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E VI

l'extinction

la disparition

LA TRANSFORMATION

Il semblerait façons, pour une


de disparaître La première est la transformation: une
.

langue est assez fortement modifiée, au cours d'un pro­


cessus qui peut être long, pour qu'à un certain moment, on
puisse considérer qu'une nouvelle est apparue; telle est
l'histoire de la transformation du lati n cn diverses langues
romanes; un autre cas est celui, illustré plus haut par le
russe, le turc etc., des langues mode rnes dont certaines
,

lan gues classi ques l'état ancien; on a vu


la continuité assez étroite ; dans
le latin, on ne peut
strictement sens d'élimination
même s'il est ne peut que par
être appelé français moderne est fort
d'être du français médiéval. La transformation ne sera
donc pas retenue ici comme cas pertinent de mort d'une
langue .
94 <II H A L T E A L A M 0 R T DE S L ANG U E S L E S S EN TIE R S DE L [Ne T/ O N <II 95

toutes les vie quotidienne.


',.... vivante sera
HU.''''' ..

LA SUBSTITUTION celle d'une communauté qui renouvelle


locuteurs de ; et une langue morte, si
On qu'une langue venue l'extérieur se conserver ce d'une communauté où
précédemment compétence native a disparu, dans la mesure
lorsque cette avoir, où les locuteurs de n'ont transmis
très variable, avec la langue ment leur savoir, transmettant à
s'absorber en d'un pro­ tour une aptitude faible à parler et à com-
Ies struc­ l'idiome
ne restent d'usage Deux COJ1SE�a tirées ces
une faible mino- En premier lieu, l'implication individuelle
notion de mort est ici mort d'une
certes pas celle d'une physique,
' société humaine qui une langue pour une autre
L EXTINCTION
ne meurt pas elle-même autant. Mais la mort
est un pnencJm collectif. C'est le

individuel, on
",,.y,a...,,, considérer que
d'une langue qui disparaît avec eux est celle d'une commu­
est donc nauté linguistique.
balbutiaient encore, second lieu, locuteurs de naissance à
qui la parlait, partir desquels s'amorce le D[()CeSSlIS
âges. L'extinction s'achève en substitution lorsque, ainsi se trouver dans deux
qu'il fréquemment, les l'espace d'origine, est parlée comme
A'-''"''MU......

abandonnent la et en autochtone, un lieu


adoptent une autre.
On

est

considérée un
96 • HALTE À LA M 0 R T DES LAN GUE S
LES SENTI ERS DE L' E X TIN C Tl 0 N • 97

langue vivante, ils lèguent des connaissances que leurs


enfants n'acquièrent pas d'une façon continue.
L'absence de continuité implique, pour certains
L'extinction par étapes � �
a pe ts de la langue, une acquisition trop tardive, c'est-à­
dIre mtervenant à un âge, entre l'enfance et la préadoles­
cence, où l'avidité d'écoute et d'apprentissage est en train
Dans ce qui suit, je tenterai de caractériser les étapes de décroître, et où s'amorce une stabilisation sélective,
.
d'un processus dont l'aboutissement dernier est la mort �
s non un e sclérose, d'une partie des aptitudes neurolo­
,
d'une langue. Je parlerai de précarisation à propos des gIques d attention et d'assimilation (cf. Hagège 1 996 a,
étapes initiales, et d'obsolescence à propos des étapes anté­ �
cha . l et Il)
:
:
ar un fâcheux concours, cet âge est aussi
, preClsément,
celUI ou, les enfants s'intéressent de plus en
rieures à l'issue ultime. Pour référer d'une manière plus
générale à l'ensemble du processus, j'emploierai d'autres plus à la langue ou aux langues, autres que celle de la com­
munauté, qui sont présentes dans l'environnement, proche
notions, comme celle de délabrement, ou, prises métapho­
riquement à partir de la géologie et du droit, celles d 'éro ­ ou même lointain.

sion et de déshérence.
L'absence d'enfants parmi les locuteurs d'une langue
comme signe annonciateur de sa mort
LE DÉFAUT DE TRANSMISSION NORMALE
Une langue que parlent uniquement les adultes d'une
co �munauté, tandis que les enfants n'en connaissent
Manque total ou partiel d'éducation qu une autre ou d'autres étrangères à cette communauté
dans la langue autochtone n'est pas condamnée à mort d'une manière immédiate ni
certaine. Entre eux, les adultes les plus jeunes s'en servi­
Le fait qu'une langue cesse d'être transmise aux enfants
comme elle l'est dans ses conditions naturelles de vie est

r nt encore, en principe, jusqu'à la fin de leur vie. Et
d autre part, la fondation d'écoles où puissent l'apprendre
l'indice d'une précarisation importante. Dans de nombreux
les enfants à qui elle n'est pas transmise dans leur milieu
cas, les parents, pour des raisons qui seront examinées
familial reste toujours possible. Dans la plupart des cas
plus bas, ne sont pas spontanément portés à enseigner à
connus, néanmoins, cette absence de jeunes locuteurs est à
leurs enfants, par un moyen aussi simple que de la parler
considérer comme un pronostic sombre pour la survie de la
avec eux à l'exclusion de toute autre, la langue de la com­
langue (cf. p. 202, où elle est utilisée comme discriminant).
munauté. Cela ne signifie pas qu'ils renoncent entièrement
à l'utiliser dans le cadre de l'éducation. Certains néan­
moins sont bien dans ce cas, et l'on peut parler alors d'un
défaut radical de transmission. Dans d'autres familles, le
défaut de transmission n'est que partiel. Mais d'une part
les éléments qu'enseignent les parents sont insuffisants,
d'autre part, en n'assurant pas une transmission commen­
çant dès le plus jeune âge comme il est courant pour toute
f
98 .. H A L T E A L A M 0 R T D E S L A N GUE S L E S S EN Tl E R S D E L' E X TIN C Tl 0 N .. 99

se livrent une véritable guerre. Les moyens utilisés par cha­


cune sont différents. Il s'agit d'une lutte à armes inégales
LE BILINGUISME D'INÉGALITÉ entre une langue poussée à la fin de son règne et une
ET LES LANGUES EN GUERRE langue qui étend le sien. Mais surtout, le bilinguisme iné­
galitaire sécrète un (ype particulier de locuteurs, dont il va

Les ravages du contact en situation d'inégalité être question maintenant.

L'étape qui, dans le processus de précarisation d'une


langue, suit le défaut de transmission est la généralisation
LES SOUS-USAGERS
du bilinguisme chez ses usagers. Mais ce qui est en cause
n'est pas un type quelconque de bilinguisme. Les contacts
En effet, du bilinguisme d'inégalité ainsi illustré, on
tissent l'histoire de toutes les communautés humaines, et
passe, au cours de l'inexorable cheminement vers l'extinc­
sont loin d'être nécessairement délétères. Il ne suffit pas du
tion, à une autre étape, par laquelle s'amorce l'obsoles­
contact entre deux langues pour que l'on puisse prédire la
cence. Pour caractériser cette étape, je propose d'appeler
mort de l'une d'elles, ni même, dans les très nombreuses
sous-usagers d'une langue donnée les locuteurs qui l'utili­
situations où ce contact est étroit, pour que l'une constitue
sent, à des degrés variables selon les situations, sans pos­
une menace quant à l'existence de l'autre. Il s'agit en fait,
séder ce que j'ai appelé plus haut compétence native. La
ici, de ce qui a été appelé ailleurs (cf. Hagège 1 996, chap. XlII) manière dont les sous-usagers parlent la langue de leur
bilinguisme d'inégalité, ou inégalitaire. Celle des deux
communauté est un signe inquiétant du péril auquel eUe
langues dont la pression s'exerce d'une manière redoutable
est exposée, et dans les cas les plus avancés, une annonce
sur l'autre est en position beaucoup plus forte du fait de
claire de sa disparition prochaine.
son statut social ou de sa diffusion nationale ou internatio­
Divers auteurs ont étudié, dans des groupes parti­
nale (cf. chap. VIl). Le défaut de transmission intervient
culiers, l'état de langue dont il s'agit. On a, notamment,
dans le cadre ainsi défini. Les détenteurs les plus âgés de la
appelé semi-locuteurs (Dorian 1977) les usagers chez qui le
langue communautaire, qui n'est plus en état de résister à
maniement de la langue d'origine devient de plus en plus
la concurrence d'un autre idiome, la transmettent d'une
incertain. On a parlé de semi-linguisme (cf. Hansegard
manière imparfaite à leurs enfants, qui la transmettent
1 968) à propos d'une situation que j'appelle (Hagège 1 996 a,
eux-mêmes plus imparfaitement encore, ou ne la trans­
26 1 -262) double incompétence . C'est celle des familles
mettent plus, à la génération suivante.
d'immigrés récents qui ont une pratique fautive de la
langue du pays d'accueil, sans avoir conservé une compé­
l 'affrontement entre deux langues tence complète dans leur propre langue. Il s'agit ici non
La communication des derniers locuteurs avec leurs d'un phénomène d'obsolescence pour aucune des deux
petits-enfants dans la langue dont s'interrompt le pro­ langues, bien que les circonstances ne soient pas sans ana­
cessus de transmission devient de plus en plus inadéquate logies, mais d'une privation linguistique des individus d'un
ou de plus en plus difficile. La conséquence est son groupe socialement et économiquement défavorisé. On ne
abandon croissant, au bénéfice de celle qui est en mesure peut donc pas parler, dans ce cas, de sous-usagers, comme
de remporter la victoire. Car les deux langues en présence chez les locuteurs de diverses langues en voie d'extinction.
,.

100 • HAL TE À LAM 0 R T DES LAN GUE S LES SENT/ERS DE L'EXTI N C TION . 1 01

Les productions de ces locuteurs seront étudiées plus bas, Sur le plan phonologique, le quetchua des campagnes
et permettront de préciser le contenu de la notion de sous­ possède deux voyelles i et u, mais pas de e ni de a sinon
usagers. Qu'il soit simplement précisé dès à présent que les comme prononciations possibles des mots: i peut quelque­
sous-usagers se distinguent des sujets doués d'une compé­ fois être prononcé e, auquel il ressemble, et de même pour
tence passive. Ces derniers ne produisent certes pas, le u par rapport à a ; cela signifie qu'il n'existe, en quetchua
plus souvent, de discours suivi et n'utilisent pas la langue moins influencé par l'espagnol, aucune paire de mots dont
comme peuvent le faire ceux qui possèdent une pleine les membres, identiques en tout, s'opposent uniquement,
compétence; mais ils n'ont pas perdu la connaissance du l'un à l'autre, par la présence de i dans l'un et de e dans
système et peuvent, du moins en principe, en reconnaître l'autre, ou par celle de u dans l'un et de 0 dans l'autre. Au
tous les traits en tant qu'auditeurs, ce qui n'est pas le cas contraire, en quetchua de la ville, qui fait maints emprunts
des sous-usagers. à l'espagnol, les voyelles e et 0 sont des phonèmes
(ensembles de traits sonores servant à distinguer les mots)
de plein droit. En effet, ces sons s'introduisent dans le
L'ALTÉRATION DE LA LANGUE DOMINÉE quetchua urbain en même temps que les mots espagnols
ET LE DÉNI DE LÉGITIMITÉ qui les comportent. Ainsi, les systèmes phonologiques du
quetchua urbain et du quetchua rural de la région de
Le type de langue que parlent les sous-usagers dans Cochabamba sont assez différents pour que l'on puisse
les situations d'obsolescence initiale peut être illustré par parler de deux langues distinctes.
bien des exemples. On en retiendra deux ci-dessous. Les faits ne s'arrêtent pas là. On vient de voir que la
contamination du système phonologique du quetchua
citadin par l'espagnol était corollaire de J'afflux
Le quetchua en Bolivie face à l'espagnol
d'emprunts, qui est un phénomène lexical. Mais la gram­
Le premier exemple est celui du quetchua de la ville maire est atteinte elle aussi. Sur le plan grammatical, le
et de la vallée de Cochabamba en Bolivie (cf. Calvet 1 987). quetchua plus conservateur des paysans possède des
Le quetchua est l'état moderne de la langue que l'on par­ caractéristiques très différentes de celles de l'espagnol. Le
lait dans l'empire inca à l'arrivée des conquérants espa­ verbe, notamment, est en position finale dans la plupart
gnols. L'hispanisation culturelle et linguistique ne l'a pas des phrases, lesquelles sont le plus souvent courtes. En
réduit à une situation aussi fragile que celles de nom­ espagnol, le verbe n'est pas plus en position finale qu'il ne
breuses autres langues indiennes d'Amérique. Le quet­ l'est en français, où il n'est pas d'usage de dire ils ont leur
chua est parlé par près de la moitié des cinq millions et maïs au marché vendu. Dès lors, c'est sous l'influence
demi d'habitants de la Bolivie. Mais il est, évidemment, omniprésente de l'espagnol que l'ordre des mots du quet­
soumis à la pression de l'espagnol. En milieu urbain (ville chua de Cochabamba-ville devient un ordre à verbe en
de Cochabamba et alentours immédiats), les commer­ position non finale dans la plus grande partie des phrases.
çants, ainsi que l'administration et les médias, laissent Dans un environnement de guerre des langues où
une place indéniable au quetchua, mais la forme qu'ils uti­ l'inégalité est forte, la langue légitime est celle des {( élites»
lisent est assez différente de celle dont se servent les pay­ économiques. Or ces élites, à Cochabamba, sont précisé­
sans (vallée de Cochabamba). ment les communautés d'usagers d'un quetchua de plus en
+

102 • HAL TE A LA M 0 R T DES LAN GUES LES SENTl ERS DEL E X TIN C TI 0 N 1 • 103

plus hispanisé, en disparaître en tant que quetchua pays, et dont Ul<UO;:;I..,U.,,") sont utilisés par de
lorsque le processus d'absorption phonologique, cents millions Indiens de Trinité ont donc
ticale et lexicale par aura atteint son tenne. pour langue locale du bhojpuri, ou
Ainsi, ces loin d'être bhojpuri de
déclassés, lors même d'origine est Cependant, certains
est celui d'une """1;;;"'" éprouver le du bhojpuri à Trinité, on
À""'THnU'À se trouve récusée. constate une nette entre les locuteurs
est à son tour le statut même de 75 ans nés en à 75 ans nés à
locuteurs. On légitimation de la ceux qui, également ont au-dessous de ans.
menaçante et le de la langue menacée Une expérience sur ces locuteurs (cf. Mohan et
partie, solidairement, processus d'affinnation.
Zador 1 986) établit connaissance du bhojpuri
Mais il existe une autre catégorie,
décroît très premier au deuxième
abondante, de locuteurs, appartenant
puis du deuxième au si l'on utilise pour
aux classes société bolivienne, qui
minant l'emploi correct et fréquent de certains
lent le quetchua véritable, se servent
qui sont propres à cette telle qu'elle est
aussi d'un « mauvais » eSlJag;n dit « espagnol andin »,
Inde, et qui sont comme en
qui est stigmatisé. d'ascension sociale
Il s'agit des : pronoms personnels
conduit à imiter le plus en plus hispanisé
rifiques, verbes redoublés à sens
sous-usagers la
distributif, l-rn-rnr,,,,
nombre des S01us-·usag(�rs
second reprend avec un premier x,
l'autre,
avec pour résultat « x et autres choses ce
du quetchua
genre »).
Si l'on ajoute à la rapidité d'élocution
La situation en milieu créolophone dans les Caraibes nettement aussi du au deuxième puis de
au troisième qu'au contraire le taux
L'autre exemple concerne une des langues de l'île
antillaise de Trinité-et-Tobago, située à proximité des emprunts à considérablement
orientales du est la langue officielle même direction, on que par OpposJtlon aux
cet État membre du La langue plus âgés, qui ne transmettent qu'imparfaitement
la majorité de est un créole à base compétence, sont devenus des �UU::;-'U�d�'t:l::;
comme à la îles des de la langue Il est
Mais la moitié également une autre cet égard,
langue. Ce sont en des travailleurs
en 1838,
sucre; ils qu'il de « mauvais propre expres­
du centre-est de où se parle le d'autodérision. bhojpuri à Trinidad
bhojpuri. apparenté dominante ce plus très éloignée.
104 • HAL TE A LA M 0 R T DES LAN GUES '
LES SEN T J ERS DEL E X TIN C Tl 0 N • 105

L'alternance des codes est loin d'être toujours un signe de


délabrement. Elle est extrêmement répandue. Tout audi­
L'INVASION PAR L'EMPRUNT
teur attentif, sans être nécessairement linguiste de son
état, peut entendre les deux protagonistes d'une communi­
Le noyau dur et le lexique face à l'emprunt cation passer d'une langue à l'autre au sein d'une même
phrase, pourvu que la scène se déroule dans un environne­
I.:emprunt, essentiellement l'emprunt lexical, c'est-à­ ment plurilingue.
dire celui des mots du vocabulaire, est une condition de la Ainsi, qui n'a pas remarqué que souvent les arabo­
vie des langues (cf. Hagège 1 987, 75-79). Il n'existe pas de phones que l'on peut entendre au Quartier latin à Paris,
langue, même parlée par des communautés vivant dans un par exemple, emploient, en les insérant au milieu d'un dis­
isolement presque complet (îles très éloignées de tout cours qui semble être pour l'essentiel en arabe, des mots
autre territoire, hautes vallées séparées des lieux de peu­ français, et même des expressions entières? Beaucoup de
plement voisins par des écrans rocheux difficiles à fran­ Mexicains d'origine, qui se sont installés en Californie, au
chir, etc.), qui ne fasse des emprunts à une ou à plusieurs Texas, ou dans d'autres territoires de l'ouest des États-Unis
autres langues. (qui les ont conquis militairement, au XIX" siècle, sur le
On peut considérer que les parties les plus structurées Mexique, auquel ces territoires appartenaient), font cons­
des langues sont leur noyau dur, c'est-à-dire leur compo­ tamment alterner les codes d'une manière comparable,
sante la plus résistante face à l'usure du temps, et à passant de l'anglais à l'espagnol et inversement. Les Malais
l'influence d'une langue étrangère. Ce sont la phonologie et cultivés font de même, insérant de nombreux mots anglais
la grammaire. Au contraire, le lexique (inventaire des mots dans un discours en malais.
disponibles à un moment donné de l'histoire de la langue) Dans tous ces cas, il ne s'agit pas d'un bilinguisme
est un domaine moins structuré, et beaucoup plus ouvert à d'inégalité. Car même si une des langues (le français pour
l'emprunt. Il ne s'agit ici, certes, que d'une tendance géné­ ces arabophones, l'anglais par rapport à l'espagnol ou au
rale, mais en dépit des contre-exemples que l'on ne malais dans les deux autres cas cités) incarne pour les
manque pas de rencontrer, on peut la prendre pour cadre locuteurs un pays riche dont on apprécie l'enseignement
d'étude des phénomènes. universitaire ou certains schémas socio-économiques, il
Il importe de noter que l'emprunt n'est pas en soi une n'y a pas d'attitude de rejet de la langue autochtone au
cause de l'extinction des langues. Il en est un signe inquié­ profit d'une autre qui la dépouillerait de sa légitimité. Et
tant lorsqu'il est envahissant et ne laisse intact aucun quand la situation n'est pas inégale, ou que divers facteurs
domaine, comme on va le voir. compensent un taux élevé d'importations de mots étran­
gers, l'emprunt n'est pas le signe d'une menace pour la
L'alternance des codes langue.

Lemprunt de vocabulaire est d'abord un fait propre au


discours, les phrases en langue vernaculaire étant encom­
brées de mots pris à une autre langue. C'est le phénomène
dit d'alternance des codes au sein d'un même énoncé.
106 • HALTE À LA M 0 R T DES LAN GUES LES SENTlERS DE L'EXT/NeTlON • 107

«( librement j) aux États-Unis), le


à l'anglo-américain a pour effet une
Le d'inégalité
du lexique, que locuteurs ne savent
et l'emprunt par les sous-usagers
presque les quelque termes qui dési-
discursifs empruntés, colonne avancée gnaient. non altéré de la différentes
l'invasion lexicale phases de la appauvrissement lexique est
à J'américanisation des usages, et
l'on se trouve, au
disparition de celui à
non égalitaire,
salut,ltH)nS de bienvenue un attouchement des
tout il y a alternance
génitales, à
multiplication de petits mots aussi
tants, dont
tables. sont
spectacle
nement américain,
relations d'extrême
des étudié par
E. T. (1 966). D'innombrables mots
kusaien, du du changement des
altérées par déclin des débats
11",,;,plTH"nT des substituent. On
cet état du lexique, par dépouillement
ses ressources propres et d'emprunts, comme une
phase de la de la
C'est
marqueurs
un discours en

lexicaux,
originel, processus peut
seule-


emprunts et l'offensive en masse
peuvent pour
une langue est souvent conduite par
de l'emprunt, qu'il contribué à
kusaien, langue en désignations
l'archipel est en situation plus est
108 • H 1\ L TE À L A M 0 R T DES LA N G U E S

exposée aux qui résultent de ses


travers la péninsule indochinoise.
à
Mlabri utilisent
T L E S S E N Tl E R S D E L' E X TI N C Tl 0 N

en particulier, que le
• 109

le fonds lexical propre est en usage


massivement le thaï pour tout ce qui ne se rapporte à
d'une désactivation processus
domestique, et l'on peut prédire une disparition
de mots nouveaux.
langue à délai, sauf à considérer qu'il s'agit de
acquis une compétence
plus en plus d'une langue et que dans cette mesure,
nante, un nombre considérable
le mlabri viable p. 240- 243).
empruntés à cette langue au des
nent la dominée.
• Londe déferlante des emprunts: du lexique à la grammaire à lexical sujets, et "'''<'<,Lm
Dans les prises en exemples quet- discours à du système.
chua Cochabamba et bhojpuri de Trinité, c'est par le autochtones, qui font double emploi
biais l'emprunt et de modèles de phrases où importés, commencent à disparaître.
figurent ces mots, à dans un cas, à l'anglais dans calque morphologique est caractéris-
l'autre, que s'introduisent traits Ce phénomènes d'emprunt. simple
est un important délabrement: on du Welland, l'Ontario p. 2 14),
une corrélation entre le taux d'emprunt degré où, par the one, the ones, on le
déstabilisation de phonologie et la ; la celui, le la celle, ceux, les Mougeon et
langue à cette pression ses Beniak 1989. 300), emplois l'on par rapport au
propres dont l'expansion nV'r,,"<'" non à cette influence morphologique,
annonce la mort de cette C'est cette façon, l'ajout de l'article et le mélange
que se précipite des aborigènes
d'Australie, par le walpiri, qui emprunte un grand
nombre mots à l'anglais, non seulement des LE PROCESSUS D'ÉROSION ET LES INDICES
notions qui étaient, à l'origine, à l'ethnie (turaki, DE SON
truck « camion >l, de bicycle ::= « bicyclette»,
lanji, de lunch « déjeuner )l, etc.), mais
Profil général du processus
du fonds autochtone: ainsi, au et
wawirri, le walpiri emploie couramment boomerang et • des situations
kangaroo respectivement, c'est-à-dire des mots
n'est sans ironie, quand on que ser- d'érosion est
vant ici de vecteur, les lui-même empnmtés à une une large mesure des
autre langue australienne, communauté. Ainsi, il y a une dizaine
selon le
du langue iroquoise
journal de James écrit en 1 sillage
bientôt celle du avaient été déplacés pour consignés dans
du �",,·��,,�c
l'Oklahoma, étaient en train de """Y',-hM
d'une
noms de
r

1 1 0 ,. LTE À LA MORT DES LANGUES LES SENTIERS DE L XT/NeT/ON . 1 1 1

de l'Ontario (chez qui la langue se la langue en d'extinction. distinction


beaucoup complexités du nences de cas dans qui en possèdent, ceBe
morphologique (cf. Mithun 1989), ce qui ,,�r'=F'�" et des modes verbes sont perdues.
encore été SUIVIe les plus courantes formation des mots, dans
véritable, et illustre la complexité et les langues elles ont un important, cessent
situations d'extinction de à de productives, et plus rares tout
qui parfois se contredisent entre eux. comme la des formes dans
dahalo, langue couchitique de la province Ainsi, quelque 26 000 immigrés qui vin-
Kénya, il est soumis à la forte pression de rent en Suède à fin de la Seconde Guerre mondiale, et
centres urbains comme Lamu, où domine le swahili, surtout celui enfants, ont perdu la
pratiquent nombre de Dahalo bilingues, qu'autre- entre le nominatif, génitif et le partitif comme marques
fois, il des ; le dahalo a, l'objet, s'en remettant, sur modèle du suédois, à
son abondance de consonnes, dont l'ordre des mots marquer les fonctions. Le
Iiw/, consonne les langue d'une tribu masai quelques per-
latérale fricative à appendice labiovélaire) sont assez rares; sonnes vivant sur l'île à la septentrionale
mais il a perdu l'opposition pourtant du Kénya, a perdu, au contact du swahili et du somali,
enracinée en couchitique, ainsi autre trait qui l'est langues de région, de nombreux : la
également, à marques très diversifiées de plu­ distinction des la plupart morphèmes mar-
riel, caractérisées par des réduplications et alternances quant le temps et l'aspect que J'emploi
nombreuses. productif des indices On note également
perte l'exubérante morphologie verbale du kemant,
.. Altération du noyau dur langue couchitique d'Éthiopie; là un trait sous-
usagers spectaculaire la conservation cette
Si on tente d'établir, au-delà de
morphologie vieillards de Gondar.
cas particuliers, un profil
dit, il ne et il
cessus d'érosion et de la dont sont alors
des à
les composantes d'une on rappellera
u,u',",U\_.:J bien qu'en voie de délabrement, conservent néan-
que des cas, les parties
moins longtemps une partie de leur
longtemps le lexique. Quand eUes sont atteintes à
leur ce qui disparaît d'abord est la grammaire. Il
notamment, de la • Perte
essentielles
les de phono- tendance est à la perte
logie, et en réduction des statistiquement rares dans
le humaines, et étroitement à une
organisation du monde. en Nouvelle-
les méca­ on a pu (cf. Laycock 1 973) le buna, le
traits qui caractérisent le plus murik et l'arapesh, papoues, avaient perdu, en
LES SENTlERS DE L'EXTINCTION . 1 1 3
112 • HALTE A LA MORT DES LANGUES

des valeurs numériques assignées à chacun, comme en


vingt-cinq ou trente ans, les systèmes complexes de classi­
wambon, langue papoue d'Irian Jaya (cf. Hagège 1998, 51 ).
fication nominale qui les caractérisaient, et qui consistaient
en une série d'une douzaine de marques différenciant
Nivetlements analogiques, fonnulations diluées
autant de classes de noms en fonction de l'objet du monde

auquel ils réfèrent. Dans le cas le plus fréquent, le type de connaissance


Le kiwai, autre langue papoue, avait perdu, à peu près que les sous-usagers conservent de la langue en dédin peut
dans le même espace de temps, la différenciation qu'il fai­ être défini par deux caractéristiques : d'une part l'élimina­
sait entre un singulier, un duel, un triel et un pluriel; tion des irrégularités par nivellement analogique, d'autre
d'autre part, il ne lui restait plus qu'un présent, un passé et part la perte des structures denses et leur remplacement
un futur, alors qu'il avait possédé autrefois deux passés et par des formulations diluées, dans les nombreux cas où, ne
trois futurs. Plus près de Paris, les parlers bigouden et tré­ possédant plus la règle pour produire le mot ou l'expres­
gorrois du breton ont perdu un trait fort original, qui sion adéqua ts, ils s'expriment par périphrases; ils se ser­
consistait à ajouter deux fois le suffixe de pluriel aux noms vent également de calques quand un mot autochtone leur
à marque diminutive -ig, ce qui donnait, par exemple, sur manque, comme les sous-usagers finno-américains rem­
paotr « gars}}, paotr-ed-ig-où {( les petits gars)}, où le nom plaçant, pour dire «foyer », le mot finnois takka, qu'ils ne
reçoit la marque du pluriel des animés, -ed, le suffixe -ig connai ssent plus, par tuli-paikka, calque de l'angla is fire­
recevant l'autre marque de pluriel, -où (cf. Dressler 198 1, 8). place (il s'agit ici d'un finnois en voie de di�paritio n. non in
Moins près de Paris, en ayiwo, langue de l'archipel de situ (en Finlande), mais en diaspora (aux Etats-Ums». Un
Santa-Cruz à l'extrémité orientale des îles Salomon, les exemple de nivellement analogique est fourni par un locu­
seize classes nominales, du même type que celles des teur de l'irland ais utilisan t une forme nôcha, par analogie
langues que l'on vient de citer, ont également disparu, ou de fiche « vingt», au lieu de deich is cheithre fichid «( dix et
quasiment, entre deux enquêtes dont la seconde suivait de quatre vingtaines») pour dire «quatre-vingt-dix»; ce
vingt ans la première . Les usagers les plus jeunes sont ceux locuteu r abando nne l'ancien compta ge vigésimal, qui se
chez qui cette disparition est totale, les plus âgés n'offrant trouve survivre aussi dans quatre-vingt-dix, mot français de
plus que des vestiges de l'ancien système. Le kamilaroi, France, là où les Belges francop hones disent nonante.
langue australienne aujourd'hui moribonde du centre­
nord des Nouvelles-Galles-du-Sud, a perdu presque toutes • Cas d'expolition, et réduction des registres de style
les fines distinctions que faisait son système verbal entre
Parfois, un signe du délabrement avancé de la l angue
les différents moments de la journée qui, du lever au cou­
chez des bilingues qui sont en voie de passer à la langue
cher du soleil, servent de cadre à un événement.
étrangère est l'expolition. J'utilise ici ce terme de la rhé­
Un des traits récessifs les plus rapidement perdus est
torique classique, en le spécifiant pour désigner l'emploi
le système de numération, souvent originaL que possé­
en succession immédiate, dans la même phrase, d'un
daient des langues où l'on comptait les objets par référence
mot de cette langue dominante puis de son équivalent en
aux parties du corps: non seulement une main pour
langue autochtone, comme chez un informateur du
« cinq», les deux mains pour ({ dix», un homme ( deux
comté de Donegal disant, en irlandais contaminé par
=

mains et deux pieds) pour « vingt », mais aussi une impor­


l'anglais, bh{ sé black dubh (était il noir noir) «c'était tout
tante série de repères corporels prenant, par convention,
116 • H A L TE A L A M O R T
D E S LANGU E S r
1
L E S S E N TIERS D E L 'E XTI N C TIO N . 117
C'est une expérience fait
e, contre leur gré, par cer
linguistes, que de se tro tains
uver face à un vieillard '" d'extinction et aux pidgins est que dans les deux cas,
VOle
comme muet, car il ne pré senté . '"
se souvient plus de sa lan les locuteurs les plus jeunes ne sont pas soumls a l Inter-
gue , et ne
fait plu s qu'en bredouille
r des bribes incohérentes vention normative des adultes, agissant comme re, �ula­
imputation de mutisme . Cet te
à ceux qu'on ne compre teurs de l'acquisition, et prescrivant le rejet des fornmtIOns
depuis fort longtemps un nd pas est
des signes de la prise de analogiques qui violent l'usage, ainsi que de t�utes autres
face à la clôture du dia distance .
logue: les peuples gern fOffi1es déviantes. En effet, les deux types de SItuatIOns se
1aniques
étaient appelés {( muets
» par plusieurs peuple caractérisent par l'importance de la variation et l'abse�ce
les langues slaves moder s sla ves (et
nes désignent encore ain de nOffi1e fixe, dans un cas (pidgin) parce qu'elle ne s est
Allemands; {{ allemand si les
», en tchèque, se dit nem pas encore établie, dans l'autre (langues en obsolescence)
({ mu et» nem
ecky, et
y), car les seconds n'ente parce qu'elle s'est érodée.
ndaient dans le , . , .
discours des premiers
que borborygmes dép Cependant, il existe d autres traIts par lesquels pldg:. ns
sen s. Ma is ici, il s'a git ourvus de
d'u n tout aut re mutism et langues en déshérence se distinguent. Le caracte�e
scè ne du film de W. He e. Un e
rzog, Da s Land, \110 die aléatoire des destructions qui affectent une langue en VOle
traumen ( { Le pays où Ameisen
les fourmis rêvent » ) mo de disparition apparaît notamment en ceci que les sous
ntre un �
vieillard australien pat usagers présentent souvent une rétention d'élé�ents qUI
hétiquement muet (in .
due à Mme H. Albagnac) for mation
. Ici, la blessure linguis n'ont pas de fonction ni de sens claIrs, et qUI sont des
tiqu e prend
le visage d'une dramatiq
ue CÎrctùarité . résidus, survivant au milieu du délabremen� d: la langue.
encore, sans doute, que
lques souvenirs, mais sa � �
Ce phénomène n'a pas été s gnalé �ns les pIdgInS, ou, tout
est presque détruite, langue
car il n'a plus personne élément répond à une fonctIon preCIse.
l'employer. C'est la con ave c qui A • ,

science même de ses ins D'autres caractéristiques font apparaltre des dlfferences
uffisances
qui donne à son expres
sion une forme quasi cat importantes entre les pidgins et les l�gues m ?ribonde�.
aleptique;
et précisément, par un
effet de retoUI� cette sus Ainsi, le procédé d'expolition, qu'on a Illustre, cI-de�sus a
entre la parole et le sile pension
nce est, pour la langue à propos de l'irlandais (cf. p. 113-114), se trou.ve aUSSI dans
étape de son agonie, un la der nière
signe de la mort. certains styles écrits de pidgins, comme celUI de Nouvelle­
Guinée (appelé tok pisin), qui, récemment encore, da
.
colonnes des journaux de Port-Moresby, �dme:t�lt, a;t
Comparaison avec le cas
des pidgin s milieu d'une phrase, l'insertion de mots anglaIS, maIS Imme­
Certains des traits des lan diatement suivis d'une traduction (cf. Hagège 1993, 30.).
gues en déshérence par
sent accroître la transp
arence, en réduisant les
ais­ �
Cependant, ici, contraireme�t au cas de� la�gu s en vo�e
rités et le nombre des for irrégula­ d'extinction, il ne s'agit pas d une contamInatIon . I e pIdgm ,
mes. La transparence éta .
une caractéristique des nt aussi est bien vivant, et les usagers qui lisent cette pr�sse Ignorent
pidgins (cf. p. 352-357),
posé de comparer ces dern on a pro­ souvent l'anglais, d'où la nécessité de tradUIre les mots
iers aux langues moribond
fait, quelques propliété es. De d'emprunt que l'on emploie ici ou là.
s sont communes aux
tions : tendances à l'invar deu x situa­
iabilité, à l'anal)1icité, à
traits universellement réc l'em plo i de
urrents dans les langues,
de traits récessifs. Un aut plu tôt que
re trait commun aux lan
gues en
r

