtée dans sa lourde avancée
c’est parce que beaucoup de vous ont des idées. Allons donc
au-delà de nos idées pour partager ensemble ma théorie.
Sachez que je suis à l’écoute des vôtres, et pas seulement au cas


où celles-ci enrichiraient la mienne. Non, ce qui me nourrit,
c’est l’amour que je vous porte. D’où ma théorie qui a incon-
testablement des allures de femme brune. Le problème c’est
que je la vois nue, et que je ne veux choquer aucun d’entre
vous. Je la vois même de dos, sa croupe large, et cette vulve très
aisée à distinguer. Laissez-moi remonter jusqu’au visage : il
nous instruira d’une beauté que ce corps magnifique vu de
manière si soudaine a quelque peu perturbé ! C’est une femme
brune (sa vulve quoique très épilée nous en avait donné l’in-
dice) une femme aux yeux clairs, la bouche rouge de sensua-
lité, et des sourcils très fins. Pommettes saillantes, menton
légèrement pointu, joues creuses et cheveux longs : vous avez
l’impression de l’avoir déjà vue. Sa beauté vous émeut mais ma
description peut vous sembler quelconque. Et la vision de ses
épaules rondes, de ses seins clairs, tout cela n’enrichit guère
l’appréciation de ma pensée théorique. Et pourtant, quelle
belle femme ! Comme elle dit de tout son corps la pensée en
cours… On voudrait l’étreindre, exactement comme ma théo-
rie. Pourquoi ? Premièrement, parce que cette théorie en
appelle au désir. Deuxièmement, parce que le désir en appelle
à la possession. Troisièmement, parce que vous n’en pouvez
plus de penser sans sentir. Quatrièmement, mon troisième-
ment confirme mon premièrement et mon deuxièmement.
Cinquièmement, il faut le chiffre cinq après le quatre déjà pro-
pice à faire tourner trois choses et donc toute trinité : nous
pouvons ainsi, de nous tous, multiplier la pensée. Cela n’a
aucun rapport avec l’ordre du monde – plutôt avec son
désordre. Ma théorie est efficace parce qu’elle est incertaine.
C’est ce qui la rend puissante et c’est pourquoi elle vous a émus.
Vous pensiez ne la saisir que par déduction et démonstration :
elle est venue à vous comme une épiphanie et maintenant elle


va vous démontrer qu’on peut aller dans chaque partie du
monde, ou considérer le monde dans chacune de ses parties,
grâce à Elle. Magnifique théorie aux yeux clos. Quelle douceur
que sa chair. Voyez : elle s’allonge, vous fait face, tend les bras.
Ronde comme une équation, ouverte comme un principe,
offerte comme les nombres, ma théorie veut vous aimer. Elle
vous prouve et se prouve en vous embrassant. Elle frotte ses
yeux de vierge instruite contre votre fragilité. Vous la conce-
vez, vous l’admettez, vous la partagez. Ma théorie est convain-
cante. Elle manquait au monde. Qui ne manque pas au
monde, me direz-vous ? C’est un fait. Ne doutez plus en tout
cas de votre capacité en cette société cynique à bâtir des théo-
ries. Finie, la peur de l’inconnu. Ma théorie n’a jamais cherché
à penser à votre place. Elle se contente de dire : « apparais-
sons ». C’est là son ultime preuve.




La modestie est une vertu nuisible. Dieu sait comme j’aimerais


être comme tout un chacun, à traquer les délices d’une bonne
entente, et ne pas dire, donc avouer, de telles choses sur la
modestie. Il y a concorde pour ne pas gâcher une telle qualité.
On doit être modeste, avoir un sourire de modeste, vivre en
modeste, triompher en modeste, s’appeler modeste. Avec le
voisin en miroir. C’est épuisant, d’écrire ainsi la faute au beau
milieu d’un quotidien qui voudrait avoir la blancheur des
livres saints. Ce n’est pas un goût prononcé pour la corruption
que je vous murmure. Non : l’homme s’ingénie à se vouloir
heureux dans le renoncement. C’est pour cela qu’il aime
l’électricité, les guirlandes de Noël, les villes sans ténèbres.
Pour l’idée qu’il s’est fabriquée du bonheur. Et pour que cette
idée soit parfaite, il faut s’amidonner de modestie. Avoir tête
droite et paroles de même. J’exagère : si la tête est droite, les
paroles courbent, elles, un peu le dos. On ne traîne pas ses yeux
par terre, mais on connaît l’odeur des tapis. Ah ! quelle misère
il exhale de notre vieux monde. D’où l’honnête désir de douter
de cet amour de l’électricité, qui d’ailleurs nous coûte fort cher.
Des livres trop curieux pour être partagés en nombre le signa-
lent : l’électricité, c’est le diable. On méditera. Médite là-des-
sus et sois humble, laisse la modestie aux orgueilleux. Car je les
ai vus les modestes : tous poètes. « Je suis poète, c’est peu de


chose », profèrent-ils l’œil humide en tendant vers vous le livre
dédicacé. Ai-je seulement demandé qu’ils salissent de leurs
pattes de mouche un livre qui ne m’intéresse pas ? Alors les
pauvres modestes s’éloignent dans leur réalité visible et errent
sous les guirlandes enluminées, les bâtisses enluminées de guir-
landes clignotantes, les bâtisses radieuses sur lesquelles courent
les fils du démon électricité. Vous le savez, c’est dans votre
chair, nous générons des ondes ou des courants qui s’apparen-
tent à l’électricité. Et nous avons inventé de quoi les reproduire
de manière docile, à des fins d’objets et de confort, en oubliant
que cela s’agitait en nous pour nos perceptions. Mais je vois
bien qu’il n’y a jamais d’heure commune pour l’éveil. Et puis
à quoi bon parler de ces petits fils en nous quand de grands,
quoiqu’onéreux, nous esbaudissent l’œil et nous font oublier
quels êtres mystérieux nous sommes ? Qui veut s’imaginer
aujourd’hui comme un être mystérieux qu’il lui reste à ren-
contrer ? Avoir rendez-vous avec soi-même : voilà l’ennui
contemporain. Non, mieux vaut s’en remettre à ces toiles
d’araignées vicieuses qui traversent nos pays, traversent nos
villes, traversent nos demeures, et nous traversent bien sûr, de
part en part, pour d’improbables et bien ternes crucifixions. Je
mordrais bien dans ces fils quelconques, ces fils d’électricité
raisonnables, pour qu’un grand déchaînement ait lieu et que la
race humaine puisse au moins sentir en elle ses propres électro-
cutions. S’électrocuter sans électricité mais du simple fait de se
connaître soi-même, quel avenir pour l’humanité ! Les
modestes sont détestables, à tous s’imaginer qu’il nous faut être
peu de chose. Et ils le savent, et ils l’énoncent – jusqu’à fati-
guer la répétition en personne. Surtout les poètes dits, ou se
disant, modestes, qui écrivent beaucoup sur cela et aiment bien
le dire en public. Je les connais, j’en ai interrogé plus d’un, je


sais qu’ils se piègent eux-mêmes avec leur désir abrutissant de
modestie quand je les vois ruminer leur manque de recon-
naissance. Ils n’aiment pas ce bas monde, voilà tout. Ils vou-
draient être ailleurs qu’en ce temps, parmi les gloires du passé
et les belles ingénues. Ils sont arrivés trop tard pour être cou-
ronnés. Ils sont misérablement humains au moment même où
ils devraient tirer la pensée par le haut du crâne. Hélas, ils s’en-
tassent les uns sur les autres et nous bouchent l’horizon. Bref,
ils sont sans électricité mais font fonctionner à plein régime les
turbines des imprimeries. J’en ai un sur ma table, pas plus haut
qu’une figurine. Je le fais danser parfois pour qu’il sente l’es-
pace, et l’électricité en lui, la sienne, celle de nul autre. J’ai de
l’affection pour lui. Pourquoi ? Parce que nous en sommes
tous passés par là, nous, c’est-à-dire ce groupe d’amateurs pré-
sent. Nous avons tous été des poètes modestes. Puis le vent a
soufflé et la barque s’est changée en vaisseau. Nous avons vu
l’horizon, radieux, au beau fixe. Nous avons su le déclin qui
nous guettait si nous ne nous abandonnions pas à la danse ner-
veuse de notre souffle. Nous avons tué le petit modeste en nous.
Puis l’avons ressuscité parmi ces pages. Abandonnant toute
modestie, le voici heureux, sincère et pas raide pour un sou. Il
vogue à présent, il croit à l’étendue et l’étendue l’accueille
parmi ses brasiers. Il déclenchera la foudre s’il le faut. Son
corps aura porté la boule de feu jusqu’au lieu où se prononce
la formule.




