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C O L L E C T I O N

E S S A I S

L A

L E T T R E

V O L É E

JEAN-MICHEL REYNARD

UNE PAROLE ENSAUVAGÉE

C O L L E C T I O N E S S A I S

C O L L E C T I O N

E S S A I S

L A

L E T T R E

V O L É E

Cet ouvrage a été publié avec l’aide de la Communauté française de Belgique et avec

Cet ouvrage a été publié avec l’aide de la Communauté française de Belgique et avec le concours du Centre national du Livre, Paris.

© 2009 La Lettre volée http://www.lettrevolee.com

Conception graphique : Casier/Fieuws Illustration de couverture : Gilles du Bouchet

Dépôt légal : Bibliothèque royale de Belgique

JEAN-MICHEL REYNARD

UNE PAROLE ENSAUVAGÉE

GILLES DU BOUCHET, Portrait de Jean-Michel Reynard, mine de plomb, 1985. © photo : Laurent

GILLES DU BOUCHET, Portrait de Jean-Michel Reynard, mine de plomb, 1985. © photo : Laurent Lecat.

Pour ne point haïr les hommes, puisqu’on ne peut les aimer. EMMANUEL KANT, Critique de la faculté de juger

Pierre-Yves Soucy

Déroute intérieure, désastre au-dehors, disponibilité équivoque de la langue, c’est bien entre ces trois éléments que ça se joue. JEAN-MICHEL REYNARD,lettreàAndréduBouchet, 24 octobre 1985

PRÉSENTATION :

LE RÉEL, LA LANGUE, LA SÉPARATION

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Se porter à la rencontre d’une œuvre dont l’attention ne néglige aucune séquence du réel, le foisonnement de celui-ci, ses tumultes, même les plus triviaux,pourl’appréhenderdanslasingularitédesaprésence.D’uneœuvre quirevendiqueenquelquesortesonpropreengloutissementdansdestemps confondus,véritableécheveauinextricable,oùtoutcequeportelamémoire vient s’échouer sur les rives d’une conscience au présent, où tout est à présent 1 , et où tout s’échappe et s’efface, irrémédiablement. D’une œuvre qui force la plongée dans des eaux délibérément troublées, au risque de s’y perdre ou de sombrer dans le tout du monde, n’omettant rien de ce qui nous en écarte, comme de ce qui entretient la précipitation, pour se fixerd’unemanièreexceptionnelleenuncentreinsituable,toujoursdéplacé, du langage, de la langue. Aller à la rencontre d’une œuvre pour reconnaître ses subversions erra- tiques, sesdéplacementsimprévisibles,aussibien des motifsque des visées de la langue dont l’intention de l’auteur persiste à compromettre celles qui courent, fissurées, entre toutes les bouches. Non pas une forme de la langue,desasyntaxe,recherchéepourelle-même.Maisdesformesrompues pour tenter de s’approcher du réel, de sa vérité, le plus souvent pour en

1. Voir l’étude de CLAUDE ROMANO, Le Chant de la vie. Phénoménologie de Faulkner, Paris, Gallimard, «Essais», 2005, p. 115-155.

extraire ce qui échappe, encore, et pour désigner ce qui manque, toujours, afin de pénétrer cette matière discontinue du monde, ne laissant aucun répit aux murs de la réalité, eux-mêmes démultipliés par les murs des mots. Tout laisse pressentir, depuis les tout premiers livres édités jusqu’aux publications posthumes, sans écarter les textes laissés en chantier, que l’œuvre de Jean-Michel Reynard s’est acharnée à transgresser la langue avec une liberté et une sensibilité farouches, selon une intention non dissimulée de lui refuser toute séduction, de récuser tout appel à un public par quelque jeu appliqué des complaisances. Une sensibilité extrême à la pensée ainsi qu’à la parole, au temps et à l’espace de la pensée et de la parole, de même qu’aux déchets produits par celles-ci, tous ces débris du dire, ces encombres de mots, ces conjectures désuètes qui à chaque

10 instant leur retirent puis dévorent la violence de leur possible intensité. Une avancée de la parole qui ne cherche pas à brouiller les codes de la langue pour, à la limite, en signaler le fonctionnement. Encore moins pour tenir le texte sous ses diverses formes comme s’il s’agissait d’un espace clos, un médium enroulé sur lui-même et ne parlant que de lui-même. Plutôt, elle s’attache à rompre les procédures et les usages courants et suspects de la langue. Avec cette intention, encore une fois, de s’enfoncer dans le réel pour mieux le voir et le montrer, s’efforçant de déstabiliser les perceptions les plus immédiates, de disloquer les repères les mieux établis du savoir, dessinant les formes propres de ce qui est perçu, sans technique préméditée apparente, bien que divulguant les dispo- sitions particulières de celui qui perçoit. Si les formes transgressives, cumulées et croisées, ici, déconcertent tout en ne cessant de se renou- veler, c’est qu’elles répondent à des nécessités qui jaillissent des nœuds des sensations et des perceptions, et de la mémoire projetant en avant d’elle ses propres tensions actualisées dans l’instant de celles-ci. Si cette œuvre se livre à une tentative d’occultation, parfois même de brouillage de toutes les pistes, les disposant en labyrinthe, c’est qu’elle ne cherche jamais à revenir sur ses pas pour se reconnaître. La remontée de la langue ne figure en rien un retour sur des terres éprouvées, mais une manière de s’enfoncer en celle-ci à chaque instant de sa saisie. Et si cette langue est d’abord disloquée, la régression apparente, le retour- nement sur elle-même, demandent, réclament même, une avancée gagnée

sur l’avancée précédente. Elle n’appelle jamais un illusoire retour vers quelque commencement de la parole, de la langue, mais pointe à chaque tournant en direction de son dépassement afin de prendre la mesure d’une possible réouverture sur ce qui est, au risque de se perdre à l’horizon d’une expansion illimitée des significations arrachées aux rapports à la vie et au monde qui la sous-tendent. Cette œuvre à peine fréquentable par les difficultés et les pièges qu’elle tend à son lecteur, engage le plus sensible du sujet dans la langue, dans la parole et le monde, simultanément. Elle met au défi l’expérience poétique pour garantir à la poésie sa visée fondamentale, celle d’un déplacement inlassable de la parole, dans tous les sens du terme, non pour nous écarter du monde, mais pour écarter ce qui nous en écarte. Bien que jamais, toutefois, sous la forme d’une recherche spontanée de l’insolite en présu- mant y discerner des révélations secrètes, mais selon des ruptures répé- tées avec les familiarités désœuvrantes de la langue, réel refus de consentir, dansl’œuvre,audébridédesonutilisationimpensée.Danssesrefusmêmes, il s’agit moins d’une rupture que d’une lutte avec et contre la langue, selon une perspective de réappropriation qui ne soit pas celle d’une mise en commun, ni de celles qui se perdent, telle une ligne de fuite égarée dans le magma des mots prononcés qui se consument dans l’instant. L’impression produite est celle d’une plongée conduisant au-dehors, insinuant une distance considérable et, dans son mouvement quasi aveugle, l’espace d’une proximité qui se découvre et cherche à retenir. Un appel à voir depuis le haut de la mer, c’est-à-dire, dans la langue de l’auteur de L’Eau des fleurs 1 , depuis ce qui englobe et décide, depuis ce qui anime l’effervescence de toutes les composantes parcourues jusqu’à l’infime, celle d’un monde minuscule. Et non moins son contraire, pour ne faire qu’un de ce qui est : des espaces infinis et opaques en lesquels, d’y porter l’attention requise, nous chutons sous l’effet d’un vertige pour y être absorbé, conscient même d’y avoir toujours été et d’en faire à chaque instant cette expérience qui ne parvient pas à se dissimuler. Cette mer de la sensation englobante, non spécifiée et pourtant immédiatement présente, non objec- tivée, et encore moins conceptualisée, mais non moins active.

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1. JEAN-MICHEL REYNARD, L’Eau des fleurs. Romance, Paris, Lignes, 2005.

Pour y être comme tout ce qui est, comme tout ce qui est dans ou depuis l’intérieur de la matière, ici, bien plus, ou bien moins, qu’entamé. Une absorption dans la matérialité de ce monde-là, jusqu’à l’indiffé- renciation de chacun de ses éléments, de chacune de ses composantes et particules, y joignant celles, fulgurantes, des sensations, des impres- sions, des perceptions et de l’expression, tout ce qui se recouvre de signi- fications culturelles, jusqu’à la saisie de la totalité depuis l’infime, le presque rien, qui l’ouvre. Une emprise du réel, de ses discordances et de ses altercations, où se joue inexorablement l’essentiel : tout ce qui engage l’expérience de la parole, de ce qui procède de l’écriture poétique, leurs liens indissociables au monde, d’où elle surgit : «La vie est maté- riée. la loi est matériée. la haine, l’amour sont matériés. le désir est matérié.

12 le bien, la souffrance, le bonheur sont matériés. le piment est matérié. la langue est matérié. je suis matérié. la matière est matériée. je suis comme ceux-là dans la matière. je suis indifférent 1 .» La langue s’invite, sous ce rapport, au risque des configurations stylistiques totalement inédites, quelque chose de singulièrement étrange, d’inusité, d’inconnu, afin de laisser voir, afin de tenter de cerner l’événement dans l’avènement du réel. Afin de montrer tout ce dépouillement dans la remontée de la trame du sensible conduisant à sa nudité, à son effacement, jusqu’au silence, d’où il provient. De cette poursuite, il en va sans aucun doute de la vérité de l’œuvre. Plus qu’une rupture dans l’ordonnance de la matière à la dérive des fugitives et infinies figures sous lesquelles s’offre l’expé- rience du monde à travers la part, même réduite, de vigilance du langage, il s’agit de dresser une autre manière de se poser dans le monde. C’est ainsi que Jean-Michel Reynard n’hésite pas, bien au contraire, à compro- mettre, sinon à exclure à jamais, toute réduction de l’écriture aux règles internes de l’exercice de ladite langue. Tenue ouverte, cette invite à prendre prise sur le réel – prise excé- dant toute entreprise littéraire ou interprétative, la langue à l’affût et sous le choc de ce qu’elle saisit, disjointe, sur ce qui est, là –, cette invite présente en cet aveu plus que tout autre : « J’aurais voulu arriver dans la matière de la langue à ce qu’il en soit de même. que la matière

de la langue, la matière des arbres, donc, s’identifient 1 .» Aveu qui signale l’intention de faire communiquer entre elles et entre eux aussi bien les choses que les mots. Aveu qui tout autant laisse soupçonner que la langue a partie liée avec la séparation qu’elle entretient, avec ce qu’elle produit d’écart irréductible, indispensable à toute préhension des choses et du monde : « le réel, c’est ce dont la langue (“ma” langue) me sépare […] séparé du réel par sa langue (la langue), bien davantage que par la mort 2 .» Les machinations de la langue, lieu équivoque où viennent s’exercer toutes les forces et toutes les tensions du monde et de la vie. Lieu de refus, de même, ou plus encore, refus aux acquiescements des ordres du monde, avec ses jeux indicibles de la mémoire, du passé présent à chacun des instants de la conscience, de ces visions rétros- pectives, de ces souvenirs jusqu’à l’effacement progressif, bien que jamais tout à fait, de ses fragments, depuis leur fragmentation. Refus qui est la condition de possibilité de toute reprise, de toute prise sur le monde, mais pour s’y dissoudre, selon un désir de discrétion et même d’ano- nymat, jusqu’à son propre anéantissement.

*

Il revient à Gilles du Bouchet, Jacques Dupin et Emmanuel Laugier d’avoir initié ce volume consacré à Jean-Michel Reynard. Sans eux, cet ouvrage n’aurait pu voir le jour.

1. Ibid., p. 11.

Jacques Dupin

LES POÈMES ET LE LIVRE

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La dizaine de livres de poèmes que Jean-Michel Reynard a publiés de son vivant sont des morceaux ébréchés de sa vie, des jets de pierres concassées. Mais des pierres ajoutées à la construction de sa solitude, délibérément revendiquée. Demeurent des traces sur un corps s’écri- vant, promises à l’effacement dans la poussière et l’anonymat. Des livres expulsés de soi, comme pour s’en délivrer, passer au suivant, ne jamais cesser de revenir à l’écriture. Encore faut-il pour y parvenir, pour s’en assurer, trouver un éditeur. Un éditeur chaque fois différent, hasardeux, improbable. Et vers le lecteur, le geste d’accueil était imperceptible et l’appel interrompu par une voix qui se brise et s’effiloche. Comme si Reynard refusait à ses poèmes de rencontrer et d’atteindre. Comme s’il voulait seulement qu’ils alertent et qu’ils récusent. De fait, ces livres de poésie sont introuvables en librairie comme chez les éditeurs qui les ont égarés, pilonnés, exilés dans quelque réduit. Et même sinon oubliés du moins délaissés par l’auteur qui n’a rien fait pour les sauver de l’oubli. Qui a tout fait, l’écrivant, pour les charger de sauvagerie et de distor- sions égarantes. Qu’on en juge :

l’é – cart aux fleurs, a –

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nus, com- me l’eau – la dis tan –

ce de

vie

– de

hors

– par

ce

que la vie a bou – gé

– dé –

pend – sans toi, lan –

gue

d’elle – mesure que vi –

vre n’ est plus au – tour

Jean-Michel Reynard nous tient à distance pour s’intéresser au plus proche, au banal, au quotidien de la sensation, au plus hagard de la langue. Il étire son poème en colonnes, le compose en vers très courts, en segments tronçonnés, amaigris et cassés. En brisements de mots et rejets. Ses poèmes ont l’élongation des figures de Giacometti. On y voit la même passion fébrile, la même lutte désespérée contre le vide, contre l’étrangeté du dehors. Mais avec un abandon qui contraste avec l’agressive densité du sculpteur. La colonne est une verticale. Le plus souvent un signe ascendant, une force ascensionnelle. Ici, elle est une colonne descendante, une course effrénée d’éclairs plongeants. Une spirale ingénue et perverse rongée par les attaques du dehors. Elle nous conduit au plus bas, un rire amer qui n’est pas tout à fait le corridor de l’abîme. On ne peut qu’être emporté

par le mouvement, de griffe en griffe, de son tracé accidenté, et notre lecture tirée par un roulement de caisse claire entrecoupée de silences et d’ajours.

Ses poèmes en colonnes – voici l’extrait d’un autre, tiré comme le précé- dent de Nature, et mortes, un livre peint par Jean Capdeville :

en

tout, la

tas –

se – vali –

de

si

le

– sans tor – dre – fin

– con –

– cert

d’enfant plat – la toux, repas, le com – ble – deu – xi –

ème monde

à

ma place au som –

met du vi – vant

en peau comme buée d’a – –

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… ses poèmes en colonnes, dont j’ai eu la chance d’éditer le premier livre (Maint corps des chambres), se sont alignés au cours des années, alternant avec des proses compactes, des essais d’une densité difficile- ment pénétrable. Les poèmes étirés traversent la page, la fendent dans sa hauteur, se précipitent au ras du sol, au pied de la feuille, sans laisser

le temps de respirer à celui qui tente de dévaler la pente. Des fûts d’arbres élancés, élagués à mort. Ou plutôt des cascades amincies par les blocs de vide qui les enserrent, qui les étranglent. Des colonnes rompues, atta- quées, mordues à l’acide. Aux vers brisés, amputés. Aux mots scindés par la coupe impromptue qui les défigure, et les régénère. Colonnes rongées par les rats et les maléfices, et rendues à l’état de carcasses concassées par la ladrerie du souffle qui les projette. Concassées, mais effervescentes. Jean-Michel Reynard gagnait perdant. Tel que je l’ai connu, aimé, et méconnu durant quinze années. Il était seul, même entouré. Il travaillait sans répit à son propre retranchement. À sa propre invisibilité. Il effa- çait traits et gestes. Il était d’une simplicité déroutante.

18 On se rencontrait souvent. Il travaillait comme correcteur au Journal officiel, très tôt avant l’aube et jusqu’à midi. Il venait m’attendre dans sa voiture après ma journée, à la fin de l’après-midi. Nous roulions jusqu’à la Bourse où le café du même nom était désert. Un lieu propice pour de longues conversations. Malgré l’approche de pigeons nombreux, de pigeons spéculateurs que Jean-Michel détestait ou qui l’effrayaient. Je me faisais leur défenseur, sans succès. Nous parlions des pigeons d’abord, et puis de tout et de rien. De livres et de peinture, de politique et de voyages. Et surtout de ce qui reste à écrire, à parcourir, l’étendue des choses, la singularité des êtres, infinies comme le désert et la nuit. Les pigeons étaient les provocateurs de l’échange, les cousins très éloignés qui prenaient en charge notre différence pour laisser jouer entre deux la clarté des fils et l’émoi de la filature.

L’Eau des fleurs – Lien du sang avec la mère. Immense travail d’expia- tion et de rachat après la mort de la mère. Un ultime chantier ouvert, et béant. L’eau des fleurs étant l’eau qu’on revient verser dans le vase pour rafraîchir sur la tombe un dernier rayon de vie, le signe et l’éclat d’une survie éphémère. Les parallélipipèdes emboîtés du cercueil et du tombeau attendent pour se fermer le surcroît du parallélipipède d’un livre. La mort de la mère ouvre une issue au flux torrentiel d’un texte imprévisible qui surmonte le deuil et la mortification pour ériger en chemin «un édifice de langue… rendant à ma mère son autonomie “réparée”

etm’abandonnantà lafin, à terme, à lamienne». Commesilefilscoupable avait confisqué la parole maternelle et qu’il lui fallait par l’écriture rétablir et réinventer ce qui était perdu, redonner force et vie à un lien distendu et flétri. La blessure était profonde, la réparation sera sévère, grandiose et presque inhumaine. Comme le texte monstrueux qui nous est donné à lire. Dans le grand livre qui a pris sa place, vide, la mère est omniprésente, active dans l’invisible. Errante, effacée, volubile. Rebondissante, sous chaque phrase à l’infini déployée, accidentée, réparatrice. Elle respire. Elle est le souffle du livre. Sa force fécondante. Elle est l’énergie qui subsume et transcende le nœud de la douleur, de la culpabilité qui s’écrit. Elle. Sans que nous la connaissions jamais, en l’appréhendant sans cesse. Nous sommes saisis, au tranchant des pages, par la traversée de sa mort. Et de la mort préemptée de l’auteur. Est-on jamais capable d’évaluer la grandeur d’un livre? Celui-ci m’a frôlé sans se découvrir durant les années de son élaboration. Derrière les franges des conversations familières, il était gardé au secret. Après l’avoir lu, visité maintes fois, il m’échappe toujours. Mais je sais qu’il embrasse, et tresse, et maltraite, dans une langue réinventée, toutes les occurrences et les moindres particules éparpillées d’une vie. Il dresse un édifice imprenable, au magnétisme irrésistible. De la mère à la mer. Du récit d’enfance à la préhension de la mort. De l’érotisme à la plainte. De la mort de la mère à la naissance de la langue. Justement, ici le bât blesse. Un bouleversement de la langue d’une telle ampleur, une mise à nu radicale, un surpeuplement si monstrueux que nous sommes dès la première page plongés dans le courant d’une traversée impossible. Dans la débâcle d’une catastrophe infinie. Érection et renversement des barricades opposées au désir d’écrire. Une langue déconstruite et reconstruite sur le saccage, la dérision, l’aléa rageur. Mais qui ouvre en cela le néant du monde et l’agonie de l’être à la fraîcheur de la sensation, à l’incongru du mot, à l’inconnu des commencements.

GILLES DU BOUCHET, sans titre, pointe-sèche, 7,5 x 9,5 cm, s.d.

GILLES DU BOUCHET, sans titre, pointe-sèche, 7,5 x 9,5 cm, s.d.

Jean-Michel Reynard

ASIE*

si j’essaie de rentrer dans le monde celui-là dehors la vieille qui achète et la jeune fille qui vend un garçon tend quelque chose me dit que je suis pourtant aussi dans le marché un lot le calibre des autos se resserre en riant l’enfant, l’étau de son âge savoure l’écho

* Inédit, octobre/novembre 1990.

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dehors on croirait que tu t’absentes dès qu’il fait nuit dehors le mélange sourit encore et le client la vieille n’a rien perdu elle s’en va avec son sac sous la table qui branle on se couche c’est une française

22 elle n’est pas trop à son aise dans ce voyage du jour comme de nuit chacun consomme tant de manie et d’allures de manière chacun entend faire l’affaire l’usine qui gonfle a rouvert ses veines et les ouvriers ouvrent la bouche la vie ouverte fait un grand ah ! je regarde au fond dedans par le trou de la bouche notre vie qui bâille sur ses joues je me penche

au-dessus et tu vois tu le sais c’est ce que je te disais au fond dans le virage couleur d’encre ou pas un œil humain n’appelle je ne distingue que la langue une possibilité une certaine réserve de mots si je m’incline sur mon dos la colonne vertébrale le silence se redresse à grand renfort de sanglots mais ce n’est pas pour rire pour pleurer que je suis, ici celui qui va partir bientôt je pense avoir aimé mal ce qui n’a pas de nom ce qui était trop beau pour tous ces mots vacants j’aurais voulu que tu y vives attendre que la langue s’y reconnaisse c’est ainsi et j’ai perdu mon temps

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il n’y a plus de vent il n’y a plus que l’avenir derrière qui me laisse les coudées franches la vie est libre et suit autour dehors partout tout va donc bien de toute façon je n’allais pas plus loin

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à la longue

ayant bu j’ai mangé ayant donné le prix le cadeau de la voix le visage différent voulu j’ai choisi de sortir et d’aller sur la ville dans la vue des oiseaux en boitant on se change souvent il y a des rumeurs qui refusent le torrent la patience

d’un fils une forêt depuis que l’ange me glisse son coussin d’épines sous les reins tu as promis ce qui jamais ne tint et tu t’allonges en voiture la carrosserie soyeuse transpire c’est un pays où il fait bon ne rien dire

à tant parler

j’ai occupé un

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peu de temps la route longe un long sentier qui suit le village aéré enfant il y a des jeux de tous côtés la femme abonde c’est toi qui n’est pas revenue mais elle

26 elle a tout vu elle a souri en ouvrant la porte qu’est-ce qu’une femme qui s’ouvre l’aorte une phrase une parenthèse à peine fermée la parole sous la véranda le silence murmuré je renonce à dépendre de notre syntaxe occulte foncièrement morbide son apparence de plein sous une carapace de vide la situation empirait il était temps de te suivre j’ai saisi cette femme avec un mot parmi sa langue

et la mienne la mienne bouchée éteinte on ne dira jamais assez, combien le prix ridicule que j’ai payé pour être au monde à l’année au mois la vie une fois ici l’envie est venue de sourire et d’aimer peu de mots s’en avisent mais qu’importe les mots aussi sont peut-être ce que le bonheur vise dans sa mire ou que la langue est morte à dire à rendre le goût je suis à table et j’ai fini cela s’écrit avec des fleurs un gâteau mort un lit ainsi naviguent encore

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les derniers saufs d’entre ceux

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alors, avec le bruit on a fait taire les oiseaux le pétard, un instant les oiseaux crépitent de nouveau les mots d’autres échos de nouveaux mots alignés sur le fil comme du linge cacophoniant mais heureux ces linges-là ce n’est pas celui qu’on lave

à grande eau

à gros mots

certains soirs il y a des jours un soir sur deux un jour sur trois ils bondissent comme des cafards mal dressés ils sont tragiques souvent en ceci qu’on ne leur donne plus la fessée depuis longtemps

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des lustres et que pour clore tout débat le chapitre des voies illustres le secret mon chemin creux demeure tu as reconnu l’accent de qui meurt en vivant et s’étend

30 sur le feu sous ce peu d’anciennes questions dehors encore impayées encore inaudibles en rentrant très bientôt j’aurai l’air d’avoir voyagé pris des vacances même quand on pense j’aurai surtout l’air de trop il s’en faut d’une compagne acquise notre arrêt sur visage une embardée dans l’image des arbres qu’on dresse à

sourire aux touristes comme des gens ici des enfants ils sont nombreux qui font ce geste en te montrant du doigt leurs dix doigts le doigt et si tu payes tu achètes et alors tu as la nuit que tu as payée tu as acheté une tranche de nuit avec ses accessoires on s’endort en plein jour comme dans une baignoire mon dieu c’était donc le prix si bas si peu si tellement loin du rien que j’avais à peine osé à deux hier dans la soupe j’ai trouvé un message et ce soir dans le doute

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les oiseaux restent sages plus tard il pleut je redescends vers l’estomac je détiens encore un morceau de ma vie

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d’avoir écrit le livre se ment réceptionne mal le livreur intègre prononce l’arrêt de l’heure qui pleure sur l’étendue la lenteur du riz verdit reverdit l’inquiétude au fond chaque parole est une étude de la copule ce à quoi son verbe accule le parleur la capsule d’or qui bouge sur ton nom qui frémit ressent l’obligation d’un recours c’est une présence d’amont sur la ligne blonde on prolonge l’accent des plantes les choses s’endorment elles livrent l’exacte mesure des autres mondes

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celui qui s’évapore encore et te prononce dérape sur la terre chaude je ressemelle mon poème avec des fleurs d’eau l’ordre est venu d’en haut d’au-dessus du crâne de ce qui pèse

34 sur la pauvre famille, nos œuvres charitables des neurones à table

à dix heures du matin mais à paris

dans le parfum des gens qui travaillent quelle heure cela fait-il quelle différence les gens ne travaillent plus depuis qu’ils existent dans ce pays là-bas et sur ta langue ta bouche délaissée depuis les mots qui servent

à quelque chose

préfèrent se taire ou comme ici parler pour ne rien faire ne rien dire d’autre que le temps qu’un mot prend pour rejoindre son semblable pour être moins seul sur le front et dans la salive souillée de celui de celle que j’entends me prier de ne pas appeler ne plus venir et quoi qu’il arrive d’être mort jusqu’au signal enfin suave de l’oubli du pardon du salut au passant inconnu qui toujours dit je quand il parle mais que ses mots n’écoutent plus

François Zénone

JEAN-MICHEL REYNARD, 19 RUE BOBILLOT

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Après avoir lu et aimé Messkirch, paru en 1979 dans la revue Argile, j’avais demandé à Jacques Dupin l’adresse de Jean-Michel Reynard. Après lui avoir écrit, nous nous sommes rencontrés et sommes devenus amis.

Parler avec lui exigeait une certaine tension. Les faux-semblants n’avaient pas cours. Me plaisaient chez lui la rigueur intellectuelle, la précision de la pensée, la gravité, mais aussi parfois les brusques fous rires. La délicatesse. Chaque fois que je le quittais, lorsque j’allais le voir à Paris, et qu’il me raccompagnait à la gare, il s’arrêtait en double file devant un disquaire pour m’offrir un disque. Son dernier présent, les pièces pour clavecin, suite «Aufs Lautenwerk» de Jean-Sébastien Bach par Pierre Hantaï.

Il y a toujours eu un souci de plasticité dans son écriture : des longues colonnes de mots disloqués, qui se refendent, filiformes, en deux, de Maint corps des chambres et Nature, et mortes aux pages compactes, sursaturées, massives de L’Eau des fleurs dressant un véritable mur verbal.

Le mur qui me retranche des autres, je l’ai construit de mots, les entassant, phrase après phrase, jusqu’à dresser ce grand discours inviolable car pour passer, je dois parler, écrire, parler

encore, et c’est, à chaque fois, épaissir, hausser le mur, au lieu de l’entamer 1 .

Les longues colonnes de mots exigeant une lecture à haute voix pour rétablir le mot dans sa linéarité. Les pages massives nous mettant en état d’apnée.

L’exergue de Todtnauberg, par Truinas : les fleurs 2 est «Les fleurs parlaient» de Jean Genet, dans le cours du texte sont cités ces mots de Heidegger : «die Sprache ist die Blume des Mundes» («la langue est la fleur de la bouche»). Je rajoute :

38 Les fleurs m’étonnent par le prestige que je leur accorde dans les cas graves, et, plutôt qu’ailleurs, dans la douleur face à la mort. Je pense qu’elles ne symbolisent rien. (Jean Genet 3 )

[…] et les fleurs? Elles sont déjà fanées, naturellement? T’est-il déjà arrivé d’avaler des fleurs de travers comme j’ai avalé celles- là? C’est une chose très désagréable. (Franz Kafka 4 )

Me touche, dans la première édition de ce texte paru chez Thierry Bouchard en 1982, la «faute» sur le nom de Jean Genet, avec l’accent circonflexe sur le deuxième «e» de Genet, redoublant ainsi son nom de fleur. Faute qui a presque valeur de lapsus, connaissant la vigilance intraitable de Jean-Michel quant à l’orthographe. Cette erreur dispa- raîtra dans la deuxième édition, le texte étant intégré dans l’ensemble des études sur André du Bouchet sous le titre de L’Interdit de langue.

La choséité du mot. Dans L’Eau des fleurs la choséité du mot est définie comme «une chose autre que le signifiant parce que elle est dedans son ici – devance, comme de la matière-pilote ou de la matière obstacle ».

1. Notes d’Asie in Le Détriment, Fourbis, Paris, 1992, p. 149.

2. Losne, Thierry Bouchard,1982.

3. Pompes funèbres (1947), Paris, Gallimard, «L’Imaginaire», 1984.

4. Lettres à Milena, trad. Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, «Idées», 1983.

Déjà dans L’Interdit de langue 1 , étudiant la poésie d’André du Bouchet, il parle d’opérateur «pré- ou translinguistique», «il n’est à vrai dire pas même un mot si l’on entend par là un concept, ou signifiant logique “y voyant plutôt” une puissance, un facteur : non-mot, hors signe, a- signifiant». Cet opérateur devrait pouvoir nous offrir un outil de lecture, un frayage possible dans l’apparent chaos que sont les pages de L’Eau des fleurs qui exigent évidemment une nouvelle science de la lecture. Dans un carnet encore inédit, écrit durant la rédaction de son texte, je lis ceci :

L’E.D.F : ici, comme la signification, le « sens » procédait d’abord d’une induction acoustique, d’une induction plastique – de la construction de la chose (des choses) des mots la priorité acous- tique et/ou plastique peut alors compliquer, équivoquer, inco- hérer même, à l’occasion le « sens » premier apparent ou prétendu, il faut qu’il sache accueillir cette inhumanité syntaxique, lexi- cale. Son autonomie, sa présence, son envergure inconditionnelles peuvent avoir à y gagner beaucoup.

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Il appartient à l’essence même de ce texte de n’être lisible et intel- ligible que graduellement avec ses différents régimes d’écriture, de vitesse, ces greffes du philosophique sur le poétique (et ceci, dès ses premiers textes – voir Messkirch), les ruses de la langue, l’autobiographique, le champ théorique. Il y a donc plusieurs langues dans une langue, en même temps que toutes sortes de flux dans les contenus émis, conjugués, conti- nués, et comme l’écrit Deleuze : «la question n’est pas bilingue, multi- lingue, la question est que toute langue est tellement bilingue en elle-même, qu’on peut bégayer dans sa propre langue, être étranger dans sa propre langue 2 ».