LE S S E N TI E R S D E L 1 N e TIO N • 1 19
118 • HA L T E À LA M O R T D E S L A N G U E S

parlait
canadien angl ophone). Le gaélique écossais, que des­
des
encore, au début du xxe siècle, un grand nombre
Rythme de l'érosion et conscience des locuteurs partir des
cendants d'Écossais vivant sur cette île, a subi, à
e, un proc essu s d'élimi­
Les changements que subit une langue en voie de des­ années quarante de ce même siècl
sfor mé en uni­
truction sont beaucoup plus rapides que ceux, tout à fait nation au profit du seul anglais, qui a tran ment
enne
cour�n�s, qui caractérisent la vie des langues non exposées lingues les membres de cette com munauté anci
au dechn. Les sous-usagers ne sont pas toujours conscients bilingue.
de
du ryth�� auquel leur langue se disloque, même lorsqu'il Cependant, la langue n'a pas totalement disparu
, sous form e
est vertIgmeux. Ils sont souvent convaincus qu'ils parlent l'usage. On peut entendre le gaélique employé s
locu teur
encore une langue normale, alors qu'elle est moribonde. d'interjections ou de phrases courtes, par des
ns. Il s'agit
Les formes qui donnent l'illusion d'une continuité sont n'appartenant pas aux plus récentes génératio
s d'ordre
d�jà, le plus souvent, celles d'un autre système, en cours d'adresses lancées à l'interlocuteur, ou de réfle xion
émo tion, ou
d mstallation, et qui est le prélude à l'extinction totale. général, ou encore de paroles exprimant une
oristique,
un vigoureux assentiment, ou une réaction hum
bribes de
ou enfin, de salutatio ns, d'obscénités ou de
sses ont pou r cible
L'ILLUSION DE VIE vieilles légendes. Certaines de ces adre peut ,
ue
le locuteur lui-m ême . Cet emploi en monolog
ue avec
Les recherches en divers lieux où les langues sont cert es, déno ter une relation intim e encore entreten ent
appor ter d'ar gum
entrées dans un processus de délabrement peuvent révéler la langue. Néa nmo ins, il ne peut ­
puis que les locu
des phénomènes qui paraissent démentir les pronostics sérieux en faveur d'un maintien véritable, ent
s se serv
d'extinction, mais qui, à être examinés de près, les confir­ teurs qui ont été entendus dans ces situation
lais dans les autr es circons-
ment. Trois phénomènes de ce type sont présentés ci­ presque uniquement de l'ang
dessous. tances de leur vie.
langue
On peut en dire autant de l'usage comme
ers, que
secrète entre vieux, et quelquefois jeunes, usag
allogènes.
Les adresses de connivence relie ainsi une complicité d'initiés excluant les
d'un fant ôme de
Plusieurs cas ont été rapportés dans lesquels la langue Cette fonction intégrative de l'emploi
un groupe
vernaculaire, chez des communautés qui sont en train de langue comme marque de l'appartenance à
ingues en
passer massivement à une autre, peut être entendue dans s'observe aussi dans certaines communautés unil
Mexico
l� �isco�rs de certains suj �ts. Ces derniers souhaitent par espagnol , aussi bien à Lim a pour le quetchua qu'à
lang ues sont
. de conmvence avec les partenaires sus­
la etabhr un hen pour le nahuatl (aztèque) , alors que ces deux gues ,
s bilin
ceptibles de comprendre. Ainsi, une étude (Mertz 1989) bien vivantes dans la plup art des com munauté
rurales, qui
mentionne le cas de locuteurs anglophones de l'île du Cap­ et, bien ente ndu chez celles, hab itan t les zone s
sont unilingues dans l'une d'entre elles .
Breto�, qui fait partie de la Nouvelle-Écosse, province
atlantique du Canada (où habitaient autrefois beaucoup de
fra�co�hones, qui ne sont plus aujourd'hui que 5 %, par
extmctlOn croissante du français dans cet environnement
r
L E S S E N TIER S DE L'E X T I N C TION • 1 21
1 20 • HAL T E À LA M OR T D E S L A N G U E S

grie peut aisément com ­


gismes qu'un Hon grois de Hon
immédiatement com me
prendre, tout en les identifiant
une connaissance inadé-
La créativité des sous-usagers propres à des locuteurs qui ont
quate de la langue.
créativité des sous -
• Le foisonnement d'inventions Il existe bien d'autres exemples de
derniers locuteurs de
On a observé que dans certains cas d'extinction usag ers, et nota mm ent celui des
idional qui, à la fin de
an� o��é � , les s�us-usagers manifestaient une frappante l'arvanitika, dialecte albanais mér
au nord-ouest de la Grèce
creatIVIte . DepUIS au moins le début du XX" siècle, on l'Empire byzantin, fut introduit
nce d'une nation grecque
assure que le hongrois de l'est de l'Autriche est en voie de par des colons albanais. témerge
n de 1 821 contre la dom i­

d sparition imminente. Dans la petite agglomération puis d'un Êtat, après la révolutio
albanaise à la fragilité
d Oberwart, par exemple, à moins de douze kilomètres de nati on ottomane, rédu isit l'enclave
et ce processus fut encore
la frontière avec la Hongrie, 2 000 habitants, qui représen­ d'un lieu de culture minoritaire,
isée du grec dans l'éduca�
ten� le tiers de la population, devraient depuis longtemps accentué par la diffusion général
-usagers de l'arvanitika
aVOIr cessé d'être bilingues, et ne plus parler que l'alle­ tion et l'administration. Les sous
forteme nt hellénisé sur les
mand du Burgenland, abandonnant leur hongrois ances­ parlent aujo urd'hui un albanais
ical (cf. Tsitsipis 1989).
tral. Or le hongrois continue de vivre, si contraire que soit plans lexical et mêm e grammat
ière de trouver la formu­
pour cette survie l'environnement entièrement germano­ L'attention qu'ils prêtent à la man
des ressources en déclin
phone. Mais la manière dont il vit est assez singulière. lation la plus adéquate avec
de la brièveté probable d u
Selon une enquête réalisée entre 1974 et 1983 (Gal continu est un signe indicateur
avant une disparition que
1989), de nombreux habitants d'Oberwart, et non pas seu­ temps encore alloué à l a langue
lement parmi les plus âgés, construisent des noms et des tout laisse prévoir.
verbes avec des éléments non attestés dans la norme
hongroise; ou bien, ne se souvenant plus des mots en • Locuteurs de naissance et sous-usagers
usage, ils en forgent de nouveaux, qui, bien qu'ils n'existent On pourrait considérer que cet exemple, ainsi que
pas, sont proches, par leur structure, des mots tombés d'autres du même type à travers le monde, font apparaître
dans l'oubli; ou bien, ils donnent, à des mots qu'ils possè­ les sous-usagers comme capables d'invention. Leur atti­
dent encore dans leur inventaire lexical, des sens inédits, tude linguistique s'explique par la valeur attachée à la
faute de connaître le mot adéquat pour ces sens; ils fabri­ langue vernaculaire, et par le désir conscient de la pro­
quent des verbes composés à l'aide d'éléments que la mouvoir quand on sait qu'une concurrence redoutable
norme hongroise combine dans certains cas mais non vient l'investir et l'éliminer. En outre , les performances des
dans d'autres; ils ne savent plus activ r certains � sous-usagers, même si elles vont souvent contre l'usage
méca�ismes : par exemple, dans l'enquête dont il s'agit, on
, établi, ne peuvent pas être assimilées à celles de sujets
a note que 1 un des sous-usagers disait tanult nekem (étu­
. étrangers qui auraient mal appris la langue, ou seraient au
dler-Y-pers. singulier-passé à - moi ) ({ il m'a appris (des
début de leur apprentissage. Elles ne peuvent pas davan­
choses) )}, au lieu de tânit, verbe causatif signifiant ({ faire
tage être considérées comme proches de celles d'enfants
a�pr� ndre )}, seul adéquat ici car le sens est {( enseigner }).
aux étapes initiales d'acquisition de leur langue mater-
AmsI , le vocabulaire de ces sous-usagers abonde en néolo-
122 • HA L T E A L A M O R T D E S L A N G U E S
1
1
L E S S E N T I E R S D E L'E
XT I N C T I O N • 1 23

dans un état de fluctua­


nelle, ainsi qu'on l e déclare ici ou là. Les moyens à partir soit en mê me temps abandonnée
desquels les enfants francophones de moins de cinq ans, tion à l'écart de toute norme.
par exemple, compensent leurs lacunes par extensions
s
analogiques du type il a mouru ou i sontaient pas là sont • La conservation des usages ritualisé
l gue dans la ,vie
plus maigres que ceux des sous-usagers, au moins en La perte de l'usage quotidien d'une �� , pes d un
dernleres eta
période d'obsolescence non encore proche d'une mort intime et publique est souvent, aux
sin on révélée, par la
imminente. processus d'érosion, accompagnée,
de cette langue. Le r
Ainsi, bien qu'ils ne possèdent pas la compétence présence exclusive d'em plo is ritu�ls . la parole quou.tl­
I de
native définie plus haut, les sous-usagers ont néanmoins style soutenu s'oppose fortement a celU (cf. Campbell et
1 989
une certaine compétence : leur relative aisance à forger et dienne. Ainsi, selo n une étude de
apanec, langue ot�­
combiner les éléments pour générer des formulations que Muntzel) , le dernier locuteur du chi
xi( ue, se so�v:�alt
l'usage majoritaire ne ratifie pas dénote une compétence mangue de l'État de Chiapas au Me � . x destme a la
rehgleu
intermédiaire entre celle des locuteurs de naissance et celle presque uniquement, alors, d'un texte o tre, qu
t, en
des étrangers. On sait, en effet, qu'une caractéristique des récitation solennelle, ne connaissa� ts de l,:Ile de Tn�
étrangers qui ne maîtrisent pas une langue, mais ont assez quelques mots de cette langue � ; l s ha ? ltan :
d'astuce pour savoir exploiter à fond leurs connaissances les Ind ien s me ntIO nne s plu s hau t) chez q�l
nité (autres que
s (de la bas se vallee
lacunaires, est de multiplier les périphrases, qui disent, en le yoruba de leurs ascendants africain
t plus que quelques
le glosant, ce que dirait plus vite le mot unique qu'ils ne du Niger) est agonisant n'en connaissen
teurs du kemant e�
possèdent pas. Cependant, même si des cas comme celui chants traditionnels; les derniers locu
me on l'a vu tout . a
des Hongrois d'Oberwart conduisent à nuancer le traite­ avaient non seulement perdu, com
es, ma is en outre, Ils
ment simpliste en termes de vie et de mort, ainsi qu'à l'heure, les formes verbales très divers
arition toute proch:,
affiner les notions de locuteur de naissance et de compé­ donnaient un signe de son état de disp
si sur le�: compe­
tence native, il faut admettre que le comportement de ces en cec i qu'ils pouvaient, faisant i1lu ?� ,
ete archalque de la
sous-usagers créatifs est révélateur du profond appau­ tence, débiter des prières dans une van
vrissement de leurs connaissances linguistiques. Ils sont langue.
t être longs: les
contraints de contourner par l'invention, et avec des for­ Les textes encore mémorisés peuven
e du tzeltal (langue
mulations fautives quoique compréhensibles, l'ignorance seuls locuteurs}) existants d'u n dialect
({
lé couramment dans
maya), celui du Sud-Est, autrefois par
de réciter que�ques
croissante où ils sont d'une langue en voie de s'étioler sous
la pression d'une autre, et hors de son pays d'origine. l'État de Chiapas, étaient capables
symétriques et nch:s
prières, dont une, faite de couplets
culture, et partagee
en métaphores, importante dans leur
Rigueurs puristes et fluctuations laxistes langue maya, elle . en
avec les usagers du tojolabal, autre
cette seule attestatIOn
Les communautés dont la langue est en obsolescence bonne santé. En tout état de cause,
e ritu�lisé , .à l'exclu­
offrent souvent deux signes inconscients de cet état: d'une d'une phraséologie solennelle en styl
la reductIOn de la
part le souci des styles figés, et d'autre part une rigueur sion de tout emploi nature l, signale
puriste, qui n'exclut pas que, contradictoirement, la langue langue à l'état de fossile muséifié.
1 24 • HA L TE À L A M O R
T DES LA NG UES
L E S S E N Tl E R S D E L ' E X Tl N C T l 0 N • 1 25

• Le purisme des moins com


pétents
La plupart des sociét
• Les hypercorrcctions
. és, soit par la voix d .
CIel, soit par celle de � �OUV�Ir o�� Panni les caractéristiques de la langue érodée des sous­
s spécialistes dont l'
fixent une norme de autonte est etabhe,
leur langue. Ues p usagers, il en est une qu'il convient de mettre à part et d'ins­
euvent la c oncevoir
avec des degrés varia
défenseurs les plus
bles de souP esse.
sourdleux
T O� constate que les
crire au dossier des marques de vie renouvelée qui sont, en
fait, des indices de mort proche. Ce sont les hypercorrec­
l du modele norma
pallOlS, dans les co
� tif sont tions, ou emplois fautifs par application trop large d'une
...c
mmunaut ' o ' 1a l a

délabrement, ceux
taine, Ainsi, au
qui ont d' e :� :: � gue est
ratIq e la plus in cer
� .
en état de

règle au champ étroit, ou par prorogation artificielle d'un
usage ancien disparu dans la langue moderne. Ainsi, dans
Mexique ' le n ua l reslste�
certaines parties et
mo � �� d s d au�s les
bien dans deux langues peut-être connues encore de quelques vieil­
semi-locuteurs des dial
fixent une norme exi
ectes a u :� :� ���� le d
:
derniers
obsolescence
lards . mais plus probablement éteintes aujourd'hui, le xinca
(au sud-est du Guatemala), et le pipil (au Salvador, et
geante (cf. Hill
pa r exemple aux au ). Ds reprochent, appartenant à la famille aztèque), des enquêtes réalisées
" tres d'utilIse ' r une structure es
pour 1 expression de pagno1e entre 1 975 et 1 985 relevaient que les locuteurs employaient
la possession ' ainsi
la dernière syllabe qu: d'accentuer sur dans tous les contextes quelques consonnes d'articulation
les mo ts empruntes , me
me quand il se
trouve que cette ac
prescrivant la fidéli
centuation estrl a no
té à l'accentu.� IOn
'
� e en espagnol ;
complexe dont l'apparition, dans la norme, était strictement
limitée à certains contextes. Les hypercorrections sont loin
na ua tl, qui frappe d'être inconnues dans les langues en bonne santé. Ainsi,
ravant-dernière syllab
pa r exemple, ciû ad �
e, l'}S reqUIerent qu
({ ville ») et !ûgar ({
)
e l' n prononce, c'est une hypercorrection que de dire en français contempo­
lieu » , rain, par restauration de l'usage classique, j'y pense (où y
Or ce ux qUI presc
rivent ce tte norme
mê me s do nt la lan ' sont ceux-là réfère à un humain) ou je n 'ai pu m 'empêcher de le vous
on t depuis 10ngtem
:�� � �: :�:;�:� �:� � e n
e dést cturation.
� � s déclarer. Mais les hypercorrections, dans le cours nonnal de
e I
r
tYPique dU nahuatl
. �
x, ({ Je VIande-mange
, tels��� �: �: f�����
l
r
l'évolution, ne prennent pas la fréquence qu'on les voit
prendre dans les cas comme celui qui est cité ici.
)} po ur signifier qu
es t un mangeur de via
tions subordonnées
nde) �;�: l c �nst ctI.On de
� s Pr
e l'on
oposi­
Le trait dominant de ces phénomènes est, en fait,
l'instabilité. Il n'y a pas de limite observable aux hyper­
Le P defensIf des zélate
nah uatl est ici l'indi � , .
e de l'erOSIOn d e l eu .
urs du corrections, ni de règle qui en organise la répartition. Il n'y
Certes, le purisme pe rs c onnalssances. a pas davantage de délimitation précise. et encore moins
ut fort b len' etr recommandé pa concertée, des domaines auxquels devront s'appliquer des
A

bons, et même de � r de
M ais
for t o
il s 'agît alors d 'autr
s; �������:' �:�: �� 1 s d �a l ngue.
le as qUI nous

prescriptions puristes. Tout au contraire, i l manque cruel­
lement aux semi-Iocuteurs une vue cohérente de ce que
OCcupe, cette attitu
de est typique d
comme si les sem i-lo e l '0 soj escence, pourrait être une défense de la norme. Les pulsions
cuteurs il u phase préterminale, puristes, quand elles existent, ne se déploient qu'à contre­
v ulaient, pa r le ma
?
s opposant à l'im ag
e de la VIe
fi
int ien arti ciel ;une
. , se
� norme ngo .
ureu se courant, comme on l'a vu pour certains dialectes nahuatl,
d onner J'il lus ion de et non pour appliquer un dessein général de défense.
ple ine compétence la
.
CHAPITRE VII

Le bataillon des causes

Les trois groupes de causes principales

LES CAUSES PHYSIQUES

Mort brutale d'une langue

• Par disparition de tous les locuteurs : catastrophes naturelles,

génocides, épidémies, migrations


C'est le cas le plus simple, si l'on ose dire. Ici, les locu­
teurs disparaissent tous, sans qu'ait été assurée aucune
transmission de la langue, même à des étrangers. Il peut
s'agir d'une catastrophe naturelle, comme l'éruption vol­
canique qui , en 1 8 1 5 , causa la mort de la totalité des
Tambora , habitants de l'île de Sumbawa, dans l'archipel
indonésien des petites îles de la Sonde, qui séparent Java
de Timor. On n'a du tambora que la courte liste de voca­
bulaire qu'avait établie un voyageur anglais au début du
XIX" siècle. Actuellement, les petites tribus des monts Goliath,
en Irian Jaya, et leurs langues, diverses et peu connues
comme presque toutes celles de Bornéo, se trouvent , sans


r

1 28 • H A L TE À L A M 0 R T D E S L A N G U E S L B B A T A I L L O N D B S C A U S E S . 1 29

avoir encore été détruites, sous la menace des glissements S'il ne s'agit pas de massacres , il peut aussi s'agir
de sols et tremblements de terre particulièrement fré­ d'épidémie s, qui ne laissent aucun survivant, ou de guerres
quents dans cette région (cf. Dixon 1 99 1 ). de destruction ayant le même effet. Mais les causes sont
Le phénomène de mort des langues peut aussi coïn­ rarement simples et uniques. Le Mexique de la seconde
. moiti é du XVIe siècle offre un exemple dramatique de ce
CIder avec un ethnocide, c'est-à-dire l'élimination d'une
culture et d'une langue, sans qu'il y ait massacre de ses por­ que peut produire leur conjugaison : bactéries et agents
teurs. Mais il peut aussi s'agir d'un génocide. Ainsi, en 1 226 pathogènes de toutes sortes, au pouvoir exterminateur
les Mongols de Gengis Khan anéantissent les Xixia (o � considérable, comme on peut l'imaginer, sur des popula­
Tangut), peuple tibéto-birman de l'ouest de la Chine (région tions totalement dépourvues de défenses immunitaires et
actuelle du Gansu), qui avait développé une culture floris­ non armées d'anticorps, firent maints ravages dès le
sante et inventé une écriture idéographique Oliginale ; leur contact avec les Européens ; mais il s'y ajouta d'autres fac­
langue est broyée en même temps qu'eux. En 1 62 1 , les teurs à la nocivité très sûre : changements radicaux dans
Hollandais dépeuplèrent l'archipel des îlots Banda, au les relations avec l'agriculture, déplaceme nts, sur des
centre de l'ensemble insulaire des Moluques, en massacrant terres à peu près stériles, de paysans chassés de leurs
ses habitants. De même, nous n'avons plus aucune trace de champs fertiles p ar les Espagnols qui s'en saisissent.
la ou des langues qui se parlaient en Tasmanie, car les occu­ Déposséd és de leurs traditions , de leurs biens et de
pants aborigènes de l'île ont été annihilés. leur civilisatio n, habités du sentiment d'être abandonnés
Un massacre(gran matanza dans la mémoire popu­ de leurs dieux, beaucoup d'Indiens en venaient à perdre la
laire) eut lieu au Salvador en 1 932, dont furent victimes saveur de vivre. De là l'abstinence sexuelle, les avortements
plus de 25 000 Indiens. Avec eux moururent totalement et les suicides, qui expliquent la disparition d'un grand
�eux langues le cacaopera et le lenca. Les Andoké, popula­ nombre de langues tribales. C'est à tous ces facteurs que se
:
tIon amaZOnIenne du sud-est de la Colombie et du nord­ sont ajoutés les massacre s, pour faire de la mort des
ouest du Brésil, furent décimés par une série d'atrocités hommes une cause essentiell e et effrayante de la mort des
que perpétrèrent les compagnies exploitant le caoutchouc langues. Et ce qui est vrai des ethnies d'Indiens du
sauvage au cours du xxe siècle (cf. Landaburu 1 979). En Mexique l'est à peu près des aborigèn es d'Australi e,
Colombie encore, des massacres d'Indiens ont eu lieu au ravagés par la syphilis, la variole, la grippe, et décimés par
xxe siècle. Les guerres frontalières de 1 982 et 1 995 entre le la violence des Blancs (qui défendai ent ainsi les terri­
Pérou et l'Équateur ont conduit au bord de l'extinction de toires de chasse où se réintroduisaient ceux qu'ils en
nombreuses tribus indiennes des deux pays, e t de même, avaient exclus).
pe�dant la de�ière décennie, les violences de l'organi­ Enfin, une langue peut disparaître par suite du départ
. de ses locuteurs sur d'autres terres que les leurs. Souvent,
satIon dIte SentIer lumineux sur les hauts plateaux andins
au Pérou. La destruction programmée des Juifs d'Europe il s'agit de communautés dont l'activité traditionnelle est
de 1 933 à 1 945 par la machine hitlérienne a eu raison du en déclin, et qui cherchent ailleurs des emplois pour vivre.
y �diche �t d � djudezmo (cf. p . 2 1 7-2 1 8). Un programme Elles adoptent alors la langue du lieu d'immigration. Ce
d �xtermI �atlOn comparable a également privé les parlers processus peut être lent. Il peut aussi être rapide, comme
tZiganes d une grande partie de leurs locuteurs. dans le cas des habitants de petites îles s'installant sur le
r
1 30 • HAL TE À L A MORT D E S LANGUES
L E B A TA I L L O N DES C A US E S . 131

continent, et soumis à l'influence de la langue, à fort pou­


déportation, a�ec les conséquences qu'elle induit. E n
voir d'expansion, qui s'y parle.
Australie, aux Etats-Unis, a u Canada, beaucoup d e com­
munautés ont été arrachées à leurs terres ancestrales, et
• Par disparition des derniers locuteurs sans transmission transportées contre leur gré sur d'autres. L'effet que cette
La mort d'une langue peut. également, être liée à la violence produit sur les langues est facile à comp:e�dre : ,
pure et simple disparition physique, sans descendance partout, les tribus déportées se retrouvent m�lee � a
ayant acquis cette langue, non pas d'une ethnie entière, d'autres, également déportées, qu'elles ne connaISSaIent
mais des ultimes locuteurs, les vieillards qui connaissaient pas et dont elles ignorent la langue. Celles des op�ress �urs,
encore l'idiome du groupe. Divers travaux citent les noms ou divers jargons d'urgence qui naissent de ces situatIons,
des derniers usagers unilingues de nombreuses langues, deviennent les seuls moyens de communiquer. Les langues
notamment amérindiennes, qui, après la mort de ces usa­ tribales d'abord réduites au seul usage familial, perdent de
gers habitués à les utiliser entre eux, n'ont évidemment pas plus en lus leur raison d'être, étant d�nné la vie nouvelle à

pu leur survivre. laquelle sont confrontées les populatIOns, et les rapports
étroits qui commencent à les lier entre e les. Ces l a�lgu�s
!
, le scenarIO
finissent par disparaître le plus souvent. C est la
L'occultation par stratégie de survie qui a dominé depuis deux cents ans l'?istoire e beaucoup
?
de langues australiennes, et, aux Etats-Ums, celle des
Il ne s'agit pas ici d'une disparition physique, mais on
langues de communautés déportées en Oklahoma.
peut imputer aux causes physiques, au moins indirectes,
les situations d'oppression ou de péril dans lesquelles se
trouvent des populations. Pour échapper à de graves dan­
LES CAUSES ÉCONOMIQUES
gers, à des persécutions insupportables, ou à la mort, une
ET SOCIALES
communauté abandonne brusquement sa langue, par stra­
tégie de survie, dans la mesure où c'est un acte négatif de
défense que de se dissimuler en tant que locuteurs, face au Pression d'une économie plus puissante
sort tragique de ceux qui affichent l'usage de cette langue.
On pourrait se demander p �urquoi le néerlandais ne
C'est ainsi qu'au SalvadOl: lors des massacres de 1 932 men­
s'est pas maintenu dans les Etats de New York, du
tionnés ci-dessus, les locuteurs du pipil, voyant qu'une
Delaware et du New Jersey, possessions des colons des
grande partie des leurs subissait le même sort que les
« Nouveaux Pays-Bas» de 1 623 à 1 664, pourquoi le fran­
Cacaopera et les Lenca, renoncèrent abruptement à leur
çais a disparu dans l'État du Maine, o les immigrés fran­

langue. Le pipi] était devenu moribond dans les années qui
cophones d'Acadie étaient pourtant tres nombreux, pour­
suivirent, et il est probablement éteint aujourd'hui.
quoi enfin les langues africaines n' on� pas survécu dans les
communautés noires américaines (cf. Mufwene 1 999). La
La déportation réponse n'est peut-être pas à rechercher trop loin. La
machine économique et, par conséquent, les structures
Dans ce cas encore, il ne s'agit pas de disparition phy­
administratives coloniales et postcoloniales, avaient un
sique. POUliant, c'est une contrainte corporelle que la
moyen d'expression et un seul : l'anglais. Certes, cette préé-
r

132 • HAL TE À L A M O R T D E S L A N G UES


LE B A T A I L LON D E S C A U S ES • 1 33

mine nce ne fut pas imm édiat e : les colon s


dom inèrent vite intruse étende son audience grâce à l'apparition de locu­
l'agri cultu re, mais la révol ution indu striel
le, qui s'était
amorcée dès les premières déce nnies du teurs de naissance, sa pression devient plus puissante
XVIII' siècle en
Angleterre, fut plus tardive aux États-Unis encore.
, où il fallut ,
construire les structures polit iques et répar Tel est en termes généraux, le processus que 1 on peut
er les dom ­ '
mage s de la guerr e de Séce ssion . Mais dès tenir pour responsable du déclin du gall�is au p�ys de
le dern ier tiers
du XIXe siècle , l'ang lais, et non les autre s Galles, en dépit de l'apparence de sante, qu Il offre, SI on le
langu es, devenait,
et allait devenir de plus en plus, le vecteur compare à la précarité des principales autres langues cel­
lingu istiqu e, et
même un des signes, du progrès écon omiq
ue.
tiques, dont le breton et l'irla dais.
� �� !
�ffet, un.e c asse
Cette mêm e caus e expli que sans doute le supérieure politiquement dommante s etaIt constItuee au
décli n des
langu es amér indie nnes : les structures écon
omiq ues mise s .

pays de Galles dès l'époque des Tudor ; cette cla�se é ait de
en place par la population anglophone deve plus en plus attirée vers Londres et sa dommatIOn econo­
nue majori­
taire rend aient la conn aissa nce de l'anglais
de plus en plus mique et culturelle ; et d�ns a �econde m�itiê du
;
nécessaire aux Indie ns dès lors que ces dern XVIIIe siècle le déclin du gallOls, qu aVait commence de pro­
iers, devenus
m inoritaires et dominés sur leurs propres
territoires, sou­ ;
voquer ce te situation, se trouva encore accéléré par
haita ient entrer en relation véritable avec l'immigration de locuteurs anglophones dans les mines de
le nouv eau sys­
tème , et y trouver des espac es d'ins ertio n charbon du sud-est du pays de Galles.
profe ssion nelle .
Dès lors, la cons ervation d'une aptitude biling Il est vrai qu'il existe d'apparents contre-exemples.
ue deve nait
de moin s en moin s justifi able, si l'on suit Car les phénomènes linguistiques, q�i mettent en eu �ne )
le raiso nnem ent
ordin aire, évide mme nt critiq uable , des matière humaine, ne sont pas de 1 ordre du predlctlble .
comm unau tés,
dans lesqu elles la majorité des pare nts pose sans exceptions, et plus encore quand intervien�ent des
nt le problème
de l'apprentissage des langues en term /
es de coût et de facteurs externes, comme les facteurs economiques et
rend emen t : la trans miss ion des langu es indie
nnes tendait, sociaux. Ainsi, on signale (cf. Poulsen 1 98 1) le cas du
selon un mouvement d'amplitu de croissante
, à être jugée dialecte frison parlé sur les îles de Führ et d'Amrum (�n
tro p onér euse , au regard des divid
ende s, mesu rés en mer du Nord, au large des côtes orientales du Schl V1g­
term es de méti er et d'intégration, qu'el le pouv ��
ait rapporter Holstein) . Après le déclin de la pêche au hareng tr�dltIOn­
aux enfan ts.
nelle une école fut fondée, au XVIe siècle, pour enseIgner la

navi ation aux garçons de ces îles, qui trouvèrent ensuite
Création d'une classe sociale supérieure des emplois dans les compagnies néerla�da ses don� les

bâtiments sillonnaient les mers . Parler ledit dIalecte frison
Au sein d'une communauté, il se constitue souvent u n était un avantage, et les immigrants avaient intér � à �
groupe d'individus qui s'inspire, pour se porter aux com­ �
l'apprendre s'ils voulaient devenir mem re� de ce mIlIeu
mandes, de modèles étrangers. Si ce groupe parvient à assez fermé de marins. Ce fut un des pnnClpaux facte�rs
s'imposer, et s'il s'accroît, alors un moment peut arriver où
de maintien d'un dialecte précédemment en danger de dIS­
la langue, extérieure au groupe, que celui-ci a adoptée
parition. Mais, d'une part, les con re ex�mple� de ce ype
; �
pour ce qu'elle représente de force économique, exerce une �
sont assez rares ; d'autre part, il s agit d un mlcrosyst:m e
pression sur la langue vernaculaire. Pour peu que la langue
économique e t d'un milieu professionnel restreint, qm ne
ri
1 34 • HA L TE À L A M 0 R T D E S L A N G U ES L E B A T A I L L O N D E S CA U S E S • 135

sont pas imaginables pour une vaste communauté


confrontée à une langue dominante.
La sélection naturelle

On pourrait également interpréter en termes darwi­


Langue dominante et langue dominée.
niens de sélection naturelle le phénomène par lequel la
Interprétation écologique des modèles socio-économiques
langue d'une population économiquement plus puissante
Il est possible d'interpréter en termes écologiques les tend à menacer celle d'une population plus faible. Mais il
phénomènes dont il vient d'être question. Si on élargit la faut alors considérer l'affrontement entre les systèmes éco­
notion, proposée précédemment (cf. Hagège 1 985, 246- nomiques comme le théâtre de forces produites par la
247), d'écolinguistique, on dira que les langues, pour sur­ nature et par les conditions de l'environnement. Un tel
vivre en continuant de mener une vie normale, doivent traitement est concevable. Certes, la volonté consciente qui
s'adapter aux nouvelles nécessités de l'environnement éco­ produit la domination économique différencie d'une
linguistique. Les pressions qu'exerce un environnement manière profonde les sociétés humaines et les autres
écolinguistique jusqu'alors inconnu deviennent beaucoup sociétés animales. On ne saurait oublier que la langue,
trop fortes pour que les communautés confrontées à un espèce naturelle par beaucoup de ses aspects (cf. chap. II),
mode de vie radicalement nouveau aient les moyens et le est aussi, d'une part, le produit d'une aptitude cognitive
temps d'y faire face en adaptant leurs langues. Le rempla­ innée, et d'autre part une institution sociale. Mais on peut
cement de ces langues par d'autres, représentant un statut admettre que les rapports de domination sont eux-mêmes
économique et social plus puissant, apparaît dès lors des données naturelles, représentation métaphorique des
comme la conséquence, à leurs yeux, de cette situation. En données sociales. Dans la lutte des langues pour la vie, plu­
d'autres termes, la renonciation à la langue autochtone, et sieurs facteurs rendent dominantes certaines d'entre elles.
l'adoption de la l angue qui est vue comme la plus efficace Cela est vrai dans n'importe quel territoire et à toutes les
sur le marché des valeurs linguistiques, semblent être les échelles, comme va le faire apparaître un autre exemple,
moyens de la promotion économique et de l'ascension cette fois pris en AfTique.
sociale.
Ici s'affrontent une langue dominante et une langue
Chasseurs-cueilleurs et éleveurs-agriculteurs
dominée. La langue dominante est en position d'assaillant.
Le territoire à conquérir pour eHe, à défendre pour l'autre, Les langues des sociétés de chasseurs-cueilleurs sont
est un véritable gisement exploitable. Ce territoire n'est particulièrement exposées au déclin . C'est en Afrique de
autre que la communauté linguistique même qui s'était l'Est que l'on observe surtout ce phénomène. Il s'agit de
constituée autour de la langue d'origine, passée au statut petits groupes souvent misérables dont la réputation,
de langue dominée. On peut parler d'une érosion fonction­ auprès des agriculteurs et éleveurs . était traditionnelle­
nelle de la langue dominée, au sens où son rendement ment mauvaise, car leur activité de nomades, en quête de
comme moyen de communication ne cesse de décroître à gibier et de plantes et vivant sans hygiène, était considérée
mesure que s'étend, symétriquement, celui de la langue comme proche de celle d'animaux. Bien que les faits évo­
rivale, qui est associée à une révolution des mœurs écono­ luent à raison même des initiatives que prennent ces
miques. groupes pour modifier leurs conditions de leur statut
L E B A TAIL L O N D E S C A U S E S . 137
1 36 • HA L T E À L A M 0 R T D E S L A N G U E S