Combien ai-je vu de jeunes princes se confier à moi ! Il faut


croire que la royauté nous exclut de tout pouvoir : nous ne
pouvons nous en remettre qu’à de salutaires rencontres. Je fais
partie de ceux qui peuvent entendre la solitude amère et désa-
busée des princes. Je ne compte pas m’en vanter, comme je
n’ignore pas que de tels aveux vont engendrer bien des jalou-
sies. Prenons Léopold, jeune prince autrichien en exil : il vient
régulièrement à moi. Il cherche à se réconcilier avec sa parole.
Depuis qu’il a compris le pouvoir des mots, sa propre tête lui
semble trop petite pour affronter le monde. « Où veux-tu (je
le tutoie), où veux-tu contenir mieux le monde ailleurs que
dans ta tête ? » lui dis-je souvent avec raison. « Ce n’est pas la
vie qui t’échappe, c’est ta capacité à embrasser d’une seule
pensée les mouvements du monde, Léopold. Nous en sommes
tous là, simplement toi, tu dois répondre d’un royaume, même
si on t’en a délogé de manière plutôt comique. » Je ne parlerai
pas de cet épisode mais Léopold fait partie de ces prétendants
au trône qui espèrent en vain revenir un jour en régler les
affaires et éclairer un peuple soumis aujourd’hui au règne de la
démocratie. Devenir un roi démocrate n’arrangerait en rien les
désirs frustrés de mon ami jeune prince : je le sens apte à gou-
verner en tyran, avec les exécutions sommaires qu’il faut et des
intrigues en nombre. Ce qui manque à cet homme en devenir


c’est du vocabulaire et rien d’autre. Si je peuple ma bouche de
tant de mots, c’est pour être prêt à servir de tels rois immi-
nents. Bien sûr, je le reconnais devant vous, ma pensée s’égare
souvent. Certains diront : ce Léopold n’existe pas, d’abord
qu’est-ce qu’un prince autrichien en exil sinon une affabu-
lation, et puis nous te connaissons et n’ignorons pas que s’il y
a ici un roi en attente de couronne c’est celui que tu abrites
en ton sein. Ah chers amis, comme vous m’accusez ! Comme
il est facile de corrompre la bonne marche de la littérature en
ne la renvoyant qu’à de basses besognes formelles, de courtes
théories sur pattes. Votre cruauté, depuis que vous vous êtes
épris d’humanisme, a rendu notre espèce bien sinistre. Pas
étonnant que s’il existe un prince autrichien en exil, il cherche
refuge auprès de moi. Quel mépris vous avez pour les mots !
Quel manque d’invention dans vos journées ! J’ai bu ce matin
un excellent thé à la cannelle, avalé quelques gâteaux (inutile
de me vanter : je cuisine également) et me voilà à parler, alors
que dehors le brouillard pèse sur la ville. J’aime mon appartement
et la chaleur qui y règne, je dois m’absenter demain pour dif-
férentes affaires : j’ai, moi aussi, mille raisons de renoncer à la
parole. Ou alors bien sûr annoter une pensée sur un carnet
jauni, rédiger l’esquisse d’un brouillon de poème et me
plaindre évidemment toute la journée, du soir au matin, de ma
stérilité. Mort aux princes, n’est-ce pas ? Le crier bien haut et
ensuite empocher l’argent de la délation ! Posture classique de
l’homme contemporain et je n’en veux pas. J’élève ici
quelques monstres, j’en prends soin, je ne les confierais pour
rien au monde à ceux qui ne croient qu’en des assemblées
bavardes, et rêvent d’écraser Dieu sous leur talon. Non : je
prends soin de mon humanité. Dans le silence de mon appar-
tement seulement parcouru des frissons de la musique, je crois


dur comme fer que la parole est notre chair et qu’en méprisant
les princes nous nous méprisons nous-mêmes. Si cela ne tenait
qu’à moi, je ferai interner tous les gouvernants du monde,
même les plus éloignés de ma demeure. Tant qu’ils ne croiront
pas à la parole, je n’économiserai pas mon verbe. Vous m’en-
tendez, vous me regardez m’agiter un peu : c’est mieux que
votre passivité. Ce que vous ne voyez pas, à moins que
quelques uns ne soient éveillés – j’écris pour de tels individus –
c’est que Léopold vous regarde. Oui, il vous fixe dans les yeux
par ma propre parole, et vous regardant il regarde au-delà de
vous, il voit à travers vous, vous qui ne voulez pas voir, hommes
raisonnables. J’excepte bien sûr de ma parole (comprenant la
parole de Léopold qui vous regarde) tous ceux – et je les crois
nombreux – qui ont déjà croisé le regard du jeune prince.
D’ailleurs je m’interroge : peut-être sommes-nous en cet ins-
tant dans une parfaite entente. Et vous vous étonnez que je
m’adresse à des absents. Cela voudrait dire que j’ai pris
conscience des bienfaits de la parole sans prendre conscience
de ceux qui avaient vu m’en prendre conscience… Aussi
m’avez-vous trouvé familier, si ce n’est injurieux. Je m’en
excuse. Mais la cause des jeunes princes est à mes yeux essen-
tielle et parfois je m’enflamme. Et puis avec toute cette soli-
tude, on n’a plus l’habitude d’une assemblée chaleureuse, qui
comprend chacun de vos mots et ne vous juge pas. Au
contraire, elle vous a admis depuis longtemps, certains même
– j’y crois à peine – sont suspendus à vos lèvres. Plaisir et ravis-
sement. J’imagine que vous connaissez Léopold depuis pas mal
d’années, il vient aussi vers vous chercher conseil, afin que la
parole qui lui échappe tienne dans sa tête et n’ai d’autre issue
que sa bouche. Nous en sommes tous là, n’est-ce pas ? À
conseiller de jeunes princes en exil. Pardonnez la nature


impulsive qui est la mienne. Je ne vous cacherai pas que moi
aussi j’ai connu l’exil. Mais tout cela, vous le savez déjà. Ah
petite humanité qui est la nôtre : toujours en exil, et même de
retour au pays, jamais à sa place !




J’envie ceux dont l’enfance tient dans la main. Cette expression


est un peu quelconque, je le conçois, mais il faut les voir ces
individus, hommes et femmes, se vanter d’avoir été heureux et
de garder de bons souvenirs d’une période dont, somme toute,
on ne réchappe pas. Je me suis employé à autre chose, si vous
permettez que je vous fasse part de mon passé, donc de mes
tentatives. Quoique mes tentatives concernent le jour présent,
et mon application à ce qu’il se termine au mieux, loin des
guerres et des passions stériles, avec cependant ce goût du
combat sans lequel il ne saurait y avoir de véritable pensée.
Même le plus petit des oiseaux passe sa journée a imposé son
bout de branche ! Bout de branche d’ailleurs qui change
toutes les cinq minutes, et nous interroge sur les vraies reven-
dications des oiseaux. À moins, et c’est là la théorie qui m’oc-
cupe en cet instant (je puis en changer moi aussi dans cinq
minutes), à moins disais-je avant de céder la place à une
nuance qui n’appartient qu’à moi, à moins donc, pour la troi-
sième fois, que la parole de l’oiseau ne mérite toute notre
attention. La parole, ou le chant si l’on veut. Le problème n’est
pas de satisfaire les scientifiques en admettant leur recherche
afin que ceux-ci ne valident qu’une seule phrase : « les oiseaux
chantent pour revendiquer leur territoire. » Le véritable pro-
blème (et là les scientifiques se terrent ou crient trop haut pour


chanter à leur tour) le véritable problème donc, et il m’im-
porte à moi, autodidacte, de le souligner, le véritable problème,
je le dis pour la troisième fois, c’est de savoir en quelle langue
les oiseaux revendiquent leur territoire. Je m’explique. Je suis
un oiseau. Je suis sur une branche depuis quelques instants
(moins de cinq minutes) : un autre oiseau vient poser ses
petites pattes sur une partie de cette branche déjà très étroite.
Ou bien encore (autodidacte je me dois de considérer toutes
les possibilités : apprendre par soi-même c’est justement faire
le choix de possibilités infinies à tout instant) ou bien donc (se
dire autodidacte n’est pas une prétention, c’est bien le seul
constat que je puisse faire quand j’ose par moi-même énoncer
une théorie, cela prouve ma nature puisque, comme je viens
de le dire, je fais attention à tout) ou bien donc dois-je préciser
pour la troisième fois (et non sans plaisir, écrire c’est comme
cuisiner pour soi-même) ou bien pour la quatrième fois il n’y
a que moi comme oiseau sur la branche et je chante pour dire
« ici c’est chez moi » (même pour cinq minutes). Les scien-
tifiques ne concluent qu’à partir de la réalité. Ils sont faibles
– donc menteurs, puisqu’ils ne considèrent pas l’invisible. L’oi-
seau qui chante sur sa branche (ou ailleurs, ce peut être sur un
toit, une boîte aux lettres ou une corniche – corniche : voici
un mot que je n’avais jamais écrit), l’oiseau qui déploie son
chant le fait nécessairement dans une langue qui dépasse notre
entendement. Imaginons que nous puissions la transcrire,
même vous, messieurs les scientifiques. La question est : com-
ment l’oiseau dit-il que ce territoire lui appartient ? N’est-ce
pas toute sa gloire que de le dire en chantant, quitte à prononcer
une parole qui n’appartient qu’à l’invisible ? Si nous pouvions
nous aussi « revendiquer » quoi que ce soit en parenté avec
cette langue céleste, ne pourrions-nous pas envisager comme