Dans les premières années de nos rencontres, il me proposait souvent une promenade en voiture – la nuit – sur le périphérique.

1. Paris, Fourbis, 1994.

Comme contre-chant à L’Eau des fleurs je lis Circonfession de Jacques Derrida :

[…] car jamais l’écorché vif que je suis n’aura ainsi écrit, sachant d’avance le non-savoir dans lequel la venue imminente mais impré- visible, la mort de ma mère, viendrait sculpter l’écriture du dehors, lui donner sa forme et son rythme depuis une interruption incal- culable, jamais aucun de mes textes, n’aura dépendu en son dedans le plus essentiel d’un dehors aussi coupant. […] alors que depuis quelques jours me hantent et le mot et l’image de la momification, comme si je procédais à l’embau- mement interminable de maman vivante, survivante ou mourante, en l’entourant de mes 59 bandes de prières 1 .

40

Il lui arrivait, lors de nos conversations, d’écrire dans son carnet, et, alors que je le quittais, il me donnait ce qu’il avait écrit :

les choses me viennent et je n’y pense pas tu parles et le nuage en face est blanc de voix par la fenêtre avant le départ.

Je cherche à retrouver, restituer une voix. Lisant les actes du colloque consacré à André du Bouchet à l’École normale supérieure en 1983, je relève son intervention lors d’une discussion générale :

Ne faut-il pas distinguer entre présence et présent – présent comme instant? Il y a deux façons possibles de concevoir la présence

1. JACQUES DERRIDA et GEOFFREY BENNINGTON, Jacques Derrida, Paris, Le Seuil, «Les Contemporains», 1991.

qui me semblent étrangères à l’œuvre d’André du Bouchet : ou bien une harmonie, une participation bergsonienne, ou bien une contradiction, une présence dialectique. Ce qui me frappe dans Peinture, et dans d’autres textes où il est question du présent, c’est que celui-ci est toujours écrit à l’aide de mots exprimant le manque, l’inadéquation : par exemple le présent, c’est le «retard» sur le futur. Ce qui correspond à ce que vous appelez la présence, c’est le déplacement d’une faille, un décalage. Il n’y a ni parti- cipation ni expérience contradictoire de l’être ou de l’autre, mais une mobilité assez vertigineuse. C’est tout le contraire d’une expérience totalisante de la présence 1 .

Depuis 1979, je lui ai toujours écrit à la même adresse, son seul démé- nagement ayant consisté à changer d’étage. D’une lettre. La dernière, alors qu’il m’avait caché sa maladie :

41

Le chantier qui m’absorbe [L’Eau des fleurs] depuis des années touche à son terme, me semble-t-il. Du coup, la redoutable ques- tion de savoir quoi faire du texte achevé, remise, repoussée, biaisée cent fois, va bientôt se poser. Pour le reste, je vis à peu près un monologue quotidien calme, sans espoir avec moi-même, précieux à ce double titre, et j’y refais mois après mois l’expé- rience toujours renouvelée de l’incongruité d’être un individu semblable, sans doute, plus qu’il n’y paraît, à ceux que je croise en allant au marché ou en prenant le métro. L’effort, la disci- pline de la pensée, sinon ses prouesses profitent de cette raré- faction du coefficient d’humanité ambiante.

Comme un effet d’écho aggravé, ces deux fragments que je lis dans L’Eau des fleurs :

1. MICHEL COLLOT (s.l.d.), Autour d’André du Bouchet, actes du colloque «Rencontres sur la poésie moderne» des 8, 9 et 10 décembre 1983, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1986, p. 184.

vouloir lire, écrire, écouter de la musique, vouloir aller fouler parmi les campagnes, seul ou deux ensemble, mais séparé, vouloir allemander, puis, donc désirer (pouvoir) mourir 1 .

consister seul, écrire. lire. écouter la musique, comme je vis. pour rien de autre que de ne attendre que le rien simplement. comme je vis, comme je meurs 2 .

Après avoir été voir avec lui La Horde sauvage de Sam Peckinpah, il m’avait dit avoir écrit un texte sur ce film.

«le poème à une lettre près de mon nom d’animal 3 » : écrire donc comme

42 un renard rusé.

Reynard – non r.e.y.n.a.r.d c’est un sigle. mais lequel? cela je ne le sais pas. (carnet inédit)

Être mort signifie au moins ceci qu’aucun bénéfice ou maléfice, calculé ou non, ne revient plus au porteur du nom mais seule- ment au nom, en quoi le nom, qui n’est pas le porteur, est toujours et a priori un nom de mort. (Jacques Derrida 4 )

Il y a dans cette section des poèmes de Monnaie courante disant la «manière» de Cézanne, une évidente similitude avec sa propre façon d’écrire :

il ne peint pas, Cézanne / il mâche / il mastique / il ébroue le mur des feuilles / secoue les chairs / non pour qu’elles tombent / il les suppose / contre elles-mêmes / contre nous / il les malaxe / à ruminer / il additionne et il soustrait / sans compter / il brasse

1. L’Eau des fleurs. Romance, Paris, Lignes, 2005, p. 18.

2. Ibid., p. 149.

3. Sans sujet, Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2008, p. 52.

4. Otobiographies, Paris, Galilée, p. 44.

les mots / qui sont dehors / en bloc / le jour épais / il soutient seul / le différend 1 .

L’Eau des fleurs : un texte qui court vers son centre qui serait la mère, centretoujoursdéplacé,rejouéselonl’ordred’unecomposition«elle-même progressive, évolutive jusqu’à son terme, en reconsidération incessante de son élan, de sa perspective, de son élan». Le lecteur doit souscrire à un pacte un peu vicié puisque l’auteur admet qu’il s’engage «dedans une expérience aiguë, étrange, jalouse, maligne peut-être, de la composition moléculaire du livre en soi ».

Le nom : dans son texte sur la peinture de Jean Capdeville, Le Mur, la robe et le nom, ou de l’art de n’être pas peintre 1 , il écrit ceci :

43

Je crois qu’un peintre, toujours, peint le monde, ou plus exac- tement une certaine relation au monde, la sienne […] il ne s’agit au fond que de cela, d’articuler, de fondre une ouverture du monde à lui-même capable d’être vécue, et perçue, comme ouverture de soi au dehors […] je crois que ça se passe comme cela pour un peintre parce que d’habitude, quand j’écris des poèmes, c’est ce qui se produit. Et que je ne vois pas pourquoi ça serait diffé- rent chez quelqu’un qui fait le même métier que moi, j’entends qui parle.

Une fois posé cela, il démontre que Capdeville ne peint pas le monde, qu’il a posé entre lui et le monde un mur (le tableau) sur lequel il écrit son nom blanc sur noir. Peindre consiste à écrire son nom, «celui même de Capdeville. Ni plus. Ni moins. Exorbité. Son chiffre. Il y a des années que Capdeville dilate ainsi sa signature». Tableaux signés en «tant qu’œuvre d’homme».

Dans son texte sur la poésie de Reverdy 2 , il écrit :

1. Il a paru, treize ans après avoir été écrit, dans la revue L’Atelier contemporain, n° 3, juin 2001.

2. «Reverdy, pour ne rien dire» in FRANÇOIS CHAPON et YVES PEYRÉ (s.l.d.), Pour Reverdy,

L’individu d’un poème ne dit rien, sinon que ce «rien» n’est en soi que lui-même, sujet du verbe, ou son aria! Ce qu’a à dire le poème est un mot. Un nom. Le sien. Ce nom comme verbe est aussi celui de l’individu. Mais l’individu du poème n’a de nom, à ses mots, qu’au prorata de la place qu’il occupe parmi eux. La sienne. Son numéro. Or le numéro de quel- qu’un en poésie, à l’encontre de qui s’imagine louer le wagon tout entier, n’est que le chiffre, toujours inédit, toujours futur, que lui confère au gré du voyage, le déplacement de la langue.

La monnaie : l’argent situe le désir, par excès ou par ruine, il schématise la langue. Dans Le Détriment il établit, théorise une véritable économie

44 langagière, une théorie de l’épargne et de la dépense :

il arrive qu’on se paie de mots, il arrive même qu’on y fasse fortune, mais si les mots soldent, cautionnent ou s’enflamment, c’est au soin d’un crédit qui n’est alloué et toujours provisoire. on dispose d’un capital de signes qu’on écorne à sa guise, mais le pouvoir des mots, de cette péremption du positivisme utérin, demeure, au revers des succès à chaque seconde de la fête, tenu d’être solvable, ce n’est qu’en tant qu’économie transcendantale (possibilité) de la langue que l’argent se révèle vraiment, sexe de la parole, il arrive qu’on achète son désir avec des mots. qu’on le paie. le rachat des mots dépensés : le cycle natal de l’écriture 1 .

La poésie : «des cratères de la langue peuvent concourir au grade du mot de poésie. Il s’agit de inhumanité en effet alors toujours. la poésie ne peut consister que dans la crue, l’effraction, par la crevaison des muqueuses de la langue, du réel immédiat, sans chiffre, sans titre, sans clé comme, bien sûr, sans nom 2

1. Le Détriment, op. cit., p. 106. 2. Sans sujet, op. cit., p. 13.

Saisissant ce texte sur l’ordinateur, j’éprouve – lorsque je cite des extraits de L’Eau des fleurs – un sentiment d’ébriété : syntaxe malmenée, absence de majuscule derrière les points, néologismes, genre non respecté, longues phrases interrompues d’incises, répétitions – parce que pour dire sa vérité il lui fallait créer sa propre langue, un nouvel idiome à sa main. Avec pour conséquence le risque que l’on considère son livre comme l’ouvrage «d’un analphabète (à défaut de l’inespérable anal pas bête…)» (carnet inédit).

Wittgenstein : au terme de son étude sur André du Bouchet, ces mots qui inversent la dernière proposition du Tractatus : «Ce qui ne peut se taire, il faut le dire, une fois encore. Et ce qui ne se dit pas, ou qu’on ne peut plus taire, mieux vaut le rendre. De préférence en bon état. Ou bien alors faire un dessin 1

45

L’imblanc : la première partie de L’Eau des fleurs est intitulée L’imblanc, déjà dans Nature, et mortes le mot apparaît :

la panne des arbres qui ne peut pas nous tuer l’imblanc poudre, derrière la race veines d’arbres sans vitre 2

Bernanos : «mais ailleurs, cela meurt, justement, un enfant dans la vie, c’estpresquelamortàl’étatpur,ducristaldemort,qu’onreliseBernanos 3 ».

L’Eau des fleurs : maintenant il nous faut lire ce livre ouvert/fermé et qui s’adresse à nous malgré tous les pièges qu’il recèle. Ce qui pour lui était élucidation, clarté sans doute (les initiales lui servant de repères

1. L’Interdit de langue, op. cit., p. 120-121.

2. Nature, et mortes, Marseille, André Dimanche, «Ryôan-ji», 1986, p. 18.

dans ce qu’il nomme ailleurs «la cellule familiante») demeure encore pour nous plein de son secret. Mais désirant le publier, c’est-à-dire le rendre public, il nous invite à le lire. J’ajouterai – et ceci n’est pas un stratagème pour éluder une diffi- culté bien réelle – il y a des entrées possibles dans ce texte, on peut le prendre à n’importe quelle page, et en commencer la lecture. En multi- pliant cette façon de lecture divagante, assez rapidement des thèmes surgissent, s’accordent, les initiales deviennent des personnages recon- naissables, tous les passages relatifs à l’enfance (le lycée, le cinéma, l’apprentissage de l’allemand, etc.) s’éclaircissent, les différents régimes narratifs se précisent, s’ordonnent, la construction de la phrase (le procédé métonymique) devient plus entendable, et le livre s’entrouvre.

46

Après avoir achevé L’Eau des fleurs, Jean-Michel Reynard a écrit un autre texte, Sans sujet, pendant tout le temps qu’il lui restait à vivre. Texte frontal, abrupt devant la proximité de la mort «quand la ligne de la mort est en dérangement, ou qu’elle est occupée, ou si la mort est dans l’escalier encore, ce quoi tu peux faire pour tuer le temps, prendre ton mal en patience, cela peut se souffrir poésie». Son écriture en est plus «lisible», sa langue moins torturée, il réexa- mine, précise les thèmes présents dans L’Eau des fleurs – l’île, la mer, le réel, le langage, la mort, le rien, le grammatical, l’inhumain. Son non- espoir lucide : « l’impression, plusieurs fois par jour, surtout si je marche dans la rue, par exemple, d’être mort déjà. (mais sans que le “déjà” soit dialectique. je suis mort, alors pourquoi est-ce que il paraît que je me apprête de mourir en plus encore?) 1 »

Je disais que je cherchais à restituer une voix, il me faudrait ajouter, une posture. La position d’un corps. La petite photographie, au dos de son livre Monnaie courante paru chez Flammarion m’aidera à préciser ce que je veux dire, une légère inclinaison de la tête, et la main – souvent devant la bouche – comme pour retenir une parole qui tardait à se dire. Parole aussi précise que son écriture, pleine d’incises, variant les angles

1. Sans sujet, op. cit., p. 51.

d’attaques de ce qu’il cherchait à dire, et souvent, au terme d’une discus- sion il concluait par un «résumons», reprenant tous les arguments néces- saires à la formulation la plus exacte de sa pensée. Je lis et relis le dernier paragraphe de Sans sujet, mais le sens – que je pressens capital – se dérobe, m’échappe, me renvoie peut-être à ma propre bêtise. Lorsqu’il m’avait envoyé L’Interdit de langue accompagné d’une longue dédicace, où il me disait que la poésie d’André du Bouchet «mérite, je crois, l’effort qu’elle nous demande, sans, bien sûr, garantir sa récom- pense», je dois, ici, laisser échapper l’usufruit que devrait me donner une lecture bien comprise. Tout cela pour dire qu’il ne faut pas nier la frustration que peut induire la lecture de certaines pages de Jean-Michel. Je sais bien, nous savons tous, qu’une lecture qui maîtriserait le sens de n’importe quel texte est impossible. Et moi qui fais profession – depuis tant d’années – de lire des pages, je ne suis pas payé pour le savoir. L’expérience de lire n’a pas toujours la saveur que l’on pourrait escompter. L’Eau des fleurs est «ce mur verbal», ce territoire aride, des fois irrespirable, poncé pendant des années qui nous attire et nous repousse dans un même mouvement. Cette écriture qui dévoile autant qu’elle cache, se déploie, tentaculaire, nous entraîne et nous absorbe dans son déploie- ment, nous sidère dans son hypnotique succession.

L’Eau des fleurs doit aussi garder son secret. Dans une lettre adressée à Lacretelle, Proust écrit que «c’est la déchéance des livres de devenir, si spontanément qu’ils aient été conçus, des romans à clefs, après coup 1 ». Il est vain de reconstituer les clefs, en tout cas d’y croire d’une façon positive parce que cela implique une option théorique, en matière litté- raire, exorbitante : une théorie de la copie, de la source, hors proportion avec l’enjeu réel de la lecture. L’opacité du texte est aussi sa vérité. Le projet même de ce livre, son «inhumanité syntaxique» interdisent sa traduction en français «normal», ce qui reviendrait à nier le travail produit sur la nature même du langage utilisé.

1. Correspondance. 1880-1895, édition établie par Philip Kolb, Paris, Plon 1993 (1970).

Jean Frémon

LA LANGUE VIVANTE ET LA MORTE

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L’Eau des fleurs. Beau titre d’apparence élégiaque. Mais à y regarder de plus près, que dit-il? Ce n’est pas l’eau avec laquelle nous arrosons les fleurs du jardin ou du balcon; celle-là, c’est de l’eau tout simple- ment. Dans quelles circonstances employons-nous ce terme : l’eau des fleurs? Dans cette phrase et seulement dans cette phrase : «Il faut changer l’eau des fleurs. » C’est-à-dire : les fleurs sont encore belles (il s’agit nécessairement de fleurs coupées arrangées dans un vase), mais si nous voulons prolonger leur éclat, il faut remplacer l’eau dans le vase. L’eau des fleurs, c’est l’eau qu’on jette et non l’eau claire qu’on verse à sa place dans le vase. L’eau des fleurs est croupie, malodorante, trouble; il faut s’en débarrasser. Or c’est le titre d’un livre, nous voilà prévenus : nous sommes invités à faire le ménage. Et pour paraphraser ce jardinier lumineux qu’on repré- sente coiffé d’un chapeau à larges bords, une pelle sur l’épaule, dans les jardins du Sépulcre : Noli me legere! Attention magmas, fumier, déchetterie, trop-plein, nausée. Si cela vous tente, libre à vous d’aller à la pêche au sens. Mais en eaux troubles. Du sens? Il y en a par bribes, que la lecture remonte dans son tamis comme des pépites : jeux d’enfant dans les culottes de la mère, s’empaumant, dit- il, cahier de poèmes confisqué par la maîtresse d’école, les après-midi complices chez ladite, sous prétexte de révisions, un séjour au sanatorium,

la mort légère, la mère légère, l’être dans le temps et hors de lui. Mais derrière ce violent désir de dire, de dire tout et en même temps, deux en un, un non moins violent désir de taire, de ne rien lâcher, même sous la contrainte, une contrainte plus forte. C’est l’enfant qui ne parle pas, qui refuse de répondre : «Tu as mangé ta langue?» lui demande- t-on. Ou pire encore que celui qui se tait, mais c’est le même, l’enfant qui répond quand on le tance. C’est celui qui le dit qui l’est… La gorge se noue, il s’étrangle. Comme souvent quand j’achoppe sur quelque chose qui me dépasse, j’ouvre Groddeck, les conférences psychanalytiques, traduites par Roger Lewinter, lui-même engagé dans une entreprise non moins fasci- nante et vertigineuse que celle de Jean-Michel Reynard. Voici ce sur quoi je tombe d’emblée, dans le tome II : l’enfant n’aime pas se laisser regarder dans la gorge. Il faut user de la force. Si on regarde dans la bouche, on se penche sur l’âme. Un enfant a toujours quelque chose qu’il n’a pas envie de faire voir. Suivent des considérations sur l’inflam- mation des amygdales, le voile du palais et la luette, le refus d’avaler et le réflexe de déglutition 1 . Je ne me sens pas hors sujet. La langue, tout de suite elle est nommée, aux premières pages de L’Eau des fleurs, puis contredite, éclatée, scindée en ses deux états :

soit épaisse… comme une substance du mal, masse affreuse, informe… soit tenue et subtile comme un corps aérien. Et si les mots souffraient? demande-t-il ingénument. Est-ce qu’ils auraient besoin de la langue pour en disconvenir? De la langue, il est dit encore qu’elle ne fait plus sa toilette, la toilette du sens. Elle est à l’article de la mort, limace impure. Et cependant, ça rougeoie et crépite comme un brasier, le bûcher des vanités et des petits secrets, de grands pans s’effondrent en silence, d’autres se soulèvent, comme le Titanic quand il sombre. La langue vivante et la morte. La langue tombale.

1. GEORG GRODDECK, «Cinquante et unième conférence» (15 août 1917) in Conférences psycha- nalytiques à l’usage des malades prononcées au sanatorium de Baden-Baden (1916-1919), trad. Roger Lewinter, Paris, UGE, «10/18», 1993, p. 133.

PIERRE ALECHINSKY, sans titre, encre de Chine sur manuscrit anonyme ancien, 29,5 x 20,5 cm,

PIERRE ALECHINSKY, sans titre, encre de Chine sur manuscrit anonyme ancien, 29,5 x 20,5 cm,

2005,

Jean-Michel Reynard

TERRE SÈCHE

le cœur des mots fini les mots battent toujours les mots de la terre vie minée terre écœurée la parole n’est pas la fosse l’ami n’est pas tombé ni couché ni glacé il n’est pas défini dans la terre la terre sera définie dans lui il n’est pas plus mais il demeure la mort en soi comme la terre la mort en soi aujourd’hui dedans moi la mort (mort redoublée, ragaillardie) dedans la terre de ce vide soudain de souvenir de découragement, très franchement,

à André du Bouchet

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la terre qui ne croit pas dans moi qui ne l’aime guère aussi elle a tant cru dans lui parce que lui croyait et aimait dans elle croissait et décroissait dedans, terre de notre déréliction terre de son vivant qu’il appelait de l’air et c’est de cela pour cela qu’il est mort de l’avoir trop respirée trop fort cette terre un jour, si quelqu’un me connaît encore au moment qu’il faudra, qu’il dise bien qu’il croit que je n’aimais pas de connaître

54 pour ma part d’avoir vécu la même mais lui, mon ami, non lui si, jusque dans les pistils et les corolles de la neige en foule la tourmente des éléments défaits ce jour de matin, comme on l’y aura descendu dedans pense dans le livre de la terre et aussi de ma chair un peu désormais que l’air du monde terreux l’air du verbe mondeux n’est pas dégoûtant dehors là-dessus donc nous n’étions pas souvent d’accord et maintenant tout seul à attendre mon tour de la terre de personne je me demande si j’ai tort d’avoir davantage envie peut-être maintenant qu’il est, qu’il va saisir là toujours quoique plus de la même manière, envie ou le souci de m’y rendre plus vite quant à moi devancer l’appel ou pas,

les mots dans l’air consistent avec un goût de trépas les mots de l’aventure les mots de la nature, ceux du contingentement comme si de rien n’était dès qu’on semble à deux doigts ou faute d’assez de bras dedans la vie qui revient, déçu, cassé, battu, enfant perdu, battant mieux volumétriquement dans l’ordinaire du rien qui est

Emmanuel Laugier

TABLES POUR JEAN-MICHEL REYNARD

[…] et le poète rêve d’une construction en marguerite, avec les pétales qui formeraient collerettes blanches, alentour du flux d’or intarissable, insoutenable

ANDRÉ FRÉNAUD, Hæres 1

Vous verrez, quand je serai mort

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JEAN-MICHEL REYNARD, Le Détriment 2

[Vardaman] Les arbres ressemblent à des poulets quand ils ébouriffent leurs plumes dans la poussière fraîche, les jours de grande chaleur. Si je saute de la véranda, je tomberai là où le poisson se trouvait, le poisson tout coupé maintenant en morceaux de non- poisson. Je peux entendre le lit, et son visage, et eux

1. Le Parcours et la Lumière, la question (1974-1981) in Hæres. Poèmes 1968-1981, Paris, Gallimard, 1982, p. 216. 2. Notes d’Asie in Le Détriment, Paris, Fourbis, 1992, p. 143.

tous, et je peux sentir trembler le plancher quand il marche, lui qui est venu faire ça alors qu’elle se portait bien.

[Vardaman] Quand il sera fini ils vont la mettre dedans et j’ai été longtemps avant de pouvoir le dire. J’ai vu l’obscurité se lever et s’en aller en tourbillons, et j’ai dit : «est-ce que tu vas la clouer dedans, Cash? Cash? Cash?»

[Cash] 7. Un corps n’est pas carré comme une traverse de chemin de fer

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[Vardaman] ma mère est un poisson WILLIAM FAULKNER, Tandis que j’agonise 1

[…] peut-être un cube (à la place qu’un carré à plat) que on boulange, que on étire entre la glaise du panse- ment logique des mots broyés selon la rigueur contre les ulcérations, les tumeurs de l’espèce depuis que le quoi l’individu général en meurt (chaque fois) s’ingé- nie à se convertir dans des briques poêlées parmi un matériau qui n’expire pas lui, dedans un organisme imputrescible conformément à la jurisprudence des sépulcres, un ossuaire du papier, à l’heure actuelle encore, pour y étager la vie passée, présente qui ne vient plus chanter ni plaire […]

JEAN-MICHEL REYNARD, L’Eau des fleurs 2

1. Trad. Maurice Edgar Coindreau, revue par Michel Gresset avec le traducteur, Paris, Gallimard,

«Bibliothèque de la Pléiade», t. I., 1977, p. 932, 940, 951 et 952.

2. Paris, Lignes, 2005, p. 87.

[Dehors]

« l’encre rachidienne / en gar- / rot sur la page » qu’évoque Jean-Michel Reynard au milieu de son premier livre publié (Maint corps des cham- bres 1 ), quelle est-elle qu’aujourd’hui il la faille reconnaître pour ce qu’elle est, quand il nous incombe encore, et plus même que l’encore voudrait le dire, de la rendre à sa frappe nette; et d’y revenir, et dans le seul recul possible, de nous porter versla «région non-dirigeante»(MauriceBlanchot) du dehors dont elle aura été le retour, et rincée, le vol, le signe impres- criptible de ce que nous lisons. Continuant à. Ce sont les fils d’une verté- brale que tire Jean-Michel Reynard dans son poème (la corde roide d’un filet remonté de l’océan plein du poisson), le dehors y entrant par la main, en remontant le bras vers les nerfs de la tête, pour qu’elle lâche enfin, la pression redescendue, la courroie de l’écriture – sortant-là d’une expérience que l’effondrement du langage aura permise : renvoi boule- versant de ce qui dehors, toujours, reste à bout portant l’espace où nous sortons de nous-mêmes. Cela, Jean-Michel Reynard le savait, écrivant nullement sans la pression radicale d’une nécessité où le langage y venait se suspecter lui-même, de n’être d’abord qu’une «monnaie courante» de plus, une sorte de marchandise («Salut! je t’envoie ce chant à travers la mer grise, comme une marchandise phénicienne», écrira Pindare dans la seconde Pythique 2 ), un marchandage par quoi biaiser, un «bouchon de foire» amusant la galerie, langue valant ici l’ergotage pourrissant et la passe de mots à vendre, mots « bravant / l’humide / les champignons du crâne / la rouille / cette idée de mort qu’on mange en singe» (Monnaie courante 3 ). Une sorte d’anthropologisation de l’écriture se retrouve tout au long de chacun de ses livres, la langue y étant toujours, par devers soi, cela qui «baille sous le chapeau», tandis que «tombent des livres / de froid / et rient / comme une fille/qu’on y prend plus 4 ». Qu’écrire ait été porté jusqu’à cette suspicion-là, du langage de l’échange marchant

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1. Paris, Maeght, 1981.

2. Pythiques, II e Pythique (vers 124-126), trad. Aimé Puech, Paris, Les Belles Lettres, 1977.

3. Paris, Flammarion, 1988, p. 90.

à l’impitoyable cynisme du rapport de force monnayé, se veut le tour,

le contour, ou le détour nécessaire par lesquels telle «mixture de crâne» évite d’endimancher la phrase, d’encostumiser le sujet. Cette vérité, comme traces du dehors, que presse la justice des faits (jusqu’à s’apparenter à des marchandises), nous conduit à vérifier que nous ne lirons Jean-Michel Reynard autant qu’à garder près de nous ce que son écriture gardait, elle, en dehors, sachant ne pas traduire. L’encre «rachidienne», «gar- / rot» coupé au centre de la syllabe, expose qu’elle ne se sera frappée sur la page qu’étant atteinte par une extériorité maintenue extérieure à elle-même. Autrement dit : la langue du poème n’aura été atteinte par le dehors, qu’ayant su (senti/expérimenté/saisi) qu’elle ne porterait de

lui que ce qui l’en distingue. Mais le poème est aussi ce qui ne cache

60 pas la tension existante de la chose à sa transformation en valeur d’échange, il la nomme plutôt, sans traduction autre que ce passage où le dehors reste comme la lointaine trace persistante (survivante) d’une force seule,

à côté, d’où toutes choses tirent leur être-là. « C’est comme si, écrit Jean- Christophe Bailly dans Papier d’Arménie, une innocence de la paru- tion faisait retour, comme si quelque chose du flamboiement naturel était appelé à la rescousse. […] c’est que le caractère absolu de la force d’emprise de la valeur se suspend et c’est ici comme si la résistance de l’emprise venait des choses elles-mêmes 1 .» Jean-Michel Reynard, malgré la lecture qu’il fit de Heidegger, particulièrement de Être et temps, n’en essentialise pas pour autant le régime de parution des choses. Elles ne doivent pas retourner à un état d’essentialité pour être, ni, du coup, se restreindre à quelques figures que L’Origine de l’œuvre d’art 2 allait faire dépendre d’un imaginaire artisanal ou campagnard. Plutôt gardent- elles ce qui les a fait venir à nous, et être simplement là comme ciel urbain ou terrain vague de banlieue, tressages en somme complexes de tout ce qui constitue leur histoire, leur historicité et leur présence. On les y entendra résonner et insister dans son vers, s’affirmer dans leur quotidienneté, à même l’apparence qu’elles ont, de n’être que cela qui

1. Papier d’Arménie in La Fin de l’hymne, Paris, Bourgois, «Détroits», 1991, p. 110.

2. In MARTIN HEIDEGGER, Chemins qui ne mènent nulle part (1949), trad. Wolfgang Brokmeier,

Paris, Gallimard, «Idées», 1980, p. 13-98.

affleure pour l’œil et la mémoire, pour le corps qui traverse la rue, à l’exemple de « – la rue [qui] traverse / dans ses clous 1 », de la «voiture [qui] passe/comme une voix/sans locataire/sans abonné 2 », de la foule, des gens, de la Seine qui coule, de quelques camions bruyants passant le boulevard quand ce moi, lancé, amorce le quidam anonyme des villes à qui Baudelaire aura donné sa silhouette paradoxale : «moi qui suis trop passionné/encore/je sors/je vois la rue/le camion en vacances/ souvent / je pense aux voitures / qui n’ont plus d’âge / un clou, l’image / comme un trou dans les yeux / je pense à ceux qui pensent à

eux / au

jamais vu / un samedi en retard / ou manquer / un dimanche/des gens à l’œuvre / à l’abandon / les rues circulent entre les roues /j’entends

samedi / chaque semaine / qui

revient sans mentir / a-t-on

des voix/broyées/comme des journaux 3 ».

[processus]

61

Jean-Michel Reynard n’a jamais cessé de renvoyer à ce reportage-ci du monde, par ses livres et la présence qu’ils donnent au monde contem- porain, à son organisation, à ses bouleversements; le prosaïsme y affleure et agit comme la force active de la bascule du vers, tout y devenant, jusqu’au simple bruit de camions, engrenage d’une description que la grammaire et la syntaxe cassée, de même que presque simultanément narrative, vont précipiter et serrer au plus près.

Écriture-garrot où le manque d’air place le dehors là même où il appuie sur nous sa distinction.

Écrire n’étant pas tout – mais ex-posé au mors du jour qui tire en éloi- gnant toujours plus le dehors vers le dehors. Tout étant là, d’un comment vient le poème, (lui) maintenant à son maintenant ce qui, extérieur, récal- citrant et réfractaire, traverse la rumeur du temps; et lâchant la tentation

1. Monnaie courante, op. cit., p. 15.

2. Ibid., p. 29.

de l’encloisonner dans le fond mort de la langue. Lâchant ce qui doit laisser le poème à lui-même et à son « c’est tout ». « un accroc / à ma suite/dehors 1 » est syncope, quand même, « las / dehors », il est l’écart, l’échancré où la pression du dehors se vérifie : et toujours par contu- mace, la dire aura constitué autant le poème que renvoyé le dehors à lui-même. Donnant donnant.