de statut social
s?cial est assez bas. Ils subissent donc une très forte pres­ leur mode de subsistance et en changeant
rts de clien­
SIOn du modèle pastoral, qui leur permet à la fois moins de du fait des mariages intertribaux et des rappo
les activités
pauvreté et un meilleur statut. tèle et de protection, ils abandonnent aussi
liées à l'usag e de leur
Il s'ensuit que les sociétés de chasseurs-cueilleurs sont culturel1es et les traditions qui sont
les conduire
poussées, par des raisons économiques et sociales, à aban­ langue ; ces deux abandons se cumulent pour
lors, le maintien
donner leurs langues en faveur de celles du groupe auquel à sacrifier cette langue elle-même. Dès
est fortement
elles souhaitent s'intégrer. Les exemples de cette situation d'une véritable identité distincte, même s'il
en est de mêm e
sont assez nombreux. On n'en retiendra que deux ici. Les souhaité, devient largement illusoire. Il
urs. Pour n e
Kwegu du sud-ouest de l'Ethiopie, en partie sédentarisés dans d'autres socié tés, comm e celles de pêche
Elmo lo. anciens
dans de pauvres villages le long de la rivière Omo, prati­ prendre qu'un exemple i c i aussi , les
ana, au Kénya,
q�ent une culture immergée, assez réduite, du maïs, mais pêcheurs des rives méridionales du lac Turk
la famill e couchi­
VIvent surtout de la chasse à l'hippopotame et de l'apicul­ ont quasiment perdu leur langue (de
le nilotique
ture, vendant leur hydrof!J.el, dont le pouvoir enivrant est tique), en passant à celle des Samburu, peup
nt et cultu-
apprécié sur les hauts plateaux éthiopiens, mais gardant auquel ils se sont assimilés écon omiqueme
pour leur consommation la viande ; car leurs voisins, les rellement.
Mursl. et les Bodi, considèrent comme taboue la chair de
nombreux animaux.
Déclin de la vie rurale
Les Kwegu entretiennent des relations de clientèle
avec ces voisins, qui veillent à leurs intérêts, et dont ils gar­ De même que les chasseurs-cueilleurs et les pêcheurs
dent les troupeaux avec l'espoir de devenir propriétaires de s'assimilent aux agriculteurs et éleveurs dont ils veulent
têtes de bétail ; ils épousent souvent les filles de leurs pro­ acquérir le statut supérieur, de même les paysans sont sou­
tecteurs. Les couples ainsi formés seront d'autant moins vent attirés par la vie urbaine, où ils espèrent trouver une
incités à transmettre le kwegu que les mères ne le parlent meilleure situation économique. La conséquence linguis­
pas, et le considèrent comme difficile alors qu'il a beau­ tique, à plus ou moins brève échéance, est, ici aussi,

coup e points communs avec le mursi et le bodi, qui l'extinction. C'est là ce qui pourrait advenir, au moins dans
appartIennent comme lui à la famille linguistique nilo­ les villes, au nubien, langue de la famille nilo-saharienne,
saharienne ; et surtout, le bilinguisme d'inégalité qui se en principe parlée encore par 200 000 personnes en Egypte
généralise ne profite pas au kwegu, langue sans valeur et au Soudan. En Egypte, les Nubiens les plus jeunes,
socio-économique. Un autre exemple, également africain, attirés par les meilleures perspectives d'emploi qu'offre à
est celui des Dahalo, chasseurs-cueilleurs au nombre de leurs yeux la ville, sont nombreux à se rendre au Caire ou à
quelques centaines, qui vivent dans la province côtière du
Alexandrie. La présence de ]' électricité, et donc de la radio
Kénya, e n face de l'île Lamu, et dont on a vu (p. 1 1 0) que la
et de la télévision, fait beaucoup pour promouvoir parmi
langue s ,est fortement érodée sous la pression du swahili,
eux l'arabe, dont les hommes deviennent ainsi des vec­
parlé par la majorité de la population dans les villes.
teurs. Car ils sont plus présents dans les foyers, du fait de
Les chasseurs-cueilleurs qui tendent à devenir éle­
la proximité de leurs lieux de travail par rapport aux vil­
veurs et agriculteurs gardent quelque temps la conscience
lages, et tendent à parler en arabe à leurs enfants. Seul le
d'appartenir à une certaine ethnie. Mais en abandonnant
L E B A TA I L LON D E S C A US E S • 1 39
138 • H A L T E A L A M OR T D E S L A NGUES

s leurs activités pro­


nubien des zones rurales échappe encore au déclin qui sonnelle et familiale, et de l'anglais dan
les Blancs. Mais à
menace la langue dans les zones urbaines. fessionnelles et dans leurs relations avec
déclin des coutumes,
On pourrait considérer que ce schéma, à quelques mesure que l'assimilation entraînait le
ns de temps à ces
variantes près, s'applique partout. Le déclin des langues ils consacraient de moi ns en moi
de moi ns en moins des
régionales, des dialectes et des patois en France fut lié à la dernières ; par suite, ils se servaient
de plus en plus de
désertification des campagnes, à la mobilité profession­ langues qui en étaient le support, et
gement de repères
nelle, à l'attrait du confOli (relatif) de la vie citadine. Selon l'anglais. C'est de cette façon que le chan
langues.
une certaine opinion, les paysans français qui renoncèrent culturels peut conduire à la mort des
ion directe entre
à leurs langues locales, autrement que sous les brimades On observe même des cas de corrélat
et l'érosion du sys­
des instituteurs chargés de répandre la langue de la nation le déclin des activités traditionnelles
prendre pourquoi
et elle seule, agirent librement : ils étaient attirés par le tèm e grammaticaL Ains i, on peut com
i (cf. p. 1 12 ) avaient
progrès, ou ce qu'on désigne ainsi. Mais l'évolution rapide les ultimes locu teurs du kamilaro
la dernière enquête
des modes de vie les mettait-elle en situation de choisir ? presque com plèt eme nt perdu, lors de
élaboré par lequ el les
dans les ann ées 1 970, le système très
morphologiquement
verbes y permettaient de distinguer
Abandon des activités traditionnelles com plit une acti on.
les moments de la journée où s'ac
tena it à ceci , qu'il
Lorsqu'une population renonce à son mode de vie pour Lim portance culturelle de ce syst ème
ement adoptés, entre
des raisons économiques et sociales, un des effets de ce était fondé sur les cycles de comport
les anim aux que les
choix est la réduction, et bientôt l'abandon, des activités le lever et le cou ch�r du soleil, par
chasser. Précisément,
anciennes. Or la langue dans laquelle ces activités s'expri­ Kam ilaroi avaient jadi s l'habitude de
bien longtemps cessé
maient était celle de la tradition, ensemble des symboles les derniers vieillards avaient dep uis
es membres de la
culturels où se reconnaissait l'ethnie . La langue ethnique est toute activité de chas se, et les plus jeun
ition nel de relation
donc exposée à disparaître en même temps que la culture tribu s'étaient détachés de ce mod e trad
dont elle était le véhicule. Parmi les exemples de ce pro­ avec l'environnement.
cessus, on peut retenir celui des langues des AbOli gènes
d'Australie. Dans la plupart des groupes, la chasse et la
pêche ont disparu ou ne se pratiquent plus qu'à petite LES CAUSES POLITIQUES

échelle. li en est de même des fêtes nocturnes appelées cor­


Les langues immolées sur l'autel de
roborees (par réinterprétation selon le mot anglais le plus l'État
proche, mais sans aucune parenté sémantique (to corrobo­
rate « corroborer »), du mot korobra, signifiant « danse », • Les États et le plurilinguisme
probablement en wunambal, encore parlé au nord de l'Aus­
rétablissement de pouvoirs politiques centralisés et
tralie occidentale). Au cours de ces festivités, qui célébraient
soucieux d'étendre leur maîtrise sur toutes les régions qui
la vi ctoire d'une tribu ou quelque autre événement faste, on
sont censées relever de leur autorité n'est pas toujours
dansait et discourait, évidemment en langue vernaculaire.
compatible avec le maintien de petites ethnies �parpillées
Au début, les Aborigènes se servaient de leurs langues dans
sur de vastes territoires. Le développement des Etats cons-
ces circonstances, comme dans toutes celles de leur vie per-
r
USES 141
L E B A TA I L L O N D E S CA

1 40 • H A L TE À LA MOR T DES L A N G UES

ie, e t mê me , dans une cer­


cients de leur poids politique s'est souvent accompagne' Inde , en Thaïlande, e n Ma lais
. or et Hagège 1 983- 1 994 ).
d' entrepnses particulièrement néfastes pour ces ethnies ' taine mesure, en Chine (cf. Fod
destruc�ion de l'habitat, déforestation, déplacement d �
�o�ul�tIOns, assimilation forcée. Telle est, par exemple, • LÉtat et le linguicide
1 hIstOIre d la colonisation espagnole en Amérique cen­ tiennent pas à des
�. . Les pouvoirs pol itiques ne s'en
tral � et mendIOnal�, et de la colonisation anglaise puis langues minoritaires . Sou­
. . . mesures lim itan t l'us age des
a�encame en Amenque du Nord . Les politiques colo­ pêc her une mort que tout
vent, ils ne font rien pour em
males des autres pays, Portugal, Pays-Bas, France' n'ont ils vont parfois plus loin . Il
annonce pour certaine. Mais
pas été très différentes de ce schéma. ent les lan gue s, sans J:!0ur
arrive ain si qu'ils pourchass
Les co�séquence� linguistiques de ce rapport de uteurs. Le linguicide d'Etat,
autant exterminer leurs loc
f? rces se laI �sent facIlement apercevoir. L'idéologie des tée d'une ou de plusieurs
c'est-à-dire l'éli mination concer
Etats construIts autour de la domination d'une nation n'est itiques explicites, �st nota�­
langues par des mesures pol
guère favorable au foisonnement des langues et aux tenta­ livrèrent les Etats-Ums,
ment illustré par la guerre que
tions de dispersion qu'il implique. La réduction constante ies du XX" sièc le, aux langues
durant les premières décenn
du rôle des langues régionales est l'effet le plus visible de ron ésie , comme l'est le cha­
parlées sur diverses îles de Mic
la politique linguistique en France, sous la monarchie , ain si qu'à Saipan, Rota,
morro (ou guamefio) à Guam
comme sous la république. L'ordonnance de Villers-Cotterêts magan. Le pouvoir améri­
Tinian, Pag an, Anatahan et Ala
n� fait que po�ctuer, en 1 539, une série d'actes royaux qui, pouvoir espagnol avant lui,
des avant le regne de Louis Xl, n 'avaient eu d'autre objet cai n, plus encore que le
administratives très strictes,
s'efforça, par des dispositions
que l'�xtension de la langue de l'État rognant les positions vint à une réduction specta­
d'annihiler le chamorro, et par
du latm, c ertes, mais aussi celles des langues régionales. uteurs. Il semble néanmoins
So �s la ��, volutIOn,
. le mot de l'abbé Grégoire est signifi­ culaire du nombre de ses loc
.
catIf, qUI mvoque la nécessité d'une seule langue sans que la langue ne soit pas morte
Un autre exemple bie n con nu se situe dans la même
laquelle il est impossible de se comprendre à l'éch�lle de ées du xxe siècle, aux Phi lip­
toute la nation, et par conséquent impossible d'assurer la région. Dès les premières ann
américaines, apr ès l'éviction
circulation des marchandises et celle des idées. pin es les autorités politiques
1 , entreprennent, par l'envoi
�e�te politique est une des causes (mais non la seule) de l'Espa gne entre 1 898 et 1 90
que dans les villages �e mon­
du declm des langues régionales, ainsi que des dialectes et d'auxiliaires anglophones jus
n de l'espagnol, qu avaient
des patois, dans la France contemporaine (cf. Hagège 1 987 tagnes, une véritable extirpatio
élit es près de cinq cents ans
et 1 996b) . La France est loin d'être un cas isolé. C'est, dans fortement introduit parmi les
is en cause depuis le début
la plupart des sociétés érigées en États, une caractéristique de pouvoir colonial, certes rem
série de rébellions.
fondamentale de la conception qu'elles se font des bases de du XVIIe siècle par une longue
ide a été perpétrée par
Parfois , l'entreprise de ling uic
enait à la popula;�on mê�e
l'unité nationale, que de construire ces dernières sur l'unité
linguistique. Il se pourrait que la conception de la cohésion un groupe dominant qui appart
mp le, l'Acte sur 1 EducatIOn
nationale comme liée à l'unité linguistique fût surtout des locute urs d'origine. Par exe
is en 1 6 1 6 stipule que dans
répandue en Europe et en Amérique, à en juger par l'atti­ adopté par le parlement écossa
ront généraliser l'usage de
tude plus souple que l'on trouve, face au plurilinguisme , en chaque parois se, les écoles dev
T
CA USES 1 43
L E B A TA I L L O N DES

1 42 • HA L T E À L A M O R T D E S L A N G U E S

is, espagnol, français,


l'anglais, et pourchasser le gaélique écossais, décrit comme langues de diffusion mondiale (angla délétère pour le
rôle �
sourc� de toute barbarie, et par conséquent à abolir et ({ portugais) ne peut avoir qu'un t abs ent es, et qUI
son
suppnmer de tout enseignement.
» langues tribales et régionales qui en auditeurs et specta­
d'u ne par tie des
se trouvent être celles
te cause transparente
teurs. Il est inutile d'insister sur cet
Les instruments de l'exécution différée endues. On se conten­
de disparition des langues mal déf
tribus isolées dans des
Les États �e sont certes pas obligés de prendre, contre tera de rappeler que parmi les
de plus en plus réduit
les �angues qu Ils ont condamnées, des mesures adminis­ brousses inaccessibles , le nombre est récepteurs, échap­
tes
t:atlVes ex�licitement adaptées à l'entreprise d'extermina­ de celles qui , ne disposant pas de pos si souligner que les
aus
tIon. Ils dIsposent aussi d'instruments d'exécution des pent à cet assaut quotidi en. Il faut
x et cell es qui sont encore les moins
lang�es qui, pour être plus lents, sont tout aussi efficaces. plus exposés sont ceu
qui la transmission des
Ces m��ruments sont bien connus, et ne seront rappelés ici pourvus en connaissances, et chez
ins en mo ins alors qu'ils
que bnevement. Ce sont l'armée, les médias et l'école. Il ne langues précarisée s se fait de mo
nouvelles génération s,
sera questio� i �i que de l'armée et des médias. J'exami­ sont les clés de leur survie : les
ma ssive des cultes
.
neraI plus lom 1 action de l'école. marché idé al pour la diffusion dias à dom inante

(rémunérateurs !) portés par les
e pop , la mode et les
• Larmée anglophon e, notamment la mu siqu
sports.
On sait que le brassage des conscrits fut en France
L'impérialisme de l'anglais
sous la troisième République, à moins qu'il ne l'ait été d'es '

1a premIere, Io�s �ue la Révolution levait en masse pour


"
.
f�Ire f�ce a�xpenls sur les frontières, un des moyens de la
�IffusIOn generale du français, à raison même de l'assigna­ • La hiérarchie des langues
tI?n ?es , � a�gues régi,�n�le � , .?ialectes et patois, à un statut Limpérialisme de l'anglais occupe
, auj ourd'h ui, une
de la mort des langues.
redUIt d IdIOmes de 1 mtlmlte. Le russe a joué un rôle sem­ place de choix parmi les facteurs
s sont, certes, à prendre
blable au xxe siècle par rapport aux nombreuses langues Les causes économiqu es et sociale
des �� mbattant� de base des armées tsaristes et surtout autres . Mais l'anglais,
en considération avant toutes les
. plus industrialisées, est
s �vletl�ues, qu Ils fussent originaires du Caucase, des qui, étant la langue des sociétés les
r�p ��hqu�s musulm�nes d'Asie centrale, des régions de le principal bénéficiaire du cho
c entre communautés
SIbene onentale ou, VIvent de; ethnies dispersées turques, plus forte que l'autre,
quand l'une est économiquement
suprématie, un poids
�10ngoles et toungouses, ou d ailleurs ; dans toutes les par­ acquiert, du fait mê me de cette
politique, qui, à son
t: es d� ce pays, la langue la plus forte, le russe, ayant voca­
A encore plus con sidérable , de nature Langlais américain
n.
tIOn d etre langue de l'union, assimilait toutes les autres. tour, accroît son pouvoir de pre ssio l'opposition quasi­
de
recueille à son profit tous les fruits s abrupte dans le
Les médias de plu s en plu

ment hiérarchique, et
gue locale réservée aux
L� bo� bardement des masses par la radio et la télévi­ monde d'aujourd'hu i, entre une lan
. rnationale qui a vocation
SIon s expnmant dans l'une ou dans l'autre des quelques rapports privés et une langue inte
LE B A TA I L L O N DES CA USES . 145
1 44 • HA L TE À LA M O R T D ES LA NG UES

�'être l e vecteur des transactions commerciales à vaste l'apprentissage est d'addition, comme il est naturel, et non
echelle, et donc aussi celui des idéologies politiques et cul­ de substitution. En revanche, pour les autres, c'est bien
turelles. d'une substitution qu'il s'agit, car tout est fait pour les per­
suader que le bilinguisme est un luxe coûteux, et que seule
• La promotion de l'unilinguisme et de la mentalité unilingue la langue dominante vaut l'investissement d'apprentissage,
puisque seule elle apporte un résultat gratifiant et rémuné­
Une conséquence de cet état de fait est la suprématie rateur. Encore cette pression explicite n'a-t-elle pas tou­
de ce�x qui ne parlent qu'un e langue, et la faveur que jours été nécessaire : le bilinguisme inégalitaire, chez la
recueIlI � leur attachement à cette seule langue. Une telle plupart des peuples dominés, dévalorise de lui-même, et
p �omotI n �e l'unili guism e et de la menta lité unilingue se finit par condamner, la langue autochtone, puisqu'elle est
� �
faIt �� benefice de 1 anglais. La compétence des individ us confrontée à un modèle économique et social que tout fait
multIlmgue , au lieu d'être appréciée pour ce qu'elle est, à apparaître comme plus prestigieux.
. �
s �volr u?e chesse, se trouve dévalorisée comm e un han­
�.
dIcap . L un lmgUls . me au profit de l'angla
. : is est vu comm e • récole anglophone en Amérique du Nord, machinerie de mort
g�rantIe, SInon comm e condit ion nécessaire, du moder­
pour les langues indiennes
msm� et du progrès, alors que le multil inguis me est
as�ocIe, au sous-développement et à l'arriération écono­ On vient de voir que les États sont capables de
. prendre des mesures scolaires visant à l'éradication pure et
n:lqU �, socIale t politique, ou considéré comm e une étape,

simple d'une ou de plusieurs langues. Les mesures expli­
�egatI�e et breve, sur le chemi n qui doit condu ire à
1 ang!als seul . Le locuteurs se trouvent implic itemen cites d'abolition ou de promotion ne sont qu'un des aspects
t
consIg nes , dans 1�étroite cellule d'un du rôle de l'école dans la mort des langues. L'école est, de
choix : ou bien
conserver sa langue maternelle, minoritaire, ou politiq ue­ surcroît, le lieu et l'instlllment d'une agression de longue
ment sans poids même quand elle est majoritaire, et dès haleine.
lors ne pas apprendre correc tement l'anglais ou bien La politique des gouvernements fédéraux, au Canada
' comme aux États-Unis, fut, dès la fin du XIXe siècle, d'inté­
apprendre 1'a glais et donc ne pas conserver sa langue
n.
matern elle. DIvers travaux (cf., notamment, Lambert grer par l'école anglophone les communautés indiennes. Il
1 967) montrent que ce choix est bien celui où l'on enferme était explicitement dit (cf. Zepeda et Hill 1 99 1 ) que le seul
de nombreuses communautés, par exemp le celles d'imm i­ moyen de « civiliser » les enfants indiens était de les sous­
gres , �ans l s p ovinces canadi traire à l'influence {( barbare » de leurs milieux de nais­
� : ennes autres que le Québec.
La �evalonsa;lOn du bilingu isme va donc jusqu'à faire sance, en les transférant dans des pensionnats éloignés de
oublIe r que I on peut apprendre une langue sans pour leurs villages. Cette opération d'arrachement fut parfois
autan � renoncer à celle que l'on parlai t précédemme nt. réalisée par la force. Les familles étaient trop démunies
BIen entendu, dans cette situati on foncièrement iné­ pour être en mesure de faire revenir leurs enfants, même
gale, les anglophones de naissance ne perdent rien. Car durant les vacances d'été. Dans toutes les écoles, qu'elles
pour eux, au contraire, l'acqui sition d'une autre langue est fussent fédérales, paroissiales, ou qu'il s'agît d'établisse­
co �çue comme possib le sans qu'elle impliq ue le moindre ments secondaires à l'échelon local d'une agglomération,
cout pour leur langue d'origine, ce qui signifi e que l'utilisation des langues amérindiennes était absolument
D E S CA U S E S
1 47
L E B A TA I L L O N

1 46 HA L TE À L A M a R T D E S L A N G U E S

� ���

dévastat �
politique eut de: eff et�
interdite, et toute infraction était punie d'une manière leurs enfants, cet te de 1 Alaska, q
tait plus, au sud-est
aussi sévère qu'humiliante, même quand les enfants e n 1 97 9 ' il ne res ch eux, parle
'
l an gu e a tha pa ske, le kutchin (ou lou
étaient encore très jeunes. Dans certaines zones, ce sys­ seu 1e oyen du
Mackenzie et d� co urs �
lor s le lon g du ba s " n �
� qUi eu sse
tème existait encore au début des années 1 970.
communauté aleoute, .
Ailleurs, il n'avait pas été nécessaire de le maintenir, ukon) et une seu le mo, qu�nt a
' ants ; les langues e.skl
neore de s locuteurs enf ,
: t en vO le de
tant avaient été err: caces les brimades corporelles et morales
pik et l'inupiaq, etaIen
infligées aux enfants indiens qui osaient se servir encore de Ue s c'est-à-dire le yu te con rment �
quêtes les plu s récen �
leur langue maternelle. Des vieillards des ethnies tlingit et dé si tégration ; les en
� agome .1
les conduit au bord de
haida, dont les langues, jadis parlées au sud-est de l'Alaska, que leur détérioration
sont aujourd'hui moribondes, assurent qu'ils fIissonnent à
mes succès en Australie
ce souvenir, lorsqu'il leur anive de parler encore entre eux la • Mêmes comportements et mê
� iennes
langue de leur communauté ; une savante mise en scèn:e,
avec figurations grimaçantes et personnages effrayants,
Ce qu i précède concern
vic tim es de l'école an
e les lan,gues . amé nd
glophone, ma is s apph
que e gale e � :�
l gues l-
était utilisée à l'école américaine, afin d'extirper tout atta­ , mêmes termes, aux an
et a peu p rès dans les origènes d'A us­
chement aux cultures indiennes, de faire apparaître les monde cel les de s Ab
tou t au tre parti e du larpression de
langues comme des créations diaboliques, et de chasser par
tralie elles au ssi con
duites a agome Par
" 1' . .

' '
P�rtlcu ler a l'école
la terreur toute velléité de les utiliser. Était-il possible d'en
l' angl is dans tou
� s les domaine s, �t en
conserver encore quelque désir, alors qu'on entendait les ,
" � av oir éte enleves de foree a
e 1 ur�
y furent envoyes, apre
,

" , . 4 30 % des
d e 1 8 1
maîtres affirmer que Dieu, auquel on apprenait à obéir en d un Slecle a partIr
familles pendant près es de
'
ml· lr 1er s)
tout, n'aimait pas les langues indiennes ? soi t plusieurs dizain
enfants autochtones, de s
On peut, pour ne retenir qu'un exemple, mentionner illes blanches, dans
l'
�� ��
plaçait dans des fam
� �
ement an de s i
7�;:�: 1: :��
les écoles dirigées, en Alaska, par des missionnaires
he ats, ou tou.t siu:pl t
1
jésuites, moraves (ordre d'inspiration hussite, né en bIe n enten, u, orme ,
carcéral, où il étaIt, . est qu'à la fin
Moravie) et orthodoxes. Jusqu'aux premières années du tres qu e 1 anglaIS. Ce n
d'utiliser les langues au e le ouvel l1e­
,
xxe siècle (cf. Krauss 1 992), ces écoles utilisaient, pour la
an né es 1 96 0, qu an d il était trop tard, qu . �
d
formation des enfants indiens dans leurs propres idiomes
vernaculaires, des matériaux en aléoute, yupik central,
r::nt australien a révisé
sa politique d'éradica
ènes .
tlon com-

plète des langues aborig


langues de la famille eskimo-aléoute, ainsi qu'en plusieurs
langues de la famille athapaske. Mais vers 1 9 1 2 , la der­
es
rcée p�r d'autres langu
nière école religieuse aléoute avait fermé. Une politique L a pression politique exe
tites » langues
rigoureuse fut instituée, aux termes de laquelle tout que l'anglais su r de « pe
recours aux langues indiennes dans l'éducation était de la France , et,
�s un �� �
La politique scolaire
expressément banni. Cette mesure d'ostracisme absolu . O"al , dans leu rs emplI es co10
portu""
demeura en vigueur durant soixante ans. momdre mesure, du .
est aut re ) , fut
. e en Amérique latme
Conduisant les familles indiennes à considérer que n �au� (1� C�S de l'Espagn négatif sur l:s
a n'a pas eu d'effet
leurs langues vernaculaires n'avaient aucun avenir, et donc d aSSlmila tIOn. Si cel 1 es, parfOis
remment chez l es e'l·t
que l'enseignement de ces langues ne pouvait que nuire à masses, 1·1 en va dl'ffé
T L E B A L4 I L L 0 IV D E S C A U S E S 1 49
1 48 • H A L TE A L A M O R T D E S L A N G UE S

sé­
effet, les él tes et la clas se pos

gagnées par la tenta tion de l'unilinguisme au profit d 'une langue s rég ion ales . En o­
naître bIen les lan gue s eur
langue européenne. dante sont seu les à con
nt atta ché� s à le� rs idio mes
Mais en putre, d'autres langues que l'anglais, élevées pée nne s. Les mas ses dem�ure
traI re, la promotion d une lan gue
par certains Etats au statut de langues officielles, exercent vern aculaires. Au con
le pouvoir c �mm e u� act�
sur les langues ethniques une pression redoutable. afri cain e, éta nt envisagée par
en pérU les idIO mes mmon­
L'Afrique offre des illustrations claires de cette situation. d'affirmation nat ion ale, me t
état de rivalise r . avec elle ,
Contrairement à ce que l'on croit parfois, le péril, pour les taires, qui ne sont pas en
des mesures scolaires et des
langues régionales et tribales d'Afrique, ne vient plus, puisqu'elle reç oit le renfort
sen t massivement à la langue
aujourd'hui, des langues européennes, alors que tel est méd ias. Si leu rs locuteurs pas
i�es s� trouvent men acé s.
bien le cas en Asie septentrionale ( russe), en Amérique promue, les idio mes n;in�rita
n pou r bea uco up de
centrale et du Sud (espagnol), en Amérique du Nord Tell e est aujourd hm la sItu atIO
s une certaine mes ure au
(anglais), en Australie (anglais). En Afrique, si les langues lana ues en Tanzan ie, et dan
éfic iair e dan s les deu x cas .
européennes ont pu exercer une pression à l'époque colo­ Ké ya, le swa hili en étan t le bén

on com parable en fave ur de
niale, leur emploi est présentement limité à la société favo­ On peu t prévoir une évo luti
une ma sse de locu teurs : le
risée, ce qui les rend compatibles avec le maintien des deu x autres lan gue s parlées par
tou s les pay s �'Afrique ce�­
identités ethniques et des petites langues . Le vélitable péril peul, répandu dan s presque
et à la Répubhq�e ce�t�afri
­
provient plutôt des langues africaines de grande diffusion traIe, du Sénégal au Tchad Icul e
me le peu l, serv I de veh
et à vocation fédératri ce, dont la promotion coïncide avec cain e, et le hao uss a, qui a, com
es ; la pression du peu l sur les
celle des structures de l 'État. Tel est le cas du swahili en de l'isl am dan s de vas tes zon
eme nt sen sibl e dan s le �ord
Tanzanie. L'importance du swahili en tant que langue offi­ aut res lan gue s est par ticu lièr
e locale ou foulfoulde du
cielle promue comme ciment de l'unité nationale en fait du Cameroun (sous sa variant
tout autant dan s le nord
une source d'emprunts, au point que même des langues Dia maré) ; celle du haoussa l'est
x lang u�s d�ns l�urs pa�s
appartenant au même groupe généalogique que lui au sein du Nigéria. L'aven ir de ces deu
t que celm qm p �raIt promIS
de la famille bantoue puisent en swahili de nombreux respectifs sera-t-il aus si bril lan
suc cès de ce dern Ier annonce
néologismes, alors qu'elles pourraient aisément s'en cons­ au swa hili ? En Tanzan ie, le
s lui-même. On notera, par
truire, puisqu'elles possèdent des propriétés dérivation­ un sort incertain pou r l'anglai
trai n de s'emparer, . se on �n

nelIes identiques aux siennes. aille urs , que le ling ala est en
pos itio ns du fT�nça I� a Km
­
Un paradoxe peut être décelé ici. Dans les années qui pro ces sus com par able , des du
du nord de l a rep ubh que
ont suivi l'accession à l'indépendance des anciennes colo­ sha sa et dan s une partie
essa irem ent favorab le aux
nies britanniques et françaises d'Afrique, la politique Con go, ce qui n'es t pas néc
d'exoglossie des premiers gouvernements, c'est-à-dire pet ites lan gue s de ce pay s.
l'adoption de l'anglais ou du français en tant que langues
officielles, était présentée comme le moyen de préserver
Les substitutions multiples
l'unîté nationale en évitant de promouvoir l'hétérogénéité
linguistique qui caractérise l'Afrique, et de favoriser par là La conséquence l a plus commune des agressions de
les tentations séparatistes. Or en réalité, dans l'environne­ toutes sortes que subit une langue dépourvue de moyens
ment africain, le choix d'une langue exogène favorise les efficaces pour se défendre est qu'elle est supplantée par
T
CA USES 151
L E B A TA I L L O N D E S

1 50 • H A L TE A L A M 0 R T D E S L A N G U E S
C'est assez
me a u sei� d e c e pays.
une autre langue, qui finit par se substituer complètement dehors d u Sénégal com
on du basan,
à elle. Mais il peut même arriver qu'elle soit assiégée non pour prévoir l'extincti
par une seule langue, mais par plusieurs. Dans ce cas, c'est
à différents niveaux à la fois que la langue assaillie doit Les envahisseurs envahis
sous a
faire face, et qu'elle est souvent contrainte de s'effacer. Un
exemple de cette situation peut être pris en Afrique de Le schéma courant de
,
disparition des langues
érieure, souvent cel e
i
PreSSIOn pol't' I IqUe d'une force sup ,,
" ' S 1e s
l'Ouest. Le basari, dont la plupart des locuteurs occupent .
seu rs qU I cre e nt che z ceux qu Ils ont valllCU
d'envahIs exc ep-
la région frontalière entre le Sénégal et la Guinée, est , apparentes
structures d un E ' tat, souffre quelques
' que les
exposé, au Sénégal, à trois pressions conjuguées, aux d "exammer, 0 n saIt
niveaux local, régional, et national. Localement, il est le
f
��:��
qu'il est intéressant
r langue au�� ����:�� � llo -
voisin du peul, dont les locuteurs sont en constantes rela­
s n'i mp osèrent pas leu
qu'ils avai�nt ,vaincus,
et que r: � :��;;�" �:
e M
, ol S
formation
tions commerciales avec lui, sans compter que les femmes Gaul e t e
au x Carol mg len s, la . ' 11 '
basari épousent souvent des Foulbé (Peuls), les enfants e, le fut ur frança Is, qUI, bIe n qu e e aIt
d'une nouvelle lan gu ,
s son l :xique des �ralts .
de ces unions devenant des Foulbé de statut et de langue. germa-
sa ph on éti qu e et dan
dans -la tm e.
À l'échelle régionale, le basari est désavantagé par rapport , t est essentIellement neo
mques dus à ce contac ' llo n),
chef danois Rohlf (Ro
au malinké, qui a statut officiel au sud-est du Sénégal et
qui, de ce fait, est activement promu comme langue écrite
Qu ant aux guemers du
'
du !Xe et le déb ut du x
e .,
SIe Cl e,
V'kl'n s qui entre la fin <? pa:
d'éducation, s'utilise dans les médias et s'enseigne dans les
écoles. À l'échelle nationale, un Sénégalais qui souhaite
�:: � �
ie�t l ngte ps effrayé
les populations de
nt, certes , de Charles le

au le
Im ple , rOI
leurs ravage s, ils reçure eur no m
développer d'autres activités que traditionnelles a intérêt à ce qui porte e �c�re
des Francs, l a provin
connaître le ouolof et le français, le premier parce qu'il est Q« hom me s d u N or d }} (No rm an ds) ' ,ma lS Ils ado pte, rent,
et r.ne' e a :e �
les coutumes du �ays
pratiqué dans toutes les zones urbaines du pays et connu en s'y sédentarisant,
rmande du françaiS en
VOI e
,
f r�
de la majorité des Sénégalais, ce qui en fait la véritable langue (la variante no gu e, m me �m
langue nationale du pays, le second parce qu'il est omni­ ma tio n), sans parvenir
ni à im planter leur lan
d'effo:ts com me ceux
du fils d �
présent dans l'enseignement supérieur et dans les allées du à l a sauvegarder, en dépit , �t son fils
Longue Ep ee, envoya
pouvoir. Rollon, Guillaume 1er ur Y
e école scandmave, po
Néanmoins, hors du Sénégal, en Guinée, où dominent Bayeux, ou , s"e tal't maintenue un . Ses
par l aI' en t
de vieux-nOD'O lS qu e
également le peul et le malinké, le basari bénéficia d'une appre nd re le dia lec te , ent
certaine promotion sous le régime de Sékou Touré, qui '
ancêtres (c f, H agege 1 996
b) . Ain si " les Vikings se
an dIe , tou t
fon
com
dlf
n:e., I1s
hui la No rm
dans ce qui est aujourù'
favorisa les langues indigènes. Mais après la mort de
Sékou Touré en 1 984, le régime militaire qui lui succéda, adoptèrent la l angue
<

romane d' un autre pay


,
.s conqUl s, l a
ne fiI.Cnt: ?as
parents les Varegues
considérant cette politique indigéniste comme responsable S'ICI'1e . Ailleurs , leurs
, ayant orgamse le
d à l a fin du IXe siè cle