extrêmement petit que des scientifiques, qui eux n’ont jamais
mis un pied dans l’invisible, puissent dire que l’oiseau qu’on
sait sublime de par son chant ne fait qu’un tour de force peti-
tement viril pour revendiquer son territoire ? Si ces mêmes
scientifiques avaient l’once d’un tel talent, je crois bien que les
oiseaux nous regarderaient avec stupéfaction, et, parlant notre
pauvre langage, s’exclameraient : « Est-ce tout ce que vous avez
à dire au sujet d’une langue qui vient de l’invisible ? » Quant
à ceux qui par le monde revendiquent leur territoire, s’ils
devaient chanter pour prononcer dans la langue des oiseaux
leur désir, ne pensez-vous pas que ceux qui comprendraient ce
chant en face seraient émus ? La véritable souffrance de ce
monde, c’est que les humains copient les scientifiques. Il suffit
de parler avec quelques-uns de nos amis humains, qui ne par-
lent plus depuis longtemps la langue céleste, pour voir que par
dépit, ou frustration, ils singent leurs propres frères en jouant
aux savants. Longues conversations à table où l’on imite le
scientifique, qui d’ailleurs ne parle que par la voix du journa-
liste. C’est ce qu’on appelle de la dégénérescence. J’aimerais
remédier à ce mal contemporain. Hélas je n’ai que ma pauvre
écriture, et ne suis pas doué pour parler plus fort que d’autres
à table. Et puis mes amis humains qui singent les scientifiques
ont appris à entendre mes réserves comme des protestations, et
les intègrent immédiatement comme de petites roucoulades
d’oiseaux sur la belle branche de leur connaissance. Bien sûr,
nous le savons tous : ils ne savent rien. Mais qu’importe :
l’époque est à la voix haute, et je n’ai pas de haut-parleur pour
préciser ma pensée. Ce sont les mêmes qui portent aussi sur
leur enfance un regard très savant et pourraient presque théo-
riser les raisons pour lesquelles ils furent plus heureux que
vous. Là-dessus, il m’arrive de les envier un peu. C’est seulement


parce que leur discours est un peu plus convaincant et qu’ils
mettent de l’anecdote dans leur démonstration. À l’arrivée,
parfois cela me prend une semaine pour que je m’en aper-
çoive, ils me dépossèdent de ma propre enfance. Je n’avance en
fait aucune théorie : ces gens-là, l’air de rien, vous volent votre
enfance. Ils empiètent sur votre territoire avec un mépris évi-
dent de votre chant. Si je n’avais pas cette langue où la pensée
improvise ses propres formes d’éternité, je serais le plus mal-
heureux des hommes.




En fait, la Nature m’ennuie. Je n’ignore pas que tous les


hommes sont comme moi. J’échange volontiers tous les arbres,
les brins d’herbe, montagnes petites et grandes contre la sortie
des magasins, une femme pensive au coin d’une rue et les villes
partout dans le monde, petites et grandes. La Nature nous
humilie sans le vouloir. Comment répondre à cette exclusion
incessante où même l’humain devient incertain de lui-même ?
Je ne puis en vouloir à l’espèce humaine de n’avoir su se récon-
cilier avec la Nature, ou l’habiter avec sincérité. Les marches
dans la campagne se font toujours contre notre propre corps :
on en revient épuisé, et jaloux parfois, tant on n’a pas trouvé
l’amour qu’on espérait des vallées et des bois. Les humains sont
moins pénibles à voir, et plus riches en surprises. Ce sont eux
la grande invention du monde, et non pas ces chutes d’eau de
cent mètres de long, ces fleuves interminables, ces océans à perte
de vue. Et encore, s’il n’y avait que la liquidité du monde,
l’homme demeurerait en paix. Pas d’éternel printemps : il y a
la variété des saisons, il faut toujours recommencer à avoir
chaud, à avoir froid, à se perdre et se chercher. Comme tout un
chacun, j’ai ce devoir en moi de me métamorphoser. Les sai-
sons ne songent qu’à changer de parure : à peine se sont-elles
vêtues du feuillage d’un arbre au printemps qu’elles le portent
tout l’été, l’épuisent en automne et le jettent en hiver plus bas


que terre. Quelle fidélité peut-on avoir avec les saisons, nous
qui voulons vivre dans l’éternité ? Je ne sais comment m’y
prendre : j’ai tenté bien sûr de plaire au temps qui passe et de
me faire l’allié de tous ces changements navrants. Peine perdue :
tout veut changer malgré soi. On a beau écrire, créer (n’ayons
pas peur des mots), on finit fatigué de telles variations à même
notre peau. Et on déplore le beau temps de l’enfance où rien
ne changeait. Au moins les fenêtres étaient fixes et offraient
toujours le même paysage. On ne demande pas à une peinture
de changer d’aspect, non ? Pareil pour la Nature : elle devrait
se figer une bonne fois pour toutes. On pourrait enfin vivre
dedans et mourir en elle, sans avoir honte de trouver de la
boue là où on espérait de la terre ferme. Je plains ceux qui font
l’éloge de la Nature. Tant de poèmes, si ce n’est des mouvements
littéraires, pour nous demander de marcher dehors, d’attraper
froid et de finir la journée épuisés à écouter des mélodies au
piano. Quel triste monde que celui qui bouge tout le temps.
J’ai une pensée pour les momies qui sommeillent dans les salles
égyptiennes des musées. C’est curieux : en pensant à elles, moi
qui n’aime pas dire de noms propres, j’ai l’impression de ne pas
en dire un lorsque je dis « Égypte » par exemple. C’est comme
si je parlais d’un temps figé justement. La Nature recèle de
plein de noms : il faut les apprendre par cœur si on ne veut pas
passer pour idiot devant un garde forestier ou un écrivain cul-
tivé (il y en a). Je ne les connais pas tous ces mots, je me fais
un devoir de les ignorer, les voir s’incarner par hasard dans des
arbres, des plantes ou des fleurs me suffit comme ça. Sans parler
des oiseaux qui ne sont toujours pas d’accord pour avoir le
même chant. La Nature est de trop dans le paysage. Personne
n’ose se l’avouer : c’est sûrement une des raisons du malheur
de la condition humaine. On devrait naître pour avancer dans un


seul et unique paysage, ensuite repos. On peut bien sûr contre-
dire d’un bloc ce que je viens de dire. Je ne vois pas de mal à
ça, je connais mes faiblesses : j’ai beau confier ma lassitude
devant tous ces noms communs qui résonnent comme des
noms propres, je sais que je fais usage de tout un vocabulaire,
quoique très limité, pour énoncer mes impressions. Signe que
je ne m’en remets à aucune continuité et que j’épouse de ce
monde au jour le jour l’idée même de variation. Je ne peux
pas dire que j’ai écrit un jour un poème par exemple, dont le
titre serait Égypte et qui ne comprendrait dans le texte que le
mot : Égypte. D’ailleurs des hommes instruits (il y en a à
chaque bout de phrase) sont déjà là pour me dire : « mais l’Égypte
c’est fait de mille et une choses » (instruits mais sans grande
éloquence). Supposons que le propre de la vie est de nous faire
douter de nous, comme d’elle-même, afin que nous mépri-
sions la Nature pour au terme d’un mépris fort bavard nous
apercevoir que finalement nous n’arrêtons pas de ressembler à
cette Nature variante (et luxuriante) : j’aurais donc eu tort de
dire pareille chose (c’est-à-dire : « En fait, la Nature m’en-
nuie ») pour au final faire entendre une musique triomphante
qui célèbre le moindre morceau d’écorce ou roucoulement
d’oiseau. C’est peut-être vrai. En tout cas – puisque j’achève
ici ma confidence – j’éprouve toujours ce sentiment quand je
me dis qu’il serait bon pour ce corps, à l’approche de la nuit,
d’aller marcher quelques instants au dehors, dans l’horrible
nature.