«dehors / au fond / couché / rompu / chez qui le dit / dehors / et n’en sait rien dehors en lui tout a vécu 2 » Le mouvement prosodique que cherche à importer dans son vers Jean-Michel Reynard est une cabrure (tension verticale) autant qu’une chasse rapide vers la gauche, à la limite de l’embardée(mouvement descendant), lesdeux concomitamment ajointés

62 l’un à l’autre comme deux aimants inversés se repoussent ; « inaltérable prosodie ressort», écrira-t-il dans Civilité 3 , ou, peut-on dire, «sprung rythm»(rythmebondissant)qui,commechezHopkins,inventecettetension entre temps forts/temps faibles et accents toniques. Poèmes ainsi cabrés et enjambés en autant de syncopes, elles-mêmes rapportées à ce qui, juste- là, dehors, est sans savoir; poèmes n’en sachant pas plus, ne reconnaissant là que l’excès porté par le dehors sur le prosodique lui-même. De là vient que la langue de Jean-Michel Reynard, dans son jeu de casse, déporte les verbes vers des sujets multiples (le café est bu par la tasse autant que par la bouche, le boulevard s’avale au même titre que la voiture nous avance, etc.), précipite ou rompt les syllabes (hurried feet encore chez Hopkins dont on pourrait faire un frère pour Reynard), coupe les mots à la lettre près, décale le transitif et affirme autant l’intransitivité d’une force venue presser le crâne jusqu’au dedans : car «il fait noir/dans le/dehors qui te sert de/de crâne/et de bronches/de langue/à l’envers 4 ».

Pneuma est ce qui passe dans cette pression rentrée, dégagée, sortie où il n’y plus d’air. D’un seul et même mouvement.

1. Monnaie courante, op. cit., p. 31.

2. Ibid., p. 81.

3. Civilité, Paris, Lelong éditeur, 1991.

4. Fredaine, Paris, Deyrolle, 1993 p. 106.

Ouïes du poisson-poème.

La force qui aura pressé le crâne met la langue à l’envers. En cet envers il y a que l’on pense à Hopkins, à Baudelaire. La ville pour chacun aura été le mouvement même d’une chute de l’ancien temps, le froissement par lequel la rêverie s’interrompt comme un papier gras est jeté, l’«inlas- sable remise en cause de l’imaginaire 1 », l’effondrement d’une persis- tance où l’Un indivisible se désenchevêtre du ciel 2 . Reynard est l’héritier de cette dure réalité rugueuse. Il est l’un des rares poètes de cette géné- ration en France (à part peut-être, outre-atlantique, certains objectivistes américains) à avoir donné cette place à la ville, aux champs critiques qu’elle ouvre dans le poème. L’expérience d’une époque en somme par laquelle chacun – et Reynard sera ici plus proche de la ville telle qu’elle est donnée à penser chez Walter Benjamin que de ce qui en est tu chez Heidegger (en dehors de ce qu’il pense de la Ge-stell, l’arraisonnement par quoi la nature est sommée de se «placer debout devant» comme «un complexe calculable de force 3 » dont l’homme est la seule mesure) – sera acculé à la force sans aura du réel, s’ouvre – jusque l’impossibilité de comprendre les rapports de classe qu’elle dessine, jusqu’à rendre illu- soire toute dialectique de l’histoire. Et si le désespoir fait de l’homme abandonné et seul «un chien de potence, […] / Pire : un loup; et leurs meutes dévastent l’époque 4 », s’il prive l’homme, comme le dit si juste- ment dans son Papier d’Arménie Jean-Christophe Bailly, non seulement de la valeur, «mais de la chose même 5 », reste qu’à travers la sécu- larisation des gestes et des pensées, des actes et des sensibilités, quelque chose de mis au sol réfléchit et maintient encore la possibilité d’une persistance de l’être-là; partout, la ville mêle ses strates de passés à ses rebuts et à ses mouvements contemporains, et jusque dans sa misère

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1. ANDRÉ DU BOUCHET, Baudelaire irrémédiable, Paris-Lagrasse, Deyrolle et Verdier, 1993, p. 12.

2. YVES BONNEFOY, L’Arrière-pays, Genève, Skira, 1972.

3. MARTIN HEIDEGGER, Essais et conférences. La question de la technique (1954), trad. André

Préau, Paris, Gallimard, «Tel», 1990, p. 29.

4. GERARD MANLEY HOPKINS, La Guirlande de Tom. Sur les chômeurs (1887), trad. Benoit

Casas, L’Animal, n° 16, 2004, p. 35.

elle laisse encore à son abandon ce qui est. La persistance d’une multi- plicité de temps à fleur de ce qui existe est ce qui, dans le «là» des choses, résiste, par delà le pas qu’à fait la marchandise sur elles, à leur anéantissement; ce qui leur donne épaisseur et surface d’apparition; ce que, peut-être, dans les villes énormes, dans le trafic, des auteurs comme Reynard crurent encore avoir à dire, irrémédiablement, d’un pas fait et franchi, d’un geste d’adieu porté, et ce jusqu’à en énoncer une véritable politique de l’écriture, une nouvelle théorie pour l’écrivain et sa société. Songeons ici à ce que Baudelaire sut très tôt en dire, force elliptique que Jean-Michel Reynard porte lui aussi vers son propre drame : «Rien qu’une immensité spirituelle! La biographie d’un homme dont les aven- tures les plus dramatiques se jouent silencieusement sous la coupole de

64 son cerveau, est un travail littéraire d’un ordre tout différent 1 .» Songeons aussi à Jean-Michel Reynard qui, dans le désarroi de son expé- rience poétique, l’aura également eu à penser, engageant un prosaïsme parfois trivial, la vie quotidienne, son ordinaire et sa presque nullité, et tout le rythme sec de la «ville grosse d’aujourd’hui» dans son poème, selon même le projet du Spleen de Paris : « au café / le matin / la rue resquille / dans le métro / une grève de trop / suffit / je pense à la phrase / qui te cherche / à paris / en banlieue / au petit bonheur / la France / pourrit 2 ». Les occasions du dehors, sans que s’établissent entre elles des rapports de métaphores et de métonymies, s’interpénètrent ici, hic et nunc, for da, jusqu’à en affecter langue et poème que voilà sortis, mutuellement, comme «l’hôpital / c’est la rue / ou c’est moi / où l’on se rue / comme aux galeries / lafayette / mais il n’y a que / moi / à vendre / à acheter 3 ». Ce «principe de substituabilité, de correspondance, de réversibilité 4 », par lequel vient encore une sorte de monde, vaut pour Jean-Michel Reynard comme impératif catégorique de son acte d’écriture.

1. Œuvre complète, t. II, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1975, p. 104.

2. Fredaine, op. cit., p. 10.

3. Ibid., p. 84.

4. MICHEL DEGUY, «Pour piquer dans le but, de mystique nature» in YVES CHARNET et JEAN

DELABROY (s.l.d.), Baudelaire : nouveaux chantiers, Lille, Presses universitaires du Septentrion, «Tableaux et recherches», 1995, p. 115 sqq.

Le retour de ce que l’époque montre à nu est venu retourner (à l’envers) la croyance en la langue pour en faire l’objet féroce d’une suspicion, d’où elle aura elle-même à se dégager. Force contradictoire d’une pensée de la langue comme reste agonique d’une « terre plus vraie, plus épouvantable 1 ».

Le balancement de langue à voix, chez Jean-Michel Reynard – en outre du corps meurtri de la langue à la voix qui s’en sera sortie comme le reste vivant de quoi y meurt – (y) est seul avec lui-même, avec pour unique horizon ce que le dehors lui renvoie en l’éloignant. C’est que cette extériorité se portera, paradoxalement, à elles (langue et voix) comme le creuset, le réservoir, l’en face, où elles (langue et voix) pourront d’au- tant s’en distinguer, et en être le substitut en défaut. Lamentable aurait pu ajouter, sans illusion, Jean-Michel Reynard.

65

Tout tient là net dans l’implacable frontalité d’une quelconque pression venue extérieurement rabattre le poème sur ce qu’il ne saura jamais confondre avec lui-même.

Effondrer le poème – Jean-Michel Reynard ne cesse de le faire faire à son poème, en respectant le heurt tel qu’il vient se multiplier face à lui, seule envisageable face élevée au cube dans la poche du poème (à quoi le paral- lélépipède biseauté noir d’Alberto Giacometti – Le Cube, 1933-1934 – répond comme la tête massifiée d’un taureau laissée à son poids mort).

Poème-carcasse, incisif, effilé comme une corne, plongé jusqu’au risque de l’agudeza, fixe sur son axe sévère, tournant autour de ses motifs, les serrant – écrit au charbon, dans le noir d’une pièce, d’une boîte, sous le couvert envoûté d’un crâne, brillant-là dans son réceptacle à vif tout ce qui, d’irrespirable, est respiré.

Rabotage du poème contre l’angle du dehors.

1. OSSIP MANDELSTAM, «Je me lavais de nuit…» in RENÉ CHAR et TINA JOLAS (traductions), La Planche de vivre, Paris, Gallimard, 1981, p. 57.

«je balance la voix / qu’on assomme / sitôt sortie / de l’eau / des mots / sur le fond de page / ceux qui saignent / en riant / aux éclats / de vers / […] la voix s’y fume / encore / et tousse / ou crache / la monnaie / ce qu’elle arrache / c’est toi que l’on vend / frais / aux enchères / aux modernes / à l’encan 1 » : comment boire au temps, au cercle petit du café brillant dans sa tasse, y compris que la voix «pense / tous les jours / brave- ment / qu’elle y croit», comprenant déjà que sa croyance est le bruit mat du temps sonnant la petite monnaie courante de ses mots.

Pli de la chemise blanche, droite, posée-là, à côté du café du temps qui fume, est poème, noir sur blanc, dans son frac – autoportrait en chambre d’époque 2 sévère. Nature, et mortes 3 .

66

«dérèglement du blanc» est faculté de faire entrer le différend dans le noir de l’écriture elle-même. Dépoitrailler la langue. Déchirer sa chemise. En découdre avec les ruses de l’écrire. Poème suit le ruban du sans- sommeil. Poème ne dort pas.

Insomniaque ravalement de la façade du poème, tête en bas.

Insomniaque inhabileté du poème de Jean-Michel Reynard – entre café et jour – qui, jusqu’à L’Eau des fleurs, ne file aucune métaphore, mais place à cru le mot fautif pour perdre l’assiette du poème suivi.

Peine perdue endure, par son titre même, ce à quoi s’abaisse le poème aujourd’hui. Et d’où qu’il parte, y revient ce qu’il perd. Ce qu’il a troqué ou vendu contre le mur du dehors («une goutte, un ongle – un clou, tête, langue, digitale, coupante. cosse déportée à contre-courant des lignes du bois 4 ») est ce qui lui est rendu en monnaie de singe.

1. Peine perdue, Paris, Messidor, 1991, p. 11-12.

2. Titre d’une section de Maint corps des chambres.

3. Titre du deuxième livre de Jean-Michel Reynard (André Dimanche, Marseille, 1987).

4. Le Détriment, op. cit., p. 79.

Et après, rien.

Il faudrait établir un parallèle entre ce qui engage L’Eau des fleurs et avec lui tous les autres livres de Jean-Michel Reynard, et certains passages du journal de Kafka, notamment lorsque celui-ci, au revers presque immé- diat d’une hypothétique grâce de l’écriture, pièce tombée sur sa face négative, entend bien qu’écrire soit (pour lui) comme se casser les jambes en descendant l’escalier de l’Opéra de Paris.

Il y a un malheur de l’écriture chez Jean-Michel Reynard, dont le motif de l’ébranlement est la scène. La boîte crânienne le subit, d’être inadap- table au trafic du dehors. Bloquée contre son «clong clong» creux, aban- donnée à cette pauvre litanie aussi obsédante que définitive. Boîte tournante dans la petite musique de l’usure du temps. Dernière bande. La balance en est, en apparence, simple : et consiste en un déplacement de l’inadapté entre deux points : de tête à temps; entre le point de vue et ce qui, dehors, se précipite jusqu’au rabot. Au jour le jour, dans la passe des mouve- ments de foule («la cadence / de la foule / aveugle / supplie / trop tard 1 »; «foule / et nous restons sur place 2 »), de rues («l’entrejambe / des rues », «mais la rue titube 3 »), une tête surgit, que la rumeur du temps trans- forme en une chambre d’époque. Chute où pleut en elle l’angle cassé du boulevard, l’œil noir du café. Cendre gris mastic qui vole en elle et tapisse ses parois. Jusque dans la verticalité narrative des poèmes de Jean-Michel Reynard, le reste laissé au poème se colore d’un gris de payne, endurant la boiterie de son vers, la «chiennerie du papier 4 », par lesquels poème est redescendu. La phrase se découd dans des coupes de plus en plus serrées, s’ouvre à la stupeur syncopée de ses enjambe- ments, casse la lettre dans la dent du mot pour le rendre à sa bascule sonore, au bruit que fait le mot une fois arraché, raboté, au crâne de sa mémoire.

1. Peine perdue, op. cit., p. 45.

2. Monnaie courante, op. cit., p. 65.

3. Civilité, op. cit., p. 21 et 43.

67

Entre tête et temps poème ne dort pas, il se balance. Ce sont là les mots du poème pendulaire, oscillant, revenant, tel le spectre d’un masque mortuaire glisse sur la tête d’un malade. «[M]ots qui tombent / durs / et qu’on entasse / à moitié fou 1

Défraquemement de l’écriture de Jean-Michel Reynard, multiplications des coupes de Maint corps des chambres, quasi cummingsiennes, contre- aplat du poème où se distribuent des colonnes serrées de chutes, une précipitation bégayante dans un précipité bégayé. Le poème de Jean- Michel Reynard écharde, ébrèche, équarrit, éclisse, le bloc de la langue morte, le décompactise pour l’effilocher sèchement en vers courts.

68 Syncopant y voulant dire :

qu’il ne cède rien qu’il ne parvient pas que l’écrire y ment déjà trop que les mots sont de la merde que le bord cassé de la langue ne fait pas coude qu’elle est crosse frappée au crâne coin imprononcé putasserie

À même les proses du Détriment, de L’Eau des fleurs, Jean-Michel

Reynard fait la même chose : il maintient une élongation nerveuse dans

la phrase, la verticalité d’une crampe à même le déroulement d’une phrase-

pensée.

Le paradoxe de l’écriture de Jean-Michel Reynard y voulant que tout

y soit plus simple – quelque chose filant, fusant, coulant à même les

casses de son vers, dans les zébrures de ses retours chariot; le simple ne recule plus devant la complexion du dire, l’inversion des référents, des motifs, des sujets, n’étant alors que le presque mouvement naturel

1. Monnaie courante, op. cit., p. 19.

par lequel les événements culbutent les uns sur les autres, en sorte de trafic et de flux tendu.

Cela n’en est pas plus transparent – et si l’opposition appelle encore de l’opacifié, on voit vite que la pratique de l’écriture chez Jean-Michel Reynard n’a jamais eu cette tempérance dialectique. Bien au contraire, elle a, à l’exemple de Paul Celan, travaillé à ce que dire – parler – soit maintenir ensemble le oui et le non, comme en un seul plan serré plusieurs voisinages de contrariétés sont tenus, ou lorsque, en une seule séquence, la lenteur ahurissante d’un mouvement contient une vitesse sidérale, la profondeur de champ le plan fixe, la netteté le flou total.

Poème-tôle dans le vent bat contre un persistant «clong clong» la paroi du réel. Contre cela bat lui-même ce qui l’aura mesuré et donné : «le choc / à nouveau, entraperçu / minime/ exorbitant / le poème anodin / marqué / comme un bruit de tôle / à l’envers 1 ».

69

Dans un tableau de Francisco Goya (Goya soigné par le docteur Arrieta, 1820), on force le malade à boire, alors que la tête de celui-ci tombe tel un poids mort derrière son dos. Le médecin, a su amigo est-il écrit en bas du tableau, est ici le réel, il écharpe de sa main, de son sourire presque en coin, de ses deux yeux rouges de fatigue, drôlement inqui- siteurs, de sa fine bouche soulevée discrètement par deux presque rictus, le poème qui, lui, n’en peut plus «au ras / du verbe déplumé / là où / il n’y a plus de peine / ni tu / ni je / mais la neige des choses / dans l’eau / le chiffon du monde / sur ton nez / des choses vagues / en ce qui reste / qu’on écrit 2 ». La chemise au col ouvert du malade est trempée, chiffonnée blafarde et telle : imagine-t-on une sueur pareille de blanc cassé s’en- gouffrer dans le poème de Jean-Michel Reynard.

1. Civilité, op. cit., p. 13. 2. Monnaie courante, op. cit., p. 147.

[en somme]

L’Eau des fleurs a stupéfait – sa rage stupéfait encore, tant le rien de l’existence, le rien de l’il y a des choses, se confronte à la nudité glissée d’une expérience de la mort. Jean-Michel reynard écrivant – là, au bord de la disparition de l’espèce – et pour toujours dans la mort elle-même.

De Faulkner il écrivait, au temps de l’achèvement de L’Eau des fleurs :

«Nous partageons donc l’impression de Faulkner en nous, et le massif de sa langue – “matière d’homme”, matière de langue : une, à l’échelle, simultanément, du timbre-poste natal et des confins de l’être “nous” parle. […] Le hasard qui veut que dans des pages qui se sont terminées

70 il y a peu, ajustées dans la douleur depuis quelque huit années [L’Eau des fleurs], Faulkner se trouve à plusieurs reprises rencontré, écouté et remercié, me procure une écoute redoublée […]. Et aussi, ou surtout, parce que il me semble y lire la conscience de ce qu’il s’agit de faire de la langue (de faire ou de ne pas empêcher, qu’elle fasse de “nous cela”) pour qu’elle ne s’interpose pas entre ses propres mots et l’infini du réel (cette interposition, c’est la “communication” aujourd’hui) qu’ils semblent, quant à vous, comme à moi, choisir sans illusion sur leur inuti- lité qui oblige d’articuler, comme en s’effaçant à même la saturation qu’onpeutenavoir 1 » : il y a dans L’Eau des fleurs toute la lenteur agonique du présent par lequel Maurice Edgar Coindreau rendit As I Lay Dying par un Tandis que j’agonise. On pourrait dire, par delà le voisinage dans lequel Jean-Michel Reynard se sent face à l’œuvre de Faulkner, que L’Eau des fleurs, à cause ou grâce à son statut post-mortem, maintient le présent de sa propre vie dans l’absolu présent de son As I Lay Dying. Qu’en l’instant de la mort de son auteur, imaginable, imaginée, puis incontournable, L’Eau des fleurs ait été projeté, conçu, comme la planche de vie d’une morte (la mère en étant l’origine et le motif récurrent), et celle de son mourant, sous-tend, ou sous-entend, ou prévoit, qu’il n’aura jamais que répondu à ce qui, en lui, faisait le retour infini de son agonie,

1. Extrait d’une lettre inédite.

une agonie non pas versée à son terme mais filée dans la durée main- tenue de sa propre parution; à même, et pareillement, le cercueil de Tandis que j’agonise aura, lui, en cinquante-neuf monologues, traversé le Mississipi sous un soleil de plomb, et dans l’odeur pourrissante du cadavre,

dans la terre qui lui sera promise, touché ce qui s’infinit en sa destination, ce qui n’y meurt pas. Cet usage de la langue, où se maintient un rapport des mots à «l’infini du réel », n’aura pas tant répondu, pour Jean-Michel Reynard et pour William Faulkner, à un emploi, à son emploi, qu’à ce qui en elle, depuis son corps mort, mis en boîte, enfoncé dans le cube plombé, cloué, doit être porté vers son révolu, à même son poids. C’est parce que la langue est morte, comme la mère l’est, parce que tout est en elle révolu, rincé sa propre enfance, qu’elle peut répondre à ce qui, dehors, vit dans la mort, non pas vit jusqu’à la mort, mais vit à même

71

la

multiplication des mort en nous, en dehors de nous, face à nous. S’il

y

a une laisse entre ce et la langue, elle ne tient que dans la traîne

(thrène?) du présent infini de l’agonie – et de ce que lui répondre importe

de serrer (la main) de réel. Les livres de Jean-Michel Reynard, ses poèmes, ses carnets, la romance de L’Eau des fleurs, tiennent cette part infran- gible de vérité-là qu’entre les mots et le commerce infini du réel, il n’y

a pas de marchandage, sauf à vouloir faire que l’écriture en devienne

un billet commerçant, un divertimenti au sens pascalien. Pas de marchandage avec ce qui meurt, en eux et dans ses mots, à l’instant et à jamais. L’animal nous en donnera d’ailleurs la leçon (et elle est centrale), puisque ce qu’il ne dit pas de ce rapport, est maintenu en lui jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il aille s’isoler dans son coin pour mourir. Écrire vraiment étant alors, face à l’animal, au plus haut point, toucher ce mutisme-là, et le maintenir sans fin comme la seule tâche ontologique qui vaille. «Cousinage d’entre nous et les bêtes», dit Montaigne, cousinage certain dont L’Eau des fleurs est, en fait, toute l’endurance, n’étant, à l’exemple de La Métamorphose ou du supplément (la Loi) qu’y ajoute La Colonie pénitentiaire, qu’une longue et lente refonte de l’instant perpétuel de ce qui meurt en nous (As I Lay Dying) en une «zone d’indéterminabilité, d’indiscernabilité entre l’animal et l’homme 1 ».

L’Eau des fleurs est ainsi, dans cette conséquence-là de déportation de la langue, l’écoute par quoi remonte, du coffre, voire du container (Behälter) des morts au rectangle silencieux du livre, leur résonance. À même ce qui s’enfuit et respire en eux (poissons volatils, ouïes ouvertes), à même cela qui ne cesse pas d’être à sa fin (mère et langue), nous pouvons dire qu’il s’y agit (s’y déplace, s’y dynamise, s’en potentia- lise) d’un poème politique («depuis longtemps/poème/valise anéantis- /sable/qui campe/campe/sur pied/embesogne la/langue/de ce/entre rien et/lui/pas-/grand-chose 1 »).

« j’écris des poèmes de philosophie politique 2 » est déjà écrit dans la prose du Détriment. Actée et insularisée «Sous l’impensable 3 ».

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Que la mort y soit le bord, la bordure comme fente du livre, la marge du tombeau qu’il lui aura fallu donner à la mère, aussi bien qu’à la langue qu’elle lui aura donnée, lui, le fils, ne fait pas douter d’un «tout» du monde que Jean-Michel Reynard y fait entrer; reste persistant, là, du dehors. Tout ce qui l’environne, le borde encore, voire l’avoisine, qu’il soit ou non isolé dans la coque de la voiture où il écrivait, jusqu’en ce cousinage dont l’exemple de cette famille, accompagnant lentement le cercueil le long d’une côte, donne image dans Tandis que j’agonise, L’Eau des fleurs ne l’évite pas, lui rend corps. Tout cela n’est peut-être pas tout à fait rendu, montré, dans l’exposition d’un simple appareil, notamment de langage, mais, subrepticement – en romance, et quasi constamment dans la torsade complexe d’une langue qui lui restitue sa complexité, voire sa complication, dans et à même son effrayante ossa- ture, dans une sévérité de faits toujours, en fin, revenus à nous comme un plat ordinaire jeté au visage. La violence des relations sociales, des rapports de classe qui s’y établit et s’y structure, n’échappe pas à ce balayage du dehors auquel Jean-Michel Reynard ne cesse de revenir :

1. L’Eau des fleurs, op. cit., p. 253.

2. Le Détriment, op. cit., p. 120.

3. FRIEDRICH HÖLDERLIN, lettre à Casimir Ulrich Böhlendorff datée du 4 décembre 1801, citée

par PHILIPPE LACOUE-LABARTHE dans «La césure du spéculatif» in Typographies II. L’Imitation des modernes, Paris, Galilée, 1986, p. 54.

L’Eau des fleurs, en particulier, s’y penche de différentes façons, comme, ici, page 241, en un poème juste baudelairien dans l’héritage de fond :

«la serveuse fendait un /sourire / jusqu’au cheveux / (certainement, j’ai pensé jusque à le ciel)», quand, ailleurs, la souriante serveuse devient, dans la tâche qui la fit servir, dans celle de se la donner, et de ne la savoir que monnayé au compte de qui l’exige d’elle, « l’employé(e) des nétoyages», le même contrat de service tenu, rendu, versé à la presque plus basse rémunération, y étant ramassage de la merde au compte de ceux qui n’en veulent pas voir la couleur. Voilà comment Jean-Michel Reynard écrit ces (ses) «poèmes de philosophie politique» :

il ne convolute pas de la faute de moi si-que dans un centre de passage, des échanges, des multiplications, un aéroport sur le cas, il est à l’employé(e) des nétoyages de l’abord, par l’exemple, à les préposé(e)s, à le (ou la) auxiliaire de la maintenance que mon penchant se attache, pour chez qui il se embue toujours, bien devant que je envisage les transportés à-peine (par la voirie, les ramasseurs, les décrotteurs de «nos» choses, de «notre» gent) – pourquoi?, voilà, je me le recherche : sinon que de la cause que il me paraît, peut-être, que leur visage de eux traverse le grain (le grau) le plus fidèlement, la signification de les motions, de les transits au rebord goudré de quoi ils épurent (ils épren- nent) : mondiaux, ou ils purgent, placides, indécelables-coruscants, mortels, leur bagne journalier infime de moi (est-ce que?) 1

73

dans la lignée dure de Rousseau (en son exemple), songeant à cela qui, d’un visage penché, s’attache (je envisage), passe tel grain de ces ramas- seurs sur le visage de Jean-Michel Reynard, et de l’un à l’autre, il y a la nécessité sans confusion, de pouvoir (infime) leur rendre (leur racheter pas même) leur bagne journalier; d’écrire non à l’intention d’eux, mais adossé,autantqueHopkinslefut,danssaCouronnedeTom,auxchômeurs, autant que cela, «tandis que la multitude affamée manque de nécessaire 2 ».

1. L’Eau des fleurs, op. cit., p. 219. 2. JEAN-JACQUES ROUSSEAU, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, Paris, Garnier-Flammarion, 1971, p. 235.

Tel est le frère auquel songe Jean-Michel Reynard quand, avec Emmanuel Kant, il jette son impératif («pour ne point haïr les hommes, puisqu’on ne peut les aimer») et le complète, sans salut aucun, d’un «que dire du réel / vraiment / après combien de jours de semaines / tu fus mort / […] cela est la vie / comme on dit / aussi / pour te punir / on t’enterrera déjà / jusqu’à la fin de tes jours (mémoire de mon frère) 1 ». Telle est l’interminable leçon de son expérience.

TAL COAT, sans titre, lavis, 26 x 38 cm, s.d.

TAL COAT, sans titre, lavis, 26 x 38 cm, s.d.

André du Bouchet

LETTRES À JEAN-MICHEL REYNARD

14 avril 1983

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Ce qui, à chaque lecture, me paraît remarquable dans ce dernier ensemble de poèmes, cher Jean-Michel – et comme de l’ordre d’un autre pas en avant dans la matière de notre monde mais c’est alors ce monde lui- même qui avance – tient de nouveau à la surprenante autonomie de la parole dans son déplacement ponctuel qu’aucun souci de vraisemblance ne vient assujettir ou alourdir, mais que l’on ne cesse jamais de perce- voir pour autant dans une relation probante – et toujours inexplicable – avec une réalité – jamais désignée – qui la fonde. Cela se vérifie dans chaque syllabe de vos mots, ainsi vécus, ainsi fondés – et en avant, cepen- dant, de qui lit comme de celui qui, le premier, aura su les accompagner librement. Ce libre déplacement se fait, est inscrit dans un plan que l’on sent strictement parallèle à une réalité vivante, sans que, cette dernière, il soit besoin de l’invoquer, ou la situer autrement que dans vos mots qui n’en restent pas moins toujours un peu plus loin, entraînés par leur poids, et ouvrant. Il y a là, quant au physique de ces mots, perception analogue à ce qui, assez haut au-dessus des routes, peut donner en avion dans de brusques trous d’air, l’idée de la carrosserie de l’air avec laquelle il arrive que tout en volant on roule durement. Mais à vrai dire, jamais

nous ne volons, nous marchons ou roulons. Mais je disais – «parallèle

à la réalité vivante», lorsque c’est bien de la même qu’il s’agit, inconnue sur le moment, méconnaissable. Cet inconnu, le mouvement. Je crois,

à m’attarder sur ce point – le mouvement – qu’il est néanmoins indis-

pensable aujourd’hui de paginer vos feuillets qu’on ne peut pas déplacer en lisant, les poèmes étant axés sur un fil de désordre qu’il serait impos- sible de reconstituer si on le perdait. Je parle là, de ceux qui sont plus étendus, et où le retour sur le point de départ se fait moins aisément qu’ailleurs. Mais cette idée de pagination qui manque, me donne – par cela qu’elle peut avoir de rudimentaire – une idée d’un autre pas à effec- tuer par moments dans le sens du retour.

78 À bientôt, merci de m’avoir donné ces pages si vivantes à lire.

25 octobre 1983

André

Votre lettre m’aura donné beaucoup d’air, cher Jean-Michel, dans les jours où, n’ayant pu conserver le moindre souvenir de ces pages que je n’avais plus sous les yeux, elles s’étaient depuis longtemps pour moi pesamment annulées dans la seule estimation du temps mis à écrire ce qui n’était plus rien. Et cela, tout de même, n’étant jamais qu’une parcelle de ce qu’il y aurait eu à dire, je m’étais entre temps – et dans la relative tranquillité de ne pas avoir d’échéance, sans aucun souci de l’aboutis- sement – sur un autre départ qui ne sera sans doute pas étranger à ce que vous avez lu. Contre Ponge, dites-vous, également – ce mot m’aura aussi éclairé sur le moment. En effet, le développement de sa pensée dans le sens des «significations bouclées à double tour», du «fonctionnement de la langue», «fonctionnement» parallèle alors et donc mimétique, etc. etc., me laisse absolument froid, et il n’est pas exclu que mes pages, traduisent à leur insu, du reste, un écart de cet ordre, marquant alors une distance, soit en fin de compte reçu avec des sentiments tout à fait mêlés! Mais ce n’est pas cela qui importe. Quelle sympathie trouverait

réellement à s’exprimer, sans que, chaque fois, la distance franchie alors n’ait été marquée.

Je vous serre la main, à bientôt.