�!:'�:;� ;�:: �
des maux du pays dans les domaines de l'éducation et de a
ssi e kiévie nne ; Hs se
t l v , embryon de la Ru
. Il y � d autfe�
·'
J'économie, l'abrogea complètement. Ainsi, le basari se

1
nt et linguistiquement ,
. lavisèrent culturelleme
1
trouve exposé à la concurrence redoutable de langues ple mlotlque qU I,
cas comparabl es , U . l ont celui des Tu tsis , peu
beaucoup plus armées que lui pour s'imposer, et cela en
r
152 • H A L T E À LA M O R T D E S L A N G U E S L E B A TA I L L O N D E S C A U S E S • 153

appuyé sur la force que lui conférait son écono mie pasto­ plus, ni Mongols, ni Mandchous, des dynasties ?urement
. le pouvoir aux dépen
ral� , pnt s de ses hôtes les Hutus, et chinoises des Han, des Tang, des Song et des Mmg. Alors
qUI, pourta ?t, a�opta, en se sédentarisant, leurs langues que le mandchou était encore langue de la diplomatie et des
bantoues, �lrundl et kinyanvanda (cL Mufwene 1 998) . notes officielles en 1 644, date où est chass é de Pékin le der­
, L� pUIssance politique et militaire de ces envahisseurs nier empereur Ming , la fascination qu'exerce sur les nou­
n, au�aIt-�lle pas dû, pourtant, constituer un facteur veaux venus la civilisation chinoise et le respect qu'ils res­
à
d extl�ctIOn pour les langues des peuples qu'ils sentent pour le chino is mandarin finira par les conduire
soum lre�� ? �eux raisons, toutes deux nécessaires, expli­ remplacer par ce dernier leur langue ancestrale ; aujour­
e
quent qu Il n en aIt . pas été ainsi. La prem
ière est que les d'hui, le mandchou est virtuellement mort parmi les quatr
Francs, le� N�rmands et les Varègues n'étaient pas nom­ millions de Chinois d'origine mandchoue qui viven t en
,
breux, et 1 etaIe nt, en tout état de cause , beaucoup moin s Chine, et qui portent depuis longtemps des noms chinois.
que les populations investies par eux. Mais cela ne suffit Si la langue des Arabes n'a pas subi le mêm e sort, c'est
pa�, c�r c�m �ent expliquer que l'intrusion du castillan se que, comme les Espagnols, ils étaient les soldats d'une
soit reve, �ee SI meu�rière pour une grande quantité de idéologie religieuse sûre d'elle-mêm e et conquérante, qui
l��g�es mdl. nnes d Amérique, alors que les Espagnols les a conduits, quasiment e n un éclair, à porter l'islam

n eta�ent, mem e farouches et surarmés, qu'une troupe jusqu'à la côte atlantique du Maroc à l'ouest, et à l'est
, te de guerriers,
redUI occasionnellement augmentée des jusqu'au Caucase et au Sind , étant parvenus à dominer
populatIO . ns locales avec lesqu
elles ils contractaient notamment, sous les trois premiers califes puis sous les
al�Ia�ce ? �'est qu'en fait, les Espagnols, escortés de leurs Omeyyad es, l'Espagne, l'Afrique du Nord, la Syrie ,
la
e, en atten �
m�SSIOnnaIreS, n'étaient pas simpl emen t des visiteurs Mésopotamie, la Perse, l'Égypte, la Transoxian
aVIdes e � faméliq es a x anières brutales. Ils étaient por­ dant qu'à la fin du xe siècle les Turcs eusse nt soin
de
:: � � il
teurs d une altiere Ideologie civile et religieuse, et
. répandre l'isla m plus loin encore, et qu'au débu t du XIV"
convamcus de sa supériorité sur toute autre. péné trât jusqu'en Malaisie.
On �eut en déduire que pour qu'un idiome d'envahis­ Pourquoi, dès lors, l'arab e, porteur d'une civilisa!ion
�eurs ,?msse .en v�nir à dominer la langue du peup le vaincu qui fut une des plus brillantes du mond e au Moyen Age,
J�squ � la faIre dlspa�aître, il faut qu'il reflèt e une civilisa­ n'a-t-il pas dominé jusqu 'à leur extin ction les langu es des
­
tlO� tr�s conSCIente . d elle-même . Faute de cela, la destinée pays conquis ? La raison en est simp le : la plupart possé
­
ordmaIre des minorités noma des, qui surgissent parmi daient une vieille culture, et l'islamisation a été une fécon
une com�unau�é sédentaire et la défont par les armes, est dation réciproque, sans que les langu es qui expri maie nt
d� se sedentanser comme elle, de s'absorber en elle, ces cultures y aient perdu leur éclat . Pour ne prendre qu'un
­
d adopter m �� me sa langue, comme il advint aussi beau­ exemple parmi beaucouP d'autres de cette symbiose cultu
co� p plus lom, en Orient extrê me, des envahisseurs de la relle, les grands grammairiens dont les analyses péné­
�hm � , le� Yuan (Mongols). Et plus tard, tout comm e elle trantes de l'arabe constituent, entre le VIII" et le XIe siècle
,
1 �aIt faIt des �o gols, la puiss ance d'abs un des chapitres les plus remarquables de l'hist oire de la
� � orption de la Et
VIeIlle �ulture chmOlse engloutit en une totale sinisation la réflexion linguistique, étaient en fait arabo-persans.
dyn�stle des � mg . (Mandchous), qui
dura jusqu'à la mort dans les pays chrétiens, comm e l'Esp agne, l'atta chem ent à
, sa supér io-
de I lmpe ratnce Tseu-Hi en 1 9 1 1 ; rien ne les distinguait la religion et la conviction entretenue quant à
L E B A TA I L L O N D E S C A U S E S • 155
1 54 • HA L T E A L A M 0 R T D E S L A N G U E S

rit� avaient pour effet, le plus souvent, le refus de l'islami­ plexes de structures évolutives qui jouent un rôle essentiel
s�tlOn, et donc de l'arabe qui en était le vecteur. Une situa­ dans le développement cognitif des individus, et qui sont,
� on semblable, plus tard, est celle que rencontra le turc d'autre part, utilisés par eux dans la communication. Il n'y
ans les �alkans conquis, face au grec, au bulgare et au a rien en soi, dans la phonologie, la morphologie, la syn­
serbe, qUl IUl. firent des emprunts de vocabulaire, mais aux­ taxe ou le lexique d'une langue, qui soit porteur de pres­
quels 11. ne se substitua pas . tige. Le prestige, c'est-à-dire la réputation de valeur et
d'éminence, ne peut, étant donné les implications de ces
notions, ne s'attacher qu'à des humains. Quand donc on
dit qu'une langue est prestigieuse, il s'agit, en réalité, de
La perte de prestige et la mort des langues ceux qui la parlent ou des livres qui l'utilisent. Par un pro­
cessus de transfert, qui est courant dans la relation au
monde et aux valeurs dont on le charge, le respect ou
La �erte de prestige ne semble pas avoir de rôle l'admiration qu'inspire une collectivité ou ses réalisations
causal dIrect. Des langues sans renom partI'cul 1er ' se se trouve reporté sur ses attributs. Or la langue est un des
. . . attributs principaux de toute communauté humaine.
mamtlen�ent aI� ément, dès lors que n'agissent pas les
fa�teurs e ?on?mlques, sociaux et politiques, dont le pou­
.
VOIr � st declslf. La perte de prestige est, en fait, une des • Extinction du gaulois
cons �quences l�s pl�s communes de ces facteurs. Le Le prestige dépend évidemment des
circonstances et
pr�stIge, quand Il est mégalement réparti entre les popu­ ut de l'ère chrétienne
des lieux. Le gaulois disparut au déb
lat�ons, confrontées, apparaît comme une sorte de mon­ société se romanisè­
parce que les classes supérieures de la
nal� d �, change s �r l� b �urse des valeurs linguistiques. de leur culture, ain si
rent, s'écartant de leur langue comme
Lo� squ au c.o �t�aIre Il n est pas inégalement réparti et que l'atteste l'histoire du druidis me ,
religion florissante au
.
qu une . nvahte s établit entre les groupes, dont chacun le dan s l'im age avilie
tem ps de César, qui bascule plus tard
revendlque, le ?restige est capable de réduire les effets fond des campagnes
, d'une pratique de sorciers relégués au
devastateurs qu une pression massive exerce sur la vie des n submergera vers le
isolées (cf. Vendryes 193 4). Le lati
langues. me sièc le les derniers
îlots linguistiques gau lois , qui survi­
ers du centre du pays.
vaient encore dans les massifs foresti

Déclin de l'irlandais et de l'écossais


LE PRESTIGE, MONNAIE D'ÉCHANGE

SUR LE MARCHÉ DES LANGUES
s celtiques des
Au début du XVIIe sièc le, les langue
t depuis longtemps
Écossais et des Irlandais subissaien tain, et donc une
Le prestige et les langues dans les îles Britanniques un déclin
cer
oci ées à la culture popu­
chute de prestige : elles étaient ass
ques ; elles n'étaient
• Le transfert d'attributs
laire et aux manifestations folklori
me s, d'institutio ns,
C'est une ill�sion de croire que le prestige d'une pas les moyens d'expression d'h om laire, ayant une
sco
. .
langue SOIt un attnbut mhérent. Les langues sont des com- d'œuvres littéraires, d'u ne éducation
r

CA U S E S 1 57
L E BA TA I L L O N D ES

1 56 • H A L T E A L A J'vi 0 R T D E S L A N G U E S

importance nationale. Ce déclin s'accrut encore au


e
XVIIIesiècle du fait de la révolution industrielle, dont la Les aunes de la perte de prestig
p s un e donnée o?jec­
langue était l'anglais, et, plus tard, de la grande famine, qui
provoqua en Irlande, au milieu du XIXe siècle, une drama­ Le prestige d'une langue n' est �
est de 1 ordre de la represen­
tique saignée. Mais Écossais et Irlandais immigrés en tive ni aisément mesurable. Il s
aluer qu'à l'aune des valeur
Amérique, qui furent avec les Anglais les premiers cultiva­ tation. On ne peut donc l'év rep , res . Et
con struit pour
teurs des terres dont ils s'étaient emparés, le plus souvent que la pensée symbolique se che z qm

la �ela­
des loc ute urs
au détriment des Indiens, occupèrent en anglais le Nou­ cette construction est le fait
ils l'intériorisent, est ve�ue
veau Monde, et dès la fin du XIX· siècle, pour les survivants tion entre les langues, telle qu' .
me génératrice d'�ne c�lse
des massacres de communautés indiennes, le prestige des soi t positivement, soi t com . tIm e d une
gue devient la VIc
colons était devenu le prestige de l'anglais. De même dans Dans ce dernier cas , la lan
tout le reste de l'Amérique, le castillan (désignation perte de prestige.
ancienne, et toujours très vivante, de l'espagnol en ces
et avec le passé
lieux), langue des conquérants, des missionnaires, des plus • Lassociation avec la vie paysanne
riches et des plus puissants, devint dès le XVIe siècle, en t associées par les locu­
De nombreuses langues son t
dépit (ou du fait) des violences, des massacres, des confis­ avec le pas sé. Ils les opp� sen
teurs avec la vie paysanne ou �
cations de terres, la langue de prestige, et le portugais le nt avec respect parce qu elle
à des langues qu'ils considère
devint au Brésil. , pour eux, avec le travaIl
sont au contraire, associées
avec l'avenir. Tel est , par
ind�striel dans les vill es et
Le prestige et la Bourse des langues ntation qui met en présence,
exemple, le type de confro
berwart, l'all�mand et. le ?on­

Ainsi, le prestige des langues n'est autre, à l'origine, dans le village autrichien d'O
-orité �ongro�se asSOCIe l alle
­
que celui de leurs locuteurs, lequel se fonde, lui-même, sur grois (cf. p. 1 20- 1 2 1). La �i? r e , la
ue, 1 edu c �tlO n n:ode r:
des facteurs économiques, sociaux et politiques. Mais il mand avec l e pouvoir polItIq
des professl� ns �meux remu­
mo bili té qui facilite l'ac cès à
celles de 1 agnculture. �ur
devient, par son transfert sur les langues, une sorte de
moyen de paiement, à l'aune duquel chacune s'apprécie. nérées et moins pénibles que le
est jug é �étro�rade, ce qu;
Les langues les plus prestigieuses sont les plus demandées, tous ces poi nts , le hongrois ara ltre
et le fmt meme app
comme le sont en Bourse les valeurs les plus rémunéra­ dépouille de tout prestige,
trices. Les langues les moins prestigieuses apparaissent comme inutile.
comme moins profitables, et suscitent une demande
émigrés qui font retour
moindre. C'est ainsi que leurs propres locuteurs en vien­ • La pulsion mimétique à l'égard des
nent à se détacher d'elles, et à juger peu rentable leur t une vie traditionnen�
Dans les communautés menan
transmission aux générations suivantes. Ainsi, le prestige, sont partis à la ville ou a
mais dont certains membres
monnaie d'échange sur le marché des valeurs linguis­ pulsion d'imitation des �ou­
l'étranger puis font retour, la
tiques, en vient à décider, en apparence, du sort des c etLx est très f��e parmI .les
langues. veautés qu'ils rapportent ave , mt. ICI en fonctlOn
stige se defi
plu s jeunes générations. Le pre
achement par rapport aux
des modèles innovants et du dét
L E B A TA I L L O N D E S CA U S E S • 1 59
158 • HA L TE A L A M O R T D E S L A N G U E S

donner de meilleures raisons encore de s'en détacher, que


modèl�s anciens. Les modes de parole occupent une place
de ChOlX dans ce schéma de pensée et d'action. Chacun veut leur langue n'a pas été choisie par de grands écrivains pour
s'exprimer de la même façon que ceux que l'on voit revenir faire une œuvre littéraire, et que par conséquent, elle est
avec de l'argent et des expériences ou récits nouveaux. Sur dépourvue de tout prestige, n'ayant ? as don�é lie� à de
les hauts plateaux de Nouvelle-Guinée, par exemple, le bons livres que tout un chacun connaIsse et pUlsse CIter.
pidgin anglais qui se parle dans les villes de la côte, et parti­
culièrement dans la capitale, Port-Moresby, est adopté par Les stigmates de la honte
un nombre croissant de Papous qui ont quitté leurs villages
des hauteurs. Lorsqu'ils y retournent, le pidgin devient le
• Lillusion d'inadéquation
véhicule à travers lequel s'introduisent de nouveaux sché­
rs valorisée par
mas de pensée, qui disloquent les schémas anciens, et donc Une langue en bon ne santé est volontie
le, riche, précise, à
l�s lan�es locales qui les portent. C'est un processus paral­ ses locuteurs, qui la trouveront bel
nt mieux que toute
lele qUl affecta le breton lorsque les soldats partis du Tré­ raison mê me du fait que, la connaissa
faits bilingues, ils ne
gorrois, du Finistère, du Vannetais, etc., revinrent de la autre quand ils ne sont pas de par
ance que dans cett�
Première Guerre mondiale, où ils avaient appris à désigner s'expriment vraiment à leur conven
autre langue sollI­
en français des innovations qui sollicitaient leur intérêt. langue. Au contraire, les usagers qu'une
me commencent à en
cite cessent de valoriser la leur, et mê
duit à s'en déprendre
Le défaut de conscience nationale avoir honte, ce qui, en retour, les con
é les tourm�nte à

davantage encore. Un e sorte d'anxiét


Lorsqu'une communauté ne se reconnaît pas d'iden­ ue que plus nen ne
l'idée de se servir encore d'une lang
tité nationale, elle peut en venir à se représenter sa langue lieu de toutes sortes
recommande, et celle-ci devient le
comme dénuée de toute valeur symbolique. Cette commu­ plus grande peine à
nauté, pour peu qu'elle vive au voisinage d'une autre d'associations négatives, dont ils ont la
nt, qu' elle est inapte
qu'elle considère comme supérieure, en vient, dans les se libérer. Ils se persuadent, notamme
apable d'exprimer les
cas extrêmes, à s'identifier à elle, au point de se nier elle­ à l'expression de la modernité, et inc
ment, que n'importe
même en tant que groupe. C'est là ce qu'on observe, dans idées abstraites, sans savoir, évidem
qu'on prend la pei ne
le Caucase, chez les Svanes, qui, attirés par leurs voisins quelle langue a ce pouvoir, dès lors
g�orgiens, plus nombreux et plus puissants, finissent par d'entreprendre une act ion néologique.
r�cus � r leur propre identité, et par se faire passer pour
georglens, appelant géorgien leur langue, qui, pourtant, • Labandon d'une langue avilie
s de terrain ont
bien qu'elle soit génétiquement apparentée, est assez Tel est le sentiment que les chercheur
nauté tlingit, au sud­
différente du svane. Les plus jeunes Svanes refusent observé, par exemple, dans la com mu
appris, dans leur
d'apprendre la langue de leurs pères. est de l'Alaska. Les parents, qui ont
gue (cf. p. 1 46) , vont
enfance ' à se déprendre de leur lan
tlingit, c'est risquer
• L'absence de tradition littéraire jusqu'à penser que parler encore en
un rustre, et ils redou­
Les locuteurs d'une langue dominée, même quand ils d'apparaître comme un demeuré ou
gue aux enfants ne
ne sont guère lettrés, soulignent souvent, comme pour se tent que l'enseignement de cette lan
LE B A TA IL L O N DES CA USES • 161
1 60 • HA L TE A LA M0 RT DES L A N G UE S

de l'acquisition de bétail, à une économie pastorale. Le


�etard� chez eux !lOn seulement l'âge d'apprentissage de processus fut le même que chez d'autres chasseurs­
.
1 anglaIS, malS meme l e développement mental. Ils crai­ cueilleurs (cf. p. 1 35 - 1 37) : si les femmes yaaku adoptaient
gnent aussi que cet enseignement ne maintienne les la langue de leurs maris masai, les femmes masai n'adop­
croyances traditionnelles, dont ils veulent s'éloigner taient pas celle de leurs maris yaaku. Il en résulta une
c?m �e de q�elque marque humiliante. Selon une inspira­ réduction du nombre d'enfants parlant le yaaku.
tIon a peu pres semblable, les Rama (Nicaragua) déclarent La conséquence de ces changements rapides et pro­
qu� le rama est « laid » , que « ce n'est pas une langue » , et fonds fut une réunion publique des Yaaku avec tous leurs
qu on a honte de le parler (cf. Craig 1 992) . Un autre notables, qui eut lieu durant les années 1 9 30. Au cours de
exem�le est �elui des Nubiens les plus jeunes et les plus cette réunion, on souligna que la langue et les mœurs des
urbamse, � qm ��s�rent que le nubien n'est pas une langue, Masai avaient plus de prestige que celles des Yaaku, et qu'en
. , '
{( pmsqu Il ?� s ecnt pas » , contrairement à l'arabe, et que
particulier, le yaaku, dont le vocabulaire fait une place

s:ul� es VIeIllards arriérés utilisent le nubien, alors qu'en importante à la chasse, était inadapté à une société d'éle­
reallte, cette langue est encore parlée par des populations veurs de bétail. Il fut donc décidé qu'on ne pouvait trans­
rurales d'âges variés. mettre aux enfants yaaku une langue aussi peu propice à
leur avenir, et que, par conséquent, l'on abandonnerait
désormais le yaaku en faveur du masai comme moyen
Une conséquence brutale de la perte de prestige :
d'expression de l'ethnie dans tous les domaines.
l'abandon volontaire

• La décision publique des Yaaku • Autres cas de reniement


parables son t
?n con�aît quelques cas spectaculaires où la perte de À une échelle plus réduite, des cas com
s sam es (lap one s) viva nt le
prestlge, au heu de conduire par étapes à une extinction de attestés . Plus ieurs com munauté
smettre le sam e à leur s
l a langue dévaluée, provoque à un certain moment une long de fjords refusent de tran
égien . Un autr e exem ple
décision collective d'abandonner cette langue. Le plus enfa nts, et les élèv ent en norv
des lang ues de la famille
connu de ces cas est celui des Yaaku. Cette population du enco re est celu i de certaines
me le kheokoe, don t les
centre-nor � du Kénya parlait une langue appartenant à la khoisan d'Afrique du Sud, com
ut du XVIIIe sièc le, de pass er
�ran�he onental� de la famille couchitique. Les Yaaku pra­ locuteurs décidèrent, dès le déb
ue des colo ns don t ils
tIquaIent la cueIllette, la chasse et la pêche, et vivaient désormais au néerlandais, lang
nécessairement, du fait de
assez pauvrement, comme il est courant chez les nomades étai ent les escl ave s, et qui ava it
tige . Je ne con nais pas
qui exercent essentiellement cette activité de subsistance. cett e situ atio n, le plus de pres
re de tou te une ethn ie afri­
r:our �
am liorer leur condition, beaucoup d'hommes d'autre cas de passage volontai
s emplOyaIent chez les Masai voisins, dont ils gardaient les cain e à une lang ue européenne.
troupeaux. La culture et la langue masai exercèrent sur les
Yaaku une influence croissante. Ils abandonnèrent la
stricte endogamie d'autrefois. Les mariages devinrent de
plus en plus fréquents entre les deux ethnies, et les Yaaku
commencèrent à changer de mode de vie, passant, du fait
1 62 • H A L TE A L A M 0 R T D E S L A NG UES
L E B A T A I L L O N D E S CA U S E S • 1 63

quences linguistiques de cette exorbitante imposture, et de


Les retournements de fortune : langues des Aztèques l'agression culturelle perpétrée par les conquistadores,
et des Incas, ou du prestige à l'abaissement sont, comme on sait, catastrophiques : un nombre consi­
dérable de langues meurent de mort violente en même
La mécanique du prestige et de son éclipse est impla
­ temps que la majorité de leurs locuteurs, dès la première
cable. La roche Tarpéienne est proche du Capitole, et
quand moitié du XVF siècle.
les causes objectives du déclin commencent à agir,
et la Quant au nahuatl , au bout d'une certaine période, il
perte de prestige à s'ensuivTe sans délais, le souvenir
d'une passe du statut de langue des vainqueurs à celui de langue
ancienne gloire est impuissant à restaurer l'éclat passé
. Les des vaincus ; son prestige, jusque-là, était grand : même
Aztèques avaient étendu fort loin leur empire depuis
la for­ des Mayas, extérieurs à l'aire d'extension aztèque, le con­
mation, en 1 429, de la triple alliance entre Tenoc
htitlan naissaient, si l'on en croit la légende qui veut que la
(aujourd'hui Mexico), leur capitale, fondée un siècle
plus Malintzin, compagne et traductrice de Cortés, ait été une
tôt, et les États de Texco co et Tlacopan. Dans cette allian
ce, princesse aztèque qui, durant sa captivité dans le Yucatân,
ils avaie nt vite acquis une position dominante. Ils
possé­ communiquait sans peine dans sa langue avec les habi­
daient au début du XV1e siècle, grâce à leurs conqu
êtes, la tants, de langue maya yucatec, avant qu'elle n'apprît elle­
maîtrise d'importants territoires, étendus depuis le
nord de même cette dernière langue. L'espagnol devient la langue
la future Veracruz sur l'Atlantique jusqu'à ce
qui est dominante. Le nahuatl souffre encore aujourd'hui d'être
aujou rd'hui l'État de Guerrero, sur le Pacifique, et au
Sud, alors devenu langue dominée. Tant il est vrai que sur le
jusqu'à l'isthme de Tehuantepec. Sur tous ces territo
ires, ils marché des valeurs linguistiques, le prix que vaut une
avaient assuré à leur langue, le nahuatl, un statut de
pres­ langue est étroitement lié à la place qu'occupent ses locu­
tige, lié à cette domination politique et militaire. Les
noms teurs sur l'échelle de prestige.
mêmes qu'ils donnaient aux peuples soumis disen
t assez Les Incas avaient eux aussi, depuis le dernier tiers du
avec quelle condescendance ils les regardaient, et comb
ien xve siècle, étendu leur empire, à partir de la vallée de Cuzco,
la position dominante du nahuatl lui conférait de pouvo
ir : sur un très large espace : au Nord jusqu'au site de Quito, et
Popoloca « inintelligible >l, Chontal « étranger >l,
Totonac au Sud par-delà les régions qui coïncident aujourd'hui avec
({ rustre }) (cf. Heath 1 972, 3).
une grande partie de la Bolivie et avec les portions septen­
Or c'est préci séme nt à cette heure de son histoire,
au trionales du Chili et de l'Argentine. Parallèlement, le quet­
moment mêm e où il se trouve au somm et de sa puiss
ance chua, devenu langue officielle de l'empire, avait commencé
et de son rayon neme nt, que sur l'horizon de l'Emp
ire de s'étendre, se posant en rival des langues de l'univers
aztèq ue, le destin fai t surgi r les Espa gnols , et avec
eux, andin, mais sans être encore parvenu, faute de temps, à les
presq ue dès le débu t de ce choc bruta l, les ravag
es de supplanter. La guelTe civile qui, après la mort du dernier
l'extrême violen ce. Cortés et ses troup es, après des
revers empereur inca en 1 527, opposa ses deux fils, facilita certai­
sans réelle importance, anéantissent cet empir e
en un nement la conquête de Pizarro. Cette conquête fut, comme
temps étonnamment bref, mêm e si l'on tient comp te
de la au Mexique, violente et très rapide. L'espagnol se substitua
plus grande effica cité de leur armement (engins à feu),
de au quetchua comme langue de prestige. Mais malgré cela, le
leur équipement en chevaux, alors inconnus en Amér
ique, quetchua joua, et continue de jouer, un rôle dont les vic­
et de leur adresse à seme r partout la divisi on. Les
consé- times sont les idiomes de petites ethnies encore plus
1 64 • H A L TE À L A NI 0 R T D E S L A N G U E S L E B A TA n L O N D E S C A U S E S • 1 65

dominées : loin de l'empêcher de jouer ce rôle, l'espagnol lui Calder6n, et, chez Molière, dans la célèbre turquerie d'une
en donna les moyens, comme on le verra plus bas. des scènes du Bourgeois gentilhomme .

La promotion des langues véhiculaires


• La promotion commerciale spontanée
de prestige particu­
La Zingua fran ca ne poss éda it pas
La lingua franca un obje t de déri sion . Mai s
• lier, pouvant au contraire être
ue véh icul aire , telle que
Les langues auxquelles la domination d'une autre elle ava it les propriétés d'un e lang
e communautés ling uist i­
communauté et de son idiome a fait perdre leur prestige ne peu t en sécr éter le contact entr
qu'une lang ue véhiculaire
sont pas toujours exposées à cette seule concurrence. quement hétérogè nes. Dès lors
des idiomes en prés ence
Leurs positions sont aussi rognées par la diffusion de cer­ est non pas un jargon, mai s un
permet la communica­
taines autres, que diverses circonstances ont promues au dans une zon e plurilingue où elle
es, sa promotion de préfé­
statut de langues véhiculaires. Mais ces idiomes ne sont tion et les relations commercial
itude que prennent de s'en
pas tous également dangereux. Il peut s'agir, en effet, d'un rence à celle d'une autre, et l'hab
de cette zon e, peuvent finir
simple jargon de fortune, qui n'a d'autre rôle que de per­ servir la plupart des habitants
primauté . Il est vrai que
mettre une relation élémentaire entre deux individus dont par lui conférer une manière de
et que bien des facteurs
chacun parle une langue opaque à l'autre. Une forme histo­ les situations son t variable s.
re à modifier ce pro cess us,
rique de ces jargons servit de moyen de communication ' à entrent en jeu, qui sont de natu
d'un e langue de prestige .
partir de l'époque des Croisades, entre les musulmans et et ne perm ette nt pas l'émergence
des États-Unis et dans
les Européens, lesquels , depuis les affrontements entre Ains i, sur la côte du nord-ouest
res du Washington et de
descendants mérovingiens de Clovis et armées arabes arrê­ une partie des terres intérieu
l'origine , dans la vallée du
tées à Poitiers en 732 , étaient appelés Francs, d'où le nom l'Oregon , les Chinook, habitant, à
début du XIXe sièc le
de Zingua {ranca que reçut cette langue. fleuve Columbia, étaient jusqu'au
nte en term es démogra­
Sur une grande partie des pourtours méditerranéens, l'eth nie indi gèn e la plus importa
ques sur le plan com mer­
dont les côtes de l'Italie, de la France , de l'Espagne et du phiques, et une des plus dynami
e, le chinook d'aval (lower
Maghreb la Zingua franca fut en usage, durant tout le cial. Un des dialectes de leur langu
� Chinook jargon , che z
Moyen Age, l'époque classique, et j usqu'au début du Chin ook ), se répandit, sous le nom de
entre lesquels il facilitait la
x:xe siècle, dans les relations commerciales, politiques, de nombreux peuples indiens,
cela jusgu'au nord de la
dtplomatiques ou guerrières qu'eurent avec les Français les circulation des marchandises, et
de l'Alaska de l'autre.
souverains d'Alger et de Tunis, ainsi que les marchands et Californie d'un côté et jusqu'au sud
bles dans bea uco up
voyageurs, militaires et marins . La dynamique de ces rap­ On trouve des situations compara
des éche lles très variables .
ports assez instables, et sans doute aussi le caractère d'autres par ties du mon de, et à
à l'extrémité orientale d e
coloré et pittoresque d'un sabir où se mélangeaient des Par exem ple, dans l'île de Timor,
récemment n é d u tetu m,
mots d'origines hétéroclites (surtout italiens, mais aussi l'archipe l indo nési en, u n idio me
nne , est util isé com me
provençaux, catalans, castillans, français, grecs, turcs et langue de la famille austron ésie
les rapports commerciaux
arabes) firent de la Zingua franca un sujet de fantaisies litté­ moven de com mun icat ion dans
p , entre locuteurs de lang ues
raires, comme il en apparaît dans les pièces de Goldoni, et, lus généralement, sociaux
1 66 • HA L T E À L A M 0 R T D E S L A N G U E S L E B A T A I L L O N DE S C A U S E S • 1 67

différentes. Il devient même une sorte de langue nationale


dans ce pays encore meurtri (cf. p. 356-357). • Les décisions des conquérants et de l'Église missionnaire

• La promotion politique voulue


Les missionnaires franciscains qui arrivèrent à
Mexico en 1 523, deux ans après la conquête, par les
.
La promotion d'une langue véhiculaire peut n'être pas troupes de Cortés, du site aztèque de cette ville, eurent tôt
sImplement le résultat d'une habitude pratique prise par fait de constater que le paysage linguistique était d'une
les populations locales, mais bien celui d'une arrivée grande variété. Celle-ci leur apparut sans doute com�e un
massive d'étrangers. C'est ainsi que l'araucân devint la morcell ement. C'est pourquoi, voyant dans cette multItude
langue véhiculaire, et même maternelle, des Tehuelches et de langues indigènes un obstacle à l'évangélisation, mais
autres populations du sud du Chili, lorsque les Mapuches également à la domination de l'Église, les missionnaires
(cf. p. 2 0 1 ) , ses locuteurs, ayant traversé la cordillère des entreprirent d'en promouvoir certaines comme véhicu­
Andes, vinrent s'installer dans les territoires de ces der­ laires. Ils choisirent pour cela celles que leur nombre de
nières. La langue des Tehuelches disparut de ce fait locuteurs, ou leur degré déjà atteint de diffusio n, leur
(cf. Clairis 1 99 1 , 4-5). paraissait rendre recommandables. Ils rédigère�t d�s . tra­
Dans d'autres cas, la promotion d'une langue véhicu­ vaux remarquables sur certaines des langues d Amenque
l �ire résulte d'un choix officiel soutenu par l'autorité poli­ du Sud : en soixante ans de présence des Francis cains,
tIque. Un effet de prestige peut alors jouer. Il en est ainsi parurent plus de quatre-vingts livres, grammaires, vocabu­
pour le sango, langue reconnue comme nationale en Répu­ laires, catéchismes, dont les célèbres descriptions du
blique centrafricaine (cf. p. 353). Une telle promotion ne nahuatl par A. de Oimos ( 1 547) et A. de Molina ( 1 555).
peut manquer de lui conférer un statut privilégié, avec les Selon les habitudes de l'époque, ces ouvrages impo­
conséquences que l'on peut envisager sur les langues dont sent le modèle latin pour cadre d'étude ; le prestige du latin
sa fonction réduit le prestige. chez les élites catholiques d'Espagne était tel (cf. p. 73),
Une situation comparable à celle du sango en Centra­ que les Franciscains apprenaient même à certains sujets
frique fut celle du quetchua dans l'Empire inca avant doués, parmi leurs ouailles indiennes, l'art de composer
l'arrivée des Espagnols. Les conquêtes s'étaient accompa­ des poésies latines (cf. de Pury Toumi 1 994, 492) ! Les
gnées, comme on l'a vu, d'un début de diffusion du quet­ grammaires nahuatl sur modèle latin seraient inconce­
chua, probablement sous la forme pratiquée à la fin du vables aujourd'hui. Pourtant, ces ouvrages nous donnent
XV' siècle dans la région de Cuzco. Un témoignage contem­ une idée précise de ce qu'était le nahuatl à la fin du
porain de ce phénomène est précisément la diversité dialec­ XVI" siècle, tout comme , pour le quetchua et
le tupi, ceux
tale du quetchua d'aujourd'hui, présent dans sept pays. que d'autres missionnaires, à la même époque , rédigèrent
Cette diversité est la conséquence de plusieurs siècles d'évo­ au Pérou et au Brésil, ou, au début et au milieu du XVIIe,
lution indépendante à travers un vaste territoire, de la ceux qui furent compo sés, respectivement, sur l'aymara en
Colombie à l'Argentine. Mais un autre facteur, dont il va être Bolivie (<< Haut-Pérou » à cette époque) et sur le guarani au
question ci-dessous, devait assurer au quetchua comme à Paraguay' .
d'autres langues de par le monde, un rayonn�ment plus Cep endant, au Mexique, entre mission naires francis-
grand encore, au détriment des idiomes défavorisés. cains d'une part et d'autre part conquérants puis gouver-
r
16 8 • H A L TE A LA M 0RT D ES L A N G U E S
L E B A T A I L L O N D E S CA U S E S • 1 69