Pas besoin de s’imaginer mort pour écrire : il existe des raisons


de se réjouir de son vivant pour aligner jusqu’à satiété ces
petites lignes noires sur le papier. Parfois je secoue la page pour
que la réalité s’y reflète moins. Rien ne tient mieux noir sur
blanc que la matière des songes. Qu’on cesse d’imaginer celle-ci
comme quelque chose de filandreux, qui aurait à voir avec les
nuages ou tout élément en suspension, et sur laquelle nous
n’aurions nul appui, comme poser sa tête molle sur un oreiller
mou. Qu’on ne croie pas non plus que je veuille opposer à
cette impossible et douce transparence quelque solidité de roc,
ou, pour être plus moderne, d’acier ou de béton. Les choses
reposent en leur milieu. Hélas, c’est bien faire du mal à l’ima-
gination que d’écouter les contradictions en soi de person-
nages douteux qui n’ont aucune parenté avec ceux dont nous
devons accoucher. Qu’on considère cette confidence comme
la vraie maladie que nous devons tous attraper. Je prédis des
temps nouveaux à tous ceux qui sauront être eux-mêmes en
chutant dans leur propre intériorité en dehors du temps présent.
« Qu’est-ce bien sûr notre propre intériorité ? » entends-je
soupirer. Êtres de peu de modernité, notre propre intériorité
est l’espace que nous ouvrons à l’intérieur de la matière des
songes. Certains diront encore, les bavards : « vous vous contre-
disez, comment parler d’une action commune aux hommes en


considérant l’imagination comme leur matrice, et l’écriture
comme un bien acquis dont l’humanité entière profiterait ? »
Ah que de colère chez ceux qui argumentent ! Heureusement
qu’ils parlent par ma voix sinon je les redouterais davantage.
Répondons. Sans stratégie sans menace sans véhémence et sans
gêne, répondons. Je me tiens debout au milieu de cette pièce.
Je veux bien être au milieu de moi-même pour leur répondre.
Je veux, si vous le permettez, chuter en moi, et dans ce couloir
(ne surestimons pas l’intériorité : ce n’est qu’un long couloir),
dans ce long couloir donc dois-je écrire pour la troisième fois
(quoique la première je n’ai pas utilisé l’adjectif long mais tout
s’allonge dans la pensée quand il s’agit de mieux percevoir)
donc chers amis qui vous agitez en moi (et dont j’aurai raison,
ne serait-ce que pour aborder vierge l’heure suivante) je chute
en moi. Je dévale la grande pente intérieure de mon Être et
caresse en tombant les murs de l’imagination. Que de paysages
(je pense à cet enfant honteux qui croyait qu’en soi l’imagination
n’était que viscères), et que vois-je, petit peuple au bout de
mes doigts : la vérité ne m’avait pas menti ! Eh oui je réfute
vos accusations bavardes ! Je m’explique : la matière des songes,
comment la connaître autrement qu’en écrivant, puisque tout
commence et finit par là ? Nous avons parlé, nous avons donc
senti d’où nous venions. Depuis nous chutons, et chutent aussi
ceux qui s’imaginent ne pas chuter et faire l’Histoire ! Or, ils
s’imaginent la faire : cela veut tout dire, et veut dire aussi qu’ils
sont comme vous, au milieu d’eux-mêmes, dans le grand
silence d’une pièce, à tomber silencieusement et ne ramener à
l’extérieur qu’un peu de colère ou d’amertume. Ensuite ils
parlent, mais disent peu. Ils auront raison de ma pensée s’ils
pensent que la pensée doit être du discours. Sûr qu’ils se diront
modernes, et peut-être même d’avant-garde ! Triste sort que


de proclamer qu’on est l’auteur de sa propre fin. Pendant ce
temps, notre amie l’imagination rôdait dans les parages… Je
suis très surpris quand je vois plusieurs des nôtres penser le
contraire de ce que j’énonce : sur quel continent veulent-ils
vivre leurs lois alors que nous sommes chacun sur une île à
faire des signaux de détresse ? Voyez ces vagues qui nous
entourent, ou plutôt : qui t’entourent toi, et toi, et toi, et moi.
Ces vagues ressemblent à la matière du songe. Même bruit,
même toucher, même amertume. D’où la nécessité d’être vivant
pour écrire – sans rire de l’écriture des morts. Reprenons :
l’imagination est en nous cette chute pour laquelle nous écri-
vons. Et c’est là que je vous dis un grand secret : je parlais de
chuter en nous, et d’écrire cette chute, et de savoir à quel point
cette chute est le mouvement même de l’imagination. Et j’en-
tends encore en moi des êtres s’inquiéter : ils craignent de ne
pas revenir et cherchent à donner quelque preuve de leur sur-
vie par l’apparence si rassurante de toute extériorité. En fait, ils
ont peur en tombant en eux-mêmes de se faire mal. À cause
de la bête attraction terrestre dont la science nous rebat chaque
jour, ravie de nous asservir avec un savoir difficile à contester.
Pauvres frères en moi, pauvre et terrible affliction qui renifle
en moi, je vous dis ce grand secret : vous craignez le mouvement
interne de l’imagination, qui nous fait chuter en nous pour
pouvoir être dignes d’écrire cette chute sublime. Mais d’où
tenez-vous le fait que nous tombons de haut en bas, vers une
fin irrémédiable et d’autant plus désagréable que nous finissons
les os brisés en un dernier souffle sanglant ? Je souris (et ne me
lasse pas de votre innocence) : n’avez-vous pas compris que
nous tombons en nous-mêmes de bas en haut ? N’aviez-vous
pas imaginé que c’était pour cela que j’écris avec un tel plaisir ?
Il n’y a pas de terme à l’écriture tant que ce mouvement dure.


Mieux : il ne cesse jamais. Que de paysages, vous dis-je, que de
paysages !




La superstition est le propre des grands hommes. Je n’y


échappe pas. Un pas de telle manière, cette façon d’ordonner
mes gestes, cette pensée qui a sa place : tout se déroule selon
des rituels précis pour que le monde ne retire pas de ma vie
ses étranges bontés. Pourquoi tant d’efforts ? Oui, j’insiste :
efforts. Vivre ainsi demande une telle vigilance qu’il est des
parts de moi-même qui n’y ont pas survécu. Pourquoi tout cela ?
Eh bien pour la grâce de quelques lignes, pour l’inspiration
proprement dite, pour que cela tienne comme une main serrée
au cœur de la mort sans se dissoudre. Hélas le monde n’est pas
d’un seul tenant : parfois des miracles se perdent en route à cause
d’un relâchement, d’une inattention, d’une faute d’accord.
Qu’on ne me dise pas que le génie est chose acquise ! Qui-
conque y est parvenu sait la somme de travail que cela néces-
site, les sacrifices et les acquiescements à toutes ces tâches qui
nous dépassent. Si je vous dis que cette main détient en elle de
jeunes princes amoureux, vous aurez du mal à me croire. C’est
un refus de votre part d’autant plus dénué de sens que, ma foi,
si vous m’écoutez c’est bien parce que vous y croyez au génie.
Sinon chacun poursuit son travail jusqu’au dernier souffle et
on n’en parle plus. Mais non, vous êtes attentifs, ou essayez de
l’être. Vous vous dites : il ne nous raconte pas tout cela pour
qu’il n’y ait pas au moins, à un moment ou un autre, un éclat


de génie qui ne corresponde qu’à nous-mêmes. Oui, vous
aimez sûrement ce génie céleste qui rôde en vous, et s’appuie
sur les œuvres d’autrui pour espérer bondir. Moi non plus, je
ne diffère pas : j’ai le dos collé à ma bibliothèque. Et j’espère
en surgir. Donner un coup de reins pour aller d’étoile en
étoile. Je dois mal m’y prendre, alors en attendant j’accumule
les preuves de mon amour. Et je détiens dans cette main droite
des princes malheureux, impatients de circuler enfin dans des
châteaux dignes de ce nom. Quelles étranges circonstances les
retiennent-elles ainsi, sinon ce pouvoir qui traverse le monde,
et ne veut pas pour l’heure leur accorder quelque réconfort ?
Ils connaissent seulement les lignes que je trace, les voix que
j’entends, dont je peuple le papier en symboles incomplets. Ils
sont dans leur nuit, ces jeunes princes que le hasard condamne.
Autant dire qu’à la moindre délivrance, je réexamine de suite
la réalité qui vient de provoquer leur fin provisoire de détention.
Reprenons, me dis-je : comment cette pensée sublime m’est-elle
parvenue ? Était-ce d’ailleurs une pensée sublime ? Non, soyons
modestes, ce n’était qu’une image de plus, seulement je vois
qu’elle fonctionne : née du monde, le monde ne l’a pas encore
effacée. Et les jeunes princes gambadent en cette heure sous
mes yeux. C’est bon signe. Avant que le temps ne les ressaisisse
un à un, examinons la réalité qui les a libérés. J’étais assis. Étais-je
assis ? Que faisais-je ? À quoi pensais-je ? Une pensée, une asso-
ciation d’idées, ou même un bruit, m’ont-ils traversé à mon
insu ? J’étais là, assis au beau milieu du vide, et il s’est passé
quelque chose. Le grand texte du monde s’est déroulé sous
mes yeux et m’a retenu dans un de ses caractères. Ah me sou-
venir ! Une vraie douleur. Que de difficultés quand la vie vous
pousse en avant ! C’est pour cela que j’accorde à la réalité une
telle attention : mes plus belles trouvailles sont le fruit d’heureux