6 août 1984

André

Cher Jean-Michel, il y a dans le placement des mots à la verticale une question de clôture suscitée du reste par le placement lui-même – qui est pour moi irrésolue. Comment ouvrir ce qui est ouvert. Il faut d’abord essayer de fermer. L’effervescence appelle – puis… où est le point de conscience prenant, dans un second temps, le relais sans mettre pour autant un terme à l’effervescence. Les mots – ce sont les mêmes – qui renoncent à la figuration du fil de jour en jour effervescent – «poème» n’étant au fond que volonté de figuration – y parviennent sans l’avoir voulu. Mais il est difficile de renoncer à vouloir, puisque de cela on ne peut pas faire l’économie non plus. Je vous parle, en même temps que de vous, de moi-même – qui ces temps-ci vais alignant des mots diffi-

ciles à admettre – dont il m’est difficile d’admettre que si rarement quelques mots puissent en décoller à la verticale, figurant le suspens. Mais par

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la

force des choses je suis, que je le veuille ou non, amené à le faire. Il

y

a là, peut-être, résignation à la chute. Mais votre temps est voisin –

avec davantage de ressources, je crois de celui de l’époque de Sans couvercle, par exemple, où il me paraissait d’un jour à l’autre impen- sable de ne pas être debout – et, cela, le figurant, dans la hâte qui fuit l’inquiétude, à prendre le tourment de court. La note préalable de Contumace, dans la mesure où elle paraît amorcer une mise en garde, n’améliore pas les choses, je pense, étant de nature à mettre sur ses gardes. Une liberté de lecture n’a rien d’illicite, une lecture n’ayant de sens que par la liberté qu’elle suscite, et vous n’êtes nullement en défaut. La sanction qu’implique cet intitulé ne vous concerne pas davan-

tage que moi-même. De telles pages – ce sont celles aussi du Journal

africain, des Fleurs. Pour moi, tout est à commencer et vous êtes au commencement.

Amitiés à tous deux.

11 août 1984

André

Mais quand on «tourne un bouton» – «mettre le son», comme vous dites, cher Jean-Michel, on n’y est pour rien, n’est-ce-pas (alors qu’il

80 s’agit d’inventer la musique et l’instrument que l’on est – une machine n’est pas un instrument, parce que l’instrument toujours à portée de main n’est pas donné, en dépit de la musique qui quelquefois cherche à court- circuiter aujourd’hui). Ou de ce qui aujourd’hui encore tient quelque- fois à l’appellation de poème rétention du mal devenu son, et qui alors n’est plus que l’écho – inoffensif – de ce qui a pu faire mal, mais réten- tion toujours, le devenir n’ayant pas été déterminant. Or, il s’agit toujours, sans avoir retenu, de faire mal à nouveau et autrement. C’est dans l’ordre du vivant. Toujours j’ai ressenti, sans pouvoir m’en passer, qu’un disque désamorçait la musique. À «mettre du son» ou «tourner le bouton» vous figurez simplement une fatalité du dévidement dont l’image tend d’une façon ou d’une autre à vous soustraire à l’instant puisqu’elle vous assure – de manière finalement à rassurer – de la pérennité du mal et de son innocuité. L’appellation de poème, là, ne fait qu’écran. Pas de disque – quand même, par là, malgré cela, la musique aujourd’hui quel- quefois me parvient – ni de cinéma, le cinéma voilà longtemps que je l’ai pris en horreur. Que faire de soi quand la bobine ou le disque à la place de vos yeux ou oreilles tournent alors que le moment ou jamais sera venu de faire un pas. Mais on se dit que ça tourne toujours pour soi sans que l’on ait eu à bouger. Ce pas, vous l’aurez fait, comme personne aujourd’hui je crois, dans des pages que le mot de poème ne couvre pas – et dans le mouvement même, quand même il les couvre – Maint corps des chambres – par exemple, de casser la mécanique ou de mot en mot

donner un coup d’arrêt à la fatalité illusoire du dévidement. À ce prix, et sur son renversement, vous vous affirmez, tel que vous êtes, libre dans votre page. Mais pas de cinéma. La phrase de Marguerite Duras, c’est, comme on dit, du cinéma (comment d’ailleurs pouvez-vous trans- crire les trois mots d’un titre aussi ridicule, ce qu’il y a de plus terrible, c’est évidemment la douleur – pas du tout une douleur surmontée. Mais le sophisme du cinéma tient à son piétinement qui n’est qu’un simu- lacre de mouvement – et qui chérit ce qui se dévide, sans qu’on n’y soit pour rien, ce qui se dévide sans fin. Mais on a horriblement besoin d’être libre, et c’est là le plus terrible, tout cela échappant au cinéma dont la raison d’être est narcotique purement et simplement. Voilà, confusément, et sans prendre le temps d’y penser comme l’aurait voulu votre lettre si réfléchie, moi-même de façon désordonnée. Mais nous avons chacun, et diversement, nos raisons, nos façons, de fuir.

À bientôt, amicalement, à vous et à Thuan,

20 août 1984

André

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Cher Jean-Michel, les questions graves que vous posez – que vous vous posez, que vous me posez – sont de celles toujours qui apportent avec elles leurs réponses, étant les seules à se poser. Ainsi, vous lisant, «j’ai gâché ma vie» : cela, il aura fallu passer par l’instant où, de tels mots, on a dû les prononcer noir sur blanc, pour s’aviser que la vie en ques- tion est effectivement un matériau – rien que cela – pour le noir sur blanc, et par conséquent à portée de main et toujours un peu en avant, si l’on tient – dans l’instant où l’on peut tenir (ils sont rares et clairsemés, ces instants – mais c’est pour eux aussi que l’on vit) la relation vivante qui de la vie que vous vivez fait un matériau – ce qui reste toujours à faire, en sens inverse du désespoir et du dévidement. La fatalité se renverse dans de tels instants, et le découragement qui va avec le sens de la fata- lité. Mais du découragement comme le vôtre qui expose – et s’expose –

il ne peut pas être question de faire l’économie – alors même que vous méconnaissez la ressource unique qui est la vôtre. Il me semble qu’elle

est unique en cela même que nécessairement vous la méconnaissez, ne songeant pas un instant à en tirer parti. Sur le plan où il nous arrive de pouvoir parler, c’est aussi bien et en même temps à moi-même que je m’adresse, vous le savez. La phrase de Maurice Blanchard placée en tête de vos pages – «L’art était facile, en sortir malaisé» –, j’y pense souvent : en vérité on y sera rentré que démuni, aussitôt, en se dessai- sissant de toutes les valeurs de fiction attachées à l’art et qui donne- raient à celui-ci pour fonction d’atténuer la brûlure du réel, d’atténuer le découragement. Mais nous sommes suffisamment atténués sans cela

– il s’agit d’aviver au contraire et d’aviver sans songer sur l’instant que

82 le découragement inhérent à la brûlure trop forte ne peut de nouveau que s’en trouver accentué ultérieurement. Cela, dans nos moments de lâcheté, détourne parfois d’aller au noir sur blanc, qui peut s’appeler « gâcher sa vie » comme on dit « gâcher le matériau plâtre » – dans le

sens absolument positif ou, prenant sur soi, cela ne peut que se retourner contre soi. Alors recommencer, comme vous le faites – qui est com- mencer absolument, et éclaircie donnée dans le gâchis – on ne gâchera jamais suffisamment, je pense que tel aussi est le sens d’exposer et de s’exposer – pour le retour qui porte un peu en avant. Vous vous trouvez alors au point fier de ce que vous écrivez – de vous-même en écrivant comme sans l’avoir écrit – au point de sortie (fier est un mot relevé dans les pages que précède la phrase de Maurice Blanchard) peut-être alors – au point de l’issue – qui est le point de sortie de l’art – mais qu’avec l’art seul, qui n’est que de la conscience avivée et avivée au point où par excès elle en devient par intermittence aveugle à son tour

– on peut rejoindre, un instant pourra se donner non pas comme l’avenir

qu’on a voulu mais en tant que celui qui vous veut dans la direction inverse du dévidement, et cela qui aura passé par une exaspération de la conscience qui vous met proprement en dehors, n’est pas au juste de l’ordre du somnambulisme parce que, même sans voir, on y va les yeux ouverts. Le point de sortie est attenant aussi à un fait de partage – c’est à vous, dans le soliloque, que je parle aussi m’adressant à moi-même aussi – et le mal dont, ramené à soi, on n’a que sujet de se plaindre, est

aussi bien aujourd’hui celui d’autres que soi – celui des «gens» et du «monde» tels que sous les yeux à une vitesse accélérée ils s’agrègent et se désagrègent aujourd’hui – par l’effet d’une force plus forte que soi – infiniment – et sur laquelle il y aurait alors de l’outrecuidance à porter une appréciation. Un peu d’eau fraîche sur le mouvement de la plainte, sur ce qui l’emporte si brutalement sur soi et qu’à le ramener uniquement à soi on ressent journellement comme un mal, y a-t-il moyen, en se disant qu’on en participe – que sans y adhérer et malgré soi on en participe – y a-t-il moyen, sur un écart qui ne sépare pas de tabler, et dans la débâcle de retrouver vie unique à gâcher – je crois qu’à la dire seulement, comme vous venez de la faire, gâcher prend aussitôt le sens positif inconnu.

Affectueusement à vous,

André

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P.-S. : Je n’ai pas pu vous répondre sans hâte, excusez ce griffonnage, cher Jean-Michel.

18 décembre 1984

Merveilleuse lettre, cher Jean-Michel, l’acuité – sans que vous le sachiez –, ici, n’est qu’en vous-même. Rien de ce qui n’aura pas été tout à fait dit, ne vous échappe, et avec quelle précision vous savez loca- liser à un degré de conscience qu’il ne m’est jamais donné d’atteindre, ce que je ne cesse d’entrevoir de façon désordonnée ou confuse. On sort de sa langue, comme ce qui est à traduire sera sorti de la sienne – pour rejoindre : mais le dénivellement dans le temps fait que cela ne rejoint pas souvent. Mais le risque est à prendre, pourquoi, sinon, traduire. Aussi bien l’incongruité en question – le caractère accidentel de ma collaboration à ce numéro un à grand tirage – passé un premier haut- le-corps – ne me dérange-t-elle plus. Le vêtement, dans un premier temps, m’a fait peur – vêtement dans le sens où je lisais ces jours-ci Buffon –

il est dit que «un homme sensé doit regarder ses vêtements comme faisant partie de lui-même, puisqu’ils en font en effet partie aux yeux des autres, et qu’ils entrent pour quelque chose dans l’idée totale qu’on se forme de celui qui les porte » – j’étais donc ennuyé à l’idée que ces notes – réellement des notes et non destinées à la publication – apparaissent dans leur laisser-aller, relâchement ou décousu, taillées sur mesure pour l’ensemble de la publication en question. Puis cela m’a passé. L’important étant que la langue ne soit pas celle de la publication, ou ne lui ait rien concédé. Il n’y a plus de vêtements. L’incongruité – celle des livres qui tous portent aujourd’hui sur leur couverture la grille qui se trouve aussi sur les paquets de sucre – n’est pas vêtement mais emballage d’époque. Je ne me sentirai ni plus ni moins à l’aise dans la NRF – même si vrai- semblablement mon apparition dans le mélange se bornera à ce numéro – rétrospectivement. J’ai eu, avant-hier, l’occasion, en me baissant un peu, de passer au-dessous de l’autoroute de Montpellier, ayant suivi les rives d’une des nombreuses étendues d’eau déserte, dans la campagne aujour- d’hui quadrillée d’échangeurs et de massifs d’habitations à angle droit essaimées. On y voit des flamants roses. La rive a glissé sous l’autoroute – j’ai suivi une passerelle de planches à moitié pourries au bord de l’eau le long de quelques vieilles barques bleues amenées sous la route. Là, tout d’un coup, un village de pêcheurs, inaccessible. Le mur de la vitesse en interdisait l’accès. Pour sortir du mélange, traverser – sortir – alors même que là on ne reviendra jamais. En janvier nous penserons s’il le faut à autre chose pour hâter la sortie de vos pages.

Amicalement à tous deux,

André

Jean-Michel Reynard

LETTRES À ANDRÉ DU BOUCHET

le 1 er octobre [1981]

Cher André,

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Venant de relire, ce matin encore, les pages de Défets, je reste pris dans cet élargissement, retour sur le paysage de Rapides, et accroissement, par réduction, comme un émondage non des branches, mais d’un tronc, de ces «logues» de la parole. À parcourir, plusieurs, fois, ce livre, il se construit à mesure, se meut d’une page à l’autre : le coude, les déchi- rures, ou débris de dire, le vivant, ce livre lui-même qui, de l’œil qui ne voit pas, qu’on peut, seul, lui prêter, éclaire, et cille, et prend sa parole d’air compact : « tout le livre est blanc ». Comme si, pourtant, ce parcours ouvrait plus grand encore son espace, sa gangue, creusé dans une épais- seur où l’identité de parler, voir, marcher, inhaler – s’éprouve dans ces formes admirables où le « je » s’absente, se perd à lui-même et en soi, c’est-à-dire autour, dehors, dans la pleine mutité qui foule : « On a fermé les yeux sur moi », «… ma parole, elle, sera nue, son ombre ne tenant pas à moi», «… des mots seuls me retrouvant lorsque je suis perdu, je reste perdu.» Ces éclats du vivant dont je perçois l’incise s’aiguisant de livre en livre, reçoivent en plus dans celui-ci à la fois par le nom qui

leur est donné, qui les agrège en s’annulant, et par cet étonnant pivot où la parole dit les années franchies («… le point aveugle : je ne l’ai vu que quelques années plus tard») en des lignes dont au terme la date mentionnée renvoie dans l’antérieur l’avancée vive, ils reçoivent une histoire, mais comme trillée à même la réversibilité de l’air. La précé- dence évincée, prise dans une fraîcheur immédiate, modèle alors ce temps inédit de la parole, cette racine du temps de vivre, précise, ajustée, solide comme l’air dont le voir ou l’inhaler, ou le proférer enclenche, toujours- déjà, ce premier passé que je suis à moi-même, à venir. Et ce qui peut- être me touche le plus, à ce moment, c’est que cette expérience, votre recherche de la mutité et du temps inhérents à la parole de la vie, soit si merveilleusement simple, transparente, qu’elle peut l’agrafer, au passage,

86 à des fragments, des éclats que je relevais, déjà, dans Rapides : «oui père», «linge incohérent», «le bois vert enfant», «le réveil fané…» Je crois n’avoir pas fini de reprendre ces pages, et, sûrement de les croiser avec celles de Rapides, et de «Dans leur voix les eaux», dans ces textes récents – et comme d’autant plus récents, souvent, qu’anciens. Il y a là une perspective ouverte où je souhaite pouvoir avancer moi-même. J’espère que nous ne tarderons pas à reparler de cela, je serais très heureux d’y revenir avec vous, cher André, et de connaître votre sentiment.

Avec attention.

24.10.85

Cher André,

Jean-Michel Reynard

Déroute intérieure, désastre au-dehors, disponibilité équivoque de la langue, c’est bien entre ces trois éléments que ça se joue. Ce qui peut se passer parfois, c’est mon cas, c’est que pas davantage que sur le monde extérieur, l’époque, je ne peux faire quelque chose, agir sur ma propre vie. Aussi impuissant à peser sur le cours des jours qui ne passent, s’égrènent,

que sur l’ordre du monde. La tentation est grande alors d’interpréter l’un par l’autre, de trouver des correspondances s d’échanges [sic]. Le dérapage universel auquel on ne peut rien n’empêche pourtant pas quel- qu’un de freiner tout au plus, de bouger en lui-même. C’est ce que vos écrits – qui en disent plus que vous ne le regrettez, cher André, sur la difficulté individuelle –, mais aussi nos rencontres ne me montrent chaque fois. On pourrait même viser dans l’agression mondaine ressource, surtout, coup de rein en avant. Or non seulement le monde ne m’aide pas, en me révoltant, à faire quelque chose, mais c’est en moi-même, dans ma tête et mon corps, que la falsification du mouvement paraît s’accroître. De ce blocage, je n’arrive pas à sortir, il devient quasiment une fonc- tion, une structure vitale. La question est alors de voir en quoi, la langue par laquelle – même dans l’éphémère d’un agrégat emporté tôt conçu, même dans la rareté de ses cristallisations – vous prenez, momentané- ment force, repère, regard sur vous-même et dehors, cette langue, chez moi, collabore au blocage, en dilue des grains, et m’en livre, verbalement, une suspension à peine indigeste. Pourquoi la langue est-elle du mauvais côté de moi-même, et des choses. Je ne fais, là, pas de différence, vous le voyez, entre mes «poèmes» et mes «textes réflexifs». Je veux dire que ni les uns ni les autres ne me donnent ces points d’ancrages qu’ils devraient. Je dirai qu’à la limite, leur seule, très relative et indirecte efficacité pour moi est au fond dans la réception que vous-même et quelques très rares – et quoi qu’il puisse s’écrire, formellement – en lui-même demeure cette inexplicable nécessité, poussée, traînée de mots, en même temps que comme totalement indifférente au sort de celui qu’elle exprime. Je crois que c’est là que ça se joue. Ma parole n’est structurée que par mon rapport aux autres – ne commence que dans le retour sur moi anticipatif, d’un aller qui, s’écrivant, me reste totalement occulte. Je sais maintenant que cela traduit ce qu’on appelle ailleurs le problème de l’identification. Je n’ai jamais cessé de n’être – au sens où je n’ai investi que dans les autres (avatars successifs des premiers autres de l’en- fance) – que ce que les autres m’ont retourné – à aucun moment auto- nome. Je ne suis que la succession répétitive d’un aveuglement, le retour du son, ou d’image, ou de mots, pour lequel, je ne tiens pas. Quelque chose qui doit bien s’appeler moi n’arrive à tenue que dans le réfléchissement

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de ce qui n’aura donc, initialement, soustrait, peut-être définitivement, à moi-même. Je n’existe que dans les autres, et bien sûr, je ne vis cette existence d’emprunt jamais autant que dans la perte, le deuil, le manque, l’absence. Le seul élément positif est sans doute qu’au moins je m’en rends compte. Mais quant aux mots, c’est peu dire que cette langue que j’écris n’est pas la mienne. Elle est la mienne, en tant que celui qu’elle raconte n’a dêtre que par procuration. Tant que je n’émergerai pas de cette relation bloquée, tant que je ne me déconfisquerai pas – je ne pourrai prendre appui sur l’écoulement verbal qui me caractérise. Je mesure bien qu’entre, par exemple, Maint corps des chambres et les dernières pages, bien des choses de la langue ont changé, et que quelque chose est devenu peu à peu mécanique. Mais je me souviens aussi qu’à l’époque, ces anciens

88 poèmes avaient été aussi inutiles dans ma vie, que ceux d’aujourd’hui. Il y a quelque chose d’assez vertigineux, cher André, à entrevoir, par instant, qu’on n’est plus – qu’on n’a cessé d’être, au cœur même des sensations les plus volontaires – que le non-lieu, le point mort d’une convergence d’images se télescopant les unes les autres, et tout cela dans la chair et la mémoire d’un être qui vous devient soudain le plus étrange, le plus lointain, et le plus incompréhensible qui soit. D’un être qu’il faut alors faire un effort, comme après un éblouissement, l’œil se réajuste, pour reconnaître être soi-même. J’arrive ainsi à réaliser que ce « narcissisme » exorbitant où je suis, cette obsession de soi, à croître, ne fait qu’agrandir un trou – ma place vide – qui finalement identifie, au jour le jour, naissance et mort. Du coup, je crois entrevoir en quoi L’interdit de langue aura eu cette qualité de personnalité et de vigueur – du moins dans son travail, sa fonction relationnelle : c’est qu’y ayant été au plus près possible (ce qui m’était sans doute plus facile qu’à d’autres, puisque n’étant, toujours déjà, qu’une personnalité flottante) de votre livre extraordinaire – j’y ai sans doute aussi été paradoxalement, le plus moi-même, le plus adhé- rent à mon «équivoque existentielle». Il y a, en somme, mais je n’en parle qu’interrogativement, quelque chose, ici, pour moi, d’une présence en fraude légale?… Et pourtant, c’est vrai, ce travail aura été moment de rassemblement, de mise en faisceau de facultés, d’émotions, de chagrins, de tous les morceaux de ma vie. Quelque chose d’un moi s’y sera donc

aussi affirmé. Mais dans l’espace d’une confiscation immédiate (non pas par vous-même, cher André, bien sûr), toujours-déjà à l’œuvre comme structure originaire d’existence. Je vous dis tout cela depuis une consternation triste que votre lettre, si profonde, aiguë et généreuse, aura suffisamment secouée pour me donner matière à essayer d’ajouter ceci. En fait, tout cela reste très obscur, mais peut-être se dégage-t-il un début de contour de quelque chose. Quoi qu’il arrive, vous ne m’aurez pas peu aidé à tenter de vaincre cet éblouis- sement. Avec vous, vous écrivant, j’essaie à travers la crise initiale qui me fait lieu de mon manque, à redoubler le double en un point où peut- être, il s’annulerait… Au fond, la seule différence avec les autres écrits, c’est qu’ici l’adresse est explicite et la langue, de fait, dispensée d’une forme d’autonavigation.

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À très bientôt, de vous voir et parler, cher André, avec toute mon affection.

Paris, le 10.9.88

Cher André,

Jean-Michel Reynard

«Sortant», à l’instant d’une première lecture de vos pages, j’y retrouve, d’emblée, cette envie de rentrer en moi-même, au-dehors, que j’avais déjà ressentie après Peinture, qui m’avait dès lors suscité le désir d’en tenter, pour moi, la traduction que vous savez, et qui me fait vous écrire main- tenant, plutôt qu’à tête reposée, à chaud, donc. Le chemin extraordinaire qui va de la langue étrangère (l’exergue) à l’étrangeté intime de toute langue, à commencer par la «nôtre» – «je sais qu’il me reste encore à traduire du français» –, il est bien, à nouveau, celui de Peinture, mais à nouveau, aussi, relancé, revenant sur soi pour y incorporer le poids de la langue qui n’est jamais que celui du monde, du point monde, de cette interruption que vivre, si par instants, j’habite, est incessamment

traduire. Superbe départ que cette pensée de la soif; se désaltérer (boire, dire, marcher), c’est bien traduire le pays (langue incluse). Et du corps, par l’expérience de la soif, désaltérer retrouve son sens enfoui, par quoi s’éclaire, dès l’ouverture, ce qu’il en est de la traduction de vivre ; traduire désaltérer, ce n’est pas en effet, ramener l’«autre» à soi, mais cet autre-à-moi-même que je suis d’abord, et toujours – étranger – à ce qui, par là cesse, au moins momentanément, d’être l’Autre-à soi : Je (me) traduis quand je cesse d’être autre à moi-même, au point où quelque chose comme à moi-même peut alors, légitimement, être prononcé. Quelle émotion à lire : «ce qui toi, et toi seul, te regarde – ainsi la soif – ne m’est plus étranger » ! Comment ai-je pu écrire – en fait je le sais, je connais mon «mal», ou, dans Le Détriment : «Ce que j’ai à te dire ne

90 te regarde pas…» Il s’agissait là – il s’agit toujours, en un sens, de porter à cassure qui, sur cette cassure, ne peut que m’être retranché. C’était d’éprouver jusqu’au bout que la parole adressée à l’« autre » ne s’adres- sait alors qu’à ce qui, en cet autre-là, échappait à soi-même, à son désir, ou à ce qui se noyait tel jusque dans l’idée que je pouvais moi-même m’en faire. C’était donc, je ne m’en rends compte qu’à présent, tenter de me défaire de l’image hypothétique du désir que cet «autre» pouvait être en moi, de me désaltérer de l’hypothèse de l’autre – de l’idée que je me faisais de ce qu’il voulait (de moi) – et tout cela, au prix d’une distanciation de ce qu’il était question. Curieux… Mais vous avez raison, André : bien avant que de s’épancher de l’autre, il y a à assurer sa propre soif, n’être plus, ou pas, par instants, autre à soi-même, autre que soi- même. Le problème, pour moi, restant qu’à cette étrangeté à moi s’ajoute, en moi, toujours plus ou moins, celle que je me fais de l’image (comme idée) que ce moi-là peut avoir chez qui, alors, me concerne. Moins je me perds… Tout cela pour vous montrer, au fond, ce que vos pages peuvent déclencher en moi quant à la nécessité de me ressourcer. Ce que votre texte marque plus vivement encore, André, c’est donc cette matière de langue, dont un des noms (une des choses) est monde, et qui fait qu’allant, la fendant, à vivre, comme une épave à la mer, je la dédouble – «langue au moins deux fois» – moi-même, du coup, fendre de cette langue, ou langue fendue, mais à quoi, à l’interrompre, en parlant, ou non, je désaltère mon «moi» à son dehors. Pardonnez-moi de dire

si lourdement et si mal ce qui cingle de toute sa fraîcheur dans votre démarche. Tenir ces pages, c’est un peu tenir ce monde, cet ouvert qu’à défaut de pouvoir pareillement l’effectuer, le traduire, je pressens comme désirable, et donc désiré, déjà.

De ligne en ligne, les relances des lieux, d’un récit, d’un rêve creu- sent cette «idée» de la traduction et lui fait rendre terre, cette terre (ou ce ciel) qu’elle oublie. Traduire en tant que désaltérer, c’est bien (se) séparer de ce qui sépare : séparer de ce qui sépare pour être soi-même – et moi-même, je ne suis que séparation, lui cette séparation, c’est bien alors, comme monde (pays) que le français est à traduire, mon français,

à fractionner, pour être dans ma langue, un peu de ce que ces mots étran-

gers sont dans l’allemand de Hölderlin : la saillie des choses qu’à vouloir trop les dire, d’ordinaire, la langue toujours interdit et qui ne sont rendues

à leur regard, à leur voix, ne retrouvent vue qu’en effractant l’épaisseur

étrangère du natal. «Français. Fraîcheur.» Fraction. Voilà, cher André, quelques réflexions. J’en aurais bien d’autres, mais celles-ci sont déjà si confuses, l’enthousiasme est parfois fâcheux. Faute d’exprimer précisément ce que me disent ces pages, je voulais seulement, cette fois, vous donner à entendre leurs premières résonances, celles d’une «première lecture»… Je dois maintenant pouvoir les relire, plus calmement, et j’espère être capable, la prochaine fois, d’articuler mieux tout cela.

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En attendant de vous revoir, et avec toute mon affection,

[1992]

Cher André,

Jean-Michel Reynard

Retrouver, comme au premier jour, comme on dit, dans vos pages, cette bonne retenue, cette économie où les silences assurent, en se relayant, les prises de la pensée, sans que jamais celle-ci ne cesse d’être en contact

avec la matière même – les matériaux – de l’existence, cela est une grande joie, tout autant qu’une épreuve, car je mesure alors ce qui me sépare de cet équilibre irréprochable, puisque tout, jusqu’à son trébuchement, s’y trouve d’emblée, toujours-déjà remis à l’incertitude du présent le plus clair, et que c’est, au bout du compte, à proportion des interrup- tions de la langue, et du sens – courts-circuits, recouvrement (mais au sens de recouvrer autant que de recouvrir) –, que se poursuit, de brèche en brèche, votre propos. Le manque, ici, envahissant à n’être atteint qu’en rappel, de Tal Coat, l’émotion qui gagne chaque mot renforce encore ce constat puisque, dans le souvenir devenu dès lors matière – identiquement – à fouler, ouvrir, découper, traverser –, l’intime, ressaisi par la parole qui s’en inquiète, cesse d’être seulement personnel, et que

92 c’est à nouveau, entièrement sur vous que marche cette langue (à votre rencontre) qui est la vôtre. Cette prise que vous êtes vraiment le seul, aujourd’hui, à connaître – à pouvoir –, celui qui, comme moi, l’a réflé- chie, méditée, analysée, lorsqu’il croit l’avoir entendue et qu’il se regarde vivre, il est bien amer. D’où cette prise-là, qui lui fait défaut, pour son propre compte, chaque fois qu’elle se rappelle à lui, c’est pour lui dire «Regarde-toi!» La vérité dans laquelle nous sommes, comme le monde qui nous est commun, sont uniques. Je sais que dans ce que j’ai écrit toutes ces années, je n’ai jamais cessé d’attendre, d’espérer que cela cesse, cette langue, ce lamento, et de pouvoir passer à autre chose. En même temps, il m’arrive de me dire, lorsque, rarement, je feuillette des livres chez un marchand, qu’à tout prendre, je préfère encore cette anomalie, cette maladie d’écrire, et ses symptômes, dont je sais qu’ils vous narrent (c’est pourquoi, j’ai hésité longtemps à vous donner ce petit livre, l’autre jour) toute cette paperasse. Car il me semble que dans l’absence totale de satisfaction qu’elle me donne, et dans son impuis- sance à m’articuler correctement la parole de mes poèmes me fait payer, par l’indifférence qu’elle m’accorde, la désinvolture que je leur envie. Et voyez-vous, depuis quelques années, il m’importe beaucoup de régler une note, une addition, de m’acquitter un jour d’une dette, d’expier une faute dont l’échec des «poèmes» – mais pas simplement, car il y a vrai- ment échec, cet échec est vrai autant que je suis, moi, faux – reconduit, de mois en mois, l’instruction. Pour continuer à être à la hauteur de cette

faute qu’est à moi-même ma propre vie, pour continuer de justifier, devant personne, de mon incapacité à être heureux – à «savoir vivre» et à bien penser –, j’ai eu besoin jusqu’à présent, de tous ces mots qui, d’être sans cœur, me dispensent d’avoir à les couvrir. Tout ceci pour dire, cher André, vous redire combien, quelle que soit votre perplexité, votre démarche m’importe, puisque enfin, elle est la seule, à l’heure actuelle, et depuis longtemps, à me proposer une hypothèse de travail – et d’existence – de pensée – probe. À peu près, non pas tout bien sûr, mais tellement du reste s’enroulant, à un moment ou un autre, dans les jeux de l’(in)suffisance littéraire, et donc, finalement, humaine.

Je vous remercie, permettez-le-moi, une fois encore, d’être mon ami – malgré tout.