�eu rs ain si que la hié rar ch ie du cle rgé séc


tIons ne furent pa s tou uli er, les rela­ d'une population qui était non plus simplement conquise,
jou rs sim ples. Les vai
espagnols, au xvr siè cJe nqueurs comme au temps des Franciscains, mais déjà colonisée.
, avaient co nst até la dif

tarasque an s le royau me
de Mi ch oa can et de ]' oto
fus ion du
mi dans
Contrairement au souhait des Franciscains (cf. de Pury
une partIe du plateau Toumi 1 994), le nahuatl ne devint donc pas ({ langue
central me xic ain . I1s
remarqué au ssi qu e les avaient générale », comme le tupi le fut dans une partie du Brésil
langues mayas co nn ais sai
plu s grande extension en en t une (cf. ci-dessous). Pourtant, les Jésuites, en Europe, défen­

s � du Gu ate ma la act
core, de pu is le Yu cat an
ue l, en dépit de la dispe
jus qu'au daient la cause des langues indigènes d'Amérique.

clt es- tat s non fédérées
sin on par des all ian ces
rsion en La politique linguistique des missionnaires espagnols
ce qU I av ait fac ilit é la con loc ale s eut plus de succès au Pérou. Le quetchua offre un exemple
Es pa gn ols vir en t que ces
quête espagnole dè s 1 5 1
tro is gro up es de lan gu es

1 . Le typique de leur action. Paradoxalement, les nombreuses
à p u pr ès les seu ls qu i éta ien t langues des Andes non encore évincées par lui au moment
� eu sse nt en cor e un e diffus
de l de leu rs locuteurs d'o ion au ­ où les envahisseurs venus de Castille s'emparèrent de
� rigine, de pu is que les Az
�v�Ien t commencé un siècle plus tèques l'empire furent les victimes du choix que le� prêtr�� ca�ho­
tôt, pa r leu rs conquêtes, ,
a I u:pla nte r le na hu atl liques firent du quetchua comme langue d evangehsatlOn,
da ns de no mb reu ses rég
Cort s �t se s ccesseurs ions. dont ils prirent le parti d'imposer l'usage à tous leurs néo­
� : � comprirent vit e qu e cet te
mo me h gu stI qu e pouv hégé­ phytes. Cette promotion d'une langue véhiculaire, devenue
� � ait, par l 'un ité et les fac
co m u Ica tlO n qu,ell e ilit és de prestigieuse par le fait même, eut raison du puruhâ, du
� � permettait, ser vir leurs de
do mm atI On . sse ins de kafiari, du kakan, du kul'i, de l'uru-pukina et de beaucoup

, andre le
.u
Cependant, s co mm en
cèrent, en mê me tem ps,
à
d'autres langues. Le mouvement s'est prolongé au
xxe siècle : les Zaparos des basses terres occidentales de
rep cas tIll an , afin qu 'il se sub
na � �atI. Ma is, bien q�'ils sti tuâ t un jou r au l'Équateur sont alors passés massivement au quetchua. Les
fussent soutenus par le
pouvoir évangélisateurs parvinrent même à implanter le quetchua
�oh tlq�e en Espagne, Ils se heurtèrent à la vo lon
SIOnnaIres francisc ain s, qu té des m is­ dans des zones que n'avait pas atteintes la conquête inca,
i voyaient dans leu r mi ssi
œuvre de conversion de on une comme la province, aujourd'hui argentine, de Santiago del
s Indiens au ch ris tia nis me
de cas till a isa tio n. Il et non Estero, ou les régions du haut Caqueta et du haut Putu­

Charles Qu mt recom ma nd
fal lut qu 'en 1 55 0, un
ât l'em
dé � ret de mayo au sud-ouest de la Colombie actuelle.
�n �l, non s eu e en t dans l'évangéploi généra lisé de l'espa­
� Une autre langue des Andes fut, elle aussi, promue par
. md � lisa tio n et l'éd uc ati on de les missionnaires comme instrument de catéchèse :
1 an sto cra tIe Ien ne
' 1l' .
, co mm e cel a av ait co mm en ce' a, se
�er, n;als po ur tou s les Ind ien s. Néan mo
rea l'aymara, que parlent au Pérou et en Bolivie plus d'un mil


MeXIq ue , 1 a on tem en t ins , au ,
lion et demi de locuteurs, chiffre probablement plus eleve
se poursuivit encore lon
�ntre ceu� qUI, pour servir la do mi na tio n colon
gte mp s que celui du début du XVIe siècle, car de cette époque nos �
Im poser J espagno l, et ceu iale , vo ulaient jours, de nombreuses communautés indiennes perdIrent
x qui sou ha ita ien t promo
q�elq ue s a de l ngue uvoir leur langue pour adopter l'aymara.
�� � � � s ind ien ne s ; cet antagon
pnt fin qu � 1 rn ism e ne En Amérique du Sud encore, mais cette fois dans la
� vee de s Jés uit es, qU Î, cer tes , ad mi rai en t région qu'occupent aujourd'hui le Brésil méridional et le
be�ucoup l azt eq ue , ma is
qu i, contraire me nt aux Fra
cam s avant eux, évangéli ncis­ Paraguay, les missionnaires utilisèrent à grande échelle
sai en t en cas till an : il s'a
gis sai t deux l angues apparentées, et déjà importantes, car elles

ft.
1 70 • HA LTE À L A M O R T D E S L A N G U E S L E B A TA I L L O N DE S C A U S E S • 171

étaient parlées par un grand nombre d'Indiens, le tupi et le OU même seconde langue maternelle » . Dans un empire
«

guarani. Les Jésuites, qui gouvernèrent et évangélisèrent le où se parlaient plus de cent trente langues, ce statut parais­
Paraguay jusqu'à leur expulsion en 1 768, firent beaucoup sait quasiment répondre à une nécessité naturelle. Une
pour la diffusion du guarani (cf. p. 249-252). C'est au importante réforme scolaire de 1 958, qui laissait aux
jésuite A.R. de Montoya qu'est due la plus célèbre descrip­ parents le choix de la langue d'éducation avait pour inten­
tion du guarani, encore utilisable aujourd'hui en dépit du tion, et eut pour effet, une forte promotion du russe,
caractère désuet de ses analyses latinisantes. Et au Brésil, langue de prestige, car elle était non seulement celle du
durant la période coloniale, le tupi côtier fut, sous le nom socialisme, mais aussi celle des métiers de l'industrie et du
de lfngua geral «( langue générale »), l'idiome de communi­ progrès scientifique et économ ique (cf. Hagège 1994, 220-
cation dans les pays de la basse Amazone et dans le Sud­ 238 et 255-264).
Est. Comme dans les exemples précédemment cités, ce La plupart des républiques autres que celle de Russie
statut choisi de langue véhiculaire fut un des facteurs de édictèrent des lois linguistiques dès 1 988, c'est-à-dire à une
l'extinction de langues tribales variées, qui ne résistèrent époque où l'Union soviétique ne s'était pas encore dislo­
pas à la pression d'idiomes que favorisait, déjà, leur diffu­ quée, mais commençait à subir de plus en plus de fractures
sion naturelle et le poids démographique de leurs usagers. graves. Ces lois reconnaissaient le statut véhiculaire du
Tout ce qui précède ne saurait faire oublier que les russe, explicitement désigné comme langue des relations
«

véritables bénéficiaires de la politique coloniale en Amé­ entre nationalités », mais elles défendaient aussi les autres
rique latine furent, en dernier ressort, les langues langues, dont beaucoup étaient fragilisées par l'impor­
européennes : espagnol et portugais. Certains s'émerveille­ tance des taux d'emprunt au russe dans toutes les zones du
ront, notamment, de l'étonnante histoire de l'espagnol, qui vocabulaire qui reflètent la vie moderne. Si l'on ajoute à
se répandit sur de si vastes territoires, et dans une telle cela que dans beaucoup de républiques autonomes,
quantité de pays, aujourd'hui culturellement unifiés par régions autonomes ou districts nationaux, la population
lui. Soit. Mais la rançon de ce succès, ce fut la mort de très russophone était importante et souvent majoritaire, et que
nombreuses langues indiennes. par ailleurs une forte fragmentation dialectale caractéri­
sait nombre de langues d'llRSS, on peut comprendre que
• Le russe, langue véhiculaire en Union soviétique le statut d'une langue de prestige servant d'instrument de
relation ordinaire entre tant de peuples ait joué un rôle
Contrairement au régime tsariste, qui n'eut pas de
dans l'effacement de parlers ouraliens, turcs, mongols,
véritable politique linguistique, l'Union soviétique accorda
toungouses, sibériens qui, sauf dans des cas fort rares,
une place importante aux langues des nombreuses ethnies
n'avaient guère de moyens d'opposer de résistance.
éparpillées sur son immense territoire, en tant que pièces
maîtresses de la définition des entités nationales. Jusqu'au
• Les implications et les conséquences du choix de l'anglais
début des années trente du XX" siècle, elles connurent, avec
la multiplication des dictionnaires et des manuels, une La perte de prestige de nombreux idiomes confrontés
période évidemment faste. Néanmoins, il est révélateur à une langue véhiculaire et à ce qu'elle représente d'effica­
que dans la terminologie officielle d'alors, le russe ait été cité pour la communication à vaste échelle est, dans le
appelé langue commune », ou langue internationale »,
« « monde contemporain, encore plus redoutable pour la
1 72 • HA LTE À LA M O R T D E S L A N G U E S L E B A TA IL L O N D E S CA U S E S • 1 73

survie lorsque l a langue en question est l'anglo-américain. ils continuent de croire au prestige de leur langue d'origine
En effet, il ne s'agit plus alors d'un simple moyen et aux valeurs culturelles qu'elle porte, en sorte que cette
d'échange linguistique qui possède quelque réputation, et langue sort indemne de la confrontation. Le premier cas
dont la sélection, ayant d'abord paru répondre à un est celui des emprunts massifs balancés par une conscience
consensus, accroît encore le prestige. Car toutes les nationale aiguë. Le second est celui des élites bilingues.
langues de ce type n'ont de diffusion que régionale. Le
russe lui-même a certes exercé en Union soviétique,
Quand les emprunts massifs
comme on vient de le voir, une forte pression, mais si vaste
n 'entraînent pas l'absorption
que fût le pays, le phénomène demeurait régional.
litaire,
Au contraire, adopter l'anglais pour langue véhiculaire Quand il n'y a pas de biling uisme inéga
ire, sans
ne signifie pas seulement faciliter les relations en milieu l'emprunt massif de vocabulaire peut se produ
de la langue
plurilingue. Cela signifie s'intégrer à un espace linguistique annoncer aucunement une disparition
se. Trois
auquel se trouvent appartenir, comme locuteurs de nais­ emprunteuse par absorption dans la langue prêteu
AngletelTe,
sance, les citoyens de pays parmi les plus puissants du cas mérit ent d'être retenus ici. L'un se situe en
er en Asie de
monde, dans les domaines économique, politique, scienti­ un autre dans l'Orient musu lman , le derni
fique et c ulturel. JI est probable que ces considérations l'Est et du Sud-Est.
n'ont pas joué de rôle décisif dans l'esprit des locuteurs de
tant de langues amérindiennes ou australiennes engagées • L'anglo-normand et la ténacité de l'anglais
dans un processus d'extinction, ou déjà éteintes. Ces locu­
Les linguistes appellent anglo-normand la forme que
teurs adoptaient « simplement )} la langue de la société
prit en Angleterre, après la conquête de ce pays, en 1 066,
dominante, présente dans leurs lieux de travail et dans
par Guillaume, duc de Normandie, le normand, mêlé de
leurs environnements, et permettant d'abattre les barrières
picard, que parlaient les conquérants, et qui reçut au
que semble dresser le foisonnement des langues tribales.
XIIe siècle, avec l 'arrivée de nombreux marchands, un
Mais le choix de l'anglo-américain ne saurait être innocent
important contingent angevin, relayé plus tard par des
étant donné les circonstances dans le monde depuis le
apports d'Ïle-de-France. L'influence française s'accrüt
milieu du XIXC siècle. Une langue véhiculaire qui est aussi,
encore du fait que les usagers de ce dialecte néo-latin de
partout, celle de la puissance et de l'argent n'est pas un
France occidentale revendiquaient le modèle du français
moyen neutre de communiquer.
littéraire en voie de formation et d'unification autour de la
cour de France, avec laquelle certains étaient en relation

LES RIVALITÉS DE PRESTIGE, permanente. Mais ces usagers étaient en fait une minorité.

ET LEURS EFFETS SUR LE SORT Seuls la cour, l'aristocratie féodale, les riches marchands,
DES LANGUES les évêques, les abbés et d'autres privilégiés parlaient cette
variante normande du français en gestation.
Les locuteurs que vient investir une autre langue La masse de la population, quant à elle, ne parlait que
apparemment bien armée pour s'assurer une domination l'anglais (cf. Hagège 1 996 b, 32-36). Néanmoins, elle
ne cèdent pas toujours à l'intruse. Dans deux cas au moins, absorba les emprunts massifs qui furent faits, selon les
il
, ,
L E B A TA I L L O N D E S C A U S E S . 1 75
1 74 • H A L TE À L A M O R T D E S L A N G U E S

époques, à diverses formes du français, e t qui donnent à C'est ainsi qu'en 1 362, pour la première fois, le chan­
l'anglais, aux yeux d'un francophone, cette physionomie si cel ier, au parlement de Londres, prononce son discours en
particulière de langue germanique latinisée. Encore ne anglais. À la fin du xwe siècle, le français a perdu sa place
privilégiée dans renseignement. Les écrivains, dont
s'agit-il que de la nouvelle étape d'une latinisation qui avait
co n: m �ncé dès la christianisation du pays au VIe siècle, peu Chaucer, ne composent plus qu'en anglais. L'avènement
d'Henri IV en 1 399 sera celui du premier monarque de
a res 1 m �allation des Jutes, des Angles et des Saxons, pre­
� � langue maternelle anglaise. Ainsi, l'aristocratie normande
mlers utIlIsateurs, refoulant à l'ouest les Cehes autoch­
en Angleterre retrouvait en s ymétrie le destin de ses
tones, de la langue germanique d'où l'anglais naîtra. Ainsi
ancêtres en France au xe siècle. Ils s'étaient francisés, elle
l'apport considérable de mots anglo-normands est-il la
s'anglicisa. Loin de franciser définitivement l'Angleterre,
suite naturelle d'une hybridation latinisante amorcée
les descendants des barons normands étaient finalement
bea� coup plus tôt. Parmi ces faits bien connus, je rappel­
devenus anglophones au bout de trois siècles, pour avoir
leraI seulement la conservation du sens ancien de mots
perdu leurs bases en Normandie, pour avoir conclu avec
anglo-normands empruntés qui ont aujourd'hui perdu ce
des femmes de l'aristocratie locale, faute de femmes nor­
sens en France, l'altération du sens d'autres mots (<< faux
mandes en nombre suffisant, des mariages qui avaient en
amis » : cf. ici p. 63), et le maintien en anglais de mots
outre l'avantage de donner quelque légitimité à un pouvoir
médiévaux que le français moderne a perdus, comme to
d'abord obtenu par l'invasion violente, et surtout pour
remember « se rappeler », mischief « dégâts » ou random
s'être heurtés à une population attachée à sa langue.
« hasard » , etc. (cf. Hagège 1 994, 36).
La domination du français en Angleterre est donc loin
Cette forme d'indépendance dans la manière d'assi­
d'avoir nui à l'anglais, et moins encore de l'avoir conduit
miler une langue de conquérants donne la mesure et
sur la voie de l'étiolement. Les structures de la société féo­
l'explication de la résistance de l'anglais. l'annexion de la
dale ont empêché la variante normande du français de
Normandie par Philippe Auguste en 1 204 avait isolé
s'imposer au-delà des minorités privilégiées. Dès lors la
l'Angleterre du continent, et contribué à l'apparition d'une
classe commerçante autochtone et anglophone issue des
conscience nationale anglaise, qui exercera une pression
masses a pu s'affirmer, et assimiler les emprunts, malgré
ationaliste, notam ment à travers la critique de la poli­
� , leur nombre énorme, en façonnant le premier visage de
tIque d ouverture aux étrangers sous le règne du fils de
l'anglais moderne. N'ayant, en dépit du prestige initial de
Jean sans Terre, Henri III. Dès la fin du XIW siècle il se l'anglo-normand, aucune raison de regarder leur langue
forme une bourgeoisie qui s'affirmera de plus en plus comme dépouillée de tout prestige, les Anglais du Moyen
au XIV". Or cette bourgeoisie anglophone n'a aucune atti­ Âge ont fort bien digéré le choc du français.
tude d'humilité face à la variante de français dont se
servent les milieux dirigeants. Cette langue étrangère de
• Le persan et le turc à l'épreuve de l'arabe
descendants d'envahisseurs est pour elle symbole d'un


g
sservisse lent, et suscite donc dans ses ran s une impa­

On connaît la conquête et l'islamisation de la Perse
tIence croIssante. Cette bourgeoisie entend imposer l'usage sous le règne du deuxième calife, Omar, entre 634 et 644, et
de l'anglais, et faire savoir qu'il n'est plus à considérer plus tard, l'islamisation progressive des Turcs par les Ira­
comme l'idiome de masses peu scolarisées. niens musulmans avec lesquels ils commercent ; quant à
L E B A T A I L L O N D E S CA U S E S . 177
176 • H A L TE À L t1 i\;1 0 R T D E S L A N G U E S

défense du persan déclaraient, notamment, que celui-ci


l'islamisation des mamelouks, mercenaires turcs au ser­ était une langue de culture urbaine, alors que l'arabe était
vice des Abbassides, elle aboutit à la fondation par l'un adapté à la vie du désert avant de se trouver au contact
d'entre eux, Alp Tagin, du premier empire turc musulman, fécond de la brillante culture iranienne, et que par ailleurs
celui des Rhaznévides, en 962. Selon un processus qui
ses procédés de formation des mots étaient moins clairs
s'étend sur plusieurs siècles, le persan et le turc emprunte­
que ceux du persan (cf. Jazayery 1 983).
ront à l'arabe des milliers de mots . Dans le cas du persan,
C'est aussi le réveil de la conscience nationale turque
une étroite symbiose de près d'un millénaire avec l'arabe,
langue de la religion musulmane adoptée, dans sa version lors des défaites militaires du début du XX" siècle, qui peut
chi'ite, par la quasi-totalité des Iraniens, mais aussi langue expliquer les étonnantes mesures du régime kémaliste. Les
de la science et des relations internationales avec le reste classes dirigeantes de l'Empire ottoman, État islamique
du monde musulman, eut pour effet une pénétration du théocratique, étaient soumises depuis bien des siècles à
noyau dur lui-même : le persan, indo-européen, possédait, une intense acculturation arabo-persane, qui envahissait la
comme les autres langues de cet ensemble génétique, les langue écrite au point d'en faire un idiome savant inacces­
procédés usuels de formation des mots par affixation et sible aux masses, et où l'on disait que seuls étaient turcs les
par composition, mais il y a ajouté, en empruntant les mots de liaison à fonction purement grammaticale. Dès
mots arabes par familles entières, le procédé sémitique de lors, quand, en 1 928, Atatürk annonce le remplacement de
dérivations multiples sur la base d'une racine à trois l'alphabet arabe par l'alphabet latin, il s'agit, sous l'appa­
consonnes ; la syntaxe et la phonologie du persan ont elles­ rente modification purement technique, d'une révolution ;
mêmes été soumises à l'influence de l'arabe. car ce qu'écrivaient les lettres arabes, c'était cette langue
Mais c'est évidemment le vocabulaire qui a été le plus de l'ancien pouvoir ottoman, alors que les lettres latines
profondément marqué : sans renoncer tout à fait à puiser notent la langue telle qu'elle existe chez les masses
dans les stocks lexicaux de l'avestique d'une part, son (contrairement à ce qu'avait été leur fonction dans
ancêtre codifié sous les Sassanides au IVe siècle mais alors l'Europe chrétienne, pour le latin, avant la consécration
disparu depuis longtemps comme langue parlée, et d'autre des langues parlées).
part du pahlavi, moyen persan, en usage lors de la La révolution kémaliste est d'inspiration populiste et
conquête arabe, le persan fit, au cours des siècles, des nationaliste. Elle ne se contente pas d'un changement
emprunts énormes à J'arabe dans tous les domaines. Pour­ d'écriture. Désormais, c'est dans le fonds lexical du turc
tant, la haute position de l'arabe n'eut pas le pouvoir de osmanli et des autres langues turques que l'on puisera
faire perdre au persan son prestige. La révolution de 1 906 pour former des mots nouveaux, ainsi que dans la langue
en faveur d'un gouvernement constitutionnel fut suivie populaire, qui depuis très longtemps, en cette terre
d'un mouvement nationaliste exaltant les gloires de la d'islam, avait assimilé bien des mots arabes et persans,
Perse antique, mais prônant en même temps la mais beaucoup moins que l'ottoman officiel ; et dans les
modernisation ; un des aspects de cette dernière fut, à écoles, où il n'avait pas droit de cité, le turc prendra la
partir des années 1 920, le débat sur les mérites comparés place de l'arabe et du persan ; enfin, on procédera à l'épu­
des mots arabes et des mots de pur persan en vue de ration des éléments arabo-persans dont la nécessité ne
l'entreprise néologique nécessitée par l'adaptation aux s'impose pas. Si l'on songe au degré d'imprégnation depuis
nouveautés du monde occidental : les partisans de ]a
1 78 • H A L TE À L A M O R T D ES L A N G UE S L E B A TA I L L O N D E S C A U S E S • 1 79

une époque aussi lointaine, cette entreprise était immense. en 1 949, et en Corée du Sud, après une série de mesures
Elle durerait encore, dit-on, aujourd'hui . . . contradictoires, un arrêté de 1 974 a limité à 1 800 le
Ainsi, en dépit d e l a profondeur et d e l a durée de l'isla­ nombre de « caractères de base » appris dans l'enseigne­
misation, ni le persan, ni le turc n'ont disparu par fusion ment secondaire. Le japonais, quant à lui , continue,
au sein de l'arabe. À quoi attribuer cette préservation, lors depuis plus de quinze siècles, à s'écrire pour l'essentiel en
même que la Perse c : l'Empire ottoman ont longtemps caractères chinois, combinés, il est vrai, avec des sylla­
incarné, surtout le second, le pouvoir musulman lui­ baires autochtones.
même, sinon au maintien d'une conscience tenace de leurs La question de l'écriture est fondamentale. Tout
cultures, y compris chez les Turcs, pourtant descendants comme l'élimination de l'alphabet arabe en Turquie, étant
de nomades ? celle des mots arabes qui s'écrivaient par ce moyen,
D'autres langues encore, pour les mêmes raisons liées conduisait logiquement à leur remplacement par des mots
à l'islamisation de leurs locuteurs, ont été exposées à un turcs, de même l'abandon des caractères chinois en
afflux de mots arabes, sans pour autant se dissoudre dans Annam visait le chinois lui-même. Lannamite avait été
cette aventure. Mais il est vTai que les emprunts n'y ont pas particulièrement exposé à son influence, puisque l'Annam,
été aussi nombreux qu'en turc et en persan. On sait que l e conquis par la Chine deux siècles avant l'ère chrétienne, ne
malais comporte une strate arabe, e n provenance, surtout, devint indépendant qu'au xe siècle. Même après cette date,
de l'Hadramaout, et que l'hindustani (pour revenir à ce pourtant, le pays resta très imprégné par la morale confu­
terme qui ne désigne ni l'hindi sanskritisé, ni l'ourdou per­ céenne, qui servait l'intérêt des rois annamites par sa
sanisé, mais le fonds de langue qui leur est commun) com­ conception de la société comme système hiérarchique où
porte une certaine quantité de termes arabo-persans qu'il a chacun se voit assigner une place. Le chinois demeura
bien assimilés, et qui continuent de s'employer très cou­ donc la langue des fameux concours de recrutement des
ramment dans la langue parlée, en dépit d'un important mandarins-fonctionnaires, qui ne furent abolis qu'en 1 9 1 9.
apport contemporain de mots anglais. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais s'étaient
substitués aux Français, lesquels avaient eux-mêmes tenté,
dans la logique coloniale qui était alors la leur, de mettre l e
• L'affirmation du japonais, du coréen et du vietnamien face
français en état de supplanter le chinois. Mais rien n e
à la pression du chinois, matrice culturelle de l'Asie orientale
réduisit vraiment l'importance d e ce dernier, malgré la pro­
Une part considérable du vocabulaire du japonais, motion du vietnamien comme langue de l'enseignement en
du coréen et du vietnamien est constituée d'emprunts 1 945, et les emprunts au chinois continuèrent de foi­
chinois. Leur importance est telle que les composantes lexi­ sonner, surtout dans la langue officielle et j ournalistique au
cales qu'ils forment sont appelées, respectivement, sino­ Vietnam du Sud, et dans la phraséologie politique marxiste
japonais, sino-coréen et sino-vietnamien. Elles se sont au Nord. Néanmoins, une conscience nationale aiguë a
échafaudées dans le sillage de l'emprunt des idéogrammes toujours permis aux Vietnamiens de garder confiance dans
de l'écriture chinoise, qui n'ont été abandonnés en Annam leur langue, et cette dernière n'a jamais perdu son prestige.
qu'en 1 65 1 , date du premier dictionnaire écrit selon l a À partir de l'invention par le roi Sejong, en 1 446, d'un
notation e n alphabet latin du père j ésuite A . d e Rhodes. alphabet coréen, toujours en usage, on cessa d'écrire en
En Corée du Nord, ils sont officiellement interdits idéogrammes les mots sino-coréens. Mais leur proportion
1 80 • HA L TE A LA M O R T DE S L A N G U E S L E B A TA I L L O N D E S C A U S E S . 181

était telle (60 % du vocabulaire) et ils étaient s i solidement


établis (les contacts de l'ancien pays de Choson avec la
culture chinoise remontent au premier millénaire avant Quand le bilinguisme n 'implique que les élites :
l'ère chrétienne), qu'on ne tenta pas de les remplacer. Cer­ le grec à Rome au temps de Cicéron
tains sont des emprunts au sino-japonais, et ils entrent,
comme les mots sino-coréens, dans la structure d'une • Sur deux mots célèbres de César
masse de mots composés, que ne put supprimer Kim Il Dans le prêt-à-porter culturel d'anciens élèves de latin
Sung, longtemps chef de la Corée du Nord, auteur de nom­ figurent deux mots célèbres que l'on attribue à César en
breux essais de coréanisation du lexique, et contempteur deux moments décisifs de sa vie. Quand, revenant de la
du coréen du Sud, à ses yeux trop japonisé et américanisé. conquête des Gaules, il franchit en -49 le Rubicon, violant
Quoi qu'il en soit, ni les emprunts chinois naguère, ni les l'ordre du sénat et la coutume, il aurait dit : alea jacta est !
emprunts anglais aujourd'hui n'ont déraciné le coréen, et « le sort en a été jeté ! ; et aux ides de mars -44, jour de
})
le nationalisme culturel de ses locuteurs éclairés a eu pour son assassinat, on l'aurait entendu dire à Brutus, qui lui
effet le maintien de son prestige face aux langues portait les derniers coups de couteau : tu quoque, mi fiJi !
« intruses ».
« toi aussi, mon fils ! En réalité, César n'a proféré ni l'un
}).
On peut en dire autant du japonais, alors qu'on y voit, ni l'autre de ces deux « mots historiques ». Et cela pour la
de nos jours, un raz de marée de mots américains succéder simple raison que s'H Ies a dits, il l'a fait en grec, et non en
à l'énorme afflux de mots chinois. Mais bien qu'il soit sans latin. En ce qui concerne les derniers mots de César, Sué­
doute plus imprégné encore d'anglais que le coréen, le tone écrit expressément (Vies des douze Césars, Jules César,
japonais a conservé les caractères chinois, malgré 79) : « On raconte que voyant M. Brutus prêt à le frapper, il
quelques tentatives avortées de latiniser l'écriture. Ces der­ se serait écrié en �grec : "Et toi aussi, mon fils ! I> Dion Cas­
»
niers notent non seulement les mots qui pullulent dans la sius corrobore ce témoignage (XLIV, 1 9, 5). César a donc
terminologie savante, et qui correspondent aux racines dit Kat crû, 'tÉKvov ! [kai su teknon], soit, mot à mot, « aussi
grecques ou latines des mots techniques français, mais toi, enfant ! Le tu quoque, {tU mi, que l'on répète partout
».
aussi, tout simplement, la plus grande partie des mots du et qui ne figure dans aucun texte ancien, est une traduction
vocabulaire courant. Tout comme en persan, en turc, en des grammairiens de la Renaissance, reprise par Lhomond
vietnamien, en coréen, on continue, en japonais, à fabri­ dans son De viris illustribus (cf. Dubuisson 1 980).
quer des mots mixtes à l'aide d'un terme emprunté Encore cette traduction est-elle inexacte, car Kat crû
qu'accompagne un verbe « faire » du fonds autochtone. « toi aussi ! » était en réalité une formule de malédiction,
Ces procédés sont anciens. Les emprunts n'empêchent nul­ et ce que César voulut exprimer, cc fut non pas une consta­
lement les usagers d'avoir une conscience claire de leur tation douloureuse en voyant le fils de sa maîtresse Ser­
culture. Leur langue grappille depuis des siècles dans des vilia, qu'il considérait comme son propre fils, se ruer sur
langues prestigieuses, mais, pour autant, ne perd aucune­ .
lui pour l'achever de son stylet, mais bien un anathème ; Il
ment son prestige. Le japonais est en excellente santé. dit à Brutus en mourant : « Puisse-t-il t'arriver la même
chose ! » Quant aux mots prononcés en franchissant le
Rubicon, il est établi (cf. DubuisSOTI, ibid.) qu'ils l'ont éga­
lement été en grec : àveppi<p9ro KV�O<; [anerriphthô kubos],
1 82 • H A L TE À LA M 0 R T D ES L A N G UE S L E B A TA TLL O N DES CA USES • 1 83

c'est-à-dire littéralement « que (le) dé le sort) ait été D'où venait cette situation ? On connaît le mot
jeté ! » . La traduction latine qui fait autorité, et dont l'équi­ d'Horace : Graecia capta ferum victorem cepit ({ La Grèce
valent français le sort en est jeté s'emploie lorsque l'on soumise a soumis son grossier vainqueur » . De fait, la
prend une audacieuse décision, est encore plus inexacte découverte de l'éclatante civilisation grecque, depuis qu'en
que la précédente, car àveppÎ<p9ro est en grec ancien un - 1 46 Rome avait vaincu la Grèce et en avait fait une pro­
impératif parfait passif ; il s'agit donc d'un ordre rétro­ vince mise sous son autorité, produisit parmi les élites
actif indiquant le résultat d'une action, et il conviendrait romaines un sentiment d'infériorité, encore très vif à
d'adopter, pour la traduction latine de ce proverbe grec l'époque de Cicéron. Assez vite, l'apprentissage du grec
bien connu, la correction d'Érasme jacta alea esta, sans leur appalUt comme celui du raffinement et de la seule
compter qu'alea jacta est signifie, en fait, {( le sort en a été vraie culture, et son ignorance comme le fait d'un lUstre,
jeté » , ce qui est bizarre, l e parfait latin référant au passé, ou, chez un représentant des classes supérieures, comme
et non, comme le parfait grec, au résultat toujours actuel une anomalie. Le grammairien Varron défendit même la
d'un acte que l'on vient d'accomplir. théorie échevelée de l'origine grecque du latin, bien
entendu sans aucun argument qui puisse nous convaincre
• Le grec, langue première des patriciens romains aujourd'hui, ni sans doute qui le persuadât lui-même,
Pourquoi César a-t-il parlé en grec en deux circons­ puisqu'il s'agissait surtout de rehausser le prestige du latin
tances où son émotion était forte, d'une part quand il fait (cf. Dubuisson 1 9 8 1 ) . L'hellénisation de l'aristocratie
un choix très hardi, d'autre part quand il sent qu'il romaine possédait des aspects plus cachés. La connais­
s'enfonce dans la mort ? Précisément parce que le grec sance du grec parmi les classes dirigeantes devint un enjeu
était la langue apprise depuis l'enfance, celle, donc, qui politique, dans la mesure où la pratique de la rhétorique
resurgit quand le trouble est à son comble, et à son degré le athénienne, en améliorant l'art oratoire, leur fournissait
plus bas le contrôle de soi-même. une arme efficace de conquête, et de conservation, du
Sur le statut du grec dans l'éducation des enfants pouvoir ; des mesures furent même prises dès la fin du
appartenant aux familles privilégiées d e Rome, tous les ne siècle avant J.-C. pour empêcher la formation d'écoles
textes sont parfaitement clairs. Un des plus célèbres est de rhéteurs latins.
celui du l ivre 1 de l 'Institution oratoire , où Quintilien
peut encore écrire, plus d'un siècle après la mort de • Les ambiguïtés du bilinguisme à Rome (fin de la République et
Cicéron : début de l'Empire)