hasards. Les hasards, dans leurs interruptions, connaissent des
lois secrètes : ils n’achoppent pas avec le réel comme ça. J’ai dû
respirer d’une certaine manière, et l’image s’est cristallisée malgré
moi. Quelle chance ! Je fais bien d’être aussi précautionneux
avec mes gestes. Je ne dépense pas ces mouvements dans tous
les sens. Bien sûr il y a un diable en moi pour me faire remar-
quer mes contradictions : alors, hasard ou pas ? Eh bien oui et
non. Il faut penser le monde en termes de oui et de non et le
hasard pointe le bout de son nez. On l’attrape : il vous laisse
une image, une pensée, un récit – au mieux un livre. Puis il
repart. Alors je comptabilise mes heures, et la manière dont j’ai
bougé à l’intérieur d’elles. Ah j’ai bien fait de cuisiner ainsi, de
me lever comme cela, de me coucher en faisant trois petits
tours sur moi-même : la preuve, une heure après, je ne dormais
pas, et j’ai pu écrire quelque chose de tout à fait original. J’y
parlais de hasard, de la vie, et des circonstances. Un grand
moment. J’en découvris les traces au petit matin, revenant sur
les lieux de cet heureux forfait. Au beau milieu de la page, une
phrase parfaite, toute simple dans sa nudité. Quel abîme que
cette phrase née de ma main, venue de ma vie de mère impa-
tiente, appliquée à veiller la réalité pour ne pas trahir cette ins-
piration en elle. Heureux matin. Je regarde ma phrase en
prenant le thé avec de jeunes princes, tous très heureux de se
promener pendant quelques heures en dehors de ma main.




Ce que vous accomplissez chaque jour, et dans lequel vous


mettez le meilleur de votre lente mort : ne voyez-vous pas
qu’autrui, dès lors qu’il a un peu de pouvoir sur vous, tente
d’en ajourner la réalisation, prêt à vous laisser dans un abandon
dont vous ne vouliez guère – pire encore : dans une expecta-
tive qui n’est pas celle à laquelle vos ruminations prétendent ?
C’est pour cette raison (j’entends par là cette oppression que
votre prochain manifeste envers vous dès que vous lui exposez
vos désirs) que je veille, avec une patience que mes mains ne
démentent pas, à l’éducation de mes monstres. Je ne l’ignore
pas : la littérature, activité noble contre laquelle le monde est
en colère de nos jours, regorge de monstres les plus divers, à
commencer par le terme même de littérature qui suppose
l’écriture, qui elle-même flirte avec l’indicible, si ce n’est l’in-
nommable. Apposer des termes le long de sa propre folie,
n’est-ce pas vouloir caresser l’innommable ? Comme si ce
monde ici-bas nous proposait mieux ! Ce n’est pas moi qui en
naissant ai parlé de l’urgence et de la nécessité de résoudre des
équations. Si on veut que chaque corps connaisse son histoire
en une douloureuse cristallisation de problèmes épineux, c’est
qu’on s’est accordé à l’origine sur ce mal et que personne n’a
dénoncé la supercherie. Je me considère de ce fait comme un
élément moins troublant dans toutes ses hésitations et ses pré-


tentions que celui ou ceux que d’autres ont manipulés pour
nous, et dont ils nous imposent la pratique douteuse à travers
interrogations, devoirs et mille autres asservissements. Ces
petits monstres nés de ma main, qu’importe qu’ils aient peu-
plé la littérature auparavant et ne reviennent que pour danser
les rituels d’une débile tradition ! Je ne leur en veux pas d’être
eux-mêmes, de glisser de livre en livre pour ne pas perdre trace
de leur combat. D’ailleurs ma propre figure n’a rien de nou-
veau : je suis sûr qu’en m’adressant à votre assemblée l’un de
vous sourira de voir son visage ressembler au mien. On est si
peu soi-même qu’il ne faut pas s’en vouloir. Ce serait manquer
de personnalité d’imaginer que l’attribution d’un nom propre
nous distingue des organes ruminant en chacun. Un peu de
cire fut accolée différemment sur ce crâne : mettons-nous
d’accord là-dessus et passons à l’essentiel. « Et c’est quoi, l’es-
sentiel ? » soupire la jeune princesse vivant dans mon poumon
droit. Je la sens véhiculer mon souffle avec l’embarras
qu’éprouve toute personne noble devant de basses besognes.
Quel souffle lourd parfois, et quel mal à l’estomac quand ma
poitrine haletante ne parvient plus à ventiler ce corps ! J’ai fait
très tôt l’expérience de la vieillesse. Cela m’a rendu jaloux sou-
vent, indélicat bien des fois. Ah si on pouvait vivre à l’envers,
remonter le temps de ce corps, quel fœtus inspiré ne ferait-on
pas ! En attendant un tel renversement du sablier, je m’occupe
d’un autre outil : cette balance, qui pèse le vrai et ne peut tarir
ses mensonges. Je dépose les souffles des monstres en moi,
tailles variables et désirs multiples. Certains sont faits pour
grandir dans l’embarras, d’autres coupent la tête et discutent
ensuite. J’aime en eux cette capacité à grandir par le langage.
Ainsi, à peine nommés, poursuivent-ils des aventures qui ont
peu à voir avec la littérature, la croisant parfois pour un poème,


une idée ou même un bon mot. Longtemps après leur passage,
je les reconnais, m’étonne de voir revenir, sous d’autres visages,
les volutes de mon propre sang. Si j’avais su cela dès ma nais-
sance, j’eusse été plus calme – et sûrement moins inspiré.
Voyez la balance oscille, même en ne soupesant rien ! Elle a le
vide pour mesure. Elle ressemble à ma langue, elle est pareille
à mes yeux, elle est de la même matière que mon ventre (et
brille comme chacune de mes viscères). Voilà. Encore un pro-
dige ! Elle marche à présent, d’un pas sûr, souple et long – si
long que je ne me reconnais plus dans son ombre. Un monstre
encore, qui va s’éloigner de la littérature et vivre vraiment
d’inconnu. Je connais ce monstre : ma propre perte a éduqué
ses gestes sans soumission. Où l’ai-je déjà vu, dans quelle par-
tie de mon corps où je ne me sois pas rendu récemment ? Le
sexe ? Sûrement pas. J’ai affaire à lui à toute heure. Quoique…
que sais-je de lui ? N’est-il pas là, à pendre ainsi, pour un
numéro de magie que mes yeux ne parviennent pas à
recueillir ? Où cela vient-il d’un de mes seins ? Ou de cette
hanche qui vaut bien la cuisse d’un dieu mort ? Cela vient de
moi, je le crois sincèrement : je suis né pour ne pas mourir à
travers ces apparitions. Je suis très heureux de vous raconter
cela. Seulement, je vous le répète : je ne trouve pas trace de ce
précédent passage qui vient d’agiter sa métamorphose sous
mes yeux, et cela pour une bonne raison : autrui vous dépos-
sède de ce génie qui prend l’apparence du vulgaire pour n’être
pas reconnu. Je ramasse ma mémoire comme un caillou sur la
route : je la jette loin. Oui. Très loin. Ensuite j’égare mes pas
pour qu’un secret en moi – un secret pas plus - prononce son
origine en retrouvant l’endroit où ma mémoire fleurissait en
m’attendant.




Peut-être aujourd’hui vais-je faire mon entrée dans le monde.