Jean-Michel

Dominique Grandmont

CONTRE-DISCOURS DE LA MÉTHODE*

95

Comment parler d’art ou de culture par les temps qui courent ? L’exercice de la poésie devrait avoir pour effet ou même pour office de faire échapper toujours plus le langage au réseau pseudo-relationnel dans lequel il est enfermé et où le plus souvent il étouffe, sous couvert de communication, quand il n’est pas empêché de fonctionner. Mais en même temps, nous dit Jean-Michel Reynard, l’écriture est toujours rappelée à l’ordre de la réalité. Ce qui n’est pas contradictoire, puisque la réalité, elle-même mouvante, ne cesse de se dégager de l’idée qu’on s’en fait. Au filtre du sens, au goutte-à-goutte de ses poèmes, l’écrivain remet les mots en circulation, et si le temps s’écoule comme on saigne, pareil épanchement s’opère avec la plus grande attention, ce laisser-aller-là, qui ne va pas sans retenue, est déjà du grand art. C’est un mot à mot qui tient à (ou en tout cas qui connaît) sa propre gratuité. La pluie aussi, la rue sont monnaie courante. S’échangent, mais contrairement à l’argent, qui n’est qu’un coefficient de crédibilité, ne se vendent pas. L’espace poétique ne redevient celui du pouvoir que dans sa retombée constante et parfois tragique. Parce que c’est avec l’impossible qu’on

* Ce texte a paru une première fois dans L’Humanité du vendredi 15 février 1991, il a été repris dans Le Visage des mots (Creil, Dumerchez, 1997, p. 175-178).

fabrique le possible. Parce que le pouvoir est l’échec de l’amour, ou que n’ont le pouvoir que ceux ou celles qui le donnent, en échange au moins de leur image. Ceux ou celles qui le donnent, car Jean-Michel Reynard se range, pour sa part, du côté de ceux qui s’affrontent à la féminité du monde, et que le poète esquive, j’allais dire par définition, la sanction morale ou économique d’une vie qui n’a pas de prix, même si chaque instant la fait tomber sous le calcul meurtrier des syllabes, même si sa destinée reste de rejoindre (en essayant de s’en extraire) un monde entièrement changé en langage. Il en va dans le poème du sort de la matière. À chaque mot l’auteur reprend position, à chaque vers, comme si le seul fait d’énoncer ébran-

96 lait ou lui faisait perdre, mais aussi refondait son simple pouvoir de le faire, avec cette insistance, calme et répétitive, d’un passant qui «ressemble au silence» ou qui parle tout seul, même s’il s’adresse, en écrivant, à tous en particulier, même s’il ne reçoit jamais de réponse que son écriture elle-même, et ne peut que noter, dès qu’elle s’arrête :

« j’ai presque fini mon lot de mots / et je n’ai encore rien dit ». Poème ce don sans retour, où c’est l’autre qui s’adresse à nous avec les paroles que nous lui dédions sans vraiment savoir s’il les comprendra, mais dans l’idée que le geste a autant de sens que le sens, et que le rêve qui nous tient debout, peut-être éveillé, est en nous, autant que dans les autres, comme une réalité déjà repérable. Ceci malgré vocables et formules, ces «faux billets» que le cœur fabrique à la chaîne, mais dont nul ne peut se passer. Ceci contre toute apparence, et simplement pour, le temps de le dire, exister. Dans un réel qui se dérobe à notre saisie véritable, écrire est au moins cette nage aveugle, où chaque ligne reprend l’autre et la dirige, opérant un retrait chaque fois qu’elle s’offre, sans âge et sans espoir autre que de régulariser sa respiration. Ou est-ce une façon de lutter avec lui qui sait qu’elle n’arrivera pas à combler le trou sans fond de l’univers, ni à remonter autre chose dans ses filets que celui qui les a jetés, perdus dans l’infini houleux de son imaginaire. Ceci pour l’apaiser d’abord, mais surtout donner à entendre, en écho à son désir ainsi révélé, «tout ce qu’on peut dire / sans jamais le nommer».

On a rarement vu poète s’en tenir aussi rigoureusement que Jean- Michel Reynard au pari de la page à couvrir ou du carnet quotidien, écrin noir, écrin rouge, ou cahier d’écolier où serrer dans la poche, en contrepoint de la minute qui fuit entre les doigts comme de la neige en train de fondre, les strictes notations de la plus stupéfiante des aven- tures, si l’on considère que ce qui se répète avec une telle monotonie sous nos yeux n’en finit pas, pour cela, d’être sans précédent. Car il n’y a décidément que «peu d’homme / pour beaucoup de terre», dans une réalité où la nuit qui tombe n’est l’ombre de personne. L’écrivain sait bien qu’il s’enfonce dans la tragédie la plus ordinaire, mais il essaie pour commencer, crayon en main, de ne pas se prendre au piège de ses misérables miracles. Telles sont les ambitions, mais n’est-ce pas les plus hautes : simples séquences où le hasard décide de tout, simples indications de sourire chez quelqu’un qui ne triche pas au jeu, ou qui le fait si bien que la flamme elle-même, celle qui nous éclaire, celle qui le consume, n’y voit que du feu. Mais n’est-ce pas cela, la poésie?

GILLES DU BOUCHET, sans titre, aquatinte, 14 x 20,5 cm, 1990.

GILLES DU BOUCHET, sans titre, aquatinte, 14 x 20,5 cm, 1990.

Gilles du Bouchet

Il faut nous promettre de mourir jusqu’au bout

HEXAÈDRE (À PROPOS DE LEAU DES FLEURS)

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Jean-Michel Reynard aura inventé un métier de penser : celui d’une pensée qui commence par briser son propre outil, la langue, qu’elle confisque étrangement, au fil des trois cents ou quelques pages de L’Eau des fleurs, à son lecteur; à moins que ce lecteur n’envisage ces pages comme écrites dans une langue inconnue plus qu’étrangère. Comme si la destruction de cet outil, son bouleversement, pour le moins, syntaxique, morphologique décidait des avancées d’une pensée, de l’ordre de ses représentations. Il s’agit moins du reste de la destruction de cet outil que de sa déconstruction et cette déconstruction s’effectue à travers une régression précise, méthodique, éprouvée mot à mot, syllabe après syllabe. La régression est comme le retour que cette langue effectue sur elle- même, sur sa propre histoire. L’histoire de L’Eau des fleurs est celle que découvre cette langue écrite à rebours d’elle-même. Une langue qui aurait rebroussé chemin, qui reviendrait avec celui qui l’articule sur ses propres pas. C’est l’espèce de pacte auquel, lecteurs, il nous faut consentir. Car la langue qui revient sur ses pas, fait bien autre chose que celui qui sans toucher au langage revient sur son passé. Ce que découvre cette langue, réinventée, à rebours d’elle-même, est sans rapport avec les reliques du vécu. Ici le vécu est ramené au vivant, à l’inconnu d’un possible par la grâce d’une langue elle-même ramenée à sa propre inconnue. L’inconnue de cette langue,

c’est l’anonymat du sujet. Celui de son narrateur en premier lieu. D’un «je» dont plus rien n’intimide le dire. L’Eau des fleurs est en effet une confession inouïe. Mais une confes- sion qui engagerait le réel dans sa totalité, à travers une langue réin- ventée de fond en comble. C’est une confession où le sujet, loin de s’avouer, tendrait à l’anonymat même des choses. Une confession des «choses», et des «choses» que sont les mots eux-mêmes, au détriment du sujet. C’est le regard que les «choses» porteraient sur un «je» qui serait moins celui de l’auteur que celui de la langue.

Il arrive que le je de la langue tutoie celui de l’auteur. Il arrive que le sujet de la parole s’en prenne au moi de son hôte.

100

Subjectivité de la langue. Anonymat du sujet. Dans L’Eau des fleurs «je» est un pronom qui n’a plus rien de personnel. Il faudrait pouvoir dire la figure d’un destin tel que ce livre la façonne. Un destin advient à qui sait se destiner et la destination est affaire de précision. Celle de Jean-Michel Reynard l’aura conduit à cet ouvrage pressenti de longue date, loin, il faut le dire, de toute ambition littéraire. Elle atteint ici un haut degré d’intensité. Mais pour jouer contre lui-même, contre son lecteur, contre toute conceptualisation. C’est elle finalement qui explique cette régression de la langue sur elle-même et le ralenti de lecture qui en résulte, comme une pesée de chaque syllabe, la mention appuyée de chaque terme, de chaque articulation de la phrase, pour les amplifier, les élever aux dimensions d’un événement, jusqu’à ce que Reynard appelle la «choséité» du mot.

Quand j’écris, je parle de tous les côtés à la fois.

L’intrigue de ce récit est en effet circulaire; elle incorpore le fait privé, mais pour le déborder et s’en affranchir.

La choséité du mot est une chose autre que le signifiant parce qu’elle est dedans son ici-devance comme de la matière-pilote ou de la matière-obstacle.

Or ce qui est pensé ici, l’est à partir tout autant qu’en direction de cette «choséité» du mot. Ce qui est pensé c’est-à-dire montré, décou- vert, à travers ce livre l’est au-delà, presque indépendamment d’une signifiance dont la phrase de Reynard recoupe, croise, presque par inad- vertance, motif au sens musical parmi d’autres qui émergeraient avant d’être à nouveau absorbé, enfoui dans la matière du livre. Reynard s’est certainement éprouvé très tôt captif plutôt qu’amoureux du langage, dont il aurait entrepris à travers mille poèmes de s’affranchir comme pour briser un huis clos, en rendant aux mots, tout aussi bien, leur autonomie, sans renoncer pour autant, à élaborer, à identifier, mais avec une précision cette fois qui serait celle de ces mots en liberté (de ce «phrasé souterrain»), de cette phrase au débit imprévisible, au tracé ouvert. Comme si écrire c’était ouvrir la grande volière des mots et qu’à partir de là seulement quelque chose pouvait et devait se penser. Une sauvagerie du concept en somme. Une élaboration buissonnière, souvent espiègle, toujours grave cependant. Comme si cette autonomie des mots, ce libre envoi des mots pouvait seul entraîner un anonymat du sujet, c’est-à-dire un déplacement de son centre de gravité. Un penser, un dire, aussi serré qu’il est possible dont l’objet serait justement cet écart, construit, éprouvé, entre le je du sujet et celui du langage. La mort tutoyée, les mots interpellés, la langue interpellée, sommée de s’identifier, de quitter son silence; et cet écart, cette brèche ne se refermerait plus. Tout l’écrit de L’Eau des fleurs s’y serait engouffré. Tout ce qui est dit dans cet écrit aurait trait à cet écart.

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les mots nets, les mots chimiques, les mots-choses. Pas la comparution. Pas du cadavre du mot. Que le mot le « cadavre ». Les mots ne sont pas responsables, même à demi, de la juridiction des mots.

Si bien que cet écrit se ramène à l’interminable procès de cette liberté regagnée sur la juridiction des mots; comme s’il avait fallu écrire, penser à la fois contre la langue en la rendant spectaculairement à elle-même, en la renvoyant presque mot à mot à ses responsabilités, à sa charge d’arbi- traire pour, du même coup délivrer un sujet, plastiquement, à l’anonymat

des choses et amnistier le réel. Anonymat du sujet et autonomie des mots se gagneraient ainsi dans un même mouvement. Et ce mouvement, celui d’un tel procès ce sont les «lèvres closes» d’une mère qui l’aurait initié et c’est à elle finalement qu’en seraient dédiées les minutes, à elle et par elle que la justice du réel aurait été rendue.

Je rêve d’une parole si juste, si adéquate à son objet, puisqu’à lui seul, que jamais ses mots n’en livreraient un autre, fussent-ils méconnaissables sous de seconds habits…à «l’être se dit de multiples façons» d’Aristote, d’opposer la monologie radicale de chacune des réalités émises. Un accord unique. Une syntaxe cousue main et nominative. À défaut, toute parole prétendue vraie ne devait-elle pas, du moins, donner l’illusion d’un tel égard?

102 Et chaque sens, d’exclure, une fois traduit, tout autre usage des termes ayant œuvré un jour à son endroit…Pas d’occasion, que du neuf. La «communication», j’imagine, en prendrait un coup et la cause coûterait cher à l’économie signifiante. Mais que de confusions défaites, de ragots éteints, d’énergie rédimée! C’est bien peut-être là à sa manière ce que vise la métaphore ou plutôt son idéal : produire une forme pure, simple exemplaire, numé- roté et signé et fondant à vie I’expression du référent; mais la métaphore est harmonie, elle joue au niveau chromatique, dès qu’enclins, ces éléments sont réinjectés dans la langue et s’y inves- tissent à l’infini. Qu’arriverait-il si les éléments eux-mêmes deve- naient irrécupérables? Personne, certes, faute d’une sémantique commune minimale ne se comprendrait. Mais je me comprends.

L’Eau des fleurs et les textes qui suivent cet écrit semblent être la réponse à cette question, notée, posée au hasard d’un carnet quinze ans plus tôt, que la mort d’une mère sera venue raviver, comme si ce deuil, en rappelant son projet à l’auteur de cette note lui donnait du même coup et les moyens et la résolution nécessaires pour le mener à bien et tenir sa promesse. Et la réponse à cette question se révèle avec cet écrit moins celle de l’écrivain dont le matériau est si visiblement malmené que celle, étrangement, du peintre ou du sculpteur, du bâtisseur pour le moins, dont elle emprunte le lexique ironiquement, cube, carré, parallélépipède,

puis cube à nouveau, qui reviennent au fil de ces pages comme l’osti- nato obsédant de cette geste privée, de cette geste intime, mais pour mettre en œuvre, moins un livre qu’un bloc du monde que ces trois cents et quelques pages martèlent et déforment comme sur une enclume.

Qu’arriverait-il si les éléments eux-mêmes devenaient irrécu- pérables?

Un écrit peut-être, aussi incommunicable qu’indestructible, et qui tiendrait sa pérennité de cette autonomie elle-même. Comme si ce «penser» pour frayer ses voies avait pu faire l’économie et du livre et de ses lecteurs auxquels il ne daigne presque pas s’adresser, soucieux d’une autre destination, d’un autre destinataire que ces pages décou- vrent littéralement; comme si pour parler, enfin, il avait fallu gagner une langue soustraite à cette «économie signifiante» et qu’a ce prix seulement, tout, absolument tout, put alors être dit, du plus obscène au plus grave, d’une même voix, comme le trait d’un peintre qui ne varie plus, ne s’émeut plus d’aucune hiérarchie puisque, à égale distance de chaque objet, il en matérialise des relations dont la perception lui serait autrement interdite. Langue matérialisée, langue réalisée contre elle-même. Langue, enfin, qui aurait su réduire son propre retard sur elle-même. Nulle relation, alors, dont, lecteurs, nous serions les témoins plus ou moins consentants ou passifs. Quelque chose est à l’œuvre comme un événement ouvert, irré- ductible, loin de tout concept autoritaire; quelque chose qui jubile à chaque ligne d’être «sans sujet», réfractaire par là-même à une certaine lecture.

103

Il y a pensée quand l’homme parle, il y a poésie quand ce sont les mots, c’est-à-dire les choses.

L’Eau des fleurs est un écrit à la fois inaugural et posthume qui aura fait écho à quinze ans d’intervalle à de telles formulations, mais pour les accomplir et les désavouer tout aussi bien. Les mots en effet, ces «choses», y pensent de tous les côtés à la fois, et entre ces premières formulations et l’écrit qui nous occupe, se sera accompli comme une

mue, une transmutation; celle qui conduit de la souffrance personnelle et du conflit à l’indifférence des choses. Du pathos et de la psychologie

à la plasticité de cette indifférence. Mais il n’y a pas, il ne peut y avoir substitution d’un «je» par un autre, du «je» du sujet par celui de la langue, mais battement de l’un à l’autre. L’Eau des fleurs est la chronique de ce battement, d’un sujet en deuil

à l’apaisement d’une réconciliation mais ce deuil initial n’est pas tant

cependant celui d’une mère chérie, que celui dont les mots, ceux «du parlement logico-ontologique», auraient affligé un réel dont ce livre constitue la singulière délivrance. Souffrance du sujet. Indifférence des choses. Dans L’Eau des fleurs, l’auteur se sera méthodiquement, rigoureusement éloigné et du sujet et de sa souffrance, et l’histoire de ce sujet, de sa souffrance, ce sont les choses finalement qui en auront signé le récit, la «romance», cette «histoire ancienne écrite en vers simples et naïfs dont le fond est touchant et la forme appropriée au chant», comme nous dit le Littré, et ce dernier trait de la définition n’est certes pas, s’agissant de Jean-Michel Reynard, le moins significatif. Cubes, parallélépipèdes, hexaèdres, dont ce livre énigmatiquement aura décliné le volume et la masse et qui m’auront davantage évoqué certains basaltes babyloniens du musée du Louvre ou plus encore les tablettes de terre cuite voisines, pages très anciennes elles aussi, incisées d’une écriture dont la signification nous échappe sans doute mais dont l’évidence plastique évoquerait volontiers certaines peintures de Paul Klee. Cônes, briques, fondatrices de ces civilisations millénaires dont Jean-Michel Reynard se serait peut-être senti plus proche que du livre proprement dit, de l’objet littéraire, fût-il parallélépipédique! que cette romance aborde de toutes parts pour le reconduire, musicalement, jusqu’à un seuil indemne du langage. Le destin, le plus singulier qui soit, aura voulu que ce terme atteint soit aussi celui de sa propre existence; comme si la mort, grande lectrice, avait été interpellée par cet écrit, avec assez de ponctualité et d’à-propos pour répondre à son tour.

JEAN CAPDEVILLE, sans titre, gouache sur papier, 25 x 32,5 cm, 2000.

JEAN CAPDEVILLE, sans titre, gouache sur papier, 25 x 32,5 cm, 2000.

Jean-Michel Reynard

KO SAMET*

mots sur le papier tout ce qui se passe dedans était écrit le jour n’est pas là pour relire il pleut je vais poser mes lunettes fermer les yeux qui chante à la radio il y a trop d’eau une averse d’images sans suffisamment de pages pour broyer les trombes de la bonne parole les pans de l’orage mais j’ai de la chance

* Inédit, février 1995.

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je peux m’arrêter on parle à torrents maintenant en réalité il fait très beau je pense que je peux mourir si mon poème en a envie

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bienfaits de la pluie d’aube épaisse, brutale, qui solde les étrangers hébétés, assis à la dérive sous l’auvent de leurs huttes. en exil. comme si, foyer de la mer dans le ciel, partie prenante de l’une et de l’autre, l’île n’était pas, incessamment, la cristallisation solaire des grandes eaux de sa croûte, non pas terrestre, mais amniotique. méconnaître, ici, les couches du soleil, c’est ignorer la cuisson des choses. une plasticité tonale de langue qui sculpte, modèle, pétrit toute signification. la philosophie du chien, à mes pieds, que l’orage conforte dans le bien-fondé de son sommeil sans plagiste

109

tôt le matin, l’anse appartient aux chiens, accointés en castes, et qu’iden- tifie, pour chaque clan, un territoire approximatif. ma promenade, du coup, sans être sacrilège, importune mes hôtes, qui ne manque pas de m’en aviser, truffe en alerte, par de longs cercles concentriques, ponc- tués de conciliabules anxieux. mais ce n’est que parce que le soleil, sous la cendre des nuages, n’a pas encore repris. dès le jour, je m’assois devant la mer. un, deux, puis plusieurs chiens, puis tous, ou presque, négli- geant leurs griefs, accourent en désordre s’entretenir autour de la chaise. il y sera question, comme hier, de la procession aumônale des moines que nous attendons ensemble

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ne pas me leurrer : l’île est aussi un mouroir, comme ne le peuvent qu’être tous les lieux de désœuvrement – et d’autant plus cruelle que ceux qui s’y réfugient la croient l’antidote de la décomposition de vivre

111

volutes cotonneuses, plombage dilaté de la moitié supérieure de la terre où l’air se fige, adopte une coloration grise qui occlut la mer à sa mesure, sans toutefois que la lumière s’effondre. mais elle s’exaspère, se fronce, en proie aux masses disputées qui la compriment et s’interposent entre elle et le vent, soudain, sur le bout de ma langue. la pluie tranche

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des mains souriantes, un visage habile et doux ont, avec grâce, verni mes ongles que j’écaille déjà, sans égard pour le travail accompli. par chance, du hiatus entre l’exécution de ce soin incongru et ma hâte de l’annuler, suit, dans la sorte de honte que j’en conçois, une détresse qui me sanctionne de me prêter ainsi, si souvent, à une bienveillance ou des faveurs auxquelles, les ayant immodérément inspirées, je ne sais que trop ne pas en être en situation de répondre

113

dans le bleu où ma tête vole, le soleil au fond de la mer fait bouillir la langue. je respire la vapeur de ses mots et je suis glacé. je m’allonge. le soleil que je touche de ma nuque, répand la mer, libère le vent, et les mots redeviennent d’intenables poissons, à même l’air, à même mon nom dans la mer qui coule, immobile

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au fond de l’espoir

à paris

d’où que j’arrive, clerc en

cela dont je suis pour m’en aller quand donc aurais-je cette force d’écrire puis de m’asseoir comme un romancier sans arrêt et sans drame sans vil défaut sans femme autre que celle qui m’enterre c’est-à-dire la seule humaine dans ma vie

car la fatigue toujours court plus vite que moi elle retourne mes lunettes et la mort sur mon passage la comprend en afrique d’un péril tristement endormi tout seul

à fleur du

ciel le plus vert qu’on puisse imaginer les aboiements de l’âme bientôt auront cessé et les crachats et les colères

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qui m’étouffent ici je voudrais un jour m’étendre sans avoir besoin de marcher de me lever demain pour composer ce qui convient jusqu’à la fin de la langue laquelle serait alors véritablement la mienne

116 au lieu de morigéner dans l’air et de tordre les lamentations de l’étage l’inquiète laborantine du visage un hiver peut-être, s’il se fait que je m’accommode quand même de l’existence qu’il me reste parmi celle que je n’ai plus au moment subi au moment voulu contre l’accord de ma conscience et de la terre ensemble, ou que je me contente assez de ce besoin mais de ne plus

changer d’ami d’oubli au bord du monde qui me dévore dans la tanière du chagrin l’ombre de ma main droite

sur les mots enfin, n’est-ce pas mon corps là-haut qui serpente et vers la mer au chevet du sommeil n’entends-je pas ta voix indemne qui s’apparente

à celle que j’avais enfant entre l’éther et les raisons le cœur déchiqueté dehors un peu

à l’avenant,

ou bien la nuit de ma mère tranquille au large des gens dans son berceau, si brève celle-là même que je n’ai pas quittée

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mais de cette colonne

à deux anches

de chair

j’ai oublié

hier soir

pour mourir

à fouler

je le savais mieux tout à fait il n’y a rien qui m’en sépare

 

en gravats

118

que ceci

dont se concentre l’apparence son hypothèse d’une langue ancienne la repartie funèbre supérieure tout de même quoi qu’elle veuille sécher et finisse par inexister fermière comme de n’avoir jamais eu lieu par la concordance des os et du temps brièvement sur le lit blanc et rouge

à même le sang

saisi au cœur propre de la vie

ce qui meurt supérieur

à la fin

si je ne me désavoue pas autrement qu’ainsi de vieillir dans la page en redessinant chaque rue selon un choix seul le vitrail de mon cœur efflanqué probable que l’ordre du monde mutilera toujours son plus maladroit partisan dans la bouchée du cartouche, la recrachée des ans ou les cent pas du vocable

cent pattes de mouches qui se croisent identiques d’une bouche

à l’autre des

mots alors qu’il faudrait qu’elles diffèrent bien sûr car seules les langues se ressemblent ne sont qu’une à une plusieurs

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et les rides et les taches et l’amollissement des yeux c’est cela, oui, que la parole autour du foyer parmi l’amour muet qui attend d’être lu ou vécu franchi mais pas trahi plus reclus quand les saisons, dans le corps ont statué par la pommette platonique il suspend lui au dedans noble de la terre douce de mon individu lui, qui n’a qu’une voix pour tant de mots qui gémissent et nous sont orphelins il me demande ce service et je lui dis ceci alors en effet parfois j’écris combien j’aimerais lui répondre que je le rejoins

Francis Cohen

Où donc le mot est-il à sa place?

MARTIN HEIDEGGER

MOTOROLOGIQUE

Les mots comme des fleurs

HÖLDERLIN

123

«Un livre impénétrable 1 », sans doute, si écrire reste intransitif, si le mot substitué à la parole se prive de l’adresse. Le livre n’appelle pas son lecteur à partir de tel contenu, son « existence » n’est pas l’affaire de la lecture. Lisant Jean-Michel Reynard, nous lisons en sa langue, redit dans ses termes : il faut « s’enfacer » dans les mots de cette écri- ture. L’en-face, une locution heideggerienne pour ex-poser la langue hors de toute représentation objectivante. L’Eau des fleurs en-face les mots de la langue, manie leur nomination, toute l’entreprise est vouée à l’impossible, car si le pouvoir être des mots est de se nommer, ils ne se nomment qu’à partir du monde-des-mots. Dans Le Détriment, Jean- Michel Reynard notait que «les mots ont leur œdipe», ils persistent à plaisir loin de la loi du sens dans l’inter-dit. C’est depuis cet inter-dit que la langue est interrogée plutôt que depuis son déploiement tel que Heidegger l’entend dans Acheminement vers la parole. «Je ne me débats pas avec la langue, écrit Jean-Michel Reynard, mais avec ses rejetons.» Les rejetons désignent dans les textes de Freud les dérivés du refou- lement originaire à nouveau refoulé. «Ce qui a été refoulé au premier temps (refoulement originaire) tend à nouveau à faire irruption dans

1. « Démantèlement du barrage », préface de JACQUES DUPIN à L’Eau des fleurs.

la conscience sous forme de rejetons et est alors soumis à un second refoulement (refoulement après-coup) 1 .» Rapporter la parole à l’inconscient de la langue, c’est inquiéter radi- calement son déploiement, jamais la retenue même de la parole ne pourra parler, l’appel heideggerien contourne l’interdit de la parole, qui parle loin du «voisinage» de la poésie et de la pensée, au profit de cet œdipe des mots où le mot désire le mot. Je crois que si L’Eau des fleurs est encadré par la référence heideggerienne, c’est pour faire entendre que le mot reste la chose oubliée du mot derrière ce qui é-mote la lecture. Si parole il y a, elle n’est que l’effet du mot, son rejeton qui repousse sur la fleur, dans «la fleur de la bouche» (Hölderlin).

124 Mais de quoi s’agit-il? Du rapport du mot à son là en tant justement qu’il serait cet être-là-chose qui a à avoir son là comme son possible, où le Dasein s’é-mote, où la motorologie se substitue au « déploiement » et à l’appel fantasmatique de l’être. Être son propre là, mais motorolo- gisé, tel que exilé de son habitat, le mot ne peut être qu’inter-dit. Certes, il y a voisinage entre la pensée heideggerienne et l’écriture de Jean-Michel Reynard, mais dans le transfert d’un en-facement de la langue de Heidegger qui est anamorphosée dans une prosodie se jouant de ce voisinage, ou qui l’accuse. En deçà ou au-delà du déploiement la prosodie intercepte la langue. Dans L’Interdit de langue, Jean-Michel Reynard est précis : «Ni recteur ni berger, mais, ontologiquement, rupteur intercalaire : l’excédent.» La motorologie excès-dit le mot loin de la langue en laquelle Heidegger croyait voir le berger de l’être. Le mot «transsignifie» dans la durée de son excès-dit, il atteint son régime moto- rologique en cessant de nommer la chose qu’il est. « C’est là que le mot “a des façons” uniques en son genre, irréductibles à la symbolisation qui nomme ou évoque 2 .» Ce mot qui motorologise les mots est le verbe être, «la plasticité durale» du verbe être affranchie de la sensation est au principe de la

1. Voir le Vocabulaire de la psychanalyse de JEAN LAPLANCHE et JEAN-BAPTISTE PONTALIS,

Paris, PUF, 1967.

2. EMMANUEL LÉVINAS, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Paris, Le Livre de poche,

«Biblio essais», 2006, p. 60.

motorologie. Dans un passage de L’Eau des fleurs où Jean-Michel Reynard semble reprendre les analyses de Jean-Marie Beyssade sur le cogito carté- sien : le verbe se tient dans l’évidence de la seule durée du dire, comme le cogito 1 , il n’acquiert sa lisibilité que dans la durée «à même le mode du souvenir oublitif à recharger». L’écriture est temporalisation, elle se conçoit comme verbe, en quoi les mots se défont en mode d’être. Lévinas a indiqué une poétique que Jean-Michel Reynard accentue : «la recherche de formes nouvelles dont vit tout art tient en éveil partout les verbes, sur le point de retomber en substantifs 2 », partout les verbes sont les mots se nommant, ne prédiquent qu’un pouvoir dire moins naïf que le vouloir dire.

Dire que ce livre est impénétrable, c’est dire qu’il «consiste», par quoi se dit, selon Lévinas, la monstration de l’être dès le Dit; «dès que le Dire, d’en deçà de l’être, se fait dicté et expire – ou abdique – en fable et en écriture 3 ».

125

Que ce livre soit impénétrable est aussi la condition de sa lecture. Toute la rigueur philosophico-prosodique de L’Eau des fleurs tient, consiste, ne cesse de répéter Jean-Michel Reynard, en cet apparent paradoxe d’une écriture qui réclame une lecture désintéressée. Il faut lire en lisant «des mots glissants », s’accorder au « schématisme de la fonction lisante », c’est-à-dire, en termes kantiens, à la transposition sensible d’un sens délivré par un concept. Le schématisme est l’activité de l’imagination qui a pour fonction de procurer une image au concept. Heidegger, dans son commentaire, précise qu’il faut distinguer ici l’image, en tant que «vue» empirique, du schème qui n’est pas image de. Le schème est un

1. Jean-Michel Reynard écrit (p. 282) : «Nous ne saurions supposer de même que nous ne sommes

point pendant que nous doutons de la vérité de toutes ces choses [je souligne] si ostensiblement :

de la durée (de dire, de synthétiser), (de) la duration de la pensée hyperbolique au comble intuitif de quoi d’éprouve, physiquement (presque), la poignance grave, radieuse que, parmi puis aussi (aussi peu) longtemps que comme (comme que) la duré(e)tude durante (logale de le rien) – le laps peut consister de une fraction de la seconde de moi ou davantage.»

2. EMMANUEL LÉVINAS, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, op. cit., p. 70.

procès de mise en rapport spatio-temporel qui rend possible l’accord du concept à l’image. Kant précise dans la Critique de la raison pure que «le schème d’un concept pur de l’entendement est quelque chose qui ne peut être ramené à aucune image». Heidegger insistera sur la dimension temporelle du schématisme; le temps est impliqué dans le schématisme. Le mot motorologisé glisse de son maintenant et de son là vu vers son régime temporel : le verbe. Mais le redoublement des arti- cles, son usage contraignant, et occultant, trace du même coup le contour de la chose qu’il est pour la vue que la lecture schématisante emporte dans sa prosodie monogrammatisante 1 . D’où l’effet de disproportion entre la localisation du mot qui est exhibé sous prétexte de l’escamoter et sa fonction de «recharge» dans la lecture. Désarticuler la syntaxe

126 pour restituer le temps à sa propre défaillance défait la lecture de toute contrainte sans en exercer aucune, tel me semble être l’éthique ou la politique de la poétique de Jean-Michel Reynard, qui écrivait dans Le Détriment : « j’écris des poèmes de philosophie politique ».