({ Je préfère que l'enfant commence par le grec, parce que À la fin du leI siècle, le poète Juvénal s'en prend, dans
le latin étant davantage utilisé, nous nous en imprégnerons une de ses Sa tires, à l'usage que feraient du grec certaines
de toute façon [ . . . ]. Je ne voudrais pas, cependant, [ . . . ] que femmes romaines (des classes aisées) jusque dans les dou­
l'enfant ne parlât ou n'apprît pendant trop l ongtemps que le ceurs privées. Cette pénétration, si l'on ose ainsi dire, du
grec, ce qui est le cas pour la plupart. Cette habitude grec dans la vie intime d es riches n'est peut-être pas sans
entraîne un grand nombre de défauts de prononciation, liens avec l'idée, répandue chez beaucoup de lettrés, de
[ . ] ainsi que d'incorrections de langage.
. . "
l'infériorité du latin par rapport au grec. Lucrèce, écrivant ,
au lér siècle avant l'ère chrétienne, son De natllra rerum , se
184 • H A L TE À L A M 0 R T D E S L A N G U E S L E B A TA I L L O N D E S CA U S E S . 185

plaint de la pattii sennonis egestas «( indigence de notre qui en faisaient profession. Valère Maxime, en outre, se
langue paternelle }») pour exposer la doctIine d'Épicure. réfère implicitement aux Romains qui défendaient le latin
Cicéron, comme bien d'autres intellectuels bilingues, contre le grec, notamment Caton, lequel, en - 1 9 1 , venu à
adopte en public une attitude nationaliste et antigrecque, Athènes en qualité de tribun militaire, avait pris le parti de
refusant de ratifier le mot de Lucrèce, assurant intrépide­ parler en latin à la foule, en s'aidant d'un interprète, alors
ment que le latin est plus riche que le grec, créditant, avant que les patriciens tels que lui étaient capables, à cette
Sénèque et Quintilien, le latin de force et de séIieux dans époque déjà, de s'exprimer en grec. Ce que demande donc
l'éloquence par opposition à la délicatesse et à la subtilité Valère Maxime, ce sont de véritables mesures de protec­
du grec, mais sa correspondance recourt tout naturelle­ tion contre un bilinguisme qui donne au grec une place
ment au grec chaque fois qu'il ne trouve pas en latin la for­ excessive à ses yeux.
mulation adéquate. Que les modèles anciens dont il se réclame ne soient
Le bilinguisme des élites, et la forte présence du grec, plus suivis un siècle plus tard, c'est ce que montre, entre
qui affectait même la vie officielle romaine, n'étaient pas bien d'autres exemples, le choix que fait Cicéron, non sans
sans entraîner des réactions assez vives. Un texte célèbre indigner ses ennemis, de parler en grec, en -70, au sénat de
de Valère Maxime, contemporain de Tibère, regrette le Syracuse. L'empereur Tibère avait été élevé en grec, et le
temps où les Romains défendaient davantage leur langue : parlait parfaitement (il l'utilisait même quand il écrivait
des poèmes), mais il refusait de s'adresser dans cette
« [ . .]
. les magistrats d'autrefois veillaient à préserver [ ]
. . . langue au sénat, fût-ce pour dire quelques mots, et mon­
leur propre dignité et celle du peuple romain [ ].
. . . On peut trait un purisme sourcilleux face aux hellénismes des
citer [ ]
. . . leur souci constant de ne jamais accorder de Romains cultivés et à l'excès apparent d'emprunts grecs en
réponse aux Grecs qu'en latin. Bien plus, on éliminait l a latin. Il en fut de même de l'empereur Claude.
faconde qui fait leur avantage e n l e s forçant à se servir d'un
Ainsi, le bilinguisme à Rome dans les derniers siècles
interprète, et cela non seulement à Rome, mais même en
de la République et le premier de l'Empire, est à la fois
Grèce et en Asie, afin, bien entendu, de rendre plus respec­
général en privé et souvent condamné en public par les
table et de répandre dans tous les peuples l'honneur de l a
personnages officiels. Il est intéressant de noter qu'en latin
langue latine. Ces hommes ne manquaient pourtant pas d e
culture ; mais ils pensaient que le manteau grec devait être classique, l'adjectif bilinguis est une qualification péjora­
subordonné à l a toge : c'était une indignité, selon eux, que tive du mélange des langues, et que, dans un autre de ses
d'offrir aux attraits et au charme des lettres le poids et sens, il réfère, comme si celui qui a deux langues ne pou­
l'autorité du pouvoir. " vait être qu'un fourbe, à la duplicité, que récuse l'exigence
romaine de droiture, et même à la médisance et au men­
Suit un éloge de Marius, chaudement approuvé de songe, tout comme son héritier en fTançais médiéval. C'est
n'avoir pas « accablé la curie d'interventions en grec )}, et assez dire la méfiance qu'inspirait, à côté de la fascination
dont on sait que, bien qu'il connût fort bien le grec, il qu'elle exerçait, cette langue grecque que l'on apprenait
jugeait ridicule (contrairement à son adversaire Svlla, très tôt . Si Auguste encouragea Virgile et Tite-Live à écrire
d'origine sociale plus élevée) d'apprendre la littérature leurs ouvrages fondateurs, ce fut surtout parce qu'il voulait
d'un peuple que les Romains avaient réduit en esclavage, que la poésie et l'histoire eussent à Rome leurs lettres de
puisque ce raffinement n'avait pas servi la liberté de ceux noblesse, afin de balancer l'influence des grandes œuvres
1 86 • HAL TE À L A M O R T D E S L A N G UES L E B A TA I L L O N D E S C A U S E S . 1 87

grecques. Il fallait, à ses yeux, que le latin cessât de lais­


ser au grec seul le statut de langue véhiculaire principale
des pays méditerranéens, et d'instrument d'une culture
prestigieuse. De quelques circonstances favorables »
«

à l'extinction des langues


• Le grec et les masses romaines
Tant de mesures de protection, tant de frilosité et tant Parmi les circonstances qui participent, sans avoir de
de craintes n'étaient pourtant pas nécessaires. Le grec ne rôle causal direct, à la disparition des langues, on peut
pénétra jamais au-delà de la société patricienne, car la ranger le purisme défensif et l'absence de nom1alisation
plèbe n'avait pas les moyens de stipendier des précepteurs d'une part, d'autre part le défaut d'écriture, enfin le fait
hellénophones. Or seul un véritable enracinement du grec d'être un groupe minoritaire.
dans les milieux plébéiens aurait eu le pouvoir de lui
donner un statut assez puissant pour qu'il pût rivaliser
avec le latin. En d'autres termes, une langue intruse ne
LE PURISME ET LE DÉFAUT
s'implante solidement et profondément que si elle touche
DE NORMALISATION
toute une communauté, et non ses seules élites. L'éclatante
et très longue destinée du latin en Occident (cf. ci-dessus,
p. 68-74), alors qu'aujourd'hui le grec est la langue d'un Les apories du purisme
petit pays d'Europe soumis pendant près de quatre cents
ans au joug ottoman, devait montrer que le bilinguisme de • L'exaltation du fonds lexical autochtone
l'aristocratie romaine à l'époque classique n'était qu'un
Une outrance dans l'attitude ou dans la prescription
épisode sans lendemain. Le prestige du grec n'avait pas tué
puriste peut accélérer le processus de précarisation d'une
celui du latin, même s'il avait donné des complexes aux
�omains cultivés. Et une langue qui garde intact son pres­ langue malade. On en observe les effets semblables à partir
de cas apparemment contradictoires. Les uns rejettent des
tl�e malgré la rivalité d'une autre, même très prestigieuse,
emprunts en faveur de mots du fonds local que depuis fort
n est nullement mise en situation précaire.
longtemps plus personne n'emploie ; ainsi, dans les
Mais aux risques graves qu'entraîne, quand elle se pro­
. la perte de prestige peuvent s'ajouter d'autres circons­ langues celtiques en état précaire, comme l'irlandais, cer­
dUlt,
tains locuteurs âgés utilisent des termes autochtones tout à
tances, qui réduisent encore les capacités de résistance
fait archaïques et inconnus des partenaires, là où des mots
d'une langue, si déjà des facteurs comme ceux qui ont été
d'origine anglaise intégrés de longue date sont les seuls
étudiés émoussent ces capacités. Ce sont ces circonstances
dont se servent ceux qui pratiquent encore la langue. Les
qu'il faut examiner maintenant.
autres appliquent cette attitude à la grammaire, s'atta­
chant avec une ombrageuse obstination à des formes ou à
des constructions désuètes. Tel est, notamment, le cas des
puristes défendant une norme archaïque du nahuatl, dans
les paliies du Mexique où cette langue est menacée par
1 88 • H A L TE À L A M O R T D E S L A N G U E S L E B A T A I L L O N D E S CA U S E S • 1 89

l'affrontement avec l'espagnol. O n a vu au chapitre VI que impression de honte, et ne mérite pas d'être plus long­
c'est là un des signes de l'obsolescence des langues. Ces temps préservé !
garants du bon usage, qui, par l'insistance artificielle sur La généralisation de ces attitudes est de nature à accé­
une norme exigeante, cherchent à se convaincre de leur lérer la disparition de la langue ancestrale, alors que juste­
propre compétence sans vouloir admettre qu'elle s'étiole, ment, dans les communautés aztèques où le nahuatl se
sont parfois vilipendés par ceux qui jugent que le purisme porte bien, les locuteurs ont assimilé les emprunts espa­
est ennemi de la langue. gnols, et ne se font pas grief de les utiliser quand la chose
est nécessaire.
• Le refus d'emprunt et son effet pervers : l'abandon
Mais une autre forme de purisme exerce une action La déroute des codes non normalisés
pernicieuse. C'est }'attitude des locuteurs qui refusent
d'emprunter des mots étrangers pour référer à des réalités Une étonnante contradiction s'observe ici. Les mêmes
du monde et de la technique modernes, sous prétexte que qui préfèrent renoncer à une langue où il leur faudrait
ces emprunts dénaturent la langue. On ne saurait introduire trop d'emprunts ne se soucient pas de faire ce
demander aux locuteurs d'être linguistes professionnels, qui, précisément, permettrait de réduire le nombre de ces
évidemment. Mais ce rejet systématique d'un phénomène derniers. Cette entreprise dont ils méconnaissent la néces­
comme l'emprunt, naturel et assez peu nuisible dès lors sité est celle qui a contribué à façonner le vocabulaire de
qu'il est contenu dans certaines limites, dénote une igno­ maintes langues, dont le français, ou encore, pour citer des
rance de ce qui fait la vie des langues. Cette ignorance exemples plus exotiques, le hongrois, le finnois, le turc,
devient délétère quand elle produit l'effet que l'on a noté l'estonien et bien d'autres (cf. Fodor et Hagège 1 983-1 994).
dans d'autres communautés nahuatl : faute de disposer des Il s'agit de la normalisation, ou action consciente que des
termes nécessaires, car la langue ne les a pas créés, les experts, cautionnés, sinon sollicités, par l'autorité
puristes, ici, jugeant que l'emprunt des termes espagnols publique, accomplissent sur le vocabulaire d'une langue,
n'est pas admissible au sein d'un discours en nahuatl, pour l'adapter à l'évolution des techniques, des connais­
renoncent purement et simplement à parler leur langue et sances et des habitudes. Le réglage des langues à diverses
passent à l'espagnol ! époques de leur histoire a souvent été un facteur efficace
de leur adaptation aux changements, comme le montre
• Les circularités de la revendication puriste
clairement, entre autres, l'étude de celles que je viens de
mentionner. Dans le domaine du vocabulaire, les réforma­
On observe enfin, parfois, une étrange circularité. Les teurs ont souvent préféré les solutions nationales (mots
locuteurs commencent par multiplier les emprunts à la dérivés du fonds ancien, donc en principe motivés) aux
langue de prestige, après quoi ils déclarent impure la solutions internationales (emprunts directs, donc opaques,
langue dont ils ont eux-mêmes provoqué l'implosion ! même sous un revêtement local).
Selon un témoignage recueilli il y a vingt-trois ans (Hill et Cela dit, quand le défaut de normalisation a longue­
Hill 1 977), les locuteurs chez qui le taux d'emprunt à ment érodé les forces d'une langue, il peut arriver qu'il soit
l'espagnol était le plus élevé étaient aussi ceux qui affir­ trop tard pour intervenir. L'exemple des langues celtiques
maient qu'un nahuatl à ce point contaminé produit une le montre. Le gouvernement irlandais a promu à partir de
1 90 • H A L TE À L A M O R T DES L A N G UES L E B A TA I L L O N D E S CA U S E S . 191

1 958 une forme écrite, fondée sur certaines variantes ou sibériennes de Russie, qui déjà, dans l e s enclaves où
modernes, et à laquelle il s'est efforcé de donner une auto­ elles existent encore, sont cernées de vastes terres domi­
rité réelle en organisant son enseignement à tous les nées par le russe ? Leur isolement et l'absence d'un vouloir
niveaux du système d'éducation, et en l'utilisant dans culturel s'exprimant dans une politique scolaire et édito­
l'administration et dans les documents officiels chaque fois riale découragent tout essai de dégager u ne norme unifiée
qu'une version irlandaise est recommandée à côté de la à partir des forts contrastes dialectaux qui les dynamitent.
version en anglais. Mais il ne semble pas que cette entre­ C'est ainsi que, sauf heureux retournement dont on n'aper­
prise ait ralenti le déclin que subit l'irlandais depuis plus çoit pas les signes, paraissent voués à une extinction
d'un siècle et demi face à la concurrence de l'anglais. Car la proche l'énets (péninsule de Taimyr), le yukaghir
minorité de ceux qui, dans les comtés de l'Ouest, ont (Yakoutie), le nivkh (île de Sakhaline) et beaucoup
encore un maniement naturel de cette langue, se sert des d'autres. Mais il faut redire que l'absence de normalisation
variantes dialectales, dont l'existence vivante a plus de réa­ n'est pas en soi une cause suffisante, et qu'elle ne fait
lité que des créations artificielles. qu'aggraver la situation en s'ajoutant aux autres causes.
Cela est encore plus vrai pour le breton. Du moins
l'irlandais profite-t-il de son statut officiel dans la constitu­
tion du pays, qui rend moins illusoire la promotion d'une L'ABSENCE n'ÉCRITURE
norme. Mais quand la langue supradialectale que l'on
entend promouvoir n'a de statut que régional, alors les L'absence d'écriture n'est pas non plus en soi une
usagers des variantes locales ont plus de raisons encore de cause directe d'extinction d'une langue. Si important que
la juger artificielle, et de ne pas souhaiter s'en servir. Le soit le rôle joué par l'écriture dans l'histoire des langues de
breton unifié que l'on tente de favoriser a le mérite civilisation, il s'agit d'une invention tardive, et d'un revête­
d'exister et devrait, évidemment, pennettre une renais­ ment extérieur, qu'on ne saurait compter parmi les pro­
sance de la langue. Mais les usagers des parlers restent priétés inhérentes. L'existence d'une écriture n'a pas
souvent méfiants à l'égard d'un breton construit, qui n'est empêché des langues qui furent autrefois prestigieuses et
pas la langue maternelle de quelqu'un. Il convient, au répandues de s'éteindre, et inversement, il existe dans le
demeurant, de ne pas s'exagérer la dispersion dialectale du monde d'aujourd'hui, en Afrique et en Océanie notam­
breton. L'expérience prouve que tous les Bretons se com­ ment, de nombreux pidgins qui ne s'écrivent pas, et qui,
prennent quand ils utilisent leur parler local. Le problème néanmoins, rendent assez de services à ceux qui peuvent
d'un breton unifié se pose, certes, mais le déclin du breton par ce biais entrer en communication, pour se porter fort
s'explique aussi par d'autres causes que l'absence de cette bien et ne pas paraître exposés à disparaître dans un bref
norme fédératrice. délai.
La marginalité des parlers entre lesquels se d isperse Cela dit, entre deux langues que d'autres discrimi­
une langue peut décourager l'effort de normalisation, sur­ nants désignent comme soumises aux mêmes risques
tout lorsque les communautés qui tentent cet effort ont en d'obsolescence, celle qui possède un système d'écriture
face d'elles une l angue à l a vaste diffusion régionale ou sera généralement plus armée que l'autre pour résister. Il
internationale et à la puissante capacité d'a bsorption. Que ne s'agit pas ici de facteurs de maintien ni de moyens de
peuvent, par exemple, les langues ouraliennes, altaïques lutte, mais bien du prestige supérieur que confère, dans la
1 92 • H A L T E A L A M O R T D E S L A N G U E S L E B A T A I L L O N D E S C A U S E S . 1 93

plupart des sociétés (non dans toutes), l a notation gra­ theravada sont, avec la conscience nationale, les piliers de
phique, et de l'appoint essentiel qu'elle constitue, de par le l'identité thaï (cf. Bradley 1 989). Il s'ensuit qu'en dépit de
pouvoir qu'elle donne à une langue de diffuser la parole en la reconnaissance dont elles bénéficient officiellement. les
la reproduisant au-delà des situations concrètes de son minorités non thaïs, descendantes de populations jadis
échange. L'existence d'une écriture permet quatre autres conquises ou demeurées périphériques. sont regardé�s en
entreprises qui font beaucoup, aussi, pour l'affermisse­ Thaïlande avec hostilité, du fait de leur statut même de
ment des langues : la littérature écrite, qui facilite la groupuscules isolés. Pour échapper à leur isolement, cer­
conservation sur support matériel et ne fait pas, comme taines tentent de s'assimiler par mariage. Tel est le cas des
l'orale, appel à la seule mémoire, l'éducation scolaire, la Ugong. La conséquence est la menace d'extinction de leur
diffusion d'imprimés, et la normalisation. À propos de langue.
cette dernière, on rappellera un point important : c'est
faute de posséder une écriture que tant de langues sont Le sentiment d'identité
appelées par les masses des dialectes et ce terme, qui
« »,
réduisant les effets du petit nombre
n'évoque pas, pour la majorité, la réalité purement tech­
nique qu'y voient les linguistes (cf. p. 1 95), mais un mode Même quand elles vivent à l'écart des grands courants
d'expression dévalué sinon méprisé, agit en retour sur les commerciaux qui laminent les individualités, il est difficile
locuteurs eux-mêmes. et accentue l'absence d'estime qu'ils aux petites tribus de rester elles-mêmes culturellement et
peuvent avoir pour leur propre langue. linguistiquement. Cela est encore plus vrai quand elles
sont exposées à la rapacité meurtrière des prospecteurs et
des marchands, comme il est arrivé aux Andoké de l'Ama­
'
L ÉTAT DE NATION MINORITAIRE zonie colombienne (cf. p. 1 28). Pourtant, le petit nombre
peut être compensé par un puissant sentiment d'identité,
Le statut des minorités et dès lors ne plus être un des facteurs de la précarité d'une
parmi les nations homogènes langue. Ai}lsi, le bayso, langue couchitique orientale du
Dans certaines sociétés, les minorités sont stigmati­ sud de l'Ethiopie, a résisté durant un millénaire à la
sées, et le fait même, pour une langue, d'être parlée par un concurrence des langues plus répandues qui l'environnent,
petit nombre de locuteurs peut contribuer, en venant alors que le nombre de ses locuteurs (500 en 1 990) a tou­
renforcer d'autres facteurs, à la mettre en situation de fra­ jours été faible.
gilité. C'est surtout le cas quand l'environnement est De même, on voit s'opposer d'une manière significa­
constitué par une communauté homogène et très cons­ tive le hinoukh (nord-est du Caucase) et le négidal (langue
ciente de son identité. Les Thaïs sont une illustration de ce toungouse de la région de Khabarovsk). Ils n'ont, l'un et
genre de communauté. Leur orgueil national a été forgé l'autre, que deux cents locuteurs environ. Mais le premier
par cinq cents ans d'unité fondée sur la domination préa­ s'appuie sur une forte conscience d'identité. ce qui n'est
lable de groupes importants, comme les Mons et les pas le cas du second. Les Hinoukh apportent même la
Khmers. Les Thaïs (du moins ceux du Siam) n'ont jamais preuve qu'un sentiment identitaire puissant a le pouvoir de
été colonisés, ni par un peuple asiatique. ni par un pays neutraliser les effets des unions allogènes. Les hommes
européen. Le système monarchique et le bouddhisme hinoukh se marient avec des femmes du village voisin, où
1 94 • H A L TE A L A M OR T D ES L A N G U ES

se parle le dido , et les femmes hino ukh


�uittent aussi la
mes d autres groupes
communauté en épousant des hom
t�nt, la cons cienc e
ethniques (cf. Kibrik 1 99 1 , 259) . Pour
ns, tant elle est CHAPITRE VIII
ethn ique ne se disso ut pas dans ces umo
enracinée.
c?ntraires, Le bilan
Ainsi , mêm e quan d les circons�ance�. sont.
d Identl1e peuvent
une volonté de vivre et une passlOn
sauver une langue de l'ané antis seme nt.

Définitions et critères

ÉVALUATION DU NOMBRE DES LANGUES


ACTUELLEMENT PARLÉES
DANS LE MONDE

Avant d'établir un bilan de la mort des langues, il est


utile de connaître à peu près le chiffre de celles qui sont
vivantes. Cette évaluation peut être assez variable selon
les critères qui sont adoptés pour décider de ce que l'on
appellera une langue. Une des causes de cette variation
est que si ce sont les langues qui sont prises en compte,
on devra alors exclure les dialectes ; or l'attribution, à u n
idiome donné, d e l'un o u l'autre de ces deux statuts varie
selon les linguistes, et tous ne s'accordent pas sur la défi­
nition qui paraît la plus simple : une langue est celui des
dialectes en présence (à un moment donné) qu'une auto­
rité politique établit, en même temps que son pouvoir,
dans un certain lieu ; s'il existe une écriture, à fonction
administrative et littéraire, c'est au service de ce dialecte
qu'elle sera mise.
l
:pt

230 • HA L TE À L A M 0 R T D E S L A NG U ES

proportion considérable des quelque 1 650 000 espèces


actuelles, lesquelles se répartissent en 45 000 vertébrés,
990 000 invertébrés et 360 000 plantes. Pour donner
quelques détails , on retiendra que sur 4 400 espèces de CHAPITRE IX
mammifères, 326, soit 7,4 %, et sur 8 600 espèces d'oiseaux,
23 1 , soit 2,7 %, sont en danger. Encore ces chiffres sont-ils Facteurs de maintien et lutte
optimistes, et ceux qui les produisent considèrent-ils que si
l'on tient compte des problèmes de comptage des animaux,
contre le désastre
il serait plus exact de parler de 1 0 % pour les mammifères et
de 5 % pour les oiseaux. Si la progression continue au
rythme actuel , 25 % des espèces animales risquent d'être
effacées du globe avant 2025, et 5 0 % avant 2 1 00, soit des
proportions sensiblement égales à celles des langues.
Cependant, il se pourrait, sinon que la tendance soit
inversée, au moins que le rythme soit ralenti. En effet, les
États les plus avertis du péril immense ont adopté ou adop­ Les facteurs de maintien
tent des mesures. Il existe plus de 40 organismes interna­
tionaux des Nations Unies pour la sauvegarde de la nature.
Et par ailleurs, l'initiative privée ne fait assurément pas LA CONSCIENCE D'IDENTITÉ
défaut : pour la protection du monde animal comme pour
celle des végétaux, on compte plus de 300 associations. L'attitude actuelle d'une partie des Bretons, des Ecos­
La disparition des langues est à regarder comme un sais, des Occitans , pour ne prendre que ces exemple s, peut
grave dommage subi par ce qui a été appelé le ({ génome être considér ée comme une nouveauté. Alors que les fac­
linguistique » de l'espèce humaine (cf. Matisoff 1 9 9 1 , 220), teurs essentiel de l'abandon de ces langues ont été la mise à
ou patrimoine de gènes linguistiques que représente l'écart sur les plans économ ique, social et politiqu e, et la
l'ensemble des langues vivantes et mortes depuis l'origine perte de prestige qui en est résultée, on note qu'une résur­
des temps. N'y a-t-il rien qu'il soit possible de faire pour gence de fierté apparaît depuis peu chez les plus cons­
réagir contre ce dommage ? Les langues qui sont encore cients. C'est là un facteur qui peut agir dans un sens
vivantes sont-elles moins dignes d'être protégées que les opposé à celui des forces de dislocat ion. Héritiers d'une
espèces animales et végétales ? tradition d'humiliation, ils la remettent en cause, et pui­
sent un haut sentiment d'identité dans cela même qui fai­
sait mépriser la langue ancestra le : sa maraÎnalité ou celle
t?
de ses locuteurs.
Un phénom ène analogu e a été relevé chez les Abori­
gèn es d'Australie, méprisé s par les Blancs non contents de
les avo ir dépossé dés de leurs telTes. Ces lane:ues mêmes

qui sont, avec la culture qu'cnes cxprimen t . la cible
du
232 • HA L TE À L A M OR T D E S L A N G UES FA e TE U R S D E M A ] N T ] E N E T L U T T E • • • • 233

mépris, sont souvent l'objet d'un regain d'intérêt d e l a part


des Aborigènes qui les abandonnaient pour s'adapter. Car
eUes leur permettent d'affirmer leur identité, notamment LA VIE SÉPARÉE :
dans les situations où ils peuvent, de surcroît, défier l'auto­ HABITAT CHEZ SOI, ISOLEMENT,
rité de leurs adversaires, les policiers blancs, face auxquels COMMUNAUTÉS RURALES
les idiomes aborigènes sont empl oyés comme langues
secrètes (cf. Wurm 1 99 1 , 1 5). Pouvoir parîer entre soi une
L'habitat autochtone
langue que les adversaires ne comprennent pas, c'est là,
bien entendu u n facteur d'attachement à cette langue, dans La préservation d'une langue autochtone semble favo­
la mesure où une telle situation confère le sentiment d'une risée par l'attachement au territoire originaire des locu­
supériorité, que le rejet raciste par les oppresseurs récuse teurs. Inversement, les déplacements, réinstallations,
obstinément. Mais cet emploi des l angues aborigènes pour déportations des locuteurs hors de leur patrie ont des
narguer les Blancs n'est qu'un des aspects d'un réveil effets négatifs sur l a conservation de leurs l angues. O n a vu
général de la conscience identitaire chez les Australiens plus haut (cf. p. 1 1 0) que le cayuga se maintient mieux
autochtones. En juillet 2000, les plus déterminés des Abo­ dans la région des Grands lacs américains et canadiens,
rigènes ont réclamé une reconnaissance du grave préjudice habitat originel des Iroquois (Ontario est un mot iroquois,
causé aux enfants qu'on arracha de force à leurs familles et signifiant «beau (io) lac (ontar) »). Le cayuga est, en
à leurs langues durant presque tout le XIXe siècle. revanche, plus menacé en Oklahoma, É tat o ù ont été
La conscience d'identité est particulièrement forte déplacés dans des réserves, à l'origine (1 834), les Indiens
dans les communautés solidement structurées, comme le des «cinq nations )} , et plus tard, d'autres peuples indiens
sont certaines tribus des pentes orientales des Andes, chassés de leurs territoires.
notamment les Chuars ( Équateur), les Campas (Pérou) et, Dans l'ancienne Union soviétique, de même, les dépla­
à une échelle numérique plus importante, les Aymaras de cements, volontaires ou imposés, en particulier les regrou­
Bolivie. On rapporte même qu'un dirigeant de la tribu des pements, durant les années 1 940, dans des fermes collec­
Cogui (groupe arhuaco de la famille linguistique chibcha, tives, ont eu des conséquences néfastes sur les langues de
vivant à mi-hauteur de la Sierra Nevada de Santa M arta plusieurs populations, notamment le naukan et le nivkh,
dans le département de Magdalena en Colombie) avait qui ne doivent leur survie présente qu'à une assez forte
interdit à la population de parler en espagnol, dans le souci conscience ethnique; celle-ci neutralise à peu près,
de préserver son identité culturelle et son homogénéité (cf. jusqu'ici, les effets d'un autre facteur négatif qui affecte le
Adelaar 1 99 1 , 5 1 ). nganasan, à savoir la dispersion ; au contraire, de nom­
breuses langues, même quand le nombre de leurs locu­
teurs est très faible, se maintiennent bien dans les régions,
en particulier montagneuses ou d'accès difficile, où vivent
depuis longtemps leurs usagers : tel est le cas, par exemple,
de celles du Daghestan (est du Caucase), du bats en
Géorgie, ou des idiomes du Pamir (yazgulami, bartangi et
autres langues iraniennes).
234 • H .4. L T E À LA MOR T DES LANG UES F A C T E U R S D E M A I N TI E N E T L U T T E . . . • 235

les Nubiens urbanisés à la conservation de leur langue


Le choix du ghetto e t l'endogamie
comme symbole de leur appartenance ethnique, et pour­
raient contribuer à sa sauvegarde au moins provisoire face
Ce que réalise l'isolement dû à des conditions natu­ au prestige de l'arabe et à l'arabisation totale d'une pal1ie de
relles, un choix social peut aussi le réaliser. Les Chinois la société nubienne (cf. p. 1 37-1 38), qui se détache de plus
américains de la troisième génération résidant dans les en plus du nubien. On verra pourtant, plus bas, qu'un
ghettos des quartiers qu'ils peuplent exclusivement (china­ facteur de maintien qui de\Tait agir en faveur de ce dernier,
towns) passent moins souvent à r anglais langue maternelle la religion, est, en réalité, une menace de plus pour lui.
que ceux qui vivent en dehors de ces lieux de ségrégation
volontaire. L'endogamie constitue aussi un facteur de • Le maintien par une soudaine prospérité : Val d'Aoste et TyTol
maintien, lié au précédent, puisque c'est la sortie hors du du Sud
groupe qui favorise l'exogamie, et à terme, met la langue
en danger. Ce qui précède possède une valeur générale, mais non
universelle. Des circonstances particulières peuvent faire
que ce soit non la vie rurale, mais au contraire la renoncia­
La vie rurale tion à cette vie, qui devienne un facteur de maintien des
langues. La vallée d'Ayas, dans la région autonome du Val
• À l'écart des grands axes et des fleuves d'Aoste en Italie, connaissait une économie agricole et pas­
La vie au sein de communautés rurales est également torale jusqu'aux dernières décennies. Mais le passage à une
un facteur de maintien des langues. Encore ce facteur économie fondée sur le ski et le tourisme a installé la pros­
n'agit-il \Taiment que lorsque lesdites communautés vivent périté, et il est devenu possible de financer un programme
à l'écart des grands axes de circulation. Comme on l'a préscolaire d'enseignement trilingue pour les enfants de 3
remarqué (cf. Dixon 1 998, 82), la majorité des langues à 5 ans ; dans ce programme, le dialecte franco-provençal,
1 indigènes qui ont pu survivre dans le bassin de l'Amazone dont la situation générale est précaire, a sa place à côté de

se trouvent être celles d'ethnies habitant assez à l'écart des l'italien et du français.
i.
,
1 principaux f1euves ; si elles vivaient dans leur voisinage De même, les parlers ladins, qui, avec ceux des Gri­
f
1. immédiat, elles seraient exposées aux contacts avec les sons suisses à l'ouest et ceux du Frioul à l'est, constituent