Les fleurs, les vallées, les horizons : tout cela est bien mort. Il
serait convenable de ma part de ne pas en rajouter par mon
absence. J’ai de belles choses à dire, des gestes à accomplir en
nombre. Après tout, il faut observer bien des désolations pour
se sentir impliqué et avoir envie à son tour d’y mettre bon
ordre. Je vais soigner mon style : on ne me reprochera plus
mon bégaiement. Je crois sincèrement que j’ai bégayé à une
certaine période parce que je croyais que c’était une chose ver-
tueuse. Avec une langue encombrée, un peu fourchue finale-
ment, je me suis dit que les mots allaient s’empaler dessus.
Hélas, j’ai trop lu par la suite et me suis aperçu que ce monde
ne cherchait pas tout le temps à croiser ses humeurs avec les
idéaux humains. Nous créons les rideaux qui nous empêchent
de voir l’existence avec les tissus dont nous fûmes langés nouveau-
nés. Ils ont la même odeur, la même opacité. Somme toute, ce
miroir qui vacille et ne renvoie aucune image, c’est encore eux.
Dès lors le beau rêve d’avoir une griffe au bout de ce bras et
de lacérer même l’invisible est inévitable. Cela, et la multipli-
cation des théories. J’ai du mal à digérer ce héros avalé pendant
mon enfance. Je ne sais dans quel livre cousu d’or il reposait
mais je l’ai un jour dévoré, je peux même dire : jadis. Depuis
je sens que toutes ces ruminations ne sont que la digestion


lente et tardive de cet homme singulier. Tout homme a un
héros mort dans la gorge. C’est pour cela que l’on aime tant la
solitude et éprouve régulièrement le besoin de dormir loin de
tous. Certains d’entre nous ne meurent-ils pas à l’instant même
où ils se souviennent du nom de cet homme absolu ? Mais que
dire des tout petits ? Je ne me soucie pas des illettrés : il suffit
de regarder le foisonnement des rues et des êtres comme un
livre d’images pour y reconnaître son héros. Et puis d’ailleurs :
déchiffrer et oublier le nom du héros que l’on digère sont
même chose. On lit pour oublier, c’est tout. Quoique, préci-
sons : on lit pour oublier un nom précis. Toutes nos lectures
tournoient autour de ce héros avalé cru. D’où les plaintes, les
ombres – l’écriture pour quelques-uns. Les tout petits : com-
ment expliquer leur mort, quand parfois, d’un coup, ils arrê-
tent d’amuser tout le monde et expirent un dernier souffle ?
Ont-ils – en dehors du langage – prononcé le nom d’un héros
oublié avant même de l’avoir connu, mieux encore : déchiffré ?
Nous avons beaucoup à apprendre de leur silence. Je suis,
comme vous tous, un de leurs descendants. Je descends de ma
petite enfance, ne me souviens plus d’un nom et écris, écris,
sans perdre le désir de prononcer par-dessus l’écriture le
monde à voix haute. Tant de choses, n’est-ce pas, lorsqu’il
s’agit de se dire, comme aujourd’hui – à midi passé – que je
me vois bien faire mon entrée dans le monde. J’aimerais qu’on
m’annonce, qu’on annonce l’annonce de mon entrée. Je crois
vraiment que nous mourons tous de n’être pas assez solennels.
L’idée de la gloire échappe à l’homme : il croit au déclin des
générations et des dynasties, entre le dieu et son retour il choi-
sit l’absence, détache ses mains fertiles pour des travaux dou-
teux. Il ne chevauche rien, ne combat ni l’ange ni la bête,
n’exhale aucun triomphe. Il finirait presque par marcher sur ses


grandes mains inutiles. Je l’entends gémir à côté de moi, der-
rière ces rideaux faits avec les linges du passé. Ma propre
enfance me sépare de cet être affable, qui ne songe pas, lui, une
seule seconde, à faire son entrée dans le monde. Timide, hon-
teux, boursouflé d’oubli, il avance sa carcasse parmi des pay-
sages d’affliction et de regret. Il sait le prestige qui fut le sien,
quand la nuit couronnait ses outrages. Rien n’y fait : il est là,
ce pauvre frère, derrière le rideau de mon enfance tendu
comme un miroir, à soupirer, ne prétendre à rien, garder les
yeux clos pour aucun recueillement. Pour aller dans le monde,
il faut déchirer de ses mains ce miroir. Ce n’est pas le plus dur.
Ensuite, il y a lui, à affronter du regard. Il faudra bien qu’il
finisse par les ouvrir, ces grands yeux vides de larmes. Qu’au-
rais-je à lui dire alors ? Qui de nous deux reconnaîtra l’autre ?
Qui de nous deux est le héros de l’autre ?




J’admire les récits qui commencent par « sous une voûte étoi-
lée ». De tels espaces où une lumière (céleste) parvient à con-
traindre quelque peu l’obscurité sont rares : l’accroissement de
nos villes en favorise moins l’apparition. Pourtant, certains
auteurs continuent à croire en de telles splendeurs au début de
leurs histoires. Certes, beaucoup d’entre eux situent ce paysage
dans le passé : le passé est fécond en beauté, voire en imprévus.
C’est d’ailleurs le lieu qui recèle le plus d’instants magiques, de
cités englouties et d’individus improbables. Le présent est trop
aigre pour ne pas atteindre de semblables phénomènes de sa
corrosion. Mais le passé, ah le passé : jadis, hier, il était une
fois… Du passé nous avons la bouche pleine, voilà tout. Et puis
demain, à quoi bon, quand le présent s’étire sans cesse comme
un vieux monstre fatigué. Donc, j’admire les hommes qui,
comme moi, prennent leur pinceau et se mettent à dessiner
l’improbable. Par exemple : « Nous nous tenions sous une
voûte étoilée quand il vint à l’un de nous l’envie de mourir. »
Voilà un début prometteur, où le beau n’empêche pas l’immi-
nence d’un drame. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une voûte étoilée
sinon une façade, le masque d’une tragédie ? Peut-on décem-
ment considérer ces petites étincelles toutes en retenue dans le
ciel sans deviner proches un égorgement ou un viol ? Cepen-
dant, recommençons. Avec de telles considérations, on peut


passer de l’admiration à la crainte, finir étouffé par une voûte
étoilée qui ne vous voulait que du bien. Ces termes désignés
comme fabuleux à l’orée d’un récit, ne les ai-je pas utilisés dans
l’espoir de guérir de mes doutes par leur simple présence ?
Contempler, nous ne demandons rien d’autre. Ensuite, une
histoire, horreur ou merveille, peut bien nous saisir : nous
avons commencé par l’essentiel, nous nous y tiendrons. Après
la première phrase, nous poursuivons notre lecture, ignorant,
ou le sachant trop bien, que notre esprit a pris une direction
contraire au génie du narrateur. Alors que celui-ci déploie des
trésors d’invention pour faire tenir sa voûte étoilée correcte-
ment, nous devinons que nous nous sommes engagés dans une
voie qui n’a rien à faire avec toutes les pages du volume. C’est
de là que vient le mensonge de la littérature : il ne se situe non
pas dans le temps savant des interprétations d’après lecture,
mais pendant la lecture elle-même : nous nous égarons volon-
tairement pour cacher à notre retour un lieu autre que celui
dépeint par l’auteur. La chose a commencé dans les livres
saints : rien ne l’a arrêté depuis. Réalisons cela ensemble : des
générations de lecteurs, des civilisations entières de mots
déchiffrés pour seulement cacher un petit secret. Qu’importe
que nos personnages vivent le feu de la passion ou meurent de
l’épreuve des balles dans le récit : avec cette merveilleuse voûte
étoilée, nous sommes allés directement au lieu qui nous inté-
ressait. Pareil pour la poésie, les essais, les traités d’histoire ou
les volumes de physique (quoique très peu parlent dès leur
première phrase de voûte étoilée : là n’est pas l’essentiel de ce
propos qui vient d’ailleurs d’entrer entre parenthèses, divagation
supplémentaire que j’apprécie pour sa taille fine et ses petits
yeux rieurs de vierge à laquelle on ne la fait pas). Alors où est
la vérité ? Le ciel au-dessus de notre berceau avait-il des allures


de voûte étoilée ? Ce serait s’en remettre aux charmes d’un
passé révolu, débordant d’une nostalgie dont même les temps
antiques ne veulent pas. Nous ne savons aujourd’hui que fixer
des plafonds de plâtre et inventer quelques dérivatifs à l’ennui.
Cet après-midi, alors que je passais en revue des légions
d’arbres sur mon cheval, l’idée m’est venue que nous avions
simplement besoin de voûte étoilée pour renaître. J’en ai parlé
à Léopold, le jeune prince que j’aime bien et qui détient une
collection d’hippocampes de première main. « Ah toi aussi, tu
t’es laissé prendre au piège des voûtes », m’a-t-il confié. « Étoi-
lées, les voûtes », lui ai-je précisé. Je voulais en savoir plus : il
faut interroger la royauté d’autrui quand on est à court de
compréhension. Léopold comme jeune prince est bien placé.
« Tu digresses », a-t-il poursuivi, « tu as du mal à t’en remettre
à toi-même, alors tu me convoques. Normal, quoique facile.
Regarde ces deux hippocampes entremêlés, penses-tu qu’une
voûte étoilée exerce autant de fascination ? » Le problème avec
les personnes de sang bleu, c’est qu’elles troquent aisément une
beauté contre une autre. Elles savent que nous les jalousons de
s’être exceptées de par leur rang de notre pauvreté. Le spectacle
de deux hippocampes entremêlés ne commence que rarement
de grands livres. Ce qui marginalise une scène qui nous retien-
drait ailleurs par sa force si nous pouvions l’observer plus sou-
vent et la placer au début d’un récit, fût-il de courte durée.
Hélas, les hippocampes, aussi resplendissants soient-ils, ne peu-
plent pas le ciel. Et l’accroissement de nos villes leur offre peu
de chance de se placer aux côtés des étoiles. Il fallait prendre
rendez-vous plus tôt, frères hippocampes aux courbes lumi-
neuses moquées par ces petites étoiles pointues qui n’enfantent
que la nuit. Ah désolé je n’arrive pas, Léopold, à me réjouir
d’avoir perdu tout lien avec le passé. Toi, un claquement de