Si donc la lecture implique de lire en lisant, c’est-à-dire de s’affranchir de toute «vue», c’est parce que, en lisant, l’imagination schématise non pas en vue du lire, mais au profit du lire en lisant. L’Eau des fleurs solli- cite par lui-même dans le transfert-lisant-de-Kant, une faculté lisante. Lire en lisant serait activer ce «libre jeu» entre la faculté de lire et la faculté lisante. Libre jeu, l’expression est kantienne. Et c’est sous l’au- torité de Kant que l’auteur situe son entreprise. Ce libre jeu entre l’en- tendement (la faculté des concepts chez Kant), faculté du lire, et l’imagination qui schématise, faculté lisante, décrit la stimulation mutuelle du lire et du lisant. Ce jeu des facultés est libre parce que lire en lisant n’est plus subordonné à la requête d’une détermination de sens de ce qui est lu-vu. L’imagination schématise sans concept, la «vue» de la

1. Les créations de l’imagination, écrit Kant, «au sujet desquelles personne ne peut donner aucune explication ni aucun concept intelligible» sont «comme des monogrammes qui ne sont que des traits épars que ne détermine aucune règle qu’on puisse indiquer et qui forment en quelque sorte plutôt un dessin flottant au milieu d’expériences diverses qu’une image déterminée.» Critique de la raison pure in Œuvres philosophiques, t. I, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de La Pléiade, 1980, p. 1195.

chose-mot ne se nomme plus, elle « s’é-mote ». Ce jeu du lire en lisant est corrélatif d’un désintérêt : si ce livre est beau, c’est parce qu’il ne m’intéresse pas, parce qu’il est impénétrable, c’est le libre jeu de ses formes syntaxiques et sémantiques qui suscite la mise en activité de la faculté lisante. Dans le jeu «kantique» de sa lecture de la Critique de la faculté de juger, Jean-Michel Reynard écrit : «elle parraine de nouveau là toutefois, dans le souci affraîchi dont je la remercie de m’éprendre, le geste personnel, à l’inconnu dedans la grâce de la terre infinie, close, de quoi je proportionne quant à moi, au jugé, du côté de le ordre de un désir possible (de ce) que mon œuvre de après est beau, hors de nul intéressement, puisque que il le est sans (de) la consommation de l’objet ». La condition pour qu’un jugement de goût soit pur est précisément que le jugement soit désintéressé, qu’il n’y ait aucun plaisir pathologique lié à la consommation de l’objet. «Est beau ce qui est l’objet d’un senti- ment de satisfaction désintéressée », écrit Kant. Sans intérêt L’Eau des fleurs, seul l’effet suscité par la simple représentation qui résulte unique- ment de l’appréhension des formes de l’écriture m’é-mote, cette é-motion mienne implique cependant du fait de cette é-motion motorologique la présupposition d’un sens commun, dirait Kant, d’une politique du poème. La beauté n’est pas la qualité de ce livre, il est beau de par la faculté lisante qu’il induit, sa beauté n’est plus que ce rapport avec le livre, lecture é-motante, qui nous permet d’être é-mu, par un livre qui est à lui-même son propre tombeau

Je dis que L’Eau des fleurs est beau, si je le dis et l’écris c’est parce que vous devriez le trouver beau, il le faut parce que ce livre est impénétrable.

Mathieu Bénézet

L’ACTE DU RENDEZ-VOUS

129

… le poème si petit, devenu grand : que le dieu vide lui prête sa mort (à l’aube, de un proverbe dérêvé…

Qu’est-ce qu’une sonorité expressive ? Lisez L’Eau des fleurs et vous en saurez quelque chose : je me souviens d’y avoir vu passer une «petite folle au cabas». Je soupçonne la folle au cabas d’être déchaussée (j’em- prunte ailleurs : Nature, et mortes), ce n’est pas si fréquent que le poète s’exprime à propos « [du] bouchon de la tête ». Je divague. Mais il est beau d’imaginer avec Jean-Michel Reynard une société qui rompt avec la nature humaine et la consolation où on entend «des voix / broyées comme les journaux» (Poème d’amour et de raison close) «puisqu’on se tue / dans cette langue» (Fredaine). L’aveu est fait : il ne s’agit pas d’expérience mais d’irrégularité, de grandes irrégularités, où convenance et beauté sont hors règle, présentes dans des variations, dans la «saveur» des racines de la langue : qu’est d’autre L’Eau des fleurs dans « la matière-de-personne », matière de personne qui est l’autre du poème, de l’écriture (Jean-Michel Reynard était un lecteur attentif de Heidegger et, certainement, d’Henri Maldiney). La saveur-de-personne que le rien habille (je parle phrase). Parole du «désenfant», il est celui qui «ne restitue pas», car «il me rend par

les mots, les cris. il absorbe » (L’Eau des fleurs). C’est écrit de dessous la langue, d’avant ou d’après le cri, dans un rituel d’«emportement» (pour faire signe à André du Bouchet dont Jean- Michel Reynard fut très proche ; L’Interdit de langue est sous-titré Solitudes d’André du Bouchet). On pourrait avoir le sentiment que personne n’est venu au rendez- vous, mais plus exactement que l’homme et l’œuvre ont su d’emblée, avec une acuité mortelle, que personne ne viendrait au rendez-vous. Je ne peux qu’y penser quand je lis L’Eau des fleurs « aimer : il y a / le livre / que je capitonne / (tout de même)» et plusieurs lignes plus bas en italique «et je vous rappellerai dès mon retour – /». Comme l’a écrit René Daumal : « Le premier pas dépend du dernier »,

130 Jean-Michel Reynard «amateur d’Orient» nous l’assène, magistrale- ment avec L’Eau des fleurs. Il y a du Mallarmé (et du Platon) chez cet homme qui n’entend nul retour au néant, seule la destruction est synonyme de création, mais une destruction qui descend de soi afin d’accéder, le mot n’est pas trop fort, à une pureté, à une mise en lumière d’une scène inaugurale qui ne sera jamais nommée mais présentée, dessinée, offerte aux yeux et aux sens. Fantôme d’un geste! aurait pu s’écrier Jean-Michel Reynard, mais un geste pris dans la fébrilité d’«une mort vibratile» (je cite). Avec lui, le poème, la littérature se terminent et s’inachèvent, s’il y a dévoilement d’«une mémoire funeste», celle-ci est tenue à distance par «la provision de la langue», car l’auteur se présente, tel est le dépouille- ment, «ignare du cri d’autrefois». Seul en devient la substance «(le vertige)», lisez : «la langue maternelle sonne filée aux confins de sa ruine allaitante». Il faudrait s’interroger comment l’auteur est (a) passé d’une écriture verticale, verticalisée, à cette mer de L’Eau des fleurs, quelle catastrophe fut chérie, jusqu’à la consomption, la consumation, qui induisit «le bloc» «avec le cœur perdu». Quel corps fut secoué, malmené, pour parvenir à «la chose-là» «dessous la cendre des mots». Non, la tête n’est pas celle avec laquelle on écrit. Le legs importe au registre du finir (et non pas de la finitude). Cela s’applique sur le papier, dans un cube de papier. Une noyade. On

se souvient que Platon définissait l’écriture comme ayant lieu sur de l’eau. Nous y sommes, dans ce que Jacques Lacan a nommé « l’acte terminal », « l’heure du rendez-vous ».

Mars 2008

JAMES BROWN, sans titre, aquarelle, laine et plantes séchées sur papier, 2003.

JAMES BROWN, sans titre, aquarelle, laine et plantes séchées sur papier, 2003.

Jean-Michel Reynard

JOURNAL*

moins je me vois, mieux je me porte

133

il ne suffit pas d’avouer que l’on ment pour dire vrai, ni de dire la vérité pour mentir

indochrome

au rez-de-chaussée, on repeint la vitre en français

n’être que le pseudonyme de la langue

[…]

je vivais mes dernier jours et ne le savais pas

[…]

«la substance vivante avait en ce temps-là la mort facile» (freud)

* Inédit, 1993

[…]

issu d’un savoir, d’une information blanche, vertigineuse, d’une initiation funèbre, passer sa vie à tenter désespérément la reconquête de l’ignorance. par tous les moyens : la philosophie, l’érotisme; l’écriture, longtemps le moins mauvais, frémit à présent de se reconnaître le pire (puisque, à la fois, le plus impropre à taire – étant fonction symbolique –, et le plus apte à cette bévue magistrale d’une identité qui s’y détourne, invariablement)

[…]

je remets mes chaussures et je m’en vais

134

soufflerie du blanc pulmonaire

[…]

«le discours n’est possible que là où l’on veut mentir» (kafka)

[…]

les intermittences du leurre

quand j’ai le dos tourné, je suis loin de moi

écrire, c’est mettre l’adresse d’autrui sur l’enveloppe d’une lettre qu’on destine à soi-même. sciemment ou par négligence, tout est là

je ne suis pas à la hauteur de ce que j’écris, il faut descendre

[…]

j’ai un nom si je suis anonyme en ma langue

[…]

soudain, sur la rampe, le toboggan d’un violon, dans ce quatuor de Haydn, je me suis senti glissé vers – ou sur, je ne sais – l’idée, un instant simple, paisible et presque impatiente, de ma mort acquise

[…]

je ne suis pas sûr d’écrire pour dire quelque chose. mais pour faire quelque chose, du moins que quelque chose se passe…

j’écris des textes auxquels, si on ne les lit pas, on ne comprend rien

[…]

135

il ne faut pas que je me mette à la place des mots, que je veuille écrire à leur place. je dois faire comme si de rien n’était, essayer seulement de ne pas y penser

comment qui écrit pourrait-il se reconnaître dans ce que ses mots, encore chauds, parfois, lui tendent, s’il n’est plus, ou pas – ou n’a jamais été celui qui les a conçus? casse-tête évidemment épargné à qui va lire, du dehors, le texte relapse au projet de son auteur – parce qu’obéissant à un autre projet, d’un autre «je». c’est sans conflit, donc, sans déni, que la parole éventuellement lue s’adresse d’emblée – ou répond, à qui elle désigne chez qui la lit, laissant l’autre moi inalarmé, puisqu’étranger au débat, sans crainte, ni refus

[…]

certains poèmes sont si embarrassés d’avoir été écrits, d’exister sur la page, qu’ils ne rêvent que de retourner d’où ils viennent, un coin de rue, une chambre, un moulin, ou cette matrice originelle qu’on ne devrait jamais quitter. d’autres – les plus nombreux, à l’air ravi qu’ils ont d’y luire, semblent goûter au livre la juste récompense de leur envoi. ceux-là ont bien mérité de la mère-littérature

[…]

je rêve d’une parole si juste, si adéquate à son sujet, puisqu’à lui seul, que jamais ses mots n’en livreraient un autre, fussent-ils méconnais- sables sous de seconds habits – à «l’être se dit de multiple façon » d’aris- tote, d’opposer la monologie radicale de chacune des réalités émises. un accord unique. une syntaxe cousue main et nominative. à défaut, toute parole prétendue vraie, ne devrait-elle pas, du moins, donner l’illu- sion d’un tel égard? et chaque sens d’exclure, une fois traduit, tout autre usage des termes ayant œuvré, un jour, à son endroit… pas d’occasion, que du neuf. la «communication», j’imagine, en prendrait un coup, et la cause coûterait cher à l’économie signifiante. mais que de confusions

136 défaites, de ragots éteints, d’énergie rédimée! c’est bien peut-être là, à sa manière, ce que vise la métaphore – ou plutôt son idéal : produire une forme pure, simple exemplaire, numérotée et signée, et fondant à vie l’expression du référent. dès qu’enclins, ses éléments sont réinjectés dans la langue, et s’y investissent à l’infini. qu’arriverait-il si les éléments

eux-mêmesdevenaientirrécupérables?personne,certes,fauted’uneséman-

tique commune minimale, ne se comprendrait plus. mais je me comprends

[…]

fait du vers : vif émoi dans les milieux du langage : on a appris, tôt ce matin, la mort de la communication, sauvagement assassinée de trois poèmes de 11,43 tirés à bout portant. les familiers de la victime, encore sous le choc, se refusent pour l’heure à la moindre déclaration, privés sans doute qu’ils seraient des moyens de la transmettre. Interrogés, médias et pouvoir ne cachent pas leur perplexité quant au mobile du crime : la défunte, qu’adorait son public, ne se savait pas d’ennemis. dépêchés sur les lieux, des enfants, des fous, ainsi que de nombreuses bêtes ont aussitôt ouvert toutes les issues, interdisant l’accès du quartier aux repor- ters et aux spécialistes du relationnel. malgré l’importance de ce dispo- sitif, le ou les poètes n’ont pas, jusqu’à présent, pu être identifiés

[…]

il arrive que la langue, s’emparant du «je» de celui qui s’y mire, en produise des indications neuves, incontrôlables par lui, à la fois libres et très réglées, quoique d’un autre ordre. il arrive qu’elle décide seule du ou des sujets successifs qui lui reviennent – lesquels peuvent alors, sans doute, absorber le proférant premier, mais au gré d’une volonté qu’il n’aura pas prévue, n’étant que fortuitement la sienne. il arrive que le «je» de la langue tutoie celui de l’auteur. il arrive que le sujet de la parole s’en prenne au moi de son hôte. il arrive qu’on fasse un poème – qu’un poème, à nous défaire, de nous dénouer se fasse

[…]

quand j’écris, je parle de tous les côtés à la fois

[…]

137

plonger ce que l’on est dans le cours de sa langue afin que cette langue ne soit nôtre qu’à nous faire d’elle ce sujet qui va mourir…

rejoindre dans la langue qui me parle ce point où je lui dirai qu’elle est belle, qu’elle est la plus belle, qu’elle est mienne entre toutes les autres, puis nôtre à mon endroit, et pouvoir enfin mourir

[…]

il faut nous promettre de mourir jusqu’au bout

[…]

je dois me rendre à l’évidence, je suis bien l’auteur de certains de mes poèmes

[…]

préciser l’hécatombe

[…]

on m’a toujours dénié une parole, et pourtant, c’est à qui l’éconduisait, au bout du compte, que je ne cesse de l’adresser

parler de l’obscurité de la patience

[…]

je vais là où se battent les morts

138

[…]

toujours une chaise de libre, une cage, un verre, un deuil pour quelqu’un – un lecteur – dans un poème de reverdy

je crois que je suis plus intelligent qu’on ne l’imagine, mais moins que je le pense

redondance du langage. on ne parle jamais pour la première fois. la première fois de la langue

l’enfant-minute

ce n’est pas de l’expression ou du défaut d’un «je» que dépendent, seul, le narcissisme ou l’anonymat d’un poème, mais de l’emportement, à peine inscrit, de ce je par le cours de ses liaisons au restant du monde. alors, on a le sentiment que celui dont la première personne profère l’état, sous nos yeux, se trouve relayé, repris, désaxé de sa position prédi- cative. qu’il n’aura parlé que pour mieux être enfoui, ou retravaillé, redis- tribué par les choses, les mots. qu’il n’est pas. peut-être parce que ces choses, la réalité en articulation, préfèrent à tout prendre, pour se dire, un «je» officiel, sans fard, à la confusion des degrés incertains d’une conscience qui ne se règle pas

[…]

dans le métro. visage d’une femme, tellement beau et démuni, las, humain, moite et raide d’une vie inconsolablement perdue, crispée dans son renon- cement rauque au maintien, que j’ai eu envie de me jeter sur sa bouche en un baiser autant de recrachement anxieux que d’adhésion mièvre et compassée

«les rives du lac de bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de genève, parce que les roches et les bois y bordent l’eau de plus près.» rousseau lecteur de wittgenstein – magnifique

[…]

est-ce que les photographies meurent?

[…]

139

et si mon laborieux apprentissage de cette langue, sa pratique escomptée, n’avaient pour but, en tout cas comme résultat concret, que de me voir ne plus mettre les pieds, définitivement peut-être, là même où on la parle…

le choix : tuer une langue, fabriquer, produire une langue morte, ou y mourir – l’infester de mon vivant

[…]

langue, villes mortes, avec, au pied, la rue qui bêle

«ça sert à quoi» – premier stade, souvent, cette question, de l’enquête ontologique chez un enfant, et le dernier, souvent, plus tard, chez l’en- fant devenu «grand», qui s’en contentera. «tu sers à quoi?», me demande, de plus en plus pressant, un cruel enfant intérieur – mon double, comme on dit. entre la réponse – «à rien» – et l’obstruction de ce que j’en signe, au-delà même de ma portée, dans l’épaisseur mensongère de la

langue et celle, fantaisiste, du monde, la marge de volonté qui me supporte, ou s’accommode du contrat, rétrécit à vue d’œil

[…]

la poésie, davantage de mois en mois, me paraît n’être qu’une méthode, une parole, parmi d’autres, et certes non la moins bonne, ou technique, intuitive, de mystification. faite en, et exercée pour cela. que des vérités – voire de la vérité – se prennent dans ses rets n’affecte pas la fonction naturelle du poème. évidemment, ce désir de leurre qui anime la poésie, on trouvera peu de poètes à s’en réclamer. je ne vois en france, et dans le siècle, que reverdy pour l’oser sans détour. les occupants du vers ne

140 manquent au contraire jamais d’exprimer, blêmes du port qui sied à l’événement, leur soif d’un seuil, d’une intimité accrue avec le fond de l’un, ou les parois de l’être. d’où vient-il que c’est d’ordinaire chez les plus sobres en ce projet, les plus rétifs à son éloge, autant qu’en ses gammes, qu’on rencontre le moins d’erreurs ou de mensonges? étant posé que la vérité de vivre demeure d’emblée dissidente – l’arlésienne de la classe poétique séculière, on admettra que le vrai que celle-ci, d’aventure, émet, ne saurait y être qu’accidentel, clandestin, résiduel ou délirant : fortuit – tel, au cinéma, l’air de famille du héros avec un moi intempestif, inversement proportionnel, en d’autres termes, au taux de véracité qu’exalte tout oracle

[…]

je m’en prenais alors, de dépit, au cul des femmes

parce que, peut-être, je me sens plus vivant de pratiquer une langue morte, je m’ingénie à fossiliser celle-ci – on ne peut plus, pourtant, vouée à l’ex- pression directe. ce qu’il me reste de vitalité requiert de plus en plus, pour s’investir, s’étayer, l’apport de dépouilles annexes. Amours, argent, langue, rêves… tout est bon, pourvu de l’indispensable raideur cadavérique

[…]

la poussière. je ne fais plus rien. je ne lave plus la maison. les choses. il y a de la poussière partout. des choses en vrac, le désordre. je n’ai plus la moindre envie de passer seulement l’aspirateur. ni qu’une femme de ménage s’en charge. les disques se couvrent de poussière. eux, je les nettoie, bien sûr. mais c’est tout, le reste du temps, je ne fais rien. je lis, j’étudie, j’écris, je travaille, je me branle, je mange, je bois, je dors. je ne fais rien. il y a trop de poussière. je n’arrive plus à rien

je vis

[…]

dans l’atelier, j’ai vu des choses qui font penser à la tête que font les choses quand elles nous regardent

[…]

l’épingle du je

141

«je n’ai plus assez de joie ni de santé pour m’engager dans des sujets tristes» (poussin)

[…]

l’action de la justice est éteinte

je suis sûr que tu comprendras que l’air que nous respirons étant devenu irrespirable, il s’agit, au plus vite, de changer d’air, ou de nous résoudre à ne plus respirer

«le mensonge est l’ordre du monde» (kafka)

lettres mortes

[…]

à l’auditoire d’une lecture de poèmes : «je vais vous lire ce soir cinq à six mètres de vers»

il reste la vérité pour ne pas périr devant l’art. le mensonge, la vérité du mensonge – le mensonge vrai de ce qui n’est pas fait, n’a pas été voulu faire

les mots ne servent à rien – du moins ceux qu’on écrit. la parole écrite gît sans pouvoir. sans effet commun. mais le dire, écrire et que cela soit dit, ne suffit pas. c’est encore piété. j’écris pour savoir pourquoi ces

142 mots-là, cette parole grave, noire sur blanc, sont inutiles. du coup, on peut conjecturer, il me semble, que de l’essai d’expliquer l’impuissance de l’écriture émerge, par instants, l’ébauche d’une raison, à la renverse, d’une signification de l’écrit. mais cette raison ne dure pas. car la perti- nence, ici aussi, d’un imprudent désir de connaître ne vaut que d’états où se relâche l’étreinte de la patente hostilité du vrai, de ses grimaces, ou du malheur qu’il inspire

[…]

j’écris pour oublier combien la langue se gausse de nous, combien ce qu’il advient du corps de la bouche qui parle, et autour de lui, est à mille lieues d’émouvoir ses pâturages. la langue paît sur nos misères, mais ne répugne pas, le cas échéant, à nous confier ses impressions. j’écris pour me dissimuler jusqu’où ce qu’on prétend «poésie», au mieux, s’effectue, dans et selon ses limites, par lui agréése, de la bovinité du signifiant. car c’est la langue, dans les champs, qui regarde passer les poètes, les wagons plombés de ceux que leur vie destine aux labours funèbres. non l’inverse

[…]

le drame de la poésie, et la honte de celui qui s’y rend, c’est qu’elle n’est qu’une sublimation ratée, et, dans les pires des cas – ceux-là mêmes que

le goût de chaque époque enregistre volontiers comme les moins signi- ficatifs, les plus obscurs : les moins parlants –, qu’elle témoigne de l’incapacité radicale de l’individu à toute sublimation décente. c’est-à-

dire à vivre. que le poème atteste une forme certaine de pathologie mentale paraît, dans ces conditions, un euphémisme. épargné, je l’observe, à tout de même 95% de ce qui s’offre encore aujourd’hui sous ce label. là, dieu soit loué, la faculté sublimatoire fonctionne, et les jardins souvent ternes de la littérature s’émaillent, en toute saison, d’une multitude d’écrits pour flâner, coudre ou s’assoupir. nulle parole en rupture de ban à craindre. au zoo des poètes, la langue reste la meilleure garante de sa géniale asepsie

– et de l’hygiène psychique du sujet –, puisque les barreaux du livre qui

distraient celui-ci du trou noir du réel, aussi vrai qu’ils campent la bouche qui s’y croit, ce sont ses propres mots, mensongers et heureux.

[…]

143

«non, je ne suis rien et éternellement lié à moi. voilà ce que je suis et il faut que je tâche de m’en accommoder» (kafka)

un poème n’est pas un tableau. c’est une défaite, un malentendu de langue, tel que sa victime s’en trouve, si ses mots nomment pour de bon – ne

sont pas, ou plus, ou si peu de sa part –, à peu près invariablement coupée, fendue en deux, au moins, dans le sens du sens – de ce verbe qui la fait autre qu’elle-même. le poème, balance d’un vide, loin de combler, par sa voix, le vide qu’il trahit, le signe, le redouble en lui donnant un nom

– dont tout l’actif, mais le seul, vraiment, du sujet, demeure alors de le

vouloir à tout prix – soit, rappelons-le tout de même, pour d’ordinaire pas un sou, gratuitement, voire à perte – le sien. et s’y méprendre, de tant s’y croire. un poème n’est pas un tableau. un tableau ne parle pas. un poème ne vaut rien.

on se rapprochera d’une hypothétique «essence de la poésie» si l’on parvient à concevoir l’œuvre – l’ouvrage-poème – comme, tout ensemble, le symptôme et les complications de ce mal incurable qui ronge la bête parlant au cœur même de sa normalisation langagière

[…]

dans l’attente, la poésie occupe une place de choix. un champ d’honneur. combien de poèmes, pourtant, dont on se dit, avec certitude, qu’ils jouent cartes sur table? cette impression de bluff, comment la dissiper? mais la vérité, je ne tiens pas non plus à la connaître. au contraire. si seule- ment ce que je lis ne cherchait pas à me faire prendre sa vessie pour une lanterne. performance prétendument exemplaire du vrai, la poésie ne craint pas de décevoir : son ridicule donne la mesure de l’ampleur du retour de bâton. untel, je me demande, a-t-il vécu ces vers? comment peut-on écrire cela? qu’est-ce que c’est que cette histoire du beau? ces vapeurs, ces crampes,ceseffrois,ceséblouissements, ces phonèmes éthérés,

144 ces vertiges, ces éclairs abyssaux? pourquoi ces déserts transis? et pas un raté, pas une défaillance, un écart. la langue ne s’ennuie même pas. je me méfie beaucoup des poèmes dans lesquels, à un moment ou l’autre, la langue ne s’ennuie pas. parce que je pense, moi, que rien n’ennuie plus la langue que de parler pour ne rien dire. or quelle vérité peut bien, quant à lui-même, transmettre le langage de qui s’y applique, sinon que de son bonhomme de poète, ce langage-là, objectivement, se bat l’œil :

il n’y a poème, à la rigueur – et la rigueur étant d’abord celle de l’hiver, des amours, de la solitude, du ratage méticuleux d’une vie soudain entonnée –, que lorsque l’homme aux mots se relève capable, quoi qu’il en ait, de laisser enfin la langue lui dire, autour, à quel point, de lui-même, elle n’énoncera jamais rien qui vaille la peine que parler mort engendre, ou restitue

[…]

j’aimerais n’écrire des poèmes que parce qu’il faut bien faire quelque chose. mais non. j’écris des poèmes parce qu’il faut bien ne rien faire du tout, et n’étant ailleurs, comme faute de n’être pas, se tenir ici, où rien ne mérite qu’on en parle. j’écris des poèmes parce que rien, ni personne, ne mérite que j’en parle

j’attends un enfant

[…]

«[…] je n’écrirai plus rien, sauf à cette jeune fille à qui on voudrait écrire continuellement, dont on voudrait entendre parler continuellement, près de laquelle on voudrait être continuellement et en qui on souhaiterait encore plus volontiers mourir» (kafka)

[…]

la place de l’autre dans ce que j’écris? c’est l’autre remis à sa place, de sorte qu’il éprouve cette place comme étant aussi bien la mienne – celle de l’autre – et que ni lui ni moi n’en ayons plus aucune

145

du danger d’écrire (des poèmes) : on ne s’affaire pas impunément, sans farniente, deuil après deuil, à la botte joueuse du transfert narcissique de ses propres cendres

la poésie, selon reverdy : on n’écrit pas tout le temps. on écrit peu. la plupart du temps, on n’écrit pas

placebo

la main chinoise

[…]

je sais bien que la question demeure celle de la précision. la précision de pasternak, de mandelstam, de celan, n’est pas celle de reverdy. et pourtant, pas moins de vérité chez reverdy que chez les autres. la précision, en poésie (si je maintiens que le poème trahit une pathologie du sujet de sa langue), sera l’appendicite, la crise de sciatique, un infarctus – hélas. aussi précis. la précision, en poésie, donne la vérité de la langue. le confus, l’indécis, l’approximatif, celle – précisément – du sujet

[…]

la beauté, l’arrêt sur beau, son immobilité crâne – mettons : un buste khmer, un visage d’enfant thaï –, existe-t-elle, ne se donne, n’est recevable, que si qui en accuse l’impact, la soudaine ingérence, l’éloge, le mystère, y mesure combien par elle, et jamais autant, ni si mortellement qu’à son heurt, c’est aussi – c’est surtout – sa propre décomposition en cours qu’il accueille, son âge, son vieillir, son cher néant, avec toute la cruauté bleue dont la nature – c’est-à-dire ici, toujours-déjà, le « culturel » – cingle en pareil cas

le pays, à nouveau. mais les voyages ont bien changé. demain, je resti- tuerai l’accalmie qui surplombe la montagne. on s’en prend aux champs trop gris. la couleur, ainsi, s’affranchit du regard. la route sans succès

146 s’achemine en ville. on doit retomber du camion, rompre un silence inutile. la voiture, derrière, simple véhicule, ergote sur ses postérieurs et dépasse le convoi. je songe à ce que tu berces là-haut. la route a chargé, les réacteurs sont las et la fillette jaune, définitivement malade, se cache, ou décline tout négoce. on a tort, on souffre même, quoique mieux équipé. le jour s’altère, nous n’arriverons qu’à la nuit. dans l’hôtel, je verrai. celui qui note ces lignes est plus étranger à lui-même qu’au pays qui l’empare. celui-là, je m’en méfie comme de la peste, il a déjà fait tant de mal. qu’on le punisse, ce sera bien. il faut mériter son châtiment. qu’on le congratule, ce sera bien. il faut mériter son châtiment. et puis s’avouer, au bout du compte, que la plaisanterie a peut-être assez duré

[…]

si cette table ment, c’est parce que j’écris dessus […]

quand j’essuie un échec, c’est pour le faire briller

poésie, nom potable […]

nomaison

j’essaie de comprendre l’allure de ce qui me guette, la langue, la voix, le silence reportés des années en arrière, sur les cris, les rires – la parole, annulée. le voyage une fois défini, on ressent, visage de la grande muraille lettrée, comme un nid, un cadavre animé, une épine sans grâce ni renom – sous la langue, le retrait du vide simulant la carrière. il faut fendre la voix comme une foule humide. un silence interminable aura pris la place des jeux, de la joie, des noms sans fin. il renonce à peu, en s’appliquant au timbre. le réel se précise. il regarde la vitrine de l’autre côté, il s’assemble et ressemble à ce rapport, sous contrôle, la toilette – signifie, et sourit. il se désespère, en te regardant, il se fourvoie, connaît les rites, le froid, le titre des amis

[…]

147

ce qui est effrayant, c’est l’autonomie du langage – alors qu’autonome, on l’est si peu soi-même. et de devoir demeurer dans cette liberté qui n’est pas la nôtre. j’aurais tellement aimé ne jamais écrire […]

je suis entré dans une maison que ma demande a transformée en auberge. les sourires ont parlé, les mots ont posé des questions, avec des sourires et des mots que je ne comprends pas. dehors, les motos, les taxis repous- sent l’heure du départ. je n’ai pas encore commencé mon repas. les enfants, en grand conciliabule, débattent de qui je parais lorsque je leur ressemble. je suis si différent, à présent, de mon étrangeté chez moi. dans la chaleur humide, le vert fait des signes, et les arbres répondent en se remarquant. parfois, il fait beau, alors l’abat-jour des feuillages se rengorge comme un baiser. aujourd’hui, il fait nuit. mais l’abat-jour des feuillages luit quand même, et chaque enfant s’appelle d’un nom de chose, parce que les choses ont notre âge et notre nom

[…]

… aujourd’hui, une curiosité suspecte attire des mots, des pages entières sous l’auvent de l’ennui. on sait ce que cela donne. ma chance, celle de

vivre, est surtout de ne pas dormir. et de me coucher, donc, avant que le jour se lève

de ne plus laisser aller, de barrer le passage au cours d’aucune raison du verbe, achève de me chasser. dévertébration d’existence. ce n’était pas le cas quand il pleuvait des poèmes. mais je ne puis tout de même pas immuer cette litanie morose, dénuée de grâce, et stérile à pleurer. un récit. il faudrait que j’écrive un roman. mon seul vœu, à présent, est de bâtir, au plus vite, une structure, une organisation quotidienne. soit de réintégrer la philosophie. la philosophie n’a de gaieté que la science, qu’on appelle critique, des structures. La science immobilière. en ce sens, sœur de la musique, et, si l’on décide que celle-ci œuvre également