1
communautés les plus nombreuses, qui sont aussi celles un des trois ensembles dialectaLLx très fragiles que l'on
dont l'activité économique est fondée sur l'exploitation des regroupe sous le nom de rhétoromanche, ont bénéficié
ressources hydrographiques. Dans un environnement dif­ d'une étonnante promotion ; pourtant, les districts du
férent, ceux des Nubiens qui continuent de vivre à la cam­ Tyrol méridional (au nord de l'Italie) où l'on rencontre ces
pagne depuis que la construction du barrage d'Assouan et parlers sont petits et discontinus : ce sont quatre vallées
la réalisation du lac Nasser ont entraîné, à partir de 1 960, formant une croix autour d'un massif montagneux des
l'inondation de leur ancien territoire et les ont fait migrer Dolomites. Mais une industrie touristique f10rissante s'y
un peu plus au nord, sont non seulement fort loin en�ore est développée, s'articulant sur le ski de luxe. Le tourisme,
du Caire, mais en outre à une dizaine de kilomètres des étant largement international, a introduit non une langue
rives du Nil. Ils attachent beaucoup plus d'impor1ance que menaçante unique, mais plusieurs, qui, de surcroît, ne
236 • H A L T E A LA M O R T D E S L A N G U E S F A C TE U R S D E M A I N TI E N E T L U T T E . . . • 237

peuvent exercer d'effet durable, car i l s'agit d'une activité politiques, encore une fois définies sur le critère des
saisonnière, les habitants demeurant entre eux durant les langues dominantes dans les agglomérations : États du
autres parties de l'année, et dans un certain état d isole ' ­ Manipur, du Meghalaya et du Nagaland, Territoires du
ment. Il n'est pas exclu que ces facteurs aient agi en faveur Mizoram et de l'Arunachal Pradesh. Dans ces lieux se par­
du renforcement des parlers ladins, que l'on observe lent des langues des familles tibéto-birmane (notamment
depuis quelque temps. garo et manipuri), ou mon-khmer (khasi, entre autres) ; le
nombre des locuteurs est variable, allant pour certaines
• Les grandes langues de l'UnÎon indienne, les moins grandes, jusqu'à quelques centaines de milliers, mais toutes sont
et le rôle des villes fragiles ; et cette promotion officielle les renforce contre la
puissance des langues qui les entourent : bengali, birman,
Il se trouve qu'en Inde, c'est l'urbanisation, et non
assamais. Quant aux langues tribales du reste de l'Inde,
l'exaltation de la vie à la campagne, qui a servi beaucoup
parlées par des minorités parfois assez démunies sinon
de langues. Le rôle joué par Calcutta au XIXe siècle dans le
misérables, leur mode de vie rural, bien qu'il contribue
développement du bengali, et celui qu'a joué Delhi dans la
peut-être à les maintenir, n'est pas, dans le contexte indien
promotion du hindi ont souvent été soulignés (cf. Maha­
d'aujourd'hui, un facteur favorable à leur promotion.
patra 1 99 1 , 1 85· 1 86). C'est aux langues parlées sur un ter­
ritoire où se trouve au moins une grande ville que l'État
accorde une reconnaissance, et ce cas, même si l'argument
n'est pas évoqué, est bien celui des 1 8 mentionnées dans le LA COHÉSION FAMILIALE
fameux article VIII de la Constitution de l'Union indienne ; ET RELIGIEUSE
pour certaines, comme le telugu, le gujrati, le marati,
La cohésion familiale et la cohésion religieuse, qui
l'assamais, le pendjabi, cela signifiait la création d'un
nouvel État doté de pouvoirs politiques, donc possédant sont souvent solidaires, jouent certainement un rôle en

un centre urbain important. Et c'est à partir de tels centres tant que facteurs de maintien des langues. Lune et l'autre
qu'ont été conduites contre le gouvernement fédéral, des ont beaucoup fait pour la permanence du norvégien aux
années 1 950 au début des années 1 970, des luttes parfois États-Unis pendant une longue période jusqu'à ce qu'il soit
violentes pour la reconnaissance. évincé par l'omniprésence grandissante de l'anglais (cf.
Ainsi, le pays est passé, des 1 4 États et 6 territoires de p. 2 1 4-2 1 5). Les relations entre ces facteurs sont logiques :
1 956, tous définis, on le notera, sur des bases l inguistiques, la cohésion religieuse donne plus de force aux traditions,
à 22 États et 9 territoires. La situation fut longtemps très et une de ces dernières est le respect des personnes âgées,
tendue dans l'extrême nord-est, autour de l'Assam, sur les lesquelles sont elles-mêmes les plus sûrs garants des
hauts plateaux et la chaîne de l'Arakan. Dans cette zone, langues ancestrales qu'elles ont transmises. De plus, la
qui borde, du sud au nord, divers pays et provinces égale­ cohésion religieuse, au XIX" siècle, conduisait les Norvé­
ment plurilingues : Bangladesh, Birmanie, Tibet, et qui giens des États-Unis à fesselTer leurs rangs autour de leur
rejoint, à l'ouest, la frange orientale de l'Himalaya, cer­ Église luthérienne, en opposition hautaine à la dispersion
taines régions ont finalement obtenu la reconnaissance de des nombreuses obédiences protestantes anglophones,
New Delhi. Elles constituent donc de nouvelles entités rivales entre elles.
238 • H A L TE À L A M O R T D E S L A N G U E S F A C TE U R S D E M A I N T I E N E T L U T T E • . • • 239

L e rôle joué par la religion s'observe ailleurs aux nubien est absent de toutes ces activités. Il y a plus : il en
États-Unis, mine d'exemples pertinents, dans la mesure où est la victime, à brève échéance.
seules des langues pUÎssamment défendues sont capables
de résister, même sans s'en affranchir complètement, au
poids de l'anglais. Il existe au centre et au sud-est de la
Pennsylvanie, ainsi que, plus sporadiquement, en Ohio,
Illinois, Indiana et Virginies du Nord et du Sud, des com­ Dans certains environnements culturels, le fait, pour
munautés allemandes, descendant de celles qui s'y instal­ une langue, de s'écrire est un instrument de promotion
lèrent aux temps colonÎaux. Chez tous ces locuteurs, important. Ce cas est bien illustré par l'Inde. Déjà, dans le
l'allemand présente des traces d'érosion importantes, passé, la notation des prükrits par une variante ou une
notamment la confusion entre les cas de déclinaison, que autre de l'écriture brahml, puis de la devanagarï, a cons­
)'on trouve aussi dans divers dialectes rhénans et autres en titué pour eux le moyen de conquérir une réelle dignité
Allemagne, mais à un moindre degré d'avancement. Or on nationale dans chacune des régions où ils se sont formés.
constate que ces délabrements sont moins accentués chez Mais en outre, à l'heure actuelle, les langues que la Consti­
les Germano-Américains qui appartiennent à une des deux tution reconnaît et qui sont assurées de se maintenir sont
sectes des Mennonites et des Amish, de stricte observance celles qui s'écrivent, par opposition à celles de petites
religieuse, surtout la seconde. On peut en déduire, bien ethnies, que l'absence d'écriture fragilise.
qu'il existe des contre-exemples surprenants (cf. Huffines Cependant, ici comme dans d'autres cas, les situations
1 989), que la religion a le pouvoir de contribuer au main­ ne sont pas simples. L'écriture peut se muer en instrument
tien d'une langue. Il est même probable que si l'allemand d'oppression, pour peu que sa forme soit imposée d'en
était destiné à disparaître en Pennsylvanie dans l'emploi haut, et ne soit pas celle que les populations avaient
quotidien, il se conserverait dans l'usage confessionneL choisie. C'est ce qui s'est produit en Union Soviétique
Cependant, en certaines circonstances, l'effet de la lorsque le pouvoir, après avoir promu l'écriture latine
religion peut jouer dans le sens opposé. Les Nubiens de durant les années 1 920, en est venu, durant les années
Haute Égypte, par exemple, dont on vient de voir qu'ils 1 930, à généraliser l'écriture cyrillique. On sait que der­
préservent ce qu'ils peuvent de leur langue dans les villages rière cette décision, l'intention réelle était la russification
isolés où ils continuent de vivre, sont, paradoxalement, des langues et des ethnies. Cela fut bien perçu par les intel­
plis au piège du renouveau islamiste, qui se manifeste en lectuels russes, comme le linguiste Polivanov, ou ceux des
Égypte comme dans d'autres pays musulmans. En effet, la républiques turques, de l'Ouzbékistan au Kirghizstan, qui
langue dans laquelle s'exprime cette foi revigorée, à travers prirent le risque de s'opposer à cette politique d'apparence
une fréquentation accrue des mosquées, est et ne peut être anodine.
que l'arabe. sermons se font en arabe classique ; les
enfants nubiens qui récitent convenablement les versets du
Coran sont récompensés ; les femmes nubiennes, qui ne L'UNILINGUISME

sont pas les moins enthousiastes parmi les promoteurs de


ce renouveau religieux, étudient l'arabe afin de p rati quer Je n'insisterai pas ici sur ce facteur. Il suffit de rap­
correctement la lecture du Coran et l'islam e n général. Le peler que les langues ethniques auxquelles leurs usagers
FA C TE U R S D E M A I N T I E N E T L U T T E . . . • 24 1
240 • H A L TE A L A M O R T D ES L A N G U E S

restent attachés tout en étant bilingues sont plus menacées


tique de l'île du Cuivre avec celle de l'île Bérina o voÎsine . À
Béring, où vit la totalité des quelques centaines d'Aléoutes
que celles qui n'ont que des utilisateurs unilingues. Ce fait la majorité de la population, comme dans tout le nord-es�
peut être illustré, entre autres, par diverses langues tribales de la Russie, est passée au russe ; l'aléoute ne survivait,
de Tanzanie, qui sont exposées au raz de marée des locu­ e;t 1? 90, qUI; chez une vingtaine de personnes âgées. Il
teurs de swahili (cf. p. 205-206).
s agIt donc d une langue au bord de l'extinction.
Au contraire, sur l'île du Cuivre, il s'est formé durant
un siècle et demi de contact très étroit entre l'idio�e indi­
LA MIXITÉ gène et le russe, une langue hybride où l'on dit, par
exemple, axsa-yit ({ il meurt », axsa-chaa-yis « tu tues »
J'appellerai langues mixtes les hybrides linguistiques sagyi-ggii-yis « tu as un fusil n , ou ni-ayuu- li « ils n'étaien�
qui résultent du contact entre deux langues, dont les sys­ pas longs ». On voit que dans ces phrases, les désinences
tèmes se mêlent totalement. Il ne s'agit donc pas de l'alter­ ve�bales s<:nt toutes russes : -yU 3e personne du singulier
==

nance des codes, qui est un mélange non au niveau de la


present, -yd 2e personne du singulier présent, et -li :::::. plu�
structure d'une langue, mais dans la succession linéaire de .
nel de toutes les personnes au passé ; de même est russe la
la phrase, dont les éléments appartiennent, alternative­ marque de négation ni. Au contraire, sont tous des mots de
ment, à l'une ou à l'autre des deux langues en présence. Il
la langue aléoute le verbe�adjectif ayuu « être long » , le radi­
s'agit de l'issue d'une influence réciproque, qui peut avoir
cal verbal axsa , le morphème de factitif -clzaa- (= « faire }) ,
duré pendant une assez longue période. J'en donnerai ici comme dans « faire mourir », c'est-à-dire « tuer »), le nom
sagyi « �sil )} , le verbe auxiliaire -ggii, qui signifie « possé­
quelques illustrations.
,
der », e� md�. q�e que I on possède ce qu'exprime le nom qui
Communiquer sur l'île du Cuivre l� p�ecede (lcl le nom est sagyi, et par conséquent, sagyi-ggii
sIgmfie « posséder un fusil »).
L'île du Cuivre appartient au petit archipel des îles du �n d'autres termes, la langue mixte en question
Commandeur, situées à 90 km, environ, de la côte orien� aSSOCIe, par affixation (préfixes et suffixes), certaines dési­
tale de la presqu'île du Kamtchatka, et à 1 50 km d'Attu, la nences verbales, négations, et autres morphèmes pris du
plus occidentale des îles Aléoutiennes. Il se parle sur cette n:sse, avec des radicaux qui appartiennent à l'aléoute.
île une étrange langue mixte (cf. Vakhtin 1 998). Une quin� L'l�térêt �u procédé provient de sa rareté, comme il est
zaine d'Aléoutes avaient été installés sur l'île du Cuivre par fac:le de s en convaincre en comparant la langue de l'île du
la Compagnie russo�américaine en 1 8 1 2 ; plusieurs CUIvre avec celle des habitants de l'île Atka, située à l'est
familles aléoutes provenant de diverses îles voisines y des Aléoutes : dans cette langue, les désinences sont
furent encore transportées durant le XIX· siècle, et en 1 900, autochtones, et ce sont les radicaux qui sont souvent
la population était de 253 personnes. Il s'agissait essentiel�
empruntés, en l'occurrence à l'anglais, comme dans la
lement d'Aléoutes, locuteurs de leur langue et du russe, phr�se fish iza xx « il va habituellement à la pêche », où le
- -

ainsi que de Russes et de quelques Eskimos et Kamtcha� radical verbal fish, emprunté, est suivi de deux mor­
daIs (habitants du Kamtchatka) . Or le fait frappant est phèmes aléoutes, iza, qui indique un présent d'habitude et
xx, qui est la désinence verbale de Je personne du Singulier.
qu'il se développa en ce lieu une langue mixte. Pour
mesurer son intérêt, il faut comparer la situation linguis�
242 • H A L TE À LA M OR T DES L A N G UES FA C TE U R S D E M A I N TI E N E T L U T T E . . . • 243

O n pourrait se demander comment il se fait que la métis d'Indiens Cri et de Français venus du Québec au
langue de l'île du Cuivre ne soit pas un pidgin du russe, début du xxe siècle ; cette langue hybride associe des
c'est-à-dire une langue à vocabulaire russe et morphologie racines cri (algonquines) et une grammaire française.
réduite. La raison semble en être qu'ici les rapports ne Il ne s'agit pas, dans tous ces exemples, du péril résul­
sont pas d'inégalité, comme ils l'étaient entre les esclaves tant d'une situation de contact intense, qui fait perdre à
déportés sur les plantations des t�araïbes et leurs maîtres une langue certains de ses traits, comme dans le cas du
(cf. p. 350-352). Sur l'île du Cuivre, les Russes et les dahalo abandonnant, sous le poids du swahili, son opposi­
Aléoutes étaient des travailleurs de même statut, et tion entre les genres et ses marques diversifiées de pluriel.
l'imprégnation linguistique était réciproque. Selon les Je ne crois pas non plus, contrairement à d'autres auteurs
enquêteurs qui ont étudié cette langue mixte, les habitants (cf., par exemple, Myers-Scotton 1 992), que l'emprunt
sont persuadés qu'ils parlent en russe. Et de plus, cette d'une morphologie étrangère soit le signe d'un état mori­
langue est très vivante et ne paraît pas, malgré le petit bond, et moins encore l'emprunt d'un lexique étranger que
nombre de ses locuteurs, être menacée d'extinction. On l'on associe avec une base grammaticale autochtone. Bien
peut en déduire que l'aléoute est ici le bénéficiaire d'un entendu, l'hybridité dérange. Les langues très composites
étrange salut par l'hybridation. Pour une langue amérin­ comme celles qui viennent d'être citées paraissent, aux
dienne du grand nord sibérien et canadien qui risquait de yeux de certains, n'être pas des langues normales Mais
« ».

disparaître, l'étroite symbiose avec le russe, réalisée à tra­ c'est la myopie du contemporain qui fausse le jugement.
vers celle de deux communautés, russe et aléoute, apparaît L'histoire des langues contient bien des cas d'emprunts sur
comme un facteur de maintien inattendu, mais efficace. une vaste échelle . La mixité peut être le résultat d'une lutte
pour s'adapter. Loin d'être une étape conduisant vers la
mort, elle apparaît, dans les cas cités ici, comme l'image de
Autres cas d'hybridation
la vie, c'est-à-dire d'un ajournement de la mort.
Il existe d'autres cas d'hybridation profonde. Le ma?a,
ou mbugu, en est un exemple. Parlé en Tanzanie du nord­
est, le mbugu est une langue de la famille couchitique, qui
a emprunté aux langues bantoues voisines un grand La lutte contre le désastre
nombre de particularités de sa morphologie et de sa syn­
taxe, tout en conservant un vocabulaire couchitique pour
l'essentiel. Un autre exemple est celui de la langue d'un Il n'existe pas seulement des facteurs de maintien des
groupe tzigane de Grande-Bretagne, qui associe une gram­ langues, contribuant à empêcher qu'elles ne disparaissent.
maire anglaise avec un lexique romani. Un autre encore Il existe aussi des initiatives concrètes que prennent les
est celui de la media lengua parlée en Équateur, qui
« »,
sociétés pour retenir, au bord du désastre, les langues que
possède une grammaire quetchua et un lexique espagnol. les ancêtres ont construites. l'étudierai successivement
Un autre enfin est celui du mitchif, langue mixte parlée dans cette section l'école, l'officialisation, l'implication des
dans une réserve indienne près de la localité de Lac La locuteurs, et le rôle des linguistes.
Biche et du lac du même nom, à 220 km au nord-est
d'Edmonton (Alberta, Canada), par une communauté de
244 • H A L TE À L A M 0 R T D E S L A N G UE S F A e TE U R S D E M A I N T I E N E T L U T T E . . . • 24 5

vernaculaire. À la fin des années 1 980, six écoles primaires


et secondaires furent créées, dans lesquelles le maori est la
principale langue d'instruction. Dès 1 982 avait commencé
d'être appliqué un programme d'immersion, dans lequel
On a vu que l'école américaine était pour les autres 1 3 000 enfants se trouvaient intégrés en 1 994. Il y avait
langues, aux États-Unis et au Canada, un redoutable fac­ alors 400 kohanga reo, c'est-à-dire nids de langues où
« »,

teur d'extinction. Plus généralement, il n'est pas paradoxal 6 000 enfants, environ, apprenaient le maori. Ce pro­
d'affirmer que dans tout pays où domine une langue, gramme est donc, en quelque mesure, un succès. Certaines
l'absence, en certains lieux isolés, d'écoles où elle circonstances sont favorables. D'une part, le maori est
s'enseigne est une chance pour la langue dominée, sinon aujourd'hui la seule langue indigène de Nouvelle-Zélande,
même un élément, négatif, de sauvegarde. Cela apparaît, et sa promotion n'entre donc pas en concurrence avec
par exemple, dans les régions de Thaïlande où des langues d'autres entreprises. D'autre part, il existe une volonté
de minorités résistent à l'influence du thaï. Inversement, la affinnée des Maori de ranimer leur langue et de ne pas la
création d'écoles enseignant la langue dominée peut avoir laisser disparaître, dans la mesure où elle exprime des
un effet décisif pour la sauver, même lorsqu'elle est sur le valeurs qu'a perdues, selon eux, la société blanche, et aux­
point de disparaître. C'est ce qu'attestent l'histoire du quelles ils sont attachés, notamment la tolérance et la
maori et celle du hawaïen. Le succès est moins évident solidarité.
dans le cas de l'irlandais et des langues de Sibérie.
La lutte pour le hawaïen
La renaissance du maori
Il s'agit ici encore d'une entreprise très récente.
En 1 867, le gouvernement néo-zélandais lança un pro­ L'exemple du maori a inspiré les membres de la commu­
gramme d'éducation dans lequel l'anglais était la seule nauté hawaïenne, décidés à tout tenter pour sauver leur
langue présente. Le succès de ce programme fut d'autant langue au bord du gouffre. Car Hawaï est un des 50 États
plus grand que les Maoris avaient été alphabétisés dès américains, et il est facile d'imaginer ce que cela signifie
1 835 par les missionnaires, et que dix ans plus tard, le pour une langue minoritaire, comme l'est le hawaïen dans
nombre d'exemplaires du Nouveau testament était égal à la son propre pays. Initialement, les établissements d'immer­
moitié de la population maorie. L'alphabétisation avait eu sion pour enfants d'âge préscolaire étaient une initiative
un effet tout à fait néfaste sur le maori, méprisé, de sur­ privée, dirigée par un professeur d'université. En 1 987, les
croît, par la population blanche, et en voie d'être entière­ trois qui existaient furent reconnus par le ministère
ment chassé par l'anglais. Cependant, un sursaut national hawaïen de l'éducation, et reçurent un financement d'État
eut lieu dans les années 1 970, c'est-à-dire à une date qu'on (cf. Zepeda and Hill 1 99 1 ). Les promoteurs parvinrent
aurait pu croire trop tardive, tant le maori était alors même à obtenir une dispense quant aux diplômes pure­
malade : sur les 300 000 membres de cette nation, un quart ment pédagogiques qui sont requis pour enseigner, car le
environ se servaient de leur langue, et les enfants ne pouvoir voulut bien convenir que l'urgence ne justifiait pas
l'apprenaient plus. Les Maoris réclamèrent officiellement une telle précaution, le recrutement de personnes tout sim­
la création d'écoles enseignant exclusivement leur idiome plement capables de parler aux enfants et de les instruire à
246 • HA L TE A LA M0 R T DES L A NG UES F A C T E U R S D E M A I N TI E N E T L U T TE . . . • 247

travers ce dialogue n'allant déjà pas de soi pour une langue savoir quels résultats produira cette politique, appliquée à
moribonde. On s'efforce néanmoins de former des maîtres, des langues en fort mauvaise santé, parlées par des popula­
afin que cet enseignement soit étendu aux grades supé­ tions dispersées, et depuis longtemps fortement russifiées.
rieurs, au moins jusqu'au collège. On se heurte, sur ce
point, à un obstacle qui apparaît de manière récurrente
pour les langues menacées d'extinction : face aux enfants, L'OFFICIALISATION
dont on s'évertue à former un nombre croissant, les seuls
locuteurs naturels du hawaïen sont les plus âgés, en
Langue officielle et langue nationale. Du luxembourgeois
nombre assez faible et disparaissant progressivement.
et du rhéto-romanche
Pour répondre à ce défi, on invite les parents à apprendre
la langue en même temps que leurs enfants, et à tenter de Une reconnaissance officielle par l'État signifie, en
la parler avec eux dans leurs foyers ; on leur offre des cours fait, l'inscription d'une langue dans la Constitution de cet
pour adultes. En 1 987, une quinzaine d'enfants entre deux État. On répute officielle une langue que la loi soutient,
et cinq ans parlaient le hawaïen. que l'État a le droit d'utiliser dans ses relations diploma­
tiques, et dans laquelle tout citoyen est habilité à
demander toute prestation, judiciaire, de services, etc. Les
Les tribulations de l'irlandais
langues nationales ne sont pas nécessairement officielles,
Je n'insisterai pas ici sur ce point, déjà traité ailleurs bien qu'on leur accorde une reconnaissance de facto. Tel
(cf. Hagège 1 994, 242-245). Je rappellerai seulement l'exis­ est le cas, au Luxembourg, du luxembourgeois, dialecte
tence des gaeltachtai, c'est-à-dire les zones, toutes situées à moyen-allemand du groupe francique mosellan, qui est la
la périphérie dans les comtés de l'ouest (abris historiques langue de la famille, des affaires et des tribunaux, et
des Celtes), où les modes de vie traditionnels ont maintenu auquel sont attachés les habitants, comme à la marque
l'usage de l'irlandais, et où il est le vecteur de l'enseignement même de leur personnalité, sans avoir, pour autant, choisi
dans les écoles. Ce sont les seuls conservatoires vivants de de l'officialiser, attribuant ce statut au français, et assi­
cette langue. Deux facteurs ont conjugué leurs effets pour gnant une place culturelle importante à l'allemand.
rendre très difficile une véritable restauration : la politique L'ensemble formé par les parlers rhéto-romanches des
britannique d'élimination de l'irlandais, conduite durant Grisons est aussi langue nationale en Suisse, mais non
plusieurs siècles à partir du xvne, et bien entendu le prestige langue officielle, ce qui implique simplement un soutien
universel de l'anglais dans le monde contemporain. financier du canton et de la Confédération (cf. Hagège
1 994, 1 54- 1 55 ) . Beaucoup de langues dominées, ne jouis­
sant pas du statut de langue nationale, pour ne rien dire
Les langues de Sibérie de celui de langue officielle, ont mené un long combat
Plusieurs langues de Sibérie font l'objet, depuis pour la reconnaissance. J'ai souligné plus haut que dans
quelques années, d'un effort d'introduction à l'école élé­ l'Union Înùienne, ce combat a abouti, pour certaines, à la
mentaire parmi les matières d'enseignement, dans les reconnaissance d'un État ou d'un Territoire, organisé
régions où ces langues se parlent. Il s'agit du yukaghir, du autour d'un grand centre urbain.
nivkh, de l'ulch, du selkup, du két. Il est trop tôt pour
248 • HA L T E A LA M0R T D ES LA NG UES FA C TE U R S D E M A I l'Y T l E N E T L UT TE.. •
• 249

déclaré seconde langue officielle à côté de l'espagnol, par


un décret dont aucun travail préalable de promotion et
Timides balbutiements en Amérique du Nord
d'explication n'avait préparé ni rendu possible l'applica­
Qu'une langue, quelle qu'elle soit, autre que l'anglais, tion, sans compter que le renversement du régime l'année
et, au Québec, le français, reçoive un statut de reconnais­ même de la promulgation de ce décret l'a frappé de nullité.
sance officielle en Amérique du Nord n'est évidemment pas Cette situation est préoccupante. Car bien que le
concevable dans le contexte politique et culturel nahuatl, l'aymara et le quetchua ne paraissent pas être
d'aujourd'hui. On n'en aura que plus d'intérêt pour les cas menacés pour le moment si l'on retient le critère du
récents et très isolés de deux territoires canadiens. Les nombre de locuteurs, l'audience mondiale de l'espagnol
North Territories ont accordé un statut officiel, à côté de fait de ce dernier, aujourd'hui comme hier, un rival redou­
l'anglais et du français, aux langues des communautés table pour ces langues. C'est ce qu'ont bien compris tous
indiennes. Il resterait à savoir dans quel état sont actuelle­ ceux qui ont lutté et continuent de lutter pour une recon­
ment ces langues . On peut en avoir une idée quand on sait naissance officielle de ces langues dans les pays où elles
qu'une autre mesure positive a été prise, il y a peu, par un ont une réelle importance démographique.
second territoire, le Yukon, qui, sans reconnaître de statut
officiel aux langues indiennes, déclare que leur préserva­ • Le guarani dans l a gloire
tion est un but explicite.
Seul le guarani a été jusqu'ici le vainqueur de ce
combat. Il était favorisé, certes, par un long passé de pro­
Les luttes des langues pour la reconnaissance motion dans son pays de diffusion principale, le Paraguay.
en Amérique latine Lhistoire est assez exemplaire pour valoir d'être rappelée
dans ses grands traits. Dès le milieu du XVIe siècle avait été
L'Amérique latine est un cas très représentatif de ces
institué le régime de l'encomienda, ou répartition des
luttes pour la reconnaissance, conçue comme un moyen de
Indiens et de leurs terres aux colons espagnols. Entre ces
résister à l'espagnol et de ne pas le laisser supplanter les
derniers, déçus de n 'avoir rencontré que les moiteurs et les
langues autochtones jusqu'à leur extinction. Les résultats
vipères du Chaco sur la route qui devait les conduire aux
sont inégaux, comme on va le voir.
profusions d'or du Pérou, et la population indienne sou­
mise, et bientôt asservie, la période est, certes, celle d'un
• Le nahuatl, l'aymara et le quetchua dans l'impasse métissage général, qui est à la base de la société para­
À ne prendre en compte que les langues parlées par guayenne d'aujourd'hui . De plus, les colons connaissaient
plus d'un million de locuteurs, ni le nahuatl , ni l'avmara souvent le guarani. Mais ils exploitaient les Indiens et mul­
n'ont obtenu de statut officiel, au Mexique pour le pr�mier, tipliaient les abus, eux-mêmes générateurs de révoltes, si
en Bolivie, au Pérou ou en Équateur pour le second. Le bien que la couronne espagnole, recherchant une issue à la
quetchua, pour lequel a été créée au Pérou, en 1 953, une crise, institua le système des Réductions, ou regroupement
Académie au rôle surtout symbolique, a connu une brève des Indiens sur de grandes terres autour d'un centre urbain,
période d'éclat dans ce même pays lorsque, en 1 975, le sous l'autorité des missionnaires (cf. Villagra-Batoux 1 996,
gouvernement militaire du général J. Velasco Alvarado l'a 1 83-2 1 8). Là, les Indiens sont « réduits » vassaux du roi,
250 • HA L TE A L A M 0 R T D E S L A N G UE S FA C T E U R S D E M A I N T I E N E T L U T T E. . . • 25 1

mais aussi sauvés de la servitude par les prêtres, qui, pour se le manque est préjudiciable : un travail de normalisation,
donner les moyens de les évangéliser, les isolent des exploi­ fixant une forme de la langue qui, parmi les variantes dia­
teurs, c'est-à-dire d'une partie de la société espagnole. Ils lectales, sera celle qui fera autorité.
sont ({ invités » à cesser d'être nomades, païens, « pares­ I..: âge d'or prend fin avec le départ des Jésuites, et une
seux » . Ils sont d'abord dirigés, dès 1 575, par les Francis­ nouvelle période s'ouvre à la fin du XVIne siècle, qui aboutit,
cains, puis, à partir de 1 605, par les Jésuites. vers le milieu du XIXe, à une tout autre politique : le mercan­
Il se trouve qu'au même moment, dans le débat qui tilisme libéral, soucieux d'ouvrir le Paraguay à la modernité
gagnait les cours européennes sur les langues à utiliser et aux modes de production du capitalisme européen,
pour christianiser, les Jésuites prenaient position en faveur s'empresse de bannir le guarani de l'école secondaire et de
des « vernacularistes » plutôt que des « latinistes » . Ils y promouvoir l'espagnol seul. Mais un nouveau paradoxe du
étaient encouragés par le roi Philippe II lui-même, qui, bel et dramatique destin du guarani fut sa renaissance à
plus tolérant sur ce point que son père, recommandait de partir de 1 870, en réaction à la terrible Guerre de la triple
ne pas contraindre les Indiens à abandonner leurs langues alliance, tentative de génocide de la population de ce pays
pour le castillan brutalement imposé. La consolidation des par ses voisins d'Argentine, du Brésil et d'Uruguay, inquiets
Réductions, l'étroite relation entre missionnaires et de ses progrès économiques et excités contre lui par la
Indiens, et les besoins de l'évangélisation se substituant Grande-Bretagne. À l'intention de génocide s'ajoutait celle
aux mauvais traitements sous le régime précédent, eurent de linguicide : un représentant des intérêts des États-Unis
pour effet de rendre indispensable la maîtrise du guarani, recommandait l'extermination des Guaranis et de leur
et conduisirent à une politique linguistique assez diffé­ « langue diabolique }) (Villagra-Batoux: 1 996, 276-277).

rente de celle que d'autres Jésuites adoptaient au Mexique. Durant la plus grande partie du xxe siècle, et notam­
Le guarani occupa bientôt une place quasiment égale à ment sous la dictature militaire qui, succédant à d'autres,
celle de l'espagnol dans la vie civile. gouverna le pays de 1 954 à 1 989, le guarani fut loin de
Vu le contexte culturel de l'époque, marqué par le connaître, ni à l'école ni dans la vie publique, l 'éclat qu'il
passé et par l'histoire du latin, cela signifiait aussi l'accès à avait connu de 1 575 à 1 768. C'est pourquoi il convient de
l'écriture, situation d'autant plus étonnante que l'imposi­ considérer l'événement de 1 992 comme une révolution
tion du castillan était vécue comme celle d'une langue qui autant que comme un accomplissement : l'article 1 40 de
avait ravi au latin, mais en même temps hérité de lui, le la nouvelle Constitution déclare le guarani langue offi­
prestige d'être écrite. Les Jésuites, s'éprenant véritable­ cielle du Paraguay à côté de l'espagnol, cependant que
ment du guarani, langue belle et subtile, lui donnèrent la l'article 77 stipule l'obligation de l'éducation bilingue.
dignité littéraire d'un idiome indien cultivé. Finalement, ce Deux ans plus tard, les travaux du Consejo Asesor de la
« guarani jesuitico » fut même promu par eux seule langue Refonna Educativa aboutissent à l'introduction de l'éduca­
officielle dans toute la Province. Il demeura, sous leur tion bilingue dans la totalité des écoles du Paraguay, fai­
régime, seule langue d'enseignement, pour toutes les sant de ce pays le seul d'Amérique latine, jusqu'à présent, à
matières scolaires. Conservant le système de transcription avoir donné un tel statut à une langue amérindienne.
graphique du frère dominicain Luis de Bolafios, ils firent Malgré le nombre de locuteurs, cette nouveauté est à
aussi pour le guarani ce qui assure à tant de langues euro­ considérer comme un facteur de lutte nécessaire, car
péennes un statut solide, et dont j'ai dit plus haut combien dans le contexte du monde moderne, toutes les langues
252 • H A L TE A L A M O R T D E S L A N G U E S F A C T E U R S D E M A I N TI E N E T L U TT E . . • • 253

amérindiennes, sans exception, sont exposées a u péril de elles. J'examinerai ici quelques exemples d'Amérique du
disparition. Nord et d'Amérique latine.
11 n'est pas indifférent d'ajouter que dans un pays peu
éloigné du Paraguay, les langues indiennes n'ont pas joui
États-Unis et Canada
du même privilège. L'Uruguay est un pays sans Indiens,
seul dans ce cas parmi tous ceux d'Amérique latine, car les • « US English )} et les réactions indiennes
populations d'origine y ont été exterminées, en particulier
les Cha1.11la s, que le général Rivera attira dans un guet­ En Amérique du Nord, un des continents où les
apens meurtrier en 1 83 1 . Pourtant, les traces de langues langues autres que l'anglais sont le plus menacées, la prise
indiennes y sont nombreuses, à commencer par celles qui de conscience des indigènes a été favorisée, en quelque
s'observent dans son nom même, qui est guarani (dans mesure, par un assez curieux phénomène. Les États-Unis,
cette langue, uruguâ signifie escargot )} et y « fleuve }}).
({
comme on sait, n'ont pas de langue(s) officielle(s) (tradi­
On doute, aujourd'hui, que toutes les langues d'Uruguay tion de « pragmatisme anglo-saxon », comme aiment à
soient apparentées au guarani, dont la présence dans la dire les gourmands de lieux communs ?), et l'anglais n'y
toponymie pourrait être due à celle d'un grand nombre de possède un statut d'écrasante domination que selon la cou­
Guaranis, qui quittèrent les Réductions des Jésuites après tume, et non selon la loi. Du moins jusqu'au milieu des
l'expulsion de ces derniers (cf. Pi Hugarte 1 998). Mais on années 1 980. En effet, depuis lors, un mouvement dit « US
English », initialement issu, en 1 983, d'une organisation
est sûr qu'il y eut de nombreuses tribus indiennes de chas­
(raciste?) de parents hostiles à l'immigration, a commencé
seurs, dont les langues ont disparu avec leurs locuteurs,
d'agir.
qu'il s'agisse du Iule, du vilela, auxquels on rattache parfois Fort de nombreuses adhésions à travers tout le pays, ce
le cha1.11la ainsi qu'une langue également disparue, le mouvement pousse les États à légaliser l'anglais comme
chanâ, ou de toutes celles dont on n'a d'autres traces que langue officielle, en attendant qu'il obtienne ce statut au
de brefs vocabulaires établis par des missionnaires. niveau fédéraL Son dessein explicitement proclamé est
d'empêcher l'institutionnalisation des langues d'émigrés
({