doigts et te voilà revenu à hier, jouant avec tes ancêtres, si ce
n’est quelques dieux. Un pauvre comme moi n’a que le jon-
glage pour être moins factice. Ça, et, de temps en temps, accro-
cher mon pied à une corde, garder la tête en bas, histoire de
percevoir ma mort d’un nouveau point de vue, contrebalançant
l’équilibre dangereux dans lequel j’avais engagé mes pas. Cela
m’épuise d’avoir la tête ainsi au plus près du sol. Au moins
puis-je observer autre chose que cette nuit désertée d’étoiles
qui règne ce soir sur la ville.




Je ne perdrai pas mon honneur comme vous autres. Sans


colère, j’adresse cette pensée au monde, dès lors que le jour
pointe à travers moi, que mon squelette s’aperçoit qu’il est
encore encombré d’une chair, et que, somme toute, je continue
à vivre. Je me retrouve avec bien des meurtres sous les talons
dès que je commence à m’éveiller loin de ces nuées qui furent
mes rêves. Le grandiose de ce sommeil a peu à voir avec l’af-
frontement d’une réalité où je ressens entre faim et soif l’éton-
nante nécessité de conserver par devers moi les mérites d’un
rang que ce monde désorienté va s’évertuer à défaire. Je ne
renonce pas. À force de mordre la poussière, on apprend à la
goûter. Il y a des matières moins savoureuses auxquelles je
mêle ma langue journellement. Qu’importe. Ce qui compte
est d’être digne des jours lointains où je me tenais debout à
l’ombre de mon palais, contemplais venues de tous les hori-
zons des nations déposer leur or, et leur salut, à mes pieds. « Ne
sois pas amer », dit la petite voix en moi (la même qui est der-
rière votre épaule). Et elle poursuit (jamais aucun livre n’est
parvenu à la faire taire) : « Soit, tu es d’une haute famille et ce
monde sans forme veut t’enlever tous ces bienfaits qui n’ont
rien à voir avec les valeurs en cours. Soit. C’est là figure-toi,
aussi navrant que cela puisse te paraître, l’histoire de chacun.
Crois-tu que celui qui s’en va affolé réaliser quelques affaires,


vendre la moitié d’une chose pour acquérir le quart d’une
autre, ne crois-tu pas que celui-ci ou celui-là est pareil à ce
noble visage indigné qui rédige chaque jour son propre par-
don en s’inventant un honneur perdu depuis longtemps ? »
Adorable petite voix qui fait des phrases, je te tiens entre le
pouce et l’index, et t’avale crue à défaut de te taire. Soit. Si tout
un chacun est pareil à moi au lever du soleil, s’offusquant de se
prêter à un jeu par pure faiblesse, où sont les traces de sa sou-
mission ? Est-ce dans le commerce auquel il s’abandonne ou
dans ces paroles que je prononce à voix haute dans le silence
des chambres, même si ce silence a le visage d’une assemblée ?
Où sont nos traces, nos traces par excellence ? Est-ce toujours
ainsi : nous ne sommes qu’un visage réfracté de corps en corps,
à la recherche d’une mémoire. Parmi ces renoncements et ces
simulacres, certains ont-ils gardé le grand secret qui corrompt
tout, qui rit des sciences et des calculs, le secret que même les
mots ordonnés en littérature ne parviennent pas à taire ? Les
mots changés en œuvre sont une chose bien embarrassante. La
preuve : nous en faisons commerce, ne sachant plus distinguer
l’honneur auquel ils prétendent et l’honneur qu’ils ont perdu
à force de rire des jeux en cours, de toutes ces affaires qui,
paraît-il, ne les concernent pas. Donc, petite voix acerbe, je ne
te tairai pas autrement qu’en t’avalant, et ce pour que tu renaisses
comme toute promesse qui se respecte, et (autre chose) je ne
cesserai de me réveiller pour qu’un frisson doublé d’une
adresse au monde prononce en moi – pour ces autres qui ne
forment peut-être qu’un seul être – cette phrase : « On ne me
fera pas perdre l’honneur très ancien qui vit en ce corps. » J’en
ai hérité malgré tous les pouvoirs que vous voulez faire vôtres :
ils sont les avatars d’un monde où j’ai régné sans avoir le souci
de vous faire taire. Venez vers moi, vous qui souhaitez ne pas


disparaître dans la chair d’autrui. Nous pouvons nous ressem-
bler, seulement j’ai encore mieux à vous proposer que ce
soupçon d’honneur que vous avez réduit en esclavage. Appro-
chez, entendez une vérité qui n’a rien à voir avec votre raison :
l’or que vous avez déposé à mes pieds n’est rien devant la
splendeur de ce qui fut jadis entreposé dans bien des palais par
toutes ces nations qui croyaient à un commerce au-delà d’eux-
mêmes, qui croyaient en un or qui ne se monnaie pas. Oui, je
continue à vivre pour cet or déposé aux pieds d’un être dans
lequel j’aimerais reconnaître mon visage. S’il doit être différent
de tous ces traits qui composent ma face présente, je ne m’en
plains pas. Ce qui compte c’est qu’il puisse chaque jour pro-
noncer les mots de son désir, qu’il puisse, coléreux, joyeux, ou
étrangement tranquille, dire que son honneur n’est pas perdu,
qu’il le remet en jeu, que ses jambes sont bien plantés dans le
sol, qu’il continue à vivre au-delà de lui-même, et voit dans
chacune de ses paroles un temple où le vent murmure encore.
Le bel élan ! Depuis longtemps, en pensant élever des édifices
à la blancheur, nous avons tout sali par le noir de l’écriture. La
mémoire de l’or est un hoquet dans nos phrases. C’est un
caillou d’une étrange pureté qui enraye le rythme d’une prose
trop volontaire. Il en corrompt si bien le cours que le flot
entêté de nos paroles débouche soudain sur le vide étincelant
du jour.




J’ai dû adopter une famille qui n’était pas la mienne, pleurer


avec elle des disgrâces que le monde marquait sur son corps
abruti. J’ai travaillé longtemps pour cette famille comme on
creuse une matière pour de l’or, n’importe quoi dans l’espoir
de moins souffrir. Oh bien sûr je conçois cette peine comme
très commune et la répétition des drames comme un point
également commun à l’humanité. Oui : commune commu-
nauté, tout cela est très commun. Je m’applique à recueillir des
éléments très simples de la réalité mais je sens que pointent de-ci
de-là des choses singulières qui donnent des allures de mino-
taure au petit chien dans la cour, des gestes de reine à la
vieillarde au fond du jardin, et d’autres choses dont je ne suis
pas encore parvenu à noter le passage. Je crois beaucoup à la
fièvre qui me saisit quand je vois mes petites mains gourdes
prendre ce cahier et faire comme si elles parlaient à voix haute.
L’idée que mes mains parlent à voix haute n’est pas si origi-
nale : mais que dire du timbre même de leur voix ? N’est-il pas
singulier ? Ne révèle-t-il pas ce que nul ici n’a envie de chanter ?
Oh bien sûr je conçois que le chant est une peine commune,
qu’il est plus intéressant de faire des phrases et de les murmurer
derrière le monde plutôt que d’élever des sons vers l’oubli.
Soit : ennuyez-vous lors de votre vivant, moi j’ai une famille à
nourrir, toute une famille qui n’a pas eu le temps d’apprendre


à vivre par elle seule. Elle gémit. Elle peine. Oui : concevez
cette peine, peine à se rassembler, à se dire : « je suis douée pour
cela, telle ou telle chose, ne serait-ce que cette légère espé-
rance. » Je fouille de mon museau dans ces petits papiers et
brûle le moindre qui ressemble à une sentinelle. Il y a des
hommes en faction devant ma peur, ils savent ce qu’il y a à
saisir dans ma maison, oh pas les meubles : seulement cette
famille qui demande poliment à changer son ignorance en
savoir. Quelle connaissance pourrait-elle acquérir qui ne res-
semble pas à ces travaux abrutissants où la vie est reléguée loin
de nous ? Il y a de l’espérance dans ma prose, de l’amour dans
cette famille venue de nulle part. Écrire et prononcer à voix
haute cette écriture : je sais que cela nous arrange avec le monde,
nous aide à mieux sentir le fer qui nous pénètre. J’exagère. J’ai-
merais être comme cet arbre dehors qui élève ses branches vers
le jour sans dévoiler le secret qu’il partage avec la terre. Peut-on
être ainsi : vivre doublement et ne pas s’y soumettre ?