148 à partir d’une grammaire, d’une méthode, de la peinture

feuilles perdues, à la dérive dans l’orage. je me remémore enfant. un enterrement. il n’y a toujours que des enfants aux enterrements. la fatigue. des voix s’entrechoquent, circulent sans tête. en prenant la main de ce carnet, je n’ai plus que l’idée de distraire la pression du bulbe, de drainer un peu de ce pus qui sourd du dehors, de l’époque, des personnes – de l’erreur : la faute, et ferments dans mon courage et mon amour

écrire, c’est se faire incinérer

ce serait mieux monsieur le président pourtant que de rester ici assis parmi les fleurs du rideau et de l’année bègue la malice

[…]

seule peut-être, autour, compte la voix de ce réel que je n’ai faim que d’interrompre, à quoi je coupe la parole dès lors que j’écris, et dont le manque, m’interrompant, comme langue, en écho, autonomie d’un verbe, à le restaurer contre moi me dit d’aventure quelque chose

la vie recommence à sentir

progressivement, le livre se meurt. l’ambition insolente, sans trop s’aimer soi-même, sans trop se haïr. la machine du silence n’est pas encore onctueuse. mais tellement, j’ai peu vécu, si l’on bannit par là le reliquat de mon nom en mémoire. il se meurt un livre chaque fois que l’on parle

Yves Peyré

ENSAUVAGER LE CONCEPT, IN-POÉTISER LA LANGUE

151

Je ne voudrais pas, Jean-Michel, que tu t’enfuies trop facilement, je l’imagine assez, tu te réfugierais à l’ombre de ton sourire, il serait à la fois narquois et tendre, à peine esquissé, tu te cacherais derrière ta mous- tache. Cela, je ne le veux pas. Ai-je le premier moyen de ce refus, rien n’est moins sûr. Je vais essayer de parler de toi, de ta ténèbre et de tes lumières, de ton rire et de tes rages, de ton angoisse et de tes soulage- ments. Mal, sans doute. Je vais ranimer notre fraternité. Cela a-t-il du sens? Il se trouve que je suis encore en vie et que tu es mort. Je voudrais que rien ne se fige, que, s’il doit y avoir fiction, elle ait sa part de réalité, que l’on ne réduise rien, qu’il n’y ait pas de ces postures fausses ni de ces intentions rétablies qui bousculent une vie et recomposent un destin. Un peu trop littérairement. Je n’ignore pas combien toi-même tu as prêté le flanc à cette lecture, peut-être y as-tu inconsciemment et même très consciemment travaillé, je te l’ai souvent reproché. Tu dois rester le Jean-Michel que tu fus, indemne, vivant, pris dans le feu de ta fièvre de cassure et d’adhésion. Nul ne doit se permettre de te monter sur socle, toi qui as si bien attaqué tes deux passions, la philosophie et la poésie, ne les laissant s’établir ni dans le faux vrai ni dans la leurrante beauté, toi qui par amour ne leur as rien concédé. Je suis dans cette position délicate de ne pas laisser le seul silence s’établir. Je m’avance dans la revendication d’un sens auquel je crois

peu, qui pourtant est nécessaire, il faut le donner à apercevoir, la fatigue et le bruit cherchent à empiéger mes intentions. Comment a-t-il dit, Mallarmé, au seuil de sa conférence sur Villiers, le plus haut témoignage sur un proche qui soit, la plus parfaite dénégation jamais écrite de la poussière et de l’ombre qui menacent? C’est à peu près ainsi : «Un homme au rêve habitué vient ici parler d’un autre, qui est mort. » C’est cela et dans notre cas, à ceci près que tu n’es pas Villiers et que je ne me prends pas pour Mallarmé, c’est on ne peut plus cela, notre situation caricaturée par une justification exemplaire se tient malgré nous à hauteur d’absolu. Donc, voilà qui va de soi et qui doit se préciser : tu es mort et je suis familier du rêve, c’est-à-dire de l’autre réalité. J’en reviens au réel. Jean-Michel Reynard est ce que l’on appelle un poète, mot qui ne

152 veut rien dire et est vaguement ridicule, qui demanderait à être justifié. Il est admissible si l’on entend par là quelqu’un qui a fouaillé la langue, l’a tordue et ravivée, qui a entretenu une liaison tumultueuse et passionnée avec elle. Qui s’est répandu sur le papier, donnant à lire ou plutôt sortant de lui des poèmes, des essais et d’étranges récits ou confessions. Jean- Michel ne pouvait pas échapper à l’écriture, il y fut jusqu’à la mort. Cela ne fut pas sans subir le doute ni sans être habité par la révolte. Ce fut néanmoins l’une des continuités de sa vie, la mieux perceptible au regard des traces. N’oublions toutefois pas le soupçon. N’allons pas ignorer que l’envoûtement ne se prive jamais de s’annexer le dégoût. Va pour poète, faute de mieux. Je préférerais vérificateur de langue, tortionnaire ou accé- lérateur d’intensités. Mais il se pourrait que l’on ne comprenne pas. Jean- Michel a écrit ni bien ni mal, juste ce qu’il fallait écrire, il a ponctué de pierres souvent superbes un itinéraire. Il n’a pas fait œuvre tout à fait, il ne s’est pas soustrait non plus à cette urgence, il s’y est même acharné, il s’est tenu sur une ligne frontière : pour l’œuvre, contre l’œuvre. Ce mot est au moins aussi obscène que celui de poète, cependant on ne peut le biffer complètement. Jean-Michel a bâti les terrasses successives d’un sol qui montait ou descendait, peu importe, il a édifié quelque chose. Ce n’est pas un mystère, bien que cela le soit aussi, il y a un petit temple fragile comme une fleur ou lourd comme un gros pavé (mais il faut voir aussi que le vent alors l’emporte, l’aère) placé tout au bout, au sommet peut-être. Je ne crois pas que le labyrinthe ne conduise à rien, certes il

ne faut s’exagérer ni la fin ni le début, et surtout pas de téléologie. Se laisser prendre par la rumeur étrange, entêtante et familière qui s’accom- plit. Jean-Michel a donné quelque chose, à sa mesure, à sa démesure, on dira une œuvre, mais cela fait trop vieille littérature. Ne tombons pas dans la statuaire surannée, si grand serait notre goût pour elle. Disons œuvre avec précaution, de crainte de tuer une deuxième fois le mort. Jean-Michel fut pour moi le frère que je n’ai pas eu. Nous nous sommes connus fin 1976-début 1977 grâce à André du Bouchet qui nous mit en rapport. Commença alors une étroite relation comme il en est assuré- ment peu. Une attention réciproque totale, une affection sans réserve, des rêves en commun, une complicité en tout, vie et écriture, le raccord des âmes se faisait à chaque instant malgré les différences qui au fond n’affectaient pas l’immensité des convergences. J’oublie de dire que nous étions contemporains ou presque, Jean-Michel étant de deux ans mon aîné. Ce fut de loin mon plus proche ami dans ma classe d’âge, nous nous étions trouvés si tôt. André du Bouchet avait tout de suite perçu la probabilité des connivences, il tenait beaucoup à cette amitié, au départ, elle se constitua à partir de lui que nous admirions et aimions autant l’un que l’autre. Si André comptait à ce point, si nous avions vite eu un second ami commun parmi nos devanciers littéraires, Jacques Dupin, sur-le-champ Jean-Michel et moi, nous nous sommes considérés pour nous-mêmes, un peu dans l’étonnement mutuel qu’il pût y avoir un autre si proche, dissemblable et identique; chacun pouvait se décharger, tout dire, il y avait quelque part sur terre un confident, un autre soi- même. Un petit point reste qui n’était pas totalement anecdotique : Jean- Michel était banlieusard et moi provincial, il était plus urbain que moi, je pouvais moins me passer de la nature que lui, encore qu’il ait toujours fait avec ravissement des plongées dans l’envers des villes et que j’ai tant foulé le bitume des métropoles. Nous étions dans la jeunesse et nous étions extrêmes, nous n’avons jamais su être autre chose, quelque apparence que nous nous soyons donnée, mais quasiment personne n’accédait à ce fond de douleur qui nous était commun. Cela commença par des rires et des incessants rendez-vous lors de mes venues à Paris. Jean-Michel était alors pris par la philosophie, il était un vertigineux connaisseur de Heidegger qui orientait une part de

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sa vie, il aurait pu être un sorbonnard reçu, cela le faisait partir de rire. Un espace d’anarchisme idéal nous entourait, à la vérité nous méprisions l’immédiat et les contingences, nous avions dans une inconscience qui était ensorcelante et dangereuse placé la barre si haut, nous n’étions pas prêts à concéder. Nous aurions préféré en finir tout de suite. La merveilleuse lecture de Heidegger par Jean-Michel me touchait et m’enthousiasmait, il y avait là une part de lui-même, je faisais un effort pour le suivre car j’avais des réserves à l’endroit de Heidegger (malgré la considération), j’accédais d’autant moins pleinement à sa pensée que je restais sous l’in- fluence de Nietzsche et que je me plaçais sous celle grandissante de Wittgenstein, mais l’engouement, comme le brio des démonstrations de Jean-Michel me plaisaient. Nous prenions des chemins un peu différents,

154 cela nourrissait nos confrontations, nous avions été philosophes, nous ne voulions plus l’être, nous le demeurions, et pour ce qui est de Jean- Michel il eut vraiment du mal à rompre tout à fait, je ne crois au reste pas qu’il y serait vraiment parvenu sans l’appui ultérieur de la psycha- nalyse. Nous tanguions dans l’éclaircie de nos rires, dans la brume de nos pensées, nous avions ce côté ténébreux et joyeux qui déconcertait. Nous partions dans des divagations, nous arpentions les rues, à peine étais-je à Paris que Jean-Michel était à mon hôtel, il m’attendait, nous allions, une pizzeria préférée, c’était un peu mon bureau, des restaurants chinois dans lesquels il m’entraînait, la poésie était soupesée, les films aussi (dont ceux décortiqués de notre cher Peckinpah), nous étions biblio- philes (bizarrement, pour rompre avec nos enfermements), nous nous rendions dans des galeries et des expositions, nous savions la pointe du sérieux, nous riions de l’érotisme qui n’était pas négligé (je commençais à appeler de temps à autre, mais sans trop insister, Jean-Michel «Touche pas à la femme blanche»). Il y avait un air de fête autour de nous, cela pouvait se comprendre dans la mesure où nous nous ébrouions hors de nos solitudes. Nous étions au partage à un instant-clef de la vie, quand on commence déjà à bifurquer et que l’on se constitue au rythme des synthèses faisant scintiller la compossibilité des incompossibles. Après les premières rencontres mais assez vite (pas plus de deux ou trois avaient eu lieu), un épisode singulier se produisit. Je reçus à Lyon où j’habitais un téléphone de Jean-Michel qui était un appel au secours.

Il était à Chamonix en pleine crise, il devait me voir immédiatement, nous devions parler, il arrivait. Je laissai tout tomber, je craignais un peu qu’il ne se fiche en l’air en voiture tant il était pressé. Il arriva, il était sombre. Il parlait vite, d’une manière inhabituelle et hachée. Quelque chose de lourd planait au-dessus de lui et bientôt cet élément s’insinua dans l’atmosphère commune. Voyais-je de quoi il retournait? Certainement pas complètement. Simplement je percevais que c’était grave, gravis- sime même. Au bout de deux heures, Jean-Michel commença à se calmer, mais ce n’était qu’un effet de surface. Il était dominé par un poids insou- tenable, il subissait un martyre, il prenait aussi un peu plaisir à se torturer. Mais, quel qu’ait pu être déjà le romantisme (que je connaîtrais souvent chez lui et moquerais plus d’une fois avec affection), l’affaire était sérieuse, je comprenais maintenant assez bien. Tassé, Jean-Michel retrouvait un autre débit. Il me faisait juge. J’étais abasourdi. Il pouvait y rester, je ne pensais qu’à l’empêcher de faire une bêtise. Je me lançais dans un plaidoyer, je cherchais à gagner du temps, les arguments n’étaient pas si bons peut-être, ils firent néanmoins de l’effet. Cinq heures durant, j’avais tenu celui qui m’apparaissait comme mon plus proche ami (l’élec- tion seule en avait décidé) à bout de bras, d’écoute et de contre-expé- rience. La confiance qui m’était faite, l’effort que je fis nous rapprochèrent encore plus. Jean-Michel me dira toujours que je l’avais sauvé. La crise qui l’avait secoué était terrible, ce fut l’une des plus conséquentes qu’il vécut à ma connaissance, en ce sens qu’elle était radicale : quitte ou double. Par la suite, il n’échapperait pas aux tourments ni aux crises d’angoisse, mais un tel concentré dans le temps ne reviendrait pas à ce point. De tout cela, avec les métaphores qu’il fallut et la transformation nécessaire, Jean-Michel tira un texte qui me parut toujours une sorte de merveille que je pouvais lire et dont j’étais privé à l’égal. C’est, je crois, quelque chose de grand, que je juge à la hauteur de l’ouragan (philo- sophique et existentiel) qui le fit vaciller. J’aime, si le mot a en l’occur- rence du sens, assez bien son Messkirch. La neige des montagnes avait réveillé en lui l’effroi d’être vivant et de persister. La douceur est, en effet, souvent un couperet. Quand il s’éloigna dans la nuit après ces heures indécises, je suis resté longtemps à espérer contre l’évidence. Rapidement une lettre me rassura.

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Il y eut le temps de Lyon et même une visite de Jean-Michel avec Tu-An chez mes parents à Riom. Jean-Michel les connaissait, il avait

pour eux de l’affection, ce qui était réciproque. Je connaissais moi-même la mère de Jean-Michel que j’aimais beaucoup. Bientôt je présenterai

à Jean-Michel ma femme, ils furent tout de suite dans la sympathie la

plus marquée. Entre temps, j’avais fondé une revue, L’Ire des vents, Jean-Michel y participa à plus d’un titre : il y fut publié à sept reprises, ce qui est considérable si l’on songe que cette revue n’a connu que seize numéros en neuf volumes physiques, il ne fut absent que du volume II

(nous l’avions décidé ensemble) et du III-IV, consacré à Leiris; il en fut l’exclusif correcteur, relisant avec moi les épreuves de Darantière ; il venait

à chaque livraison m’aider à porter les caisses. Il ne voulait pas se mêler

156 de mes choix éditoriaux, je lui ai donné à lire des textes d’inconnus que j’avais décidé de publier, il disait que cela tranchait, gardant néanmoins une sorte de jalouse réserve qui traduisait son reste d’adolescence. Il m’appuya en tout. Il fut l’un des rares bénéficiaires d’une plaquette de luxe pour son texte Rééducation, il y eut même une petite édition sur papier ordinaire qui ne fut jamais pliée ni assemblée faute de temps, cette rareté doit traîner dans un grenier. C’est pour la revue qu’il écrivit deux textes brefs, fort importants à ses yeux, ce devait être des notes ou des témoignages avant que je ne me décide à ne pas retenir ce possible (il s’agit précisément de Todtnauberg, par Truinas : les fleurs et de L’Enfant P., consacrés respectivement à Heidegger et Du Bouchet avec Celan comme jonction, et à La Horde sauvage de Peckinpah). Quand en 1980 je me suis installé à Paris, il n’était pas possible d’être plus proches, simplement les rencontres devinrent plus fréquentes. Je dus à Jean-Michel l’adresse de nos médecins et de notre dentiste, un ami commun qui comptait pour lui. Jean-Michel était le familier, l’ami et le copain, celui sur lequel nous savions pouvoir toujours compter, c’est lui qui nous aida lors de nos déménagements. Nous nous voyions souvent le midi tous les deux (nous mangions des cassoulets ou de la cuisine extrême-orientale), le soir c’était plus familial à quatre ou à trois (tout dépendant de lui). Le fil reprenait d’une fois à l’autre, le quotidien urbain, la voiture (objet fétiche de Jean-Michel qui ne se souciait bien sûr pas qu’elle fût belle mais souhaitait pouvoir sauter dedans à tout

moment, c’était l’un de ses cabinets d’écriture), André du Bouchet, la poésie en général, on glissait vers Genet et Claude Simon, la musique (Jean-Michel était un admirable mélomane qui essayait de ranimer en moi l’attrait qui avait été), un retour de flamme philosophique n’était pas à exclure, une fois entré en psychanalyse, Jean-Michel me raconta Lacan par le menu, nos artistes communs, Bram et Tal Coat, mais aussi Capdeville et James Brown (qu’à l’époque Jean-Michel connaissait person- nellement, ce qui n’était pas mon cas; tout autrement, une divergence se creusait déjà entre nous sur nos appréciations respectives de l’art contem- porain), les films, les confidences plus personnelles sur cette drague qui était en lui, ne le vouant qu’aux femmes asiatiques, exceptionnellement noires, européennes jamais. Il y avait bien évidemment quelques plans où la différence s’affichait vite. Jamais Jean-Michel n’a accepté aussi bien que moi la compagnie. Il se plaisait au tête-à-tête, il souffrait d’être en groupe. Dès le début de nos relations, il supporta mal les réunions que j’organisais à la pizzeria de la rue des Écoles, il y venait avec réticence, s’y affichait bougon, ne souffrait pas mes autres camarades avec lesquels il se montrait injuste. Je détestais moi-même les corps constitués, mais je trouvais du charme à une tribu qui refaisait le monde. Surtout nous n’étions pas d’accord sur les notions de malédiction et de tragique. Jean-Michel voulait à toute force que nous soyons différents et à part, il nous aurait bien volontiers accordés sur ce point un statut d’exception, je lui rétorquais, pour le faire enrager, que nous étions ordinaires. Il aurait voulu que nous soyons estampillés maudits avec une sorte de bénéfice exclusif. Je me moquais de lui, même si une part de moi le rejoignait. Nous souffrions et nous étions dans la difficulté, c’était indéniable, mais nous n’avions rien pour ressentir de la sorte le réel et l’ontique si ce n’est des têtes portées aux extravagances, nombre d’autres pouvaient revendiquer la même déré- liction, je lui reconnaissais que nous allions loin sur cette voie, toute- fois, à considérer que des hostilités se soient attachées à nos vies dans la stricte mesure où elles étaient ce qu’elles étaient, je n’allais pas jusqu’à maudits, je m’y refusais, nous étions comme n’importe quel type qui pousse à son terme la particularité (malheureuse pour l’être de la vie, j’en conviens) de l’expression. Mais Jean-Michel tenait beaucoup à maudits,

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il songeait démesurément à Rimbaud qui est si beau mais tellement unique. Cela l’amenait à une certaine dureté avec les autres. Lui, le tendre, justi- fiait sa réputation d’impossible. Il travaillait même dans cette optique, il n’était pas mécontent de scier des branches sur lesquelles il était assis, au plan éditorial comme plus tard amical. Il fondait finalement les condi- tions d’un rejet qu’il vivait comme la juste sanction de sa probité. Rien ne lui faisait plus de peine que mes réserves ou mes moqueries, aussi peu à peu je les tus. La psychanalyse, je m’en rendis compte, avait exagéré cette pente. Il avait la générosité de m’associer à cette part sombre, il avait peur que je ne m’en écarte, il anticipait le drame que ce serait, il me faisait par avance le reproche de le laisser seul dans le noir. Le collectif, le social, la compagnie lui insupportaient au plus haut point. J’ai souvenir

158 d’une soirée mi-mondaine donnée en l’honneur de l’un de nos amis, il ne cessait de marcher en rond, la mine sombre, les mains jointes derrière lui. Il n’en pouvait plus, soudain, devant des œuvres d’art qui auraient dû le combler, il me lâcha dans un rire mauvais que l’alternative serait dès demain matin d’acheter une mitraillette ou de s’inscrire au Parti communiste. Lui qui avait bâti des exposés si brillants à la faculté, il ne participait à aucun colloque consacré à des proches, il s’abstenait comme il disait. Il ne se sentait bien que dans sa tanière, il prenait sa voiture, louchait vers un sex-shop, il aimait les lumières scintillantes de la nuit des villes. Aussi en perdition qu’il m’arrivait d’être, je faisais toujours un effort pour rejoindre, pour ne pas totalement me couper, je m’infligeais des contraintes pour durcir ma nature, il me plaignait. Réciproques de son goût de la malédiction, ses abattements. Autant je prenais au sérieux ceux que je voyais se définir devant moi, autant je me défiais de ses plaintes épistolaires. Au début, je m’y étais laissé prendre, j’avais vite saisi son exceptionnel talent : dans une situation délicate il ajoutait toujours beaucoup de ténèbre et de gris, alors que la plupart des gens déchirent plusieurs fois une lettre jusqu’à ce que leur difficulté rencontre son point de clarté. Nous portons un masque de fausse joie, Jean-Michel se confectionnait un masque de tristesse. Ce ne sont pour finir que d’inverses exagérations. L’exemple flagrant en avait été son séjour en Afrique qui m’avait beaucoup soucié avant que je ne réagisse en appréciant l’exacte réalité. Je recevais comme nos amis (André du

Bouchet et Jacques Dupin) des lettres tragiques, nous étions tous perplexes, cela clochait tout de même un peu. Sa mère s’inquiéta tant qu’elle me téléphona plusieurs fois en province pour avoir un avis, elle savait ce que nous étions l’un pour l’autre, je lui avais rendu visite, je finis par lui dire qu’il y avait là une hyperbole pas vraiment littéraire, mais tout de même, le risque viendrait au contraire que nous recevions des lettres gaies. Soit dit en passant, à l’instant d’écrire ces lettres, Jean-Michel était parfaitement honnête, pesait-il l’inquiétude levée, ce n’est pas sûr, il avait besoin de la couleur noire. Notre amitié devait s’éprouver encore dans un exercice périlleux de passage au-dessus de l’abîme. Il y avait dans cette mise à l’épreuve une sorte de réciproque de la crise qui m’avait vu recevoir un jour Jean- Michel à Lyon, arrivant à moi avec sa tourmente. Cette fois, c’est moi qui étais en proie au pire, l’une de ces crises existentielles dont on doute de réchapper. J’étais au fond du trou et tous ceux qui avaient pour moi de l’affection se minaient les sangs. Plusieurs s’acharnèrent à me remonter du gouffre dans lequel j’avais déjà passablement glissé. Jean-Michel joua son rôle avec une particulière efficacité. À lui je pouvais tout dire, je me défaisais des masques que je gardais habituellement pour ne pas affoler (sans succès) mes autres interlocuteurs. Il se lança dans une tenta- tive de sauvetage qu’il prit très au sérieux. Il fit preuve d’une patience et d’une attention dont on ne voit pas tant d’exemples. Tantôt nous roulions en voiture, il cherchait à me persuader, tantôt nous étions à son domicile, lui argumentant, moi prostré. Je n’avais guère de goût, il en aurait pour moi. Il me faisait cette sorte de transfusion de santé que je lui avais administrée quelques années auparavant. Il éclatait de rire, il répétait que nous n’étions pas viables, mais qu’il nous fallait survivre. Peu à peu, mi par sa tendresse, mi par la force de son raisonnement, il me requinqua, je n’allais pas bien, mais j’allais mieux, il m’avait traité comme l’enfant que j’étais soudain redevenu, comme celui que nous n’avions jamais cessé d’être et que nous n’étions plus. Je me suis un peu relancé. Il guettait du coin de l’œil les risques de rechute, sa vigilance était à son comble. Un jour, il vint me surprendre avec deux de ses plus proches amis sur mon lieu de travail pour un déjeuner impromptu. Ils arrivèrent dans le chahut, ils firent les pitres, ils me tirèrent des sourires, nous

159

nous sommes amusés dans cette manière qui était la nôtre de tout casser des différents ordres. Jean-Michel nous voyait en princes anarchistes. Ils firent un peu les voyous, tinrent leur rôle de mauvais garçons, réclamant des bouteilles et chahutant les serveuses, ils étaient des anges. Je garde de cette journée le souvenir de ce que peut le don quand il est poussé à son extrême. Il s’agissait de ramasser quelqu’un, de le redresser. De la même façon que je l’avais fait pour lui, Jean-Michel m’a sauvé la vie. Comment être davantage en miroir? L’amitié peut-elle aller plus loin et davantage se boucler sur soi? Jean-Michel a écrit, je l’ai lu. Il était dans un affrontement serré avec soi. Il entendait faire rendre gorge à ses deux plus certaines passions, la philosophie et la poésie. Le concept l’avait trop hanté, il ne voulait

160 plus que l’ensauvager, la belle langue ne lui paraissait guère qu’une machinerie à déglinguer pour lui faire admettre la nocivité de sa beauté. Il était habité par la haine et par l’amour. Il voulait attenter et servir. Il avait tellement cru au philosophique et au poétique. Il n’y avait pas rejet car il était fidèle, il se tenait dans l’admirable d’un déplacement. Il me faut dire que Jean-Michel était une très belle nature réflexive, on aurait dit qu’il se livrait à une prouesse et qu’il pouvait la reconduire à volonté, c’est du moins ce qui semblait de prime abord, c’était bien sûr faux, il ne procédait qu’au prix d’éreintements successifs, ce qui n’était pas la même chose. On reprochait déjà ici ou là à Jean-Michel d’être incom- préhensible, je ne comptais pas les gens qui déclaraient que cela leur tombait des mains. De tels propos étaient pour moi inconcevables, je trouvais Jean-Michel d’une précision toujours éclairante, je craignais (c’était chez moi une phobie) plutôt que l’un ou l’autre d’entre nous ne soit léger, voire un peu frivole, alors que les autres en face nous disaient :

mais comme c’est difficile, ceci en regard de textes que je jugeais presque simplistes. Jean-Michel excellait dans l’étude, ses poèmes que je défen- dais toujours étaient plus irréguliers, mais il les fallait tous, on ne pouvait avoir celui sur la belle langue française si on n’avait pas les bretelles de l’otarie blessée. On le taxait de formaliste, on s’arrêtait à des exté- riorités. Il n’avait finalement qu’un tort : il ne retravaillait guère ses poèmes, ce qui se discute dans tous les sens; il tenait à leur vérité de précipités. Peut-être lui aurait-il fallu concevoir que le premier jet n’avait

de portée que s’il était un aboutissement et non une ébauche. Mais, à ce prix qui eût été lourd, il n’aurait plus été lui. On faisait à Jean-Michel de mauvaises querelles et, aurait-on dû l’interpeller, ce n’était certai- nement pas pour les raisons que l’on avançait. Je voyais avec plaisir sa poésie évoluer et, pour tout dire, se renouveler, passant des premières tentatives déjà très rompues à un second moment de colonnes encore plus étroitisées, jusqu’à ce qu’elle se relâche dans la relative ampleur des images développées. Il avait recours à plusieurs tonalités et sa prosodie acceptait la mutation. Il filait ses poèmes au rythme de sa voiture et des visions qui en lui s’entrechoquaient. Méditations et poèmes se relayaient et s’entrelaçaient, il avait besoin de ces deux voies, aussi personnelles l’une que l’autre. Il se ménagea d’emblée une troisième piste qui n’était pas la moins indifférente, celle du récit, de l’aveu, bribes de journal ou quasi-notations du dedans. Le tout formait un charroi, Jean-Michel fixait bien évidemment des vertiges, il dessinait une ligne de haute tension, il s’y révélait, mais il se refusait à offrir à l’un des possibles qui le carac- térisaient un privilège définitif. Il était quelqu’un qui n’était pas d’ici. Il était de cette ville, presque parisien, il faisait corps avec ses lumières et ses ombres louches, néan- moins il lui fallait plus, il se jetait vers la nature, avec une passion pour le contraire de soi, un peu comme l’on se donne une purge. Je n’entends pas non plus suggérer par là qu’il n’a pas aimé la nature, ce qui serait faux. Il s’est voulu ailleurs. Il a rêvé d’un pays qui serait le vrai pays, il s’est alors emparé d’un Orient, nécessairement extrême. Il a arpenté la terre d’où s’étaient évadées ces femmes dont la peau lui plaisait pour une grande qualité de douceur. Il a fini par trouver le point d’insertion désirable, néanmoins il est mort ici. Il a longtemps cherché, dépité par l’Europe, non indifférent à l’Afrique. L’Asie était son bien. Il a encore tâtonné : les Philippines, le Laos, la Thaïlande, etc. Enfin ce fut la Thaï- lande, le pays en entier, puis une peau de chagrin, une île se présenta. Il savourait le fruit, la piste, la mer, la vie, les raffinements et les simpli- cités. Il savait que je me défiais de ces fameux voyages extrêmes-orientaux des Occidentaux, du moins d’une part de ces voyages, nous n’avons rien esquivé, rien souligné non plus. Le fait pour moi est resté flou, je ne voudrais pas préjuger bêtement, ce serait faux et injuste, odieusement

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fantasmatique, surtout à propos de qui fut si proche. J’aimais son goût de la langue, je riais de son absorption dans l’étude; Jean-Michel au plan du savoir ou de l’apprentissage ne faisant jamais les choses à moitié. Je vis ses carnets de travail, ses lexiques, ses grammaires. Je lui dis :

Rimbaud sur une île thaïe; en regard, je lui faisais figure de Mallarmé avec famille, appartement parisien et quelque maison dans un autre Valvins. Sauf que comme dans la légende de nos idoles, mais ici ce n’était pas seulement en rêve, les destins étaient réversibles. Afrique contre Asie, même besoin des départs, même aspiration aux déserts et aux lagunes. Jean-Michel au travail ressemblait à un ermite. Il était réfugié au plus haut de sa tour surplombant la place d’Italie, une cellule claire où il élabo- rait ses vastes projets, les poèmes, il les arrachait plutôt à l’errance. Il

162 avait deux méthodes, opposées et également justifiées. Il allait de l’une

à l’autre, il n’admettait pas d’en omettre une. Quand il commençait un

travail, ce qui voulait dire une réflexion, il adoptait des procédures qu’il tenait de l’Université, tout en les détournant vers une folie que les pieux scoliastes ne connaissent guère. Il tournait comme un ours en cage, ne s’arrêtant qu’après des mois de concentration, il avait momentanément épuisé la question, il s’était vidé lui-même. Sur ce point aussi nous nous

ressemblions : tout tenir, tout dire, faire flamboyer l’excès. Nous entrions parfois en compétition. Nous nous comprenions et nous nous sommes toujours soutenus, parfois nous nous relancions, nous nous jetions des défis comme des adolescents. Les poèmes lui semblaient un don du ciel, il faisait une part qui me paraissait disproportionnée à la notion dont je me méfie le plus, celle d’inspiration. C’était ainsi. Il avait plus un côté Desnos qu’un côté Saint-John Perse, quoiqu’il ait eu plus de faveurs pour le second. Il empilait les poèmes, disant que rien n’est plus facile

à faire, ce qui est vrai d’un certain point de vue. Mais ne faut-il pas

précisément tourner le dos à cette facilité et plutôt cesser d’en écrire que de continuer à les déverser? Notre distance sur le tard et sa mort m’empêcheront de savoir si, comme moi, il en eut un moment passa- blement marre d’une certaine poésie si aisée et n’avait pas songé lui aussi à inventer autre chose. Une autre poésie. Je ne sais pas, mais son dernier livre me porte à croire qu’il eût partagé ce sentiment. La répé- tition vécue comme le pire.