en concurrence avec l'anglais ». Il se trouve qu'un aspect du


L'IMPLICATION DES LOCUTEURS
programme d'US English présentait la préservation des
« langues américaines autochtones » comme « une obliga­
Par implication des locuteurs, il faut entendre aussi tion intellectuelle )} à l'égard de ces langues, qui « ne sont
bien la sensibilisation des locuteurs entreprise du dehors, parlées nulle part ailleurs au monde » (cf. Zepeda and Hill
que J'engagement spontané de la communauté en faveur 1 99 1 ). Or paradoxalement, cet aspect n'ayant, volontaire­
de la promotion de sa langue menacée. C'est donc d'une ment ou non, reçu aucune publicité, les communautés
œuvre, nécessairement artificielle pour une part, de réani­ indiennes ne retinrent d'US English qu'un fait : en s'oppo­
mation ou de revitalisation qu'il s'agit ici. sant au financement des programmes d'éducation bilingue,
Les programmes de réanimation de langues sont ce mouvement menaçait les langues amérindiennes.
nombreux de par le monde, à raison même de la prise de C'est ainsi qu'US English a été le moteur indirect
conscience des risques encourus par beaucoup d'entre d'une floraison d'initiatives prises, en faveur de leurs
252 • H A L TE A L A M O R T D E S L A N G U E S F A e TE U R S D E M A I N T I E N E T L U T T E . . . • 253

amérindiennes, sans exception, sont exposées au péril de elles. J'examinerai ici quelques exemples d'Amérique du
disparition. Nord et d'Amérique latine.
Il n'est pas indifférent d'ajouter que dans un pays peu
éloigné du Paraguay, les langues indiennes n'ont pas joui
États-Unis et Canada
du même privilège. L'Uruguay est un pays sans Indiens,
seul dans ce cas parmi tous ceux d'Amérique latine, car les
• « US English » et les réactions indiennes
populations d'origine y ont été exterminées, en particulier
les Chamias, que le général Rivera attira dans un guet­ En Amérique du Nord, un des continents où les
apens meurtrier en 1 83 1 . Pourtant, les traces de langues langues autres que l'anglais sont le plus menacées, la prise
indiennes y sont nombreuses, à commencer par celles qui de conscience des indigènes a été favorisée, en quelque
s'observent dans son nom même, qui est guarani (dans mesure, par un assez curieux phénomène. Les États-Unis,
cette langue, urugud signifie « escargot » et y « fleuve »). comme on sait, n'ont pas de langue(s) officielle(s) (tradi­
On doute, aujourd'hui, que toutes les langues d'Uruguay tion de « pragmatisme anglo-saxon », comme aiment à
soient apparentées au guarani, dont la présence dans la dire les gourmands de lieux communs ?), et l'anglais n'y
toponymie pourrait être due à celle d'un grand nombre de possède un statut d'écrasante domination que selon la cou­
Guaranis, qui quittèrent les Réductions des Jésuites après tume, et non selon la loi. Du moins jusqu'au milieu des
années 1 980. En effet, depuis lors, un mouvement dit « US
l'expulsion de ces derniers (cf. Pi Hugarte 1 998). Mais on
English », initialement issu, en 1 983, d'une organisation
est sûr qu'il y eut de nombreuses tribus indiennes de chas­
(raciste?) de parents hostiles à l'immigration, a commencé
seurs, dont les langues ont disparu avec leurs locuteurs, d'agir.
qu'il s'agisse du Iule, du vilela, auxquels on rattache parfois Fort de nombreuses adhésions à travers tout le pays, ce
le chamia ainsi qu'une langue également disparue, le mouvement pousse les États à légaliser l'anglais comme
chana, ou de toutes celles dont on n'a d'autres traces que langue officielle, en attendant qu'il obtienne ce statut au
de brefs vocabulaires établis par des missionnaires. niveau fédéral. Son dessein explicitement proclamé est
d'empêcher « l'institutionnalisation des langues d'émigrés
'
en concurrence avec l'anglais Il se trouve qu'un aspect du
» .
L IMPLICATION DES LOCUTEURS
programme d'US English présentait la préservation des
« langues américaines autochtones comme « une obliga­
»
Par implication des locuteurs, il faut entendre aussi tion intellectuelle à l'égard de ces langues, qui « ne sont
»

bien la sensibilisation des locuteurs entreprise du dehors, parlées nulle part ailleurs au monde » (cf. Zepeda and Hill
que l'engagement spontané de la communauté en faveur 1 99 1 ). Or paradoxalement, cet aspect n'ayant, volontaire­
de la promotion de sa langue menacée. C'est donc d'une ment ou non, reçu aucune publicité, les communautés
œuvre, nécessairement artificielle pour une part, de réani­ indiennes ne retinrent d'US English qu'un fait : en s'oppo­
mation ou de revitalisation qu'il s'agit ici. sant au financement des programmes d'éducation bilingue,
Les programmes de réanimation de langues sont ce mouvement menaçait les langues amérindiennes.
nombreux de par le monde, à raison même de la prise de C'est ainsi qu'US English a été le moteur indirect
conscience des risques encounlS par beaucoup d'entre d'une floraison d'initiatives prises, en faveur de leurs
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langues, par les Indiens, que motivait la crainte de voir 1 972, les principaux représentants de la nation mohawk
l'anglais devenir, à travers un amendement de la Constitu­ qui vivaient au Québec organisèrent à Kahnawà:ke un
tion, langue officielle des États-Unis. Bien entendu, le système scolaire d'immersion, en utilisant des manuels
programme d'US English n'est pas la seule cause de cette confectionnés par les chercheurs (cf. ci-dessous {( Le rôle
floraison. Quoi qu'il en soit, en 1 990, les organes directeurs des linguistes »). Les adultes décidèrent de parler mohawk
des tribus sioux, chippewa, ute, yaqui, havasupai, apache entre eux. Bientôt les enfants s'habituèrent à voir dans
et navaho, se fondant sur leur statut légal de nations souve­ cette langue un bien propre à leur nation. La preuve fut
raines possédant, avec les États comme avec les autorités apportée que l'apprentissage du mohawk n'était pas un
fédérales américaines, des relations de gouvernement à obstacle à celui de l'anglais, ni à celui du français, néces­
gouvernement, avaient adopté des mesures linguistiques, saire au Québec, le plus souvent, pour trouver du travail.
au terme desquelles la langue indienne est réputée langue Beaucoup reste à faire, il est vrai. Mais un seuil psycholo­
officielle de la tribu, et l'anglais langue seconde. Après gique a été franchi, et la lutte pour sauver cette langue en
diverses péripéties, les Indiens parvinrent à faire voter par perdition est bien amorcée.
les deux chambres du Congrès un Native American Lan­
guage Act, qui garantit la préservation, la protection et la • Le hualapai et l'expérience de Peach Springs
promotion des langues américaines autochtones (y com­
Une autre langue d'Amérique du Nord, le hualapai,
pris celles de l'Alaska, et en y ajoutant celles de Hawaï et
appartenant au groupe yu ma de la grande famille hoka­
des îles du Pacifique ( Micronésie) sous administration des
États-Unis), ainsi que le droit de les utiliser et d'en déve­ sioux, et parlé autrefois dans la basse vallée du Colorado, a
fait l'objet, à partir de 1 975, d'un programme d'éducation
lopper la pratique. Le gouvernement canadien avait pris
bilingue destiné à contenir une progression alarmante de
des mesures semblables précédemment.
l'érosion. Dans les années 1 980, l'expérience dite de Peach
Springs, du nom de la localité de l'Arizona septentrional,
• La réanimation du mohawk
sur la frange sud-ouest du Grand canyon, où elle a été ins­
Les principes ainsi recommandés par un vote officiel tallée, était citée partout chez les Indiens des États-Unis.
relèvent de l'idéal. Ils devraient, certes, contribuer, s'ils Lorsque le programme fut lancé, près de 50 % des Hua­
sont appliqués, à sauver ce qui peut l'être. Mais il est utile lapai avaient l'anglais pour langue première. La situation
d'examiner quelques cas pratiques d'implication des locu­ semble s'être améliorée, mais, en dépit des efforts prodi­
teurs dans la défense de leur langue gravement menacée. gués, ainsi que du dévouement et de la compétence du
Je commencerai par une langue iroquoise, appartenant à personnel, la baisse régulière du financement fédéral
une tribu dont le contact avec les Blancs remonte au constitue un élément négatif (cf. Zepeda and Hill 1 99 1 , 1 46).
XVIIe siècle, l e mohawk. Les locuteurs de cette langue
étaient connus pour leur éloquence et leur goût de l'élé­
Guatemala, Nicaragua
gance verbale. Cependant, le mohawk, comme tant
d'autres langues d'Amérique du Nord, ne s'entendait On a vu que sur la vingtaine actuelle de langues de la
presque plus en public au début des années 1 970, et seuls famill e maya, cinq seulement, le yucatec, le quiché, le
les anciens s'en servaient peut-être encore en privé. En qeqchi, le kakchiquel et le mam paraissent relativement
256 • H A L TE À L A M O R T D E S L A N G U E S
F A C T E U R S D E M A I N TI E N E T L U T T E . . . • 257

valides, avec un nombre de locuteurs variant entre 400 000 le rôle que les linguistes peuvent jouer dans la lutte contre
et 1 000 000. Pour les consolider et pour préserver toutes le désastre des extinctions de langues humaines en grand
les autres, dont la situation est beaucoup plus précaire, les nombre et partout n'est certainement pas négligeable. Ce
Mayas du Guatemala, après la guerre civile qui a ravagé ce rôle s'exerce sur les deux plans du travail linguistique pro­
pays au début des années 1 980, ont établi une Académie prement dit et de l'action auprès des populations de locu­
��s langues mayas, qui a été reconnue officiellement par teurs, comme on va le voir maintenant.
1 Etat en 1 99 1 . Un alphabet valable pour l'ensemble de la
famille a été élaboré et légalisé par décret présidentiel. Il
existe encore d'autres institutions, qui ont pour but de Les tâches ordinaires du linguiste professionnel
donner aux élites maya une formation linguistique, afin et le tribut au terrain
qu'elles puissent organiser la normalisation.
Un cas remarquable est, au Nicaragua, celui du rama, • Les travaux savants
langue de la famille chibcha, parlée au milieu des années
1 980 par 25 personnes environ, et victime d'une profonde Comme toute science, la linguistique propose des
dépréciation aux yeux mêmes de ses locuteurs, en corréla­ modèles théoriques. Mais elle doit aussi les mettre à
tion avec le passage à l'anglais sous l'influence des mission­ l'épreuve, sous peine de stérilité. Certains linguistes ali­
naires moraves dans la seconde moitié du XlXe siècle (cf. mentent la théorie linguistique de sa propre substance
Craig 1 992) . La Révolution sandiniste, après avoir voulu indéfiniment déglutie. D'autres, eux aussi linguistes profes­
promouvoir une éducation générale en espagnol, s'adapta sionnels et donc théoriciens, pratiquent et défendent une
aux demandes des populations de la côte atlantique, pour linguistique des langues, à la fois comme préalable et
lesquelles elle établit un statut d'autonomie. À ce facteur comme aboutissement d'une recherche des traits linguis­
favorable mais insuffisant s'ajouta l'implication des locu­ tiques universels, ainsi que d'une linguistique du langage.
teurs, et en particulier d'une femme qui, s'étant éprise du Cela suppose un affrontement des réalités de beau­
rama, avait engagé toute son énergie pour le préserver de coup de langues, notamment à travers des séjours sur le
la mort. Elle n'en était pourtant pas une locutrice de terrain. Et là comme dans le lieu où il se retire pour réflé­
naissance ! chir et composer, les tâches ordinaires qui attendent le
linguiste sont multiples. Il doit, sur la base des éléments
appris auprès de ses informateurs, rédiger une phono­
LE RÔLE DES LINGUISTES
logie, une grammaire, un dictionnaire, un recueil de
récits traditionnels ou plus généralement de littérature
Les linguistes, ou du moins les linguistes qui s'intéres� orale, qu'il transcrira, quand la langue n'a pas de système
sent aux langues concrètes à travers le monde, sont néces­ reconnu d'écriture, selon un mode de graphie qu'il lui
sairement parmi ceux que la mort des langues laisse le appartient de fixer lui-même, avec l'assistance des plus
moins indifférents. Ce phénomène les préoccupe assez motivés parmi ses informateurs. Cet aspect orthogra­
pour être devenu une nouvelle thématique au sein des phique de sa tâche met en pleine lumière l'importance du
études linguistiques, et pour faire l'objet, déjà, d'un grand concours qu'il est censé apporter aux populations. Car
nombre de travaux et de réunions savantes. C'est pourquoi l'orthographe qu'il élabore et qui, en général, ayant un
258 • H A. L T E .4. L A M O R T D E S L A N G U E S F A C T E U R S D E M A IN TI E N E T L U T T E . . . • 259

but scientifique, ne notera que ce qui est distinctif parmi universités des Pays-Bas à l'époque où le pays était une
les sons et non chacun des détails de toute production colonie néerlandaise, 6 % seulement sont connues d'une
sonore, est souvent prise par les informateurs comme m anière satisfaisante. Mais à cette raison impérative d'agir
modèle pour répondre à leurs propres besoins de mise en en toute hâte s'en ajoute une autre : les travaux que laisse
écriture. le linguiste sont les seuls témoignages existants sur une
langue, dans les cas, nombreux, où elle n'a jamais été
• L'urgence du combat contre le temps décrite avant qu'il ne vienne sur place pour ]'étudier. Sans
les travaux du linguiste, une langue inconnue avant lui et
Le linguiste qui sait qu'une langue est menacée est en voie d'extinction s'engouffrerait dans l'oubli, et avec
plus particulièrement incité à en faire la description que si elle, toute la culture qu'elle exprime.
elle est parlée par des locuteurs très nombreux et de tous
âges. C'est une tâche douloureuse autant qu'exaltante que
• L'éminente vocation des témoignages et supports :
de recueillir sur les lèvres d'un vieillard les dernières
livres, enregistrements sonores, Internet
phrases qu'il peut encore produire d'une langue qu'il ne
consent pas facilement à parler, car il n'a plus d'interlocu­ C'est pourquoi le travail de linguiste revêt une si haute
teur naturel avec qui la partager. Et fréquemment, le signification. Il est le germe d'une résurrection possible.
linguiste sait que lors de son prochain séjour, le vieil infor­ En d'autres termes, s'il ne sauve pas de l'extinction une
mateur ne sera plus là pour lui transmettre ce dont il se langue qui en est gravement menacée, il procure les élé­
souvenait encore. Plus une langue menacée est isolée sur le ments qui peuvent permettre de lui redonner un souffle, à
plan génétique (c'est-à-dire dépourvue de parentes au sein condition qu'un vouloir puissant se manifeste pour la res­
d'une même famille linguistique), et en outre plus elle est taurer. On pourrait soutenir, évidemment, que les travaux
isolée sur le plan typologique (c'est-à-dire seule témoin du laissés par le linguiste confèrent à la langue éteinte un
type de structure, phonologique, grammaticale ou lexicale, profil de conservation qui est celui d'un objet de musée.
qu'elle illustre), plus il est urgent de la décrire avant qu'elle Mais il faut rappeler qu'en dehors des livTes qu'il écrit, tout
ne meure. linguiste, en principe, se sert aussi d'enregistrements
Mais la description qu'en fera le linguiste ne servira sonores. Certes, ces supports sont aussi matériels et peu­
pas seulement la science. Ce serait déjà un motif bien suffi­ vent un jour se dégrader, mais leur durée de vie est, quoi
sant pour agir au plus vite, que la prise de conscience d'une qu'on dise, assez longue, et ils peuvent beaucoup pour
dramatique réalité : la linguistique pourrait bien, si les lin­ ceux qui seront déterminés à s'en servir. Leur nombre
guistes ne se hâtent pas d'aller explorer les très nom­ s'enrichit aujourd'hui d'un nouvel apport : les sites sur
breuses langues encore inconnues qui sont menacées de Internet, dont je parlerai en conclusion de ce livre.
mort, être la seule science qui aura tranquillement laissé
disparaître 50 % à 90 % du matériau sur lequel elle • La part prise à l'effort de standardisation
travaille ! Pour ne prendre qu'un exemple des tâches qui Les linguistes sont souvent sollicités par les respon­
restent à accomplir, il suffit de dire que sur les quelque 670 sables de la politique des langues, en particulier dans les
langues d'Indonésie, en dépit des nombreux et bons tra­ pays plurilingues, pour donner leur opinion ou leurs sug­
vaux qu'ont accomplis les linguistes de Leyde et d'autres gestions quant au travail, souvent nécessaire, de mise au
260 • HA L TE A LA /IiI 0 R T D E S L A N G UES
F A C TE U R S DE M A I N TI E N E T L U T TE . • . • 261

point et de promotion d'une norme dialectale surplombant


des parlers dispersés. Il arrive qu'un tel travail favorise la
survie d'une langue menacée. Ainsi, les langues kheokoe, Laction auprès des locuteurs
autrefois appelées « hottentots », d'Union sud-africaine et
de Namibie ont été réduites à la portion congrue par deux • Laide à la prise de conscience
siècles de politique coloniale, depuis l'époque (fin du On remarque que le plus souvent, les locuteurs ne
XVIIe siècle) où la Compagnie des Indes Orientales com­
prennent conscience du péril où se trouve leur langue que
mença d'imposer le néerlandais aux Africains, dont les lorsqu'il est trop tard pour qu'une action efficace puisse
intéressantes langues à consonnes claquantes (prononcées être entreprise. Le linguiste, qui reconnaît les signes de
par éjection du souffle : cf. p. 22 1 -222) étaient tenues par précarisation et d'obsolescence (cf. chap. VI), a pour devoir
les colons pour purs borborygmes et hoquets de sauvages. d'avertir le plus tôt possible les locuteurs du processus qu'il
Aujourd'hui, les seuls survivants de cette famille lin­ observe. La plupart des linguistes le comprennent, qui
guistique sont le nama et le damara, assez proches l'un de assistent activement les populations, quand celles-ci ont
l'autre. Bien qu'ils soient encore parlés par quelque
décidé d'échafauder un programme d'éducation bilingue
1 2 5 000 locuteurs, ils sont mis en danger par la pression de pour sauver leur langue. Le linguiste les aide, alors, à l a
l'afrikaans et de l'anglais (cf. Haacke 1 989). Seule l'action
respecter e t à e n être fiers.
des linguistes pourrait, en recommandant une standardi­
Une des meilleures façons de favoriser la prise de
sation, favoriser la survie du nama, le plus répandu des
conscience est tout simplement de former des linguistes
deux, que beaucoup d'usagers abandonnent avec l'idée
professionnels parmi les locuteurs. C'est encore une tâche
qu'il n'a pas de prestige, du fait de cette dispersion en deux
qu'accomplissent de nombreux linguistes, confiant l a
langues proches, et qu'ils sont donc mis par lui en mau­
poursuite de l'entreprise, quand ils quittent définitivement
vaise position sur le marché de l'emploi.
un terrain, et même quand ils ont le projet de s'y rendre de
Le linguiste a souvent aussi pour tâche la néologie.
nouveau, à des informateurs bien entraînés, qui joignent à
Que les locuteurs le lui demandent explicitement ou qu'il
leur aptitude de descripteurs l'avantage d'être eux-mêmes
en ressente lui-même la nécessité, il doit, en fonction des
locuteurs de naissance. Le linguiste étranger qui poursuit
besoins d'adaptation du vocabulaire et de ce qu'il sait des
un travail scientifique a l'intention de le soumettre à ceux
règles de formation des mots dans la langue qu'il étudie,
qui, dans son pays, le jugeront. Il est donc soucieux de sa
proposer des termes nouveaux. Les linguistes qui se sont
promotion universitaire. Mais il a le devoir de se soucier
rendus dans des pays lointains pour y décrire des langues
aussi des populations, et non pas seulement des spécia­
savent aussi que parfois, les autorités politiques les invi­
listes autochtones auxquels il a transmis son savoir tech­
tent à apporter un concours technique à l'œuvre d'édifica­
nique. C'est pourquoi il importe qu'il rende lisibles, au
tion d'une terminologie moderne dans de nombrelLx
moins pour une part, les descriptions qu'il rédige, même si
domaines.
l'on doit admettre qu'il ne puisse se dispenser d'une termi­
nologie de métier. Beaucoup de linguistes de terrain qui
conduisent leurs enquêtes sur des langues menacées lais­
sent également aux autochtones des manuels qu'ils ont
rédigés en vue de l'enseignement aux enfants. Ainsi, par une
262 • HA L TE A L A M 0 R T D E S L A NG UES F A e TE U R S D E M A I N T 1 E N E T L U T T E . . . • 263

sorte de paradoxe, les meilleurs informateurs fournissent relIe de leur héritage, très soucieux de se faire entendre
la matière, et c'est le linguiste qui, formé pour l'interpréter des spécialistes, un groupe de Mayas organisa à Antigua
et la systématiser, la ressert comme terreau d'enseignement en 1 985 un Atelier, qui adressa trois sommations explicites
à la masse des autochtones en voie d'oublier leur langue ! aux linguistes étrangers : ne pas contribuer aux divisions
Souvent, les locuteurs qui n'ont pas les moyens de lancer un internes de chaque langue maya, ne pas isoler les locuteurs
programme de réanimation de leur langue en danger, appré­ lors du travail sur leur propre langue, ne pas monopoliser
cient que le linguiste laisse une description, destinée à la méthodologie linguistique et les connaissances sans les
empêcher qu'elle ne soit oubliée. Tel est le cas, par exemple, faire partager aux peuples mayas. Quatre ans plus tard,
des Yimas de Papouasie-Nouvelle-Guinée. dans un nouvel Atelier, ce même groupe affirme que faire
de la linguistique est un acte essentiellement politique, et
• Laide à la réanimation que le financement de telle recherche linguistique plutôt
que telle autre répond à des choix politiques. Le plus déter­
Dans certains cas rares, mais attestés, l'action de lin­ miné des membres de ce groupe déclare ouvertement
guistes joue un rôle important, en contribuant à réanimer (Cojtf Cuxil 1 990, 1 9) que le règne ancien du colonialisme
une langue en déshérence. Lurat, langue papoue de la pro� espagnol au Guatemala a réduit les langues mayas à un
vince du Sepik oriental, en Nouvelle-Guinée, était en voie statut subordonné, et les condamne à mourir, en sorte que
d'être abandonné au bénéfice du tok pisin. Mais les lin­ les linguistes ne peuvent aucunement se vouloir neutres ou
guistes qui ont exercé leur activité dans cette région ont apolitiques, et sont confTOntés à une alternative : ou bien
tant fait pour revaloriser l'urat aux yeux des usagers, qu'il une complicité active avec l'ordre colonial, ou bien un
connaît une sorte de nouvelle floraison. Un autre cas est engagement en faveur d'un ordre linguistique nouveau, qui
celui de l'atacamefio, autrefois parlé dans la région déser­ respecte les droits de toutes les communautés.
tique du même nom, au nord du Chili. Sans parvenir à Un détail qui pourra surprendre concerne les
réintroduire dans l'usage quotidien cette langue, qui était exemples. Les Mayas de ce groupe n'apprécient guère que
moribonde dès la seconde moitié du XIX' siècle, les cher­ les verbes signifiant « tuer » ou « frapper » apparaissent
cheurs étrangers l'ont rendue de nouveau estimable à ses dans de très nombreux exemples, et jugent que le linguiste
propres usagers, qui l'abandonnaient pour l'espagnol, au qui donne ces exemples offre de leur peuple l'image fort
point qu'aujourd'hui, beaucoup d'indigènes peuvent pro­ négative d'un ensemble d'assassins et d'êtres violents. Les
duire des mots et expressions si on le leur demande Mayas qui ont reçu une formation linguistique savent
(cf. Adelaar 1 99 1 , 50). Tant il est vrai qu'une soHicitude pourtant bien que dans toute langue humaine où l'on
inattendue venue de l'extérieur a le pouvoir d'entretenir la étudie le phénomène de grammaire appelé transitivité, les
mémoire, par le plaisir qu'elle procure à ceux qui ne notions « tuer }) ou frapper » présentent un avantage
{(

croyaient plus en leur langue. important : ceux qui participent à ces actions peuvent être
indifféremment un « je un « tu un il », etc., et au sin­
», », «

gulier comme au pluriel ; cette absence de restriction


Les exigences des Mayas
grammaticale facilite grandement l'examen des phrases
Une des attitudes les plus intéressantes est celle des qui sont bâties sur une structure de transitivité pure ; cette
Mayas du Guatemala. Très conscients de la valeur cultu� dernière est celle où des agents (ceux qui frappent ou
264 • H A L TE À L A M O R T D E S L A N G U E S FA e T E U R S D E M A I N TI E N E T L U T T E . . . • 265

tuent) soumettent des patients (ceux qui sont frappés ou son complément éventuel. Et pourtant, il demeure vrai que
tués) à un processus conduit jusqu'à son terme, ce terme la demande des populations directement concernées par
étant même, dans un des deux cas, la suppression du son travail ne saurait être ignorée. Le mieux qu'il puisse
patient ! Ce sont bien les structures syntaxiquement révé­ faire est de leur fournir tous les instruments qu'elles récla­
latrices comme celle-là qui sollicitent l'attention des spé­ ment, de leur montrer une grande attention et de faire, dans
cialistes des langues. Est-ce donc un égarement, que de leur intérêt, le travail le plus approfondi possible.
s'intéresser aux formes ? Les locuteurs n'admettent pas
aisément que ce soit la vocation même du linguiste. Car
pour eux, la langue est d'abord faite pour produire du sens LA VOLONTÉ, CHEZ LES LOCUTEURS,

à partir de situations réelles, plutôt que d'exemples de D'ABANDONNER LEUR LANGUE

grammaire.
Mais les Mayas ne sont pas seuls à le penser. Les lec­ Un solo dans une autre tonalité
teurs britanniques sont tout aussi sensibles sur ce point : à
la fin des années 1 970 (cf. Sampson 1 980, 66 n. 1 ), le direc­ Face au concert des voix qui avertissent des périls, une
teur d'une respectable maison d'édition retira de la vente autre opinion s'est exprimée, à peu près contraire, et qui
tous les exemplaires d'un ouvrage de linguistique à la veille n'est probablement pas si isolée. Selon cette opinion (cf.
de sa parution ; en effet, cet ouvrage illustrait, lui aussi, les Ladefoged 1 992), c'est du paternalisme que de vouloir faire
faits de transitivité à grand renfort d'exemples où des John, revenir à leurs langues ceux qui ont pris le parti de s'en
des Bill et des Mary n'avaient d'autre occupation que de écarter, et il n'appartient pas aux linguistes de contrecarrer
massacrer méthodiquement leur entourage ; l'éditeur crai­ les choix des locuteurs. En fait, à ma connaissance, aucun
gnit donc que les lecteurs qui portaient ces prénoms, tout à linguiste n'a jamais exercé de pression directe, physique
fait courants, n'eussent la tentation d'engager des pour­ par exemple, pour contraindre les locuteurs d'une langue
suites pour obtenir réparation de l'outrage qui leur attri­ en voie de disparition à la parler de nouveau ; et en tout
buait une conduite ignoble de tueurs en série. On peut état de cause, l'impossibilité d'une telle conduite est assez
comprendre que le linguiste soit embarrassé devant ces évidente pour en rendre risible l'évocation. J'ai analysé au
attitudes, si même des locuteurs de langues qui ne sont chapitre VII les causes de l'extinction des langues, et il doit
aucunement menacées s'opposent à l'image diabolique que apparaître clairement que ceux qui cessent de parler leur
donnerait d'eux, selon leur opinion, un traité de linguis­ langue n'agissent pas sous l'effet d'un caprice, qu'ils y
tique qui était fort éloigné d'avoir une telle intention. soient conduits par la pression des événements, ou qu'ils
On ne peut esquiver le problème que posent aux lin­ en fassent, ou croient en faire, librement le choix. S'il est
guistes des revendications comme celle des Mayas. Les lin­ vrai que pour leurs descendants, la pratique d'une langue
guistes sont formés à la rigueur scientifique, au souci d'un qui n'est pas celle des anciens a le caractère de l'évidence,
examen objectif » des faits, au bannissement de toute
« car ils y sont nés, et ne savent du monde où régnait l'autre
prise de position subjective ou normative, à la recherche des que ce qu'on leur en a conté, en revanche, une bonne part
modèles de phrases qui donnent le plus fidèlement possible de ceux qui vivent le changement le perçoivent comme un
l'image du fonctionnement d'une langue, notamment de la malheur. C'est ce qu'attestent un grand nombre de réac­
relation qu'entretient le verbe avec son sujet, ainsi qu'avec tions positives au travail des linguistes.
266 • H A L TE À L A M 0R T D E S LA N G UES F A C TE U R S D E M A I N TI E N E T L U T TE . . . • 267

tiel est la volonté des locuteurs. Mais cette volonté est elle­
La défense à motivations politiques ou économiques
même un résultat. Ce dont elle résulte, ce sont les causes
économiques et sociales analysées au chapitre VII, et qui,
J'ai entendu des adversaires des langues indiennes des elles, ne dépendent pas de la volonté de ceux qu'elles
États-Unis, que je ne puis citer nommément car il s'agissait conduisent à abandonner leurs langues.
d'anonymes rencontrés en voyage ou en mission, soutenir On peut certainement admettre que la mort des
que les tribus qui affectent de promouvoir ces langues, langues est un phénomène aussi naturel que celle des cul­
dont elles ne se servent plus, obéissent à d'autres motiva­ tures. Mais on doit également comprendre qu'en perdant
tions que purement culturelles. L'exigence de restauration sa langue, une société perd beaucoup, et que ceux qui ont
linguistique ne serait pas sincère. Il s'agirait, en réalité, pour vocation de décrire les langues voient dans leur mort
d'un étendard noble, derrière lequel s'abriteraient des celle de témoignages précieux de la créativité des hommes.
revendications économiques, comme la possession d'un C'est assez pour qu'il ne soit pas illégitime de lutter contre
territoire dont le sous-sol recèle d'abondantes ressources. ce phénomène, tant qu'il est encore possible de le faire,
Ou bien la défense de la langue cacherait des visées poli­ sans aveuglement, certes, sans outrance artificielle, mais
tiques, comme l'autonomie administrative d'une région aussi sans faiblesse.
habitée par telle ou telle ethnie. Je n'ai pas les moyens de
vérifier le bien-fondé de ces déclarations. S'il devait
s'avérer qu'il en est bien ainsi dans les faits, on ne voit pas
en quoi la promotion linguistique pourrait souffrir d'avoir
été prise comme prétexte, pourvu qu'elle soit réalisée. En
outre, la mort des langues indiennes d'Amérique est étroi­
tement liée à l'expulsion violente hors de leurs territoires
traditionnels, dont furent victimes les tribus autochtones
au cours du XIXe siècle. La revendication de ces territoires
ne peut que favoriser les langues indiennes.

La liberté du choix

Il est exact que l'abandon d'une langue qui n'a plus,


aux yeux de ses possesseurs, ni prestige, ni valeur sur le
marché de l'emploi, ni perspectives d'avenir pour leurs
enfants, est souvent décidé en pleine liberté, et sans
aucune coercition. « Est-il plus humain se demande
»,

G. Mounin ( 1 992, 1 57), d'essayer de sauver artificielle­


«

ment des langues non viables que de vouloir maintenir en


vie par d'héroïques interventions chirurgicales un patient
condamné sans espoir ? Il va de soi que le facteur essen-
».
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absorption : 1 73 .
double incompétence : 99.
alternance des codes : 1 04, 1 05 . 1 06.
240.
écolinguistique : 1 3 4 , 229. _

bilinguisme : 9 8 . 1 32. 1 44. 1 45. 1 8 1, écriture : 1 95, 2 5 7 , 258, 2 7 5 , 3 ) 8 .


,
1 83 , 1 84, 1 85 . 1 86, 205, 25 1 , 255. empr unt massif : 1 05 , 1 54 , 1 7 1 . 1 73
26 1 , 279, 284. 286, 364. 1 75 , 1 76. 2 1 5. 243 . 2 8 3 .
bilinguisme d'inégalité : 98. 99. energeia : 3 7 , 3 8 .
1 05. 106, 1 36. 1 4 5 .
enfants locuteurs : 1 47 , 1 96, 202,
bioprogramme : 3 5 1 . 203.
ergon : 37. _

code : 39. 1 89. érosion : 96, 1 09. 1 1 8, 1 25, 25::>,


cogn itif : 1 5 . 1 3 5 , 1 5 5, 2 2 3 . 226. fonctionnelle : 1 34.
comparatisme : 3 3 . ethnocide : 1 2 8 .
compétence act�ve : 7 1 . _
expolition : 1 1 3. 1 1 7.
compétence nat!\:e : 94, 9 ::> , 1 22 . faculté de langage : 17. 228.
compétence �asslve. : 7 1 . 1 00 .
1 6,
conscience Imgulstlque : l 06, 1 génocide : 1 28 , 25 1 .
1 1 8. 1 22 , 1 74 . 1 77 . 1 79 . 1 93 . 206, génome linguistique : 230.
228. 23 1 , 26 1 . glottique : 26, 27.
conscience nationale : 1 58 . _
guerre des langues : 98. 99, 1 0 1 . 1 4 1 .
3.
créole : 3 4 3 , 3 4 8 . 350, 3 5 1 . 3 5 2 . 3 ::1
355.
Haskala : 299. 306. 309.
,
défaut d e transmission : 9 6 , 1 27 hybridation : 1 74. 242, 293. 334.
1 30 20 1 , 204, 2 1 8.
.
délab�ement : 96, 1 03 . 1 0 5 , 1 07
1 0 8 . 1 1 3 . 1 1 7 , 1 1 8 , 1 24 , 2 3 8 . identité : 1 93 . 2 1 7, 220, 2 3 1 . 323.
334. 365.
demi -compétence : 1 1 5. 153
désactivation : 1 0'1 . idéologie : 48, 1 40. 1 44 . 152,
déshérence : 96, 1 l 6, 1 1 7 , 1 87 , 262.

2Y8 327, 328.
impérialisme : 366.
345.
19 5 . impérialisme linguistique : 1 4 3 .
diale cte : 79, 1 38 , 1 40 , 1 4 2 , 1 9 2 .
. i n situ : '15, 204, 2 1 3 .
1 96, 273, 274 . 324, 330, 362, 363
1,
diaspora : 1 9 . 9 5 . 2 1 3 , 2 1 7 , 290, 29
292. 295, 2 9 8 , 309, 3 1 6 , 32 1 , 329,
judéo-langue : 293. 294, 3 1 3 .
334.

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