Nombre d’écrivains sont plus savants que moi. Surtout ceux


qui écrivent très simplement et dont on dit : « Quel charme ! »
Écrire toutes ces choses, peut-être très innocemment, et avoir
tout ce lectorat qui s’écrie, très paisiblement : « Quel charme ! »
Et, de plus, cela avec un beau point d’exclamation ! Quelle
chance ! Ah j’aimerais être ainsi, ne pas m’égarer dans mes
douleurs, dominer ces mots qui me transpercent, que chacun
puisse parler avec le charme de ma prose – et en soit repu ! Le
pire, c’est que je perçois le charme du monde et ne peux
l’écrire. Je vois des choses charmantes, je vis des jours char-
mants, j’ai des relations charmantes et pourtant l’écriture me
refuse un tel retour : un lectorat tout heureux de s’exclamer :
« Quel charme ! » Ma vie est ponctuée de points d’exclamation,
moi-même je m’exclame régulièrement devant les miracles du
monde, et pourtant, au moment d’écrire, mes doigts me
piquent et je couds de travers ! Ah vivre le charme et l’écrire !
En pensant à cela, je pense aux œuvres passées, et m’attriste un
peu en pensant à tous ces gens riches qui finalement ne nous
ont pas légué grand-chose. C’est vrai, nous devons avec notre
pauvreté faire preuve de ressources insoupçonnables ! Je ne vais
pas apprendre le clavecin pour donner du charme à ma prose,
tout de même ! Je suis né pauvre, j’ai des monstres plein les
doigts, parfois un peu trop d’amour sur les lèvres pour parler.


Je tends une main : des déchirements s’opèrent, on parle à mon
insu dans ma propre parole ! Pas de rage, pas de mécontente-
ment : quelques secondes après avoir cessé d’écrire, j’entends
une musique charmante, j’embrasse ma femme charmante,
même loin de moi le ciel brille avec charme, les étoiles brillent
avec autant de charme, puis je fais des rêves charmants. Il y a
une grande désolation dans l’écriture. Et beaucoup trop de
beauté au dehors. Je me dis parfois : la beauté du monde lit en
ce moment ces phrases, elle ne s’y reconnaît qu’à moitié, sur-
tout ne sait pas trop comment avancer là-dedans. Des gens
savants, plus savants que charmants, me diront que je suis
démuni d’un tel charme tout au fond de moi, qu’il est inutile
de chercher du charme quand celui-ci est en nous et ne s’écrit
qu’à notre insu. Tous ces petits baisers que me donne le jour
ne vont tout de même pas s’évanouir en vain ! Le jour m’aime
bien même si, je le sais, il sourit à toutes ces prétentions. Il me
donne des heures profondes, des heures excellentes, comme si
j’étais fait pour les savourer. Certaines de ces heures charme-
raient tout démon prédisposé à la querelle. Hélas, je ne suis pas
né pour faire de mon écriture un collier de charme. C’est
ainsi, et je n’ai pas beaucoup d’affection pour tous ces gens
riches – entre clavecin et billets d’amour – qui ne nous ont pas
laissé grand-chose. Je ne les jalouse pas. Seulement à quoi bon
parler du bonheur pour finalement ne pas en donner
l’adresse ?




On me dit actuellement des choses importantes. Il semblerait


que je puis donner beaucoup à la Littérature et qu’il serait bien
de ne pas manquer un tel rendez-vous. Hélas, comment s’in-
téresser à la Littérature quand la vie me rattrape si bien ? On
me complimente : je vois bien que l’on craint que je m’égare.
Soyez poète, semblent-ils dire, alors que j’ai tant à faire avec les
petits objets de ma pensée. J’aimerais trouver une phrase qui
raconte le monde sans le résumer. Je n’aime pas les sentences,
mais je sais qu’en moi un être charmant compose des pensées
pour être heureux dans ce bas monde. N’est-ce pas louable ?
Ne serait-ce parce qu’aujourd’hui on se méfie terriblement du
bonheur. N’est-il pas juste d’aller vers ce qui n’est pas recom-
mandable ? Surtout pas de traité ! Juste des cabrioles. Jusqu’à
présent on n’a pas assez espéré de la Littérature qu’elle fasse des
cabrioles. Des livres de cabrioles : n’est-ce pas ce dont nous
avons le plus besoin ? Il faut que nous fassions quelque chose
qui ne soit pas un objectif mais soit là, derrière la Vérité, sans
être pour autant derrière les apparences. Tout le monde rêve
ici de faire de la Littérature sans faire de livres. Mais qui pense
à penser la Littérature en faisant des cabrioles ? Oh juste le
temps de penser à cela et déjà je dévale la pente du bon sens.
Je ne suis pas doué pour donner des formes définitives à mes
passions. Il me faut de l’inédit, de l’inouï, et surtout un grand


rire monstrueux ! Alors on me découpe, on vient vers moi, on
chuchote : il faut préciser. Préciser quoi ? Préciser une
cabriole ? À peine ai-je effleuré ma pensée que je veux la
contredire. Alors la Littérature, vous pensez ! Si une chose me
retient, qui ait quelque parenté avec un devoir, ce sont tous ces
monstres dont je fais l’éducation. Cela et de nobles person-
nages qui espèrent beaucoup de ma personne – ne seraient-ce
que méditations & autres brièvetés. Je pense aux princes qui
vivent en moi comme des mots, aux astres qui m’entraînent
dans leur grand mouvement de sphères et veulent que cette
pensée pauvre mienne ait leur rondeur et leur murmure. Voilà
qu’ils roulent en moi pour rien d’autre que des vérités sans len-
demain. Oh leur tournoiement céleste ! Oh mon corps
enroulé au jour ! Oh la cabriole !
Du même auteur

FICTIONS

Trophées, Farrago/Verdier, .


Meurtrières, Atelier la Feugraie, .

ESSAIS

Lokenath Bhattacharya, l’autre rive, Jean-Michel Place/Poésie, .


Les Amis secrets, José Corti, .
Jean-Gilles Badaire, dans cette rigueur en désordre, Le Temps qu’il
fait, .

POÉSIE

Poèmes de la Chartreuse, Obsidiane, .


Sanctuaires, Cheyne, .
L’Incandescence, La Passe du vent, .
Le Jardin des morts, La Part des anges, .
La Langue volée au serpent, Le Bois d’Orion, .
Cheval blanc, Virgile, .
Les Naissances, Le Bois d’Orion, .
Achevé d’imprimer sur les presses
de l’imprimerie Snel Grafics (Vottem)
en avril 2009 pour le compte
des éditions de La Lettre volée.
« Surtout pas de traité ! Juste des cabrioles. Jusqu’à présent on n’a pas
assez espéré de la Littérature qu’elle fasse des cabrioles. Des livres de
cabrioles : n’est-ce pas ce dont nous avons le plus besoin ? Il faut que nous
fassions quelque chose qui ne soit pas un objectif mais soit là, derrière la
Vérité, sans être pour autant derrière les apparences. Tout le monde rêve
ici de faire de la Littérature sans faire de livres. Mais qui pense à penser
la Littérature en faisant des cabrioles ? »

De l’apparition d’un jeune prince autrichien en exil à la révélation de


« vertes vallées » à l’aube de tout texte, les vingt-trois monologues, aux
accents scéniques, de L’Éducation des monstres s’inscrivent comme une
suite de « proses fantasmatiques » où l’on invente un monde, le détruit
pour le pur bonheur d’une théorie dont l’acceptation est avant tout un
consentement demandé au lecteur. L’ouvrage, tel un théâtre de marionnettes,
marque une nouvelle étape dans une œuvre singulière commencée avec la
poésie, poursuivie par des fictions, des essais et un travail photographique.

M a r c B l a n c h e t , né en , vit à Tours. Il a publié plusieurs livres de poésie


dont récemment Les Naissances (Le Bois d’Orion, prix Yvan Goll ), des fictions,
Trophées (Farrago, ), et des essais dont l’un sur la littérature, la musique et
la peinture : Les Amis secrets (José Corti, ). Son travail littéraire et photo-
graphique l’a mené dans différents pays, avec des expositions de ses images en
France et à l’étranger. Il mène depuis plusieurs années une activité de critique,
organise et anime des rencontres littéraires.

ISBN 978-2-87317-344-9

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