Nous perdîmes le fil, l’amitié ne se renonça jamais, mais nous fréquenter au quotidien ne parut guère possible. Cela a tenu à nos obsti- nations, à nos orgueils, à l’étrange rivalité qui nous liait (à laquelle Jean- Michel tenait trop). Il s’en est fallu d’un rien. Il voulut quelque chose de moi, souhaita que je devine, je ne voyais pas du tout, il aurait pu être plus simple. J’aurais dû dans un éclair entrevoir l’improbable. Enfin! Nous nous sommes revus non sans plaisir, comme toujours. J’ai été pris d’agacement car j’étais ceinturé par les soucis, les tracas. Toujours iden- tiques, nous étions séparés par le cours de nos vies apparentes. André aurait voulu que nous reprenions notre échange interminable, il m’a demandé avec mille ménagements de me montrer moins inflexible. J’étais las et encore plus ailleurs. Je ne pouvais vraiment pas nager jusqu’à son île. Je viens de le faire, j’ai son livre entre les mains. Je ne pense pas que nous ayons donné une mauvaise fin à notre accord. L’intensité n’est pas toujours possible. La dernière fois où je fus tenté de tout reprendre, ce fut ce jour d’avril précisé par la neige, quand André entra en terre; là, à Truinas, il m’apparut que pour nous et pour lui nous devions raviver le dialogue, il hésita, me déchargea d’un devoir, je le vis fuir en lui. Il avait bien raison, nous nous étions tout dit, cela aurait été un mauvais come back. Je ne sus pas sa maladie, son étonnante maladie. Notre ami dentiste ne l’a pas trahi. À tour de rôle nous nous sommes mutuellement défendus face à des attaques indéniablement médiocres qui prenaient notre éloignement pour un encouragement. Cela me remua un peu qu’il ait décoché à mon propos des salves de tendresse que l’on me rapporta. Dans la relative distance, nous sommes restés solidaires. Plus personne ne parlait trop de Jean-Michel, j’en ai souffert. Je savais qu’il préparait à tous ces imbéciles une surprise de son cru. Il ne m’avait trop rien dit pour une fois, mais je l’imaginais en train de refermer le piège. Je ne pensais pas tout à fait que le dispositif inclurait sa mort. Il fit ce qu’il avait à faire, il conclut par un feu d’artifice. Un livre illisible. Déniaisant la poésie et décapant la langue, inventant son rythme et sa syntaxe. Un livre très clair à l’intérieur de sa propre impossibilité. Un grand livre que je soulevais il y a quelques mois par feuilles, considérant les clairières et les forêts inextricables, les insularités et les montagnes. Le taillis du réel et la langue reformulant, dans la déliaison des habitudes,

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son entêtement à se maintenir. Vierge et excédée. Ivre et saturée. Maintenant c’est devenu un volume imprimé et broché, pas un tombeau, mais un poids de pages compactes. Ce livre met à l’épreuve, il interdit l’approche, il raffine avec le rudoiement de la langue, il donne au lecteur une leçon de blasphème. On ne me rejoindra pas, ici, derrière mes phrases, je suis intouchable. Jean-Michel s’est retranché, il a érigé un monument d’incommunicabilité, il a apposé sa véhémence. La langue est sauvée d’être à tel point rompue, violentée, écartelée. Il a réglé ses comptes, mais de façon cosmogonique, ontologique et linguistique. Un livre qui échappe, que l’on reprend, lecture insaisissable et qui rebondit dans l’ou- trance, se perd dans le néant. Il y a trop et il n’y a rien. Un refrain de désécriture, un soupçon général et sans remords. Se tenir dans l’excès

164 de la solitude, aboutir à la langue que nul autre n’abouchera désormais. Se ruiner pour un livre de pure perte, un prolongement perpétuel de la dénégation. Jean-Michel a voulu dire qu’avec la langue on reste sans la langue. Non pas un texte bref qui claquerait comme un suicide, mais une épopée, une généalogie de l’envers, avec ses flambées de vide et ses touffeurs tropicales de chambre parisienne. Il n’a pas voulu offrir de prise pour son livre posthume pensé comme une revisite des anciens territoires. Le goût de la parodie et le rideau qui ne s’ouvrira sur nul horizon. Pourtant, malgré les coups de machette, on tombe sur des moments limpides, ahuris peut-être par leur consentement à l’intelligible, au sensible, un peu plus loin reprend le lent défilé des vives apories de la mort. Un livre qui n’est pas destiné à être lu, un texte qui s’est écrit dans l’ouver- ture posthume, supposant la contagion de l’auteur qui l’avait déjà conta- miné (et ainsi de suite à l’infini). Ce livre désespéré attend un salut, mais il ne doit pas compter non plus sur nous pour faire disparaître la diversité d’un effort excessif dont il n’est que l’abrupte et abondante conclusion. Ce qui précède vaut ce qui suit, ce qui se présente égale ce qui dès longtemps s’est assigné l’impossible pour seule lumière. Ce dernier livre comme une fleur funéraire, comme le grand érotique de la mort, comme une crucifixion linguistique. Comme un cri d’amour, un dernier hommage à la mère, point de départ et fin, prétexte et attendu de ce délire verbal. Comme la surprésence de ces palpitations fragilement végé- tales, de leur parfum suffocant, de leurs couleurs coriaces. La langue,

la mère, la fleur, la femme, un torrent de sensations et la furie des langages.

Un espoir de paix sous le halètement des phrases. Ou comment avouer

une ingratitude de terre soulevant la mer jusqu’à l’île. Tout ceci mêlé

et signé préposthumément par qui à la parution ne sera plus. Jean-Michel

a travaillé à son œuvre, a élaboré sa disparition. Il n’y va pas d’autre

chose que d’une gageure, le plafond est tombé sur la tête des bourgeois, la langue en se déboîtant toujours plus s’est remembrée. Un défi, une marée d’épices, des pages qu’il a plâtrées avec une obstination de déses- péré. Un livre ou une île. L’aveu sous le masque. Un livre d’amour qui ne renonce pas à ses grimaces, un livre que peu ouvriront. Le mot fin, le mot de la fin. Pas d’enterrement accessible. Tu ne risques plus rien, Jean-Michel, tu es mort. J’ai appris ton mal, ta douleur, tu étais un poète qui finissait, je n’étais pas censé te connaître, la nouvelle m’était dite en passant, comme si je ne pouvais sursauter. J’ai fait une ultime tentative, mais les paroles étaient venues trop tard. Au fond, je crois que tu préférais mourir tranquille. Tu n’as cessé de jouer la partition du solitaire. Tu connais la réaction de Marcel Duchamp à la mort de Picabia, son meilleur ami, il lui a adressé un télégramme renfermant ce bref message qui dit tout : « Francis, à bientôt. » J’aurais aimé lui donner une suite. Je ne suis pas venu, ne voulant pas braver tes instructions. Tu avais coupé avec tes vrais amis. À la maison nous avons été secoués, j’ai prévenu mes parents qui furent tristes. Tu t’es astreint jusqu’au bout, contre toute littérature, pour convertir ton excès en littérature (il n’y a pas d’autre mot). Je ne t’oublierai pas. Nous ne sortons pas du dialogue, vois-tu. On n’y peut rien. Il y a eu notre amitié, cette semi-distance, reste ce que nous aurons tenté. Tu as été parfait, j’aime beaucoup ton illisibilité qui te ressemble, tu t’y retrouveras : Tu n’aurais sans doute pas aimé… Et la suite (le film entier). C’est ainsi, j’écris après toi, je voudrais te dire que j’essaie de rejoindre tes fleurs, ces parfums qui me sont étrangers, ces avions que, comme toi, j’aime tant, tes dérives lentes, tes avancées dans la moiteur du soupir. On ne change pas de langue, on s’évade pour revenir. On meurt au pied des tours. Tout cligne, le sortilège est là. Les enseignes sont à peine plus vulgaires, les bruits crépitent, il y a un incendie de langue, je ne serais pas étonné s’il gagnait un continent impossible,

165

une famille improbable, un livre qui se tiendrait dans sa compacité de pierre comme dans son délitement de feuilles réfléchies. Supposons qu’il ne soit pas vraiment lu, j’imagine que quelques-uns sauront le humer. Il me faut te dire au revoir. Je t’évoque parfois avec Jacques ou avec Gilles. Jean Capdeville peint toujours ses souvenirs d’insavoir, il dit de temps en temps un mot de toi. Ne crains rien pour ce que tu as écrit :

viendra ou ne viendra pas qui veut. Il n’y a rien à faire. Le mince reproche de ne pas franchir ses limites, de ne pas concéder un enfant à une femme qui le désire, je n’aurais pas dû. Quant à notre seule incompréhension, tu avais un peu brouillé la piste, un jour j’ai perçu le sens, il m’aura fallu sept ans et le détour du hasard. Tout est égal à ce pas grand-chose que nous sommes. Cette fois, et c’est un peu à regret, je prends congé, je retourne aux riens de la ville, je ne me détourne pas des divers rôles, mais, comme tu sais, je suis ailleurs, là où nous nous sommes rencon- trés et où presque personne ne peut nous rejoindre.

JACQUES CAPDEVILLE, sans titre, acrylique et encre de Chine sur papier, 25 x 23 cm,

JACQUES CAPDEVILLE, sans titre, acrylique et encre de Chine sur papier, 25 x 23 cm, 2006.

Jean-Michel Reynard

L’EAU DES LIVRES *

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il y avait (il y a eu) de remontant, longtemps, c’était à l’inten- tion de qui aimait les questions qui dépotent la réalité, ou qui réalise que leur impératif est une œuvre à soi seul, dont l’art croisé peut ressembler à un livre parfois, il y avait la faculté immédiate, intégrale, d’arpenter de ces cimetières gorgés de vies parallélépipédiques, dans lesquels, à côté des nurseries où le sale commerce commençait à parader à l’iden- tique de l’individu machinal, d’autres sections ou rayonnages généreux de nos cadavres lettrés, lorsque dans la texture même des langues – mais c’est la langue – au travail, au travail toujours, l’hypothèse qui s’élabo- rait, chez chacun, à venir d’un sens de sa dépouille prochaine. on fleurit de nos jours les tombes encore. on pourrait bien de temps à autre y déposer un livre aussi, dont nulle eau même ne soit tenue d’assurer la floraison

un livre fut, il devrait être fait toujours, comme la personne, de 70% d’eau, de 70% à peu près (de valeur de) langue, la mort, le «beau» (le désir) en se partageant le solde. il désignait alors, tel prodige, au gré de cette chose pas banale en son cimetière selon une comptabilité qui

* Inédit.

a prévalu bien jusqu’à peu, d’opérer, chimiquement, une conversion

des 70% aqueux de l’homme, dedans l’équivalent de sens ou d’art, le

livre en garantissant la viabilité existentielle de l’exercice. la langue – qui était le corps du livre – s’entendait par la lecture, l’échange, le prêt,

la schnouk, le hasard, les goguenots ; à être le corps de l’individu aussi.

la langue désirante, la langue naturelle, la même maternelle, la même paternelle, or celle dont les layons du cimetière ludique du sens renou- velaient à l’infini les ingrédients, la composition

il n’y a plus – enfin, bien sûr, ou de moins en moins, de la langue dans les bibliothèques, parmi les étals des libraires. il y a de plus

170 en plus de quelque deux-tiers de fioul – enfin, d’un hydrostat, d’un ersatz, d’une liqueur à « optimiser » la communication – et dans les cimetières

des gens – ceux où ils passent leurs vies (disons, les pages jaunes), ensuite ceux-là où ils passent leurs morts (ou l’inverse, il arrive) – que de plus en plus des verbants sous x, des unités, dont l’eau, transmuable en parole naguère encore, ne consiste plus presque là-devant que de un triste (un parfait) déversé d’égout virtuel. on ne fleurira pas les tombes à l’eau lourde, vives ou pissenlisées, pas davantage que on ne baignera plus longtemps la pâte des beaux moulins dans les cimetières frémissants du livre pour y conditionner la matière du dit de un poème ou d’un essai

à

la substance formelle de son support, rapport inouï bientôt («nous»

y

pourrissons déjà) définitivement, clairement, cette fois

(la transformation de l’atelier des eaux usées du sens vécu où se jouait, de manière coopérative, la relance aventurière, mystérieuse du corps, de la langue (de l’eau) humaine en quelque chose qui ne aura eu besoin que de soi pour se prévaloir, après coup, du travail dit de «la littérature» : le tournant, dans l’être – oui, rien moins que cela, qui va découvrir sur les lieux, à la place, une usine muette de retraitement des caractères, des images, des écrits sans précédent, sans clones, etc., à la fin unique de telle mondialivration grise par quoi tout doit être – et le «sens» avant tout, la vérité qui putréfient déjà, maillé : grand dieu, est-

ce que cela ne vous donne-t-il pas, tout de même, l’envie de saluer la compagnie, de rompre là, d’esquiver sans bruit, vite dedans le réel?)

tout (vrai) livre fut, au sens plein, poème – arrosage de les fleurs mortes-vives. il y en eut beaucoup aussi encore, puis, au fil des décennies invisibles, moins aussi, de moins en moins. la vie du sens, de quoi le viatique, le modèle étaient la dépouille verbace du quadri- latère de langue que on tenait entre ses mains, en devient le trépas (celui de la langue) dont l’indicatif se reconnaît comme la gamme des cordes sonores lumineuses électriques embandant désormais autant de dépôts entoilés où le monde chez lequel le livre, d’une façon, avait la charge de différer, le temps de l’esprit, du désir ou du beau, l’appréhension, consiste un instantané anhumain (économique) à présent, contre quoi aucune procédure de parole, de signification ne saurait requérir

171

je regarde, perplexe (pourquoi?), l’ouvrage acquis ces jours passés, un livre «illustré», c’est-à-dire dont l’objet, de coutume, vaut (avait valu) de construire lui-même le dialogue qui l’a souhaité dans la fraîcheur à l’œuvre, sur le motif de son mouvement propre. je l’envisage à l’égal de certains autres lieux du sens (de son interrogation) défunt ou quasi, et à jamais – et je surprends, je me surprends (au-dedans de moi), cela a la cruauté d’une sortie d’anesthésie, tant la chose dépayse (d’abord), au bout du compte, cela – la chose – ne a pas, ou très peu, si peu dans l’attraction qui me sépare tout doucement, d’importance pour moi, soudain, puis si peu en-soi-même au fond, aussi!

qui a jamais prononcé, ou écrit, que le destin de l’espèce fût la conversation, sans terme, entre les locataires des deux cimetières, sinon des trois, selon quoi quelque chose se édifierait assurément, un «homme humain», par exemple, qui s’est donc autogéré en quelque sorte, celui du sens, de la vérité en souffrance du réel, un genre humain plutôt?

(aujourd’hui,) l’espèce est-ce que elle ne adopte-t-elle pas un virage dans lequel ses catégories millénaires seraient – elles le sont – en voie d’être inactivées – auto-inactivées, voilà leur secret, invalidées, ou de tomber en désuétude, beaucoup sans douleur (heureusement), par pans entiers dessous nos yeux? je en délinée l’étonnement mien, qui est qu’il soit même de la neutralité, j’ai bien l’impression, par bribes déjà, je dégage le vertige, dans le temps que il troue ma réflexion quasiment, l’espace, de ce bref propos : la chose, si j’ose le dire, une fois encore, ne me paraît plus (pas) être mon affaire (subjectivement), (ou) plus pas qu’elle ne le eût été au point de venir au monde dedans une langue, dedans un livre qui ne m’appartenaient pas. le monde ne m’enterre que depuis…

ne est sans raison, ici comme toujours, que la poésie, que le malordre du discours. mais la raisonnalité, n’est-ce pas que elle ne est pas perdue? voyons, elle communique…

la chose – la cimetiérisation du sens cette fois (du livre, tout de même, dont «nous» parlons) par la substitution maligne à son logos humide et en fleurs d’un abîme d’aisance de chiffrage sans mots – c’est la communication – comme ce quoi-là qui ne consiste plus du tout («onto- logiquement») tout à fait mon affaire…

écrire – rien que ceci (à côté, malhabile, exsensé…), un peu au pas de charge, pardon, ne est-il pas trop dire toujours déjà, faire déjà, la dupe de cette liberté fondatrice tellement (cependant je ne le pense pas tout, autrement on s’abstient de répondre), si équivoque, puisque elle ne me autorise à livrer vraiment, en même temps, à cet endroit précis, que la gaieté déplacée de mon chagrin indifférent, pas de circonstance à son tour – dont la légitimité la seule, peut-être, voudrait que il lui faut certes manquer à soutenir son propre discours, sauf sous la civilité mufle, fonctionnelle par la bande, de me satisfaire un peu trop à la hâte, peut- être, de ne pas avoir fait de-des enfants (de l’humain) dans ce livre-là

Jean-Michel Reynard (1950-2003)

CHRONOLOGIE

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Naissance de Jean-Michel Reynard le 25 avril 1950 à Paris dans le 15 e arrondissement, fils de Jacques-Ulysse Reynard et de Micheline Delahaye.

Issu de milieu modeste, il est élevé jusqu’en 1955 par sa mère et ses grands-parents maternels. Son grand-père, d’abord ouvrier dans les manu- factures de textile du Nord de la France, puis expert-comptable, mélo- mane, l’initiera à la musique et à la philosophie.

Remariage de sa mère en 1955 avec Eugène Grünfeld.

Naissance de sa sœur en 1956, Fabienne Grünfeld.

1958-1959 : séjour au sanatorium de Praz-sur-Arly.

Habite à Vanves jusqu’en 1961. Janvier 1962, emménagement à Vitry- sur-Seine au Clos Langlois, une HLM de grand ensemble.

Vacances d’été à Cayeux, dans la Somme, sur les bords de mer; au Buisson (en Dordogne), puis en 1967 à Meschers-les-Bains (Charente- Maritime), aux plages de Berck (Somme), quatre lieux qui, par leur paysage de mer et de rivière, le marqueront durablement.

Études secondaires à Ivry-sur-Seine puis au lycée Gabriel-Fauré dans le 13 e arrondissement de Paris.

Études de philosophie à la Sorbonne (Paris); maîtrise sur «Le paysage chez Nietzsche». La pensée de Heidegger jouera par ailleurs un rôle central durant toute sa vie.

En 1973, mort de son grand-père maternel avec lequel il aura été lié toute sa vie.

Il rencontre en 1976 André du Bouchet, qui lui présentera Yves Peyré et Jacques Dupin à la fin de la même année. Rencontre du poète Claude

176 Esteban. Se lie d’amitié avec la peintre Joan Mitchell.

Claude Esteban, alors directeur de la revue Argile, publie dans le n° 13- 14 (printemps 1977) un poème titré Trame du corps sur champ.

En 1978, il rencontre le poète François Zénone, avec qui il sera très lié, puis, au début des années 1980, les peintres Jean Capdeville, James Brown et Jacques Capdeville.

Printemps 1978 : dans le premier numéro de la revue L’Ire des vents, fondée et dirigée par Yves Peyré, publication du poème Haut corps des chambres.

Automne 1978 : dans Argile n° 17 : Mesure du foyer.

En 1979, il enseigne la philosophie une année à Abidjan.

Hiver 1979 : Messkirch dans Argile n° 21.

1980 : Jacques Dupin, alors responsable des publications des éditions Maeght, publie, accompagné de lithographies de Pierre Alechinsky, son premier livre : Maint corps des chambres.

Mariage en 1980 avec une jeune femme d’origine vietnamienne, Tu-Ahn Damasse.

En 1980, il rencontre le peintre Gilles du Bouchet, avec lequel il entre- tiendra un longue amitié fraternelle.

La même année il publie une préface («Gisement») au recueil d’essais sur la peinture de Jacques Dupin, L’Espace autrement dit (Paris, Galilée,

1981).

Voyage dès 1980 en Asie, particulièrement en Thaïlande. Sa prédilection pour les pays asiatiques le conduit à étudier la langue thaïe aux Langues Orientales. Premiers travaux sur l’œuvre d’André du Bouchet :

Todtnauberg, par Truinas : les fleurs (Losne, Thierry Bouchard, 1982).

1981 : poèmes dans L’Ire des vents, n° 5.

177

1982 : La parole inhumaine : atelier dans L’Ire des vents, n° 6-8.

1983 : fragments d’un Journal des pagnes dans L’Ire des vents, n° 9-10.

1984 : «L’enfance de l’art» (sur Jean Capdeville), catalogue du musée

d’Art moderne, Céret.

– poème, sans titre, Bulletin ARC, poésie, n°123, musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Travaille comme correcteur au Journal officiel dès 1985.

1985 : extraits des poèmes de Monnaie courante (qui paraîtra en 1988

chez Flammarion) dans L’Ire des vents, n° 11-12.

– «Chair d’une mémoire» in Le Délire de l’homme, sur Miklos Bokor, Toulouse, Pictura Edelweiss.

1987 : Nature, et mortes (Marseille, André Dimanche), avec des encres

de Jean Capdeville.

– «Le dehors se reconnaît à la tête que nous en faisons» (préface à

l’exposition des peintures et sculptures de James Brown à la galerie

Lelong), Repères, n° 37, mai 1987.

Rééducation (poèmes) dans L’Ire des vents, n° 15-16.

1988 : Monnaie courante est publié aux éditions Flammarion, dans la

collection «poésie» que dirige alors Claude Esteban.

1989 : «Solidité brûlante de la nuque», livre d’artiste avec le peintre

Jacques Capdeville, Céret.

178

1990 : Poèmes d’amour de la raison close (Paris, Fourbis), illustré d’une

eau-forte de Gilles du Bouchet. Dominique Grandmont signe un article

sur ce livre («Contre-discours de la méthode») dans L’Humanité du 15 février 1991.

1991 : Peine perdue (Paris, Messidor).

Civilité (édité par Jacques Dupin aux éditions de la galerie Lelong).

– Préface non titrée au catalogue de l’exposition de Jacques Capdeville, musée d’Art moderne de la Ville de Collioure.

1992 : Le Détriment (Paris, Fourbis), livre de proses.

Fredaine (Paris, Deyrolle-Verdier), illustré en couverture d’un mono- type de Gilles du Bouchet.

1994

: L’Interdit de langue. Solitudes d’André du Bouchet (Paris, Fourbis).

2001

: Jean-Michel Reynard publie un article, écrit treize ans aupara-

vant, consacré à l’œuvre de Jean Capdeville («Le mur, la robe et le nom») dans un dossier consacré au peintre dans le n° 3 (juin 2001) de la revue L’Atelier contemporain que dirige François-Marie Deyrolle. Dans le même volume, «Bref échec arguant d’un ouvrage qui m’est cher», texte sur la peinture de Gilles du Bouchet.

2002 : remariage avec Julie Chi-Li.

Décède le 24 novembre 2003 des suites d’un cancer. Il laisse une lettre dans laquelle il demande que soit prononcé, au moment de ce qui tient lieu de cérémonie funèbre, la phrase suivante d’Emmanuel Kant : «Pour ne point haïr les hommes, puisqu’on ne peut les aimer.» Durant toutes ces années la musique (Bach, Monteverdi, Mozart…) aura occupé une place grandissante dans sa vie.

Mai 2005 : Michel Surya, directeur de la revue et des éditions Lignes, retient le manuscrit posthume de L’Eau des fleurs. Romance, que préfa- cera Jacques Dupin («Démantèlement du barrage»).

Juin 2005, publication posthume, dans le n° 5 de Moriturus, de L’Imblanc, première partie de L’Eau des fleurs.

Novembre 2005 : L’Eau des fleurs. Romance paraît aux éditions Lignes.

2006:publicationdanslen°18(janvier2006)delarevueL’Animalconsacré

à «L’Écart / L’Exil» de quelques pages sur l’insularité extraites de L’Eau des fleurs.

2008 : Sans sujet paraît avec une postface d’Emmanuel Laugier aux

Nouvelles éditions Lignes que dirige Michel Surya.

BIBLIOGRAPHIE

De Jean-Michel Reynard

181

– Maint corps des chambres, Paris, Maeght, 1980.

– «Gisement», préface à L’Espace autrement dit de Jacques Dupin, Paris, Galilée, 1982.

– Todtnauberg, par Truinas : les fleurs, Losne, Thierry Bouchard, 1982.

– Adresse de mai (lithographie de Jean-Luc Herman), Paris, Spiess, 1985.

– Nature, et mortes, Marseille, André Dimanche, «Ryôan-ji», 1986.

– Monnaie courante, Paris, Flammarion, 1988.

– Poèmes d’amour de la raison close (eau-forte de Gilles du Bouchet), Paris, Fourbis, 1991.

– Peine perdue, Paris, Messidor, 1991.

– Civilité (peintures de James Brown), Paris, Lelong éditeur, 1991.

– Le Détriment, Paris, Fourbis, 1992.

– Fredaine (monotype de Gilles du Bouchet), Paris, Deyrolle-Verdier,

1993.

– L’Interdit de langue. Solitudes d’André du Bouchet, Paris, Fourbis, 1994.

– L’Eau des fleurs. Romance, préface de Jacques Dupin, Paris, Lignes,

2005.

– Sans sujet, Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2008.

182

Sur Jean-Michel Reynard

Articles et chroniques

– Philippe Denis, «Dans la béance du mot» (sur Maint corps des chambres), Critique, n° 420, mai 1982.

– Dominique Grandmont, «Contre-discours de la méthode» (sur

Poèmes d’amour de la raison close), L’Humanité, 15 février 1991.

– Emmanuel Laugier, «Ruban du sans sommeil» (sur les livres de Jean-

Michel Reynard), suivi d’une série de poèmes inédits, in Lionel Destre- mau et Emmanuel Laugier (s.l.d.), Pluralités du poèmes. Huit études sur la poésie contemporaine, Paris, Prétexte, mai 2003.

– Pierre Rissient, «Lettre de Pierre Rissient sur Jean-Michel Reynard», Positif, n° 515, janvier 2004.

– Jacques Dupin, «Démantèlement du barrage», préface à L’Eau des fleurs. Romance, Paris, Lignes, 2005.

– Emmanuel Laugier, «Plastiquer le livre» (à propos de L’Eau des fleurs), Le Matricule des anges, n° 67, novembre 2005.

– Ronald Klapka, «Où je ne sais pas où me mettre / Cela s’appelle un poème» (sur L’Eau des fleurs) in Remue.net (2005).

– François Zénone, «Que l’ouvrage soit complet et rond» (sur L’Eau des fleurs), Cahier critique de poésie, n° 12, 2006.

– Francis Cohen (sur L’Eau des fleurs), Cahier critique de poésie, n° 12,

2006.

– Michel Surya, «Jean-Michel Reynard», Critique, n° 735-736, «Les

Intensifs, poètes du XXI e siècle» (dirigé par Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen), août-septembre 2008.

– Emmanuel Laugier, «Ruban du sans sommeil (Expérience des livres

de Jean-Michel Reynard, de Maint corps des chambres à Sans sujet)», postface à Sans sujet, Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2008.

Radio

– France Culture (18 juillet 1988), «La Nuit sur un plateau», émission produite et animée par Alain Veinstein : entretien avec Jean-Michel

Reynard, Benoît Conort, Jamme Sacré, Raymond Bellour, Jean Douchet… autour de la publication d’un numéro spécial de Cinéma/Action.

– France Culture (25 juillet 1988), «La Nuit sur un plateau», émission

produite et animée par Alain Veinstein : «La poésie l’été : Jean-Michel

Reynard parle de sa conception de la poésie et lit des extraits de Monnaie courante», avec Benoît Conort, Jamme Sacré, Raymond Bellour, Jean Douchet…

– France Culture (29 avril 1992), «La radio dans les yeux», émission

produite et animée par Alain Veinstein : l’actualité poétique avec Jean- Michel Reynard pour la parution de Poèmes d’amour de la raison close, avec Jean-Christophe Bailly, Marc Guyon et Ghérasim Luca.

– France Culture (1992), «Du jour au lendemain», émission produite

et animée par Alain Veinstein : entretien avec Jean-Michel Reynard autour de la publication du Détriment.

– France Culture (8 décembre 2003), « Surpris par la nuit », émission

produite et animée par Alain Veinstein. Disparu en novembre 2003, Claude Esteban évoque l’œuvre de Jean-Michel Reynard dont il fut l’un des éditeurs, pour la revue Argile (éditions Maeght) et pour les éditions Flammarion.

– France Culture (21 février 2006), «Surpris par la nuit», émission produite par Alain Veinstein et animée par Mathieu Bénézet : hommage à Jean- Michel Reynard. Jacques Dupin et Gilles du Bouchet, Michel Surya et Claude Esteban dialoguent autour de l’œuvre de Jean-Michel Reynard et de L’Eau des fleurs.

LES AUTEURS

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Mathieu Bénézet est né en 1946. Poète et essayiste, il a publié plus d’une vingtaine de livres de poésies. Il travaille à France Culture, où il dirige notamment, depuis une quinzaine d’années, l’Atelier de création radiophonique.

Francis Cohen est né en 1960. Poète et professeur de philosophie, il a publié une dizaine de livres de poésies et des essais sur des auteurs contem- porains, notamment Jacques Dupin. Il a dirigé ou participé à plusieurs numéros des diverses revues consacrés à des écrivains actuels, dont Claude Royet-Journoud et Nicolas Pesquès.

André du Bouchet (1924-2001) est l’un des poètes les plus importants de la seconde moitié du siècle dernier. Il fonde dans les années 1960 avec Yves Bonnefoy, Jacques Dupin et Louis-René des Forêts la revue L’Éphémère qui marquera l’époque et les générations à venir. Deux volumes de la revue L’Étrangère (Bruxelles, La Lettre volée, 2007) lui ont été consacrés, qui témoignent d’un itinéraire exceptionnel.

Gilles du Bouchet est né en 1954. Peintre, son œuvre a fait l’objet de plusieurs expositions individuelles et collectives. Il a travaillé à la réali- sation de plusieurs livres en collaboration avec des poètes.

Jacques Dupin est né en 1927. Il rencontre très tôt René Char qui préface son premier livre de poésies, Cendrier du voyage (Paris, GLM, 1950). Il a travaillé pour plusieurs galeristes, en particulier pour la galerie Maeght et la galerie Lelong. Son œuvre comporte également des essais majeurs sur des peintres contemporains comme Joan Miró, Alberto Giacometti, Antoni Tàpies. Il obtient le Prix national de poésie en 1988.

Dominique Grandmont est né en 1941. Poète et essayiste, il a publié plus d’une trentaine de livres. Il s’est vu décerner les prix Max-Jacob et Tristan-Tzara. Il s’est également fait co